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Bras croisés, adossée contre un pilier, Erza observait le hall de la guilde s’agiter et redevenir bruyant, comme si rien ne s’était passé. Elle examinait la salle, à la recherche de combats à peine débutés qu’elle devrait arrêter avant qu’ils ne perturbent les préparations de la Fantasia. Mais malgré l’euphorie ambiante et les mages énergisés qui arpentaient la guilde, aucune dispute en vue. Elle imaginait qu’avec Natsu et Gajeel bloqués à l’infirmerie, couverts de plâtres et de bandages, la probabilité de voir des affrontements commencer était plus basse qu’à l’accoutumée.
Ses sourcils se froncèrent. L’état des chasseurs de dragons et les blessures des autres membres de la guilde étaient les seules choses qui rappelaient à la guilde l’immense champ de bataille qu’étaient les rues de Magnolia il y avait seulement quelques heures. Étrangement, ça la dérangeait. Elle aurait dû se réjouir de voir tout le monde travailler ensemble à nouveau, de voir que l’esprit de camaraderie inhérent à Fairy Tail était revenu, que les affrontements qui avaient déchiré la ville n’étaient plus qu’un souvenir… Et pourtant. Trop de choses la secouaient encore. Et elle ne parlait pas uniquement de ses propres blessures, cicatrices de brûlures infligées par la prison de foudre que Luxus avait utilisé en traître pour prendre la ville en otage.
Elle ne trouvait pas la force de lui pardonner. Il avait fait trop de mal. Il avait mis la guilde et ses membres en danger, et pire, les citoyens avec. Elle ne l’avait jamais vraiment apprécié. Mais il était allé trop loin, avait dépassé les pires limites, et elle espérait que le Maître le punirait en conséquence. Son arrogance et sa soif de pouvoir lui rappelait ce qu’elle avait vu de Jellal à la Tour du Paradis et…
Elle secoua la tête, provoquant un regard inquisiteur de Kanna, qui amenait des verres à Gray et Jubia. Erza ne voulait pas penser à Jellal maintenant. Elle n’avait pas l’énergie pour le faire, et après ce qu’elle avait vu à la cathédrale, elle ne savait plus à quoi s’attendre. Mistgun préféra disparaitre après qu’elle ait vu son visage – encore une fois à cause de Luxus, qui apparemment savait très bien ce qu’il faisait ; une raison de plus d’en vouloir au mage de foudre. Elle devra demander au Maître ce qu’il savait du mystérieux mage de rang S. S’il acceptait de partager les secrets de Mistgun. Si seulement il les connaissait. Personne ne paraissait savoir quoi que ce soit de lui, à part apparemment Luxus, et il n'y avait pas moyen qu’elle aille lui parler à lui.
Elle tourna son regard vers le bar, où la barmaid de Fairy Tail lavait la vaisselle mécaniquement, un éternel sourire plaqué sur le visage. Peut-être que Mira saurait quelque chose. Après tout, elle aussi était de rang S… Même s’il était difficile de le croire maintenant, en la voyant chantonner en essuyant un énième verre, calme et contenue.
Les muscles d’Erza se contractèrent sans qu’elle le remarque. Quelque chose dans cette vision lui déplaisait. Elle avait l’habitude de la (nouvelle) personnalité de Mira depuis le temps. Pourtant, la voir rire poliment à une blague de Wakaba, et sourire gracieusement en servant sa bière à Macao l’agaçait. Elle ne devrait pas agir comme ça. Pas aujourd’hui en tout cas. Pas après ce qui c’était passé cette après-midi. Parce qu’Erza l’avait sentie. Cette impressionnante explosion de magie, puissante et pétrifiante. Le court assombrissement du ciel, presque imperceptible, la succincte lumière violette, disparue aussi vite que quand elle traversa les nuages. Alors qu’Erza était en train de courir dans les rues de Magnolia à la recherche de Luxus, elle avait ressenti de soudains frissons, et elle sut.
Les magies avaient des personnalités. C’était ce que le Maître lui avait dit, quand elle était plus jeune. Un bon mage était capable de ressentir la magie. Pas dans le sens « savoir quand de la magie est utilisée » – tous les mages sentaient ça, c’était comme sentir une odeur. Ce que Makarof disait, c’était que chaque magie était liée aux émotions de son utilisateur, certes, mais que les magies avaient aussi leurs propres émotions. Et un mage entrainé pouvait ressentir les émotions dégagées et provoquées par une magie, ce qui permettait de comprendre la personnalité ou la nature de la magie, donc de comprendre comment la magie impactait son utilisateur, et, au final, apprendre comment la vaincre (elle avouait qu’elle avait surtout prêté attention à cette dernière partie). Avec de l’entrainement, et une perception assez précise, on pouvait non seulement reconnaitre les magies, mais aussi comprendre leurs utilisateurs, même avant de les rencontrer. C’était une sorte de sixième sens qui pouvait s’affiner avec l’expérience.
Elle avait plutôt tendance à croire que c’était une sorte de vieille croyance mystique. Jusqu’à ce qu’elle aussi, ressente les magies. La magie de Natsu, par exemple, était énergisante, vibrante et éparpillée, elle avait une sorte d’effet galvanisant sur les gens autour. Celle de Gray, comme d’habitude, était tout l’inverse. Elle était logique, contrôlée, construite, avec une pointe de tristesse à l’intérieur. Celle de Lucy, comme la majorité des constellationnistes, était chaleureuse et amicale, elle donnait envie aux gens de travailler main dans la main.
Mais la première magie qu’elle avait vraiment ressentie était celle de Mirajane. Elle se rappelait du sentiment de malaise qu’elle avait ressenti en la rencontrant pour la première fois. Elle l’avait expliqué par l’air secret et mystérieux de la jeune fille, sa timidité et la tristesse sur son visage. Peut-être que tout ça avait joué. Mais Erza avait fini par comprendre que sa magie était en grande partie responsable. La magie de Mirajane était emplie de peur. Elle était terrifiante et terrifiée. Elle était pleine de colère également, comme quelque chose qui voulait s’échapper, se venger et détruire. Si elle devait la résumer, elle dirait que la magie de Mirajane criait. Elle hurlait, même, de peur et de furie en même temps. Avec le temps, Erza s’y habitua, comme pour les magies des autres. A la différence des autres cependant, à chaque fois que Mira se transformait, sa magie criait, comme une explosion, et Erza le ressentait. C’était trop reconnaissable, trop dérangeant, même lors d’un court instant.
C’est pour ça qu’elle n’eut aucun doute quand, après trois ans à ne rien sentir émaner de Mirajane, elle ressentit (voire quasiment entendit) le hurlement de douleur, de peur et de rage, inattendu, plus long et plus puissant que jamais, au milieu de Magnolia. Le hurlement sembla lui tomber dessus, il secoua tout son être, et à partir de ce moment Erza sut que la magie de Mira s’était réveillée.
Et donc elle se demandait pourquoi, après une telle explosion de magie, Mirajane essuyait des verres comme d’habitude, avec un sourire qui tentait de masquer le fait que sa tête était ailleurs. Bizarrement, Erza se sentait presque agacée. Pourquoi est-ce qu’elle agissait comme si de rien n’était ? Parce que, certainement, il avait dû se passer quelque chose pour que le cri se réveille. Satan Soul avait disparu, ou avait été scellé, ou réprimé, elle n’en savait rien. Mais il ne se manifestait plus. Plus personne ne pouvait le ressentir. Sa propre utilisatrice ne voulait plus le sentir. Donc qu’est-ce qui avait pu le faire hurler de nouveau ? Et pourquoi est-ce que Mira faisait comme si Satan Soul était encore caché, cadenassé, loin d’elle et de ce qu’elle était devenue ?
Erza avait toujours eu peu de patience avec Mirajane, même après toutes ces années. La barmaid semblait avoir un superpouvoir, celui de l’énerver en une vitesse record – et apparemment, même quand elle n’en avait pas l’intention. Peu importe, Erza avait besoin de savoir ce qui s’était passé. Elle décroisa ses bras et traversa le hall dès que Macao et Wakaba quittèrent le comptoir du bar pour rejoindre Kanna. Elle s’assit sur un des tabourets, et Mira l’accueillit avec un de ses fameux sourires, radieux et plaqués.
« - Erza ! Qu’est-ce que je peux faire pour toi ? »
La mage en armure se demandait si elle le faisait exprès, ou si cette attitude serviable était devenue automatique pour elle, avec le temps.
« - Rien, merci. » Elle n’avait jamais été diplomate, et n’aimait ni perdre du temps, ni faire semblant de chercher autre chose que ce pourquoi elle était venue. « Comment vas-tu ? »
Un regard étonné passa sur le visage de la barmaid, rapidement remplacé par son sourire habituel. Erza jurerait qu’elle vit ses yeux bleus s’assombrir un instant. Elle n’était pas dupe.
« - Oh mais très bien, merci ! Ces affrontements contre-nature sont enfin terminés, tout le monde est sain et sauf… Et puis j’ai hâte de la Fantasia ! J’ai appris que tu avais ton propre chariot cette année aussi. Est-ce que tu sais ce que tu comptes présenter ? Ou alors est-ce que tu vas improviser ? J’imagine qu’on n’a pas vraiment eu le temps de répéter avec… et bien avec tout ça. »
Erza décida d’arrêter les conneries tout de suite. La noyer dans des papotages et des discussions de comptoir inintéressantes n’allait pas marcher avec elle. Pire, ça ne faisait que l’irriter davantage.
« - Je l’ai sentie tu sais. »
« - De quoi tu parles ? » rit Mira, un rire qui se voulait léger, qui tentait de cacher son inquiétude, et qui défiait Erza d’aller plus loin. Elle n’obéirait pas, évidemment.
« - Ta magie. » Ses yeux marron la transperçaient maintenant, mais Mira garda son masque souriant.
« - Ah oui bien sûr, j’ai pris un petit moment pour m’entrainer pour la grande parade. Je ne sais toujours pas ce que je vais faire ceci dit… Peut-être que je devrais me transformer en Happy, comme pour le concours de Miss Fairy Tail, qu’en penses-tu ?
« - Ne joue pas à l’imbécile avec moi, Mira. » Sa patience s’épuisait, et elle ne pouvait en vouloir qu’à elle-même d’avoir cherché cette discussion. « Ton autre magie. »
Mirajane lui lança clairement un regard désapprobateur cette fois. Une expression qu’elle essaya de cacher. Peut-être que ça fonctionnait sur le reste de la guilde, sur les mages qui faisaient la fête, trop heureux de passer à autre chose, d’oublier la bataille et la façon dont ils s’étaient blessés, mourant d’envie de retrouver l’ambiance d’avant. Évidemment, aucun d’entre eux ne voudrait voir leur barmaid adorée les sourcils froncés, mal à l’aise, comme Erza la mettait mal à l’aise. Ils ne voudraient pas voir sa colère et sa peur bouillonnantes sous la surface, menaçant de sortir. Et parce qu’ils ne voulaient pas le voir, ils ne le verraient pas. Mais Erza voulait. Elle voulait que Mirajane s’énerve, lui dise d’aller se faire foutre, éclate un verre, la menace, crie, s’effondre, pleure… Elle voulait des émotions, des vraies, elle voulait la voir faire n’importe quoi d’autre que mentir, assurer que tout allait bien, et se cacher derrière son attitude désinvolte et attentionnée pour Dieu savait combien de temps encore.
« - Satan Soul », ajouta-t-elle, consciente que Mirajane l’avait très bien comprise la première fois, mais ne voulant pas lui donner l’opportunité de s’échapper derrière un faux malentendu.
Mira posa l’assiette qu’elle lavait sur le comptoir et essuya ses mains sur son tablier pour les empêcher de trembler. Quand elle prit enfin la parole, sa voix était plus basse. Elle avait enfin l’air sérieux, et Erza se félicita d’avoir réussi à casser son jeu d’écervelée insouciante.
« - Comment tu sais ça ? »
Erza se sentit presque vexée. Comment pourrait-elle ne pas savoir ? Qui ici, à part Elfman, pourrait reconnaitre Satan Soul comme elle ? Celle qui a passé son adolescence à le combattre pour tout et rien ? La seule autre mage de rang S dans la pièce ? Celle qui l’a tout de suite senti disparaitre après la mort de Lisana ? Franchement !
« - A ton avis ? » répondit-elle, plus sèchement que prévu. « Je l’ai ressenti, évidemment. »
La magie de Mirajane était la magie plus bruyante, effrayante et enragée qu’elle ait jamais ressentie. Comment pouvait-elle ne pas la reconnaitre spontanément, surtout quand elle explosait comme ça, intense et inattendue ?
« - Donc personne ne t’en a parlé ? » soupira Mirajane, dans un soulagement qui laissa Erza perplexe.
« - Non ? Qui aurait- » La barmaid la coupa, son visage de nouveau soucieux.
« - Est-ce que tu penses que quelqu’un d’autre l’a sentie ? » Elle se rapprocha, mains plaquées sur le comptoir, ses yeux désormais au niveau de ceux d’Erza. « Sentie comme toi, je veux dire. »
Erza fut surprise de cette soudaine investigation. Elle ne s’attendait pas tout à fait à ça.
« - Je… J’en sais rien… »
Pour être tout à fait honnête, elle n’avait pas vraiment pensé aux autres. Elle voulait aller confronter Mira elle-même, les autres mages ne lui avaient pas traversé l’esprit. Elle imaginait que chacun avait ses propres affaires, ses propres problèmes à régler après cette journée. Évidemment, les mages avaient dû remarquer une grande quantité de magie. Mais dans le bordel qu’était la bataille, est-ce qu’ils l’avaient spécifiquement identifié comme Satan Soul, surtout étant donné qu’imaginer Mira combattre restait improbable… ? En plus, elle ne pensait pas que quelqu’un d’autre était capable “d’entendre” Satan Soul comme elle… Peut-être que les autres mages de rang S auraient pu remarquer quelque chose. Mais Mistgun avait probablement quitté le pays et Luxus n’était plus vraiment un problème, donc...
« - Je ne pense pas. »
« - Bien. »
Mira recula et saisit un autre verre à laver. Ses murs de façade semblaient de retour et Erza n’aimait pas ça. Elle n’en avait pas fini. Mira ne pouvait s’en tirer comme ça.
« - Comment ça “bien” ?? » Elle faisait tout son possible pour ne pas élever la voix, et vu le regard noir que Mira lui lança, elle échouait. « C’est tout ce que t’as à dire ?? »
Mirajane envoya un sourire rassurant à Lucy qui la questionnait du regard, et fronça les sourcils en se tournant vers Erza.
« - Il n’y a rien à ajouter. C’est fini, c’est tout. »
« - Est-ce que t’es sérieusement en train de me dire que tu vas juste faire comme s'il ne s’était rien passé ?? » Erza ne savait pas si elle était agacée ou sous le choc. Probablement un mélange des deux.
« - Tout à fait. » Elle ne semblait pas honteuse le moins du monde. Elle posa son verre et essuya une autre assiette, reprenant ses gestes mécaniques.
Maintenant Erza en était certaine, elle était plus en colère que choquée. En colère contre Mirajane qui persistait à prétendre qu’utiliser Satan Soul pour la première fois depuis des années était un non-évènement. Énervée contre son jeu d’actrice et son personnage qu’elle n’était même plus capable de lâcher. En colère contre elle-même, parce qu’elle était venue la réconforter et qu’elle finissait avec son poing serré, incapable d’avoir un échange honnête. Elle se demandait si c’était quelque chose que Mira pouvait faire, désormais. Si elle en était capable, ou si elle s’était coupée de tout, comme elle essayait de se couper de Satan Soul à nouveau. Putain, au moins quand elle était une ado insupportable elle pouvait tirer quelque chose d’elle !
Elle observa Mira se remettre à ses taches, en chantonnant tranquillement. Tranquillement mon œil ! Elle pouvait peut-être tromper n’importe qui dans cette guilde, mais pas elle ! Pas moyen qu’elles terminent leur discussion comme ça. Du coin de l’œil, elle vit Kanna faire signe pour commander une autre bière, et elle décida d’agir. Elle ne savait même plus pour qui elle le faisait, Mira ou elle. Mais ça lui importait peu. Elle avait besoin que Mira parle. Lui parle à elle.
« - Mira, tu pourrais m’accompagner à l’infirmerie s’il-te-plait ? » demanda-t-elle, d’une voix forte et claire, résonnant dans tout le hall. « J’ai besoin de ton avis sur quelque chose. »
« - Je pense que ça ira » Son sourire était irrité. « Tu te débrouilleras très bien toute seule, j’en suis certaine. »
« - Comme tu veux. Parlons-en ici, alors. » C’était un coup bas, et elle le savait. Mais elle ne pouvait pas supporter l’idée que Mirajane s’échappe de cette conversation. Encore. Comme toutes les autres depuis trois ans.
« - Soit. » Son agacement se voyait, désormais. Elle jeta son torchon sur la surface la plus proche, et sortit de derrière le bar. « Je suis à toi dans une minute Kanna, ne te sers pas dans la réserve en mon absence ! »
Le brouhaha et les rires du hall autour d’elles ne suffisait pas à rendre leur chemin à l’infirmerie chaleureux. Elles marchèrent en silence à travers les pièces, où Makarof dormait encore, et où Natsu et Gajeel étaient soignés-torturés par Polyussica. Erza aperçut la main que Natsu tendit désespérément vers elle, qu’elle dût malheureusement ignorer. Polyussica était une excellente guérisseuse, malgré ses méthodes… peu conventionnelles. Natsu s’en sortirait. Et elle avait un peu plus urgent à faire. Elle irait le voir après. S’il était encore conscient bien sûr. Mira fit un coucou aux deux chasseurs de dragons, les empêchant de se demander ce qui se passait.
Elles passèrent de l’infirmerie à une des réserves, où Erza ferma la porte. Dès qu’elles furent seules, le sourire de Mirajane disparut, et elle croisa les bras.
« - Alors ? Tu m’expliques ce cirque ? Tu es au courant que je ne te dois rien, n’est-ce pas ? »
Erza voulu rétorquer, la laisser l’horripiler, mais se força à se calmer. Ce n’était plus ce qu’elles étaient. D’ailleurs, elle voulait seulement savoir si Mira allait bien. Au final, c’était la seule chose qui importait.
« - Je sais, je… » Elle soupira. « Je suis désolée Mira, juste… qu’est-ce qui s’est passé ? Tout ce temps, tu disais que Satan Soul était bloqué, que tu ne pouvais pas te transformer même si tu le voulais. Comment il… Qu’est-ce qui l’a fait réapparaitre ?
Peut-être qu’elle avait senti l’inquiétude dans sa voix, même si elle aurait aimé pouvoir l’exprimer plus clairement. Elle s’était améliorée sur ces choses-là depuis la Tour du Paradis, mais elle avait encore un long chemin à faire. Et peut-être que c’était d’autant plus difficile avec son ancienne rivale. Dans tous les cas, l’expression de Mira s’adoucit et, un instant, elle ressembla à la jeune fille fragile et honteuse qui venait de passer le pas de la porte de la guilde, il y a des années de ça.
« - Je ne sais pas ce qui s’est passé. Enfin, je ne sais pas exactement. J’étais avec Elfman, et on a vu Fried combattre Kanna… Jubia était inconsciente et Kanna perdait, alors Elfman a sauté à leur rescousse, et, et Fried… Mon dieu… »
Elle se mit à trembler, et Erza fut sidérée par sa propre incapacité à réagir. Elle voulait l’étreindre, ou mettre une main sur son épaule, faire quelque chose, n’importe quoi ! C’était si naturel avec Lucy, Natsu ou Gray, pourquoi tout était plus compliqué avec elle ? Une seule fois, après la mort de Lisana, elle l’avait enlacée. Elle avait été profondément perturbée alors, d’à quel point Mirajane semblait frêle. Il lui semblait qu’elle pouvait se briser au moindre mouvement, et Erza n’avait jamais fait autant d’efforts pour être délicate. Devait-elle être délicate cette fois encore ? Pouvait-elle seulement oser l’être, alors que c’était sa faute si Mira se rappelait cette terrible journée.
Mais Mira se reprit, renifla, et continua. Pas de traces de mascara sur ses joues, pas de larmes coulées. Elle n’avait jamais vraiment eu besoin d’elle.
« - Elfman essaya d’attaquer Fried, mais il était bien plus fort. Il l’a torturé Erza, réellement. Les cris, c’était insupportable, et je ne pouvais rien faire. Et à un moment… » elle eut besoin de prendre une grande respiration pour poursuivre. « Il allait le tuer. Vraiment le tuer, je ne plaisante pas. » Erza n’aurait jamais supposé ça. « Et je ne sais pas, quelque chose a craqué. J’ai revu Lisana et… C’est comme si tout s’était relâché d’un coup. Satan Soul, je veux dire. Je l’ai entendu crier à nouveau, j’ai ressenti sa puissance, sa rage… Je n’ai même pas cherché à me transformer, ça s’est juste fait. Je ne suis même pas sûre de me rappeler la moitié du combat. Seulement que je me suis dé-transformée à temps. »
Une fois de plus, Erza se trouva incapable de réagir comme elle le souhaitait. Elle aurait aimé avoir les talents du Maître pour trouver des mots réconfortants.
« - Je suis désolée Mira, je… » Elle quoi ? Où est-ce qu’elle allait avec ça ? Elle n’allait pas faire comme si elle n’avait pas voulu savoir. Elle l’avait cherché.
« - Ce n’est rien », sourit-elle, et Erza se trouva injuste et cruelle de ne pas vouloir la voir sourire tout de suite. Mira souriait pour la rassurer, elle se refermait encore. Mais elle n’avait pas besoin d’être rassurée, c’était Mira qui en avait besoin, et Erza ne savait pas comment lui apporter ça. « Je l’ai enfermé à nouveau. »
« - Attends, quoi ? »
« - Je l’ai enfermé. Satan Soul. Il a fait ce qu’il avait à faire, je ne veux plus l’utiliser. »
Erza bégaya avant de pouvoir sortir une phrase cohérente.
« - Tu peux faire ça ?? »
« - Eh bien j’essaye. » Mirajane fit la moue. « Il a été bloqué pendant des années, je ne le sentais même plus. En toute logique, je devrais pouvoir le bloquer à nouveau. »
« - Je ne crois pas que ça marche comme ça… » Erza n’était pas une experte en magie, d’accord, mais elle en connaissait assez. Et elle savait qu’on ne pouvait pas se débarrasser de sa propre magie comme ça. Surtout quand elle était aussi puissante. D’autant plus quand on était né avec.
C’était ce que Polyussica avait expliqué, après la mort de Lisana. La psyché de Mira avait bloqué sa magie, le choc émotionnel avait “éteint” Satan Soul, et avait rendu impossible son utilisation. Elle avait dit que c’était un phénomène rare, mais pas si inhabituel quand les mages vivaient un évènement traumatique. Elle avait ajouté qu’il n’y avait aucun moyen de savoir quand, ou si, sa magie reviendrait, surtout que Mira n’avait plus du tout envie de l’utiliser. Mais elle avait affirmé que Satan Soul était toujours là, car aucun mage ne pouvait faire disparaitre sa magie par la simple force de sa volonté.
« - C’est comme ça que moi je veux que ça marche. Et si je n’y arrive pas, je demanderais au Maître de l’enchainer, de me le bloquer, ou quelque chose du genre. Je trouverais. Et comme ça, les choses pourront reprendre leur cours. Seuls Elfman, Kanna, Fried et toi seront au courant, et c’est mieux comme ça. »
« - … Donc finalement tu ne l’as pas bloqué ? » C’était la seule chose qu’Erza retenait de ses mots. Mirajane grogna.
« - Pas encore… Je le sens, il est encore là, j’entends les voix. Ça ne m’avait pas manqué, ça », ajouta-t-elle en marmonnant. « Je les entends toutes en plus. Toutes les âmes je veux dire. C’est comme si elles s’étaient toutes réveillées d’un coup. » Elle se retourna et saisit la poignée de porte. « Mais ce n’est pas grave, je trouverais un moyen de les supprimer à nouveau, j’en suis sûre. »
« - Mais pourquoi ? »
« - Je te l’ai déjà dit, je ne veux plus l’utiliser. J’en ai terminé avec ça. »
« - Pourquoi pas ? » Mirajane lâcha un soupir abasourdi, comme si Erza ne pouvait pas dire quelque chose de plus stupide.
« - C’est dangereux, Erza. Tu devrais le savoir mieux que n’importe qui. Il sera mieux scellé. »
« - C’est de la magie, c’est utile ! Sans ça, si tu ne t’étais pas battue, on serait probablement en train de devoir appeler Luxus “Maitre” maintenant ! » Elle se dégouta elle-même en pensant à cette éventualité.
« - Je… » Son regard s’éloigna, elle laissa la poignée de porte, et Erza se demanda si son argument avait fait mouche. « J’ai failli tuer Fried, tu sais. »
Erza se doutait qu’elle n’admettrait jamais ça à quelqu’un d’autre et, malgré la situation, cela lui faisait chaud au cœur. Ça ne paraissait pas être le meilleur moment pour penser ça, certes. Mais elle était contente que, après tout ce qu’elles avaient traversé, elle lui fasse encore confiance. Et elle avait raison. Parce qu’Erza savait ce que c’était de tuer quelqu’un, involontairement. Parce qu’elle la prendrait au sérieux, en lui épargnant les « mais tu non tu n’aurais jamais fait ça », « ça ne te ressemble pas », et autres phrases niaises de ceux qui ne savent pas ce que c’est d’être dépassé par son propre pouvoir. Parce qu’elle savait que ça ne servait à rien de nier son affirmation. D’ailleurs, elle n’était pas vraiment surprise, Elle avait vu Satan Soul en action. Elle avait été témoin de ce que cette magie pouvait faire. Si Mira affirmait qu’elle avait failli tuer Fried, elle disait la vérité. Elle en était largement capable.
« - Mais tu ne l’as pas fait. »
« - Non. Je me suis arrêtée au dernier moment, mais… »
« - Tu t’es arrêtée à temps, c’est ce qui compte. Et tu as sauvé ton frère. Et probablement Kanna, et Jubia. » Erza voulait lui prendre les mains.
« - Je sais. Mais il ne s’agit pas de ça… » Ses yeux bleus se fixèrent dans les siens, et elle confessa d’un ton grave. « J’en avais envie. De le tuer. A un moment, j’ai cru que j’allais vraiment le faire. Je sais que Satan Soul le voulait, en tout cas. »
Ça non plus, ça ne la surprenait pas. Même sans Take-Over, elle pouvait comprendre. Cette colère envahissante, celle qui submerge quand on doit survivre, ou protéger des êtres chers. Celle qui donne envie de perdre le contrôle, de tout déchainer, et de faire comprendre à ses bourreaux qu’on devrait être craint. Elle était incapable de la juger pour ça. Elle espérait que Mirajane le savait.
« - Mais je crois que le pire c’est que… Malgré tout, c’était agréable. La puissance, la rage, le sentiment d’être invincible. » Elle croisa les bras à nouveau, et Erza jura qu’elle aperçut de la chair de poule sur ses bras nus. « Je sais que tout ne m’appartient pas, que les âmes ont leur propre colère, et que ça déteint, et qu’elles essayent de prendre le contrôle mais… J’ai peur qu’un jour je les laisse faire. » Ses yeux se brouillèrent, et Erza sentir son cœur tomber de sa poitrine. Mirajane tendit une main vers elle puis se ravisa. « Erza… Je ne veux pas me laisser posséder. »
Son corps agit tout seul cette fois, certainement lassé de sa tête incapable de lui dire quoi faire. Ses doigts métalliques se posèrent sur les épaules de Mirajane et la rapprochèrent d’elle, délicatement, leurs nez se touchant presque. Elle sourit, aussi inapproprié que ça pouvait paraitre, malgré la peur dans les yeux de Mira, parce qu’elle avait déjà entendu ce refrain. Quand Mira était une adolescente effrayée, qui cachait sa peur derrière du sarcasme et de l’agressivité. Elle eut l’impression d’avoir l’ancienne Mirajane face à elle, et en dépit de tout, cela suffisait à la réjouir.
« - Alors ne te laisse pas. Contrôle-le. »
En fait, Erza n’avait pas tout à fait raison. L’ancienne Mira l’aurait déjà poussée et frappée pour avoir osé s’approcher autant. A la place, elle reposa sa tête sur son épaule.
« - C’est facile à dire pour toi… » Ses bras enserrèrent lâchement la taille d’Erza, et elle la laissa faire. « Tu m’as vu perdre le contrôle plus d’une fois. Je n’ai pas utilisé la magie d’assimilation depuis des années, et elle est revenue, encore plus puissante… Qui sait si j’en serai capable… »
« - Moi je sais. » Et c’était sincère. « Tu l’as contrôlée aujourd’hui. » Mira eut un faible sourire, et rappuya sur son épaule. « Tu le contrôleras les fois suivantes, j’en suis sûre. Et si jamais tu as besoin de t’entrainer à nouveau, tu sais où me trouver. » Une de ses mains gantée se posa sur le dos de la barmaid et l'enlaça pour de vrai. « Personne n’est obligé de le savoir. »
