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Au lieu d’aller directement sous la douche à la fin de ma journée d’entraînement, je reste assis sur le banc des vestiaires.
Aujourd’hui c’est l’anniversaire de Beckett, mon rival au NYBC, et, ce soir, une soirée est organisée en son honneur et en celui de son jumeau Charlie Cobalt.
Le point important, c’est que l’on se déteste. Officiellement, car la compagnie est heureuse de mettre en avant une rivalité qui fait vendre des billets, et officieusement, car on ne peut pas respirer le même air sans se sauter à la gorge, non pas physiquement, mais en s’envoyant des piques fait pour blesser. Et on est très doué pour ça l’un et l’autre.
À ma place, beaucoup n’iraient pas dans ce club, le Pink Noir, où est organisé son anniversaire. Même si l’invitation concerne toute la troupe de danseur, je sais que ma présence n’est pas souhaitée par lui le moins du monde. Sauf qu’à chaque fois qu’une situation semblable arrive, j’accepte l’invitation et l’inverse est tout aussi vrai. Une sorte d’envie de nuire commune qui va jusqu’à imposer sa présence à l’autre. Je n’aurais jamais pensé que l’on pouvait haïr quelqu’un à ce point-là avant de le connaître. Une haine partagée qui dure depuis des années. Alors pourquoi, tout à coup, j’hésite ? Une sorte de lassitude ou alors autre chose. J'entrevois bien une raison, mais je chasse cette idée absurde que ma meilleure amie Cassie m'a rentré dans la tête à force de me la répéter. Amoureux de lui ? Non. Impossible.
Je finis par aller me doucher. L’eau détend les muscles endoloris par les heures d’entraînement, mais ne soulage en rien mon esprit. J’ai son image tellement gravée en moi par ces années de détestations quotidiennes que je l’imagine parfaitement comme s’il était à quelques mètres de moi, ou, mieux encore, sous la douche avec moi.
Je respire fort pour chasser tout de suite cette pensée qui risque d’en amener d’autres comme bien trop souvent ces derniers temps, sauf que j’échoue une nouvelle fois. Je dois tourner brusquement le mitigeur sur l’eau froide pour chasser un début d’érection. Alors que je gèle sous l’eau glacée, ses yeux verts n’arrivent enfin plus à m’échauffer les sangs. Comment j’en suis arrivé à le vouloir de cette façon-là, à ce point ? Si je ne l'aime évidemment pas, la haine ça n'a rien à voir avec l'amour, n'en déplaise à Cassie, je ne peux pas nier qu'il m'attire. Cette violence dans nos échanges a longtemps excité ma détestation pour lui, avant de m'exciter tout court depuis quelques mois.
C’est de plus en plus un problème. Une chose est sûre, tout est de sa faute. J’éteins le robinet et attrape ma serviette.
Ma décision est prise. Il peut toujours rêver de ne pas me voir ce soir. Il n’aura pas ce qu’il veut.
Le Pink Noir est bondé. Il y a bien trop de monde. La présence de Charlie Cobalt l’explique sûrement. C’est de loin le plus adulé par les fans dans cette famille de milliardaires célèbres, les Cobalt. Je repère rapidement des danseurs sur la piste, des collègues dont certains ont dansé dans un ballet ce soir contrairement à moi. Mon tour, c’est demain. Un jour pour Beckett et un jour pour moi. Deux occasions pour la compagnie de vendre des tickets. Beaucoup, attirés par notre rivalité, viennent même nous voir l’un et l’autre. Une aubaine pour le NYBC qui nous encourage depuis des années à nous détester publiquement, par voix d’interview si possible.
Malgré la foule, je finis par le repérer. Une constante. J’ai tellement l’habitude de le voir, presque chaque jour, que j’ai mémorisé la façon dont il bouge, la ligne de son corps, ses expressions. Pour le moment, il danse. Il est de côté. Je vois qu’il sourit. J’ai envie de chasser ce sourire, même si j’aurais du mal à expliquer pourquoi, c’est presque un besoin. Ce qui est sûr, c’est que je suis de mauvaise humeur et qu’il devrait l’être aussi.
Je me dirige vers le bar juste au moment où il commence à tourner la tête dans ma direction. Une autre constante entre nous. On ne se regarde pas et je fais tout pour qu’il ignore mes accros réguliers à cette règle de base.
J’ai du mal à atteindre le bar à cause du monde qui s'y presse. Heureusement, un homme laisse sa place, excédé par l’attente. Juste avant de m’appuyer sur le comptoir, je repousse une de mes mèches blondes, encore humide après la douche, qui tombe devant mes yeux. Mon regard accroche alors celui de Tom Cobalt, un des frères de Beckett. D’un coup d’œil, je constate qu’il n’a pas de verre entre les mains. Fabuleux ! Si même un des Cobalt a du mal à se faire servir…
Après avoir échoué à faire venir Marj, la brune qui est de service ce soir, je recentre mon attention sur Tom. Lors de notre dernière rencontre, j’avais fait exprès de lui faire un clin d’oeil devant Beckett. Je sais qu’il est gay et ce micro-échange avait porté sur les nerfs de ce dernier comme jamais. Il était même venu me parler dans la loge au NYBC le lendemain pour exiger que je laisse son frère tranquille. Comme si j’étais une menace !
Les minutes qui suivent se déroulent comme un mauvais film qui convient parfaitement à mon air grognon du jour. Je demande à Tom ce qu’il veut boire. Pour mon plus grand amusement, il pense que je m’adresse à quelqu’un d’autre. Je lui fais alors remarquer que la seule autre option dans mon champ de vision, c’est son garde du corps qui n’a pas le droit de boire en service. Je m’en veux alors un peu d’être vaguement agressif, surtout qu’il est en train de payer pour ma mauvaise humeur due à son cher frère. La conversation dégénère, quand la fille blonde qui l’accompagne s’adresse à moi avec un certain dédain.
Elle me fait une « Beckett » complète. Elle ignore qui je suis, comme si les années à m’entraîner sans relâche pour devenir danseur principal et tenir le haut de l'affiche n’avaient jamais existé, et refuse de me serrer la main que je lui tends. Charmante !
Tom essaye de l’excuser, mais je me venge en modifiant sa commande, et aussi celle de ce dernier par la même occasion. Il n’a qu’à pas avoir Beckett pour frère. Je change le Fizzle, marque de boisson détenu par sa famille, par du Coca et demande un cocktail sans alcool pour elle à Marj. La blonde est furax. Parfait !
— putain, mais qu’est-ce que tu fais ici ?
Beckett, sorti de je ne sais où, se dresse derrière la blonde comme un chevalier en mission. Et il serre les dents.
— à ton avis ?
Appuyé contre le bar, je prends une pause très décontractée. Son humeur se dégrade d’un degré supplémentaire. J'adore !
— il ne fait rien de mal, essaye de me défendre Tom.
Ça et les quelques regards qu’il avait envoyés dans ma direction avant l’arrivée de Beckett me font soudain penser qu’il a peut-être un véritable intérêt pour moi, mais pour l’instant ce n’est pas lui qui me préoccupe.
— tu vois, je paye innocemment un verre à ton petit frère, c’est tout.
— barre-toi de là.
Il fulmine.
— ce bar ne t’appartient pas Cobalt.
— c’est mon anniversaire.
On échange un long regard et je sais à quoi il fait allusion. Une sorte d'accord tacite entre nous pour laisser l'autre tranquille exactement deux jours par an en septembre. Nos anniversaires tombent à quelques jours d'intervalle et cela nous permet d'habitude de ne pas gâcher la fête avec les collègues comme c'est arrivé la première année où on s'est connu. Cette année, il est resté à peine une demie heure pour le mien pour une raison famillial concernant son plus jeune frère d'après Beth Anne, donc, il n'a pas eu beaucoup d'effort à faire de son côté. J'avais donc plus ou moins relégué notre trêve bisannuel au fond de mon esprit. Pour autant, je ne me sens pas le droit de l'enterrer complètement. Merde !
Je souris. Un sourire factice évidemment.
-c'est vrai.
Avant qu'il ne savoure sa victoire, je penche légèrement la tête sur le côté pour m'adresser à Tom qui est occupé à regarder Marj concocter les boissons.
-à une prochaine fois.
J'attends quelques secondes le temps qu'il me jette un regard en retour pour rajouter à l'énervement de son frère, mais ce dernier vient se planter entre nous. Ses yeux vert jaune lancent des éclairs.
-non !
Son regard intense me coupe le souffle et sa voix m'envoie des frissons le long du dos. Ça me déstabilise. Pour cacher mon trouble, je baisse les yeux vers la fille.
-salut, petite.
Sans attendre de réaction de sa part à ma vague insulte, je disparais. Tant pis pour mon verre.
Je rejoins la piste de danse alors que mon coeur bat à mille à l'heure. Ça n'a aucun sens.
J'essaye d'oublier au rythme de la musique. Il n'y a qu'elle qui arrive à me transporter loin de lui ces derniers mois. Pendant plusieurs minutes, cela fonctionne. Je me mets même à danser avec Roxanne, une des danseuses, le temps d'un tube, puis elle s'éloigne en titubant un peu. Inquiet, j'essaye de la suivre, mais plusieurs personnes m'empêchent plus ou moins d'avancer. Heureusement, je croise le regard de Beth Anne un peu plus loin et je lui montre Roxanne. Elle me fait aussitôt signe qu'elle s'en occupe et contourne un couple enlacé pour la rattraper.
J'hésite entre les suivre ou partir, quand je croise le regard d'un des danseurs que Beth Anne à laissé derrière elle en partant. Beckett me fixe avec toujours la même rage que tout à l'heure. Je lui souris et il fronce les sourcils comme si je venais de l'insulter. Je ne peux pas m'empêcher de rire et je sens qu'il bouillonne.
Pour autant, comme c'est son anniversaire, jour de trêve - et oui ! -, je fais demi-tour et sors de la piste. J'ai encore le sourire aux lèvres alors que je me dirige vers les toilettes. Je m'apprête à toucher la poignée de la porte, quand une main s'agrippe soudain sur mon épaule gauche et me tire en arrière. Je me retrouve plaqué contre le mur. Beckett, car c'est lui évidemment, me relâche, mais bloque le passage. Il est toujours furieux.
-ça t'amuse !
-on peut dire ça.
-je t'interdis de t'approcher de mon frère !
-je m'approche de qui je veux et il est majeur il me semble.
-ne fais pas semblant de t'intéresser à lui ! Je sais très bien que tu ne fais ça que pour m'emmerder !
-mon monde ne tourne pas autour de toi Cobalt !
Il commence à m'énerver.
-si je veux sortir avec ton frère je le ferais !
-non !
-si ! Et si je veux le baiser, aussi !
-tu n'es qu'un petit connard !
Il pause une main sur le mur, au-dessus de la tête. On est si proche.
-et toi tu n'es qu'un gros con !
On s'insulte, mais je n'essaye pas de prendre mes distances. Au contraire, je me laisse emporter par sa proximité. Son corps agit sur moi comme un aimant.
-parce que tu es riche et célèbre, tu crois que le monde dois se plier à ta volonté !
-je n'ai jamais rien entendu de plus stupide de toute ma vie !
-c'est toi qui est stupide !
-et laisse mon frère en-dehors de ça !
J'ai envie de le faire taire en lui dévorant la bouche. Ses yeux sont de plus en plus sombres. C'est comme si lui aussi...
- ah ! Vous êtes là.
Beckett fait brusquement un pas en arrière. L'atmosphère se fissure. Beth Anne surgit auprès de nous. Elle a l'air inquiète.
-je n'arrive pas à trouver Roxanne.
