Chapter Text
« C’est juste une histoire d’eau
qui s’aiguise sur le fil du ruisseau,
mais de fil en aiguille,
ôtez lui ses amours ruisselants,
se remplissant de colère,
elle deviendra océan
jusqu’au raz bord.
Il n’existe pas pire que l’eau qui dort »
Dooz Kawa - « Histoire d’eau »
Je regarde la mer qui vient mourir avec fracas contre les brise-lames et qui m’éclabousse. Je me laisse faire. Qu’est-ce que je fous ici ? Sur cette jetée déserte, avalée par des vagues grises de tempête. Je devrais être rentré depuis longtemps.
Comment j’en suis arrivé là surtout ?
Ça a commencé là.
Il y avait de la musique, des conversations, un stade plein à craquer et une ambiance de match. Sauf qu’on ne voyait pas les joueurs.
Je soutenais Dumstrang, parce que qui d’autre ? Je n’avais rien contre Diggory, mais il représentait Poudlard et les valeurs de « ce vieux fou de Dumbledore », alors le seul choix possible c’était Krum.
On était là, on braillait, on s’engueulait et puis d’un coup, des silhouettes sont apparues et la foule s’est levée en hurlant, n’acclamant personne en particulier, juste par réflexe. Quelqu’un avait remporté la victoire, il fallait fêter ça !
Il y a eu un hurlement d’effroi. Je me souviens surtout de ça.
Un cri qui allait à contre-sens, qui avait tout compris avant les autres. L’atmosphère a vacillé, une seconde trop tard. Et on a enfin compris ce qu’on voyait.
J’imagine qu’il y a eu d’autres cris, de l’agitation, mais je ne me souviens que d’un grand silence : quelqu’un avait coupé le son dans ma tête.
J’ai vu le visage de Diggory, couleur de givre et des yeux grands ouverts sans raison, sur nulle part. J’ai vu le visage de Potter, mobile, distordu, en larmes. Je me suis dit qu’il était vivant, que ça ressemblait à ça, un visage vivant, et que ça voulait dire que Diggory était mort.
Tout à coup, « être mort » était quelque chose de possible, de concret. L’idéologie à laquelle j’adhérais depuis toujours prenait soudain un autre sens : je voulais un monde de sang pur, de noblesse, de privilèges. Je voulais, à l’instar de mon père, faire disparaître les gens dont le mode de vie ou les gènes m’offensaient. Mais ils ne pouvaient pas juste disparaître. La solution pour ne plus jamais les voir, c'était… de les laisser mourir.
Dumbledore, Potter, Granger. Quand j’espérais qu’ils crèvent, en vérité, je demandais à ce qu’ils ressemblent à ça. Des chiffons de chair immobiles, des eaux vitreuses à la place des pupilles.
Et je me suis dit que non. Non, en fait non, je n’allais pas faire ça. Je ne voulais pas faire ça. Je ne ferais jamais ça.
Ça a commencé là.
Ça a fini là, plutôt.
La fin de l’année a été lamentable. L’été insupportable.
J’avais eu une révélation et je ne savais absolument pas quoi en faire. Je voulais ignorer qu’un mec de mon école était mort, mais je n’y arrivais pas.
Se débarrasser des sang-de-bourbes. Supprimer les hybrides. Ça ne voulait pas dire qu’ils allaient disparaître, ça voulait dire qu’ils allaient mourir.
D’un coup il y avait une différence, que je n’avais jamais comprise avant. Je ruminais ça encore et encore, à la recherche d’un plan B, outré de leur existence, horrifié de leur mort. Il n’y avait vraiment rien entre les deux ?
Je suis retourné à Poudlard en septembre sans avoir trouvé de réponse.
Nous avions une nouvelle enseignante de Défense contre les Forces du Mal. On ne peut pas dire que nous avions manqué d’incompétents à ce poste, mais Dolores Ombrage, c’était une sommité.
De la théorie, surtout pas de pratique, et de la théorie passablement démodée en plus. Les forces du mal, Tante Bella m’avait un peu montré, et clairement les cours d’Ombrage étaient à côté de la plaque.
Évidemment, Potter n’était pas content. Et il n’a pas pu s’empêcher de le dire.
En temps normal je m’en serais foutu, j’aurais ricané en pensant que c’était bien fait, qu’il avait parfaitement le droit d’être moins con et présomptueux et que personne ne l’avait obligé à ouvrir sa gueule.
Sauf que ça ne m’a pas fait cet effet-là. Ombrage lui a mis une retenue en expliquant que c’était mal de mentir et que prétendre qu’un Mage Noir était revenu était un mensonge.
Sauf que moi, je savais qu’il y avait un Mage Noir : lui et ses potes venaient prendre le goûter à la maison, alors j’étais à peu près sûr de mes sources.
Ce jour-là, je n’ai pas eu d’autre choix que d’être d’accord avec Potter.
Et surtout, j’ai eu la trouille. Personne n’allait arrêter mon père et les très nobles tarés qui se réunissaient au manoir depuis la fin du tournoi. Le Ministère n’y croyait pas. Il n’y avait personne.
Sauf Potter et ses copains.
Et peut-être Dumbledore.
Il m’a fallu quelques jours pour me faire à l’idée, mais tout bien considéré je n’ai pas hésité trop longtemps.
Et un jour, en sortant de Botanique, j’ai marché directement vers le bureau du directeur. J’avais été nommé préfet, je savais que j’avais de bonnes chances d’être reçu.
Je n’avais pas vraiment de plan. J’allais entrer dans le bureau de Dumbledore, j’allais tout lui révéler et il allait me donner ce que je demandais. Parce que j’avais raison. Voilà, c’était facile.
Dumbledore a-t-il été surpris de me trouver devant son bureau ? Je ne le saurai jamais.
Il m’a fait entrer et m’a invité à m’asseoir en face de lui.
Et puis rien. Il ne m’a demandé ce que je voulais, il n’a rien dit, me regardant par-dessus ses demi-lunes, retranché derrière son détestable sourire de bienveillance, et il a attendu que je prenne la parole.
- Euh… oui… Alors… Professeur…
Pas de relance.
- Je tenais à vous avertir de… Enfin, en tant que préfet, je me fais porte-parole de la maison Serpentard pour… Je veux dire, vous savez que le programme de DFCM a toujours été défectueux bien sûr, mais cette année c’est…
Je n’allais nulle part.
Dumbledore le savait parfaitement et ne faisait aucun effort pour m’empêcher de patauger. J’étais furieux. Vexé. Évidemment je n’étais pas l’un de ses chouchous. Potter aurait eu le droit à du thé, des petits gâteaux, un massage de pieds, et des questions. Il ne m’aimait pas ce type. C’était dégueulasse ce favoritisme. Mais il allait voir ce que c’était de me sous-estimer !
Je voulais lui montrer qu’il avait tort, qu’il avait plutôt intérêt à m’écouter et me respecter.
- Celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom est de retour. J’en ai la preuve.
Ah ! Tu ne t’y attendais pas à celle-là, vieux débile !?
Ma fierté dura une grosse seconde-et-demie avant que je me décompose de l’intérieur. Mais qu’est-ce que je venais de dire ?
- Ah oui ?! a-t-il répondu d’une voix très calme. Il souriait toujours, n’avait pas bougé d’un pouce. Je me sentais humilié comme jamais.
- Absolument, ai-je aboyé, sur la défensive.
J'aurais tout aussi bien lui répondre : « Pas du tout, vous êtes stupide ou quoi ? », exactement sur le même ton. C’était juste plus long et je crois qu'à ce moment-là, j’ai simplement sauté sur le mot le plus facile à prononcer.
- Qu’est-ce que vous comptez faire ? Ai-je continué, accusateur.
Cette fois le directeur a eu la cordialité de changer d’expression et s’est penché sur son bureau avant de remonter ses lunettes sur son interminable pif tordu.
- Moi ? Mais c’est vous qui avez des informations capitales, monsieur Malfoy. Si vous voulez les communiquer, je vous invite à écrire au Ministère de la Magie. Ils seront sûrement très attentifs à vos déclarations.
- Que... Quoi ? Mais c’est Potter qui braille partout que le Seigneur des Ténèbres est de retour. Vous le croyez, non ? Forcément. C’est à vous de faire quelque chose !
Dumbledore a alors pris un air désolé et a hoché doucement la tête de gauche à droite.
- Vous devez faire erreur, monsieur Malfoy. Je suis désolé, mais je ne suis qu’un simple directeur d’école, pas un Auror chevronné. Si vous avez des informations judiciairement pertinentes, je peux vous recommander auprès du département approprié, mais je crains que mes compétences ne s’arrêtent là.
- Mais… Potter… !
Je m’étranglais d’indignation.
- Vous pouvez tout à fait parler avec Monsieur Potter si vous le souhaitez et qu’il en éprouve l’envie.
Tout à coup le bureau entre Dumbledore et moi me semblait faire des kilomètres.
Plus tard, j’ai compris, bien sûr. Il n’avait aucune raison d’avoir confiance en moi, bien au contraire. J’étais le fils de Lucius et ouvertement ennemi avec Potter. Politiquement, ç'eut été déraisonnable de me prendre pour autre chose qu’un espion. Mais sur le moment je ne comprenais pas. Je ne voyais que l’injustice : cet adulte était censé nous protéger, nous, ses élèves. Et moi, il refusait de m’écouter alors que je l’avertissais d’un danger.
Je me levai, hors de moi. Je faillis dire : « Méfiez-vous ! Quand mon père apprendra la façon dont vous m’avez traité, vous aurez des ennuis ! », mais je me retins à temps.
Mon père ne saurait jamais.
Évidemment. Pour la première fois, me plaindre auprès de mon père me mettait en danger. Je n’en haïssais Dumbledore que davantage. Il m’avait dévalisé de mon honneur, de ma bonne foi, de mon courage.
Et Diggory était toujours mort, quelque part dans ma tête.
Je quittais le bureau, rouge de honte et de colère, sans pouvoir claquer la porte, parce que cette dernière était magique.
Ça paraît invraisemblable pour qui me connaît un peu, mais je ne me suis pas découragé.
Est-ce que j’ai fait la gueule ? Oui. Est-ce que j’ai tapé du pied en trépignant de frustration ? Absolument. Est-ce que j’ai été aigri et désagréable avec tout le monde les trois jours qui ont suivi ? Assumé.
Mais je ne me suis pas découragé. Ce vieux dingo ne me croyait pas : il me croirait !
Il faut dire que je n’avais pas vraiment d’alternative. D’abord parce que côté famille et amis, les personnes-ressources « anti-meurtre-de-masse » étaient inexistantes, mais aussi parce que j’avais parlé.
Dumbledore ne m’avait pas cru, mais j’avais parlé.
Pour les miens, j’en avais fait assez pour être labellisé « traître » et ils finiraient bien par le savoir. Perdu pour perdu, il fallait absolument que j’obtienne la protection du directeur.
Je ne me suis pas découragé et ce, 100 % à cause de ma lâcheté. Si c’est pas formidable, ça.
Puisque Dumbledore ne voulait pas me parler, j’allais lui prouver qu’il avait besoin de moi.
Je lui ai donc écrit une lettre. Plusieurs lettres. Mais je me souviens surtout de la première.
J’avais planifié le truc avec un luxe de détails assez inutiles. En m’installant à côté de Londubat en sortilège, je n’ai eu aucun mal à écoper d’une blessure, minime, mais qui, grâce à ma longue expérience dans l’art d’en faire des tonnes, m’avait valu une nuit « en surveillance » à l’infirmerie. À l’abri des regards, j’avais mis cette nuit à profit pour raconter, sur papier (et dissimulé sous mes draps – on n’est jamais trop parano –), les allers et venus suspects qui avaient eu lieu au manoir Malfoy au cours de l’été.
La vérité c’est que je ne savais pas grand-chose, mais je comblais les trous avec des phrases à suspense, laissant entendre que je pourrais en révéler plus, en échange de protection.
J’avais gardé le parchemin sous ma chemise toute la journée suivante, attendant une opportunité pour me rendre au bureau du directeur.
Malheureusement, Pansy, pleine de sollicitude et co-préfète, me collait aux basques pour s’assurer que je me remettais de ma blessure tout en bavant son venin contre Londubat. La liste des horreurs qu’elle prétendait lui infliger me donna la nausée. J’avais la certitude que les impardonnables qu’elle me susurrait seraient pour moi, si quiconque découvrait les mots que j’avais jetés sur mon parchemin au cours de la nuit.
Ce n’est qu’au moment du banquet que je trouvai enfin un créneau. Dumbledore quittait la salle, je prétextais un manque d’appétit (qui était par ailleurs tout à fait réel, tant la peur me tordait le ventre) et je me lançais à sa poursuite. Le couloir était vide. Entendant mes pas derrière lui, le directeur s’était retourné et m'avait regardé, alors que je fonçais sur lui, les dents serrées.
- Puis-je vous être utile, monsieur Malfoy ?
Je sortis alors la lettre de ma chemise. Elle était froissée et brûlante de sa journée passée contre ma peau et je la lui tendis, comme je lui aurais donné une ordonnance pour le tribunal. Puis je tournai les talons sans avoir prononcé un mot. Je m’attendais à ce qu’il me rattrape. Qu’il me convoque au petit matin.
Il ne se passa rien.
Quelques jours plus tard, Ombrage était nommée grande inquisitrice et demandait des volontaires pour l’aider à faire régner la bonne conduite à Poudlard.
J’étais terrifié. Dumbledore ne m’avait pas répondu et j’étais plus en danger que jamais. Ce que j’avais écrit… si mon père l’apprenait…
Il fallait que je donne le change, il fallait que personne ne se doute que j’étais d’accord avec Potter et que je n’étais pas le joyau de la maison Serpentard que je prétendais être. Il fallait que tous me voient comme un fervent opposant à Dumbledore. Surtout Snape qui était dans les petits papiers paternels. C’était une question de survie à ce moment-là. J’encourageai Crabbe et Goyle à me suivre et nous rejoignîmes tous les trois la brigade inquisitoriale.
J’étais con. J’étais mort de peur. C’était la première fois que j’étais livré à moi-même et je crois que j’avais besoin de recevoir des ordres, qu’on me dise quoi faire. Ombrage, à défaut de quelqu’un d’autre, ferait l’affaire.
Cette décision n’était pas vraiment guidée par la cohérence, mais elle s’avéra utile. Le ministère avait raison de se méfier : il se tramait bien quelque chose. Des élèves disparaissaient, se réunissaient en secret, bravaient les couvres-feux.
Et puis Potter ne parlait plus du Mage Noir. Ça n’était pas son genre d’arrêter de hurler sur les toits.
Au lieu d’avertir Ombrage, j’écrivis donc une seconde lettre à Dumbledore.
Cette fois je ne lui rendis pas visite en personne. C’était, à mon sens, beaucoup trop risqué. Je profitais donc d’une visite à Pré-au-Lard pour assurer mes arrières. Après m'être débarrassé de Vincent et Gregory, je me mis en quête d’un messager qui n’aurait aucune chance de me trahir. C’est ainsi que Bal entra dans ma vie. Dans une pulsion paranoïaque, je l’avais prise aussi différente que possible du Grand-Duc des Malfoy : une minuscule chouette chevêche grise, qui deviendrait bientôt, et bien malgré elle, la harceleuse officielle de Dumbledore.
Cette seconde lettre lui parlait de mes soupçons et expliquait que je le croyais à l'origine de cette organisation secrète qui rassemblait des élèves hostiles à Ombrage. Je précisais que je n’avais rien dit, qu’il pouvait donc me faire confiance.
Je n'eus pas de réponse à cette missive-là non plus.
Cela dura un certain temps, je ne sais plus exactement combien de billets j’ai écrits au total. Ma pugnacité du, pendant un temps, accentué les doutes du directeur. Mais je ne voyais pas quoi faire d’autre.
J’avais réussi à dresser – à peu près – Bal-, afin qu’elle ne me livre jamais dans la grande salle ou dans mon dortoir, et je me rendais directement à la volière, à la nuit tombée, pour envoyer mes précieux messages, terrorisé à l’idée d’être découvert. Je ne fus jamais fichu d’apprendre quoi que ça soit d’autre à cette chouette, qui se mit à vivre sa vie aux alentours de l’école comme si je n’étais qu’un détail insignifiant de son existence (et c'est d’ailleurs cette frustration qui m’inspira son nom définitif…).
Chaque jour ou presque, je préparais des notes pour Dumbledore, je me creusais la tête à la recherche d’informations dont j’étais certain, multipliais les supplications et les « preuves de ma bonne foi », tantôt cajolant, tantôt insultant. Toujours en vain. J’ai fini par cesser de compter le nombre de fois où ma nouvelle compagne fut envoyée au balcon du directeur et où elle revint sans réponse, mâchouillant un morceau de souris, à la place de la lettre que j'espérais tant.
Au cours de cette période, Ombrage parvint à renvoyer deux de nos plus pathétiques enseignants. Un an plus tôt, j’en aurais été enchanté. Cette année-là, j’eus besoin de toute mon énergie pour ne pas faire une crise d’angoisse en voyant la professeure Trelawney, tremblante au milieu de la cour, perdue et demandant grâce. Poudlard était sa maison.
Je me sentais comme elle : seul au milieu d’une assemblée que je ne pouvais pas convaincre, et qui me refusait le droit à une maison.
Je ne me doutais pas que tout serait résolu en une seule et même soirée : l’élévation et la chute.
Ainsi vont souvent les évènements : rien ne se passe pendant longtemps et puis tout arrive en même temps.
C’était une fin d'après-midi normale, sans incident particulier à ma connaissance, et j’eus un coup au cœur lorsque je vis le message posé sur mon lit, me demandant de rejoindre le bureau directorial aussi vite que mon emploi du temps me le permettrait.
Il m’avait demandé de venir.
Enfin.
J’étais fébrile comme jamais, convaincu que le temps était venu, qu’il allait enfin me donner ma chance.
J’eus donc l’affreuse surprise de découvrir devant la porte du bureau un attroupement familier : Parkinson, MacMillian, Habbot, Patil, Golstein et surtout Granger et la Belette. Une réunion de préfets.
Je n’ai, à ce jour, pas la plus petite idée du motif de cette réunion. Je bouillonnais de rage, d’injustice, de chagrin, de terreur.
Dumbledore parlait et j’avais seulement envie de lui hurler : « POURQUOI PAS MOI ? ». Tous se regardaient, échangeant des regards convenus, et je savais qu’ils appartenaient au petit groupe de rebelles montés par Potter. Pourquoi pas moi, pourquoi pas moi, pourquoi pas moi…
Lorsque finalement le directeur nous congédia, je restais immobile, les poings serrés, planté dans le sol, assez similaire au saule cogneur : enraciné là, avec la furieuse envie de filer des gnons.
Dumbledore m’ignora un moment, rangeant le bric-à-brac de son bureau en sifflotant, puis il releva les yeux, nonchalamment, et prit un ton faussement étonné.
- Ne vous ai-je pas dit que vous pouviez partir, monsieur Malfoy ?
J'avalai ma salive, je repris mon souffle.
- Si. En effet.
Dumbledore me sourit et me fit un signe poli en direction de la porte, qui semblait signifier : « Dans ce cas je ne vous retiens pas, la porte est par ici, merci, bisous ».
Mes ongles étaient plantés dans mes paumes et les jointures de mes mains commençaient à faire salement mal.
- En fait, vous me le faites comprendre encore, et encore, depuis des mois. Vous savez ce que je risque. Vous savez pourquoi je suis là. Vous savez pourquoi je ne sortirai pas de ce bureau. J’exige que vous me parliez.
Le visage du directeur, alors, brusquement changea.
Plus de vieillard gentillet, plus de professeur bienveillant. Tout à coup j’avais devant moi un sorcier dont je n’avais entendu parler que dans les livres : Albus Dumbledore, le légendaire ayant tenu tête à deux mages noirs et ayant survécu.
- Vous exigez, Monsieur Malfoy ? Mais qu'ai-je à faire de vos exigences ?
- Je vous ai donné des informations. Je vous ai aidé. balbutiai-je.
- Je ne crois pas. Rien de ce que vous m’avez écrit ne constituait une information. Me dire ce que je sais déjà n’est pas une information.
- Je vous ai dit ce que je savais. Je ne peux pas tout savoir.
Il me regarda longuement.
- Je crois que vous pouvez donc retourner dans votre chambre.
- Non ! Ma voix avait résonné plus fort que je ne le voulais. À cet instant, le directeur de Poudlard était un bloc de glace meurtrier, un iceberg contre lequel j’allais me fracasser. Mais ça valait mieux que la destination à laquelle j’étais promis si je l’évitais.
C’était maintenant ou jamais : son masque était tombé, c’était plus que je n’en avais jamais obtenu et aussi effrayant que ça soit, je savais que je n’aurais pas d’autre chance.
- Je ne veux pas être avec eux. Je ne veux pas, mais je n’ai pas le choix. Donnez-moi le choix.
- Vos dénonciations vous concernent. Je n’ai que faire d’un enfant qui rapporte parce qu’il a peur de se faire gronder. Vous espionnez votre famille, vous espionnez vos camarades. Cela s’appelle manger à tous les râteliers. Si vous voulez vous tenir loin des Mangemorts, dites-le à votre père et arrangez-vous avec lui. Faites une déposition au Ministère de la Magie. Faites ce que vous voulez, mais n’attendez pas de moi que je vous fasse confiance. Je n’ai aucune obligation ni aucune raison de le faire.
Les forces me manquaient. Je tombai assis, la tête dans les mains – définitivement dramatique. J’aurais voulu être n’importe qui sauf moi.
- Vous êtes nul. Vous êtes aussi nul que mon père le dit.
Je relevais la tête, mu par un désespoir qui ressemblait presque à du courage.
- Vous êtes encore pire que ça même. Vous laissez des adolescents mener vos batailles et vous osez mentionner mon âge comme prétexte parce que vous ne m’aimez pas. Qu’est-ce que vous croyez qu’ils veulent les autres ? Ils veulent être en sécurité. Ils sont comme moi.
- Ils ne sont pas comme vous. Ils sont prêts à se battre pour défendre ce en quoi ils croient.
- Je crois que je veux vivre, voilà. Je crois que je ne veux tuer personne. Et vous… vous… refusez de m’écouter.
Dumbledore ne répondit pas tout de suite.
- Relevez-vous, Draco.
Mon prénom me fit un choc. J’obéis sans discuter, essuyant mon nez dans ma manche.
- Vous avez raison. C’est un prétexte. La vérité c’est que je ne peux pas vous faire confiance. Vous avez une famille et vous finirez par la suivre, justement car vous avez besoin de vous sentir en sécurité.
Son ton n’était plus agressif, mais raisonnable, résigné. C’était toujours un rejet, mais ce n’était plus le même.
- Laissez-moi vous prouver le contraire, reniflais-je. Si mes informations ne vous intéressent pas, dites-moi ce qui vous intéresse, suppliais-je.
- Mais si je vous le dis, soupira-t-il, c’est moi qui vous donne une information. La situation est sans issue.
Il essayait de me convaincre. Et j’avais envie de céder, de me laisser faire, parce qu’on me donnait une instruction et que c’était plus facile d’obéir, de ne pas réfléchir, d’être tranquille.
Sauf qu’il y avait toujours ce cri.
Ce corps mort dans les bras de Potter, au milieu des trompettes d’une fête ignorante.
- Lisez dans mon esprit, murmurai-je.
- Je vous demande pardon ?
- Avec vos Ordres de Merlin et vos médailles d’enchanteur, vous devez bien être legiliment, non ? Alors lisez dans mon esprit. Soit je suis là pour vous espionner, et vous aurez des informations sur vos ennemis, soit vous saurez que vous pouvez me faire confiance et vous aurez aussi des informations sur vos ennemis.
- C’est illégal, monsieur Malfoy.
Je haussais les épaules.
- A qui voulez-vous que j’aille me plaindre ?
Il me dévisagea longuement. Peut-être que lui aussi avait envie de céder, de ne plus réfléchir, de m’obéir. Il était fatigué.
- J’ai connu des cafards moins opiniâtres…
J’étais tellement à bout que je ne pris même pas la peine de me vexer.
Plus tard je regretterai ce moment bien sûr, celui où j’avais en réalité signé pour une guerre que je cherchais à éviter. Mais sur le moment je ne désirais rien de plus au monde et ma sincérité était totale. Je n’avais pas conscience qu’il y aurait des moments encore plus durs. Que ce moment-là, ce n’était rien.
Dumbledore me proposa de m’asseoir et je me laissai faire. Il retira ses lunettes et soudain je sentis quelque chose qui poussait sur mon esprit.
- Il va falloir baisser vos barrières occlumantes, m’informa-t-il doucement.
Je ne l’avais même pas fait exprès. Vu la tension dans laquelle je vivais depuis des semaines, il y a fort à parier qu’elles étaient levées en permanence. Je hochais la tête et fis un effort pour laisser les murs retomber.
Je ne sentis rien. C’était une légilimancie d’une précision chirurgicale et aucune des entailles que Dumbledore fit pour lire en moi ne se fit sentir. Je ne sais pas combien de temps cela dura. Mais au bout d’un moment, Dumbledore prit une grande inspiration et remit ses lunettes. J’attendais le verdict.
Il ne vint pas sous la forme que j’imaginais.
Un grand fracas se fit entendre dans le couloir. Des cris, plusieurs voix furieuses, des pas pressés. Le directeur devina sans doute la tempête qui s’annonçait avec une seconde d’avance.
Il se précipita vers moi, me leva de ma chaise sans ménagement et me jeta au fond du bureau, entre un long rideau de velours et la fenêtre glacée.
La porte s’ouvrit et, dans les minutes qui suivirent, je reconnus la voix d’Ombrage, du ministre de la Magie, de Potter et j'assistai en direct, depuis ma cachette, aux aveux de Dumbledore concernant la création d’une armée menée par Potter.
Et dans la foulée, à sa fuite.
Je restai là, blotti dans ce coin de bureau bien longtemps après que tout le monde l’eut quitté. Dumbledore m’avait caché comme on cache un atout dans sa manche.
J’avais passé le test. Et j’étais seul.
