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Français
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2025-08-13
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5,816
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Certains jours

Summary:

Sirius et Remus se sont retrouvés, comme si 14 ans ne s'étaient pas écoulés.
Mais certains jours, ils sont trop vieux pour s'aimer.
Certains jours, 14 ans les séparent malgré tout.

"Tu sais que ça ira, tu sais, ça me passera, comme toujours..." [SongFic "Ca ira" J.A.H.O]

Work Text:

Part 1 : Remus

 

J’ai des jours comme ça.

La lumière du matin passe entre les rideaux. Ta main passe dans ma nuque.
Et je n’ai pas le courage. Je referme les yeux.

- Moony ?

Tu m’appelles. Je me roule en boule sans répondre.

Tes doigts zigzaguent un instant dans mes cheveux. Tu soupires. Abandonne. Te lèves.

Je t’imagine, arpentant les couloirs, à poil comme tous les matins. Au loin je t’entends fredonner quelque chose en préparant du café et je me bouche les oreilles.

Tu reviens avec un plateau que tu poses sur le lit.

- Tu sais Remus, je crois que je deviens meilleur de jour en jour. Je ne pensais pas avoir de marge de progression avec ma perfection naturelle, mais c’est pourtant le cas. Aujourd’hui j’ai réussi à peler les clémentines sans casser la peau. Et les toasts ne sont pas brûlés.

Je ne réagis pas.

Tu pousses le plateau et tu t'allonges contre moi, m’enlaçant d’un bras, ton ventre contre mon dos, ta bouche contre ma nuque.

- Qu’est-ce qui ne va pas ?

- Rien, je souffle.

- Viens déjeuner alors. J’ai même fait un dessin dans la mousse de ton cappuccino.

Tu me secoues un peu. Gentiment mais fermement. Je me redresse péniblement et m’adosse contre les oreillers. Tu me souris, lumineux, et tu me tends ma tasse. Je regarde la mousse à la surface, beige et crémeuse. Immaculée.

Je cligne des yeux.

Tu te passes une main dans la nuque et tu te penches sur ma tasse, comme pour vérifier. Ton souffle effleure ma joue et je retiens un mouvement de recul.

- Je sais ce que tu vas me dire : il n’y a pas de dessin ! Et bien tu te trompes. Au début je voulais faire un cœur mais je me suis dit : « Tu sais quoi mon vieux Sirius ? Un cœur c’est trop petit par rapport à ce que tu ressens pour Moony, alors à la place tu vas dessiner… l’univers. »

Je ne ris pas. Je suis friand de ta connerie et de ton invraisemblable capacité à justifier les rares domaines où tu as l’audace de ne pas briller. Mais dans ces moments-là, ta tendresse, ton humour, ta vitalité m’encombrent et me heurtent.

- Quoi ? Même pas un sourire ? Sérieusement ?

Ce n’est pas un vrai reproche. Tu es inquiet. Tu l’es toujours quand je suis comme ça et ça se manifeste par cette surenchère de second degré. Tu espères que ça va passer. Je bois une gorgée de mon cappuccino, sans cœur, et ça ne passe pas.

- On fait quoi aujourd’hui ?

Tu insistes, jovial, prétendant que tu n'as pas remarqué mon humeur dépressive.

- Rien, je réponds en reposant mon café sur le plateau.

Je me recouche. Te tourne le dos.

Tu t’en vas sur la pointe des pieds.

La journée s’écoule, chaque geste me demande une énergie impossible, alors je reste immobile.

Des jours comme ça, où les heures pèsent lourd, sans raison, à mes bras.

Tu viens parfois vérifier si j’ai bougé, mais tu ne dis rien. Tu n’oses pas.



Quand on t’a accusé du meurtre de James, Lily et Peter, je n’y ai pas cru. Je me suis battu pendant des mois, demandant à rouvrir l’enquête, cherchant moi-même des nouveaux éléments pour que le dossier soit réexaminé, multipliant les demandes de visites.

Tout m’a été refusé. On m’a aussi refusé la garde d’Harry parce que j’étais obsédé par cette histoire et que les psychomages me considéraient trop fragile et instable.

J’ai fini par les croire. Par accepter de faire le ‘travail du deuil’. Puisque c’était moi qui était en train de devenir fou et qu’il ne fallait pas gâcher ma vie pour ça.

C’est ce qu'ils disaient.

Je les entends encore parfois, comme un compte à rebours. Une menace sous les bonnes intentions.

Je t’ai rangé derrière une porte dans ma tête que j’ai fermée à clé pour ne pas crever de chagrin.

On n’était pas ensemble à l’époque, sauf qu’en fait si.

Je ne leur ai pas dit, aux soignants qui m’ont aidé. Que tu n’étais pas juste un ami. Que tu étais cette étoile qui chassait la pleine lune dans mon ciel. Que j’espérais que tu m’aimes aussi, mais que je n’avais pas encore eu le courage de te le demander, de faire changer les chiffres de notre équation.

On avait une si belle harmonie, tous les cinq. Je le croyais en tout cas. J’aimais que ça soit comme ça, en équilibre sur le doute. M’avais-tu effleuré la main exprès ou pas ? Je me disais que ce n’était pas pressé.



Et puis ils sont morts, tu as disparu et j’ai abandonné.

Maintenant je sais que tout presse, tout le temps.
J’ai peur de ne pas apprécier le moment présent par angoisse de rater le moment suivant. Et pourtant, il y a ces matins.

Ou je regrette de ne pas m’être battu davantage et de t’avoir laissé croupir à Askaban. Ou je regrette de ne pas m’être battu davantage et d’avoir laissé Harry aux mains des Dursley. Ou je regrette de ne pas m’être battu davantage et d’avoir laissé Snape me faire virer de Poudlard.

C’est comme un courant d'air froid qui blanchit tout ce qui m'entoure.

Je repense à Peter, à la façon dont je vous ai poussé à l’intégrer, peut-être un peu par culpabilité vis-à-vis de Snape ? Sans doute, surtout, parce que je me voyais en lui : un garçon qui n’avait pas grand-chose pour lui et qui avait envie d’être vu sans être jugé. La graine du désastre c’était moi. Ça a toujours été moi.

Les heures défilent par la fenêtre et glissent sans moi.



Je sais que c’est un sale coup à te faire. Tu détestes cette maison qui a abrité ton enfance et les galions sur ta tête te forcent à en rester prisonnier. Après Askaban, tu avais sûrement rêvé d’une autre liberté.

Tu ne t’en plains jamais. Tu inventes notre quotidien pour le rendre beau, tu mets la musique à fond, à faire trembler les murs et tu m’entraînes avec toi pour qu’on saute comme des ados sur les riffs de notre jeunesse. Tu écris à Harry, à Dumbledore, tu mènes l’enquête pour lutter contre le nouvel âge noir, et fouilles les encyclopédies magiques avec moi pendant des heures.

Tu détestes cette maison et moi je l’adore.

Ça ne se voit pas, mais tu me rends heureux, tu sais ? Plus que je ne l’ai jamais été, même à Poudlard. Vivre avec toi est la plus belle chose qui me soit arrivée.



Quand je t’ai revu, dans la cabane hurlante… La porte que j’avais close s’est rouverte et l’air s’y est engouffré. Enfin.

Mais on ne s’est pas vraiment retrouvés ce soir-là. Une étreinte, une pleine lune, et au matin, tu avais dû fuir. J’aurais pu le supporter si j’avais pu continuer à aller en classe, à voir mes élèves. J’ai cru que la vie ne me donnerait jamais l’occasion de me faire pardonner et j’ai retrouvé le bungalow minable que j’avais quitté un an plus tôt, comme une punition.

Un soir tu as frappé à ma porte. Il pleuvait et tu ruisselais comme dans un mauvais film.

J’ai ouvert la bouche pour t’engueuler, te dire que tu étais un fugitif, que tu risquais ta peau à venir me rendre visite. Mais tu as posé ta main sur ma nuque et tu as attiré mon front contre le tien.

On est restés comme ça longtemps. J’écoutais ta respiration erratique qui se calmait doucement. Je sentais tes doigts humides qui tremblaient un peu, contre ma septième vertèbre.

On a fini par se décoller l’un de l’autre et je t’ai fait entrer. Tu t’es blotti devant le poêle, dans un plaid usé que Lily m’avait offert autrefois. J’ai sorti une bouteille de scotch de qualité douteuse et on a commencé à parler. Il a fallu plusieurs verres d’orge distillée pour qu’on commence à se reconnaitre. Pour que tu oses me lancer des piques stupides et des sous-entendus douteux. Pour que tu te foutes de la gueule de Snape et que je désapprouve. Pour qu’on se remémore les pires conneries de James et les meilleures vannes de Lily.

Il a fallu toute la nuit, pour que je retombe amoureux de toi. Que j’ai vingt ans à nouveau et toute la vie devant moi. Lorsque l’aube a commencé à teinter l’extérieur de sa lumière grisâtre, on est sortis et on a fini le cul dans un champ, à regarder le jour pluvieux se lever, en finissant la troisième bouteille.

C’est là que tu m’as parlé de la maison Square Grimmaurd. Que tu l’avais proposé comme QG à Dumbledore. Que tu allais t’y installer pour te rapprocher de Harry. Et que, si je voulais, je pouvais venir y vivre aussi.



J'ai des jours de croix où mon souffle est trop court pour danser avec toi, même pour te dire bonjour.

Des jours où je t’en veux de compter sur moi, d’avoir besoin que j’aille bien. Des jours où je me sens prisonnier de toi, comme si je n’en finissais pas d’expier ce que j’ai fait. Pas fait. Des jours où je trouve que c’est trop facile : Tu n’as pas eu à apprendre une vie où tes amis avaient disparu. Tu étais en prison : morts ou pas morts, c’était pareil. Personne n'attendait de toi que tu acceptes de vivre.

Je t’en veux aussi qu’Harry t’ait aimé dès le premier regard. Il n’avait aucune idée de qui j’étais quand je l’ai rencontré. Je ne lui ai pas dit. Pas trop fort en tout cas. Des gens qui avaient connu ses parents, il y en avait beaucoup, j’étais un parmi d’autres et j’ai pris sur moi pour ne pas essayer d’être autre chose, pour ne pas tout confondre, pour ne pas essayer de l’utiliser pour réparer mon chagrin.

Toi, tu es arrivé et il t’a accepté comme parrain, comme frère, comme père. Juste comme ça. Parce que tu es éclatant de sincérité et de bonne volonté, que tu n’essaies pas de faire modestement ce qu’il faut. Il y a des jours où je t’en veux de ne pas m’avoir fait de place.

Je suis déchiré entre ces reproches que j’ai pour toi et ma culpabilité de seulement les avoir.

Car c’est injuste, ne crois pas que je l’ignore.

 

J’ai rendu les clés du bungalow à mon propriétaire et je t’ai rejoint au Square Grimmaurd.
Tu dormais sur le canapé de la bibliothèque parce que tu refusais de retourner dormir dans ta chambre et que celle de Régulus était notoirement un tabou infranchissable.

Quand aucun membre de l’Ordre n’est là pour le voir, on retombe en adolescence. Il y a bien parfois, mes jours de spleen, ceux où je ne parviens pas à me lever, où la mélancolie me tombe dessus et où je te laisse seul dans cette baraque.
Mais la plupart des jours ne ressemblent pas à ça : on a ruiné la chambre de tes parents avec une bataille d’oreiller ou on a fini en pleurs, à moitié de rire, à moitié de douleur, parce que ça nous rappelait tellement James.

On a fait des courses de balais de la cave au grenier, en cassant tout sur notre passage, les cadres, la vaisselle et mon poignet aussi. On a joué au poker en misant les inventions des frères Weasley, le tout avec une bouteille de Firewhisky et on a passé la journée du lendemain à vomir.

Un soir, tu voulais regarder les étoiles. Les lumières de Londres faisaient de la pollution lumineuse, mais tu n’avais rien voulu entendre et on avait escaladé péniblement la lucarne du grenier pour monter sur le toit.

On est des quadras Sirius, plus des gamins. L’opération s’est avérée complètement dangereuse et irresponsable.

On a rampé sur le toit et on s’est laissé rouler sur le dos, essoufflés, et évidemment, on ne voyait rien d’autre qu’un ciel noir vaguement orangé à cause des lampadaires.

- Je te l’avais dit… ai-je lâché, les poumons en feu.

Tu t’es redressé et tu as sorti ta baguette.

- Qu’est-ce que tu fous ?

- Attends, tu vas voir.

Un clin d’œil et puis tu as lancé ton sort. En entendant la formule, j'ai voulu faire un geste pour t'arrêter, mais c’était trop tard.

- Non, Sirius, Non !

Une lampe a explosé dans le quartier, en une multitude de paillettes électriques, il y a eu un grésillement sinistre, un silence. Et toute la ville s’est éteinte.

- Putain, Pad, qu’est-ce que t’as fait ?

- Regarde Moon ! On voit les étoiles.

- Je m’en bats les couilles des étoiles ! Sirius ! T’as fait sauter l’électricité de toute la ville. Tu crois sérieusement que le ministère va passer à côté d'un phénomène magique aussi énorme ?

- Qu’est-ce qu’ils vont faire ? Mettre ma tête à prix ? Hahaha.

- Mais… qu’est-ce que t’es con, ai-je balbutié, atterré.

J’ai sorti ma baguette pour rétablir l’électricité en vitesse. Nous avons soupiré en même temps alors que la lumière se répandait de nouveau dans les rues. Moi de soulagement, toi de dépit.

- C’est malin. On voit de nouveau plus rien.

Je me suis laissé retomber sur le dos, furieux, soulagé.

- Je n’arrive pas à croire qu’à trente-huit piges, je suis encore obligé de te couvrir pour tes conneries. C’est comme quand j’étais préfet. Vous avez complètement abusé de mon autorité pour faire n’importe quoi.

- C’était le bon vieux temps…

- Sirius… Je suis en colère là en fait.

- Ah bon ? Pourquoi ?

Tu semblais vraiment surpris, indifférent au problème.

Et libre.

- Mais, mais… Mais parce que ! M’étais-je rebiffé, un peu déstabilisé par les émotions contradictoires que je ressentais.

- Ah ok.

- Sirius… Tu me rends fou.

Tu as tourné la tête vers moi. Tes longs cheveux dans les yeux, ta barbe mal rasée et tes yeux gris que je connaissais par cœur.

- Ouais… Toi aussi.

Cette boule d’appréhension brûlante que je n’avais pas eue dans le ventre depuis mes vingt ans. Espoir et terreur. Ton intonation, si séductrice et si évidente.

J’ai détourné les yeux, craignant de comprendre ce que j’essayais d’ignorer.

On a regardé ce putain de ciel sans étoile et puis.

- Moony ?

- Hm ?

- Je t’aime. Quand est-ce qu’on baise ?

Je me suis redressé sur mes coudes, piqué à vif.

- Quoi ?

- Tu veux que je répète ? M’as-tu demandé, toujours aussi nonchalant.

J’ai pris une longue inspiration. Je me suis levé et je me suis dirigé vers la lucarne pour redescendre.

Mon cœur battait dans des endroits improbables. Oreilles, doigts, plantes des pieds.

J’ai perdu l’équilibre et me suis ramassé sur le plancher du grenier. Ta tête est apparue à l'envers dans l’embrasure de la petite fenêtre.

- Eh, ça va ?

- Non, ça ne va pas, non. Je me suis fait mal, Sirius.

Tu m’as rejoint, d’un saut souple et parfaitement injuste pour ton âge - Merde Sirius, après douze ans à Askaban tu aurais au moins pu faire l’effort d’être moins insupportablement doué en tout. - puis tu m’as tendu la main pour m’aider à me relever. Je me suis laissé faire, vexé.

Nous sommes bêtement restés face à face quelques secondes. Ton regard était un halo d’innocence et de sincerité.

- Moony... T’inquiète pas pour ce que je viens de dire, hein. Ça change rien tu sais ? C’est comme ça depuis longtemps.

J’ai secoué la tête pour t’empêcher de continuer.

- Arrête de m’embrouiller. Tu fais toujours ça. Tu dis des trucs et après tu reviens en arrière comme si de rien était. Sauf que quand un vase est cassé, ça ne suffit pas de le reposer sur son socle !

- Je… j’ai cassé un truc ?

Tu as eu l’air inquiet d’un coup. Perdu, comme si ma réaction t’était inconnue.

- Oui. Notre amitié.

- Hein ?

Et c’est là que je t’ai embrassé.

C’est ainsi que j’ai réussi à éviter que notre première relation ait lieu sur un toit. À mon grand soulagement. Je sais que tu aurais trouvé ça follement romantique. Mais franchement Sirius, admets-le, ça n’aurait été confortable pour personne.

- C’est comme ça qu’on répare un vase, donc ? M’as-tu demandé, après, en passant paresseusement ton doigt sur ma colonne vertébrale.

- Tu me fatigues, Pad.

J’entends encore ton rire.

 

On aurait pu être tellement heureux, Sirius.

Ces jours-là, tout ce temps qu’on n’a pas eu ensemble, ça m’étouffe.

Si je savais pourquoi, il n'y aurait que des mots d'amour, oui mais voilà…

 

La nuit tombe comme le jour s’est levé.

Je n’ai pas vu passer le temps, tricotant les heures dans ma tête, entre nausée et regrets.

Lorsque tu viens te coucher, tu te fais tout petit, te glissant dans le lit le plus doucement possible.

Tu ne dis rien pendant un moment. J’ai mal au cœur de t’avoir encore fait du mal.

- Je suis désolé.

Tu t’agrippes à cette toute petite phrase et te glisses sous le drap, te rapproches de moi. Nos regards s'harponnent. Je suis fatigué.

Tes doigts tatoués viennent effleurer ma joue.

- J’ai fait quelque chose ?

Je soupire.

- Non. Rien. Je ne me sentais pas bien, c’est tout. Ça arrive.

Tu réfléchis une seconde, hésitant.

- Oui. D’accord.

Je réunis toute l’énergie qu’il me reste. Pas beaucoup. L’immobilité de la journée m’a épuisé, mais je trouve la force de faire ce que j’aurais dû faire ce matin.

Je prends ta main sur mon visage, j’embrasse tes doigts un par un. Et je te souris.

Pour aujourd’hui, je ne peux pas faire mieux.
Tu te blottis contre moi, comme une question et je referme mes bras sur tes omoplates avec un petit soupir d’aise, rassuré de te retrouver.
- Ça ira, Pad... Tu sais que ça ira.

Tu me serres un peu plus. Tu t’endors contre moi. Tu ronfles légèrement quand enfin, je ferme les yeux.

- Tu sais, ça me passera. Comme toujours.

Demain ne sera pas un de ces jours.

 


 

Part 2: Sirius

 

J'ai des jours hors-la-loi.

Enfin… Techniquement tous mes jours sont hors-la-loi, puisque je suis un fugitif activement recherché par un gouvernement.

Mais ça encore, ça va. Je veux dire… Je n’ai pas été libre depuis quatorze ans. Et mon enfance était plus ou moins une prison dans laquelle j’étais un traître.

Bref.

Je n’ai été vraiment dans les clous que de mes 16 à mes 21 ans, et si je ne m’en porte pas tout à fait bien, disons que je m’y suis fait. Sauf qu’au milieu du chaos foutraque de mon existence, il y a quand même quelques règles auxquelles je ne déroge jamais.

D’abord la transformation en canidé. Toujours enlever ses vêtements AVANT. J’ai flingué assez de jeans et de vestons pour savoir que quelques secondes nu dans un lieu public sont moins emmerdantes que deux heures de shopping.

Ensuite, ne jamais fraterniser avec des personnes adhérant à la théorie de la suprématie du sang-pur. Tous ces trucs sur la liberté d’expression, d’opinions, de valeurs, ça me les brise sec. Je ne pense pas qu’on ait le droit d’exprimer ouvertement de la haine envers un groupe composé majoritairement d’inconnus, sur la base d’une raison aussi aléatoire. Si un sorcier né-moldu se montre intolérant, violent, pervers et dangereux, je comprends qu’on hésite à vouloir l’intégrer dans le groupe, mais c’est bien pareil pour les sang-purs.

Et enfin, ne jamais mentir aux gens qui comptent pour moi. Je veux qu’ils aient toujours le choix de faire ce qu’ils veulent, même et surtout s’ils ne sont pas d’accord avec ce que je dis ou ce que je fais. Et cela nécessite une transparence complète et définitive. Molly Weasley me reproche souvent mon trop-plein de franchise, surtout quand Harry entre dans l’équation, mais ça m’est égal. Je dirai la vérité à ce gosse, qui a dû décoder la moitié de son existence tout seul.



Sauf que, parfois, je brise cette troisième règle. Parfois, je te mens.



Je ne sais même plus vraiment quand on a fini par se mettre ensemble.
Ça s’est fait tout seul, j’ai l’impression, comme une évidence.

Tu es l’être de ma vie. Depuis mes 14 ans environ. Avoir ajouté une dimension sexuelle à cette relation n'était franchement qu’un détail.

Un détail tout à fait charmant et dont je n’ai aucune envie de me passer, certes, mais un détail quand même.

On s’est connu à Poudlard. Au début, j’étais surtout ami avec James. Et comme toi aussi, on s’est mis à traîner ensemble. Tu étais sympa. Un peu père-la-morale sur les bords, mais pas assez pour que ça me pose problème. Ton humour compensait tout.

C’est drôle comme les souvenirs de cette époque sont souvent plus vifs dans ma mémoire que ceux de la semaine dernière. Une séquelle de mes contacts prolongés avec les détraqueurs, je suppose.

Je sais qu’il y a eu un glissement. James était toujours mon meilleur ami, mais c’était toi que j’aimais le plus. C’est difficile à expliquer. Prongs et moi étions quasiment la même personne. On avait les mêmes goûts, le même humour, la même façon de réfléchir et je crois même qu’on se piquait des postures, des gestes et des expressions. Je n’ai jamais eu besoin de faire trop attention à James parce que je savais déjà exactement tout de lui : il suffisait que je regarde ce qu’il se passait chez moi et c’était plié.

En revanche, on ne vibrait pas tout à fait sur la même corde, toi et moi. J’étais juste à la bonne distance pour pouvoir te regarder. Et, Remus, ce que je voyais…

Je n’ai jamais cessé d’être surpris par toi, de t’attendre à un endroit et de te trouver ailleurs. Plus de vingt ans se sont écoulés et je suis toujours fou curieux. Je pense que je ne cesserai jamais de vouloir résoudre le mystère de cette différence.

Tu as contribué à m’équilibrer d’une façon surprenante – et je sais que tu me prends pour un désaxé et que ça ne doit pas ressembler à un compliment –, mais je t’assure que j’aurais bien plus mal tourné si tu n’avais pas, un jour, surgi dans mon existence.



Et c’est un peu pour ça qu’il m’arrive de te trahir.
Parfois, ce regard qui fait de moi un être humain plutôt qu’une bête sauvage, je m’en échappe.

Parfois, tu lis en silence dans le fauteuil défoncé de la bibliothèque, calme, concentré, et tout me semble soudain minuscule.

Tes pieds accidentellement posés de manière trop parallèle, la régularité de ta respiration, le tic-tac lointain de l’horloge et les murs de cette maison honnie qui nous enferme.

Je me lève pour poser un baiser sur ta tempe grise et tu me souris vaguement, ailleurs, embarqué dans le monde de mots sous tes yeux.

- Je vais prendre l’air.

- Sois prudent.

Tu sais que parfois j’étouffe et tu ne m’empêches jamais de sortir. Sous ma forme d’Animagus, je ne risque pas vraiment de me faire repérer. Grâce à ça, je ne te mens jamais que par omission.



Je quitte la maison en chien. Je parcours quelques rues. Et je me retransforme dès que je trouve une benne de don de vêtements. J’y pique de quoi être décent. Souvent ça ne ressemble à rien.

Je choisis un bar moldu, jamais le même. Parfois je suis obligé d’aller loin, dans des zones peu attrayantes, couleur gris de faubourg.

Et je bois, je danse, je parie, je drague et je me laisse ramasser par n’importe qui.

Ils ne te ressemblent jamais.

Je les allume d’un sourire, les achève d’un baiser ou d’une morsure au coin des lèvres et ils m’emmènent dans leurs studios miteux, leurs trois-pièces meublés ou la maison familiale avec la chambre des gamins à l’étage.



Je n’identifie pas toujours bien les motifs qui me poussent à sortir, qui me font aller là, bêtement sans détour.

Parfois tu n’as pas eu envie de moi la veille. Parfois Harry m’a écrit une lettre qui m’a inquiété. Parfois, juste, il pleut.



Je suis encore un gamin. Qui veut vivre une enfance sans oppression, une adolescence sans guerre, un âge adulte sans prison, ni deuil.

Parfois j’ai besoin d’oublier que tu existes, que je t’aime depuis trop longtemps et que même ça, je suis passé à côté.

Quand je vois le nombre de cicatrices apparues sur ton corps, les rides sur ton visage ou cette tristesse immense sur laquelle je n’ai aucune prise, j’ai l’impression qu’on a donné tes meilleures années à d’autres et que je n’ai que les miettes.

C’est con, je sais. Parce que je crois que tes bonnes années, tu ne les as données à personne, si tant est qu’elles aient existé. Si on m'enlevait le poids qui m'empêche de faire demi-tour, rien qu'une fois…

Mais c’est comme ça.

J’ai besoin de rattraper mon retard sur la vie que tu as vécue. Que tu aurais eu le droit de vivre en tout cas, même si je crois que tu ne l'as pas pris.



À ça aussi, parfois, j’ai envie d’échapper. Cette abnégation miséreuse que tu t’infliges depuis toujours. Tu ne te pardonnes pas de ne pas m’avoir sorti d’Askaban et c’est tellement inutile. Qu’est-ce que tu aurais pu faire de plus, franchement, à part venir y croupir avec moi ?

Certains jours, je me demande si tu n’aurais pas préféré.



Ce soir, je vibre sur des tubes sortis pendant mes années d’absence, qui sont familiers à tout le monde, sauf à moi.

La boite est kitsch, le sol colle, les stroboscopes tapissent la piste de rose et d’orangé et une boule à facettes fatiguée me baigne de ses lambeaux lumineux. La musique grésille sur des basses mal réglées. Les paroles disent : ‘We’re no stranger to love...’ et je ferme les yeux.

Un mec accoudé au bar me regarde. Il a les cheveux courts, blonds, la mâchoire carrée, un sweat à capuche bleu ciel. J’ai demandé au barman de lui offrir un verre de ma part avant de fondre sur la piste. Je sais qu’il m’observe et je me laisse aller.
‘Never gonna give you up, never gonna let you down.’

Je sens des mains sur mes épaules. Je continue à danser. Les mains glissent sur mes bras, un corps se colle au mien. Des effluves de transpiration âcres et une haleine d’alcool.

J’ouvre enfin les paupières. Il a des yeux très bleus. Il doit avoir 25 ans, peut-être.

- Merci pour le verre.

Ça serait mignon s’il n’était pas obligé de hurler pour couvrir la musique.

‘Never gonna run around and desert you’

Ses bras s’enroulent autour de ma taille et l’une de ses mains descend au creux de mes reins.
Je frisonne. Lui bloque le poignet.

- T’es pas un peu jeune pour un vieux comme moi ?

Il hausse les épaules, frondeur.

- Je m’en fous. C’est toi le plus fuckable ce soir.

Je fronce les sourcils.

- T’es majeur au moins ?

- Et vacciné.

Ça me suffit. Je l’embrasse. Ce n’est pas toi. Ça ne sera jamais suffisant.
Ça me fait un mal de chien de ne jamais t’avoir embrassé à 25 ans.

‘Never gonna make you cry, never gonna say goodbye’

On danse un peu, jusqu’à ce que l’analogie soit trop évidente et il m’entraîne dans les chiottes. J’aime qu’il soit assertif et impoli et pressé. Ce n’est tellement pas toi.

Il est toutes ces aventures que je n’ai pas eues. Toute cette jeunesse perdue dans une cellule où le temps ne passait pas.

Tout ce que je ne peux pas te dire.

Pas parce que tu m’en voudrais. Je ne crois même pas que ça te surprendrait. Mais tu penserais que tu ne suffis pas. Tu as toujours pensé ça. Et c’est faux. Je suis obligé de te mentir pour que tu restes dans le vrai.

‘Never gonna tell a lie, and hurt you’



Je sors de la boite, les cheveux imbibés de cette odeur si particulière de sans-lendemain. Je taxe une clope au videur. On discute. Il a l’air agréablement surpris de parler avec quelqu'un qui n’est pas ivre.

Un groupe de gamins s’approche. Ils veulent rentrer. Le gars les bloque. Ils n’ont clairement pas l’âge. 16 ans à tout casser. Ils insistent un peu et j’analyse leur façon de faire. C’est touchant et ridicule de les voir galérer sur quelque chose d’aussi simple.

- Laissez tomber, c’est pas votre soir… Je fais doucement.

- Qu’est-ce que tu t’en mêles, l'ancien ?

L’ancien ?! Moi ? Comment osent-ils ? Je suis un quarantenaire éclatant de santé.

Le mec le plus fuckable de la soirée, ok ?

Je hausse les épaules. Je n’ai pas envie de me battre. Pas ici, pas maintenant, pas pour si peu.

Dans un coin reculé de l’Écosse, Harry affronte une cinglée qui a pris le pouvoir sur l’école.

Poudlard. Le dernier endroit où on a été insouciants ensemble, Rem. J’aurais voulu que personne n’y touche, jamais. J'ai des jours où la foi disparaît, sans recours.

- He, le vioque, t’as pas du feu ?

Je suis tenté de balancer un incendio, juste pour leur faire payer le « vioque », mais tu hurlerais si j’utilisais la magie devant des moldus. J’ai beau être déjà largement un criminel, tu as toujours du mal avec l’idée de me laisser briser des règles.

Je donne sagement le briquet – que j'ai volé à mon coup d’un soir – au gamin.

La conversation s’engage. Je ne sais pas trop comment. Je les embobine facilement. Ils se marrent. Ils abandonnent l’idée d’aller danser, m’invitent à venir avec eux. Je les suis.



La nuit passe. On va de parkings abandonnés en toit de piscine municipale. Je suis grisé par cette errance un peu triste, comme s’il s’agissait de la fête du siècle.

Quand je t’échappe, tout me semble un peu enivrant. Ces jours-là mon cœur bat, mais les coups sont trop sourds.

Ils me proposent d’aller piquer une tête dans la Tamise, je décline et je m’en vais, les mains dans les poches.

C’était marrant. Je me sens mieux. Quand ils sont hors de vue, je me mets à courir.

Il n’y a personne dans les rues. Je me retransforme en chien et mes vêtements se déchirent.
Merde Sirius, la règle numéro 1 !

Je cours de toutes mes pattes. Les sensations sont différentes, plus floues et plus nettes à la fois.

Tu dois être couché, mais soudain j’ai hâte de te retrouver. Je ne cours plus dans le vide. Je cours vers toi.



Quand j’ai quitté ma famille à 16 ans, c’est James et les siens qui m’ont recueilli.

Mais sans toi, je n’aurais jamais quitté ma famille à 16 ans.

J’étais revenu des vacances de Noël avec des bleus un peu partout.

- Tu t’es battu Pad ? m’avait demandé James avec un sifflement impressionné.
J’avais gonflé le torse.

- Avec deux trolls. Et un centaure.

- Ah carrément !? T’es un genre de héros en fait ?

- J’fais c’que j’peux.

On avait rigolé comme des abrutis en pleine crise de virilisme. Peter avait suivi. Pas toi.

Ce soir-là, tu avais toqué au bois de mon lit à baldaquin.

- Pad ? Je peux te parler ?

- Ben.. oui. Comme toujours en fait.

Tu étais monté sur le lit pour t’y asseoir. Puis tu avais tiré les rideaux autour de nous. J’avais été surpris. Je n’avais rien contre le fait que tu te décides enfin à me sauter dessus, mais quand même, j’aurais préféré qu’on mette James et Peter dehors avant.

Ma théorie avait semblé se confirmer quand tu avais enlevé ton pull et j’avais commencé à hyperventiler. Mais comme souvent, mon imagination et la tienne n’allaient pas au même endroit.

Tu m’avais montré l’hématome jaunâtre sur ton avant-bras.

- Ça, ce sont des vaisseaux qui ont explosé pendant ma dernière transformation.

Tu m’avais fixé en attendant que je percute. J’avais du mal à me concentrer, à cause des rideaux tirés et des tendons légèrement saillants de tes poignets.

- Nop… Je vois bien que tu veux en venir quelque part, Moon, mais y’a rien à faire, je l’ai pas.

Patient, tu avais désigné l’hématome noir, tout frais, sur mon épaule.

- Ça, ce sont les vaisseaux qui ont explosé lors de TA dernière transformation.

J’avais cligné des yeux. Tu me regardais, toujours avec ce sourire en demi-lune.

C’est vrai que ma mère s’était lâchée. Elle nous avait alignés dans le salon avec Regulus et m’avait ordonné d’insulter mon frère, de lui expliquer que c’était un minable, et que même si j’étais la honte de la famille, Reg était encore pire.

J’avais refusé. Elle avait répété sa requête. J’avais pris un coup pour chaque refus.

- Je me suis pas transformé. J’ai pas cédé…, ai-je protesté mollement.

Tu ne souriais plus. Même pas un peu pour faire semblant.

- Elle va te tuer.

- Mais non. C’est juste qu’elle a l'amour un peu… sec.

- Sirius…

- Ça va, c’est juste un bleu. Dans un an j'aurai l'âge légal pour me tirer et voilà.

Tu avais marqué une pause.

Puis tu avais de nouveau tapoté ton bras.

- Je t’ai menti en fait. Ça, ça n’a rien à voir avec ma transformation. Il n’y a même pas eu de pleine lune pendant les vacances, Sirius. Je me suis fait frapper en fait.

Le choc m’avait percuté en pleine poitrine et un sentiment de rage et d’impuissance m’avaient obstrué la trachée.

- QUOI ? PAR QUI ?

- Et si je te dis que tu ne peux rien y faire ?

- Je peux forcément y faire quelque chose.

Tu avais renfilé ton pull, satisfait.

- Exactement. Elle a un an pour te briser. Ne la laisse pas.



Je cours vers ton regard déterminé et ce syllogisme stupide, qui avait marché, parce que j’ai toujours été plus con que toi. Je cours pour me nicher sous l’édredon lourd de notre lit et te réveiller pour te demander de me raconter une histoire. Tu vas grogner, me repousser pour la forme, et puis tu le feras, tu t'endormiras sûrement en plein milieu.

Je cours parce que sans toi, je n’aurais rien fait de ma vie. Parce que j'ai besoin de tes bras.

Avec ou sans hématomes dessus.



Je me retransforme dans le couloir de la maison et je gravis les escaliers.

Tu es assis dans le lit, le nez plongé dans un bouquin avec ces ridicules petites lunettes que tu es obligé de porter depuis quelques mois, parce que ta vue baisse. On est peut-être bien des anciens finalement. Tu me regardes débouler dans la chambre comme une furie, des vêtements déchiquetés sur le dos.

- Pad ? Ça va ?

- Je suis là ! Fais-je d’une voix qui déraille un peu.

- Oui Sirius. Je vois ça. C’est… vraiment super.
Tu mets ton livre de côté, avec précaution. Tu n’es pas inquiet. Pas suspicieux. Un peu surpris par mon entrée, c’est tout. Tu as confiance en moi. Je n’ai que toi à trahir.

Je me jette sur le lit et glisse mes mains glacées sous ton T-shirt.

- Aïe. Pad, putain, tu es gelé !

- Justement, je me réchauffe.

Je plonge ma tête sous la couverture. Tu soupires, soulèves le drap pour me rejoindre à l’abri de l’extérieur.

- On est bien cachés… Je chuchote.

- Tu te caches de quoi Pad ? tu réponds, au même volume.

Je me marre. Tu me connais trop bien. Tu ranges une mèche humide derrière mon oreille. Le monde a disparu et je me sens apaisé. Il n'y a plus que toi alentour. Encore une fois.
- Laisse tomber. Ça ira.

Tu souris.

Tu sais que ça ira.