Work Text:
Sur le chemin de l'école, entre deux pâtés de maisons, se trouvait un parc tout ce qu'il y avait de plus normal, avec des structures où grimper, un bac à sable et, ce qui intéressait vraiment Sae, un espace vide assez grand pour pouvoir s’entraîner au foot sans se faire déranger. Rin, lui, le suivait surtout par habitude. Là où son frère allait, il allait lui, comme un poussin suivant sa maman – quoique, jamais il ne suivait sa mère de cette façon.
Pendant que Sae jonglait, concentré sur la balle qu'il passait de genou en genou, puis sur la pointe de son pied, formant ainsi un arc parfait, Rin restait un peu à l'écart, loin des autres enfants qui étaient venus s’amuser pour l'après-midi. Sa figurine préférée de monstre dans une main, il utilisait l’autre pour former des petits pâtés de sable qu'il détruisait aussitôt ensuite, avec un “Gaooo” presque assourdissant, d’après le regard noir que lui lançaient les quelques autres bambins qui occupaient aussi le bac à sable. Le sable chaud lui chatouillait la peau, irritant une petite coupure qu'il s'était faite la veille et rentrant sous ses ongles, mais ses pensées n’étaient tournées que vers son petit manège, peu soucieux de l'état de ses mains.
Sans qu'il ne voit le temps passer, le soleil avait commencé à descendre à l'horizon et les enfants qui piaillaient sans cesse étaient maintenant las, leurs yeux remplis de sommeil et leurs voix traînantes tandis qu'ils appelaient leurs mères pour rentrer. Sae était à présent passé des jongles aux tirs au but contre un petit muret, jetant de temps en temps des coups d’œil vers Rin – qui, pour une fois, semblait heureux de rester en place, à jouer seul.
Cependant, après le cinquante-troisième pâté détruit, Rin lâcha son monstre pour s’étirer de tout son long. Un bâillement lui échappa et ce fut à ce moment précis – avec ses yeux à demi fermés et regardant au loin – qu'il le vit. Qu'il les vit plutôt.
Deux petites souris sous un arbre quelques mètres plus loin. Peut-être avaient-elles toujours été là, se cachant pour échapper au brouhaha habituel du parc pendant la journée avant de s’aventurer dehors le soir. Peut-être qu’elles avaient une grande famille et qu'elles s’apprêtaient à aller les quérir pour faire une petite fête entre souris. Rin n’en avait pas la moindre idée, ses seules connaissances en matière de souris provenant d’une série d’albums lue au jardin d’enfants, mais elles l'intéressaient. Elles l’intéressaient beaucoup même.
C'est pourquoi il laissa son jouet à demi-enfoui sous le sable et sortit du bac pour s'approcher des petits rongeurs. Un pas, deux pas, trois pas… Il était à quelques mètres d’elles quand son nom fut appelé à haute voix, effrayant les souris qui s’enfuirent aussitôt. Mais Rin, aussi curieux fut-il à propos de celles-ci, n’eût même pas le temps d’être déçu, car il avait reconnu la voix de son frère et elle avait chassé l'idée de voir des souris de plus près de son esprit en un instant. Il se retourna d’un coup vers Sae qui tenait sa balle à la main.
“Nii-chan, t’as fini ?
– Presque… Hé, tu faisais quoi ? Tu veux rentrer maintenant ?
– Les souris.
– Sou… T’as vu des souris ? Où ?
– Juste là, dit-il en pointant du doigt l'arbre devant lui. Elles sont parties parce que t’as crié.
– Ah, pardon.
– Non, c'est pas grave. On rentre bientôt ?
– Ouais. Elles étaient combien ?
– Deux !
– Une maman souris et son bébé souris, conclut Sae. Elles sont sûrement rentrées à la maison.
– Moi je crois que c'est un grand frère souris et un petit frère souris !
– Si tu veux, répondit Sae qui n’avait nullement l'air ravi d'avoir presque rencontré son alter-ego rongeur. Viens, je fais juste un truc et je finis alors reste à côté.
– D’accord !”
Rin lança un dernier regard vers l'arbre et aperçut deux paires d’yeux brillants qui semblaient fixer leurs mouvements. Il leur offrit un geste amical de la main avant de trottiner derrière son frère.
Ce serait bien s'il pouvait les revoir bientôt.
Il les revit en effet. De temps en temps, il les apercevait quand il restait seul avec son frère dans le parc. Au fur et à mesure, il arriva même à les différencier – il y en avait une un peu plus grande que l’autre, son pelage légèrement plus clair que celui de la petite souris, ce dont il avait aussitôt parlé à son frère. (“Tu vois, Nii-chan, ça veut dire qu’il y a vraiment un grand frère souris et un petit frère souris comme nous.” “J'ai pas envie d’être comparé à une souris.”) Même sans les approcher, il les observait de loin, en attendant de voir si elles allaient gambader ailleurs.
Un jour cependant, il ne les vit pas. Au début, il pensa que c'était simplement un jour sans, un jour où il ne les verrait pas, mais quelque chose au fond de lui, une sorte d'instinct qui avait pris racine au fond de son cœur, le poussa à s’approcher de l'arbre sous lequel il les voyait le plus souvent.
D'abord, il ne vit rien. Avec les buissons et les rayons du soleil couchant, il était difficile d’apercevoir quoi que ce soit… Plissant les yeux, Rin marcha un peu plus loin, dépassant l'arbre et il s’arrêta d'un coup sec.
Devant lui, pas de souris… En tout cas, pas de souris entière.
S’agenouillant près du cadavre du rongeur, il pencha sa tête sur le côté, essayant de reconnaître laquelle des deux c'était. Ce n’était pas le manque de lumière qui rendait l'identification compliquée, mais l'état de l'animal. Peut-être qu'un chat l'avait attaqué – un documentaire lui avait appris qu'il jouait avec leur proie avant de la manger. Ou peut-être que c'était une chouette – Rin aimait bien ces oiseaux avec leur regard insondable. Quoi qu'il en soit, il ne restait maintenant de la souris qu'il avait tant observée que peu de chose.
La moitié du corps – pattes avant et tête – et rien d’autre. Au début, il pensa que c'était la plus grande des souris – courageuse comme un grand frère devait l’être, elle avait sûrement affronté son prédateur pour laisser à sa famille l'occasion de s’enfuir… Mais son pelage, maculé de sang et de terre, était trop sombre. Non, il s’agissait du petit frère souris, pas de doute. Ses petits yeux noirs, ternes désormais comme deux perles abîmées, étaient grands ouverts, fixant sans plus rien voir le ciel orangé. Ou peut-être cherchaient-ils son grand frère qui l'avait abandonné. Rin jeta un coup d’œil aux environs et ne vit aucune trace de l'autre souris. Seulement quelques traces de sang et de fourrure sur l'herbe verte.
Combien de temps resta-t-il ainsi, à observer ce qu'il restait du rongeur ? Assez pour que Sae crie son nom avant de débarquer en trombe, sans faire attention aux petites branches qui griffèrent ses jambes nues sous son short de sport.
“Rin ! T’as pas le droit d’être là–”
Il s’arrêta dans sa lancée quand il vit ce que Rin regardait et, instantanément, il pressa une main contre les yeux de son petit frère pour lui bloquer la vue avant de l'entraîner vers le parc à proprement dit. Rin ne se retourna pas pour lancer un dernier regard à la souris – même s’il n’y avait pas eu Sae pour l'empêcher de voir, il ne l'aurait pas fait, car la scène était désormais imprimée derrière ses paupières – se contentant de marcher à la même allure que Sae jusqu'à ce qu'il s’arrête et enlève sa main de devant les yeux de Rin. Devant eux s’étendait le bac à sable où Rin avait l’habitude de jouer.
Sae indiqua à Rin de s’asseoir sur le bord en béton tandis qu'il allait chercher sa balle pour la poser à ses côtés – s’il avait laissé de côté son ballon pour lui parler, cela devait être important.
“Rin,” commença-t-il sans rien rajouter.
Ils restèrent ainsi pendant quelques secondes à se fixer du regard, sans ouvrir la bouche – Rin tapant le muret avec ses talons pendant que Sae passait sa balle de main en main.
“Hé, Nii-chan, finit-il par dire au bout d’un moment de silence lourd. Tu sais, c'était le petit frère souris là-bas.
– Ah… Y a beaucoup de chats ici alors y en a un qui a dû l'attraper.
– Je crois que son grand frère l’a abandonné, Nii-chan. Il était nulle part.”
La loi de la nature, comme Rin l’avait appris en regardant la télévision, était une chose normale. Chaque animal, chaque être vivant était régi par un ordre et, dans cet ordre, les souris étaient en bas de l'échelle – un plat de choix pour beaucoup d’autres animaux. Rin n’y trouvait rien à redire. Mais sa voix avait commencé à trembler en évoquant l'autre moitié du petit frère souris qui avait disparu. S'il l’avait trouvé mort, il aurait compris. Mais le grand frère souris semblait s’être volatilisé en laissant derrière lui son compagnon. Sa vue se brouilla petit à petit, jusqu'à ce qu'il n'arrive même plus à voir ses poings posés sur ses cuisses.
Tout à coup, une chaleur familière enveloppa Rin, deux mains un peu plus grandes que les siennes frottant son dos doucement alors qu’il hoquetait. Les larmes coulèrent sur ses joues tandis que Sae restait silencieux. Rin n’arriva même pas à prendre son frère dans ses bras pour compléter le câlin tant il était submergé par les émotions – tout ce qu'il pouvait faire était gémir de faibles “Nii-chan… Nii-chan…” comme quand il était bébé.
“T'inquiète, Rin. Je t’avais dit de pas me comparer à cette souris parce que moi, je t’abandonnerai jamais, ok ?
– Nii-chan… Ok…”
C'était vrai. Sae lui avait promis qu'ils seraient ensemble pour toujours alors Rin le croyait.
* * *
Peut-être que là était son erreur.
Alors qu'il était recroquevillé dans la neige, les larmes sur ses joues maintenant glacées, Rin repensa à ce jour tandis que les bruits de pas de Sae s’éloignaient et pesta d’avoir été aussi naïf. Au final, son frère n'était pas une souris non – pas même un grand frère souris qui avait lâchement abandonné son petit frère souris pour s’échapper, le laissant se faire manger par un quelconque animal. Non, Sae était plutôt un chat, un chat qui aurait joué avec la souris et qui, s'en étant lassé, car elle n'était pas à son niveau, l'avait laissée par terre, à mourir seule.
Et Rin était enfin devenue cette petite souris inutile, déchirée en deux et abandonnée.
