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La chaleur était écrasante, insupportable. Même les fenêtres ouvertes et la fine brise qui en provenait ne suffisaient pas à rafraîchir l’open-space.
Adam soupira et se laissa aller contre le dossier de son siège, pinçant sa chemise avant de se ventiler. Il songea brièvement à ouvrir un autre bouton mais se ravisa. Déjà trois d’entre eux l’étaient ; un peu de plus, et il aurait l’impression d’être à moitié nu. Il jeta un œil sur l’horloge. Presque une heure du matin, et il faisait tout aussi chaud qu’à quatorze heures. Maudite climatisation qui avait décidé de les lâcher au mauvais moment, pensa-t-il.
Il s’éventa à nouveau avant de se redresser puis de regarder la personne en face de lui.
Concentrée sur le dossier devant elle et semblant ignorer l’inconfort causée par la température, Morgane faisait tournoyer inconsciemment sa troisième sucette de la soirée. Elle l’avait appelé aux alentours de vingt heures à propos d’une fulgurance qu’elle avait eue au sujet de leur enquête et depuis, ils cherchaient de quoi appuyer son idée, en vain.
Cela faisait quelques semaines qu’elle avait repris le travail et il ne pouvait pas trop s’en plaindre, en dehors de ses agacements habituels. Adam avait eu l’impression que l’open-space était à nouveau coloré, vivant.
Malheureusement, le retour de Morgane à la DIPJ et dans sa vie avait amené une tension nouvelle. Jamais il ne se serait attendu à ce qu’un simple baiser spontané puisse avoir autant de conséquences.
Ces six mois sans elle l’avaient fait réfléchir bien plus qu’il ne l’aurait voulu sur ce que ça voulait dire. Il avait mis beaucoup de temps à se l’admettre que, ce qui l’avait poussé à embrasser Morgane, étaient des sentiments envers elle bien trop forts pour les canaliser. S’avouer ça, quand sa petite amie dormait paisiblement sur son torse, avait été difficile et il avait essayé, pendant plusieurs semaines, de nier cette légèreté qu’il avait ressenti face à cette révélation. Ça avait été facile ; Morgane n’avait pas été là pour le lui rappeler, pour aggraver cette situation qui le faisait maintenant culpabiliser un peu plus chaque jour.
Revoir Morgane, menottes aux poignets, lui avait fait l’effet d’un électrochoc et travailler à nouveau avec elle, même séparés par une vitre, lui avait fait se souvenir de tout ce qu’il adorait chez elle. Plus que ça, cela avait ravivé des sentiments qu’il avait cherché à enfouir. Sentiments, qui, jour après jour, semblaient s’accroître malgré lui depuis qu’elle était de retour à la DIPJ.
Le regard d’Adam se posa bien involontairement sur son décolleté pendant un long moment. Lorsqu’il s’en rendit compte, il se sentit rougir et se força à se focaliser sur le visage de Morgane. Toute la soirée, il n’avait fait que ça, pensa-t-il, honteux. Il avait l’habitude des tenues distrayantes de Morgane, mais la canicule qui étreignait lourdement Lille depuis quelques jours avaient poussé sa collègue à en porter des plus légères.
C’était sa faute à lui s’il n’arrivait pas à se concentrer plus de cinq minutes avec Morgane devant lui, il le savait. Il y avait un peu la chaleur, certes, mais le reste ? C’était lui.
À nouveau, ses yeux se posèrent sur Morgane. Elle avait relevé ses cheveux dans un chignon bordélique d’où quelques mèches s’en échappaient, dévoilant des parties de son corps habituellement cachées par ces derniers ou ses vêtements. Adam tenta en vain de se convaincre que ce n’était pas sa clavicule et le début de poitrine qui attirait son regard mais les colliers qui bougeaient au rythme des mouvements. L’image de sa bouche sur sa peau apparut très brièvement, si réaliste qu’il pouvait presque sentir le goût et même entendre les soupirs de plaisir. Une perle de sueur se dessina et il suivit inconsciemment son trajet du regard, ses lèvres s’asséchant un peu plus lorsqu’elle atterrit à la naissance de la poitrine de Morgane. Il cligna des paupières, se ressaisit avant d’attraper la feuille qu’il faisait semblant d’étudier depuis plusieurs heures déjà. Du coin de l’œil, il vit Morgane redresser la tête légèrement et il crut deviner l’ombre d’un sourire avant qu’elle ne reporte son attention sur le dossier.
Au bout de quelques minutes, il dût concéder sa défaite. C’était peine perdue de tenter de se concentrer dans cette fournaise, encore plus avec Morgane devant lui, qui ne semblait pas se rendre compte de ce qu’elle suscitait en lui, se plaignant du fait qu’elle n’avait toujours rien trouvé. Il s’appuya une nouvelle fois contre le dossier et son regard s’attarda encore sur l’extérieur. Il resta ainsi pendant un instant avant de reporter son attention sur Morgane.
Cette dernière lui jetait des brefs coups d’œil, à la fois intrigués et amusés, comme si elle pensait qu’il ne la voyait pas. Finalement, peut-être n’avait-elle pas été si concentrée qu’il le pensait.
Elle se redressa et s’étira, poussant un soupir de soulagement. Une nouvelle fois, le regard d’Adam traça les courbes de son corps involontairement.
Ça ne pouvait pas durer comme ça, pensa-t-il. Il avait déjà passé la soirée à essayer de ne pas le faire mais là, il n’arrivait même plus à contrôler ses yeux.
Alors, il se racla la gorge tandis que Morgane resta appuyée contre son dossier, tirant légèrement sur son tee-shirt avec un petit sourire en coin comme si elle préparait quelque chose. Même l’éclat dans ses yeux semblait appuyer cette idée.
Cette fois, ce n’était pas la peau découverte qui l’attira mais ces derniers. Il se mit à penser qu’il avait toujours adoré se noyer dans son regard, que c’était probablement ça qu’il l’avait rendu aussi amoureux d’elle qui ne l’était. Cette pensée le fit culpabiliser. Comment pouvait-il se dire amoureux de quelqu’un, sa collègue qui plus est, alors que sa petite amie dormait tranquillement, inconsciente de ce qui se passait dans son esprit et dans son cœur ?
Il aimait Roxane, là n’était pas la question. Si on lui demandait, peut-être qu’il pourrait passer sa vie avec elle. Enfin… si son esprit arrêtait de l’imaginer le faire avec Morgane.
À nouveau, il se racla la gorge. Il devait prendre l’air, s’éloigner un peu de la présence intoxicante de cette dernière.
Il repoussa sa chaise et se leva, sous le regard étonné de Morgane.
– Je reviens, j’en ai pas pour longtemps, fit-il.
Morgane fronça les sourcils, tout en se redressant.
– Vous allez où ?
Il aurait pu lui mentir, lui dire qu’il allait aux toilettes, se ravisant ensuite quand il se rappela qu’il ne le faisait jamais quand c’était le cas.
– Euh… prendre l’air. Je ne serai pas long.
Elle sembla hésiter, détournant brièvement son regard avant d’acquiescer puis se mit sur ses pieds. Il l’observa un instant, étonné.
– Bonne idée parce que là, on va crever !
Il aurait voulu protester, lui dire de rester là, loin de lui, pendant quelques minutes, juste le temps qu’il puisse s’éclaircir l’esprit mais il n’y arrivait pas. Pire que ça, le fait qu’elle ait envie de l’accompagner le réjouissait un peu trop. Un sourire se glissa involontairement sur ses lèvres.
– Bon, on y va ? fit-elle soudainement.
Adam cligna des paupières avant de secouer la tête. Ce n’était qu’à ce moment-là qu’il se rendit compte qu’il fixait Morgane depuis un petit bout de temps et il détourna son regard, honteux.
– Euh… oui, oui, on y va.
– Ah ouais, fit-elle quelques minutes plus tard. Quand vous aviez dit que vous vouliez qu’on prenne l’air, je pensais qu’on resterait à la DIPJ.
Ils venaient tout juste de quitter l’enceinte du bâtiment lorsqu’elle fit cette remarque. Adam lui sourit, avant de verrouiller derrière eux. Il se tourna à nouveau vers Morgane, et encore une fois, fut distrait par sa tenue avant de se concentrer enfin, sur son visage. Tout en l’attendant, elle regardait vers le haut, comme quelqu’un qui étudierait la structure d’un bâtiment. Lorsqu’il la rejoignit, elle reporta son attention sur lui, avec un sourire qui fit stopper le cœur d’Adam pendant quelques secondes.
– Il fait tout aussi chaud sur la passerelle, répondit-il.
Morgane ne semblait pas convaincue et il ne pouvait pas lui en vouloir. Quand il avait eu l’idée de prendre l’air, il avait pensé à s’y rendre avant que Morgane ne propose de l’accompagner. Il ne savait pas trop pourquoi il avait changé d’avis ; ce n’aurait pas été la première fois qu’ils se retrouvaient sur la passerelle, possiblement à brainstormer sur leur enquête.
– Si vous voulez, on peut—
– Non, non, s’empressa-t-elle de répondre. J’avais besoin de bouger de toute façon.
Il n’avait aucune raison de ne pas la croire ; bien qu’elle ait eu l’air concentrée un peu plus tôt, il n’avait pas pu s’empêcher de noter qu’elle s’agitait plus qu’à l’accoutumée, changeant de temps en temps de place lorsqu’elle en avait marre de rester assise.
– On va où ? demanda-t-elle alors qu’ils franchissaient le portail.
Adam jeta des coups d’œil brefs de chaque côté de la rue avant de se souvenir d’un petit parc non loin.
Ils entamèrent, en silence, leur marche en direction de ce dernier. Seul le son des talons de Morgane claquant sur le bitume perturbait cette quiétude anormale mais confortable entre eux. Il ne put s’empêcher de noter, avec une certaine tristesse, qu’elle veillait à rester à une distance raisonnable de lui. Elle regardait autour d’elle et parfois, quand il se retournait, leurs regards s’accrochaient pendant quelques secondes, les faisaient sourire timidement, avant de se détourner.
Ce n’était que ça depuis qu’elle était revenue, pensa-t-il. Des regards fuyants, des sourires gênés et une tension qui était impossible de se débarrasser. Peut-être aurait-il dû refuser la présence de Morgane pendant sa balade mais la connaissant, elle aurait fini par le rejoindre, qu’il le veuille ou non.
Au bout de quelques minutes sans se parler, Adam ralentit le pas pour permettre à Morgane d’arriver à son niveau. Si elle ne tarda pas à le faire, elle continua à ne pas être trop près de lui. C’était comme si, elle aussi, sentait la tension qui les séparait tout autant qu’elle cherchait à les rapprocher.
– Vous… euh… vous êtes certaine que Élisabeth l’a tué ? demanda-t-il soudainement, tout en se hasardant à se tourner vers elle.
Morgane sursauta légèrement et cligna des paupières, semblant être tirée de ses pensées. Elle reporta son attention sur lui, s’assurant tout de même de ne pas croiser son regard. Adam, lui, s’efforçait de faire de même pour oublier la raison qui l’avait poussé à prendre l’air.
– Euh… bah, ouais, répondit-elle après une courte hésitation. Je vois pas d’autres possibilités. Elle avait plein de raisons de le faire.
Adam haussa les épaules. Il était d’accord sur ce point, ça, oui, mais certains éléments ne collaient pas. Et puis, ils n’arrivaient toujours pas à trouver l’indice qui la ferait tomber. Même la fulgurance de Morgane ne les avait pas aidés.
– Et puis, bon, c’est une vieille baraque, ajouta-t-elle. Il doit y avoir des tonnes de passages de secret là-dedans !
Il ne put s’empêcher de hoqueter de rire.
– Des passages secrets, Morgane ? répéta-t-il.
– Riez pas, vous verrez que j’ai raison, assura-t-elle.
À nouveau, le silence s’installa entre eux. Morgane faisait des petits bruits, comme si elle cherchait à le couvrir. Alors, Adam se racla la gorge et une nouvelle fois, se tourna vers elle.
– Je ne vous ai pas demandé comment vous alliez depuis…
Depuis quoi ? se demanda-t-il. Depuis qu’elle avait appris que l’homme de sa vie n’était pas mort mais l’avait fuie ? Depuis qu’il lui avait menti sur la signification de leur baiser ? Depuis qu’il l’avait déposée chez elle, aussi confus qu’elle sur ce qu’il ressentait ? Depuis qu’ils s’étaient revus ?
– Oh, bah, bien ! répondit-elle avant qu’il n’ait la réponse à ses propres questionnements. J’étais contente de retrouver ma maison.
Adam mit un certain temps avant de comprendre de quoi elle parlait. Quand ce fut le cas, il lui sourit, un peu gêné.
– Tant mieux, fit-il.
Morgane acquiesça, sans rencontrer son regard.
– Et euh… vous ? Ça va ?
Il haussa les sourcils, surpris. En fait, s’il devait être honnête, ce n’était pas la question en elle-même qui l’avait étonné ou le fait qu’elle la lui pose, mais c’était son ton. Il était doux, un peu hésitant, bien loin de ceux qu’elle utilisait habituellement.
– Aussi, répondit-il.
Cette balade était une erreur. Il n’était pas trop tard pour faire demi-tour et—
– Et Roxane ?
Il s’empêcha de lui répondre “quoi, Roxane ?” avant de comprendre. Évidemment que Morgane lui demanderait. La dernière fois qu’elle l’avait vue, elle disparaissait derrière les portes du service de soins d’urgence.
– Elle va bien, répondit-il en souriant. Elle se remet de la blessure. Elle a repris le travail la semaine dernière.
Morgane sourit, visiblement rassurée. Il ne se rappelait pas de l’avoir remerciée d’être restée avec lui pendant que les médecins essayaient de sauver la vie de Roxane et il s’en voulait. Alors qu’il était sur le point de le faire ou le refaire, Morgane reprit :
– Ça fait longtemps que vous êtes ensemble…
Il ne savait pas si c’était une question ou une constatation et l’expression de Morgane ne lui donnait aucun indice.
– Bientôt un an, oui.
Bientôt un an qu’il refoulait ses sentiments envers Morgane, aussi.
Cette dernière acquiesça une nouvelle fois, ouvrit la bouche comme si elle était sur le point de répondre avant de se raviser puis détourna le regard.
Depuis qu’il la connaissait, il n’avait jamais eu autant envie de lire dans ses pensées qu’à ce moment-là. De toute façon, généralement, il n’avait pas besoin de le souhaiter ; il y avait peu de filtre entre son esprit et sa bouche. Mais cette nuit, il avait l’impression qu’elle s’empêchait souvent de dire ce qu’elle pensait.
Et puis, elle se pencha soudainement vers lui et il se recula, par réflexe.
– Vous avez prévu quelque chose pour vos un an ?
Elle avait dit ça sur un ton anormalement joyeux et avec un grand sourire qui captiva pendant un temps l’attention d’Adam. Même si son sourire n’était pas totalement sincère et que son regard la trahissait. Il y avait comme une petite douleur dans ce dernier, quelque chose qui lui serra le cœur d’une manière inexplicable.
– J’ai… Pas vraiment, non.
Pour être honnête, sans cette conversation, il aurait probablement oublié que la date anniversaire approchait dangereusement vite. Pendant les six mois où Morgane n’avait pas été là, les jours avaient défilé, s’étaient ressemblés, sans voir les minutes s’écouler. Lorsqu’il s’était rendu chez Émilie et Maxime Fontaine et l’avait vue, il avait eu la sensation que le temps avait repris un rythme normal.
– Si vous voulez, je peux vous aider.
Adam fut si surpris par la suggestion qu’il s’arrêta subitement. Morgane, elle, continua sa route pendant quelques instants, avant de remarquer qu’il n’était plus à côté d’elle.
Ce n’était pas tant qu’il n’appréciait pas qu’elle se propose. C’était ce que les amis faisaient après tout ; ils s’aidaient. Mais l’idée de chercher le cadeau idéal pour Roxane, la femme avec qui il partageait sa vie, avec Morgane, la femme dont il était amoureux, lui fit l’effet d’une douche froide. Il n’avait même pas dit à Roxane que Morgane était de retour. Il n’avait pas réussi à trouver le moyen d’aborder le sujet, de toute façon. Chaque jour, avant de la rejoindre, il se disait qu’il le ferait, qu’il parlerait de Morgane mais il n’y arrivait jamais. Il trouvait toujours des façons de parler d’elle sans parler d’elle, de la remplacer par Gilles ou Daphné dans ses histoires, d’éviter le mot “fulgurance”. Même ce soir, il lui avait menti, prétexté un appel de Céline sur un problème de procédure qu’il fallait régler au plus vite. Des fois, il craignait, sans raison, qu’elle ne le rejoigne à la DIPJ et croise Morgane. Ce jour arriverait, il le savait et il ne savait toujours pas ce qu’il pourrait dire pour justifier toutes les fois où il avait tu le retour de Morgane dans sa vie. Non… au travail.
Et puis, il y avait un autre problème qui se présentait. S’il acceptait la proposition de Morgane, cela voudrait dire passer encore plus de temps avec elle, lui qui avait essayé de ne limiter leurs échanges qu’à l’aspect professionnel. Ce soir-là était la première et unique exception : il aurait très certainement fait la même chose avec Gilles ou Daphné.
Pourquoi cette pensée sonnait comme un mensonge ?
– C’est gentil, Morgane, mais je pense que je pourrais m’en sortir, choisit-il de répondre en la rejoignant.
Il crut voir dans son regard un peu de déception avant qu’elle ne le pose sur la rue devant eux.
– Mais si j’ai besoin d’aide, ajouta-t-il, j’hésiterai pas à venir vous demander.
Morgane lui sourit et le silence retomba entre eux.
Il n’y avait personne dans le parc lorsqu’ils y arrivèrent, mis à part un ou deux joggeurs. L’air était largement plus frais qu’à la DIPJ ou dans la rue, et Adam s’autorisa quelques secondes pour fermer les yeux pour en profiter. Lorsqu’il les ouvrit, Morgane avait disparu.
– Putain, marmonna-t-il.
Exaspéré à la fois par elle et par lui-même de ne pas avoir vu le coup venir, il scanna d’abord les alentours du regard avant de continuer sur le chemin qu’ils avaient emprunté. Il repoussa l’angoisse qui cherchait à s’éprendre de lui, même Morgane avait le don de se mettre dans les emmerdes rapidement, il ne pensait pas qu’elle puisse le faire aussi vite et surtout lorsqu’il était à côté d’elle.
Il se mit à la héler dans le parc désert durant de longues minutes, un mélange d’angoisse et d’irritation prenant de plus en plus de place dans sa poitrine. Il allait la retrouver, se répéta-t-il.
Lorsqu’il arriva aux abords d’une fontaine, au bout de plusieurs minutes, son inquiétude était à sa paroxysme. Morgane restait introuvable, peu importait le nombre de fois où il avait fait le tour du parc. Pire que ça, il ne l’entendait pas.
Alors qu’il commençait à songer à l’idée de retourner sans elle à la DIPJ, de récupérer son téléphone et de l’appeler, ou de carrément alerter ses collègues de sa disparition, il sentit des éclaboussures sur son dos. Il se crispa aussitôt avant d’entendre le son de l’eau bousculée par des mouvements rapides et urgents. Adam soupira, se tourna vers la structure, d’où provenait un rire étouffé. Sans surprise, les chaussures de Morgane se trouvaient hasardeusement sur l’herbe, près du rebord et elle, introuvable.
– Morgane, sortez de là, fit-il d’un air las qui tenta de masquer son amusement.
Si elle le voyait, nul doute que son expression le trahirait.
– Qui est Morgane ? répondit-elle d’une voix grave, cachée par la sculpture. Je suis pas Morgane.
Adam roula des yeux et fit le tour de la fontaine pour essayer de la rattraper. Mais Morgane s’assurait toujours d’avancer du côté opposé à lui. Il tenta de faire le mouvement inverse et elle fit de même. Ce petit jeu dura de longues minutes, les rires étouffés de Morgane couvrant les exaspérations d’Adam. Parfois, elle s’amusait à l’éclabousser.
– Bon, ça suffit, Morgane !
Pour seule réponse, il entendit de petites vagues, et avant qu’il ne puisse se retourner pour la saisir et la forcer à la faire sortir de la fontaine, il sentit quelqu’un l’attraper par le col et le tirer en arrière soudainement. Adam ne parvint pas à s’accrocher à quoi que ce soit avant d’atterrir dans l’eau. Il pouvait entendre son rire avant même de remonter à la surface.
Trempé jusqu’à l’os mais rafraîchi, il ne savait pas s’il devait être en colère que Morgane ait fait ça ou s’il devait la remercier. De toute façon, elle avait une nouvelle fois disparu avant qu’il ne puisse prendre sa décision.
Néanmoins agacé, il se redressa, agita inutilement ses bras pour se sécher plus vite et fit à nouveau le tour de la statue. Il la trouva appuyée contre cette dernière, l’air innocent. Elle avait les bras croisés et soufflait sur ses ongles comme si elle venait d’appliquer du vernis. Il ne put s’empêcher de noter que, contrairement à lui, elle était relativement sèche, mis à part quelques gouttes d’eau qui assombrissaient ses vêtements. Il détourna, poliment et gêné, son regard pour le poser sur le visage de Morgane. Lorsqu’elle fit semblant de remarquer sa présence, levant distraitement ses yeux vers lui, elle le toisa un instant, tandis qu’un petit sourire en coin se dessinait sur ses lèvres.
– Eh beh, Karadec ! Vous tenez plus sur vos jambes ou quoi ? Vous avez pensé à acheter un déambulateur ?
Peut-être était-ce ça qui le décida à faire ce qu’il s’apprêtait à faire. Fronçant les sourcils, il maintint son regard, avant de se pencher et de prendre de l’eau dans ses mains. Morgane écarquilla les yeux mais elle n’eut pas le temps de fuir avant d’être attaquée.
Il la vit se crisper puis l’entendit pousser un petit cri au contact de l’eau et il ne parvint pas à se retenir de rire.
Elle reprit sa tentative vaine de fuite, tandis qu’il continuait à la poursuivre, tout en l’éclaboussant d’eau. Au bout de quelques secondes, elle se retourna pour contre-attaquer mais il fut plus rapide et la saisit par la taille.
Le mouvement sembla suffisamment la surprendre pour qu’elle se fige dans ses bras. La dernière fois qu’il l’avait tenue ainsi, elle pleurait son ex qu’elle pensait alors mort. Une éternité, si on lui demandait.
Il s’attendit à ce qu’elle se mette à se débattre, au moins pour la forme, mais elle resta immobile, levant seulement sa tête pour croiser son regard.
Si la balade avait été une erreur, ce geste en était une plus grande.
Pendant quelques instants, ses yeux le happèrent, l’empêchaient de s’en détourner. Pire encore, il crut même qu’ils l’attiraient irrésistiblement vers son visage.
Morgane non plus ne dévia pas son regard. Quand elle le fit, ce fut pour le poser sur ses lèvres.
Les secondes qui suivirent étaient à la fois les plus lentes et les plus rapides de sa vie. Adam avait l’impression d’être spectateur et acteur. Pourtant, il n’arrivait pas à arrêter cette attraction vers elle. Surtout, il ne le voulait pas.
Toutes les alarmes qui auraient dû sonner dans son esprit restaient silencieuses, comme étouffées par tout ce qu’il ressentait pour elle et qui le submergeait. Comme elle, il alterna entre ses yeux et ses lèvres, avant de ne rester que sur ces dernières. Lentement, une force l’amena vers elle et qui refusait de le libérer.
Ses pensées, toute sa raison, s’évaporèrent alors qu’il approchait doucement son visage du sien. Il voyait dans son regard le doute mais surtout l’anticipation avant que ses paupières ne se ferment doucement.
Il ne restait que quelques petits centimètres entre eux, dorénavant. Quelques petits centimètres qui pourraient le faire changer d’avis, lui faire renoncer à ce qui allait se passer. Mais il continua, ignorant une nouvelle fois tout ce qui lui disait de ne pas le faire.
Il pouvait sentir son souffle se mélanger au sien, pouvait presque sentir ses lèvres sur les siennes avant que Morgane ne les capture. Il la sentit se fondre presque aussitôt dans ce baiser, parvenant à faire passer ses bras autour de sa nuque pour l’intensifier et se rapprocher un peu plus de lui.
Il devrait tout arrêter, pensa-t-il. Dire que c’était une erreur, qu’ils n’auraient pas dû faire ça. Pourtant, il n’arrivait pas à se défaire de cette idée que l’embrasser était comme une évidence, comme si tout les avait menés à cet instant.
Il se laissa emporter par l’intensité de ses sentiments, étreignant Morgane jusqu’à ce qu’il n’y ait aucun espace libre entre leurs corps, ses mains parcourant celui de sa collègue avec un mélange de ferveur et de tendresse. Il la repoussa doucement contre la statue, encouragé par les petits soupirs qui s’échappaient de sa bouche et qui court-circuitaient la moindre pensée raisonnable qui lui traversait l’esprit.
Après quelques minutes—ou secondes, il n’aurait su dire—, quelque chose s’éveilla en lui et le fit rompre le baiser tendrement.
Morgane garda les yeux fermés pendant quelques secondes avant de les ouvrir lorsque leurs lèvres se détachèrent et il eut une nouvelle fois envie de l’embrasser. Non, ce n’était pas une envie, c’était un besoin. C’était la première fois qu’il ressentait ça. Morgane n’était qu’une collègue. Une collègue dont il était amoureux, certes, mais une collègue tout de même. Et il avait une compagne. Ce besoin d’embrasser à nouveau Morgane n’aurait pas être aussi fort. Pire que ça, c’était ce qui aurait dû se passer avec Roxane.
Il fallait qu’il se raisonne. Maintenant. Même s’il avait envie de l’embrasser, même si tout le poussait à le faire, il fallait qu’il mette un terme à tout ça. Il aurait dû refuser qu’elle l’accompagne, aurait dû trouver n’importe quel prétexte pour qu’elle reste à la DIPJ, loin de lui, pendant qu’il essayait d’éclaircir ses pensées. Il aurait évité cet énième écart, évité de raviver encore plus les sentiments qu’il avait pour elle.
L’avoir dans ses bras, trempée jusqu’à l’os, collée à lui, le regard pétillant de joie et qui s’entremêlait au désir, n’aidait absolument pas à ce qu’il reprenne ses esprits.
S’il voulait s’écarter d’elle—non, il ne le voulait pas. S’il devait s’écarter d’elle, il continua de l’étreindre pendant plusieurs minutes. Si c’était la dernière fois que cela arrivait, il voulait en ancrer chaque détail dans sa mémoire, ne rien oublier. Tant pis s’il en souffrait à chaque fois qu’il s’en souviendrait. Tant pis si le souvenir du rire de Morgane, de son baiser, de son corps contre le sien le torturerait dès qu’il la verrait.
Au moins, il avait été heureux.
Adam se pencha et l’embrassa une nouvelle fois. Morgane y répondit presque aussitôt, ses mains reprenant les caresses qu’il avait interrompues quelques minutes plus tôt.
Bordel. Il fallait qu’il arrête ça. Il le fallait. Mais il n’y arrivait pas. Non—il ne le voulait pas.
Il intensifia le baiser, malgré lui, ses mains se remettant à explorer son corps. Combien de fois en avait-il rêvé ? Combien de fois—
Adam détacha ses lèvres de celles de Morgane tout aussi soudainement que l’image de Roxane qui était apparue derrière ses paupières.
Il ne pouvait pas lui faire ça, pas une seconde fois.
Il ne sut comment, mais il desserra son étreinte. Lentement, douloureusement, comme s’il s’arrachait une partie de son corps.
– Je… je suis désolé, fit-il piteusement en faisant un pas en arrière. J’aurais pas dû—
– Ouais, vous auriez pas dû, rétorqua-t-elle en se redressant.
Il aurait voulu rétorquer que c’était elle qui l’avait embrassé en premier. Que même s’il y avait cédé, elle était la première fautive dans l’histoire. Que si elle l’avait laissé prendre l’air seul, comme il l’avait prévu, rien de tout cela ne se serait passé. Mais ses protestations potentielles moururent en même temps qu’elle commençait à s’éloigner.
– Quand… quand vous saurez ce que vous voulez, Karadec, vous me ferez signe, hein, lâcha-t-elle lorsqu’elle fut sortie de la fontaine.
Il pouvait entendre la souffrance dans sa voix et son cœur se serra.
– Non, en fait—en fait, me faites pas signe, reprit-elle, des sanglots cherchant à noyer sa réponse. Je… je crois que j’ai compris.
– Morgane, je—
– Bonne soirée, Karadec, répondit-elle, froidement, avant de tourner les talons et de reprendre sa marche.
Il aurait voulu s’élancer à sa suite. Lui dire qu’il savait ce qu’il voulait, qu’il le savait depuis plusieurs mois déjà. Que c’était elle. Que c’était elle qu’il voulait constamment embrasser—et encore plus depuis qu’il avait pu goûter à ses baisers. Que c’était elle qu’il voulait voir dès qu’il ouvrait les yeux, le matin, et elle encore qu’il voulait voir avant de s’endormir. Que c’était elle qu’il voulait garder blottie dans ses bras, comme si ça avait toujours été sa place.
Au lieu de ça, il la regarda s’éloigner.
*
Adam n’était pas surpris, mais néanmoins déçu, lorsque Morgane ne vint ni le lundi, ni le mardi suivants. Céline les avait informés, d’un air peu convaincu, que la consultante était malade et qu’ils devraient faire sans elle. Personne, et encore moins lui, n’avait cru à ce prétexte pour s’absenter. Morgane ne tombait jamais malade et encore moins au milieu du mois d’août, pendant une semaine caniculaire. Il avait pensé brièvement que leur petit jeu dans la fontaine avait peut-être eu raison d’elle avant de se raviser. Il serait sans nul doute tombé malade lui aussi si ça avait été le cas.
Alors, pendant deux jours, sans vraiment de succès, il avait essayé d’éviter de fixer le sac qu’elle avait laissé suspendu lorsqu’ils s’étaient rejoints à la DIPJ, le vendredi soir.
C’était en partie pour le lui ramener qu’il se trouvait là, devant sa porte, hésitant à sonner. Il était pourtant quasiment certain que Morgane ne voudrait pas le voir, pas après ce qui s’était passé entre eux. Que serait-il arrivé s’ils n’avaient pas été interrompus par l’image de Roxane derrière ses paupières ? Seraient-ils allés loin, bien plus loin que des baisers et des caresses beaucoup trop lourdes de sens pour les catégoriser comme “erreurs” ? Il se souvenait que son corps avait été plus que partant pour que ce soit le cas.
Il joua nerveusement avec le sac, le faisant passer d’une main à l’autre. S’il parvenait à enfin sonner et qu’elle ouvrait, que pouvait-il lui dire ? Un simple “désolé” ne suffirait pas pour passer outre ce qui s’était déroulé pendant cette soirée. Et de toute façon, non seulement il lui avait déjà dit, mais il savait qu’il serait insincère. Il avait essayé de s’en vouloir, mais les seules choses pour lesquelles il était arrivé à se sentir coupable, c’était pour c’était pour ce qu’il avait fait à Roxane et l’absence de Morgane au travail. Pas pour cette nuit-là.
Il l’avait blessée, encore une fois. Il se rappela de sa joie dans cette fontaine, de son rire lorsqu’il était entré dans son jeu et puis, de cette lueur dans son regard, avant qu’il ne l’embrasse une nouvelle fois. Pourquoi n’arrivait-il pas à regretter cette soirée ? Pourquoi avait-il l’impression que, si son esprit n’avait pas conjuré l’image de Roxane, il aurait presque pu dire que c’était une des meilleures soirées de sa vie ? Que c’était seulement parce que Morgane était là, avec lui, heureuse ?
– Qu’est-ce que vous foutez là ?
La voix de Morgane le fit sortir de sa rêverie. Adam cligna des paupières et fronça les sourcils, avant que son regard ne fasse un court aller-retour entre la sonnette et Morgane. Était-ce possible qu’il ait sonné sans s’en rendre compte ? Il ramena son bras vers lui, brièvement honteux, et se focalisa sur sa collègue.
Bien qu’en pyjama ou au moins en tenue d’intérieur, Morgane semblait tout sauf malade. Elle semblait même plutôt en forme, même s’il ne pouvait s’empêcher de noter qu’il y avait quelque chose dans son regard qui contrastait avec son apparence.
– Bonjour Morgane, fit-il, assuré. Je… je suis venu voir comment vous alliez et pour… vous ramener votre sac.
Morgane l’attrapa lentement, confuse.
– Je vais bien, rétorqua-t-elle. Merci pour le sac. Bonne fin de—
– J’ai pensé aussi qu’on pourrait parler, vous et moi, se surprit-il à ajouter.
Elle le toisa pendant plusieurs secondes avant de soupirer, de jeter le sac quelque part sur le côté et de croiser les bras contre sa poitrine.
– Et si j’ai pas envie de parler, vous allez faire quoi ? Oh, attendez, m’embrasser ?
– Je vous rappelle que l’autre soir, c’était vous qui—
– Je vous aurais pas embrassé si vous aviez pas voulu m’embrasser, ah ! rétorqua-t-elle.
– Qu’est-ce qui vous dit que je voulais vous embrasser ?
– Vous vous foutez de moi ? demanda-t-elle, incrédule. Karadec, vous avez passé la soirée à me mater ! Je vous ai bien vu, hein !
Adam se sentit rougir aussitôt et ouvrit la bouche pour protester avant de la fermer puis de l’ouvrir à nouveau.
– Mais c’est vous qui m’avez embrassé en premier, Morgane !
– Et la deuxième fois, c’est moi peut-être ? Et quand vous m’avez plaquée contre la statue, hein ? C’était pas votre flingue que j’ai senti, je vous signale ! Et puis, moi, j’ai pas de copine, qui—
– On a rompu, pipa-t-il.
– D’ailleurs, comment elle va—quoi ?
C’était la première fois qu’il l’avouait à quelqu’un depuis la rupture, quatre jours auparavant. Même Sofiane n’avait pas été mis au courant, bien qu’il l’avait eu au téléphone le soir-même.
Lorsqu’il était rentré chez lui, avec la culpabilité qui lui tordait les entrailles, Roxane dormait profondément, sa main tendue vers le côté qu’il aurait dû occuper si Morgane ne l’avait pas appelé un peu plus tôt. Il se souvenait avoir voulu ressentir à nouveau cette envie de rejoindre sa compagne, de la sentir près de lui, sans avoir l’impression de trahir, non pas Roxane, mais Morgane.
Il avait espéré, sans grande conviction, que la douche lui remettrait les idées en place. Mais dès qu’il avait fermé les yeux, ça avait été Morgane qu’il avait vu, ses mains qu’il avait senti sur lui et les fantômes de ses baisers sur ses lèvres. Comment aurait-il pu, ne serait-ce qu’une seconde, envisager l’idée de retourner auprès de Roxane quand ce n’était pas à elle qu’il pensait ?
Alors, au lieu de la rejoindre dans le lit, il s’était réfugié dans le salon. Au bout de plusieurs heures, il avait conclu que ce petit jeu qu’il jouait, malgré lui, avec Roxane et Morgane ne pouvait plus durer. Il avait entendu la souffrance dans la voix de cette dernière et il n’avait nul doute qu’en faisant tarder ce qui, maintenant, il le savait, était inévitable, il ferait aussi souffrir sa future ex-compagne. Autant le faire maintenant, avait-il décidé. Comme un pansement qu’on arrachait.
L’idée l’avait cependant tourmenté le reste de la nuit. Par moment, il s’était surpris à essayer de se convaincre que peut-être, il faisait une erreur. Qu’en restant avec Roxane un peu plus longtemps, il parviendrait enfin à oublier ses sentiments grandissants pour Morgane. Qu’un jour, cette dernière ne serait vraiment qu’une collègue, une amie tout au plus et rien d’autre. Que s’il avait vu Morgane pendant sa douche alors qu’il avait tant essayé de l’oublier, ce n’était que parce que les événements de la soirée étaient encore frais dans sa mémoire. Mais lorsqu’il avait, une nouvelle fois, fermé les yeux, poussé par la fatigue, il avait vu son avenir, ou du moins, celui qu’il imaginait et ce n’était pas Roxane qu’il voyait avec lui. C’était Morgane qui l’embrassait, heureuse. C’était Morgane qui se blottissait dans ses bras. C’était Morgane qui dormait près de lui, sa respiration et les battements de son cœur contre le sien comme la plus belle des berceuses.
– Oh, bah… je… je suis désolée, fit soudainement la principale occupante de ses pensées, tout en le tirant de ces dernières. Mais… pourquoi ? Enfin… je veux dire, je croyais que—
Elle s’interrompit. Adam n’avait pas besoin de l’entendre finir sa phrase pour comprendre ce qu’elle taisait.
Lui aussi avait cru que tout allait bien entre Roxane et lui. Pendant un temps, du moins, c’était le cas, avant que Morgane ne revienne dans sa vie. Mais cette légèreté qu’il avait ressenti lorsqu’il avait mis fin à leur relation n’avait fait que confirmer que le fait qu’il se voilait la face depuis bien trop longtemps. Et la sensation de revivre quand Morgane était près de lui n’avait pas aidé.
Le jour qui avait suivi leur rupture, Adam avait conclu, le cœur lourd, que ce n’était pas normal.
Morgane soupira et sembla se détendre, même si quelque chose dans son attitude continuait à trahir sa nervosité. Son regard aussi avait changé ; la défiance avait laissé place à une lueur presque proche de celle qu’il avait vue quelques jours auparavant. Adam réprima un sourire, tentant d’ignorer les battements de son cœur qui semblaient s’emballer à la perspective que, peut-être, elle envisageait vraiment quelque chose avec lui.
– Comment vous vous sentez ? demanda-t-elle sincèrement.
– Comme quelqu’un qui vient de rompre, Morgane, répondit-il.
Morgane roula des yeux.
– Oui, bah, oui, forcément, rétorqua-t-elle. Mais… euh… c’est… c’est pas à cause de ce qu’il s’est passé entre nous la dernière fois, hein ? Enfin… je veux dire, vous… vous lui aviez dit ?
– Elle sait qu’on… s’est embrassés, répondit-il, en évitant de la regarder.
Il avait essayé de taire cette information aussi longtemps qu’il le pouvait, mais Roxane avait compris avant qu’il ne puisse lui dire. Il se souviendrait toujours de ses yeux remplis de larmes, de la douleur qu’il y avait vu, du déchirement qu’il avait ressenti à l’idée d’en être responsable. Il avait eu envie, pendant un bref instant, de revenir en arrière. De faire comme si rien ne s’était passé avec Morgane, mais ni cette dernière, ni Roxane ne méritait qu’il continue à ne pas savoir ce qu’il voulait. Ou au moins, prétendre qu’il ne savait pas.
Roxane méritait de trouver quelqu’un qui l’aimait autant qu’il aimait Morgane. Et même s’il aurait voulu être cette personne, s’il avait tenté de l’être et qu’il s’était laissé croire qu’il l’était pendant des mois, il ne pouvait plus se permettre de jouer l’autruche plus longtemps.
Morgane grimaça avant d’acquiescer.
– Je suis désolée pour Roxane et vous, répéta-t-elle, en plantant son regard dans le sien. Vraiment.
Adam hocha la tête, avant de la baisser. Un silence s’installa entre eux.
– Bon… euh… merci encore pour le sac et—
– Il y a autre chose, Morgane, parvint-il à dire.
– Quoi ?
Il y avait quelque chose dans sa voix qui ressemblait à de l’espoir.
– Par rapport à l’autre soir, à ce qu’il s’est passé entre nous…
– Je vous en veux pas. Enfin, si un peu mais—
– Encore une fois, Morgane, c’est vous qui m’avez embrassé en premier, lui rappela-t-il, amusé.
– Et vous qui—, commença-t-elle à rétorquer avant de souffler et de rouler des yeux. Bref, qu’est-ce que vous vouliez dire ?
Adam inspira profondément et ferma les yeux. Les battements de son cœur s’accéléraient jusqu’à ce qu’ils prennent presque le dessus sur les sons qui les entouraient. Il fallait qu’il lui dise.
– Je ne regrette pas, réussit-il enfin à avouer. Et… si c’était à refaire, je le referai.
Morgane fit un léger mouvement de recul et écarquilla les yeux pendant un instant avant d’expirer.
– Ouah, souffla-t-elle, l’air incrédule. Okay. Je… je m’attendais pas à ça, et surtout si tôt, parce que bon, hein…
Morgane laissa échapper un petit rire nerveux avant de reprendre :
– Mais… okay. Et du coup, on fait quoi maintenant ?
– On peut… essayer, suggéra-t-il, essayant d’ignorer l’élan d’espoir qui voulait le submerger. Passer du temps ensemble et voir où ça nous mène.
Elle le fixa pendant un long moment, comme si elle ne croyait pas à ce qu’il venait de dire, tandis que son visage prenait une teinte légèrement rosée.
– Quand vous dites “passer du temps ensemble”, vous voulez dire… en dehors du boulot ? Que tous les deux ?
– Si vous êtes d’accord, s’empressa-t-il de répondre. Je comprendrai que—
– Grave que je suis d’accord ! s’exclama-t-elle, avant de se racler la gorge. Enfin, je veux dire évidemment que oui.
Adam ne put retenir le sourire qui étira ses lèvres.
– J’ai pensé qu’on pourrait pique-niquer, ce week-end, au bord d’un lac ou alors qu’on pourrait—
– Non, non, le pique-nique, c’est parfait !
– Vous êtes sûre ? Parce que—
– Puisque je vous dis que je suis d’accord pour ce week-end, Karadec ! En plus, c’est le dernier avant que les enfants reviennent de leurs vacances, donc vous pensez bien que je vais en profiter !
Il se sentit à nouveau rougir, espérant, tout en craignant, un scénario similaire à ce qu’il s’était passé quelques jours plus tôt avec une issue différente et plaisante. Repoussant les images qui s’entrechoquaient déjà dans son esprit, Adam acquiesça, soulagé.
– Ce week-end alors, répéta-t-il.
Morgane hocha vivement la tête, son regard pétillant.
– Ouaip, ce week-end.
Il sentit son sourire s’élargir bien malgré lui.
– Bon, je vais vous laisser, fit-il au bout d’un petit moment. Vous revenez demain ?
– Pourquoi ? demanda-t-elle avec un sourire. Je vous manque, c’est ça ?
Adam aurait voulu lui dire que oui, lui dire ces deux jours sans elle lui avaient paru durer une éternité, mais donner raison à Morgane, là, était beaucoup trop dangereux. Non, ça, ça attendrait.
– À demain, Morgane, choisit-il de répondre.
– Ouais, à demain, Kara, répondit-elle.
C’était la première fois qu’elle l’appelait comme ça et il sentit son cœur papillonner à l’idée qu’elle puisse le faire plus souvent.
– Ah, une dernière chose, Morgane, dit-il soudainement.
Morgane releva la tête au même moment. Pendant quelques instants, Adam songea à se raviser mais ses yeux, une fois de plus, l’attirèrent inexorablement vers elle. Il s’approcha et fit glisser un bras autour de sa taille avant de l’amener vers lui. Il ne se laissa pas le temps de réfléchir. De toute façon, il n’y arrivait plus. Pas quand elle le regardait de cette façon, pas quand il voyait son regard dévier vers ses lèvres, comme ils l’avaient fait quelques jours plus tôt et surtout pas quand c’était tout ce qu’il avait eu envie de faire depuis cette soirée. Alors, il se pencha vers elle et l’embrassa.
Sans grande surprise, mais à son grand plaisir, elle se laissa faire, intensifia même le baiser. Il l’attira tout contre lui, avant qu’elle ne le guide maladroitement à l’intérieur. Adam ne put s’empêcher de sourire contre ses lèvres.
Ils s’enfoncèrent un peu plus dans la maison, leurs mains cherchant désespérément la peau de l’autre, et leurs bouches incapables de se détacher l’une de l’autre. Les gémissements que Morgane lâchait dans leurs baisers envoyèrent des frissons bien trop agréables dans tout son corps.
Ni Morgane, ni lui ne relâchèrent leur étreinte lorsque le souffle leur vint à manquer. Morgane resta blottie contre lui, resserrant même son emprise autour de sa nuque. Au bout de quelques instants, il sentit ensuite ses bras encercler sa taille avant de caler sa tête contre sa poitrine.
Adam aurait voulu que ce moment dure une éternité.
Il inspira profondément, attendit plusieurs secondes la sensation familière de culpabilité. Lorsqu’elle ne vint pas, il s’autorisa une nouvelle fois à sourire.
Il revivait vraiment.
