Work Text:
Miroir
Disclaimers : seul le pirate n’est pas à moi.
Chronologie : à considérer comme un pendant de « Faux-fuyants ». Ça peut se dérouler juste après, ou bien beaucoup plus tard.
—
« La prochaine fois, il faudra qu’on s’organise mieux. »
Sérhà ne parvenait pas à sortir la phrase de sa tête. Elle se souvenait à quelle occasion Harlock l’avait prononcée. Des mots jetés en l’air. Rien qui ne soit destiné à être pris au sérieux.
« La prochaine fois, il faudra qu’on s’organise mieux. »
Ni lui ni elle n’envisageaient de prochaine fois.
— Fin d’alerte. Restructuration du système racinaire en cours.
Les corolles phoniques pâlirent, virant du rouge carmin de l’alerte maximale à un orange rosé. Les trilles affolés qui couraient le long des nervures du phytorevêtement protecteur des coursives diminuèrent en intensité, et l’atmosphère perdit aussitôt son caractère… oppressant.
Sérhà stoppa net au moment où elle formulait cette pensée, figée par la sidération. Depuis quand s’était-elle mise à considérer les émanations mentales de ses sœurs comme « oppressantes » ? s’effara-t-elle.
Elle fit jouer ses doigts le long de la pointe de son oreille, repoussant en arrière ses cheveux trop courts aux terminaisons psychiques brisées. Sa télépathie atrophiée n’était plus que l’ombre de ce qu’elle avait été, rendant par contraste les perceptions qu’il lui restait étonnamment persistantes. Elle s’y habituait. Plus ou moins.
« La prochaine fois… »
Elle grimaça. Harlock occupait ses pensées, et le fantôme de son esprit refusait de retourner dans les limbes de l’astral. C’était d’ailleurs sûrement lui qui trouvait l’endroit oppressant, s’agaça-t-elle.
— Neutralisation effective. Processus d’assimilation amorcé.
Sérhà se tendit. Soudain, les ramifications de la sylve enserraient ses membres, des vrilles se glissaient sous ses vêtements, des radicelles cherchaient à pénétrer ses chairs… Elle tressaillit. Le danger la cernait, et ces sensations n’étaient pas les siennes, elle en était certaine. Elles étaient trop précises pour être fictives, trop nettes pour des souvenirs. Trop présentes.
Harlock…
Une équipe de soigneuses la bouscula.
— L’étage de recyclage a été éventré ! criait l’une d’elle. Il faut prévoir des greffons !
Sérhà les regarda s’éloigner avec l’impression désagréable d’être étrangère à la scène.
Elle sursauta quand une main se posa sur son épaule.
— Kapene ? Est-ce que tout va bien ?
La présence de son second lui remit les idées en place. Loönya et elle avaient temporairement quitté le Hau Maiangi pour une mission d’expertise militaire. Les implantations de colonies étaient rares, et les sylves en migration des trésors à protéger – même si les immenses structures pyramidales, conçues pour des voyages interstellaires, s’avéraient en réalité de véritables forteresses volantes.
Sérhà avait occupé la majeure partie de ses journées à contrôler le bon fonctionnement des défenses ainsi qu’à planifier, replanifier et re-replanifier les patrouilles de surveillance sur l’avant de la trajectoire prévue. Un vaisseau-monde comme celui-ci passait difficilement inaperçu et attirait inévitablement la curiosité… voire les convoitises.
Quelques fouineurs avaient été poliment éconduits, puis la sylve avait été attaquée. Enfin… non. La sylve avait été approchée d’un peu trop près par un aéronef isolé qui avait réussi à tromper les radars. Et elle s’était défendue.
L’engin inconnu s’était écrasé sur la coque après avoir été happé par une liane préhensile.
Sérhà se força à l’impassibilité. L’engin inconnu ne lui était en réalité pas si inconnu.
— A-t-on eu une identification précise de l’intrus ? demanda-t-elle.
Loönya esquissa un demi-sourire.
— Les bases de données de la sylve ne sont pas très fournies en informations exogènes, kapene. Le cas échéant, cela ne t’aurait de toute façon rien appris, n’est-ce pas ?
Non en effet. Sérhà pinça les lèvres. Elle ne parvenait pas – plus – à déchiffrer les harmoniques mentales de Loönya. Elle savait que son second lui reprochait ses « faiblesses » avec Harlock. Elle ignorait jusqu’à quel point, si des rapports avaient été émis, si des commérages avaient lieu dans son dos. Peut-être. Sûrement.
— Les spacewolfs ne sont pas uniques en leur genre, lâcha-t-elle à contrecœur. Il existe peut-être une classe d’appareils similaires avec laquelle ils peuvent être confondus.
Loönya ne s’était pas départie de son expression mi-amusée, mi-résignée.
— Je pensais plutôt à l’identification du pilote, kapene.
Silence.
Harlock…
Sérhà se détourna.
— Je… ne sais pas, mentit-elle.
— C’est ce que tu dis toujours quand Harlock est dans les parages, rétorqua Loönya.
Silence encore.
— Je ne sais pas, répéta Sérhà.
— Bien sûr que si, kapene.
Sérhà se crispa lorsque Loönya lui saisit la main. Quand avait-elle commencé à se méfier de ses sœurs ? se demanda-t-elle. Loönya serra sa main plus fort. Quand avait-elle cessé de les comprendre ? Loönya l’entraîna. Biotube de transport. Descente. Sérhà leva un sourcil incertain. Loönya haussa les épaules.
— Si tu n’agis pas maintenant tu vas le regretter, kapene.
Son second affichait la désinvolture. Sérhà y chercha par en dessous les reproches auxquels elle s’attendait.
Elle ne les trouva pas.
Elle se refusa à demander un éclaircissement à haute voix.
— J’ai entendu des soigneuses évoquer l’étage de recyclage, dit-elle.
— C’est pour ça qu’il ne faut pas traîner, kapene.
Les mots de Loönya étaient enveloppés de brouillard. Sérhà acquiesça machinalement. Elle se sentait faible, comme drainée de toute énergie.
Harlock…
Elle frissonna. L’étage de recyclage n’appartenait pas aux zones les plus agréables de la sylve. Bien qu’il soit majoritairement de nature organique, le vaisseau-monde possédait pour se mouvoir seize moteurs bien mécaniques, lesquels nécessitaient du carburant pour fonctionner. Une tranche horizontale entière de la gigantesque pyramide était en conséquence consacrée à sa production. Les cuves de décantation y côtoyaient les bonbonnes de fermentation, et malgré le passage régulier d’équipes de maintenance, les mousses et les lichens envahissaient chaque paroi. La chaleur moite portait des odeurs d’algues en décomposition et des relents de sulfure d’hydrogène.
L’atmosphère n’était pas « respirable » au sens humain du terme. Pour Loönya et elle, cela relevait tout au plus d’un léger inconfort. Pour Harlock… Mais il pilotait toujours son spacewolf en scaphandre autonome, non ?
— L’impact a eu lieu sur Toru, dit Loönya.
La troisième face. Sérhà se demanda si son second avait préparé l’expédition avant de venir la trouver, si elle s’était douté de la tournure que prendraient les événements avant même que le spacewolf ne s’encastre dans la coque externe de la sylve. Loönya gratifia sa question muette d’un reniflement sarcastique.
— J’ai appris à reconnaître quand le pirate te perturbe, kapene. Ça fait plusieurs jours que l’Arcadia navigue dans les parages.
Oh. Elle était donc transparente à ce point ?
— Les autres n’ont rien remarqué, ajouta Loönya.
La phrase ne la rassurait pas vraiment.
La dernière section de la face Toru était condamnée. Face au sas d’accès, Loönya se dressa sur la pointe des pieds pour atteindre le vasistas d’observation, fit la moue, puis se tourna vers elle.
— C’est ouvert au vide, kapene. Si on entre, il faut être sûre qu’« il » est à l’intérieur.
Sérhà balança son poids d’une jambe à l’autre. Elle sentait la présence d’Harlock, c’était très net à présent, mais quant à le localiser…
— J’ai des flashs d’assimilation, répondit-elle. Il est sorti ou a été extrait de son appareil.
— Un humain, c’est plus facile à recycler qu’un spacewolf, marmonna Loönya.
Elle entortilla une mèche de cheveux autour de son index.
— La production a dû être stoppée pour faciliter la régénération… S’il est en phase d’assimilation, alors je ne pense pas qu’il soit là-dedans. On va faire le tour.
Plus facile à dire qu’à faire. Leur progression était ralentie par l’entrelacs de racines enchevêtrées qui venaient puiser les nutriments dans les bacs à composts pour irriguer les étages supérieurs, ou qui réorientaient le phytocarburant vers les moteurs via de larges canalisations translucides.
— Tu ne peux pas le contacter en astral ? reprit Loönya après plusieurs minutes de contorsions entre des lianes gluantes d’huile.
— Non. Quand on est hors de vue, c’est toujours lui qui initie. Moi je ne… suis plus capable de plonger seule.
Elle s’interrompit. Elle n’évoquait jamais ses infirmités mentales en public, ça aurait été inconvenant, mais elle ne se leurrait pas non plus : ses cheveux la trahissaient plus sûrement que des mots.
Loönya la frôla. Des trilles apaisants l’enveloppèrent.
— Nos psyméds peuvent te poser un implant, tu sais…
Elle savait. Une prothèse bio-mécanique qui « compensait les défaillances », en quelque sorte. Elle ne s’y était pas résolue. Elle doutait d’y parvenir un jour.
— C’est contre nature, rejeta-t-elle.
Loönya n’insista pas. Ce n’était pas la première fois qu’elle abordait le sujet. Ce ne serait pas la dernière fois non plus.
— Les unités de compostage sont immenses, grogna Loönya en revenant à leur préoccupation première. S’il a été entraîné par là, on en a pour des jours.
Sérhà se raidit. Le processus d’assimilation était rapide et efficace – et il n’était pas conçu pour vérifier si la matière organique qu’il consommait était vivante ou non. Elles n’avaient pas « des jours ».
Harlock…
Il ne répondait pas et elle ne parvenait pas à l’atteindre, et c’était effrayant.
— Harlock, murmura-t-elle.
Loönya la regarda d’un air dépité.
— Ce n’est pas comme ça qu’il va t’entendre, kapene.
Hésitation. Réticence. Hésitation. Loönya avait des principes. La communication astrale avec un humain n’en faisait pas partie.
— Kapene. Je peux te servir d’appui pour une plongée astrale. Trouve-le.
Sérhà en manqua une respiration. La proposition était inconcevable, à rebours de l’éducation sylvidre, aux frontières de l’impolitesse télépathique. Loönya ne cilla pas.
— L’influence néfaste de ton pirate finit par me toucher également, tu vois…
Loönya avait des qualités. La loyauté, notamment.
Sérhà ne pouvait pas refuser. Elle ferma les yeux, accepta le pont mental tendu entre elles, s’y ancra, s’élança. Trouve-le.
Les harmoniques d’Harlock étaient très faciles à discerner dans l’astral. Il était inconscient, donc moins expansif, mais son esprit répandait autour de lui des volutes de chaos que Sérhà auraient reconnues entre mille.
Elle inspira, se représenta intérieurement la sylve, ouvrit les yeux.
— Là-bas, dit-elle.
Elle dédaigna le quadrillage de canaux barrés de sas filtrants et de décanteurs pour se diriger vers un bassin de triage. Là, les matières organiques étaient récupérées, préparées, puis réorientées vers des bacs de compost.
Sérhà retint un tremblement. La phase de préparation précédait l’assimilation et impliquait des lierres à croissance rapide qui se chargeaient de la première décomposition. Elle n’avait pas perçu la mort, se répéta-t-elle. Harlock était quelque part dans ce fouillis végétal. Et il était encore vivant.
— Kapene, intervint Loönya.
Son second lui désignait une excroissance récente bourgeonnant de jeunes pousses. Sérhà se glaça.
— Aide-moi !
Elle commença aussitôt à arracher de larges poignées de tiges rampantes, au mépris de tout respect de la sylve. Loönya ne protesta pas. Quelques secondes plus tard, elle lui prêtait main forte.
Leurs efforts combinés dégagèrent une tignasse châtain familière.
Harlock.
Il était inconscient. Il était vivant. Sérhà était incapable de réagir.
Loönya s’avéra heureusement en mesure de réfléchir pour deux.
— Il lui faut une psyméd, décréta-t-elle. Pour autant que je m’y connaisse en genoux humains, ce n’est pas dans ce sens-là que ça se plie.
Sérhà opina sans mot dire. Une boule dans son ventre refusait de partir, et elle craignait que sa voix ne se brise si elle ouvrait la bouche.
Elles utilisèrent un tapis de racines entrecroisées comme brancard. Harlock gémit lorsqu’elles le déplacèrent. Il ne reprit pas conscience.
— Je ne pensais pas que c’était aussi lourd, un humain ! râla Loönya.
Quant à la psyméd, elle fut loin d’être ravie.
— Sérieusement ? Kapene, je suis médecin, pas vétérinaire ! Que voulez-vous que j’en fasse ?
Loönya balaya les objections avec un dédain palpable.
— Donnez-lui un antipoison pour inhiber les effets de l’assimilation et mettez-lui une attelle, on s’occupera du reste.
La psyméd était peu convaincue. Elle obtempéra tout de même.
— Je dois pouvoir reparamétrer un caisson de régén’. Passez le prendre au prochain cycle.
Sérhà regagna son cocon de repos l’esprit toujours agité. Si la psyméd changeait d’avis, si les nettoyeuses renvoyaient Harlock à l’étage de recyclage, si Harlock ne se réveillait jamais…
La nuit, elle fut happée par l’arbre. Ce n’était pas le sien. Elle ignorait comment Harlock s’y prenait.
— Ça me fait plaisir de te voir, hangareka.
Elle adopta l’impassibilité, comme d’habitude.
Cela lui en coûtait, comme d’habitude.
Elle nota avec un pincement d’angoisse que le célèbre capitaine pirate semblait confus, comme s’il peinait à comprendre où il se trouvait. Ce n’était pas nouveau – en astral, l’esprit d’Harlock fonctionnait sur plusieurs plans, le plus souvent à son insu – ; c’était néanmoins beaucoup plus marqué que lors des dernières fois où ils s’étaient croisés en ces lieux.
— Quelque chose… m’a dévoré, articula-t-il avec peine.
C’était une assez bonne description de ce qu’il avait vécu, oui… Un début d’assimilation n’était pas une expérience plaisante. En sus, avec sa sensibilité psychique erratique il avait dû également effleurer l’esprit de la sylve, une expérience que Sérhà estimait au moins aussi horrible qu’une prédigestion par injection de sucs.
— On t’a extrait à temps, répondit-elle.
Il leva un sourcil.
— On ?
— Loönya et moi. Mon second, précisa-t-elle.
Harlock avança de quelques pas. Il ne marchait pas tout à fait sur le sol.
Il expira longuement.
— Quelque chose est toujours en train de me dévorer.
Sérhà secoua la tête. L’illusion de ses cheveux longs ondula derrière elle, réveillant des sensations familières. Elle s’y accrocha. Elles disparurent en filaments douloureux. Elle se résigna.
Les mèches coupées ne repousseraient jamais. C’était ainsi.
— Non, trancha-t-elle. La psyméd t’a placé en régén’. Tes perceptions sont restées bloquées sur des souvenirs.
Il plongea son regard dans le sien, avec cette intensité pénétrante qui n’appartenait qu’à lui. Comme à chaque fois, Sérhà avait l’impression d’être au bord d’un abîme.
Comme à chaque fois, elle se demanda ce qui lui arriverait si elle s’y laissait tomber.
— Je ne… me souviens pas, dit-il.
— Tu étais inconscient.
Il ne renchérit pas. Sa fatigue amplifiait sa désorientation et désynchronisait leur communion astrale.
L’arbre se délita. Fut un temps où elle aurait tenu seule une illusion bien plus complexe, regretta-t-elle.
Sa nostalgie se délita avec l’arbre.
L’esprit d’Harlock s’effaça par strates. Sommeil profond.
Elle aurait dû partir. Elle ne put se résoudre à briser elle-même le fil ténu qui demeurait entre eux.
Elle le veilla jusqu’au bout du cycle.
Le lien se rompit au matin.
Sérhà ouvrit les yeux dans une salle de repos vide. Loönya lui avait laissé un message enregistré. « Kapene, les sondes ont détecté la présence possible de l’Arcadia en limite de portée des alizés. Je les ai placés en alerte immédiate, et je fais mon rapport au Cœur pour que nous renforcions les défenses rapprochées. » Il y avait beaucoup d’informations dans ces quelques mots, et un sous-texte assez limpide quand on y réfléchissait : Loönya s’était 1) éloignée, 2) en s’assurant que des chasseurs puissent décoller immédiatement, 3) avec une portée suffisante pour rejoindre l’Arcadia.
Harlock était réveillé quand elle le rejoignit.
— J’ai des cultures à vérifier au labo, annonça aussitôt la psyméd.
Loönya avait passé des consignes, de toute évidence. Limpide.
Elle était seule avec « son » pirate. Quoi qu’elles en pensent, ses sœurs ne feraient pas obstacle.
— Je suis étonnée que tu ne sois pas en train de ramper pour t’enfuir, hangareka.
Harlock l’accueillit d’un sourire.
— Je suis coincé, répondit-il en montrant d’un signe du menton les deux plots de régén’ qui enchâssaient son genou.
Il détourna les yeux quand elle lui rendit son sourire.
— Je ne voulais pas t’apporter d’ennuis, ajouta-t-il dans un souffle.
— C’est gentil.
Sérhà aurait voulu lui parler des heures durant. Lui aussi, sans aucun doute.
— Tu sauras marcher ?
— Boiter, oui. Où est-ce que tu m’emmènes ?
Elle lui tendit le bras pour l’aider à se lever. Il s’appuya sur elle lorsqu’il fut debout.
La grimace de douleur qui tordit ses traits n’échappa à aucun d’eux. Il la réprima. Elle l’ignora.
— Ton vaisseau n’est pas loin. Je vais te servir de taxi.
Il ne dit rien tandis qu’ils avançaient dans les coursives. Il serrait les dents, concentré sur sa marche. Elle serrait sa main. Un peu. Pas trop. Elle avait envie de lui expliquer chaque pièce qu’ils traversaient, de lui détailler les merveilles de technologie végétale qui animaient la sylve.
Elle s’abstint.
Elle parvint aux alizés sans qu’ils n’aient croisé personne.
Elle avait l’impression que la sylve savait. C’était sûrement le cas.
— Il y a une radio compatible avec les fréquences de l’Arcadia, sur ton coucou ? réagit enfin Harlock. Mes gars tirent à vue sur ce type d’appareil, en général.
— Bien sûr.
L’alizé était d’un gabarit légèrement inférieur à un spacewolf. Y faire rentrer un pirate boiteux était un challenge, mais Sérhà s’y acquitta au prix d’une flopée de jurons et de quelques grognements de douleur dudit pirate.
— Sérhà au contrôle. Demande l’ouverture des portes pour une patrouille de routine.
Elle s’était exprimé en sylvidre. Harlock ne commenta pas immédiatement, mais une fois qu’elle eut placé l’alizé sur une trajectoire d’éloignement, il dit :
— Tes copines sont au courant que tu n’es pas partie seule pour ta patrouille ?
Elle n’avait jamais su jusqu’à quel point Harlock comprenait le sylvidre. Elle tenait pour acquis qu’il ne le lisait pas, et elle était toujours restée sur l’idée qu’il n’en connaissait que quelques mots utiles – bonjour, merci, jetez vos armes… Ce n’était pas le cas, visiblement.
Elle tiqua. D’autant qu’il lui avait parlé en sylvidre, s’aperçut-elle.
— Depuis quand tu parles ma langue, hangareka ?
Harlock attendit deux longues respirations avant de répondre.
— Depuis que j’en fréquente une d’un peu trop près.
Elle ne trouva rien à répliquer.
Il n’ajouta rien de plus.
L’alizé vola jusqu’à échapper aux intercepteurs de proximité de la sylve. Harlock lui souffla une fréquence, un code, une suite de notes, comme une mélodie perdue. Elle émit une fois.
— Faut que je répète, tu crois ?
— Non, je ne pense pas.
Les minutes s’égrenèrent en silence. Une, deux, cinq… La radio s’anima.
— Ici l’Arcadia… Capitaine, c’est vous ?
Lorsqu’elle posa l’alizé dans le hangar du vaisseau pirate, Sérhà perçut sans peine, malgré ses cheveux courts, une vague mentale de soulagement. Elle venait d’Harlock. Elle venait de son équipage. Elle venait d’elle. Les trilles humains et sylvidres se mêlaient et résonnaient dans l’astral tels un xylophone céleste. Elle doutait que les humains les entendent.
Lorsqu’Harlock sortit du cockpit – aidé par ses hommes, un médecin, une fille –, elle ne le regarda pas, elle n’intervint pas.
Lorsqu’un pirate débraillé lui jeta avec hargne « c’est bon, tu peux te barrer maintenant ! », elle ne protesta pas. La prochaine fois, il faudra qu’on s’organise mieux, songea-t-elle. Le soulagement fit place à la tristesse.
Lorsqu’elle réenclencha les moteurs, elle craignit un instant que l’Arcadia n’ouvre le feu sur elle sitôt après son décollage. Elle était l’ennemie et ils tiraient à vue, Harlock l’avait dit.
Lorsqu’elle s’éloigna, elle ne parvint pas à mettre un mot sur son malaise. Peut-être aurait-elle préféré que l’Arcadia lui tire dessus.
Lorsque la radio s’activa, elle sursauta.
Elle savait qui appelait avant même d’entendre sa voix.
— Harlock pour Sérhà. Navré, l’accueil n’était pas parfait, mais je n’avais pas eu le temps de briefer mes équipes.
Silence. Sérhà sourit. Elle savait qu’il souriait à l’autre bout de la liaison. Elle savait ce qu’il allait dire.
— La prochaine fois…
— … il faudra qu’on s’organise mieux, termina-t-elle.
Elle laissa son regard se perdre dans les étoiles et son sourire s’élargit.
