Work Text:
Adeline ne pensait pas que sa vie avait déjà été mieux qu’à cet instant. Elle consacrait beaucoup de temps à son travail, mais elle adorait chaque aspect de celui-ci ; elle s’assurait que le commerce avec les villes voisines était fluide pour que tout le monde puisse manger à sa faim, elle aidait et dirigeait les opérations de rénovation des bâtiments endommagés par le séisme, et elle recevait les sourires reconnaissants que lui adressaient les résidents de Mistria comme s’ils étaient la plus douce des récompenses… et quand elle pouvait enfin mettre son devoir envers Mistria de côté, ses amies étaient toujours là pour passer du temps avec elle !
Adeline chérissait profondément ces moments passés avec ses amies. Celine et Reina lui offraient le réconfort que son travail n’arrivait pas complètement à lui apporter, et elle se sentait bien avec elles - un peu comme quand elle était enfant et qu’elle restait des heures assise devant le feu de cheminée alors qu’il pleuvait dehors. Les petits plats de Reina, les magnifiques fleurs de Celine, toutes ces odeurs délicieuses qui, à l’origine, embaumaient l’air du Sleeping Dragon, l’Auberge, et la maison de Celine, et qui avaient petit à petit fini par gagner le bureau et la chambre d’Adeline…
Adeline adorait ses amies.
Et ses amies l’adoraient elles aussi !
Cependant, alors que la vie d’Adeline pouvait être comparée à un doux soleil d’hiver - le genre de soleil qui réchauffe les joues rougies par le froid - de légers nuages commençaient à menacer d’en dissimuler les rayons.
Car, ce soir, Celine avait demandé à Reina d’être sa petite-amie.
Et Adeline se sentait perdue.
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Le bureau d’Adeline sentait le lys et le romarin - ce n’était pas très étonnant, Celine et Reina venaient de partir après avoir passé l’après-midi avec elle. Généralement le parfum finissait par s’estomper après quelques heures, mais il arrivait qu’il persiste et qu’Adeline continue de le sentir même le lendemain si elle en venait à humer les papiers dispersés sur son bureau. Cela la faisait sourire bêtement à chaque fois qu’elle remarquait ceci - pas qu’elle le fasse souvent, bien entendu ! Mais cela lui arrivait de temps en temps…
À sa gauche était posée une assiette dans laquelle reposaient les miettes et les restes des scones aux baies sauvages que Reina leur avait préparés. Celle-ci oubliait toujours sa vaisselle chez Adeline ou chez Celine, mais les deux amies savaient bien que c’était parce que cela les obligeait à aller lui rendre en personne ; en soi, aucune d’elle n’avait besoin de cela pour rendre visite à leur amie, mais ce geste n’était pas malvenu.
Dehors, il neigait. Le feu qui brûlait dans la cheminée du salon diffusait une chaleur agréable dans tout le Manoir, et ceci combiné à la sensation d’avoir si bien mangé faisait qu’Adeline commençait à se sentir somnoler. Une plume à la main, elle gribouillait des motifs aléatoires sur le brouillon d’une lettre qu’elle avait rédigée en compagnie de ses amies. Adeline se mit à rêvasser tranquillement ; elle repensa à la soirée et à la gentillesse de Celine et de Reina.
Depuis des années maintenant (depuis qu’Adeline avait repris le commandement du Manoir, en fait), tous les jours de mauvais temps, Reina et Celine avaient pris l’habitude de passer chez elle pour lui tenir compagnie. Reina lui cuisinait quelque chose de chaud, de réconfortant, quelque chose qui lui donnait envie d’en reprendre alors même qu’elle n’avait plus faim. Et Celine s’assurait toujours de lui préparer ses meilleures feuilles de thé - celles qu’elle gardait rien que pour Adeline, parce qu’elle savait à quel point celle-ci adorait son thé.
Quand Adeline leur demandait, amusée, qu’elle était l’occasion pour qu’elle se fasse chouchouter ainsi, Reina lui expliquait que c’était le minimum qu’elles puissent faire pour la décharger un peu. “Regarde ce temps ! Et ce froid ! Il faut bien que tu te réchauffes un peu pour diriger Mistria correctement, non ?”. Et tout ce qu’Adeline trouvait à répondre à ceci étaient des balbutiements et le rouge qui lui montait aux joues. Cela se terminait généralement par Reina qui se moquait gentiment d’Adeline et de Celine qui tentait de l’arrêter sans pour autant dissimuler l’immense sourire qui ornait ses lèvres.
Instinctivement, alors qu’elle se remémorait ce souvenir, Adeline se sentit sourire à son tour. Sans réellement s’en rendre compte, ses doigts enserrant la plume dessinaient des petits cœurs sur le papier chiffonné.
Adeline attarda ses pensées sur ses amies - sur ce couple qui s’était formé quelques semaines plus tôt. En y réfléchissant, elle n'avait pas remarqué tant de changements dans leur relation, autant dans celle d’Adeline et de ses amies que dans celle de Celine et de Reina. Certes, elles avaient toutes les trois toujours été assez proches ; Adeline, Reina et Celine avaient partagé la même enfance et elle ne se souvenait pas d’une période de sa vie où les deux n’avaient pas été à ses côtés. Elles passaient du temps ensemble lorsque leurs disponibilités le leur permettait, elles étaient très attentionnées les unes envers les autres et il n’était pas rare pour elles de partager quelques câlins de temps en temps.
De ce côté-là, les choses n’avaient pas changé.
En revanche, il n’avait jamais été question de baisers ou de balades en amoureuses.
Adeline ne savait pas trop ce qu’elle en pensait, surtout lorsqu’elle surprenait ses deux meilleures amies en train de s’embrasser, de se tenir la main ou de se regarder avec une intensité qui était propre à deux personnes qui s'aimaient.
Elle était heureuse pour Celine et Reina, évidemment. En réalité, elle était surprise de ne rien avoir remarqué avant. Ces regards volés n’étaient pas nouveaux et, même si ses amies avaient elles aussi été aveugles à cette ardeur qui enflammait leurs yeux lorsqu’elles se regardaient, Adeline se disait qu’elle aurait pu le deviner.
Mais, voilà, Adeline ne pouvait s’empêcher de ressentir un certain… pincement au cœur lorsque, le soir seule dans son lit, le souvenir de ses amies enlacées se peignait devant ses yeux clos. Naturellement, Adeline avait commencé à se poser quelques questions : désirait-elle ressentir ce même genre de proximité émotionnelle, elle aussi ? Ou bien était-ce des pensées normales pour une personne qui n’était pas préparée à ce que ses deux meilleures amies s’engagent dans une relation ?
Elle ne parvint à répondre à aucune.
Seul le travail arrivait à lui procurer un répit bienvenu. Le travail et ses amies, qui étaient toujours aussi présentes pour elle malgré leur relation naissante.
Cela aussi était une préoccupation assez perturbante pour Adeline. Pourquoi Reina et Celine continuaient-elles de passer autant de temps avec elle ? Plutôt que de faire leurs promenades en amoureuses, leurs soirées pyjamas ou leur shopping rien que toutes les deux, Reina (et Celine, même si elle était légèrement moins explicite là-dessus que sa petite-amie) encourageait systématiquement Adeline à se joindre à elles. Et Adeline se sentait tourmentée. Cela lui donnait la sensation de s’immiscer dans leur vie de couple, d’être la troisième roue du carrosse et de tenir la chandelle - bien que ni Celine ni Reina ne fasse quoi que ce soit pour qu’elle se sente ainsi.
C’était elle, Adeline, le problème.
C’était elle qui pensait ainsi, elle qui se tournait et se retournait dans son lit jusqu’à finir épuisée le lendemain parce qu’elle avait à peine dormi quelques heures. Parce que ses pensées dérivaient indubitablement vers Celine et vers Reina à chaque fois qu’elle était un peu distraite, parce qu’elle ressentait ce fichu pincement au cœur lorsqu’elle les voyait se tenir la main et parce que, par la Prêtresse, elle aurait tant aimé être celle que Reina prenait dans ses bras et celle que Celine embrassait !
Adeline se redressa brusquement.
“Mince !”
Son coude glissa et d’un malencontreux geste de la main, Adeline renversa l’encrier sur son bureau. Se levant d’un bond, elle tenta de limiter les dégâts en éloignant les papiers et les objets qui auraient pu être endommagés puis elle redressa l’encrier ; le liquide sombre avait coulé sur toute la largeur du bureau et gouttait sur le sol de l’autre côté. Adeline resta figée le temps de quelques secondes durant lesquelles elle prit la mesure de la situation.
Adeline était mortifiée.
Comment avait-elle bien pu formuler de telles pensées ?!
Celine et Reina étaient ses amies. C’était très irrespectueux de sa part de penser à elles d’une telle manière. Elles agissaient innocemment avec Adeline parce qu’elles lui faisaient confiance pour en faire de même - Adeline n’était pas censée imaginer ce genre de choses !
Adeline ne pouvait se permettre de manquer ainsi de respect à Reina et Celine.
Elle allait devoir trouver une solution.
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Adeline était mortifiée.
Comme prévu, Adeline avait trouvé une solution. Elle consacrait le plus clair de son temps - plus qu’habituellement, c’est-à-dire qu’elle ne faisait presque que ça - à travailler. Le matin, Adeline avait rendu visite à Nora et Holt au sujet d’un potentiel agrandissement de l’épicerie. Elle avait pris des nouvelles concernant leurs rapports avec les commerces voisins, Balor s’était joint à la conversation et Adeline avait entrepris de noter les conseils et les remarques qu’elle avait entendus par rapport au précédent marché du samedi. Rien de bien méchant ou de bien grave cependant - le seul réel incident qui lui avait été remonté était la chute de l’une des banderoles.
Le midi, elle était rentrée au Manoir pour finir le reste de soupe de légumes qu’elle avait préparée la veille. En entrant, elle avait croisé Celine qui était occupée avec les fleurs du salon et, ne pouvant y échapper, Adeline avait échangé quelques phrases avec elle. Lorsque Celine lui avait souri comme si elle venait d’illuminer sa journée, Adeline s’était enfuie pour se cacher dans la cuisine. Son visage était chaud et un long souffle lui avait échappé - elle n’avait même pas remarqué qu’elle ne respirait plus.
Adeline mangeait rapidement et, honnêtement, trop peu pour le genre de journées éprouvantes qu’elle passait. Pendant son repas, elle en profitait pour boire pas moins de deux ou trois tasses de café - celui de chez Darcy, elle l’adorait et ne se voyait pas affronter de telles journées sans cela. Celine était dans le jardin quand elle sortit. Adeline marchait sans s’arrêter.
Elle avait passé l’après-midi à la Menuiserie, en compagnie de Landen et de Ryis. Ryis lui avait présenté plusieurs des plans sur lesquels son oncle et lui avaient travaillés, et Adeline n’avait pu que valider les projets ; chaque fois qu’elle passait par chez eux, elle ne pouvait s’empêcher d’être impressionnée par leurs idées et leur professionnalisme. La seule chose qui manquait à leurs plans était l’approbation de March et d’Olric, mais Adeline ne doutait pas de la réalisabilité de ceux-ci.
Et, une fois que le soleil avait commencé à se coucher et que le ciel prenait ses jolies teintes orangées, c’était généralement à cet instant qu’Adeline se préparait à se rendre une nouvelle fois au Manoir pour manger quelque chose puis s’enfermer dans son bureau pour le reste de la soirée. Elle n’en eut cependant pas l’occasion ce soir-là puisque son frère, Eiland, tint absolument à ce qu’elle se joigne à lui pour dîner au Sleeping Dragon.
Et Adeline n’avait pu se résoudre à refuser.
“C’est à peine si tu fais autre chose que travailler !”
Marchant à ses côtés, un air résolu peint sur le visage, Adeline sourit patiemment à Eiland tout en resserrant sa cape autour de ses épaules - le temps se faisait de plus en plus froid et la brise lui picotait les joues.
“Mistria a besoin que je m’occupe de tout ça, et j’aime mon travail, lui rappela-t-elle.
-Adeline…
-Tu aimes l’archéologie, non ?”
Eiland hocha la tête.
“Tu aimes ça au point de passer des heures dans la montagne à creuser pour trouver de nouveaux artefacts. Tu passes tout ton temps libre la tête plongée dans les livres dans l’espoir de découvrir ou de redécouvrir quelque chose dont on aurait perdu la trace depuis trop longtemps pour s’en souvenir - Eiland, tu aimes ça, c’est pour ça que tu passes autant de temps à faire ça. J’aime mon travail, c’est pour cela que j’y consacre autant de temps.
-Adeline, l’appela-t-il. Tu manques à Reina et à Celine.”
Eiland s’arrêta devant la porte de la l’Auberge et Adeline en fit autant. Derrière cette porte, elle le savait, se trouvait la source de ce soudain besoin de travailler autant. Celine était probablement assise à l’une des tables, patientant le temps que sa commande soit prête tandis que Reina assurait le service ; c’était cela qui mortifiait autant Adeline.
De les voir. De leur parler. Que ce désir stupide et irrationnel la prenne de nouveau et qu’elle se retrouve a avoir envie de… de quoi, exactement ? D'embrasser Reina ? De tenir Celine tout contre elle ? De respirer leur parfum de si près qu’Adeline était certaine qu’elle ne viendrait jamais à en oublier l’odeur ?
Elle n'était pas totalement certaine de comprendre réellement ce dont elle avait envie, mais elle savait qu’elle enviait leur proximité, leur intimité. Elle savait qu’elle voulait faire partie de ce qu’elles partageaient.
Et Adeline ne pouvait se permettre de briser ce qu’elles avaient bâti en se mettant en travers de leur relation. Parce qu’elle respectait trop et qu’elle aimait trop ses amies pour cela.
Alors elle devait faire comme si de rien n'était ; elle devait oublier cette pensée qui avait chamboulée le cours de sa vie lorsqu’elle le pouvait, et s’il lui était impossible de la chasser de sa tête, elle devait la noyer dans le travail.
Eiland poussa la porte du Sleeping Dragon, et Adeline inspira longuement, s’armant de courage.
“Adeline !”
À peine Adeline passa-t-elle l’entrée qu’elle fut assaillie par son amie Reina. Elle tenta une timide salutation mais fut coupée par les bras de son amie qui la tirèrent dans une étreinte serrée. Adeline sentit son cœur s’emballer dans sa poitrine et l’idée que Reina puisse l’entendre - le sentir - la terrifia.
“Tu as l’air épuisée, viens donc manger un bon repas chaud ! s’exclama Reina tout en inspectant Adeline, l’air inquiet.
-Tout va bien, je t’assure.”
Reina esquissa une moue qui indiqua à son amie qu’elle n’était pas du tout convaincue par ses propos, mais elle lui sourit tout de même, une lueur déterminée au fond des yeux.
“Tu as de la chance, j’ai préparé un ragoût de citrouille un peu plus tôt… pour être honnête, j'espérais un peu te voir, avoua tristement Reina.
-Oh… je suis désolée, Reina, bafouilla Adeline. J’ai été très occupée récemment…”
Son amie secoua la tête calmement.
“Tu n’as pas besoin de t’excuser, Adeline, la rassura-t-elle.”
Adeline sentit une boule se former au fond de sa gorge. La culpabilité commençait peu à peu à se montrer, mais Adeline se força à se rappeler pourquoi elle évitait ainsi ses amies - et sa résolution se fit encore plus ferme qu’avant si cela était possible.
“Viens, allons nous asseoir avec Celine, décida Eiland. Balor devrait nous rejoindre dans peu de temps.”
Sans surprise, Celine fut ravie de voir son amie. Elle ne fit de commentaire ni sur l'attitude étrange qu’Adeline avait eu ce midi, ni sur la façon dont elle semblait les éviter, Reina et elle. Peut-être n’avait-elle rien remarqué - peut-être que Celine était juste courtoise, et qu’elle ne souhaitait pas en discuter devant Eiland et Balor de peur de rendre Adeline mal à l’aise. Adeline tenta de chasser cette idée de sa tête ; cela rendait tout plus difficile de savoir que ses amies étaient si gentilles et bienveillantes envers elle alors qu’elle faisait tout pour éviter de penser à elles.
Celine parlait beaucoup - elle parlait des fleurs qu’elle avait plantées dans le jardin du Manoir plus tôt dans la journée, mais aussi de ses plans pour celles qu’elle prévoyait de faire pousser à la saison prochaine. Elle expliquait ses recherches et sa récente découverte d’une graine ancienne et mystérieuse qu’elle espérait pouvoir faire vivre. Elle racontait un événement qui était survenu dans le dernier livre qu’elle avait lu - apparemment, c’était un roman que Reina lui avait prêté. Adeline n’était pas sans savoir à quel point Reina adorait lire, en particulier les jours de pluie. Il n’était pas rare qu’elle ramène un ou deux livres avec elle lorsque Celine et elle venaient tenir compagnie à Adeline tandis qu’elle travaillait dans son bureau.
Bientôt, Reina se joignit à leur table. Ses parents avaient eux aussi remarqué la présence d’Adeline et avaient dispensé leur fille du service de ce soir pour qu’elle puisse s’asseoir avec elle. Adeline en était assez embarrassée, mais la compagnie et le rire de ses amies réchauffa son cœur mieux que n’importe quelle tasse de thé.
Le ragoût de citrouille était délicieux, comme toujours. Adeline savait bien qu’elle ne mangeait pas suffisamment ces temps-ci, et elle se trouva bientôt à reprendre une seconde assiette de ragoût lorsqu’elle fut assurée que sa tablée avait les yeux tournés. L’ambiance était tellement conviviale qu’Adeline se prêta naturellement au jeu ; elle en aurait presque oublié ce qui la dérangeait tant s’il n’y avait pas eu ses coups d'œil persistants en direction des lèvres de ses amies. Elle tenta de se reprendre en scellant son regard à celui de Reina, mais elle eut bien vite l’impression de se perdre dans l’intensité de celui-ci. Adeline abandonna et se contenta de baisser les yeux sur son plat.
La soirée se passa bien. Presque une heure après avoir fini son repas, Adeline se dit que c’était probablement le bon moment pour elle de s’éclipser - mais Celine la retint par la manche quand elle fit mine de se lever.
“Attends, Adeline… commença-t-elle timidement.
-On aimerait te parler, ça te va si on va dans ma chambre ? proposa Reina.”
Adeline ouvrit la bouche et la referma instantanément. Elle tenta d’attirer le regard de son frère pour lui lancer un appel à l’aide silencieux, mais Eiland semblait engagé dans une conversation captivante avec Balor - quelque chose à propos de parchemins et de pierres précieuses. Adeline sentit son visage s’échauffer et, complètement prise au dépourvu, elle ne put qu’acquiescer. Les épaules de Celine se détendirent comme si un poids venait de lui être retiré. Reina esquissa un large sourire.
“Viens !”
Reina empoigna la main d’Adeline et la tira vers l’étage tandis que Celine les suivait d’un pas léger. Avant même qu’elle ne comprenne ce qu’il se passait, Adeline se trouvait dans la chambre de Reina, assise sur le lit avec Celine à son côté tandis que leur amie poussait sa chaise jusqu’à elles. Les mains d’Adeline étaient moites et elle était certaine que le sourire détendu qu’elle essayait d’afficher était tout sauf détendu.
“Oh ! C’est bien plus calme ici… soupira Celine en s’étalant sur son dos.
-J’adore l’ambiance de l’Auberge le soir, mais ça fait du bien de se reposer un peu, approuva Reina en s’installant face à elles.”
Adeline capitula à l'idée de répondre quoi que ce soit lorsque tout ce qui sortit de sa gorge fut un son étranglé. Elle jeta un regard sur la pièce ; rien n’avait changé depuis la dernière fois qu’elle avait mis les pieds ici, près de trois semaines auparavant. Les mêmes jolies fleurs fréquemment rafraîchies, le même désordre constant sur le bureau de Reina et le même parfum de romarin et de lys. Adeline inspira longtemps - pour se calmer, évidemment ! et s’adressa à ses amies.
“Vous vouliez me parler de quelque chose ?”
Reina et Celine échangèrent un regard entendu, et Celine se lança.
“En fait, Reina et moi on se demandait si tu allais bien ?
-Euh, oh oui ! Je vais bien… répondit-elle rapidement.”
Celine se redressa en position assise, la mine contrite.
“Adeline… je ne vais pas te mentir, on s’inquiète un peu pour toi, commença Reina. Tu as l’air fatiguée, tu ne passes plus autant au Sleeping Dragon qu’avant… est-ce que tu manges correctement, au moins ?
-Reina…
-Tu sais, si tu es trop occupée pour venir manger, je peux t’apporter des repas ! Ça ne me dérange absolument pas…
-Reina, la coupa Adeline.”
Une fois encore, Adeline se trouva happée par les yeux de Reina. Jamais Adeline n’avait vu un regard comme le sien ; tout ce que Reina ne disait pas, elle le lisait dans ses yeux. Elle dut battre des paupières plusieurs fois pour se reprendre.
“Je vais bien, je vous promets que je vais bien, affirma Adeline. Je suis très occupée ces derniers temps, mais je vous assure que je mange et que je dors. Je suis désolée… je suis désolée d’avoir passé si peu de temps avec vous deux…
-Adeline, reprit Celine. Tout ce qui compte, pour nous, c’est ta santé.”
Adeline sentit que cette boule de culpabilité revenait - elle grandissait de secondes en secondes au cours de cette conversation.
“Je suis très touchée, confia Adeline. Je vous ai à peine vu ces dernières semaines et vous êtes toujours si gentilles avec moi.
-Parce qu’on tient à toi ! lança Reina en saisissant la main d’Adeline. Tu as très probablement une bonne raison pour te dérober ainsi, Adeline. Tu sais que tu peux nous en parler si quelque chose te dérange, et si tu ne te sens pas prête pour le faire tout de suite, nous serons toujours là dans les semaines, les mois voire les années qu’il te faudra pour y être disposée.
-Tu as peur qu’on ne t’aime plus ? demanda Celine d’une petite voix”
Le cœur d’Adeline se serra dans sa poitrine et elle ne put retenir sa main d’aller chercher celle de Celine. Elle allait assurément le regretter plus tard, possiblement cette nuit quand Adeline se trouvera hantée par le fantôme de leurs mains dans les siennes, mais cela n’avait pas d’importance pour l’instant.
“Bien sûr que non ! s’exclama Adeline. Tous les jours, je suis frappée par la douceur dont vous faites preuve à mon égard. Je ne voulais pas vous faire de peine en étant… distante, je m’excuse, vraiment.”
Celine poussa un soupir de soulagement et se jeta dans les bras d’Adeline. Adeline ne savait si elle souhaitait être aspirée par le parquet de la chambre pour ne plus jamais avoir à affronter le regard affectueux de ses amies ou bien si elle préférait que cet instant soit prolongé à l’éternité. Reina frottait des cercles apaisants dans son dos et caressait les cheveux de Celine de son autre main.
“J’essaierais de passer un peu plus de temps avec vous, marmonna Adeline, gênée. On se verra… au prochain marché du samedi ? Je viendrais vous voir après l’inspection, si ça vous va.
-C’est parfait, acquiesça Celine en se reculant.”
Adeline s’éclaircit la gorge et détourna le regard lorsqu’elle remarqua que les yeux de Celine étaient rouges de larmes contenues. Elle se tourna vers Reina.
“Je vais vous laisser, je dois vraiment finir d’écrire mon rapport pour la Capitale avant demain matin.
-Merci d’être venue nous voir, conclut Reina en se levant.”
Son amie l’accompagna jusqu’à la porte de sa chambre alors que Celine la saluait joyeusement depuis le lit.
“Passe une bonne soirée, Adeline ! Couvre-toi bien, il fait très froid cette année !”
Les prochaines minutes furent très floues pour Adeline. Elle descendit les escaliers tel un automate, alla voir son frère qui se trouvait toujours à converser à leur table en compagnie de Balor et d’Errol qui les avait rejoints, et souhaita une bonne soirée aux clients de l’Auberge. Adeline sortit dans le froid de l’hiver, sa cape bien enroulée autour de ses épaules tandis qu’Eiland marchait à ses côtés, regagnant le Manoir.
Ce ne fut qu’une fois qu’elle fut enfermée dans son bureau, deux tasses de cafés vides posées devant elle, qu’Adeline enfouit son visage entre ses mains et étouffa un cri frustré - pas trop fort non plus, elle ne voulait pas risquer d’alarmer Elsie et Eiland.
Adeline n’était pas mortifiée, elle était complètement fichue.
✧✦✧
Adeline essayait vraiment de respecter son engagement envers Celine et Reina. Elle avait vu à quel point son absence - délibérée, et elle ne doutait plus que ses amies l’aient remarqué - les avaient blessées et ce n’était pas du tout ce qu’elle souhaitait. Comme elle leur avait promis, Adeline avait passé une partie du samedi après-midi avec elles au marché. Reina l’avait aidée à trancher sur un nouveau modèle de bibliothèque pour son bureau (l’actuelle était sur le point de rendre l’âme), Adeline s’était acheté une nouvelle robe printanière lorsque Celine avait mentionné à quel point elle lui irait bien, et après cela elles s’étaient rendues à l’étal de Darcy pour boire un thé au citron bien chaud.
Sur le moment, Adeline parvenait à supporter ce genre de pensées qui continuaient de l’assaillir puisqu’elle était très occupée à essayer de ne pas faire ou dire une bêtise. C’était une fois qu’elle était seule chez elle qu’elle se repassait ces scènes en boucle en se demandant ce qu’il se serait passé si elle avait fait ceci ou cela. Si elle avait tenu la main de Celine un peu plus longtemps… ou si Reina avait caressé ses cheveux de la même manière qu’elle passait ses doigts dans ceux de Celine… Par la Prêtresse, qu’elle était heureuse que ces idées ne l'effleuraient qu’à peine quand elle se trouvait avec elles.
Adeline recommença alors à voir régulièrement ses amies. Entre une réunion sur le budget alloué aux rénovations de Mistria et l’entretien du tableau des Requêtes, Adeline rendait visite à Reina et Celine au Sleeping Dragon. Ces jours-là, Reina s’assurait toujours de servir quelque chose dont Adeline raffolait. Le vendredi soir, après avoir rédigé une lettre à la Capitale pour tenter d’obtenir un permis de fouille à Eiland, sa Grand-Tante Elsie la poussait à l’accompagner à l’Auberge pour passer la soirée avec les habitants de Mistria. Adeline ne restait jamais très longtemps et elle faisait toujours en sorte d’amener du travail avec elle - des rapports à écrire, des Requêtes à archiver ou bien la conception d’un plan pour le catalogage des différentes sections du musée. N’importe quoi pour avoir une excuse si jamais elle devait s’éclipser inopinément.
Celine et Reina ne revinrent plus sur cette conversation qu’elles avaient partagé dans la chambre de cette dernière, et Adeline en était reconnaissante. Savoir que ses amies tenaient assez à elle pour s’inquiéter autant lorsqu’elle se montrait un peu distante la rendait à la fois très heureuse et plutôt mélancolique. Elle était torturée par ses sentiments qui la tiraient dans deux directions différentes : une partie d’elle désirait plus que tout être en la présence de Reina et de Celine, et d’autre part elle aurait tant aimé que tout redevienne comme quelques semaines auparavant - lorsqu’elle n’avait pas encore conscience de la nature de ce qu’elle ressentait pour ses amies.
Cependant, même si Adeline ne l’admettrait jamais à Reina, Celine ou même à Eiland, elle était épuisée. Les premières semaines, le café avait joué son rôle et avait éloigné la fatigue - du moins en avait-il dissimulé les effets. Adeline en était maintenant à huit tasses de café par jour et il lui arrivait de plus en plus souvent de s’endormir sur son bureau alors même qu’elle n’avait pas terminé sa paperasse du soir. Même Darcy lui avait montré son inquiétude lors du dernier marché du samedi, quand Adeline s’était rendue à son étal pour se réapprovisionner.
Lorsqu’elle s’était réveillée ce matin, Adeline avait été prise d’un mal de crâne tellement intense qu’elle avait failli se rendormir. Ce n’est que lorsqu’elle se souvint qu’elle était censée avoir une réunion avec Nora, Holt, Landen et Ryis au sujet du prochain Festival du Printemps dans moins d’une heure qu’Adeline sauta hors de son lit pour boire une tasse de café, s’habiller, se maquiller et boire une seconde tasse de café. Quand elle fut fin prête, Adeline s’efforça de passer outre les vertiges qui l'assaillaient et elle se dirigea vers l’épicerie. Pour son plus grand soulagement, leur discussion ne dura pas plus d’une demi-heure - habituellement, Adeline adorait s’occuper des préparations pour ce genre d’événements, mais ce jour-là elle se sentait tellement à bout qu’elle doutait même de pouvoir écrire son courrier ce soir. Peut-être irait-elle se coucher directement après avoir dîné, si son état ne s’était pas amélioré.
Toujours était-il qu’elle ne pouvait pas se permettre de se laisser aller ; c’était un jour chargé pour elle, le genre de journées où son emploi du temps était tellement bondé qu’elle doutait de trouver un moment pour déjeuner. Une vague de froid relativement inquiétante était en train de traverser le Royaume d’Aldaria et Adeline se souciait que Mistria n’en pâtisse. Elle devait rendre visite à Hayden, à Ari mais aussi à Celine pour s’assurer que les animaux et les plantations se portaient bien. S’il y avait des pertes dans la production des marchandises de cet hiver, Adeline devait être tenue au courant. Cela impliquerait des mesures à prendre, notamment si cela venait à entraîner une baisse de revenus au niveau de leurs échanges de produits avec les villes voisines. Adeline aurait alors de nouvelles réunions à organiser, des budgets à revoir, peut-être même qu’elle serait appelée à la Capitale…
Adeline soupira, et de la buée s’échappa d’entre ses lèvres. Le froid était encore plus intense que ce matin - elle avait pensé que l’air se réchaufferait à mesure que la journée allait avancer, mais elle avait tort. Emmitouflée dans sa cape, elle se dirigeait d’un pas incertain vers la ferme Mistgrove pour continuer son inspection. Lorsqu’elle fut arrivée, la marche l’avait laissée essoufflée et pantelante mais elle suivit tout de même Ari, l’aventurier.e qui avait rejoint Mistria depuis près d’une année, qui lui fit faire un tour de la ferme. La vérification fut longue - Ari avait beaucoup de poulets, et iel avait planté une grande quantité de cultures en tout genre. La visite laissa Adeline épuisée mais rassurée ; tout allait pour le mieux et, grâce à Ari, Mistria ne risquait pas de manquer de nourriture pour les prochains mois.
Lorsqu’Adeline fut sur le point de quitter la ferme Mistgrove, Ari lui proposa de faire une pause.
“Vous voulez boire quelque chose ? Il me reste quelques feuilles de thé de l’été dernier, mais j’ai aussi de quoi faire du jus d’orange si vous préférez.
-Oh ! C’est très gentil de ta part, Ari, mais il me reste encore Celine à voir, bredouilla Adeline dont la cape commençait à lui tenir un peu chaud.”
Ari l’observa un instant, silencieuxe, puis reprit.
“Adeline, je sais que je ne suis ici que depuis quelques mois. Je ne vous connais pas très bien mais j’ai remarqué à quel point vous étiez dévouée au bien-être de Mistria, dit Ari. Vous ne devriez pas négliger votre bien-être pour autant.”
Adeline se sentit rougir - ou peut-être était-ce la chaleur. Elle s’éclaircit la gorge pour faire bonne figure.
“Je te remercie de ton inquiétude, déclara-t-elle. J’irais prendre une pause après avoir terminé mon inspection.”
Ari pinça les lèvres mais ne répondit rien. Iel se contenta de saluer Adeline, et cette dernière s’en alla.
Le chemin pour se rendre chez Celine n’était pas très long, mais Adeline eut le sentiment qu’elle marchait au ralenti. Ses bottes traînaient dans la neige ; elle peinait à mettre un pied devant l’autre tant sa vision était floue et ses muscles semblaient ne plus vouloir fonctionner correctement. Quand elle passa le petit pont qui traversait la rivière, Adeline poussa un soupir de soulagement - à travers les flocons délicats qui tombaient du ciel gris, elle pouvait apercevoir la fumée qui s’échappait de la cheminée de la maison de Celine. Même si Adeline avait très chaud, elle commençait à subir ce vent glacial qui anesthésiait le bout de son nez et elle avait hâte d’aller se mettre à l’abri chez son amie.
Celine était dehors. Quand elle remarqua Adeline au loin, elle essuya ses mains pleines de boue sur un chiffon et la salua, un sourire enjoué sur ses lèvres. Adeline tenta de lever sa main pour lui rendre son geste mais elle fut prise d’un soudain engourdissement qui faillit la faire trébucher. Elle s’arrêta.
Son souffle était court et ses jambes flageolaient. Le temps qu’Adeline se rende compte qu’elle avait tellement chaud que ses tempes étaient humides de sueur, sa vision se couvrit de tâches noires et elle bascula en avant. La dernière chose qu’elle entendit avant de toucher le sol et de sombrer dans l’inconscience fut Celine qui criait son prénom.
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Ce fut l’odeur de jasmin qui réveilla Adeline. Elle eut bien du mal à ouvrir ses paupières ; le sang pulsait fort dans ses tempes et elle avait tellement mal à la tête qu’elle était certaine de s’être cognée. Adeline fronça les sourcils, confuse. Elle s’était cognée ?
Adeline se souvint alors. Quand elle ouvrit les yeux, elle fut accueillie par le plafond couleur crème du cabinet du Docteur Valen - elle le reconnut instantanément car elle était passée la veille pour s’assurer que la date de son rendez-vous médical annuel n’avait pas changé. En regardant par la fenêtre, à sa gauche, elle put s’apercevoir qu’il faisait déjà nuit dehors. De la neige avait recouvert le rebord de la fenêtre et des flocons tapaient contre le carreau. À sa droite se trouvait Celine.
“Adeline…”
Celine était assise sur un tabouret au chevet de son lit et ses jambes étaient couvertes d’un plaid qui lui avait sûrement été fourni par Valen. Ses traits se détendirent dès qu’Adeline croisa son regard.
“Comment vas-tu ?
-Bien, répondit Adeline.”
Les yeux de Celine se durcirent.
“Adeline, sois honnête s’il-te-plaît, manda Celine.
-J’ai l’impression que le chariot de Balor vient de me rouler dessus… avoua-t-elle.”
Celine secoua la tête, contrite. Adeline se sentait coupable de peser autant pour son amie mais sa faiblesse actuelle l’empêchait de vraiment y penser. Sa tête la faisait souffrir et, maintenant qu’elle était un peu plus éveillée, elle constata qu’un pansement couvrait une partie de son front. Sa gorge était toute irritée et un goût étrange lui tapissait la langue.
Adeline tâtonna à sa droite pour attraper le verre d’eau qui était posé sur la table de chevet. Un magnifique bouquet de jasmin en couvrait la quasi-totalité. Celine l’aida à se redresser et arrangea les coussins pour qu’Adeline puisse s’asseoir confortablement pendant qu’elle buvait.
Une fois le verre vide, Adeline reporta son attention sur le bouquet de fleurs.
“Elles sont magnifiques, dit-elle en humant leur parfum.”
Celine sembla revenir à elle soudainement. Ses yeux pétillaient de satisfaction.
“Je les ai cueillies dans mon jardin ! Ce sont des jasmins, ici ils ne poussent qu’à cette saison et on en trouve généralement dans la nature mais c’est une fleur tellement jolie que je tenais à t’en offrir… et, enfin… bégaya-t-elle, les joues rougies. Ils sentent bon, non ?”
Adeline acquiesça, fascinée par la beauté des fleurs - et par celle de la personne qui les lui avait offertes. Elle battit des paupières pour se ressaisir.
“Merci beaucoup, Celine. J’en prendrai soin, promit-elle en lui adressant un sourire chaleureux.”
Celine lui rendit son sourire, son visage toujours un peu rouge, et Adeline se demanda si elle ne lui avait jamais vu une plus belle expression qu’à cet instant.
“Au fait, ajouta Celine. Reina voulait vraiment venir te voir, mais elle est de service ce soir. Elle a failli ne pas y aller…
-Oh, euh…”
Adeline n’eut pas l’occasion de répondre puisque le Docteur Valen pénétra dans la pièce, un bol de liquide fumant à la main. Adeline reconnut à l’odeur qu’il s’agissait d’une soupe et son estomac décida que c’était le bon moment pour se réveiller. Elle avait terriblement faim - en fait, Adeline ne se souvenait plus exactement de la dernière fois qu’elle avait mangé quelque chose, mais même si sa matinée lui paraissait un peu floue désormais, elle doutait d’avoir eu le temps de déjeuner avant sa réunion.
“Bonsoir, Adeline, la salua Valen.”
Le docteur déposa le bol sur la table de chevet.
“Je me doute que tu dois être affamée, mais j’aimerais t’ausculter avant que tu ne manges quoi que ce soit.”
Adeline accepta et Celine se leva pour lui laisser un peu d’intimité. L’examen ne dura pas bien longtemps, Valen était rapide et les symptômes qu’Adeline présentait étaient assez équivoques pour que le Docteur se fasse déjà une idée de ce qui n’allait pas.
“Et bien, ce n’est rien de bien méchant, conclut-elle en déposant le bol de soupe entre les mains d’Adeline. Combien d’heures as-tu dormi ces deux derniers jours ?
-Euh… environ sept heures ? hasarda Adeline après avoir avalé sa première gorgée.”
Valen secoua la tête, un sourire peiné étirant ses lèvres.
“Tu ne te reposes pas assez, Adeline. Ce n’est pas la première fois que je te recommande de dormir plus.
-Je sais, je suis désolée… Je pense ralentir le rythme ces prochains jours…
-Tu ne vas pas pouvoir faire autrement, l’assura Valen. Tu as un rhume.”
Une boule d’anxiété vint se loger dans la poitrine d’Adeline. Elle cacha son visage dans son bol de soupe pour ne pas perdre contenance.
“Je vais avoir tellement de retard, réalisa-t-elle avec difficulté.
-Je pense pouvoir affirmer sans trop me tromper qu’Eiland et Elsie ne seront pas dérangés de t’aider, surtout si cela te permet de prendre soin de ta santé. Adeline, je sais que cela peut être compliqué parfois de porter le poids des responsabilités de Mistria sur tes épaules, mais - et c’est un conseil que je te donne en tant qu’amie - tu devrais apprendre à déléguer un peu certaines parties de ton travail.”
Valen se leva du tabouret et posa un regard rassurant sur Adeline.
“Tu peux compter sur nous, l’avenir de Mistria compte beaucoup pour ses habitants. Nous serions heureux de te seconder.”
Sur ces mots, le Docteur Valen s’en alla. Adeline entendit une conversation chuchotée entre Valen et Celine un peu plus loin, mais sa tête était tellement ailleurs qu’elle n’en comprit pas le sens. Quelques minutes plus tard, Celine la rejoignit.
“Valen a dit que je pouvais te raccompagner chez toi quand tu auras repris un peu de force. La soupe devrait aider, je pense, annonça Celine en s'asseyant sur le rebord du lit.”
Adeline resta silencieuse le temps de quelques longues secondes durant lesquelles elle en profita pour terminer son repas. En effet, la soupe aidait - elle sentait déjà que ses muscles étaient moins faibles que plus tôt. Une fois qu’elle eut posé la vaisselle vide sur la table, Adeline s’adossa à son coussin et ferma les yeux.
Elle avait fait une bêtise. Elle n’aurait pas dû se pousser autant, même si elle avait trouvé la raison pour laquelle elle faisait cela légitime. Son corps était meurtri parce qu’Adeline n’était pas capable de supporter ce que lui dictait son cœur.
Sans même qu’elle ne s’en rende compte, les larmes commencèrent à lui monter aux yeux. Celine semblait vraiment vouloir la prendre dans ses bras mais Adeline comprit qu’elle avait probablement peur qu’elle ne soit pas à l’aise à son contact. Alors ce fut Adeline qui fit le premier pas.
Cela faisait longtemps qu’Adeline n’avait pas partagé un vrai câlin avec son amie. Sa chaleur, son parfum, la douceur de ses mains dans son dos, tout cela lui avait terriblement manqué et Adeline fut frappée par l’erreur qu’elle avait commise en tentant de s’éloigner de Celine et de Reina. Cela lui paraissait évident, à présent : elle n’avait pas besoin de réprimer ce qu’elle ressentait pour elles - parce que c’était ce qu’elle avait toujours ressenti. Ce n’était pas une nouveauté ; elle n’en avait juste pas conscience auparavant.
Celine passait affectueusement ses doigts dans les cheveux d’Adeline, tout comme cette dernière en avait rêvé. Elle se surprit à soupirer, le nez enfoui dans le col de son amie.
Adeline entendit la porte de la clinique s’ouvrir, et elle devina de qui il s’agissait rien qu’en entendant le bruit de ses pas. Reina se tenait à quelques mètres du lit, un sachet en papier diffusant une délicieuse odeur se balançant au bout de son bras. Elle jaugea un instant le tableau qui se déroulait devant ses yeux et Adeline craignit pendant une seconde qu’elle ne lui ordonne de s’éloigner de sa petite-amie, mais Reina se contenta de se jeter dans leurs bras.
Adeline, pressée contre Reina et Celine, se promit de ne plus jamais éviter ses amies. Elle ne comptait plus fuir, désormais.
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Parfois, Adeline se trouvait très reconnaissante envers ses parents pour ne pas lui avoir donné un autre petit frère - ou une petite sœur. Elle adorait Eiland et elle était très contente d’avoir grandi avec lui, mais quand elle passait ainsi sa matinée avec Dell, Luc et Maple, elle plaignait Celine et Reina. Ces enfants n’étaient pas les plus turbulents auxquels Adeline avait été confrontée dans sa vie, mais après avoir passé deux heures avec Eiland et elle pour un cours sur l’histoire d’Aldaria, Dell avait commencé à devenir légèrement dissipée - naturellement, Maple et Luc avaient suivi.
À présent, tous les trois jouaient à chat dans le salon du Manoir.
Eiland croisa les bras sur sa poitrine tandis qu’Adeline se pinçait l’arrête du nez, préoccupée.
“Tu crois qu’ils ont au moins retenu un dixième de ce qu’on leur a raconté ? demanda-t-il
-J’en doute.”
Pendant que Dell courrait après un Luc terrorisé, Maple s’était mise à grimper sur le canapé et se tenait désormais debout, refusant de quitter son perchoir. Adeline les laissa s’amuser quelques minutes jusqu’à ce que Luc bouscule l’une des antiquités d’Eiland et que celui-ci leur supplie d’arrêter, paniqué. Adeline leur proposa de sortir - ils pourraient alors se rendre à la fontaine et jouer là-bas, là où les enfants ne risquaient pas de casser quelque chose.
Au cours des derniers jours, la neige avait lentement fondu pour laisser peu à peu place à l’herbe fraîche du printemps. Quelques bourgeons épars de pissenlits émergeaient de terre. Le nouveau paysage saisonnier n’empêcha pas Adeline de draper une cape sur ses épaules. La température hivernale se faisait toujours ressentir quand le soleil était caché par les nuages ; et elle ne souhaitait surtout pas attraper froid une seconde fois. Bien qu’elle s’en soit rapidement remise, le retard qu’elle avait accumulé dans son travail lui avait fait demander tellement d’aide aux citoyens de Mistria qu’Adeline avait craint de passer pour une opportuniste - ce qui n’était absolument pas l’avis de ses amis.
Les rues étaient assez calmes aujourd’hui. Au loin, Adeline pouvait apercevoir March et Olric en train de travailler à la forge et Juniper qui prenait le chemin de l’épicerie. Seuls les exclamations et les rires des enfants perçaient le silence de la place ; Adeline et Eiland s’étaient assis sur le rebord de la fontaine, profitant du doux parfum du printemps.
“Tu as l’air détendue.”
Quand Adeline se tourna vers Eiland, elle remarqua que ce dernier l’observait déjà.
“Il fait beau, s’expliqua Adeline. Et Dell ne nous a pas encore fait tomber dans la fontaine - ce qui est une bonne chose.
-Je voulais parler plus généralement, rit Eiland. Tu es plus détendue qu’avant, c’est bien.”
Adeline lui adressa un sourire espiègle. Derrière eux, Maple s’était mise à parler à Luc et à Dell comme s’ils étaient des loyaux sujets de sa cour. Dell prenait son rôle de chevalier très à cœur ; armée d’un bâton, elle terrassait des monstres invisibles.
“J’ai… réfléchi, déclara Adeline.
-Tu as réfléchi…? l’encouragea Eiland, de la curiosité dans la voix.”
Un peu embarrassée par la conversation à venir, Adeline s'éclaircit la gorge et se lança.
“Je me suis rendue compte il y a quelque temps que j’avais des pensées… inconvenantes et inappropriées envers… euh…
-Envers Celine ? Ou Reina ?
-Oh !”
Adeline, bouche bée, fit de nouveau face à son frère ; cette fois-ci, ce fut à lui de lui sourire de manière espiègle.
“Je n’en étais pas certain, mais tu avais l’air réticente à l’idée de leur rendre visite, cet hiver. Je me suis demandé si cela avait un rapport avec le fait qu’elles aient récemment commencé à sortir ensemble.
-Pour être honnête, c’est un peu de cette manière que j’ai découvert… et bien…”
Eiland posa une main rassurante sur son épaule, et Adeline souffla un bon coup. Elle avait confiance en lui - elle savait qu’elle pouvait compter sur son frère pour garder un secret tel que celui-ci, et jamais Eiland ne la jugerait pour quelque chose comme ça.
“C’est les deux, avoua Adeline. Que j’aime bien.”
C’était désormais au tour d’Eiland d’être sans voix. Du coin de l'œil, Adeline vit Luc pourchasser Maple avec ce qui semblait être une chenille dans le creux de sa main.
“Et bien, c’était inattendu… finit-il par répondre.
-Je ne te le fais pas dire.
-Reina et Celine sont au courant ?”
Adeline secoua la tête, sa frange lui chatouillant le front.
“Je ne compte pas leur dire. En fait, je ne tiens pas à ce qu’elles le sachent - c’est pour cette raison que je les… évitais, plus tôt.
-Et tu as décidé de revenir sur ce choix, n’est-ce pas ? s’enquit Eiland.
-Je veux les voir, approuva-t-elle. Je veux passer du temps avec elles, manger avec elles et rire avec elles, comme je le faisais auparavant. En tant qu’amie.”
Les sourcils d’Eiland se froncèrent mais il ne s’opposa pas. Au bout de quelques minutes durant lesquelles seuls les rires des enfants furent entendus, Eiland finit par parler.
“D’accord Adeline, si c’est ce que tu souhaites.”
Eiland se leva et tendit la main à sa sœur pour la tirer sur ses pieds.
“Allez, allons manger. Les enfants doivent être affamés après avoir autant couru.”
Et, en effet, lorsqu’Adeline annonça à Dell, Maple et Luc qu’il était temps d’aller déjeuner au Sleeping Dragon, leurs ventres grognaient tellement fort que Maple proposa de faire la course. Évidemment, Adeline et Eiland finirent derniers - mais quand ils arrivèrent à leur tour, les enfants étaient déjà trop occupés à engloutir leurs pommes de terre au four pour les moquer. Adeline poussa un soupir de soulagement : ils n’étaient plus de sa responsabilité, à présent.
Celine et Reina étaient assises au comptoir, deux assiettes fumantes posées devant elles. Elles interpellèrent Adeline dès qu’elles remarquèrent sa présence.
“Viens manger avec nous !”
Adeline leur sourit, le cœur débordant de joie.
“J’arrive !”
✧✦✧
Les jardins du Manoir avaient toujours été magnifiques, en particulier depuis que Celine s’en occupait ; pourtant Adeline ne pensait pas les avoir jamais vus si beaux qu’en cette saison. Les fleurs printanières ajoutaient une touche de couleur qui conférait un vrai charme aux lieux. Et les tulipes sentaient terriblement bon.
Adeline était occupée à étaler une nappe carrelée rose et blanche sur l’herbe du jardin. Elle avait décidé qu’installer leur pique-nique près de l’étang serait une bonne idée - l’air s’était adouci et elle avait pensé que, peut-être, Reina et Celine souhaiteraient tremper leurs pieds dans l’eau fraîche après avoir mangé. Et c’était une partie tranquille du Manoir. Peu de visiteurs venaient jusqu’ici.
Elle n’avait pas pris la peine d’apporter grand-chose : une nappe, de la vaisselle, quelques couverts et un ou deux livres pour passer le temps. S’il s’avérait qu’elles venaient à manquer d’une chose, sa chambre se trouvait à quelques pas d’ici. Et, pour le moment, tout ce qui manquait à ce tableau était ses amies.
“Adeline !”
Reina, un immense sourire aux lèvres et les bras chargés de sacs, d’assiettes et de bouteilles en tout genre, se dirigeait vers Adeline. Celle-ci se précipita vers son amie pour l’aider à porter leur repas.
“Reina, on ne va jamais manger tout ça ! s’exclama Adeline, un rire dans la voix.
-C’est notre premier pique-nique de l’année, tu sais bien que je fais toujours trop à manger, rappela Reina en déposant ses affaires sur la couverture.”
Adeline se chargea de déballer le reste. Elle y trouva une galette printanière, du poisson-chat pané, de la salade de chou, des scones aux baies sauvages et de l’écorce de citron confit. Reina avait aussi préparé une tarte au citron et de la citronnade - elle savait qu’Adeline en raffolait. Adeline alla s’asseoir sur un bout de nappe et, quand Reina leur servit un verre de citronnade, elle en profita pour l’admirer un instant.
Reina était splendide, comme toujours. Ses cheveux fraîchement coupés encadraient son visage et lui arrivaient sous ses oreilles ; celles-ci étaient ornées de bijoux en forme de pâquerette. Pour l’occasion, elle portait une jolie robe qu’Adeline se souvenait l’avoir vue acheter chez Louis l’année passée. Quand Reina se redressa pour tendre un verre à Adeline, celle-ci la regardait encore. Reina lui sourit.
“Elle est belle, hein ? Je devrais la porter plus souvent.”
Adeline ne parvint qu’à acquiescer, les joues rouges. Elle but une gorgée de citronnade en espérant que cela aiderait à la calmer.
“Où est Celine ? s’enquit-elle après quelques secondes.
-Elle devrait bientôt arriver, la rassura Reina. Elle était avec moi à l’Auberge mais elle devait passer par chez elle avant de venir.
-Oh, d’accord.”
Reina lui raconta alors sa matinée - apparemment, elle avait passé un moment à imaginer de nouvelles recettes qu’elle pourrait proposer pour un concours auquel elle souhaitait participer. Cela lui tenait vraiment à cœur puisque, si elle venait à remporter la victoire ou à attirer suffisamment l’attention des juges, cela serait l’occasion d’attribuer une très bonne publicité à Mistria. Adeline la soutenait de tout son être - elle était certaine que son amie était capable d’épater les juges. Sa nourriture ne l’avait jamais déçue.
“Je compte essayer de cuisiner ces nouvelles recettes dans les prochains jours. Ça te dirait d’y goûter ? proposa Reina. J’aimerais avoir ton avis, je sais que tu seras sincère.
-Bien sûr Reina ! accepta-t-elle. Je passerais au Sleeping Dragon.”
À l’autre bout du jardin, la silhouette de Celine se dessinait peu à peu. Elle tenait tant de fleurs entre ses bras que toute la partie inférieure de son visage était dissimulée derrière les pétales. Reina se leva pour aller la rejoindre.
“Pardon pour le retard, s’excusa Celine. J’ai ramené des fleurs !”
D’un air jovial, elle tendit un immense bouquet de jonquilles à Reina. Les tiges étaient rassemblées par un ruban jaune et le bouquet était tellement massif qu’elle devait utiliser ses deux mains pour le tenir.
“Merci beaucoup Celine ! Elles sont sublimes, loua Reina en enfouissant son nez dans les fleurs.
-Je t’ai aussi cueilli des baies.”
En effet, un petit panier en osier rempli de baies sauvages et de myrtilles pendait au creux de son coude. Celine le posa par terre, près de la nappe, et se pencha en avant pour embrasser Reina. Adeline, même si elle aurait désiré les contempler pour l’éternité, détourna le regard pour leur laisser un peu d’intimité. Les pas de Celine la menèrent jusqu’à elle.
“Celles-ci sont pour toi, Adeline !”
Lorsqu’Adeline releva les yeux, Celine s’était abaissée à sa hauteur et lui offrait un magnifique bouquet de tulipes et de Middlemist - deux des fleurs qu’Adeline adorait. Au début, elle fut tellement surprise qu’elle ne bougea pas d’un pouce. Puis, quand l’expression de Celine commença à se faire inquiète, Adeline s’empara délicatement du bouquet.
“Par la Prêtresse, elles… elles sont vraiment pour moi ?
-Évidemment ! s’exclama Celine, le sourire aux lèvres. Elles viennent de mon jardin, les Middlemist sont rares mais il me restait des graines de l’année dernière.”
Adeline prit Celine dans ses bras. Le bouquet était assez encombrant mais elle réussit à le caler dans le dos de son amie de manière à ce qu’il ne les gêne pas trop - Adeline entendit Reina ricaner gentiment un peu plus loin.
“T’es la meilleure, Celine, dit-elle. Merci, je le mettrai dans ma chambre !”
Quand elle s’éloigna de son étreinte, Celine déposa un baiser sur sa joue. Le visage d’Adeline était tellement chaud qu’elle était bien contente d’avoir un imposant bouquet de ses fleurs préférées pour le cacher. Et puis, elle devait bien le reconnaître, elles sentaient très bon.
“Je vais encore devoir acheter un nouveau vase à Merri. Je vais finir par les prendre en lot, dit Adeline.
-Tu peux aussi te servir dans les antiquités de ton frère - il en a tellement qu’il ne le remarquera pas s’il lui en manque un ou deux, plaisanta Reina.”
Celine s’assit à côté d’elle, entre Reina et Adeline. Reina profita du fait que tout le monde soit enfin là pour distribuer des assiettes. Chacune se servit à sa faim ; Adeline prit un peu de salade et de poisson-chat pané, et décida qu’elle en avait bien assez (en réalité, elle souhaitait garder de la place pour les sucreries).
De temps en temps, ses yeux faisaient des aller-retour entre Celine, Reina et le bouquet qu’elle avait reçu. Adeline était très touchée du cadeau de son amie et cette attention particulière faisait battre son cœur un peu plus fort à chaque fois qu’elle posait son regard sur les fleurs. Même si ce geste avait été fait en toute amitié, Adeline ne pouvait s’empêcher d’attarder ses pensées sur le temps que cela avait dû prendre à Celine pour préparer ce bouquet. Son amie avait fait pousser ces fleurs durant plusieurs longues semaines pour pouvoir les offrir à Adeline. Inconsciemment, cela faisait naître un sourire sur son visage à chaque fois qu’elle y réfléchissait.
Le pique-nique se déroula bien. Celine leur parla des fleurs qu’elle avait planté dans les jardinières de l’épicerie ce matin, et Adeline leur raconta ce qu’elle avait fait ; mettre à jour le tableau des Requêtes, visiter Landen et Ryis pour s’assurer que la conception des stands du Festival du Printemps avançait, retirer les dernières décorations du marché qui n’avaient pas pu être enlevées la veille…
Au bout d’un temps, quand Adeline eut fini de se gaver d’écorce de citron confit, Celine, Reina et elle retirèrent leurs chaussures pour se rafraîchir les pieds dans l’eau. L’étang était froid mais c’était agréable - le soleil commençait à taper un peu fort et la chaleur montait peu à peu à mesure que la journée avançait. Un livre sous les yeux, Adeline lisait paisiblement pendant que Reina et Celine discutaient à ses côtés, leurs mains entrelacées.
“Qu’est-ce que tu lis, Adeline ? s’intéressa Celine.”
Celle-ci donna un coup de pied involontaire à un poisson qui lui chatouillait la cheville. Elle en parut tellement attristée que Reina ne put s’empêcher de rire.
“De la romance, répondit Adeline en lui présentant la couverture.
-Ah ! Cela faisait un moment que je ne t’avais pas vue lire de la fiction, s’extasia Reina. Ça me fait plaisir que tu aies repris, tu me raconteras la fin !”
Adeline accepta gaiement. Elle avait toujours aimé les livres de romance, mais maintenant qu’elle expérimentait une partie de ce que les héroïnes de ces contes vivaient, Adeline ne pouvait s’empêcher de comparer sa situation à la leur. Et c’était là qu’elle se rendait encore une fois compte que son cas était bien particulier : aucun de ses livres ne dépeignait trois personnes qui s’aimaient réciproquement. Adeline fit la moue et ferma son livre. Elle proposa une partie de cartes.
L’après-midi se déroula vite. Les cartes faisaient passer le temps et rapidement elles se trouvèrent à se chamailler pour savoir qui avait gagné. Les parties étaient alimentées par des conversation, et sa Grand-Tante Elsie fut mentionnée. Reina demanda de ses nouvelles - elle avait toujours adoré Elsie et en particulier ses histoires qu’elle racontait à qui voulait bien l’entendre… et à qui ne le voulait pas. Adeline était heureuse que ses amies s’entendent si bien avec sa famille.
Adeline décida les inviter à dîner au Manoir, cela permettrait à Reina de voir Elsie (et ce n’était pas du tout une excuse pour passer la soirée avec Celine et Reina…) et Celine voulait s’assurer que les plantes qu’Adeline gardait dans sa chambre étaient bien entretenues. Toutes deux en furent bien entendu ravies ; cela faisait des mois qu’elles n’avaient pas mangé toutes ensembles chez Adeline.
La journée toucha bientôt à sa fin et, quand le soleil fut finalement si bas dans le ciel que les étoiles commencèrent à pointer le bout de leur nez, Adeline marcha d’un pas satisfait jusqu’au Manoir en compagnie de ses amies.
✧✦✧
Le Festival du Printemps arriva plus vite qu’Adeline ne l’aurait cru.
Durant ces derniers mois Landen, Ryis, Celine et Adeline avaient mis tout leur cœur dans les préparations de l’événement. Les nouveaux stands qu’avait conçus Ryis étaient encore plus beaux que ceux de l’an dernier, et Landen avait été particulièrement fier d’aider son neveu à les monter. Adeline, avec l’assistance de Nora, s’était chargée de tout le côté administratif - le budget, plus précisément. Et Celine, elle, s'était surpassée.
Toutes les décorations florales qui ornaient la place de Mistria venaient d’elle. Elle avait passé les trois dernières semaines à imaginer comment elle allait s’organiser pour faire tenir toutes ses fleurs sur les structures que Landen et elle avaient élaborées. Et elle n’avait déçu personne.
Chaque bâtiment, chaque poteau, chaque clôture étaient couverts de fleurs. Des arches avaient été installées à toutes les intersections et même les étals étaient décorés de jonquilles, de tulipes, de perce-neiges et de lilas. Les Breath of Spring - des fleurs qui ne poussaient que pendant les trois jours qui précédaient le festival - avaient été dispersées sur les pavés de la place de Mistria et dans les rues alentour. Une odeur sucrée émanait de la ville.
Adeline se promenait entre les stands, profitant de l’ambiance chaleureuse de la fête. Tout le monde était présent - depuis le plus loin qu’elle s’en souvienne, le Festival du Printemps avait toujours été une tradition que les citoyens de Mistria portaient dans leur cœur. Personne ne souhaitait louper cet événement ; même Henrietta était là, picorant des baies dans le creux de la main d’Olric.
Et Celine, évidemment, se tenait sur l’estrade de la compétition du Festival. Elle venait d’en remporter la première place pour la sixième année consécutive - même si, cette fois-ci, le score avait été très serré avec Ari qui la suivait de près à sa seconde place.
“Je me demande comment elle fait, s’interrogea Reina. Elle n’a pas arrêté depuis trois jours, je n'arrive même pas à concevoir comment elle a pu amasser autant de Breath of Spring.
-C’est Celine, déclara Adeline comme si cela expliquait tout. Elle nous épatera toujours.”
Sous les applaudissements de la foule, Celine s’inclina et échangea quelques mots avec Ari et Errol, qui se trouvait lui aussi sur le podium. Reina posa sa main sur l’épaule d’Adeline et se pencha vers elle.
“Je vais nous chercher du thé avant qu’il ne refroidisse - et que Maple ait tout bu, annonça-t-elle en s’éloignant.”
Adeline la contempla durant quelques secondes. Reina se mouvait avec aisance dans la foule, saluant les gens qu’elle croisait et se dirigeant vers le stand de Maple.
La voix de Celine s’éleva derrière elle.
“J’ai gagné, Adeline !
-On a vu oui, félicitation ! rit Adeline en se tournant vers son amie.”
Celine s’arrêta devant elle et Adeline vit son regard dériver vers sa tenue.
“Oh ! Tu portes cette robe… nota Celine.”
En effet, pour cette occasion, Adeline avait revêtu la robe que Celine l’avait poussée à acheter la saison dernière. Elle avait longuement hésité ce matin, quand elle se tenait devant sa penderie, mais la couleur lavande de la robe allait parfaitement avec le fard à paupière qu’elle avait choisi d'appliquer. Et, même si elle ne l'admettrait jamais à voix haute, Adeline avait espéré que Celine la remarque.
“Comment tu la trouves ? demanda Adeline en effectuant un tour sur elle-même pour que Celine puisse la voir en entier.
-Elle te va à ravir, complimenta-t-elle.”
Celine lui sourit et - le cœur d’Adeline s’emballa à cette découverte - elle fut surprise de constater qu’une légère rougeur semblait poudrer ses joues. Elle fut sur le point d’ajouter quelque chose, mais Celine fut interrompue par Reina qui revenait.
Ses mains étaient pleines de tasses et d’assiettes.
“J’ai aussi pris du gâteau ! s’exclama Reina.”
Adeline la remercia chaudement. Elle aimait beaucoup le Tulip Cake. C’était l’une des spécialités du Festival du Printemps : un gâteau décoré pour ressembler à un vase de tulipes. Adeline s’assurait toujours d’en manger au moins une part à chaque Festival (c’était assez difficile de s’en procurer le reste de l’année, à moins de demander spécifiquement à Reina d’en préparer).
Assises côte à côte sur le rebord de la fontaine, Celine, Reina et Adeline avaient abandonné depuis quelques minutes l’idée de parler - il y avait tant de bruit qu’elles s’entendaient à peine sans crier. Par dessus le brouhaha des conversations, Adeline pouvait distinguer la mélodie entraînante que jouait Hemlock sur la scène. Elle prit une gorgée de son thé floral.
Le Festival n’était jamais bien différent d’une année à l’autre. C’étaient généralement les mêmes personnes qui géraient les mêmes stands, et Josephine et Hemlock finissaient toujours par monter sur l’estrade pour chanter et jouer de la musique. L’atmosphère conviviale de l’événement ne changeait jamais, elle non plus. Landen dansait avec Terithia, et Luc et Dell embêtaient Maple à son stand.
Adeline eut bientôt terminé son gâteau ; Celine et Reina ne mirent pas bien longtemps non plus à finir leurs assiettes. Après avoir rendu la vaisselle à Maple, Celine entraîna ses amies jusqu’à l’étal qui vendait des couronnes de fleurs.
Les couronnes étaient magnifiques. Habituellement, c’était Adeline qui s’occupait de ce stand mais, cette année, Elsie avait tenu à prendre sa place. Adeline se doutait bien que c’était car sa Grand-Tante souhaitait qu’elle profite pleinement du Festival, et elle lui était profondément reconnaissante pour ce geste. Certes Adeline adorait s’occuper du Festival, mais elle était aussi très contente de passer l’événement à se balader un peu partout en compagnie de ses amies.
Reina s’avança vers Adeline et cette dernière s’attendit à ce qu’elle lui remette la couronne que Celine lui avait choisie ; au lieu de cela, Reina balaya la frange d’Adeline pour la coiffer correctement et elle posa la couronne sur sa tête.
Adeline sentit ses joues rougir.
Reina continua d’arranger ses cheveux durant quelques instants encore. Elle fit passer la queue de cheval d’Adeline par dessus la couronne et, une fois qu’elle fut satisfaite de son travail et qu’elle fut certaine qu’elle ne risquait pas de tomber, elle fit quelques pas en arrière pour admirer le résultat - tout cela sous le regard perçant de sa Grand-Tante Elsie, qui leur adressait un sourire entendu depuis son étal.
Le cœur d’Adeline battait à tout rompre. Elle était persuadée d’être tellement rouge qu’elle pourrait se fondre dans le champ de tomates d’Hayden sans que personne ne la remarque - pourtant, ni Celine ni Reina ne fit de commentaire. Celine semblait elle aussi avoir un peu chaud. Adeline espérait qu’elle ne lui en voulait pas trop.
Sur la scène, Josephine venait de monter pour chanter avec son mari. Celine tapait dans ses mains en rythme et Reina passa son bras sous celui d’Adeline.
“Viens danser ! fit Reina en la tirant devant l’estrade.
-Oh, Reina…
-Allez !”
Adeline lui sourit d’un air amusé et suivit son amie. La chaleur de ses mains contre les siennes l'empêchait de réfléchir correctement mais elle parvint tout de même à suivre le rythme que Reina avait imposé. Reina tournait sur elle-même avec grâce, son rire résonnant par-dessus la musique. Lorsqu’elle revint vers Adeline, elle lui lança un regard complice.
“Et… et Celine alors ? s’inquiéta Adeline, le souffle un peu court.
-Ne t’en fais pas pour Celine, la rassura Reina. C’est elle qui a proposé.”
Quand Adeline lança un regard sur la foule pour tenter de repérer Celine, elle vit en effet que celle-ci semblait ravie de les voir danser ensemble. Adeline poussa un soupir de soulagement. Très vite, elle oublia ses réserves et se laissa emporter.
Tournoyant dans les bras de Reina, Adeline s’autorisa enfin à profiter de la place que ses amies lui accordaient - avec elles.
✧✦✧
L’été s’installa rapidement. Le Royaume d’Aldaria sembla subir ce qui paraissait être la retombée de la vague de froid qui les avait assaillis l'hiver dernier. La chaleur était si forte qu'Adeline avait renoncé à porter sa cape d’été - en fait, Adeline ne portait pas grand-chose aujourd'hui. À part un maillot de bain et une robe de rechange dans son sac, elle n’avait pas besoin de beaucoup plus pour une journée à la plage.
La chaleur était supportable, ici. Si le soleil se mettait à taper trop fort, Adeline pouvait se réfugier sous le parasol et, si elle avait trop chaud, Reina, Celine et elle n'avaient qu’à aller faire un tour dans l’eau !
“Il m’en faut encore un, Adeline ! demanda Reina.”
Un verre de citronnade à la main, Adeline cherchait paresseusement des coquillages en fouillant dans le sable qui bordait sa serviette. Elle en posa un dans la main que lui tendait Reina. Celle-ci la remercia en le plaçant tout en haut de son château de sable, pour qu’il soit bien visible.
Celine était allongée à leur côté. Elle avait fermé les yeux et semblait se reposer sous le soleil, bien qu’elle leur répondait de temps en temps.
C'était leur journée de repos, mais Adeline avait tout de même tenu à emporter son presse-papiers ; elle souhaitait chercher des idées d’amélioration pour la plage et quel meilleur moment pour en trouver qu'en cet instant ? De temps à autre, elle notait un mot sur son papier pour être certaine de ne pas l'oublier et revenait creuser dans le sable.
Adeline adorait chercher des coquillages, mais elle devait avouer qu’aujourd'hui, c'était surtout un prétexte pour éviter de regarder Reina et Celine. Si elle ne s’occupait pas un peu les mains, elle se retrouvait à ne plus pouvoir les lâcher des yeux. Cela ne la dérangeait pas de les admirer mais elle ne voulait pas paraître bizarre ou les mettre mal à l’aise.
Elle devait se l’avouer, Adeline était un peu troublée par la proximité de ses amies. Peut-être était-ce la chaleur qui lui montait à la tête mais Adeline avait la sensation que Celine (et Reina aussi, bien qu’elle le dissimulait un peu mieux) la regardait beaucoup, elle aussi.
Adeline essayait de se changer les idées mais elle en venait à se demander si elle n’avait pas fait quelque chose de mal.
“Comment va ton jardin, Celine ?”
Adeline crut un moment que son amie s'était endormie mais elle se redressa sur ses coudes et lui répondit.
“Ça pousse bien ! s’exclama-t-elle. J’ai commencé à stocker des feuilles de thé - c’est ce qu’on me demande le plus tout au long de l’année. Celles que je fais pousser en intérieur sont moins bonnes que celles que je récolte en été.
-Darcy va être ravie ! commenta Reina.
-Ta mère aussi, ajouta Adeline en lissant le sable du château de Reina. Je n’ai jamais rencontré quelqu'un qui aime autant le thé que Josephine.”
Celine ricanna. Elle s’assit sur sa serviette et releva ses cheveux en un chignon haut. Adeline en profita pour contempler ses épaules nues - elle avait rarement l’occasion de voir son amie autrement que les cheveux détachés. Sa nuque était fine et elle portait un collier ras de cou de la même couleur que son maillot de bain. Une jolie fleur d’hibiscus rose reposait derrière son oreille. Reina se pencha vers Celine pour replacer la fleur avant qu’elle ne tombe.
Adeline détourna le regard, embarrassée.
“Je vais aller me poser au bord de l’eau, je commence à avoir un peu chaud, annonça Celine en époussetant le sable qui collait à ses jambes.
-Je te rejoins bientôt ! lui dit Reina. Je finis mon château de sable.”
Celine acquiesça et elle partit après avoir embrassé sa petite-amie. Adeline jouait avec les coquillages qu’elle avait amassés sur sa serviette.
“Est-ce que Celine va bien ? s’inquiéta Adeline.”
Reina releva la tête de sa construction, l’air surprise.
“Tu trouves qu’elle a l’air tracassée ? s’enquit Reina.
-Je ne sais pas trop…”
Elle se tourna de nouveau vers Celine. Celle-ci s'était assise au bord de l’eau et les vagues montaient à peine jusqu'à sa taille.
“J’ai l’impression qu’elle est un peu distraite, avoua Adeline. Ou fatiguée. En tout cas, elle ne parle pas beaucoup - pas que ça me dérange ! Mais je m'inquiète quand même un peu.”
Le regard de Reina se perdit dans le vide durant quelques secondes tandis qu’elle était dans ses pensées.
“Elle était déjà… comme ça au Festival du Printemps, continua Adeline. Mais c'est de plus en plus fréquent.
-D’accord, merci de me l’avoir fait remarquer.”
Reina lui adressa un sourire reconnaissant.
“Je lui en parlerai, conclut-elle.”
Adeline et Reina restèrent un moment sur la plage. Au bout d'un temps, quand Adeline fut satisfaite de sa récolte de coquillages, elle les rangea dans son sac et aida Reina sur sa construction. Elles bâtirent trois tours supplémentaires avant de déclarer le projet fini et de se lever pour rejoindre Celine.
L’eau était bonne - pas très chaude, mais c'était agréable après avoir passé plusieurs heures sous le soleil et la chaleur estivale. Et elle était tellement claire qu’Adeline apercevait des petits poissons de temps à autre.
Quand elles furent toutes habituées à la température, Reina entama une bataille d’eau. Adeline était tellement mauvaise que ses cheveux finirent rapidement trempés et que sa langue fut imbibée de sel - mais elle en profita pour faire couler ses amies une ou deux fois pour se venger. Aucune d’elles ne lui en tint rigueur puisqu’elles avaient de toute façon prévu d’aller aux bains publics de Juniper avant de rentrer chez elles.
Quand l’air commença à se rafraîchir, Celine proposa à ses amies de sortir. Reina grelottait légèrement et Adeline s’empressa de ranger ses affaires pour qu’elles puissent directement aller prendre un bain chaud.
La journée toucha à sa fin ; Adeline rentra au Manoir avec les restes du shortcake aux fraises que Reina leur avait préparé et les poches pleines de coquillages.
✧✦✧
Parmi les événements qui animaient annuellement Mistria, le Festival des Étoiles Filantes était l’un de ceux que les citoyens attendaient le plus. Le côté romantique du Festival était certes l’un des attraits principaux de la journée, mais la plupart des habitants de Mistria espéraient seulement voir les étoiles filantes - en famille ou avec leur partenaire, peu importait. Adeline se souvenait encore de la première fois qu’elle avait assisté à la pluie d’étoiles, lorsqu’elle était toute petite. Ses parents, la Baronne Linnet et le Baron Wiscar de Mistria, étaient encore présents à cette époque. Adeline regrettait parfois un peu cette période de sa vie - tout lui semblait alors plus simple à travers ses yeux d’enfant.
Alors qu’elle était assise à sa coiffeuse, Adeline entendit quelqu’un toquer à la porte de sa chambre. Ce fut sa Grand-Tante Elsie qui entra.
“Oh ! s’exclama-t-elle. Tu es toute belle !”
Adeline la remercia chaleureusement et lui montra fièrement ses ongles fraîchement peints en bleu. Elle les avait assortis à sa robe.
“Voilà ta broche ! s’exclama Elsie d’un ton chantant tout en lui tendant le bijou. Et il m’en reste quelques-unes, si jamais tu en as besoin d’une deuxième.”
Elsie lui adressa un clin d'œil entendu et Adeline sentit son visage s’échauffer. Elle tenta désespérément de faire passer sa rougeur pour une conséquence de la chaleur étouffante qu’il faisait, mais Elsie n’était pas dupe. Cependant, elle n’ajouta rien sur ce sujet.
“Dans tous les cas, j’ai fini tout ce que j’avais à faire. Je vais me rendre en ville pour vérifier que tout se passe bien, si jamais quelqu’un a besoin de quoi que ce soit.
-J’arrive bientôt - je finis de me maquiller ! bégaya Adeline.”
Elsie lui sourit, et Adeline, bien que très gênée, ne put s’empêcher de le lui rendre. Sa Grand-Tante s’en alla et referma la porte derrière elle.
Adeline prit une longue inspiration pour se calmer et son regard dériva sur la décoration de sa chambre.
Elle avait beaucoup de végétaux. Des plantes de tailles toutes différentes les unes des autres, chacune revêtant une teinte de vert vibrant. Certaines étaient en fleur, d’autres non - mais Adeline s’assurait de s’en occuper équitablement avec un soin tout particulier. C'étaient des cadeaux de Celine, et cette dernière se trouvait enchantée à chaque fois qu’Adeline la laissait entrer dans sa chambre.
Un joli vase empli d’une vingtaine de jonquilles décorait la coiffeuse. Les jonquilles étaient les fleurs que Reina préférait parmi toutes - elle en avait offert un bouquet à Adeline la semaine passée, pour que cette dernière pense à elle à chaque fois que son regard se portait sur elles. Ce n'étaient pas des fleurs de saison, mais Celine entretenait de bonnes relations avec les fleuristes des villes voisines qui possédaient presque tous des serres. Adeline adorerait en faire bâtir une à Mistria, cependant d’autres projets plus urgents étaient encore à prévoir et Ryis et Landen étaient déjà assez occupés ces derniers temps pour qu’elle n’ose même leur en toucher un mot.
Reprenant là où elle s’était arrêtée, Adeline s’empara de son pinceau et farda ses paupières en rose. Elle souhaitait être joliment apprêtée, aujourd’hui (bien qu’elle le soit tous les jours, les occasions comme celles-ci étaient néanmoins de celles où elle aimait être bien habillée). Même si Adeline n’aura jamais l’audace de donner sa broche à Celine ou à Reina - mince, elle n'était même pas assez courageuse pour oser en demander une seconde à sa Grand-Tante - elle tenait à profiter de cette journée du mieux qu’elle le pouvait.
Comme un rappel, son regard se posa sur la broche étoilée qu’Elsie avait laissée sur sa commode. C’était un très beau bijou ; une longue tige de la couleur des nébuleuses, et à son bout une étoile en or. La lumière du soleil qui perçait à travers la vitre de la chambre se reflétait sur la broche, diffusant de gracieux rayons colorés sur la surface de la commode. C’était un objet qui attirait l'œil, qui donnait envie de le contempler encore plus même après l’avoir observé durant de longues secondes.
Adeline termina d’appliquer son rouge à lèvres, échangea ses boucles d’oreilles avec une paire plus adaptée au thème de la journée, puis elle enfila sa cape. Après avoir fourré tout ce dont elle aurait besoin dans ses poches, Adeline se tourna une nouvelle fois vers la broche étoilée, puis, avec une excitation qu’elle savait veine, elle s’en empara et sortit du Manoir.
Le soleil était plus doux, ce matin. L’été touchait à sa fin et bientôt l’automne viendrait peindre les paysages de ses jolies teintes orangées. Bien que sa cape lui tenait chaud, Adeline savait qu’elle ne serait pas de trop, ce soir. L’air se rafraichissait et, cette fois-ci, Adeline avait prévu d’aller observer les étoiles sur la plage.
Généralement, son frère, sa Grand-Tante et elle se regroupaient dans les jardins du Manoir pour assister au spéctacle ; cependant, cette année Eiland avait été invité par Balor pour regarder les étoiles en compagnie de Juniper, Hayden et Valen. Elsie avait proposé à Adeline de se joindre à elle, mais celle-ci avait refusé, expliquant qu’elle souhaitait vivre cette soirée seule, au moins une fois dans sa vie.
Quand Adeline parvint à la fontaine de la place, Celine et Reina s’y trouvaient déjà. Un grand sourire radieux éclairait leur deux visages. Reina arborait sa broche étoilée sur le côté gauche de son t-shirt, tout contre son cœur, tandis qu’elle s’affairait à accrocher celle de Celine à la ceinture sa robe.
Adeline hésita un instant, ne souhaitant pas les interrompre dans ce moment de complicité, mais Celine la vit et l’invita à les rejoindre d'un signe de main.
Adeline remarqua très vite le changement ; Reina et Celine avaient dû discuter, car le comportement de cette dernière était bien plus ouvert que la dernière fois. Elle semblait redevenue comme avant - chaleureuse et légère. Adeline était soulagée : s’il y avait eu un souci, il avait l’air de s’être réglé.
Reina et Celine l’étreignirent pour la saluer.
“Regarde ! s’exclama Celine en passant un doigt sur sa broche. On va au Pic pour regarder les étoiles, ce soir !”
Les yeux de Reina étincelaient alors qu’elle admirait sa petite-amie.
Adeline était très heureuse ; aller regarder les étoiles au Pic n'était pas une activité que tous les nouveaux couples se sentaient à l’aise de faire ! La plupart souhaitaient attendre une ou deux années supplémentaires avant d’échanger leur broche avec celle de leur partenaire. Mais Celine et Reina s’aimaient tellement que cela leur semblait naturel d’aller au Pic dès cet été. Et Adeline n’y voyait pas de soucis - si ce n’est qu’elle ne serait pas avec elles.
Elle ne pouvait s'empêcher de ressentir un pincement au cœur malgré la joie qu’elle éprouvait pour ses amies. Qu’elle aurait aimé marcher avec elles jusqu'au Pic ce soir, s’asseoir à leur côté et leur tenir la main pendant que les astres tombaient du ciel.
Adeline chassa ces pensées avec un sourire amer.
“Je suis contente pour vous, déclara-t-elle en replaçant la broche de Celine qui commençait à glisser.”
Les deux arboraient un sourire rayonnant, apparemment ignorantes du conflit qui prenait place en son cœur. C'était ce qu’Adeline souhaitait après tout, non ? Que l’amour qu’elle leur portait reste un secret qu’elle osait à peine rêver la nuit. Un amour qui lui était si précieux qu’elle craignait de le perdre à chacune de ses paroles, chacun de ses gestes. C'était un amour douloureux mais aussi très beau.
Lorsqu’Adeline revint à elle, la conversation avait dévié.
“Elle ne t’a pas dit ? Maple a une nouvelle lubie ; elle essaie de convaincre maman pour qu’elle la laisse se teindre les cheveux en rose, lui confia Reina.
-Oh non, soupira Adeline, un sourire aux lèvres.”
La matinée se passa calmement. Adeline partagea son repas au Sleeping Dragon en compagnie des citoyens de Mistria, chacun bavardant avec enthousiasme de la soirée à venir. Luc, Maple et Dell, comme à leur habitude, couraient dans toute l’Auberge et se faisaient régulièrement réprimander par leurs parents. Ce ne fut que lorsqu’Adeline leur jeta un regard entendu que Maple ordonna à ses amis - qu’elle appelait ses “serviteurs” - de se calmer. Celine tenta de camoufler son rire derrière sa main.
En fin d’après-midi, quand Adeline eut terminé de faire le tour de la ville pour s’assurer que personne ne manquait de rien, elle rejoignit une nouvelle fois ses amies sur la place. Pas loin, son frère et son groupe d’amis étaient en train de s’installer sur leur couverture.
“Mais non, ne t’en fais pas, déclara Reina à une Celine sceptique.
-De quoi vous parlez ? s’enquit Adeline en s’approchant du couple.”
Celine secoua la tête avec un sourire crispé et Adeline s’inquiéta immédiatement. Elle essaya de changer de sujet, devinant que Celine n’était pas à l’aise de partager leur sujet de conversation.
“Vous pensez que Terithia…
-Tu veux nous accompagner, ce soir ? la coupa Celine.”
Celine et Adeline se turent, et pendant un moment seul le bruit lointain des rires et des conversations tranquilles perça le silence. Les joues de Celine étaient très rouges et Adeline ne doutait pas que les siennes l’étaient aussi. Elle s’éclaircit la gorge pour se donner contenance.
“Vous accompagner…? formula-t-elle, ses yeux passant d’une Celine gênée à une Reina imperturbable.
-Au Pic, rectifia Reina. Pour regarder les étoiles.”
Le visage d’Adeline était brûlant à présent. Elle se mit à sourire d’un air nerveux et tritura sa cape du bout de ses doigts tremblants.
“Quelle idée, balbutia-t-elle en riant.”
Celine ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais elle se ravisa.
“Ne vous inquiétez pas pour moi, leur conseilla Adeline en évitant leurs regards. Profitez plutôt de votre soirée.
-Adeline… l’appela Celine.
-Je devrais y aller - la nuit va bientôt tomber, continua Adeline. On se voit demain ?”
Et Adeline n’attendit pas leur réponse pour tourner les talons.
Son visage était encore chaud lorsqu’elle longea la rivière. Adeline passa une main tremblante sur ses joues dans l’espoir que son état de fébrilité la quitte rapidement ; elle ne souhaitait croiser personne ainsi. Elle s’était déjà assez ridiculisée comme ça devant ses amies.
Adeline souffla un coup et s’arrêta soudainement. Pendant une seconde, la tentation de faire marche arrière et de retourner à la fontaine pour accepter la proposition de Celine fut si forte que son cœur manqua un battement. Elle aurait pu accepter. Adeline savait au fond d’elle que si ses amies lui avaient proposé une telle chose, c’était parce qu’elles le voulaient réellement - ce n’était pas pour lui faire plaisir, comme elle s’efforçait à se le faire croire. Mais il lui était tellement plus facile de mettre son refus sur une soi-disant bonne conscience plutôt que sur sa lâcheté qu’elle écarta cette idée. Adeline n’allait pas leur imposer sa présence, elle n’en avait pas le droit.
Donc Adeline prit sur elle et avança. Ses pas la menèrent instinctivement à la plage, où une légère brise soufflait. Au-dessus de l’océan, le soleil couchant peignait ses couleurs dans le ciel et sur les vagues. Adeline alla s’asseoir sur les coussins qu’elle était venue installer plus tôt dans la journée et admira le coucher de soleil en attendant que les étoiles montrent le bout de leur nez.
Elle laissa ses pensées vagabonder.
Les étoiles étaient magnifiques. Adeline pouvait les apercevoir maintenant que le soleil dormait et qu’elle était bien installée sur sa couverture, la brise marine chatouillant sa frange et les yeux rivés vers le ciel. Elle pouvait enfin profiter de la scène.
Une infinité de points lumineux s'étendait sous son regard ; certaines étoiles, comme décrochées de leur toile d’un noir d’encre, décrivaient de longues chutes jusqu'à finir par s’éteindre complètement. Par endroit, des éclats d’aquarelle d’un violet profond soulignaient les constellations ; pas un nuage ne venait entacher ce tableau.
Allongée sur le dos, Adeline profitait de la soirée pour se détendre et tenter de penser à autre chose. Elle tira sur sa cape pour lisser les plis qui se formaient sous elle et entendit des cliquetis dans la poche du vêtement. Elle plongea une main dedans.
Les bracelets.
Adeline soupira. Elle était censée les offrir à ses amies ce soir avant qu’elles ne partent au Pic, mais elle avait loupé l’occasion de le faire plus tôt.
Parfois, Adeline avait l’impression de manquer de courage. Elle passait son temps à analyser chacune de ses actions, se demandant quand est-ce qu’elle allait tout gâcher - quand est-ce que ses amies allaient se rendre compte des pensées qu’elle entretenait à leur sujet. Elle avait tellement peur de les perdre qu’elle craignait qu’un simple cadeau ne vienne entacher leur amitié.
Tandis que son esprit dérivait encore vers Celine et Reina, Adeline se redressa en entendant des bruits de pas proche d’elle.
Elle se figea, étonnée - parce que c’était elles.
Adeline les observa d’un air ébahi, trop surprise pour parvenir à trouver quoi que ce soit à dire.
“On peut s’asseoir avec toi ? demanda maladroitement Reina, serrant sa veste contre elle.”
Celine était accrochée à son bras et son visage était aussi rouge que quelques heures auparavant, lorsque Adeline les avait laissées - elle arrivait à le percevoir malgré l’obscurité ambiante.
Adeline décida qu’elle avait épuisé son stock de lâcheté pour le reste de l’année.
“Oui, répondit-t-elle. Oui, bien sûr que vous pouvez.”
Elle arrangea les coussins de sorte à ce que Celine et Reina puissent s’installer à leur aise, mais ses amies la prirent de court en s’asseyant chacune d’un côté d’elle. Adeline sentit son cœur s’emballer mais elle fit mine de rien.
Adeline se tourna vers Celine quand celle-ci s’adressa à elle.
“C’était sympa, au Pic… commença-t-elle timidement. Mais j’ai trop le vertige pour rester longtemps.
-Oh, se rappela Adeline. C’est vrai que tu n’aimes pas trop les hauteurs.”
Celine acquiesça et ajouta d’une petite voix :
“On est mieux ici… toutes les trois.”
Adeline s’apprêtait à répondre quelque chose, quoi que ce soit pour tenter de la contredire, mais cette fois-ci ce furent elles qui ne lui laissèrent pas le temps de parler. Celine glissa sa main dans la sienne, et Reina en fit de même - et les bracelets qu’Adeline tenait toujours fermement au creux de ses doigts se heurtèrent à sa paume. Reina baissa ses yeux vers leurs doigts entrelacés, curieuse. Adeline décida que c’était le bon moment pour se lancer.
“C’est pour vous, expliqua-elle. Ryis m’a montré comment les faire - il en faisait souvent pour ses sœurs, avant, et j’ai pensé… et bien, que ça vous ferait plaisir ?”
Sa voix se fit incertaine et elle finit par se taire, préférant leur tendre leur cadeau. C’étaient de simples bracelets en corde, tressés et sertis des coquillages qu’Adeline et Reina avaient ramassés cet été lors de leurs journées à la plage. Il y en avait trois, un pour chacune. La main de Celine se resserra autour de la sienne et elle se pencha plus près d’Adeline.
“Ils sont magnifiques, s’émerveilla Reina en choisissant l’un des bracelets.”
Adeline n’aurait pas été jusqu’à dire que ses bracelets étaient magnifiques - elle se doutait que Reina disait cela pour l’encourager - mais elle-même était fière de ce qu’elle avait fait. Elle aida Celine à attacher celui qu’elle avait désigné et elle enfila ensuite celui qui restait. Les doigts de Reina revinrent instinctivement se nouer aux siens. Celine déposa un baiser sur sa joue.
“Merci, souffla-t-elle en s’allongeant à son côté.”
Un sourire béat illuminait chacun de leurs visages alors que les trois amies retournaient à leur contemplation des étoiles. Et, alors que le cœur d’Adeline semblait être à deux doigts de déborder, l’été toucha à sa fin.
✧✦✧
L’automne était magnifique, cette année. Le feuillage orange vif des arbres contrastait avec le ciel bleu qu’il faisait ces jours-ci, et Adeline avait presque hésité à mettre sa robe d’été avant de sortir ce matin. Sa cape avait été déposée chez Ryis et Landen lorsqu’elle était passée devant chez eux, plus tôt, et elle espérait ne pas oublier de retourner la chercher avant de rentrer.
Aujourd’hui, Adeline accompagnait Celine et Reina pendant leur balade en amoureuses. Adeline avait tenté de leur faire comprendre qu’elle était peut-être de trop pour cette sortie, mais ses amies avaient insisté tellement fort qu’elle s’était résignée à venir avec elles - pas que cela la dérangeait ! Au contraire, Adeline était enchantée qu’elles l’incluent dans leur balade.
Un panier en osier pendu à son bras, Celine suivait Reina pendant que celle-ci ramassait des fruits de lune. Adeline avait les yeux rivés sur le sol, elle aussi à la recherche de ces précieux fruits.
“J’aimerais faire un gâteau pour Juniper, expliqua Reina en déposant son butin dans le panier. Elle ne m’a pas fait payer ma dernière visite aux bains, je voudrais la remercier.”
Adeline fredonna. Elle espérait qu’il resterait assez d’ingrédients pour en faire un deuxième - les gâteaux aux fruits de lune n’étaient pas ses préférés mais elle ne disait jamais non à des sucreries. Peut-être même qu’elle pourrait caraméliser quelques fruits ? Eiland raffolait de ce genre de confiseries.
Le cours de ses pensées fut interrompu par la voix de Celine.
“Tu viens chez moi ce soir, Adeline ? s’enquit-t-elle. On pensait faire du thé et lire un livre avec Reina.”
Adeline la sentit de nouveau - cette étincelle d’espoir qui commençait à germer dans son cœur. Elle sourit avec excitation, hochant vivement la tête.
“Bien sûr !”
Alors que Reina trainait Celine à travers les chênes et les pins pour lui faire ramasser des fruits de lune, Adeline prit le temps de réfléchir plus attentivement à la situation.
Celine qui poussait Reina et Adeline à danser ensemble au Festival du Printemps, ses amies qui lui proposaient d’aller au Pic avec elles pour admirer les étoiles filantes, elles qui l’incluaient dans leurs sorties en amoureuses … toutes ces petites choses que Reina et Celine faisaient pour elle, avec elle. Elles avaient toujours été très amies, mais à ce point…? Adeline commençait à douter.
Les baisers sur la joue, les câlins à répétition, les mains entrelacées… le cœur d’Adeline se mit à battre plus fort aux souvenirs de ceux-ci, comme si elle les vivait de nouveau.
Elle avait peur de se méprendre. Peur que ses yeux amoureux imaginent des choses.
Mais en même temps… Adeline jeta un coup d'œil à ses amies qui étaient occupées à contempler le nid d’un oiseau - des oisillons piaillaient joyeusement, leur coquille encore fraîchement brisée étendue sous leurs petites pattes. Reina et Celine avaient leurs doigts entrelacés et, lorsqu’elle remarqua qu’Adeline se tenait en retrait, Reina lui tendit la main. Adeline alla la saisir.
En longeant la rivière, elles finirent par déboucher au lac. Reina leur proposa de se reposer près de l’eau pendant qu’elle allait ramasser des fruits au puits. Celine s’allongea dans l’herbe, son regard rivé sur les nuages. Adeline s’assit à côté d’elle.
“Comment vont tes fleurs, Celine ?”
Celine cligna des yeux et se tourna vers son amie.
“Je fais pousser des célosies et des chrysanthèmes, mais les bruyères et les violettes cornues ont un peu de mal cette année, confia-t-elle. Je fais aussi pousser du romarin pour Reina, elle aime beaucoup celui de mon jardin !”
Celine ponctua sa phrase par un bâillement.
“Tu es fatiguée ? questionna Adeline.”
Son amie acquiesça.
“J’ai veillé tard, hier, expliqua-t-elle en sortant un livre de son panier. Je voulais terminer mon livre pour pouvoir le rendre à Errol ce soir à l’Auberge.
-C’est le livre sur les plantes anciennes dont tu m’as parlé l’autre fois ? s’intéressa Adeline en observant la couverture en vieux cuir.
-Oui !”
Celine avait l’air réjouie qu’Adeline s’en souvienne.
“La graine que nous avons trouvée avec Ari la saison dernière n’a toujours pas poussé, alors je voulais voir si nous pouvions essayer différentes choses ! l’informa Celine avec un enthousiasme non dissimulé.”
Adeline savait à quel point cette graine mystérieuse intriguait Celine. Elle espérait que, quoi qu’elle tente cette fois-ci, cela finisse par fonctionner !
Reina revint bien vite. Elle avait trouvé tellement de fruits de lune qu’elle avait dû utiliser sa veste pour les porter. Celine lui tendit le panier, qui débordait presque à présent. Reina s’assit à leur côté et soupira.
“Je ferai ce gâteau demain, déclara-t-elle en s’étendant au soleil. Je n’aurais pas le temps en rentrant, je dois aider maman au Sleeping Dragon.
-Ne te surmène pas, Reina, s’inquiéta Celine.”
Reina lui adressa un sourire rassurant avant de passer ses doigts dans la frange de Celine, qui commençait à lui tomber devant les yeux.
“Avec toi pour me chouchouter à chaque fois que je suis un peu fatiguée, je ne risque pas.”
Le visage de Celine prit une teinte rouge vive et Adeline cacha son rire derrière sa main.
Le lac était calme, cet après-midi. Les plus gros poissons semblaient se reposer car seuls les plus petits venaient frétiller à la surface de l’eau. Adeline s’amusait à leur jeter quelques-unes des mûres sauvages qu’elle avait ramassées. Lorsque la couleur du ciel commença à se confondre avec celles des feuilles des arbres, Adeline, Celine et Reina se préparèrent à rentrer à l’Auberge, leurs poches pleines de fruits.
Adeline décida de considérer un peu mieux les tentatives de ses amies pour l’inclure dans leurs activités d’amoureuses.
✧✦✧
Lorsque Reina lui avait proposé de se joindre à elles pour pâtisser une tarte à la citrouille, Adeline avait immédiatement accepté. Cuisiner l’un de ses desserts préféré en compagnie de ses amies ? Elle ne pouvait pas penser à une meilleure manière de passer son après-midi !
Avant de se rendre au Sleeping Dragon, Adeline fit route jusqu’à la ferme de Hayden ; elle s’assura de prendre assez d’œufs et de lait pour satisfaire Reina, puis elle joua quelques minutes avec Dell, Luc et Maple avant de les laisser avec les animaux - apparemment, Dell voulait absolument repartir avec l’un des lapin de Hayden. Adeline n’était pas certaine que Nora et Holt appréciaient l’idée.
Quand elle passa la porte de l’Auberge, il se mit à pleuvoir.
“Ça ne me surprend pas trop, commenta Celine en débarrassant Adeline de l’un de ses sacs. Les nuages étaient déjà sombres quand je suis sortie ce matin.”
Reina était ravie quand elle vit ce qu’Adeline lui avait apporté.
“On va pouvoir en faire une deuxième ! s’exclama-t-elle.
-Tu as assez de citrouilles ? s’enquit Adeline.”
Son amie hocha de la tête.
“J’en ai acheté plus que prévu. Papa veut qu’on sculpte des citrouilles avec Luc et Maple, ce week-end, expliqua Reina.”
L’Auberge du Sleeping Dragon était très calme en cette journée d’automne pluvieuse. Le mauvais temps donnait envie de rester chez soi et c’est pourquoi les amies ne s’attendaient pas à beaucoup de visite durant les prochaines heures. Adeline ajouta une bûche dans le feu tandis que Celine étalait les ingrédients sur le plan de travail. Reina, elle, s’occupa de commencer la cuisson des citrouilles.
Adeline ne cuisinait pas souvent - et c’était la première fois qu’elle faisait une tarte à la citrouille - alors elle se contenta de suivre attentivement la recette que Reina leur dictait. C’était amusant ; elle pétrissait la pâte et, parfois, plongeait un doigt dans la crème pour y goûter. Celine lui lançait des sourires entendus, s’assurant de détourner l’attention de Reina à chaque fois qu’elle la voyait faire.
Quand Reina fut occupée à mélanger ce qu’elles avaient mis dans le saladier, Adeline et Celine préparèrent des chocolats chauds. Maple et Luc avaient fini par rentrer - après que Josephine avait remarqué que la pluie ne se calmait pas, elle était partie les chercher à la ferme. Ils étaient à présent occupés à jouer dans leurs chambres.
Lorsque les tartes furent au four et que les chocolats chauds fumaient sur le comptoir, prêts à être bus, Celine en prit deux et se dirigea vers les escaliers.
“Je porte ceux-là aux enfants ! annonça-t-elle en disparaissant à l’étage.”
Pendant ce temps, Reina et Adeline nettoyèrent la cuisine. Adeline s’empara d’un torchon pour essuyer le sucre qu’elle avait renversé auparavant.
“Adeline ? l’appela Reina, son sourire plissant ses yeux.”
Adeline se tourna vers elle.
Reina s’avança dangereusement près d’Adeline - si près qu’elle sentit son parfum de romarin. Son amie leva une main à son visage et souleva son menton du bout de ses doigts. Le cœur d’Adeline battait si fort dans sa poitrine que ses oreilles se mirent à bourdonner.
“Tu as de la crème…”
Elle passa son pouce sur le coin de la bouche d’Adeline, s’attardant bien plus que nécessaire. Le regard de Reina était rivé sur ses lèvres et si Adeline avait été plus audacieuse, elle se serait penchée pour l’embrasser.
Mais Reina semblait lire dans ses pensées, et alors que son visage s’abaissait vers le sien, le bruit d’une porte se fermant les fit sursauter toutes les deux.
Le visage rouge et le souffle tremblant, Adeline fit mine de passer un chiffon sur la surface déjà propre du comptoir. Quand Celine descendit les dernières marches de l’escalier, Reina portait déjà les tasses de chocolat chaud à la table la plus proche.
La suite de l’après-midi se déroula dans une ambiance particulière. Reina et Adeline évitaient chacune le regard de l’autre et, Celine, même si elle semblait avoir remarqué que quelque chose n’allait pas, préféra ne rien dire. Adeline se doutait qu’elle allait demander des détails à Reina sitôt qu’elle serait partie.
Quand les tartes furent cuites, les amies patientèrent le temps qu’elles refroidissent et, après en avoir mangé une part, Adeline se prépara à retourner au Manoir - elle utilisa l’excuse du travail qui l’attendait pour s’en aller aussi précipitamment.
“Je te laisse la moitié d’une tarte, lui offrit Reina, ses yeux refusant toujours de rencontrer les siens. Tu pourras la partager avec Eiland.”
Adeline acquiesça et couvrit la tarte dans l’un des sacs qu’elle avait ramenés plus tôt. Elle sortit après avoir salué ses amies, un sentiment de honte chauffant ses joues.
La pluie tombait toujours aussi fort. Cela l’aida à se calmer - pas beaucoup, cependant, car peu importait ce à quoi elle pensait, ce qu’il s’était passé dans la cuisine du Sleeping Dragon avec Reina lui revenait inlassablement en tête. Adeline espérait du plus profond de son être que Celine ne le prendrait pas trop mal lorsque Reina lui racontera.
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Quand Adeline ouvrit les yeux ce matin, elle ne put s’empêcher de ressentir une petite pointe d’excitation - c’était son anniversaire !
Habituellement, Adeline passait ses journées d’anniversaire au Manoir ou à l’Auberge du Sleeping Dragon, avec sa famille ou ses amies, et ne se préoccupait pas de faire des fêtes ou bien d’inviter plein de monde. Elle aimait passer ce jour en petit comité, avec ses proches ; cependant, Adeline avait la sensation que cela se passerait différemment, cette fois-ci. Au cours du mois, elle avait plusieurs fois remarqué des échanges entre Celine et Reina, et parfois même Eiland. Ces messes basses auraient pu inquiéter Adeline, surtout après le baiser qu’elle avait failli partager avec Reina, mais elle avait tout de suite été rassurée quand elle avait surpris le mot “anniversaire” chuchoté à diverses occasions.
Ce qu’il s’était passé - ce qui aurait pu se passer - entre Reina et elle quelques semaines auparavant n’avait abouti à rien. Celine n’avait pas changé son comportement avec l’une ou l’autre, et au fil des jours la gêne qui hantait les conversations d’Adeline et Reina avait fini par se dissiper. Adeline ne savait pas trop ce qu’elle devait en penser. Reina avait-elle gardé le secret ? Celine les avait-elle excusées ? Devait-elle s’en inquiéter - ou bien s’en réjouir ?
Adeline soupira, comme elle le faisait à chaque fois qu’elle pensait à toute cette situation, et rangea les documents qu’elle avait éparpillés sur son bureau la veille. Elle n’allait certainement pas travailler aujourd’hui ! Son anniversaire était l’un des rares jours où Adeline s’autorisait du repos. Et puis Eiland l’aurait traînée hors de son bureau s’il l’avait vue penchée sur ses registres…
Le temps était clair. Il avait neigé ces trois derniers jours et Adeline avait entendu dire que la neige risquait de tomber à nouveau dans la soirée, mais le soleil était le bienvenu. Quand elle sortit du Manoir, son manteau et sa cape n’étaient cependant pas de trop. Même si les températures n’étaient pas aussi basses que celles de l’hiver dernier, il faisait assez froid pour tomber malade si elle ne se couvrait pas assez.
Elle croisa Celine dans les jardins.
“Adeline ! la salua-t-elle. Joyeux anniversaire !”
Celine était occupée à tailler les rosiers. Sa Grand-Tante Elsie allait être contente ; elle portait un amour tout particulier à ces fleurs. Quand Adeline fut à sa hauteur, Celine la prit dans ses bras. Adeline rit contre elle.
“Tu es gelée, fit-elle remarquer. J’allais justement voir Reina, tu veux m’accompagner ?
-Je finis avec ce buisson et je vous rejoins !”
Celine frotta ses mains entre elles pour les réchauffer puis elle récupéra son sécateur. Adeline la laissa à sa tâche.
Quand elle arriva au Sleeping Dragon, Eiland et Reina riaient tous les deux. Balor était attablé et Hemlock lui servait ce qui semblait être son petit déjeuner. La salle à manger avait été décorée avec soin ; des banderoles et des ballons aux couleurs roses et mauves étaient accrochés un peu partout, et une guirlande au nom d’Adeline pendait au-dessus de la cheminée. Josephine, qui se tenait au bar, fut la première à la voir.
“Joyeux anniversaire, Adeline !”
Les secondes qui suivirent se passèrent dans un brouhaha de salutations et de “joyeux anniversaire !”. Adeline s’assura de remercier tout le monde, un sourire radieux illuminant son visage. Balor l’invita à se joindre à lui pour déjeuner.
Les pêches à la crème et le café étaient délicieux. Adeline profita de ce moment assez calme pour observer un peu plus attentivement la décoration de l’Auberge.
Les guirlandes étaient ornées de fleurs de prunier et de mufliers - certaines tombaient sur les tables mais Hemlock les ramassait toujours avec un sourire aux lèvres - et les lettres qui constituaient la banderole lui souhaitant un joyeux anniversaire avaient été peintes et découpées à la main. Adeline était certaine que les enfants avaient participé à l’activité car lorsque Luc et Maple descendirent les escaliers, leurs yeux encore lourds de sommeil, elle crut apercevoir des tâches colorées sur le dos de leurs mains.
Reina et Eiland finirent par les rejoindre à leur table.
“C’est Celine qui s’est occupée de la plus grande partie de la décoration, lui confia Balor. Elle a passé toute la soirée de la veille à l’Auberge pour fabriquer les guirlandes.
-Elles sont magnifiques, complimenta Adeline, émue.”
Celine ne tarda pas à arriver. Elle avait tellement froid que le bout de son nez était tout rouge - Josephine la guida jusqu’à la cheminée le temps qu’elle se réchauffe. Quand elle se joignit à eux, Adeline la remercia chaleureusement.
“Ça me fait plaisir, la rassura Celine en serrant sa main. On voulait te préparer un joli anniversaire, cette année !”
Adeline sentit ses joues prendre de la couleur et Eiland lui lança un coup d’œil complice.
La journée se passa merveilleusement bien. De nombreux citoyens de Mistria visitèrent l’Auberge et souhaitèrent un joyeux anniversaire à Adeline. Maple lui avait même offert une magnifique tasse qu’elle avait fabriquée elle-même - l’argile avait légèrement craqué sur le rebord et la peinture n’était pas étalée de la même manière sur toute la surface mais Adeline avait été très touchée par le cadeau.
“Comme ça, Dame Adeline pourra boire encore plus de thé d’un coup ! lui expliqua Maple après que Reina l’ait charriée sur la taille de la tasse.
-Merci beaucoup, Maple. J’en prendrai soin, lui promit-elle.”
Quand il fut l’heure du gâteau, Reina partit en cuisine avec sa mère. Lorsqu’elles revinrent, elles durent se mettre à deux pour porter un énorme gâteau au citron ; les bougies étaient allumées et crépitaient, et Luc recula quand elles le posèrent sur la table. Reina avait écrit le nom et l’âge d’Adeline dessus avec de la meringue.
Adeline attendit que ses amis se soient calmés avant de faire un vœu et de souffler ses bougies.
Plus tard dans la soirée, quand l’agitation fut descendue et que la plupart des gens étaient rentrés chez eux ou sur le point de le faire, Adeline aida Celine et Reina à décrocher les décorations. Josephine les interrompit.
“Non non ! Allez plutôt profiter de votre soirée, les exhorta-t-elle en prenant une guirlande des mains de Reina. Hemlock et moi allons nous occuper du rangement.
-Vous êtes sûre, Josephine ? s’inquiéta Adeline.
-Certaine ! Allez-y maintenant, avant que le ciel ne nous tombe sur la tête.”
Et, en effet, quand elles sortirent de l'Auberge, le ciel n’était pas loin de leur tomber sur la tête. Comme prévu, il s’était mit à neiger plus tôt dans la journée et les nuages étaient si épais qu’Adeline eut du mal à trouver la lune. Elle suivit Reina et Celine jusqu’à chez cette dernière.
La première chose que fit Celine en entrant fut d’allumer un feu. Il faisait si froid dehors qu’Adeline avait le bout des doigts tout engourdis. Elle accrocha sa cape et son manteau à la cheminée dans l’espoir qu’ils soient secs lorsqu’il sera temps pour elle de rentrer au Manoir et Reina s’affairait déjà à préparer du thé dans la cuisine.
“On va pouvoir inaugurer ta nouvelle tasse ! la taquina-t-elle en s’emparant d’une théière.”
Adeline rit de bon cœur et s’installa près du feu.
Celine ramena une assiette pleine de donuts en forme de vaches - c’étaient les spécialités du Festival des Animaux qui avait eu lieu quelques jours avant cela. Celine en avait acheté tellement qu’il lui en restait encore même après en avoir donné à Hayden, à Adeline et à Eiland.
Quand elle vint s’asseoir devant la cheminée, elle était si proche d’Adeline que leurs genoux se touchaient.
Dans la cuisine, Adeline entendit le bruit de la vaisselle que l’on pose sur un plan de travail. À côté d’elle, Celine grignotait un donut, le regard rivé sur les flammes qui couvaient dans la cheminée. Adeline se perdit un instant dans ses pensées.
“Merci, lança-t-elle soudainement.”
Celine se tourna vers elle.
“Pourquoi ? s’étonna-t-elle.
-Pour aujourd’hui, pour tout, poursuivit Adeline. J’ai passé un très bon anniversaire.”
Son amie lui adressa un sourire éblouissant et son visage se colora en rouge. Elle reposa son donut à moitié entamé dans l’assiette et prit la main d’Adeline dans la sienne.
“Adeline, c’est… commença Celine.”
Elle sembla lutter avec ses mots. Et alors qu’Adeline fut sur le point d’ajouter quelque chose, Celine se pencha abruptement vers elle et posa ses lèvres sur les siennes.
Adeline resta figée un instant.
Le corps de Celine plaqué contre le sien, Adeline pouvait sentir les battements affolés de son cœur à travers sa chemise. Quand Celine remarqua qu’Adeline ne lui rendait pas son baiser, un souffle fébrile lui échappa et elle commença à s’éloigner.
Adeline réagit enfin ; elle entrelaça ses doigts aux siens et se pencha un peu plus vers Celine. Son esprit était vidé de toute pensée cohérente et ce ne fut que lorsqu’elle entendit l’eau bouillir dans la cuisine qu’Adeline s’écarta vivement. Celine l’observa avec un air de surprise.
Depuis la cuisine, Reina les regardait toutes les deux, figée.
La panique gagna Adeline.
“Pardon ! s’exclama-t-elle brusquement.
-Non…! Celine tenta de la retenir mais Adeline était déjà debout.”
Elle fut très vite dépassée par la situation.
Et, comme à son habitude face à une situation qui la dépassait, Adeline fuit. Elle balbutia de sincères excuses et fuit. Dans le brouillard du moment, Adeline crut distinguer Reina et Celine qui appelaient son nom, mais ses oreilles bourdonnaient tellement de honte et de terreur qu’elle se précipita vers la porte et sortit.
Le froid la frappa instantanément. Son manteau et sa cape se trouvaient toujours suspendus à la cheminée de Celine mais Adeline préféra affronter la nuit, le froid et la neige plutôt que de subir les regards de reproche - ou pire, de dégoût - de ses amies.
Adeline était tellement abasourdie qu’elle compta sur ses jambes pour la mener au Manoir. Elle marchait vite et tête baissée, priant pour ne rencontrer personne sur son chemin ; elle sentait déjà ses larmes contenues lui piquer les yeux, croiser quelqu’un dans cette situation serait très embarrassant.
Quand elle pénétra dans les jardins du Manoir, Adeline contempla un instant les grandes portes du bâtiment avant de se diriger vers le belvédère - elle n’était pas prête à rentrer tout de suite. Que ce soit sa chambre ou son bureau, tout là bas portait l’empreinte de Celine et de Reina. Les plats encore pleins de miettes des biscuits que Reina lui avait préparés, les fleurs de saison que Celine lui offrait régulièrement, les romans d’amour qu’elle lisait en pensant à ses amies… leur parfum, qu’Adeline ne parvenait pas à faire partir même en laissant les fenêtres ouvertes des heures durant.
Alors, plutôt que d’aller se mettre au chaud et de pleurer dans son lit, Adeline alla s’asseoir sous le belvédère, le vent glacial gelant ses larmes.
Ce lieu n’était pas beaucoup mieux, Adeline s’en rendit rapidement compte. Tous les souvenirs des bons moments qu’elle avait passés ici avec ses amies lui revinrent ; lorsqu’elles se réunissaient pour prendre le thé, ou bien les piques-niques qu’elles déplaçaient ici quand il y avait un peu trop de vent près de l’étang. Quand elles avaient fêté l’anniversaire de Celine au milieu du jardin en fleur, ou la fois où Reina et Celine avaient emmené Luc, Dell et Maple pour jouer près de la rivière et qu’elles étaient restées avec Adeline sous le belvédère pour les surveiller…
Quand Adeline entendit son nom dans l’obscurité de la nuit, ses larmes avaient cessé.
Une lanterne à la main, Celine et Reina n’étaient pas difficiles a repérer dans le noir. Quand Reina aperçut Adeline, elle prit la main de Celine et l’entraîna avec elle.
Reina s’accroupit à sa hauteur et enroula Adeline dans sa cape - elle devait s’en être emparée avant de partir à sa recherche.
“Quelle idée de sortir sans te couvrir ! la sermonna Reina en fermant le bouton de la cape.”
Adeline renifla - elle ne sut si c’était dû au froid ou aux larmes.
À côté d’elles, Celine posa sa lanterne au sol. La flamme était mince mais elle éclairait suffisamment pour qu’Adeline remarque que son amie aussi avait pleuré. Adeline sentit sa gorge se nouer et de nouvelles larmes mouillèrent ses yeux.
Reina la prit dans ses bras.
“Tu n’as rien fait de mal, promis, la rassura son amie.
-J’ai tout gâché, sanglota Adeline.
-Non ! Non, Adeline…”
Reina se recula légèrement, essuyant les larmes qui tâchaient les joues d’Adeline. Celine en profita pour se joindre à l’étreinte, la chaleur de leurs corps réchauffant peu à peu le sien.
“Tu n’as rien gâché, consola Celine. On aurait juste dû être plus franches avec toi.”
Adeline prit le temps de sécher une nouvelle larme du dos de sa main avant de répondre.
“Franches…?
-Oui, soutint Reina. On aurait dû te dire dès le début que l’on t’aime.”
Au départ, Adeline crut qu’elle avait mal entendu. Mais quand elle sentit les bras de Celine la serrer plus fort et les doigts de Reina caresser ses cheveux, Adeline eut une sorte de rire nerveux.
La réalisation la frappa alors.
Durant tous ces mois, Reina et Celine avaient tenté de lui faire comprendre ce qu’elles ressentaient - mais Adeline avait été trop apeurée pour ne serait-ce qu’imaginer qu’elles lui rendaient ses sentiments. Ces activités en amoureuses, ces câlins, cette invitation à les rejoindre au Pic, le soir du Festival des Étoiles Filantes…
Adeline sentit Celine bouger maladroitement contre elle.
“Est-ce que… est-ce que tu nous aime aussi ? demanda-t-elle d’une petite voix.”
Comme si l’information venait à peine de l’atteindre, son cœur se mit à battre furieusement dans sa poitrine.
“Oui, répondit Adeline. Bien sûr que je vous aime.”
Reina, qui depuis toute à l’heure arborait une façade assurée, soupira de soulagement et se détendit instantanément. Celine enfouit son nez dans l’épaule d’Adeline, son sourire s’imprimant sur sa peau.
Dans le froid de cette nuit d’hiver, Adeline tenait enfin Celine et Reina tout contre elle, comme elle rêvait de le faire depuis une année entière.
✧✦✧
Penchée sur son bureau, Adeline rédigeait une lettre à l’adresse de la Baronne et du Baron de Mistria. Après plus de deux années passées à la Capitale, ses parents avaient réussi à mettre assez d’ordre dans leurs affaires là-bas pour se permettre de venir passer une petite semaine à Mistria. Mais même si Adeline se réjouissait à l’idée de les revoir, elle était avertie que cela n’était pour l’instant qu’à l’étape d’un projet et que rien n’était certain - elle ne pouvait cependant empêcher sa main de trembler d’excitation alors qu’elle répondait à sa mère, ses mots chargés d’impatience.
À travers la fenêtre du bureau, la pluie tombait drue. Elle clapotait sur l’herbe fraîche du printemps et seul le feu qui brûlait dans la cheminée du salon empêchait l’humidité de pénétrer dans le Manoir. Reina alluma la lampe à huile posée sur le bureau d’Adeline, un air de réprimande dans le regard.
“Tu vas t’abimer les yeux si tu continues de travailler dans le noir, dit-elle.
-Il est à peine seize heures, répondit Adeline.”
Reina soupira, un sourire résigné étirant ses lèvres. Sur le canapé, Celine somnolait, l’un des livres de romance qu’elle avait emprunté à Adeline reposant sur sa poitrine.
Quand Adeline eut terminé sa lettre, elle se redressa sur sa chaise et but une gorgée de son thé. Reina vint l’enlacer dans son dos.
“Tu sens le citron, murmura-t-elle en déposant un baiser sur sa joue.”
Adeline souffla un rire et posa sa main sur le bras de Reina, ses doigts effleurant son bracelet de coquillages.
Son regard se porta sur la tâche d’encre qui colorait son bureau. Même après plus d’un an, Adeline n’était pas parvenue à l’effacer.
Mais à présent qu’elle sentait les bras de Reina enroulés autour de ses épaules, ses lèvres embrassant sa joue et Celine les observant d’un œil serein sur le canapé de son bureau, Adeline se dit que, peut-être, cette tâche ne méritait pas de disparaître.
