Chapter Text
Un air rafraîchissant se baladait dans la pièce, réalisant une valse invisible avec les habitants des lieux qui purent respirer le temps d'un moment. Bien que tous les volets soient fermés, une chaleur étouffante avait réussi à s'immiscer entre ces murs.
La salle n'était pas bien grande, juste assez pour accueillir des imprudents qui ne se souciaient guère de partager leur espace vital avec un sombre inconnu. Le loyer n'était pas très cher et l'atelier se trouvait proche d’une rue commerçante qui attirait bon nombre de clients potentiels, ce qui était un énorme bon point pour l'endroit puisque John Watson, l'un des deux céramistes présent dans l'atelier et qui venait de s'installer, n'avait plus d'argent, après une reconversion dont il est ressorti sans grand-chose dans les poches. Son amour pour les jeux lui avait fait défaut, John n'était pas passé bien loin de cohabiter avec les rats.
Ancien médecin de guerre, puis médecin généraliste, John ne se plaisait plus dans son train-train habituel, ce qui l'a donc poussé à réaliser le plus grand tournant de sa carrière en se métamorphosant céramiste.
Puisqu'il n'y a pas de formation à proprement parler de ce métier, John s’est vu obligé de devoir apprendre auprès d'un artisan céramiste. Ne sachant pas vraiment où chercher, l'ancien médecin se sentait perdu, il commençait même à reconsidérer ses choix de carrières. Et s'il ne trouvait personne ? Il ne voulait pas travailler en manufacture, le travail à la chaîne n'avait jamais été une de ses passions et après la guerre, il ne voulait pas se remettre dans un métier aussi répétitif et impersonnel qui lui rappellerait l'armée.
Puis vint l'inespéré, un céramiste dont l'atelier n'était point bien loin de son logis et qui de surcroît semblait réaliser des pièces extraordinaires qu’il n'avait jamais vu auparavant. Il avait découvert son existence par le biais d'un de ses amis qu'il s'était fait à l'armée qui lui avait dit qu'un ami céramiste cherchait un collègue de travail afin de pouvoir finir les fins de mois dans la sérénité la plus totale. L'ancien médecin avait sauté sur l'opportunité, une chance pareille ne vient pas deux fois dans une vie, et celle de John avait été déjà bien trop entamée à son goût. Il était donc allé voir ce mystérieux céramiste qui paraissait être la solution à tous ses problèmes.
L'atelier vu de l'extérieur avait l’air tout à fait normal, bien que bien rempli. Il y avait un grand nombre de pièces en céramique de toute forme et de toute couleur. Des pièces qu'il supposait être inspirées de plein de pays différents, parfois même plusieurs inspirations en une seule pièce. L'homme qui se trouvait dans l'atelier était vêtu de chemise légèrement abîmée et sale et d’un pantalon noir rafistolé plus d’une fois. Le tout était recouvert d'un tablier qui semblait avoir vécu la guerre aux côtés du médecin. De dos, John ne pouvait distinguer que la chevelure noire qui avait potentiellement vécu la même chose que le tablier tant elle était en bataille. Ses gestes paraissaient trop rapides, et pour la plupart inutiles, pour la tâche que le probable céramiste faisait. Ce dernier ne semblait pas l'avoir encore vu, ce qui rassura légèrement John qui n'avait pas remarqué qu'une angoisse légère commençait à monter en lui. Angoisse qui remonta en flèche quand le noiraud lui indiqua l'entrée de l'atelier, en restant de dos et continuant à triturer la pauvre terre qui avait eu le malheur de croiser son chemin.
Avant qu'il ne puisse même penser à ouvrir la bouche pour expliquer la raison de sa présence ici, le céramiste le coupa :
- "Mais, vous n'êtes pas céramiste ? Pourquoi diable un ancien soldat — non, un médecin de guerre, voudrait prendre place dans l'atelier, ce serait plus que contre-productif, ne pensez-vous pas ? Après, je vois bien que c'est de l'histoire ancienne vu les évènements récents et avec votre déménagement, mais quand même !"
John était sans voix, l'inconnu avait réussi à deviner deux — non trois choses sur lui, qui plus est des choses qui, de son point de vue, sont impossibles à deviner. Il resta donc là, la bouche ouverte et les sourcils froncés face à cet inconnu indiscret. Mais ça lui plaisait, cette audace, bien qu'il fût absolument terrifié et se demandait vraiment si ce type l'avait suivi. Il tenta tant bien que mal de se redresser pour tenter de faire bonne mesure, bien qu'il ait été fortement décontenancé par le toupet de son interlocuteur.
- “Vu votre aplomb, je suppose que vous êtes persuadé d'avoir raison sur ce que vous avancez, mais puis-je vous demander comment diable êtes-vous au courant de tout ça ? M'avez-vous suivie ?” La voix de John partait dans les aigus et c'était un fait qui l'embêtait, lui donnant l'impression qu'il perdait toute légitimité à s'énerver. Il tenta tant bien que mal de se redresser, en prenant appui sur sa canne.
- “Suivre ? Évidemment que non, j'ai d'autres chats à fouetter, mais ne vous méprenez pas, vous m'avez l'air d'être un cas assez intéressant. Des anciens médecins qui font des changements de carrières aussi drastiques, ça ne court pas les rues ! Non, j'ai simplement déduit à votre dégaine et votre main gauche que vous ne tourniez pas, ce qui est rare aujourd'hui dans ce métier. Ensuite, en rentrant, vous avez regardé avec intérêt les pots tournés qui sont bien sûr en grès de saint Amand, un grès français, et vous avez regardé les autres pièces qui ont la même forme, mais une couleur bien différente puisqu'ils sont cuits, et c'est ce qu'il vous a perturbé, au vu de votre expression faciale qui semblait sincèrement circonspect alors que c'est évident que la terre peut changer de couleur après la première cuisson. Voici donc les raisons qui m'ont poussé à penser que vous n'étiez pas céramiste pour un sou.”
Si c'était possible, John ouvrit encore plus largement sa bouche. Qui était cet homme ? Comment pouvait-il remarquer des détails aussi insignifiants qu'une expression faciale perplexe face à une couleur quelconque d'une pièce en céramique aléatoire. Ça réveilla une colère sourde que le médecin peina à refouler. Qui était cet homme qui se permettait de le mettre à nu aussi impunément ? Il avait même l'audace d'esquisser un léger sourire pendant que John avait l’impression de vriller. Il pensait cependant avoir bien caché son changement d'humeur pour ne pas embêter son hôte. Tout de même, il voulait lui demander s'il pouvait lui enseigner l’art de la céramique et il commençait déjà à s'énerver ? Ce n'était pas très intelligent. John se reprit calmement et essaya même d'afficher un léger sourire qui fit plisser des yeux le céramiste. Échec de la mission, supposa-t-il.
- “Comme vous l'avez si bien deviné,” commença John, soudainement peu sûr de lui, toute colère ayant disparu le laissant seul dans une situation bien gênante, “je n'ai jamais touché à de l'argile, de toute évidence. De cette façon, j'aimerais apprendre cet art et ce savoir-faire auprès de vous, si vous me le permettez. Nous pourrions partager cet endroit à nous deux et ainsi payer le loyer tous les deux.” Pendant l'explication de John, le céramiste semblait écouter attentivement, le fixant du regard. Ce constat lui fit plaisir, ce qui lui donna envie de redoubler d'enthousiasme dans ses explications. Après avoir fini sa tirade, John ressenti une certaine gêne. L'inconnu ne semblait pas avoir l'intention d'ouvrir la bouche pour parler, se contentant seulement de le scruter des yeux. Mal à l'aise, John remua un peu des pieds en regardant autour de lui pour éviter le malaise qui l'entourait. Il essaya de rattraper la situation en ouvrant la bouche, mais le céramiste le fit taire en fronçant les sourcils et secouant la tête de droite à gauche. John était perturbé, il ne comprenait pas les agissements de son homologue et décida qu'il allait simplement s'asseoir, sa jambe faisant des siennes comme à son habitude, attendant le verdict.
“Vous voulez dîner. Avec moi, peut-être.”
John s'étouffa avec sa salive et regarda l'homme imperturbable en face de lui qui le regardait fixement. John était de nouveau sans voix face à son interlocuteur. Il avait peur que ça devienne une habitude s'il était pris ici.
- “Je vous demande pardon ? Ce n'est absolument pas sérieux de me proposer ça. Je ne suis pas désireux d'apprendre auprès de vous à ce point.”
Le céramiste sembla étonné de sa réaction avant d'afficher une expression neutre.
- “Vous vous fourvoyez, mon cher, ce n'était pas une proposition, c'était un constat. Vous avez faim, mais vous n'aimez pas manger seul, vous ne connaissez pas grand monde ici puisque vous êtes nouveau et venez d'emménager dans le quartier. Je suis la seule personne avec qui vous avez eu une discussion aussi longue et bien que vous soyez de toute évidence perturbé vis-à-vis de notre échange, je vous intrigue. Et l'ami qui vous a dit d'aller me voir pour me demander d'être votre mentor est parti depuis belle lurette et vous ne savez pas où est-ce qu'il loge. De plus, comme vous venez d'emménager, votre garde-manger est vide et vous êtes bien trop fatigué pour aller faire les courses dans le peu d’épiceries encore ouvertes et encore plus pour faire à manger. Donc, je réitère ma remarque, vous voulez dîner, et potentiellement avec moi.”
John le regarda longuement avant de se lever. Résigné, il tendit la main vers lui.
- “John Watson, enchanté.”
- “Sherlock Holmes. Je connais un restaurant, pas loin, qui se nomme Le Royal. Permettez-moi de vous y conduire.”, dit-il avec un léger sourire qui lui donnait un air plus jeune et timide qu'il ne l’était.
John eu à peine le temps de répondre positivement que le fameux Sherlock était déjà en direction de la sortie de l'atelier.
L'ancien médecin ne savait pas quoi penser, il était à la fois agacé par le comportement plus qu’incompréhensible de son potentiel mentor, mais Sherlock n'avait pas menti, ce dernier l'intriguait énormément.
