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Language:
Français
Collections:
Le Petit Sancho d'Ecriture, Les Petits mots des Fiertés
Stats:
Published:
2025-07-02
Words:
2,160
Chapters:
1/1
Comments:
2
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15
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3
Hits:
80

Promenons-nous dans les bois, pendant que le loup n'y est pas

Summary:

Et si la disparition de Kieran avait été remarquée plus tôt?

Work Text:

L’alcool coule à flot pour fêter le retour de Jack. On danse, on chante, on s’amuse véritablement pour la première fois depuis des semaines.

Même Kieran s’autorise un instant de bonheur, fugace et brûlant comme la bière qui lui réchauffe le ventre, tandis qu’il vogue entre les silhouettes familières des membres du gang. Karen l’a fait boire plus que de raison et la dernière partie un peu lucide de son esprit sait qu’il aura mal aux cheveux demain matin mais pour l’instant, il passe un bon moment, et c’est tout ce qui compte.

Mary-Beth l’invite à danser, il chantonne quelques minutes avec John et Javier, joue aux cartes avec Sadie, et réussit même à bavarder un peu avec Arthur.

Puis la fatigue se fait sentir, comme le besoin de calme, et ses pieds le mènent vers l’extérieur du campement. Il titube entre les arbres, s’enfonçant peu à peu dans la nuit, pénétrant le royaume des ombres où règne une quiétude bienvenue. 

Malgré la petite voix qui lui murmure qu’il devrait rebrousser chemin, il poursuit sa route. Pour une fois qu’il peut aller balader tout seul, sans escorte pour le surveiller, il compte bien en profiter.

Alors il continue de marcher, trébuchant sur une racine, se cognant à un tronc, jusqu’à se laisser tomber par terre, trop las pour faire un pas de plus.

Ses yeux se ferment d’eux-mêmes, sa tête commence à peser lourd, si lourd…

Bien sûr, c’est à ce moment précis que l’enfer se déchaîne sur lui.

Le pauvre n’a même pas le temps de pousser un cri que les O’Driscoll lui tombent dessus.


-Quelqu’un a vu Kieran? interroge Bill alors qu’il traverse le camp, alourdi par tout l’alcool qu’il a ingéré durant la soirée. Kieran? T’es où?

Malheureusement, personne n’est en mesure de lui dire où est son compagnon, comme si ce dernier s’était volatilisé. Bill continue néanmoins de le chercher, trop têtu pour abandonner.

La bière et la bonne ambiance lui ont donné faim d’autre chose, il espère simplement que Kieran sera d’accord pour qu’ils festoient ensemble, à l’abri des regards indiscrets.

Pour ce faire, encore faut-il trouver ce crétin.

-Kieran! beugle encore Bill, agacé et peut-être un peu inquiet aussi, quand il réalise combien de temps s’est écoulé depuis la dernière fois qu’il a vu le garçon.

-Je crois qu’il est parti par-là, annonce Charles, qui est probablement la seule personne encore sobre du campement. Il avait l’air ailleurs, avec un peu de chance, il s’est évanoui pas loin.

Bill remercie l’autre homme d’un signe de tête, avant de s’éloigner à grands pas dans la direction indiquée, et ne tarde pas à repérer des traces de pas dans la boue.

Le problème, c’est qu’il y a rapidement plus que les empreintes de deux pieds, d’autres viennent s’y mélanger, et Bill se fige après avoir réalisé que personne d’autre que Kieran n’est sorti du campement.

Alors qui…

Un hurlement retentit avant qu’il ait pu se poser la question et il bondit vers l’avant sans réfléchir. 

La douce torpeur de l’alcool devient glace dans son ventre tandis qu’il galope entre les arbres, vers ce qu’il estime être la source du cri.

C’est alors qu’il voit les torches, dont les flammes ondulent entre les troncs. Des silhouettes se découpent à leur lumière. Il y en a trois, toutes proches les unes des autres, et quand Bill s’avance, il constate qu’une quatrième personne est présente, étendue par terre.

-Tenez le! hurle quelqu’un. Et toi, arrête de gigoter! Tu savais que ça arriverait un jour!

-Fallait pas nous trahir! Allez, maintenant, fais-nous voir ta sale trogne, qu’on l’arrange un peu! ricane le second.

-Au fait t’as les salutations de Colm! clame le troisième.

Puis une quatrième voix s’élève, pleine de sanglots, de peur et de douleur:

-Pitié! Pitié, pas ça! 

D’après ce que Bill peut voir de là où il se trouve, deux des hommes forcent Kieran à se redresser, le piégeant dans une position assise, tandis que le troisième approche une lame du jeune homme. L’instant d’après, une gerbe écarlate éclabousse le sol et les bottes des agresseurs.

Le sang de Bill ne fait qu’un tour dans ses veines, et c’est sans même penser à vérifier si d’autres assaillants sont embusqués dans les buissons qu’il se catapulte sur l’adversaire le plus proche, celui qui tenait le couteau. L’arme lui échappe d’ailleurs des mains et tombe par terre sans un bruit. Heureusement, tout à leurs affaires qu’ils étaient, aucun des trois O’Driscoll n’a vu l’attaque venir, l’effet de surprise est donc total. Et Bill, bien plus costaud que sa cible, envoie cette dernière valdinguer contre un arbre, où il l’écrase de tout son poids, se régalant du bruit des os qui craquent.

Figés de stupeur, les deux autres O’Driscoll s’emmêlent les pinceaux tandis qu’ils essaient de sortir leur revolver de leur étui, et Bill, même s’il n’a pas pensé à amener d’armes, en profite pour se jeter sur eux.

Il parvient à en saisir un et ils roulent dans l’herbe humide, hurlant et crachant comme deux chiens enragés, cherchant à saisir, étrangler, frapper, peu importe. Une fois de plus, Bill peut compter sur la différence de gabarit pour prendre le dessus et il réussit à épingler l’O’Driscoll par terre, avant d’enfoncer ses pouces dans ses yeux, trop enragé pour réaliser ce qu’il est en train de faire. Un sang visqueux et empoisonné lui coule le long des doigts, sa victime hurle et se débat, sans succès.

Mais Bill, dans sa frénésie, en oublie le troisième homme.

Un coup de feu résonne, et l’ancien soldat hurle quand une vive douleur éclate dans son épaule. Déséquilibré, il bascule des genoux de l’homme qu’il vient de rendre aveugle et tombe sur les fesses, une main plaquée sur sa blessure. Le cœur a été manqué de peu, mais le dernier O’Driscoll intact est prêt à achever le travail: déjà, il lève son bras vers Bill, et arme le chien de son revolver.

Le temps semble se figer tandis que Bill regarde la Mort lui sourire à travers l'œil du canon.

Son assaillant pose le doigt sur la gâchette, commence à presser la détente…

Et pousse un beuglement étranglé quand un couteau se plante à la jonction de son cou et de son épaule. Le sang gicle, l’homme titube, puis s’effondre quand Kieran, qui tient la lame, le bouscule. Loin d’être satisfait, le garçon se jette ensuite sur le tireur et commence à planter le couteau encore, et encore, et encore.

Bill le regarde faire, abasourdi.

Il n'a jamais vu une telle fureur chez Kieran, d’ordinaire si doux, si inquiet de tout. Mais ce soir, les yeux du garçon sont remplis d’une flamme féroce, sa bouche se tord dans un rictus sauvage. La lumière des flammes qui dansent sur son visage, couplée au sang qui lui éclabousse les joues et le menton, lui donnent un aspect spectral proprement terrifiant.

Pour la première fois depuis qu’ils se connaissent, l'ancien soldat a peur de son cadet.

Et Kieran continue d’abattre froidement son bras, le regard fou, hanté, jusqu’à ce que Bill réalise que tout le sang qui macule son compagnon n’est pas seulement du sang d’O’Driscoll: une bonne partie provient de la plaie sur la gorge du jeune homme, et chacun de ses gestes fait couler un nouveau flot écarlate.

Bill se précipite vers l’avant, aussi vite que lui permet son bras blessé, et saisit le poignet de Kieran. Puis, voyant que ça ne suffit pas, il se résout à ceinturer le garçon avec son autre main, même si cette action lui arrache un grondement sourd et douloureux.

Malgré tout, Kieran s’agite encore, catatonique.

-Il est mort! crie Bill, en désespoir de cause, tandis qu’il s’éloigne du cadavre en rampant sur les fesses, entraînant son compagnon dans son sillage. Il est mort, Kieran, arrête! S’il te plaît! Tu perds trop de sang, arrête!

Pour toute réponse, l’Irlandais émet un sifflement rauque, mais accepte enfin de baisser son bras. Fébrile, il s’effondre presque immédiatement contre Bill, qui en profite pour lâcher le poignet de son cadet et presser sa main désormais libre sur la blessure qui lui entaille le cou.

-Il est mort, répète-t-il plus doucement. Ils sont tous morts. Respire. Tout va bien. Ça va aller. On va… On va… Merde, on va retourner au campement. Mrs Grimshaw, le révérend… Ils vont te soigner. T’inquiète pas. C’est bon, t’es en sécurité, t’es… Putain, pourquoi il y a autant de sang?

Kieran ne répond pas, préférant fondre dans ses bras, haletant comme s’il venait de courir depuis Valentine jusqu’ici sans s’arrêter. Bill resserre sa prise, conscient qu’il y a vraiment beaucoup de sang, avant de prendre une grande inspiration pour s’époumoner ensuite:

-A L’AIDE! QUELQU'UN, N'IMPORTE QUI, VENEZ NOUS AIDER! 

Un silence tendu lui répond jusqu’à ce qu’enfin, il discerne des ombres qui accourent dans leur direction, venues depuis campement. Il reconnaît certaines voix, pour les avoir entendues chanter si souvent. Un soupir lui échappe et il ferme brièvement les yeux, pressant sa joue contre celle de Kieran. Ce dernier ne réagit même pas, pareil à un pantin dont on aurait coupé les fils. L'odeur métallique du sang imprègne les airs, étouffante et écoeurante.

-Les renforts arrivent, marmonne Bill.

Il perd connaissance à l’instant où Arthur et Charles apparaissent entre les arbres.


Quand il ouvre les yeux, la première réaction de Bill est de se jurer de ne plus jamais boire d’alcool de sa vie. Il a mal partout, surtout au bras droit, de façon étonnante. S’est-il battu avec quelqu’un, hier? Si c'est le cas, il espère qu'il a au moins cassé le nez de ce salopard prétentieux d'Arthur Morgan. Avec une série de jurons si fleuris qu'ils en feraient rougir une fille de joie, Bill pose une main prudente sur l'épaule qui lui fait si mal, et se fige quand il sent les bandages serrés sous sa chemise.

Les souvenirs remontent aussitôt en bloc dans sa mémoire.

La fête, les O’Driscoll, le revolver, Kieran…

Kieran!

La panique le fait bondir du lit avant qu’il ait pu y réfléchir et un jappement lui échappe quand la douleur éclate à nouveau dans son bras. Titubant, il remarque à peine la main amicale qui l’empêche de basculer vers l’arrière.

-Hey, prends ton temps, marmonne la voix de Javier, contre lequel Bill s’appuie un instant, avant de se redresser.

-Kieran, faut que j’aille voir… Javier, dis-moi qu’il est vivant.

Son compagnon d’armes acquiesce lentement, avant de désigner les ruines de la maison de Shady Belle.

-Il s’en est tiré. De justesse, d’après le révérend. Mais ça devrait aller, il est costaud. Les autres sont partis vérifier qu’il n’y ait pas d’autres O’Driscoll dans les parages. Tout va bien.

Bill sent un poids lui être enlevé du dos et il pousse un soupir soulagé, avant de s’éloigner d’un pas mal assuré vers la demeure. Javier finit par le suivre, veillant silencieusement à ce qu’il ne tombe pas.

Mrs Grimshaw accueille Bill à l’entrée et lui fait signe de la suivre dans ce qu’il reste du salon, où il la suit sans rien dire. Kieran est là, allongé dans le vieux canapé. Un épais bandage est enroulé autour de son cou et il a le teint gris comme les pierres, si bien que Bill pense un instant que Javier a menti.

Puis il remarque la lente montée-descente de la poitrine de son compagnon, signe révélateur qu’il respire encore, qu’il est vivant.

-Bon sang, baragouine-t-il avant de s’avancer avec prudence.

Mary-Beth, qui veillait sur le blessé, se lève pour lui laisser la place, et Bill se glisse sur le siège en la remerciant d’un regard. Malgré le fait qu’ils ne soient pas seuls, l’ancien soldat ne résiste pas à passer une main fébrile sur le front du garçon, qu’il trouve moite et brûlant.

Le contact semble réveiller Kieran, Bill voit ses yeux bouger sous les paupières, qui finissent par s’entrouvrir. Quand le regard du plus jeune se pose sur lui, Bill lui offre un sourire bancal.

-Bon retour chez les vivants, marmonne-t-il.

Kieran lui retourne son sourire, même si le sien est encore plus faible.

-Merci, croasse-t-il. Et merci… d’être venu, hier.

Bill hausse les épaules sans répondre, la gorge nouée.

S’il était arrivé une minute plus tard, Kieran serait mort à l’heure qu’il est.

-Tu peux être sûr que j’te laisse plus jamais quitter le campement tout seul, dit-il d’une voix qu’il veut ferme mais qui tremble un peu trop.

-Et toi… Tu peux être sûr que je m’éloignerais plus du tout, rétorque Kieran.

Bill acquiesce, rassuré, avant de souffler:

-Tu devrais dormir un peu, t’as perdu beaucoup de sang.

Heureusement, l’autre semble d’accord, ses yeux se ferment déjà tout seuls.

-Tu restes avec moi? demande-t-il quand même.

-Evidemment, confirme Bill.

Le sourire de Kieran s’accentue, avant de s’estomper à mesure qu’il se rendort.

Quant à l’ancien soldat, il s’enfonce dans le dossier de sa chaise, et commence à monter la garde.

Bon sang, ils sont vraiment passés à deux doigts du drame…