Work Text:
Sean sifflote joyeusement tandis que Lenny et lui trottent tranquillement vers le campement. Ils reviennent d’une expédition à Strawberry, où ils ont braqué le cabinet du médecin, après y avoir découvert quelques activités peu légales. Les poches pleines de billets, les deux garçons retournent chez eux la tête haute. Intérieurement, Sean exulte à l’idée d’obtenir l’approbation d’Arthur. Même si leur butin n’est pas énorme, il reste assez conséquent pour attirer l’attention des membres les plus productifs du groupe, dont ce très cher Mr Morgan.
Ils sont en vue du bois où le gang s’est établi récemment quand Sean, encore plein d’adrénaline et désireux de se défouler un bon coup, lance à la cantonade:
-Et si on faisait la course jusqu’au campement?
Lenny tourne la tête vers lui, curieux, avant de se fendre d’un large sourire.
-Pourquoi pas! répond-il, tout aussi enjoué que son complice.
-Dans ce cas, dit Sean, qui se penche contre l’encolure d’Ennis. Trois… Deux… ALLEZ!
Et il talonne son cheval, qui part au galop dans un hennissement enthousiaste. Sean éclate de rire quand il entend le “Hey!” offusqué de Lenny, avant que ce dernier ne lance aussi sa monture à vive allure.
Les deux chevaux se valent l’un l’autre, et la course est rapidement serrée. Le tonnerre des sabots qui claquent sur le sentier soulève un épais nuage de poussière, l’air fouette les joues des garçons, dont le rire s’envole dans le ciel du soir. Ils sont jeunes, ils sont fous, ils sont vivants.
Et surtout, ils veulent autant gagner l’un que l’autre, peu importe les conséquences.
Le cocher d’une diligence les invective d’ailleurs furieusement lorsqu’ils frôlent son véhicule à toute vitesse, talonnant leurs montures comme si le Diable lui-même leur donnait la chasse.
Sean ne pourrait pas être plus heureux: il fait beau, ils sont riches, ils rentrent tous les deux et le plus important; Lenny sourit de toutes ses dents.
Depuis quelques mois qu’ils se connaissent, l’Irlandais n’a pu s’empêcher de développer un certain béguin pour son ami. Loin d’essayer d’ignorer ses sentiments, il préfère les laisser s’épanouir en secret et se régaler de ce que l’autre garçon veut bien lui offrir, sans pour autant oser sauter le pas.
Pour le moment, Lenny et lui sont amis et s’entendent à merveille, il n’en faut pas plus pour que Sean soit satisfait de cette situation, même s’il aimerait bien sûr qu’elle évolue un peu. D’accord, il aimerait pouvoir se rouler dans le foin d’une grange avec l’autre garçon, ou bien lui prendre la main dès qu’il en a envie, hurler au monde entier qu’il est amoureux de ce garçon si extraordinaire, et faire tout un tas d’autres trucs stupides que seul Sean MacGuire peut imaginer.
Et en l’état, il ne peut que les imaginer.
Mais un jour, il se l’est promis, ça changera.
Il osera parler à Lenny, peu importe les conséquences.
Il lui faut simplement un tout petit peu plus de courage. Il n’en est pas dépourvu, bien sûr, mais une épreuve pareille se prépare. On ne va pas à la guerre en caleçon long, armé d’un couteau à beurre. Eh bien l’amour, du point de vue de Sean, c’est pareil. Il faut calculer son coup, choisir le bon moment, s’adapter à la personne à qui on se déclare… Il a déjà tout gâché avec Karen, il ne veut pas que sa relation avec Lenny se retrouve aussi salie par un manque de délicatesse de sa part.
Ennis renâcle lorsque Maggie manque de le percuter, alors que Lenny tente de couper un virage, sortant brusquement Sean de ses pensées. Hilare, le rouquin s’exclame:
-Laisse tomber, t’as aucune chance!
-Dans tes rêves, rétorque Lenny, qui encourage encore sa jument, et cette dernière bondit vers l’avant, exaltée par toute cette situation.
Bientôt, ils atteignent la lisière du bois. Dans une dernière embardée, Lenny parvient à dépasser Sean, bondit par-dessus le vieux tronc qui barre le chemin, et pousse un cri victorieux, les poings soudain brandis vers le ciel.
-J’ai gagné! s’époumone le garçon, le regard pétillant comme si des milliers d’étoiles y avaient élu domicile.
Et Sean ne peut que le trouver beau ainsi, rendu euphorique par sa victoire, pressant la pointe de ses pieds dans ses étriers pour se grandir au maximum sur sa selle, perdu dans une joie enfantine à laquelle ils n’ont que rarement droit. Il est si heureux qu’il en devient lumineux, et Sean doit pratiquement plisser les yeux pour ne pas être aveuglé par ce surplus d’énergie solaire.
En cet instant, Lenny semble pouvoir posséder le monde entier. Il n’aurait qu’à tendre la main pour s’en emparer, conquérir ce qu’il veut, réaliser n’importe quel exploit… Il est inarrêtable, et ça dépasse la simple satisfaction d’avoir gagné une course amicale.
Comment ne pas tomber amoureux d’un tel spectacle, d’une telle démonstration d’enthousiasme?
Sean ne peut y résister, en tout cas.
Et, pris par l’excitation du braquage puis de la course, il s’entend à peine annoncer:
-J’ai un truc à te dire!
Lenny baisse les yeux vers lui, rayonnant de bonheur, et Sean sent son souffle mourir dans sa gorge. Les livres de Mary-Beth disent que l’amour fait éclore des papillons dans le ventre. L’Irlandais, lui, a plutôt l’impression que son repas essaie de s’échapper de son estomac. Contre toute attente, il trouve ça génial. C’est la même sensation que quand il est pris dans une fusillade, sur le point de mourir, et que son coeur se déchaîne contre sa cage thoracique, comme s’il voulait bondir hors de sa poitrine pour détaler à toutes jambes. C’est effrayant, exaltant, étouffant.
En un mot: merveilleux.
-Qu’est-ce qu’il y a? demande Lenny, la tête penchée sur le côté comme un chiot curieux.
Ça y est, c’est le moment, l’occasion inespérée, tant attendue!
Sean prend une grande inspiration, et commence:
-En fait, je…
-HEY! C’est qui?! hurle soudain la voix rauque de John, qui apparaît entre les fourrés, carabine en main, l’air relativement patibulaire.
Sean referme aussitôt la bouche et Lenny se détourne pour adresser un signe de main à leur aîné, qui se détend lorsqu’il les reconnaît.
-Juste nous! répond le garçon, toujours aussi souriant.
-Putain, vous avez fait un de ces boucans! grogne l’autre homme. On a cru qu’une armée d’O’Driscoll nous fonçait dessus! Sadie était déjà prête à tirer sur tout ce qui bougeait, heureusement que Tilly a dit avoir reconnu ta voix, Lenny, ou vous seriez déjà morts.
Les deux plus jeunes s’esclaffent, et Lenny explique:
-On a fait la course!
-Qui a gagné? s’enquiert John, qui tapote doucement le museau de Maggie lorsque la jument lui donne un petit coup de tête affectueux.
-Moi, évidemment, fanfaronne Lenny, dont le sourire est si large qu’il atteint presque ses deux oreilles et le rend toujours plus beau qu’il ne l’est déjà.
-J’ai ralenti volontairement au dernier moment, taquine Sean, mais personne n’est dupe.
John finit par leur offrir un petit sourire et désigne le campement du bout de son canon.
-Allez, rentrez vous reposer un peu, encourage-t-il.
-Chef, oui chef! babille Sean, et il dirige Ennis vers les tentes, qu’il discerne à travers les arbres, Lenny sur les talons.
Ils descendent tout juste de cheval quand son cadet demande:
-Au fait, tu voulais me dire quoi tout à l’heure, avant que John nous interrompe?
Sean sourit et hausse les épaules, occupé à retirer le filet de la tête de son cheval.
-Rien d’important, oublie.
Et il se détourne pour asticoter Kieran quand ce dernier s’approche, impatient de vérifier comment vont leurs montures.
Une autre fois, peut-être.
Il n’est pas pressé.
La fête bat son plein au campement, par une belle nuit d’été. Sean est déjà trop ivre pour se rappeler la raison de cette célébration et très honnêtement, il s’en moque un peu. Tout ce qui compte pour lui, en cet instant, est de boire son poids en éthanol et trouver quelqu’un d’accord pour partager son lit ce soir.
Hélas, Karen a déjà repoussé ses avances trois fois, Tilly l’a menacé d’un couteau quand il a fait mine de s’approcher d’elle, et Mary-Beth n’a de toute façon d’yeux que pour Kieran, aussi n’a-t-il même pas tenté sa chance de ce côté. Il n’essaie pas non plus d’aller voir Sadie, pas quand il la voit occupée à affûter ses couteaux, une lueur mauvaise au fond des yeux. La lionne est probablement en train d’imaginer quels supplices elle fera subir au prochain O’Driscoll qui aura le malheur de croiser sa route.
Désormais, Sean titube à travers le campement, en quête d’une distraction, qu’il finit par trouver en la personne de Javier, occupé à gratter quelques accords à la guitare. Plusieurs membres du gang rôdent à proximité: Bill et l’Oncle partagent des anecdotes graveleuses, Abigail dodeline de la tête, calée entre John et le révérend Swanson, qui chantent pour accompagner la musique de Javier, sur laquelle dansent maladroitement Arthur et Charles. Même Hosea a fait l’effort de se joindre à eux, debout près du feu, une bière à la main, un sourire aux lèvres. Et Sean est presque sûr d’apercevoir un chapeau blanc, non loin du feu. Ce n’est pas encore aujourd’hui que Micah viendra fredonner des chansons obscènes avec eux, mais il fait au moins l’effort d’être près du groupe, pareil à un chat encore trop sauvage pour qu’on puisse le caresser. Non pas que Sean ait envie de caresser Micah Bell.
Plutôt se couper les deux mains!
Mais c’est une soirée magnifique, dont Sean compte bien profiter sans s’encombrer l’esprit en pensant à ce connard de Micah. Alors il se dépêche de l’effacer de ses pensées, se laisse tomber sur une bûche et attend la prochaine chanson pour l’entonner en choeur avec ses compagnon, jusqu’à ce qu’Arthur lui lance:
-On comprend rien avec ton accent, tu sais?
-C’est parce que t’es Anglais! rétorque le rouquin avec un rire imbibé d’alcool. Votre accent à vous, il est à se taper le cul par terre!
-Bonne idée, fais donc ça, mais en silence, je t’en supplie! J’ai l’impression que t’as mis du yaourt dans ta bouche avant de l’ouvrir, c’est à vous donner la migraine, un truc pareil!
Sean s’esclaffe de plus belle, toujours ravi des joutes verbales qu’il échange avec Arthur, même s’il gagne jamais et qu’il sait que ça ne changera pas. Il est aussi peu doué avec ses mots qu’avec son arme. Heureusement qu’il a le flair pour dénicher les bons coups, sinon, que ferait-il encore ici?
Avisant Molly qui se dirige vers la tente de Dutch, Sean bondit soudain sur ses pieds et, sans prendre une minute de réflexion, beugle joyeusement:
-Mademoiselle O’Shea! Milady! Un peu de solidarité irlandaise, ça vous tente?
La jeune femme tourne la tête vers lui, surprise qu’il l’ait interpelée de cette façon. Trop ivre pour réaliser ce qu’il fait, Sean tend les bras vers elle.
-S’il vous plaît! Ne me laissez pas seul avec le Sassenach! Vous seule pouvez me sauver de ce démon!
Etonnamment, Molly accepte de s’approcher, timidement, prudemment, pareille à une biche inquiète, qui sortirait des fourrés à pas feutrés. Ses mains sont incroyablement douces lorsqu’elles se glissent dans celles, calleuses et abîmées, de Sean. Si petites, si fragiles, si peu adaptées à la vie ici, preuves que cette femme ne fera jamais tout à fait partie de leur monde… Mais Sean veut bien lui donner sa chance, par patriotisme, parce qu’elle est jolie, parce qu’il a naturellement envie que tout le monde s’entende autour de lui et se sente bien, il ne sait pas trop.
Avant que Molly puisse revenir sur sa décision, le garçon l’attire à lui, avant de se lancer dans une gigue endiablée, qui finit par les faire rire tous les deux.
Les bras diligemment enroulés autour du cou de Sean, Molly renverse la tête vers l’arrière pour laisser libre cours à son hilarité. Elle est magnifique comme ça, enfin libérée des contraintes d’une vie de bienséance dont elle n’arrive pas tout à fait à se détacher, malgré tout le temps qu’elle a pu passer avec eux. Ses longs cheveux roux volent autour de son visage, encadrant sa bouche délicatement maquillée, qui s’ouvre sur toujours plus d’éclats de rire extatiques. On dirait une enfant qui vient de découvrir ce que c’est de s’amuser et de profiter de la vie comme il se doit.
A la fin de la danse, Sean se permet de lui embrasser le dos d’une main et en retour, elle dépose un baiser sur sa joue, aussi léger qu’une plume, avant de s’échapper vers Dutch, qui a vraisemblablement observé toute la scène d’un oeil bienveillant, conscient que les jeunes ne font que s’amuser. Comme si la scène l’avait inspiré, le grand homme pose ses mains sur les hanches de sa compagne et l’attire dans une danse plus douce que celle partagée avec Sean, faisant tendrement tournoyer Molly au milieu du camp, au rythme de l’éternelle même musique qu’il passe sur son gramophone, heureusement couverte par la guitare plus enjouée de Javier.
Sean, essoufflé et exalté, se rassied à sa place, et sourit lorsqu’il constate que Lenny s’est joint à eux. Les deux garçons échangent un regard complice, puis trinquent, avant d’avaler une grande lampée de bière.
-Tu t’amuses bien, on dirait, fredonne Lenny, les yeux rivés sur les flammes qui ondulent devant eux.
Il a l’air pensif, plongé dans son petit monde. Sean sourit davantage et se décale sur la bûche, jusqu’à ce que leurs épaules et leurs cuisses se touchent.
-Toujours à ce genre d’événement, tu me connais!
-Je t’ai vu danser avec Molly, vous aviez l’air heureux, continue son cadet, un petit sourire au coin des lèvres.
-Elle est marrante quand elle se décoince, confirme Sean, les lèvres pressées sur le goulot de sa bouteille.
-Hmmm. Elle t’intéresse aussi?
Le rouquin manque de s’étrangler sur sa prochaine gorgée, qu’il recrache dans un brusque éclat de rire, en même temps qu’il se frappe la jambe.
-Molly?! Nan, même pas en rêve! Elle est belle, j’dis pas le contraire! Mais elle est trop sérieuse. Et surtout, elle aime Dutch.
-Ah bon. D’accord.
Lenny se mure dans un silence contemplatif, que Sean finit par rompre:
-Nan, c’est pas Molly qui m’intéresse…
-Karen alors, suggère son ami.
L’Irlandais sourit et finit sa bouteille d’une traite, avant de secouer la tête.
-Non plus.
Lenny se désintéresse du feu de camp pour le fixer, la mine curieuse.
-Qui, dans ce cas? Tilly? Mary-Beth?
-Toujours pas, taquine Sean. Pourquoi forcément une fille?
Son ami cligne des yeux. La surprise se peint sur ses traits et Sean trouve la moue qu’il affiche franchement adorable.
-J’sais pas, tu leur cours toujours après…
-Parce que c’est moins risqué, murmure Sean, avant de désigner la bouteille de son cadet. Tu finis pas?
-Nan, prends-la, répond Lenny.
Une seconde plus tard, le cadavre de sa bouteille atterrit dans l’herbe, près de celle de Sean. Ce dernier profite de sa proximité avec Lenny pour se balancer doucement contre lui, au rythme de la musique. Il ne remarque même pas que Javier a ralenti le rythme, passant d’un morceau énergique à quelque chose de plus doux, de plus romantique. L’alcool rend Sean téméraire, comme d’habitude, et il ne tarde pas à reprendre:
-En fait, je préfère plutôt…
-Alors comme ça, tu danses avec les grandes dames maintenant?! hurle soudain Karen, qui surgit de nulle part, son doux visage déformé par une colère alcoolisée.
Sean sursaute et bondit sur ses pieds en un battement de cils, les yeux écarquillés.
-Quoi? De quoi tu parles?
-Mens pas! J’vous ai vus de loin! rugit la jeune femme. Faire ça devant moi… Et après, tu dis que tu m’aimes!
-Karen, ma chérie…
-Ah non! Commence pas!
En moins d’une minute, la scène dégénère, le couple s’empoigne férocement, sous les vivats du reste du gang, à l’exception d’Arthur qui tente de les séparer, en vain: Karen lui flanque involontairement son coude dans le nez et il recule en titubant, sonné par l’attaque. Charles finit par le forcer à s’éloigner pour pouvoir l’examiner et s’assurer que rien n’est cassé.
Le temps que le calme revienne et que Sean se libère de la prise mortelle de son amante, il réalise que Lenny a disparu.
Dégrisé et chagrin, il doit se résoudre à aller se coucher.
Seul.
Ce qui devait être un braquage de banque sans prise de tête a finalement très vite dérapé en échange de tirs avec les forces de l’ordre, et plus le temps passe, plus Sean pense qu’ils ne s’en sortiront pas cette fois. Ils ne sont que trois pour cette mission: Lenny, Arthur et lui. S’ils meurent maintenant, le rouquin sait que leur aîné le tuera. Il ignore comment, mais il sait qu’Arthur y arrivera, parce qu’Arthur fait des trucs qu’aucun être humain ne devrait être capable de réaliser.
Toujours est-il qu’ils sont maintenant retranchés dans le bureau du directeur, les poches pleines de lingots qui ne sortiront probablement jamais d’ici. Ratatinés derrière une étagère, Lenny et Sean tiennent leur position du mieux qu’ils peuvent, mais leur stock de munitions diminue de plus en plus. S’ils ne tentent pas rapidement une percée, ils seront à la merci de la police, et Sean n’a ni envie de se faire trouer la peau, ni d’être pendu.
Mais il a encore moins envie de mourir sans dire ce qu’il a sur le cœur. Alors, assommé par l’adrénaline et la peur, il profite d’un bref répit pour se tourner vers Lenny. Le visage de son ami est tordu par tout un mélange d’émotions: frustration, colère, frayeur, concentration…
-Lenny, bafouille Sean, en même temps qu’il glisse ses dernières balles dans le barillet de son revolver. Faut que je te dise un truc.
-Ca peut pas attendre? rétorque son ami. C’est pas trop le moment, au cas où t’aurais pas remarqué!
-Justement, j’aimerais te le dire maintenant parce que j’ai peur qu’on s’en sorte pas cette fois.
Lenny tourne brièvement la tête vers lui, surpris par la sombre résignation dans la voix de l’impétueux irlandais. D’ordinaire, ce dernier est le premier à dire que peu importe la situation, il y a toujours un moyen de s’en sortir et que ce moyen, il le trouvera coûte que coûte. Voir le regard de Sean ainsi voilé par le défaitisme ne plaît pas du tout à Lenny.
Dehors, on les somme une ultime fois de se rendre. Cette annonce arrache un rictus venimeux à Sean.
Plutôt mourir pendant une fusillade, comme un homme, un vrai, plutôt que la corde au cou, incapable de se défendre, exposé aux regards moqueurs de quelques balauds venus assister à son exécution.
Puis son attention se porte à nouveau vers Lenny, dont il saisit les épaules, avant de bredouiller:
-Je sais qu’on se connaît depuis peu de temps, Lenny Summers, mais je peux pas me taire plus longtemps! En fait, je suis…
Une explosion retentit dehors et secoue la banque jusque dans ses fondations, prenant Sean de cours, au point que sa voix s’éteint, alors qu’il a encore la bouche ouverte.
Dehors, le timbre puissant de Bill rugit:
-Alors, il marche ou pas mon détonateur, Morgan?! J’ai eu raison de vous suivre finalement, même si j’suis pas sûr que vous en valez la peine!
-Quel connard, grogne Arthur, retranché de l’autre côté du bureau, dont il bondit comme un diable sorti de sa boîte. Venez, on s’arrache!
Lenny ne se fait pas prier et se jette à la suite de leur aîné. Quant à Sean, il presse un instant son front contre le canon de son revolver, et soupire:
-Encore manqué, t’es vraiment pas un bon tireur, MacGuire.
-Tu bouges ton cul ou faut qu’on vienne te chercher?! hurle Arthur, déjà dehors.
-J’arrive! répond Sean, qui se précipite à son tour à l’extérieur.
Il retrouve ses complices devant la banque, grimpe en toute hâte sur Ennis, et s’échappe de l’enfer qu’ils ont créé.
Le temps qu’ils reviennent au campement, quelques jours plus tard, il a perdu le courage que la peur de mourir lui avait insufflé.
Le temps est parfait pour chasser, aujourd'hui, et Sean est ravi que Lenny lui propose de l'accompagner. Charles leur a donné des directives et des conseils très clairs, puis les a laissés filer avec un sourire encourageant.
Hélas, les garçons sont bien plus doués pour braquer des banques que pour traquer le sanglier, si bien que c'est finalement le sanglier qui se lance à leur poursuite. Et cette saloperie semble décider que Lenny est la victime parfaite: il le charge avec toute la fureur dont il est pourvu, piétinant le sol de ses sabots tandis qu'il talonne le pauvre garçon, obligé de courir pour sa vie.
Sean finit par le perdre de vue et, horrifié, pense un instant que son ami est mort, écrasé par un cochon sauvage enragé.
Jusqu'à ce que, miracle, Lenny reparaisse, intact, bien qu'apparemment un peu secoué par les récents événements. Les vêtements de travers, l'oeil hagard, il rejoint Sean avec un sourire tremblant, et bafouille:
-On va plutôt s'en tenir aux lapins, si tu veux bien.
Sean acquiesce puis, pris par la folie de l'instant, s'étrangle:
-Lenny Summers, si tu savais comme je t'...
Un cri abominable retentit, l'interrompant, et le sanglier bondit de derrière un rocher.
Les deux garçons se figent.
Le sanglier les fixe.
Puis charge à nouveau.
Cette fois, il vise Sean.
Finalement, ils rentrent bredouilles, n'ayant réussi à chasser qu'un plein bouquet de menthe.
Heureusement, pendant leur absence, Charles a ramené un cerf et deux dindes.
-Allez Sean, un effort, tu y es presque, encourage Lenny, un jour où il essaie encore d’apprendre à lire au rouquin, sans trop de succès.
Malgré tous ses efforts, Sean n’arrive pas à donner sens aux symboles griffonnés sur les feuilles de papier étalées devant lui. Les lettres s’y mélangent, comme douées de vie propre, elles courent et cabriolent sur les pages auxquelles elles sont pourtant censées être attachées, et Sean est épuisé d’essayer de les déchiffrer. Même les mots les plus simples restent des mystères à ses yeux. Migraineux, il appuie son menton sur la table, et adresse un regard larmoyant à son ami.
-On peut faire une pause? demande-t-il d’une voix suppliante.
En réponse, Lenny soupire:
-On en a déjà fait trois en moins d’une heure… Tu es sûr que tu essaies?
-Bien sûr que j’essaie! s’insurge aussitôt le rouquin. J’y peux rien si je suis trop bête pour comprendre tous ces trucs d’alphabet, de grammaire et de syntaxe!
Lenny recule, les mains levées en signe de paix.
-T’es pas bête du tout, Sean, dit-il, apparemment chagrin que son ami puisse penser une telle chose. Tu as juste des difficultés, c’est tout. Mais ça finira par venir, j’en suis sûr!
Sean n’est pas aussi convaincu, mais il veut bien accorder le bénéfice du doute à l’autre garçon. Alors il fait un effort, pendant l’heure suivante, et subit les leçons de lecture sans émettre une seule plainte, même s’il meurt d’envie de mettre le feu à ces maudits cahiers et s’enfuir loin d’ici.
Le pire, c’est que ces conneries arrivent à le faire complexer, lui, Sean MacGuire! Il se sent réellement idiot et plus encore, il a soudain l’impression d’être indigne de Lenny, au moment même où il se sentait fin prêt à lui dire ce qu’il a sur le coeur, alors qu’ils sont blottis l’un contre l’autre, perdus dans leur petite bulle. Le bref éclair d’audace qui aurait pu mettre le feu aux poudres et le pousser à se confesser est malheureusement mort, abattu d’un violent coup de dictionnaire, que Sean assassine maintenant du regard.
Et Lenny… Lenny a reçu une bonne éducation, il sait lire et écrire, est allé à l’école… S’il le voulait, il pourrait trouver un métier honnête en ville, et il aurait sûrement une belle vie bien rangée, au lieu de se rouler dans la boue ici avec eux.
Sean n’aime pas ça.
Il n’aime pas se sentir stupide, ni inférieur, de quelque manière que ce soit. Toute cette histoire lui met les nerfs en pelote, si bien que sans s’en rendre compte, il commence à déchirer une page en très petits morceaux.
Quand Lenny le remarque, il s’arrête de réciter sa leçon pour se tourner vers Sean, le regard indéchiffrable.
-Tu sais quoi? Je crois que j’ai compris ton problème, annonce-t-il.
Sean lève à peine le nez vers lui, la mine boudeuse, et répond d’un “Hmmm?” évocateur de son flagrant manque d’intérêt.
-En fait, tu n’es pas motivé, dit Lenny.
-Sans déconner, marmonne le rouquin, et il retourne à son déchiquetage de petits bouts de papier.
Son ami le regarde faire un instant, avant d’attraper une feuille pour y griffonner quelques mots à la va vite, qu'il fourre ensuite entre les mains de Sean. Ce dernier lui adresse un regard interloqué, et Lenny explique:
-J’ai écrit mon plus grand secret sur ce papier. Un truc que j’ai jamais dit à personne, jamais de la vie.
Il n’en faut pas plus à Sean pour coller son nez sur le parchemin, en vain: les lettres s’embrouillent une fois de plus. Lenny sourit et lui tapote l’épaule, avant de se lever.
-Prends ton temps, et viens me voir quand tu auras réussi à le lire! Attention, interdiction de tricher: tu ne peux pas demander à quelqu’un de le lire pour toi, sinon, tu trahiras ma confiance et mon secret, d’accord?
Sean hausse un sourcil, le morceau de papier serré dans son poing.
-Ca a intérêt à être un vrai secret, dit-il, un peu amusé par ce jeu.
-Promis! Et je suis sûr qu’il te plaira! s’exclame Lenny, qui s’éloigne à grands pas, agitant la main en guise de salut, que Sean lui rend avec un enthousiasme évident.
Puis il se jette à nouveau sur le morceau de papier, désireux de comprendre l’énigme qu’il renferme.
Ce n’est pas un franc succès, et il doit malheureusement ranger le précieux artéfact lorsque Mrs Grimshaw vient le houspiller, après avoir remarqué qu’il ne fait rien depuis approximativement deux minutes.
Avant d’avoir pu réagir, Sean est donc envoyé à la chasse, avec pour instruction de ne pas rentrer les mains vides.
Ça lui prend trois jours pour attraper un malheureux lapin, qu’il finit hélas par manger sur le chemin du retour.
Pendant ce temps, le petit mot est proprement plié au fond de sa poche, attendant patiemment d’être déchiffré.
Sean pense qu’il n’y a pas de tâche plus ingrate qu’être envoyé faire des courses en ville. A part peut-être de faire la vaisselle en compagnie de Mr Pearson. Ca lui est arrivé une fois, et il comprend pourquoi Sadie a réclamé si vite à ce qu’on lui donne d’autres travaux à faire. Tout pour échapper à l’odeur d’alcool rance qui suit leur cuistot comme son ombre, sans parler de ses remontrances dans le cas où il resterait une malheureuse tâche de sauce sur une assiette! Même si ladite tâche est là depuis dix ans et qu’il est tout bonnement impossible de la retirer.
Bref.
Toujours est-il qu’aujourd’hui, Lenny et lui sont missionnés pour ravitailler le campement, que ce soit en café, en conserves ou même en munitions. Cette dernière partie plaît davantage à Sean, et c’est avec joie que Lenny lui laisse le soin de s’en occuper. Bras dessus bras dessous, les deux garçons entrent donc en ville, la liste de course blottie au creux de la main de Lenny, pendant que Sean babille à propos de tout et de rien.
Surtout de rien, cela va sans dire.
Arrivés à destination, ils se séparent: l’un file chez l’armurier tandis que l’autre trottine en direction de l’épicier.
Le temps que le marchand rassemble tous les articles sélectionnés par Sean, ce dernier fredonne, les yeux perdus dans le vague. Fourrant machinalement ses mains dans les poches de son gilet, il cligne des yeux lorsque ses doigts effleurent ce qui ressemble à un morceau de papier. Il l’extirpe de son vêtement et sourit quand il reconnaît l’écriture soignée de Lenny.
Ah, c’est vrai, le petit mot qu’il lui a écrit, avec ses grandes lettres bien séparées pour lui permettre de les lire plus facilement.
L’espace d’un instant, Sean est tenté de demander son aide à l’armurier en lui montrant la feuille, mais Lenny lui fait confiance pour respecter son secret, alors à la place, il plisse les yeux et se concentre de toutes ses forces.
-Et voilà pour vous! dit le marchand, qui lui tend un sac lourd de munitions diverses et variées.
Sean le paie sans même lui jeter un regard, qu’il préfère garder braqué sur la feuille déchirée, avant de sortir de la boutique, ses achats calés sous un bras, le nez pratiquement collé au papier. Il refuse de ranger ce truc avant d’en avoir compris le sens, dût-il se le greffer sur le visage pour ne jamais avoir à le quitter du regard.
-Je… lit-il avec une lenteur épouvantable, qui n'entache en rien sa résolution. Je sus… Non, je suis… Je suis…
Il continue de buter sur les mots tandis qu’il descend la rue principale, en direction de l’épicerie. Le soleil lui tape dans la nuque, les gens autour de lui l’invectivent quand il manque de les percuter, trop absorbé par sa lecture pour faire attention où il va précisément.
Puis, peu à peu, les lettres acceptent de reprendre leur place pour donner un sens à ce qu’elles racontent, et Sean sent ses yeux s'écarquiller lorsqu’il pense avoir enfin compris leur histoire. Abasourdi, il se fige au milieu de la rue, sans prêter la moindre attention au cavalier qui lui hurle de dégager, et qui finit par devoir le contourner en râlant après ces péquenauds de la campagne.
Toujours immobile, Sean sursaute lorsque la voix de Lenny lui parvient, depuis une ruelle adjacente à l’épicerie:
-Sean, ici! Viens!
Le rouquin le rejoint en deux enjambées fébriles et ils se retrouvent bientôt dissimulés dans l’ombre d’une maison. Lenny sourit de toutes ses dents, alors que Sean sent la sueur lui dégouliner du front jusque dans les yeux, si bien qu’il est obligé de s’éponger avec sa manche. Ils sont si proches tous les deux que leurs jambes s’emmêlent et qu’ils sentent le souffle de l’autre sur leur visage. C’est une proximité qui fait trembler Sean, rend ses mains moites et fait bégayer son cœur dans sa poitrine. Il se sent aussi vulnérable qu’invincible, et il ne sait pas quoi faire de ce surplus d’émotions qui bataillent dans son esprit.
-Ton mot, bafouille l’Irlandais, que le choc d’une telle révélation rend frénétique, et ses paroles s’accrochent au fond de sa gorge, comme si elles étaient trop lourdes pour être prononcées. Je l’ai lu! J’ai réussi! Et je voulais te dire, moi aussi, je…
Lenny pose une main sur sa bouche pour le faire taire, et chuchote:
-Je sais. T’es pas franchement subtil.
Puis il retire ses doigts et presse sa bouche sur celle de Sean qui, de surprise, en lâche le bout de papier. Ce dernier s’envole dans l’air poussiéreux de Valentine, virevoltant au gré du vent, qui l’emmène un coup à droite, un coup à gauche, le promenant à travers la ville avant de le ramener à son point de départ. Avec douceur, le petit mot tombe sur le sol, aux pieds d’un passant.
Curieux, ce dernier ramasse l’objet dont il ignore la valeur, et marmonne son contenu d’une voix perplexe:
-”Je suis amoureux de Sean MacGuire.”
Interdit, il finit par froisser le papier et le jeter par-dessus son épaule avec un haussement indifférent de celle-ci.
Puis il reprend sa route, passant sans le savoir devant une ruelle où deux garçons trop pressés de vivre prennent le temps de commencer à s’aimer.
