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Les couleurs primaires

Summary:

Une exploration autour du thème des couleurs en collaboration avec @niennanou et @haynah.
Chaque chapitre se lit indépendamment des autres.

Chapter 1: Bleu

Summary:

Le premier chapitre: Bleu 💙 🩵 par Steadfast_Whisper se déroule dans un univers où Morgane et Karadec vivent et travaillent ensemble. Sans spoilers.

Chapter Text

Le matin, à la maison, c'était toujours un peu comme un numéro de cirque improvisé, mais aujourd'hui, le chapiteau était en feu.

Karadec, agenouillé sur le parquet froid du salon, jonglait avec le pull à moitié enfilé de Léo. Il tentait tant bien que mal de faire sortir les boucles dorées de son fils par le col, une tâche rendue presque impossible par la distraction ambiante. Léo, les yeux brillants de malice, se trémoussait dans tous les sens, tentant désespérément d'échapper à la prise de son père pour mieux observer Chloé, qui s'était lancée dans une danse effrénée avec la boîte de céréales.

“Allez Loulou, il fait très froid aujourd’hui. Mets ton pull,” souffla Karadec dans un soupir, une boucle rebelle de cheveux tombant sur son propre front. Il se sentait ridicule, à supplier un petit bout de chou de 18 mois comme s'il s'agissait d'une négociation avec un criminel. Le petit riait de plus belle, ses joues rondes et roses, totalement indifférent à la mission qui lui était assignée.

D’une main ferme mais douce, Karadec attrapa son fils pour le poser sur le plan de travail de la cuisine. Le petit, soudainement immobilisé, s’arrêta de gigoter et le regarda, les yeux ronds. Karadec prit alors une fausse mine sérieuse de militaire.

“Lieutenant Léo, on écoute son père. Allez, on lève les bras… et hop, vous voilà équipé pour partir en reconnaissance.” 

La tête ébouriffée de son fils passa enfin dans le col de son chandail, un de ces pulls vintage à tête de lapin que Morgane avait déniché dans la fameuse boîte que ses parents leur avaient donnée à Kermolen.

Une fois le pull enfilé, Léo se redressa fièrement, sa petite bouille encadrée par le tissu doux. Karadec ne put s’empêcher de caresser sa joue, si lisse. Les yeux de Léo, d’un bleu profond, similaires à ceux de sa mère en tout point, brillèrent d’un grand sourire. C'était ce bleu unique qu'il connaissait si bien, celui du ciel breton après une averse, d'une intensité à la fois sereine et pleine de vie. Le même regard qui savait si bien lui faire fondre le cœur. Chez Morgane comme chez Léo, il suffisait d'un coup d'œil.

“Tu seras sage avec Laura et l’équipe de la crèche aujourd’hui, hein mon Léo ? Je sais que tu serais mieux avec maman, mais nous avons une grosse enquête aujourd’hui.”

La seconde où Karadec prononça le mot "maman", il vit la mine de son fils se renfrogner. C’était la même moue boudeuse que Morgane arborait dans ses grandes œuvres, celle qui précédait toujours une tempête.

“Veux maman,” souffla Léo, sa lèvre inférieure se mit à trembler et ses yeux se remplirent de larmes. Les séparations étaient difficiles en ce moment, même pour une journée, même pour une heure, même en étant tous dans la même maison. D’après l’éducatrice et les sites web qu’il avait consultés, c’était normal. Mais il s’inquiétait toujours de voir son fils si affecté par son départ ou celui de Morgane - surtout pour des actions aussi banales qu’aller faire les courses au supermarché ou le dépôt à la crèche.

“Mais mon Loulou, tu vas bien t’amuser aujourd’hui, tu vas voir. Et ce soir, on viendra te chercher tous les trois, maman, Chloé et moi. Ça te ferait plaisir, ça, hein ? En parlant de ta sœur, où est-elle par… CHLOÉ, finis tes céréales au lieu de jouer avec la boîte s’il te plaît !”

Léo réinstallé dans sa chaise haute, Chloé enfin attablée, il vérifia l'heure sur sa montre, un tic qui le trahissait chaque matin. 7h45. Déjà.

“Morgane ! On va être en retard !” lança-t-il, la voix un peu trop tendue pour l'heure.

Un tourbillon de cheveux roux et de tissu synthétique déboula dans le salon. Morgane, une chemise à moitié boutonnée sur un top moulant d'un bleu électrique, sa jupe en jean descendant un peu trop bas sur ses hanches, tenait une brosse à dents d'une main, et de l'autre, tentait d’accrocher une boucle d’oreille à son lobe. L'objet, suspendu entre ses doigts, semblait s’animer. C’était une figurine miniature d'un... non, c'était impossible... mais si. Un tyrannosaurus Rex. Elle lui lança un sourire radieux, comme si tout cela était parfaitement normal.

“Oh ça va Adam. On a le temps. J’arrive, j’arrive ! Tu crois que j’ai le temps de mettre un coup de rouge à lèvres ?”, lança-t-elle, un sourire espiègle aux lèvres.

Karadec marqua une pause, les bras croisés, un sourire en coin. Ses lèvres étaient déjà d’un rouge coquelicot sans artifice, et la lumière du matin les rendait encore plus désirables. Il fut soudain saisi de l’envie irrépressible de la saisir par la taille et de l’embrasser passionnément. C'était une impulsion familière, l’une de celles qu’elle provoquait constamment.

Adam Karadec, 51 ans presque toutes ses dents, mais 14 ans d’âge mental face à Morgane Alvaro. Sa Morgane. Sa copine. Non… sa compagne. Le mot avait mis du temps à s'imposer, mais il était le seul qui convenait.

“Attends… avant… tu as un truc là,” dit-il, la saisissant par la taille pour la rapprocher. D’un geste de son pouce, il essuya la tache de dentifrice, encore fraîche, juste au coin de ses lèvres. Sa peau était douce et chaude, et il sentit son cœur s'emballer à ce contact si banal, si intime. Morgane ferma les yeux un instant, savourant le moment.

En retour, elle glissa sa main libre dans ses cheveux. Ses longs doigts s'y enfoncèrent, caressant ses boucles rebelles qu'il avait laissées pousser un peu, sachant qu’elle en raffolait. Ce geste si simple, si tendre, dissipa la tension matinale. Il ne la lâcha pas. Leurs regards se croisèrent, un échange silencieux, plein de sous-entendus, avant que Karadec ne se penche et l'embrasse. Ce n'était pas un baiser volé, mais une évidence, un point de calme au milieu du chaos. Ses lèvres se firent plus pressantes, et la brosse à dents tomba sur la table avec un léger bruit sourd. Morgane répondit à son baiser, sa main s'agrippant à ses cheveux. Le monde s'arrêta.

“Beurk ! C'est dégoûtant !”

La voix de Chloé, mi-amusée, mi-horrifiée, brisa le silence. Karadec et Morgane se séparèrent brusquement, leurs visages encore à quelques centimètres l'un de l'autre. Leurs joues étaient en feu. Léo, dans sa chaise haute, les regardait avec de grands yeux interrogateurs.

Morgane fit une moue, les bras croisés sur sa poitrine.

“Oh, ça va ! On a le droit de s’embrasser” riposta Morgane, les bras croisés sur sa poitrine, un air faussement indigné.

Karadec, cherchant ses mots, sourit à la petite fille. “Tu sais, Chloé, quand deux personnes s'aiment très fort, elles…”

“Beurk beurk beurk !” protesta Chloé, se levant de sa chaise, ses céréales à moitié finies. Pour une petite fille de cinq ans, le baiser était visiblement plus dégoûtant qu'une soupe de légumes. Léo, toujours dans sa chaise haute, ne tarda pas à imiter sa grande sœur, sa petite bouche en cœur formant un “Beuuuuuuurk” sonore qui fit rire ses deux parents.

“Mamaaaaaan, jveux pas être en retard.” conclut Chloé, un air sérieux sur le visage, déjà en mode générale en chef.

Le regard de Karadec se posa sur Morgane. Il haussa les épaules, un sourire amusé aux lèvres.

“Eh bien, tu as entendu la bosse. En mission !”

Morgane, d'un geste sec, jeta sa brosse à dents dans l’évier, s'empara de son sac et de son badge. Pendant ce temps, Karadec attrapa Léo sous son bras, comme un ballon de rugby, arrachant un gloussement joyeux à son fils, et se dirigea vers le couloir. Chloé devançait tout le monde, enfilant ses chaussures avec un sérieux qui contrastait avec l'urgence du moment. Karadec enfila le manteau de son fils, se saisit du petit sac à dos poussin et s’assura que Doudou Lapin était bien à sa place avant de mettre son propre manteau.

“Allez, en voiture, les artistes !” dit Karadec, poussant son petit monde vers la porte

~~~

Le trajet vers la crèche et la maternelle était une autre épreuve olympique, une course contre la montre que Karadec abordait chaque matin avec un mélange d'endurance et de fatalisme. Il tentait de garder un œil sur la route tout en écoutant d’une oreille le récit passionnant mais décousu de Chloé sur le dernier épisode de la Pat’Patrouille, ses mots s'enchaînant comme une mitraillette. De l’autre, il répondait aux “papa, papa, quoi ça ?” incessants de Léo, qui pointait du doigt avec une énergie inépuisable chaque panneau, chaque arbre, chaque voiture croisée. À côté de lui, Morgane avait ouvert le pare-soleil, son visage concentré se reflétant dans le miroir alors qu’elle finissait de se maquiller les yeux. Karadec, du coin de l'œil, ne put s'empêcher de sourire en la voyant aussi méticuleuse sur un détail, alors que le chaos l’entourait, entre le bruit de la radio et les discussions des enfants.

Ils s'arrêtèrent à un feu rouge. La voiture d’à côté, moteur vrombissant, semblait vouloir participer à la course contre la montre de Karadec. C'est à cet instant-là, au milieu du vacarme de la ville et de son propre stress, que Chloé, les yeux brillants, l’interpella.

“Et là, Chase - il a sauté dans le camion et le méchant… Au fait, Papa Poulet, c'est quoi ta couleur préférée ?” 

Karadec la regarda dans le rétroviseur. Papa Poulet. Chloé n’avait jamais vraiment réussi à dire Super Poulet, le surnom que les deux grands de Morgane utilisaient à son égard. Au fil des années et des balbutiements enfantins, et à force de familiarité aussi depuis qu’ils vivaient tous ensemble, le "Super" s'était transformé en "Père", puis en "Papa". C'était plus doux, plus intime. Ce surnom, il l'avait adopté avec une tendresse qu'il n'aurait jamais cru possible, un petit bout de leur famille à eux, une empreinte sonore qui résonnait comme un murmure affectueux.

Le feu passa au vert. Un concert de klaxons se fit entendre derrière eux, pressant.

“Ma couleur préférée ? Euh…”

Il chercha ses mots, le cerveau encore embrouillé par la douceur du surnom.

”Le bleu, ma puce. Le bleu.”

“Comme les yeux de maman,” murmura Chloé, comme si elle se parlait à elle-même, en caressant doucement la main de Léo qu’elle tenait à travers la banquette arrière.

Un coup de klaxon plus insistant ramena Karadec à la réalité. Le bleu. Oui, comme les yeux de Morgane. Le même bleu que celui de Léo.

“Oui, Chloé. Comme les yeux de Maman,” répondit Karadec, un sourire plus sincère cette fois-ci s'esquissant sur ses lèvres alors qu'il redémarrait en trombe. Il jeta un coup d'œil à Morgane, qui, enfin maquillée, lui renvoya un clin d’œil complice. La tension matinale était toujours là, mais il y avait un peu de bleu dans l'air.

~~~

Une fois les enfants déposés, ils reprirent le chemin de la DIPJ. La radio livrait une mélopée de tubes pop en fond sonore, brisée par les mises à jour du trafic routier lillois. Karadec sentit la tension revenir, déjà happé par la journée qui l’attendait : les suspects à interroger, les PV à terminer qui s’amoncelaient sur son bureau.

C’est Morgane qui brisa le silence. Sa main glissa doucement sur son bras, remonta jusqu’à son avant-bras pour finalement venir s’installer sur sa cuisse. Il n’avait pas besoin de la regarder pour sentir la tendresse dans ce contact, une douceur qui le fit frissonner.

“C’est pour ça que c’est ta couleur préférée ?” murmura-t-elle, sa voix n'était qu’une douce mélodie.

Karadec sentit une chaleur se répandre dans sa poitrine, comme si le simple contact de sa main lui avait légué une part de son réconfort.

“De quoi tu parles ?”

“Le bleu. C’est pour ça que c’est ta couleur préférée ? Mes yeux ?”, elle répéta, sa main toujours sur sa cuisse.

Le cœur de Karadec manqua un battement. Elle avait lu en lui comme dans un livre ouvert. Il tourna la tête, et son regard se perdit dans l’océan de ses yeux, un bleu si électrique. Un bleu qui contenait à lui seul toute leur histoire.

Le bleu grisâtre de la mer d’automne à Malo-les-Bains, qui avait donné à ses yeux une teinte de métal froid. C’était le jour où il avait su qu'il était prêt à tout risquer, sa sécurité, son avenir, son cœur, pour la protéger.

Le bleu nuit de sa robe, au restaurant étoilé, quand elle avait flirté avec lui, et où il avait suivi le mouvement, un peu maladroitement, mais en essayant d’être charmant.

Le bleu acide de ses yeux en plein hiver, se détachant contre la barrière rouillée de la DIPJ, un regard à la fois vulnérable et défiant, quand il lui avait proposé de partir à Brighton.

Le bleu flottant de son regard, juste avant qu'il ne l’embrasse sur le quai de Calais, une invitation silencieuse qui avait fait basculer leur monde.

Le bleu de la chambre de la maternité, le jour où il avait appris être le père de Léo, et qu’il les avait tenus tous les deux dans ses bras, entouré d'un azur infini comme un miroir magique dans une fête foraine. 

Le bleu métal de ses sous-vêtements le premier soir qu’ils avaient passé ensemble. Il se rappela ses doigts traçant sa peau impossiblement douce, alors qu’il regardait ses yeux chavirer de plaisir, son visage constellé de taches de rousseur.

Le bleu de leurs draps, ses cheveux de feu étalés comme un halo, et le premier regard qu’elle lui donnait au réveil, vulnérable, d’une infinie tendresse, mais toujours émerveillé de le trouver là, après toutes leurs années à se déchirer.

Il ne vit plus seulement une couleur, mais une carte de leur intimité, une série d’instantanés de leur amour.

“Oui, Morgane. C’est pour ça,” murmura-t-il, son souffle suspendu. “Mais pas que.”