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Mercredi, 7h32. La clochette au-dessus de la porte de Beanie’s sonne quand Daichi entre. Le tintement aigu résonne dans la salle bondée, et est rapidement englouti par le brouhaha causé par la longue file qui part de la caisse. Daichi se rajoute à la queue, son regard fixé devant lui pour se distraire de la quantité de gens qui se trouvent dans le café. La plupart ne restent pas, mais il est quand même mal à l’aise ; il ne veut pas qu’on le touche, même accidentellement.
Le jeune homme soupire pour se calmer, et tire le col de son manteau pour qu’il couvre le bas de son visage comme si ça allait le cacher de la vue des autres clients. Malheureusement, il fait 1m90, alors quiconque qui n’est pas trop préoccupé par la récupération de sa boisson le remarque aisément. Et heureusement, tout le monde est bien trop occupé à commander et discuter pour qu’on lui adresse plus qu’un regard désintéressé.
Quant à Daichi, il se concentre sur la chevelure vert pâle qui se déplace derrière le comptoir. Pendant ces deux mois à venir ici tous les jours, il a commencé à associer la couleur verte avec l’apaisement… C’est étrange. Personne n’a jamais provoqué ce genre d’émotions chez lui. Il n’a pas le temps d’y réfléchir pendant longtemps, parce que l’homme qui occupe ses pensées se retourne subitement et rencontre son regard. Le changement est instantané : son visage s’illumine, et il salue Daichi d’un signe de la main. Daichi lui rend le signe timidement.
Il atteint le comptoir à 7h45. Mais étant donné que l’horloge du café est en avance d’une minute, il est en réalité 7h44. Le barista aux cheveux verts, ‘Hiroshi’ comme l’indique son badge, l'accueille avec un sourire tellement éclatant qu’il pourrait remplacer le soleil.
“Bonjour, Daichi! Je te sers la même chose que d’habitude?” Il s’exclame. Il n’a même pas besoin de demander, car Daichi commande tous les jours la même chose. Mais il le fait quand même à chaque fois, car c’est le seul brin de conversation qu’il peut avoir avec le beau jeune homme à cette heure-ci, alors que les clients affluent. Il a pu glaner quelques informations sur sa vie privée, comme son métier ou encore son âge… Mais il n’en peut plus! Il veut avoir une vraie discussion avec Daichi! Si seulement il pouvait y avoir moins de monde… Au hochement de tête de l’homme en face de lui, le sourire d’Hiroshi s’élargit, et il se met aussitôt à préparer sa commande.
“I’ll bring it right up!” Il répond en chantant. Immédiatement, ses deux collègues l’accompagnent en canon avant de fredonner un air qui s’ajoute très bien à la voix mélodieuse d’Hiroshi. C’est ça, la spécificité de Beanie’s : les baristas chantent, et jouent même des petites pièces. Beanie’s est un café théâtral, et c’est ça qui en fait un lieu extrêmement populaire. Les clients qui font la queue ne peuvent s’empêcher d’applaudir.
Quand Hiroshi se tourne de nouveau vers Daichi pour lui donner sa boisson — un café bien serré, sans une once de sucre — il constate que ce dernier n’a pas changé d’expression. Il n’a même pas applaudi. Le barista n’est pas surpris, car Daichi lui avait déjà dit qu’il n’aime pas les comédies musicales, mais il est quand même légèrement déçu. Il tend son café au jeune homme avec un petit “Voilà!”, et récupère l’argent qui avait préalablement été posé sur le comptoir. Hiroshi ne peut s’empêcher de soupirer intérieurement : encore une fois, il a servi Daichi, et encore une fois, il n’a pas eu l'occasion de plus discuter avec lui. Quel désastre…
“ Merci. ” Lui répond d’abord Daichi. Puis, comme s'il avait lu derrière la façade joyeuse d’Hiroshi, il ajoute: “... Tu as une très belle voix. ”, avant de s’en aller. Le barista le regarde bouche-bée pendant qu’il boit son café, jette le gobelet vide à la poubelle, et quitte les lieux à 7h51 pour continuer sa journée. Daichi, le client dont il est amoureux depuis deux mois maintenant et qui est toujours inexpressif… vient de le complimenter?!
Le soir même, Hiroshi passe plusieurs minutes à piétiner d’excitation dans sa chambre, tandis que Daichi se plonge dans son travail pour éviter de réfléchir à pourquoi il a dit ça.
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Jeudi, 7h33. Quand Daichi pousse la porte du Beanie’s ce matin, ses pas sont légèrement moins décidés que d’habitude. La file est bien moins longue que d’habitude, mais ça ne le rassure pas. Il a besoin de plus de temps avant d'interagir avec Hiroshi, parce qu’il a peur de dire de nouveau quelque chose d’inhabituel venant de sa part. Malheureusement pour lui, il se retrouve rapidement devant le comptoir. Et heureusement pour le barista, il n’y a personne derrière Daichi.
Hiroshi sourit à pleines dents quand Daichi arrive devant lui, un air satisfait inscrit sur son expression. “Bonjour!” Il l’accueille, enthousiasmé. “What do you want, Daichi?” Il chante, accompagné par une petite mélodie de ses collègues, et se penche en avant pour capter sa réaction.
Et le jeune homme a exactement la réaction qu’Hiroshi attendait. Il reste planté là, sans aucun changement dans son expression. Il répond juste avec un simple : “ Un café serré. Sans rien d’autre. Comme d’habitude. ” Il est juste légèrement confus que le barista lui demande de cette façon, mais c’est un café théâtral après tout… C’est normal qu’il chante.
Il y a un petit silence pendant lequel Hiroshi semble surpris par les paroles de Daichi, avant qu’il ne rigole doucement et se tourne pour préparer sa commande habituelle en fredonnant. Il ne voit pas l’expression de Daichi se colorer d’encore plus de confusion, mais il l’imagine et rigole à cette image. Quand Hiroshi tend son café à Daichi, ce dernier hésite un instant, son regard se posant sur le gobelet avant de retourner sur le barista, puis il tend la main pour récupérer sa boisson.
Sauf que le jeune homme aux cheveux verts l’éloigne avant qu’il puisse l’attraper, le fixant avec un regard amusé et fier. “Tes réactions sont vraiment marrantes.”
Alors là. Daichi ne s’attendait pas à ce qu’Hiroshi lui dise ça, surtout après l’interaction plus qu’étrange qu’ils viennent d’avoir. Heureusement, cela ne dure que quelques instants, car le barista sait très bien que son client préféré ne survit que grâce à cette boisson amère. “ C’est bien la première fois qu’on me dit quelque chose comme ça… ” Il marmonne en ouvrant son portefeuille. Il était tellement obnubilé par le comportement d’Hiroshi qu’il n’a pas posé l’argent sur le comptoir à l’avance comme il le fait d’habitude.
“Ah bon?! C’est moi le premier à te trouver drôle? Quel honneur!” S’extasie le barista, un petit rire aux lèvres. Il est accoudé au comptoir de la caisse et regarde Daichi fixement avec un grand sourire. Il constate que sous son regard perçant, le jeune homme dont il est amoureux semble… gêné. Il détourne le regard rapidement et met une main sur sa joue comme s’il voulait sentir sa propre température. C’est une des choses les plus mignonnes qu’Hiroshi ait jamais vue.
“ ...Tu trouves?” Daichi murmure. Hiroshi hoche la tête tellement rapidement qu’elle risque de se décrocher du reste de son corps. C’est son grand moment!
“Oui, bien sûr! On se voit tous les jours depuis deux mois alors c’est un honneur d’apprendre que je suis le premier à te qualifier de quelque chose, d’ailleurs en parlant de premier — la transition est bizarre je sais — mais je me demandais si tu voudrais bien qu’on—” La clochette au-dessus de la porte de Beanie’s tinte pour annoncer l’arrivée d’un nouveau client. Daichi choisit ce moment-là pour s'éclipser, constatant qu’il est l’heure pour lui de partir et de rejoindre son lieu de travail. Il remercie quand même Hiroshi avant de lui tourner le dos, comme pour cacher son embarras quand il ajoute : “ À demain. ”
Hiroshi est déçu et frustré de ne pas avoir pu proposer un rendez-vous à celui qu’il aime, mais est empli d’espoir à l’idée de le revoir demain. Daichi quitte le Beanie’s à 8h01, et arrive sur son lieu de travail à 8h06.
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Les trois jours qui suivent, le café est tellement bondé qu’Hiroshi ne peut même pas dire un seul mot à Daichi autre que ‘bonjour’. En plus, il a l’impression que Daichi l’évite, alors il se sent encore plus déçu que d’habitude. Plus le temps passe, et plus il se dit que c’est un mauvais tour joué par les dieux pour le faire souffrir. Mais il ne va pas désespérer pour autant! Il n’a qu’à lui proposer un rendez-vous à la prochaine occasion qui se présente!
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Lundi, 7h32. La file d’attente du Beanie’s semble interminable quand Daichi la rejoint. Malgré l’envie grandissante de s’isoler, il se rassure en pensant à la couleur verte. A Hiroshi. …C’est vrai qu’en ce moment, il pense beaucoup à Hiroshi. Et il a fait et dit des choses étranges en présence d’Hiroshi. Et le pire, c’est que ça ne lui déplait pas vraiment. Il aime voir Hiroshi sourire et l’entendre rigoler… Il a l’impression de découvrir de nouvelles sensations depuis qu’il le côtoie. C’est agréable… Mais ça le perturbe, aussi.
Il réfléchit à ses sentiments et à tout ce qui aurait pu les causer pendant qu’il attend, et quand il atteint le comptoir, il se reconcentre sur la réalité pour voir… quelqu’un qui n’est pas Hiroshi. A la place du beau jeune homme à la chevelure vert pâle, il y a une de ses collègues. Elle lui dit bonjour, lui demande les platitudes habituelles, mais Daichi ne répond pas. Il regarde autour de lui, à la recherche du jeune barista avec qui il a l’habitude de converser tous les jours… Mais il ne le voit nulle part.
“... Où est Hiroshi? ” Il y a une longue queue derrière lui, mais il n’est pas pressé de commander. Il veut savoir où est Hiroshi. Il n’y a qu’Hiroshi qui connaît sa commande par cœur. Il ne veut pas être servi par quelqu’un d’autre qu’Hiroshi.
“Ah, euh… Il ne vous a pas dit? Il est parti rendre visite à sa famille pendant quelques jours.” Daichi reste planté là pendant quelques secondes qui semblent très, très longues, avant de quitter la file et de sortir du café.
Il passe toute la journée avec une boule au ventre, et n’arrive pas à se concentrer sur son travail. Son collègue médecin légiste lui a même dit que s’il ne se sentait pas bien, ça ne servait à rien qu’il vienne pour être inutile—
Il ne comprend pas ce qui lui arrive, pourquoi il a un poids étrange au milieu du torse à l’idée qu’Hiroshi soit parti sans un mot… Mais après tout, ils ne se parlent pas beaucoup au café, et même en comptant les quelques fois où ils ont discuté, ça ne fait pas d’eux des amis… Cette pensée ne fait qu’alourdir la gêne qu’il ressent dans son thorax. Il doit trouver un moyen d’y remédier.
Daichi retourne au Beanie’s à 17h57 après sa journée de travail. Il veut juste savoir quand Hiroshi va revenir. Ça le rassurerait sûrement. Il sort du Beanie’s à 18h10, avec un café noir bien serré dans une main, et le numéro de téléphone d’Hiroshi dans l’autre.
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Mercredi, vers 18h. Hiroshi quitte le Beanie’s. Certes, les deux jours et demi de pause lui ont fait le plus grand bien, mais il est obligé de travailler l’après-midi pour rattraper les heures qu’il a manquées. Ce qui veut dire qu’il ne va pas voir Daichi avant samedi. Le soupir qui quitte sa bouche est rempli de toute la fatigue qu’il a accumulée. Daichi lui a manqué… Si seulement les deux prochains jours pouvaient passer à la vitesse de la lumière.
“...Bonsoir, Hiroshi.” Il sursaute en entendant une voix familière, et fait rapidement volte-face pour se retrouver nez-à-nez avec l’homme qui lui est cher. Immédiatement, son visage traverse tout un mélange d’émotions : la surprise, la joie, l’embarras, pour finalement s’arrêter sur l’excitation.
“Daichi! Qu’est-ce que tu fais ici?! Enfin, ne te méprends pas, je suis très content que tu sois là, c’est juste que tu ne viens jamais au café l’après-midi parce que tu ne sais jamais quand tu finis—” Hiroshi commence à parler assez vite, son plaisir de revoir Daichi passant au-dessus de toute formalité de discussion. Puis, il se rappelle qu’il devrait peut-être se calmer, et il s’arrête avant de reprendre plus doucement. “Désolé, j’ai un peu trop d’énergie même en fin de journée, ehe.”
Daichi secoue la tête. “...Ce n’est pas grave. …En fait, je suis venu parce que… Tu, euh… Enfin, non, je… Euh… “ Il bégaye et bute sur chacun de ses mots pendant qu’Hiroshi l’écoute patiemment. Mais quand le barista comprend qu’il ne va pas s’en sortir, il met une main sur son bras doucement et lui sourit avec toute la gentillesse du monde. “Dis-moi ce que tu penses. Je suis tout ouïe.”
Daichi se râcle la gorge, les yeux fixés sur la main d’Hiroshi sur son bras. Le contact est assez… rassurant. Peut-être que s’il parle de ses sentiments au jeune homme, il arrivera à leur trouver un sens. “...Je suis venu te voir. Parce que tu… Tu m’as manqué.” Il détourne le regard en sentant son visage chauffer. Il n’y a qu’avec Hiroshi qu’il ressent des choses pareilles.
“...Tu m’as aussi manqué, Daichi.” Murmure Hiroshi. Lentement, très lentement, sa main descend le long du bras de l’homme en face de lui pour atteindre sa main et la tenir assez faiblement qu’il peut se retirer de l’étreinte s’il le veut. Sauf que Daichi ne veut pas lâcher la main d’Hiroshi. Au contraire, il veut la serrer plus fort, et c’est ce qu’il fait, même si c’est étrange.
Le jeune barista rigole, puis réunit son courage à deux mains. “Sooo… Puisqu’on s’est tous les deux manqués, est-ce que ça te dirait qu’on rattrape le temps perdu en allant quelque part. Ce soir ou à un autre moment! Je ne veux pas te presser.” Daichi réfléchit à la proposition pendant quelques secondes, avant d’acquiescer. Son thorax est moins lourd, et son cœur semble moins serré qu’auparavant. “...Avec plaisir.” Il sourit, et Hiroshi a l’impression qu’il va imploser sur place. Daichi est tellement beau quand il sourit!!! Mais il ne veut pas lui faire peur alors qu’il vient juste d’accepter le rendez-vous, alors il ne dit rien et garde ses sentiments pour lui. Pour l’instant.
“Mais je ne peux pas venir avec toi ce soir.” Le cœur d’Hiroshi s’arrête net. Cet ascenseur émotionnel est un peu trop violent pour lui, et ça doit se voir sur son visage, car Daichi continue aussitôt. “J’ai du travail… Mais je t’enverrai un message pour te dire quels jours je suis libre.” Le cœur d’Hiroshi repart à pleine vitesse. Il va vraiment aller à un rendez-vous avec l’homme qu’il aime!! Il est tellement content qu’il ne se demande pas comment Daichi a eu son numéro. Il préfère s’élancer sur la pointe des pieds pour mettre un bisou sur la joue du plus grand, avant de s’en aller innocemment en sautillant. “It’s a date, then!”
Il est 18h15, et Hiroshi rentre chez lui en imaginant déjà ce qu’il va porter à son rendez-vous. Daichi, quant à lui, reste figé sur place jusqu’à 18h21, le visage brûlant et le cœur battant à toute vitesse. Il a enfin compris. Il est amoureux.
