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Toute vie commence par des cris. Ceux-là étaient particulièrement attendus. Dans ses bras, la reine tenait son troisième enfant, la deuxième princesse du royaume. Son mari posa une main sur son épaule et se pencha pour observer le visage de leur fille ; déformé par les pleurs et pourtant si attachant. Il lui fallut pourtant détacher son regard de l’enfant et se présenter au balcon qui surplombait la cour pour annoncer fièrement.
- Aujourd’hui est née une princesse en parfaite santé ! Célébrons la naissance de la princesse A !
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Tout réveil est difficile ; ceux de milieu d’hiver particulièrement. Le feu qui l’avait aidé à s’endormir était depuis longtemps éteint, ce qui restait de bûches rougeoyaient à peine. La chambre lui semblait aussi froide que les murs de pierre par lesquels elle était délimitée ; froide et grise, tout comme la vue qui l’attendait si elle se risquait hors de ses couvertures pour ouvrir ses rideaux.
Mais ce rôle n’était pas le sien, et le choix ne lui appartenait pas. Une femme d’âge moyen tirait déjà les lourds rideaux de part et d’autre, laissant filtrer le peu de lumière qui parvenait à passer au travers des nuages.
- Mauvais temps que nous avons cette semaine.
- Tout comme la semaine précédente…
À peine redressée, elle recevait déjà le bruit désapprobateur auquel elle était habituée. Elle se refusait à quitter ses couvertures et la chaleur qu’elles avaient conservé envers et contre tout, mais la servante mit les poings sur ses hanches et leva les yeux au ciel.
- De quoi vous plaignez-vous, votre Majesté ? Vous êtes bien au chaud dans votre chambre, tandis que le petit peuple se languit de l’été dans des chaumières trouées ! Sortez donc du lit ; on dirait que je vous réveille tôt ! Ignorez-vous que cela fait déjà trois heures que vos gens sont réveillés ?
- Je les plains beaucoup, ces pauvres gens.
- Plaignez-les autant que vous voulez mais cessez donc d’être difficile, et ne faîtes pas vôtres des problèmes dont vous ne savez rien.
Avec un soupir, elle repoussa ses couvertures et frissonna. Oui, elle plaignait les pauvres paysans qui trimaient aux champs, car enfin si sa chambre était chaude, leurs maisons devaient être glaciales comme un lac gelé.
Sa gouvernante raviva le feu à coups expert de tisonnier. Alors seulement la princesse daigna se lever. Poser les pieds au sol n’était pas une mince affaire ; sans ses chaussures, elle ne ressentait que trop bien la fraîcheur de la pierre. Peut-être devrait-elle demander un tapis ? Elle aurait besoin de l’approbation d’un adulte pour cela, elle n’avait pas l’âge de passer commande.
- Vous avez huit ans, n’est-ce pas votre Majesté ?
La servante lui fit lever les bras et lui retira sa robe de nuit. Elle frissonna de nouveau, trouvant le froid mordant, mais n’osant pas le dire.
- Oui madame.
- Depuis une semaine, me trompé-je ?
La gouvernante l’aida à enfiler une robe épaisse et bien plus chaude, faite de velours rouge et noir. La jupe tombait juste au-dessus de ses chevilles. Dans sa chute, le tissu remua l’air et ses pieds lui parurent plus froids encore.
- Non, madame.
La vieille femme préféra prendre la brosse qui se tenait innocemment près de son miroir que de lui offrir des chaussettes ou des chaussures, et la princesse lui en voulut terriblement.
- Alors à partir d’aujourd’hui, vous aurez plus de classes. À vos heures habituelles s’ajouterons deux heures de maintien. Il est temps que vous appreniez à vous tenir, car on attendra désormais votre présence aux banquets, et vous devrez être irréprochable.
- Deux heures de maintient ? Combien de temps me restera-t-il pour jouer ?
- Jouer ? Seuls les enfants jouent, votre Majesté.
- Ne suis-je pas une enfant ?
Le dernier coup de brosse fut plus violent que nécessaire.
- Non, vous êtes une princesse.
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Chaque année apporte son lot de célébrations, dont les fêtes d’anniversaire. Elles étaient le centre d’attention du château entier pendant près de trois semaines avant l’évènement, et quand ils s’agissaient de célébrations royales, elles restaient sujet préféré plus d’une semaine après. Ce mois paraissait souvent long à ceux qui ne s’y intéressait que peu.
Et pourtant, la jeune princesse se souvenait adorer ces moments quelques années auparavant déjà. Mais la fête de l’année précédente avait été un réel désastre que si sa présence n’était pas requise, elle se serait absentée de celle-ci.
Malheureusement pour elle, les préparatifs pour sa sœur la suivaient jusque dans les siens sous la forme de deux servantes à qui elle n’avait pas le courage de demander de se taire. Ainsi, les deux jeunes filles d’à peine trois ans ses aînées ne cessaient de discuter des dernières nouvelles de la cour tout en la préparant pour la journée.
- J’ai entendu dire qu’ils allaient engager des violonistes réputés d’un autre royaume pour la soirée entière ! Disait sa maquilleuse.
- Et moi que le prince jouerait au moins un morceau de piano au moment du repas ; répondait sa coiffeuse.
La princesse fit la grimace et reçut irritation en retour. Elle ne le dirait jamais à haute voix, mais elle détestait le maquillage. Sa peau était toujours rouge et douloureuse quand venait le temps de le retirer, et elle ressentait déjà des picotements.
- Penses-tu qu’on pourra se faufiler dans la salle de bal à ce moment-là ?
- Aurais-tu perdu la tête ? Si on se fait prendre, on peut dire adieux à notre travail. Sais-tu ce qui nous attendrais, sans maison, travail, vêtements de bonne facture ou mari ?
- Mais enfin, voir le prince… !
- On peut l’apercevoir dans les couloirs, contente-toi donc de ça.
La princesse peinait à comprendre pourquoi une natte si serrée et si longue à coiffer était nécessaire. Elle n’avait que douze ans et ne se rendait nulle part si ce n’était à ses cours quotidiens. Pourquoi lui fallait-il être aussi parfaite chaque jour de sa vie ? Y aurait-il vraiment quelqu’un pour le remarquer ?
- J’espère que la fête de cette année se passera mieux que celle de l’année précédente. Notre Altesse aura vingt-deux ans, c’est un âge important ! Il lui faut impressionner un prince étranger afin d’obtenir un bon mariage.
- Pour ça, encore faut-il que personne ne vole l’attention et ne gâche l’appétit des convives.
Elle dut retenir un gémissement. Elle savait à qui étaient destinés ces commentaires. La salle de bal était surchargée et bien trop chaude, les conversations bien trop fortes, et la nourriture arrivait en trop grande quantité sur les tables. Après un « Vous devez bien manger pour devenir grande et belle comme votre sœur, votre Altesse ! » de trop, elle avait rendu son dîner sur les chaussures d’un dignitaire venu la saluer. Rien que le souvenir de cet évènement la mortifiait.
Une tentative de voler l’attention… Était-ce ainsi que l’on parlait de son malaise ? Elle tenterait de se tenir à l’écart de la nourriture cette fois-ci, et de rester plus proche de ses parents, aussi ennuyeuses que soient leurs conversations avec les diverses diplomates venant de tout le continent pour rencontrer la parfaite princesse d’un parfait royaume.
Le lendemain, ses applaudissements enthousiastes quant au talent de pianiste de son frère aîné étaient sur toutes les lèvres car enfin, faire autant de bruit était indigne d’une princesse.
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- Votre Altesse, dois-je vous répéter qu’à votre âge, votre sœur était déjà experte de la valse et que votre frère pouvait enchaîner tous les pas d’une chorégraphie de cinq minutes sans se tromper ?
- Je m’excuse, professeur.
Ses genoux avaient rougi suite à ses chutes répétées, ses escarpins lui mordaient les talons. Elle se trouvait ridicule dans sa grande robe à crinoline, avec ses innombrables nœuds et ses cheveux torturés. Le rouge qui ornait ses joues et ses lèvres lui semblaient avoir été appliqué par un bambin qui découvrait le maquillage. L’image qui en ressortait était celle d’une enfant qui tentait de se faire passer pour une adulte, et non celle d’une princesse qui entrait dans l’adolescence.
Elle ravala ses larmes et se releva. Quand elle rencontra les yeux de son professeur, elle n’y lut que de la désapprobation. Se devait-elle d’être gracieuse même après une chute comme celle-ci ?
- Inutile de pousser plus loin aujourd’hui. Allez donc vous changer avant votre prochaine leçon, votre robe est froissée.
Elle s’inclina profondément et quitta la pièce. Elle avait comme la sensation d’un poids sur les poumons qui l’empêchait de respirer. Elle était cependant reconnaissante à son professeur de l’avoir libérée de cette classe plus tôt, ne désirant qu’une chose : s’asseoir dans son fauteuil devant sa glace et retirer quelques couches de cet affreux maquillage.
Mais quand elle ouvrit la porte, elle ne trouva pas le couloir vide comme elle l’attendait. Son père passait devant la pièce, suivi par sa délégation de conseillers et profiteurs en tous genres. Elle se figea comme si son sang s’était refroidi soudainement, de peur que son père soit déçu. Mais il ne fit que lui retourner sa surprise.
Avant qu’il ne puisse lui adresser un mot, son professeur de danse poussa gentiment la princesse hors de la pièce.
- Ne dois-tu pas être quelque part ? Vas-y.
À contre-cœur, elle descendit le long couloir menant à sa chambre, mais tant qu’elle était suffisamment proche, elle entendit un bout de conversation entre le roi et le professeur.
- Comment se déroulent ses leçons ?
- Votre Majesté, avec tout le respect qui vous est dû, je me dois de vous dire qu’elle ne semble tenir de personne dans votre famille. Elle n’a ni la grâce de sa sœur, ni l’endurance de son frère. De vous et de votre femme, elle ne semble avoir hérité que l’apparence et aucune de vos qualités.
- Vous êtes trop dur avec elle, professeur. Elle est jeune, elle s’améliorera avec le temps.
Elle sentit son cœur battre plus rapidement, et un sentiment de chaleur réconfortante l’envahit. Dans un château où elle semblait décevoir tout le monde, où tout un chacun trouvait ses aînés plus intéressant en tout point, au moins lui restait-il sa famille, dont elle savait qu’elle l’aimait réellement. Il était dommage cependant que leurs interactions se limitent à ces quelques secondes de rencontre dans les couloirs.
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Avoir une famille aimante lui paraissait une bénédiction. Son père l’adorait de loin, sa mère était dure mais la soutenait dans les moments difficiles, et sa sœur ne laissait jamais personne dire du mal d’elle, bien qu’elle-même le fasse régulièrement. Et son frère ? Il était de loin le meilleur ami de la princesse.
Elle ne pouvait compter sur les doigts de la main le nombre de fois où, la voyant triste, il avait abandonné ses activités pour lui remonter le moral, pas plus qu’elle ne se souvenait du nombre de fois où il l’avait aidé à se cacher et avait pris sur lui toutes les remontrances suite à leur dernière escapade. Et quand elle n’arrivait pas à dormir, elle savait qu’elle n’avait qu’à enfiler un cardigan et allumer une bougie pour monter un étage et elle se trouverait devant la salle de musique de l’aile royale. Là, chaque nuit sans faute, son frère jouait du piano jusqu’à tard dans la soirée. Elle pouvait alors s’asseoir à ses côtés sur le tabouret et s’endormir sur son épaule au fil des mélodies.
Le royaume essuyait un été particulièrement rude cette année-là ; les pluies étaient rares et trop espacées, et la chaleur étouffante de jour comme de nuit. La princesse se plaignait ouvertement des températures car, quoi qu’en pense sa gouvernante, la famille royale souffrait tout autant de la canicule que les petites gens.
Ce jour-ci, ces salles de classes tenaient plus du four à pain que d’un lieu d’apprentissage, du moins était-ce ce que le boulanger de la cour avait dit en parlant des pièces du château. Les jardins étaient délaissés, à l’exception des fontaines situées sous les arbres, et la noblesse se rassemblait dans les couloirs pour discuter de résidences secondaires au bord de la mer et de dates de départs. Bien sûr, la place de la famille royale était dans un château, et ils ne pouvaient se satisfaire d’un manoir sous peine que la cour remette en question l’état des finances royales. Ainsi la princesse avait-elle acquis du temps libre, par courtoisie de son père qui avait ordonné que ses classes soient annulées.
Cependant, la plupart de ses activités favorites se pratiquaient en extérieur et la princesse désespérait de trouver à s’occuper. Assise sur un banc et agitant son éventail, elle poussa un soupir d’ennui. Alors, comme s’il eut été prévenu par quelque créature de conte de fée, son frère apparut à ses côtés. Il prit place à côté d’elle et, bien que plus chaudement vêtu qu’elle, elle s’émerveilla de ce qu’il ne paraissait pas gêné par la température le moins du monde.
- Il serait dommage de passer une si belle journée à ne rien faire, n’êtes-vous pas d’accord ?
- Pour qu’elle soit belle, encore faudrait-il qu’elle soit respirable.
- Vous n’êtes pas assise à votre bureau en train de prendre en note les mots de votre professeur ; n’est-ce pas une raison de vous réjouir ? Je vous trouve bien dure à contenter, très chère sœur.
- Rendez-moi bureau et professeur si vous reprenez cette chaleur et je serais heureuse.
- Je ne peux faire qu’une seule de ces choses. Si vous le pouvez, mettez donc des vêtements plus légers et retrouvez-moi devant le château.
Intriguée, la princesse suivit les conseils de son aîné. Il l’attendait devant les portes du château avec deux chevaux et l’aida à en monter un. Il la guida hors des murs qui entouraient la capitale, puis plus loin encore, pour finalement s’arrêter en bordure d’une forêt. Elle avait si soif qu’elle aurait presque été prête à boire au lac.
Après l’avoir aidée à descendre de cheval, son frère la guida par la main jusqu’au bord du lac. Ils étaient seuls aussi loin qu’ils puissent voir.
- Ne fait-il pas plus frais près de l’eau ?
- Ce serait encore mieux s’il y avait de l’ombre.
- Je crains que les arbres ne poussent trop loin.
À ces mots, il la poussa dans l’eau. Elle tomba à la renverse et sa tentative de crier se finit avec de l’eau dans les poumons. L’eau près des berges n’était, fort heureusement, que peu profonde et assise dans la boue, sa tête dépassait de l’eau. Elle recracha tout ce qu’elle avait avalé et jeta un regard noir à son aîné. Celui-ci avait retiré chemise, veste et chaussures avant de la rejoindre dans l’eau.
- Et maintenant, fait-il suffisamment frais ?
Elle allait lui répondre qu’il n’était qu’un sot mais elle s’interrompit quand elle constata que l’eau du lac était effectivement fraîche. En guise de réponse, elle l’éclaboussa rageusement, mais loin d’elle l’envie de sortir de l’eau.
Peu étaient ceux qui auraient reconnu un prince et une princesse quand, trempés et sales, ils sortirent de l’eau au coucher du soleil.
La sécheresse rendait les départs de feu on ne pouvait plus faciles. Et une nuit au beau milieu de l’été, alors que la princesse et le prince rentraient d’une énième sortie au lac, l’écurie royale prit feu. Une enquête postérieure montrerait que l’incendie était d’origine criminelle. La princesse n’avait que faire de savoir comment ou pourquoi ; elle ne voyait que le résultat, et le résultat était qu’en la poussant devant lui pour lui permettre de sortir, son frère s’était trouvé sous une poutre sur le point de tomber. Quand elle s’était retournée, elle n’avait pu apercevoir qu’une mèche de ses cheveux avant que le plafond ne s’effondre et ne l’emporte.
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Si jeune et pourtant, elle avait déjà des cheveux blancs. Voilà ce que trop de stress et un deuil porté trop longuement pouvait faire à une personne. Alors que la princesse se regardait dans le miroir d’un œil mort, elle tenta d’évaluer la proportion de ses cheveux décolorés. Sa rousseur si vive n’en représentait plus que la moitié. Elle ne ressentit rien à cette vue. Elle avait survécu à l’incendie, mais son âme était morte avec son frère.
Elle essayait pourtant de regagner à la fois la joie et l’envie de vivre, mais ses échecs répétés lui en passaient progressivement l’envie. Ce jour-ci, elle demanda l’autorisation à son père de se rendre dans les villages avoisinants à cheval. En cette fin d’automne, elle pensait que de l’air vif et la vue des feuilles mortes lui rendrait peut-être une fraction de sourire, et son père approuva immédiatement.
Elle partit sans escorte directe, pourtant bien au courant qu’elle était suivie par au moins deux gardes en tenue de civils de loin. Elle guida sa monture à travers les arbres. Elle n’était pas aveugle à la beauté de la forêt, mais elle n’en tirait aucun plaisir ou satisfaction. Quand elle arriva en vue du lac, elle ne lui jeta pas un regard et poursuivit sur la route dans la direction opposée.
Elle n’arriva pas à un village comme elle l’avait initialement prévu mais dans un groupe de trois fermes. Il n’y avait presque pas de délimitations entre les trois, ce qui poussait à penser que les familles en charge de chacune étaient proches. Aucune boulangerie, autre maison ou commerce ne se trouvait à proximité, juste trois fermes au bord de la route. Le tableau était suffisamment étrange pour piquer la curiosité de la princesse et lui faire oublier ces soucis, ne serait-ce qu’un instant.
Un instant qui fut de courte durée car, en s’approchant, elle vit les habitants. Les premiers lui parurent être frère et sœur, occupée à se chamailler sur quel grain il convenait de donner aux poules pondeuses et aux poulets dont ils se nourrissaient, pendant qu’une troisième, pendue au bras du frère, demandait à voix haute s’il y avait vraiment une si grosse différence. Dans les limites de cette même ferme, elle vit une jeune fille qui lui ressemblait en tout point jouant à tirer de son côté de la barrière un sac de farine qu’un jeune homme s’évertuait à garder dans sa propre ferme. Le jeune homme, qui ressemblait trait pour trait à feu le prince, se fit rejoindre par une jeune femme qui lui jeta un regard noir et lui ordonna de rendre la farine et de l’aider à traire les vaches. Dans la dernière ferme enfin, elle vit un couple ; une femme portait un verre d’eau à son mari qui trimait dans le champ, récoltant du blé. La femme avait une main posée sur son ventre d’une manière protectrice.
La princesse fronça les sourcils et mena son cheval vers la jeune fille qui venait juste de récupérer son sac de farine. Elle aurait souhaité parler à celui qui semblait le jumeau de son défunt frère, mais il était parti avant qu’elle n’ait pu se faire remarquer.
La paysanne leva vers elle un regard étonné, serrant son sac contre elle. Il paraissait bien plus grand dans ses bras que dans ceux du jeune homme.
- Puis-je vous aider ?
- Es-tu heureuse ?
La confusion de la jeune fermière s’accentua, et le regard insistant de la princesse la perturbait d’autant plus. Elle posa délicatement son sac et ajusta sa queue de cheval. Se trouver face à une personne qu’elle aurait pu croire sa réflexion dans un lac, avec plus de cheveux blancs et une tenue bien plus propre, lui fit sentir la terre séchée qui collait à son visage.
- Oui, je le suis.
- Pourquoi ?
- J’ai tout ce qu’il me faut ici. Mon frère me fait beaucoup rire, sa femme est très gentille avec moi et ma sœur m’apprend plein de choses. Nos voisins nous aident quand on manque de nourriture, et nous en retour.
- Et tu ne manques de rien ?
- De rien de nécessaire ou qui mettrait ma vie en danger.
La princesse la dévisagea à nouveau. Elle donnerait beaucoup pour avoir un frère à nouveau. Tout le luxe dans lequel elle avait grandi lui paraissait illusoire face à la promesse d’une famille soudée. Elle pourrait s’habituer à la boue et aux travaux manuels, si la récompense en valait la peine.
- Échangeons nos vies.
- Pardon ?
- Tu pourrais avoir bien plus que ce que tu possèdes maintenant. Deviens princesse et laisse-moi devenir paysanne à ta place.
- Je… Vous êtes la princesse ? Votre Altesse, je… Je n’oserai jamais ! Enfin, je ne suis pas qualifiée et jamais je ne pourrais…
- En as-tu envie ? L’interrompit-elle.
La paysanne tourna son regard vers le reste de sa famille qui semblait attendre anxieusement que leur conversation se termine pour interroger leur plus jeune sur le sujet de la conversation. Ce simple échange silencieux l’aida à trouver le courage de donner sa réponse.
- Non, votre Altesse. Je ne le désire pas.
La princesse hocha la tête et, d’un claquement de la langue, ordonna à son cheval de se remettre en route, tirant les rennes pour l’orienter en direction du château. Derrière elle, elle entendit une conversation. Se retournant, elle vit la jeune paysanne se faire réconforter, son frère ayant posé les mains sur ses épaules et sa belle-sœur se tenant accroupie devant elle.
- Qui était-ce ? Que voulait-elle ?
- Vous ne me croirez jamais…
Elle ne resta pas assez longtemps pour entendre le reste. Quand elle eut à nouveau traversé la forêt et qu’elle se trouva de nouveau en vue du château, elle resta de marbre. Cette bâtisse, dont les architectes du continent entier s’accordaient à dire qu’elle était remarquable, ne lui semblait plus si impressionnante. Aussi fausse qu’une maquette en carton dont les murs étaient faits de papier mâché. Si elle pouvait être aussi irréelle que son monde et la cour lui paraissait, peut-être ne se sentirait-elle pas aussi écrasée par le poids du deuil.
Si elle pouvait respirer la vie autant que la jeune paysanne et ses proches, eux qui semblaient vrais sans même avoir à essayer, peut-être se sentirait-elle mieux.
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- Quelle histoire horrible viens-tu donc de nous concocter ?
- Horrible, voyez-vous cela… Dis-tu qu’elle est mauvaise, ou que tu n’en aimes pas le contenu ?
- Tu te doutes que je l’adore, mais où es-tu allée nous chercher l’inspiration pour un tel récit ?
- D’une famille que nous affectionnons tous, je pense.
Un rire gras sortit de la gorge de son interlocutrice qui reposa le manuscrit.
- Maintenant que tu le dis, je reconnais bien là la petite Alicia. Elle se laisse trop impacter par l’opinion des autres et pas assez par celle de sa famille. Je te suis jusqu’à l’incendie, en vérité.
- Eh bien, il suffit que je l’écrive pour que cela devienne réalité ! N’est-ce pas là notre domaine de prédilection, en tant qu’Écrivaines ?
- Que tu es vilaine… Je t’adore, mon cœur !
- Je pense simplement qu’il est plus que temps que les Dessendre méritent leur nom… Et que quelqu’un descende les Peintres du piédestal où ils les ont portés….
