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#104 – 01/10/25
Le vent souffle. Il souffle comme il a toujours soufflé, dur, frais, sans rien pour le retenir. On a l’impression qu’il va emporter avec lui notre cabane, mais par je ne sais quel miracle, elle tient bon. La mer, en bas, tout en bas, coule ses vagues qui se superposent jusqu’au sable. Elle grignote la plage.
Ce paysage, ces éléments, sont devenus une extension de nous-même. On vit cachés depuis longtemps. Seuls. Parfois, Périmède me regarde, et je sais qu’il veut me demander quand ça va finir. Mais il ne le fait jamais.
Le ciel est gris. Il est rare qu’il soit autre chose que ça.
La falaise me paraît plus grande - ça arrive souvent. Si je m’approche au bord, je sens le vide m’appeler. Il m’obsède, ce vide. La sensation du sable qui ne se différencierait pas du béton le plus dur si mon corps entrait en contact avec après avoir chuté d’une telle hauteur. Les résidus du vent qui s’écrase contre la paroi rocheuse et remonte jusqu’à nous.
Comme à chaque fois, Périmède m’appelle. Il ne crie jamais mon nom, ne me touche pas pour me ramener à moi. Il s’approche et prononce simplement mon nom, calme et égal comme d’habitude. Périmède ne s’énerve jamais. Il n’est jamais pressé. Il est régulier et fort comme le vent qui souffle dans mes oreilles, ferme comme la terre sous mes pieds. Heureux ou triste, il est d’un calme plat. Rien ne l’agite.
Il y a des fois où j’ai envie de le secouer par les épaules, lui dire de se réveiller, qu’il a le droit d’être en colère et de le montrer, qu’il a le droit de pleurer, de rire, d’être stressé. Qu’il n’a pas à être celui qui est stable, celui qui est raisonnable. Ça doit être beaucoup à porter, et je ne veux pas lui être un fardeau.
Moi, je suis son opposé complet. Je suis loin d’être stable, calme et réfléchi. Je me laisse souvent emporter par ce qui bouillonne à l’intérieur de moi, quelqu’émotion que ce soit. Je suis vulnérable et naïf. Je ne parviens pas à me maîtriser, peu importe combien j’ai pu essayer.
Périmède n’est jamais vulnérable. Il n’est pas naïf. Il connaît la vie, bien mieux que moi pour une raison que j’ignore. Il remarque ce qu’il y a à remarquer et même plus, anticipe nos besoins, fait toujours ce qu’il faut. Il supporte mes tempêtes et me protège de celles de dehors. Il est fort. Invincible. Je ne sais pourquoi il reste là, avec moi, à m’écouter déblatérer de choses et d’autres. Je lui ai déjà posé la question à de nombreuses reprises ; à chaque fois, il m’a répondu la même chose.
“Tu ne survivrais pas, sans moi”
Je n’ai jamais osé lui demandé en quoi ma survie lui importait tant. Il avait raison : sans lui, je n’aurais jamais atteint l’âge que j’ai aujourd’hui.
Quand le vent se fait moins agressif, il arrive que Périmède et moi nous nous baladions au bord de la falaise. Nous marchons en silence, et, la plupart du temps, nos mains se rejoignent, d’une manière ou d’une autre. Il serre la mienne fort, et ne la lâche généralement pas tant que je n’ai pas initié le mouvement moi-même. Je crois que c’est sa manière à lui d’être vulnérable. Nous n’en avons jamais parlé ; surtout parce que je redoute que, si il me venait d’aborder ce sujet, il cesse de le faire.
Il m’aime comme il fait tout le reste : calme, discret, fort, de manière stable. Des fois, il sourit doucement lorsque je commence à m’énerver contre quelque chose. D’autres fois encore, il me serre dans ses bras quand je suis en train de lire ou lorsque je regarde la mer s’écraser contre la falaise en contrebas.
De mon côté, c’est plus diffus, plus démonstratif. Je lui fait des bouquets de ces fleurs sauvages qui poussent autour de la cabane ; ses préférées sont les blanches dont je ne connais pas le nom. Quand il part nous chercher à manger, j’attends toujours son retour avec une impatience démesurée, puis je lui déballe un long monologue sur les dernières choses que j’ai remarquées ou apprises dans le livre que je suis en train de lire, et il m’écoute patiemment sans jamais m’interrompre.
On fonctionne bien, je trouve.
