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Sa main tremblait et refusait de se refermer sur la poignée de la porte suffisamment longtemps pour qu’elle puisse l’ouvrir. Morgane la ramena, une fois de plus, vers elle, tout en sentant la frustration monter en elle progressivement. Elle avait froid—non, pas ce genre de froid. Le genre de froid qui ne voulait pas la quitter, peu importait les couches de vêtements et de couvertures qu’elle pouvait avoir sur elle. C’était le genre de froid qu’elle détestait, celui qui donnait l’impression de ne plus avoir le contrôle de son corps.
Morgane ravala ses larmes et tenta une nouvelle fois d’attraper la poignée. Alors qu’elle pensait enfin réussir, la porte s’ouvrit subitement sous ses yeux et des bras l’encerclèrent avant qu’elle ne puisse comprendre ce qu’il se passait. Ils l’enfermèrent dans une étreinte étroite, la blottirent contre un torse devenu familier. Son parfum et sa chaleur la réconfortèrent rapidement. Elle aurait dû le repousser, ou au moins vouloir le faire, mais tout ce qu’elle parvenait à faire, c’était de rester immobile, tandis qu’elle sentait la main du geôlier de son cœur se poser sur sa tête.
– J’ai cru que…, commença-t-il, avant de s’interrompre comme si le mot l’étranglait.
Pourquoi faisait-il comme s’il se préoccupait d’elle ? ne put-elle s’empêcher de penser.
– Pourquoi vous n’avez pas répondu au téléphone ? continua-t-il, doucement mais avec inquiétude.
Morgane fronça légèrement les sourcils. Elle ne se souvenait pas avoir entendu son téléphone sonner. Tout ce dont elle arrivait à se souvenir, c’était de l’appel de l’hôpital.
Aussitôt, elle sentit son corps se glacer encore plus qu’il ne l’était déjà.
Serge était mort. Son père était mort. Papa était mort.
La vague de sanglots qu’elle avait, jusque-là, réussi à retenir s’attaqua soudainement à elle et elle sentit tout son corps trembler violemment tandis que les larmes brouillaient rapidement sa vision. Un cri douloureux chercha à la quitter ; alors, tentant de l’étouffer, elle enfouit son visage contre le torse de Karadec, agrippant son dos comme si sa vie en dépendait. Ce dernier resserra son emprise autour d’elle, la laissa ressentir toute la souffrance, sans broncher. Comme il l’avait fait quand elle avait pensé que Romain était mort.
Mais Romain n’était pas mort. Serge l’était.
Serge était mort. Son père était mort. Papa était mort.
Une nouvelle vague la submergea, plus forte que la précédente et elle sentit ses jambes faiblir. Si Karadec ne l’avait pas tenue, elle n’était pas sûre qu’elle serait encore debout.
Elle n’aurait pas dû avoir aussi mal pour Serge. C’était tout ce qu’elle parvenait à penser tandis que Karadec la relâchait avec prudence, tout en la soutenant, avant de passer un de ses bras sous ses jambes, l’autre derrière elle et de la porter pour l’emmener à l’intérieur. Elle aurait dû protester, mais elle resta blottie contre lui, son visage toujours caché contre son torse, ses ongles se plantant dans la chemise, puis dans la chair du père de son fils, tandis que plusieurs vagues successives l’attaquaient.
Lorsqu’il la posa sur le canapé, elle resta accrochée à lui. Il lui chuchotait des mots réconfortants qu’elle n’arrivait pas à entendre, faisait des petits cercles dans son dos, caressait ses cheveux. Morgane essayait de s’agripper à ça. Même si elle doutait que Karadec ait des sentiments pour elle. Même si tout lui criait de ne pas accorder d’importance à ses gestes. Il était là. Il voulait l’aider.
– Daphné m’a dit pour votre père, fit-il doucement une fois qu’elle fut calmée. Je suis sincèrement désolé. Comment vous vous sentez ?
N’ayant plus la force de bouger, Morgane avait fermé les yeux et appuyé sa tête contre son épaule, tandis qu’il continuait à caresser son dos, comme s’il craignait qu’en arrêtant, ses souffrances reprennent. Elle pensa, brièvement, qu’elle pourrait s’endormir comme ça. D’ailleurs, elle n’en était pas loin, bercée par les doux mouvements de Karadec.
Elle se contenta de hausser les épaules en guise de réponse. Comment pourrait-elle décrire ce qu’elle ressentait ? Elle avait l’impression que tout se bousculait, cherchait à prendre le dessus tout en s’annulant. Qu’elle ressentait tout et rien à la fois.
Au léger mouvement qu’elle percevait venant de lui, elle devina qu’il acquiesçait.
– Morgane et moi avons entamé une relation sexuelle, l’entendait-elle à nouveau dire.
Morgane se redressa subitement, forçant Karadec à la relâcher. Elle ne se laissa pas le temps de ressentir le manque de son étreinte, de ses caresses, qu’elle se leva, avec une énergie visiblement bien cachée.
– Morgane, tout va bien ? J’ai fait quelque—
– Je crois que je vais aller me coucher, l’interrompit-elle, d’une voix enrouée par la tristesse. Je… merci pour… euh… Bref, bonne nuit, Karadec.
Elle pouvait sentir son regard intrigué la suivre jusqu’à ce qu’elle disparaisse dans les escaliers.
*
Les souvenirs s’entremêlaient, se battaient dans l’esprit de Morgane tandis qu’elle essayait, vainement, de dormir. Elle avait pensé que la fatigue extrême l’aiderait à ne pas penser, à sombrer dans un sommeil plus que bienvenu, mais elle avait été naïve. À chaque fois qu’elle fermait les paupières, elle se voyait, à trois ans, à huit ans, à dix-sept ans, avec son père. Elle entendait à nouveau son rire, ses conseils, ses leçons. Elle revoyait les disputes entre Agnès et lui, le revoyait partir en lui lançant un dernier regard et la promesse de revenir pour la voir. Elle s’entendait crier à son papa de rester, sentait à nouveau les bras de sa mère la retenir, l’empêcher de le suivre.
Morgane soupira, à la fois de fatigue et d’exaspération avant de se mettre sur le dos. Ses yeux lui piquaient beaucoup trop pour qu’elle réussisse à les garder ouverts tout autant que fermés. Elle voulait dormir. Oublier cette affreuse journée, non, cette semaine. Oublier la douleur—les douleurs. Apprendre que Karadec ne considérait leur relation que comme purement sexuelle n’était pas suffisant ? Fallait-il vraiment ajouter la mort de son père pour enfoncer le clou ? Qu’avait-elle fait pour mériter ça ? Y-avait-il quelqu’un, en haut, qui la détestait ? À qui elle avait causé du tort ? Qui voulait savoir jusqu’où elle tiendrait ?
Un sanglot la fit sursauter. Puis un autre. Et encore un autre. Très vite, trop vite, son corps se mit à trembler à nouveau et elle s’entendit pleurer une nouvelle fois. Elle hoquetait, soubresautait, comme si quelqu’un cherchait à puiser dans son cœur la moindre souffrance. Elle agrippa la couverture, enfouit sa tête dans son oreiller, espérant, inutilement, que ça l’aiderait à supporter la vague.
Serge était mort. Son père était mort. Papa était mort.
Morgane s’était longtemps préparée à ça ; avec toutes les magouilles dans lesquelles Serge était—non, avait été, ses chances de survie avaient été plus proches de zéro que de cent. Et pourtant, il avait réussi à échapper à toutes les fois où la mort avait voulu l’attraper. Ironie du sort, c’était un putain de cancer qui avait eu raison de lui. Un cancer du poumon. Banal, tout ce que son père avait refusé d’être. Elle se souvenait l’avoir supplié d’arrêter de fumer. Elle devait avoir dix ans, à ce moment-là. Son père avait seulement ri, avant de tirer une nouvelle fois sur sa cigarette, le parfum et le goût acre piquant le nez de Morgane.
Elle s’était préparée à la mort de Serge, mais rien ne l’avait préparée à y faire face. Et maintenant, elle en subissait les conséquences.
Putain, elle ne devrait pas avoir autant mal, pensa-t-elle une nouvelle fois, tandis qu’un mélange de colère et une autre vague de tristesse la submergeait. Elle pensait avoir tiré un trait sur lui, sur son rêve d’avoir une relation père-fille à peu près normale et pas celle à laquelle il l’avait habituée depuis son plus jeune âge. Combien de fois avait-elle espéré que son père lui propose de faire du vélo sans que ce ne soit un prétexte pour faire ses magouilles dans le dos de sa mère ? Combien de fois avait-elle espéré que ses cadeaux ne viennent pas de ses arnaques, mais d’un travail honnête ? Combien de fois avait-elle espéré qu’il lui apprenne à reconnaître les oiseaux au lieu de dégotter des pigeons à arnaquer ?
Pourquoi avait-elle été aussi naïve ?
Tout comme elle avait été naïve de penser que ce qu’il se passait entre Karadec et elle était plus fort qu’une simple attirance physique. Et pourtant, il l’avait consolée, était resté patiemment à ses côtés, sans essayer de l’éloigner.
Elle avait besoin de lui.
Ce fut cette pensée qui la poussa à toquer à la porte de la chambre de Karadec, à une heure loin d’être respectable. Tant pis si elle le réveillait. Après son coup dans le bureau de Céline, c’était ce qu’il méritait et bien plus. À sa grande surprise, il ouvrit presque aussitôt, comme s’il l’attendait.
– Morgane, qu’est-ce qu’il se passe ?
Que pouvait-elle répondre à ça ? Qu’elle avait trop mal, qu’elle n’arrivait pas à dormir, qu’elle voulait qu’il soit à côté d’elle ?
– Je… je peux dormir avec vous, ce soir ?
Elle ne reconnaissait pas sa voix—faible, tremblotante, semblable à celle d’une gamine timide. Karadec parut surpris par sa question, mais son regard était doux, si doux qu’elle oublia une nouvelle fois ce qu’il avait dit quelques jours plus tôt.
– Bien sûr, Morgane, répondit-il en passant un bras autour de sa taille pour la guider vers l’intérieur.
Morgane refusa de s’attarder sur la douceur avec laquelle il avait fait ce geste, sur la familiarité, cette habitude qu’un couple pourrait avoir. Ce qu’ils n’étaient pas.
Il n’était pas en train de dormir, nota-t-elle en voyant son livre du moment posé hasardeusement sur le lit. Il était généralement le premier à s’endormir, respectant son rythme bien cadré de sept heures de sommeil—sauf quand ils couchaient ensemble ou que Léo faisait des siennes. Mais cette fois, il n’y avait aucune raison pour qu’il reste éveillé. Léo dormait paisiblement. C’était comme si quelque chose le tracassait et pendant un court instant, elle pensa que c’était elle.
Karadec la suivit du regard tandis qu’elle contournait le lit pour retrouver ce qui était devenu, depuis quelques semaines, sa place. Il plaça un genou sur le matelas avant de s’empresser de tirer la couverture pour qu’elle s’installe aisément. Elle le remercia silencieusement avant de se réfugier en-dessous.
– Vous avez besoin de quelque chose, Morgane ? demanda-t-il, une fois qu’elle fut bien couverte.
Morgane se tourna vers lui. Il la regardait de la même façon que lorsqu’elle avait toqué à sa porte.
En guise de réponse, elle s’approcha de lui et il posa, comme si c’était instinctif, son bras autour d’elle, avant de l’attirer vers lui. Aussitôt—et bordel, elle détestait que ce soit le cas—, le calme la gagna. Karadec reprit ses caresses dans son dos, inspirant profondément au-dessus de sa tête. Si elle s’était concentrée, elle aurait senti ses lèvres frôler ses cheveux, comme s’il déposait des baisers rassurants.
Morgane se blottit un peu plus contre lui, calant sa tête dans le creux formé par son menton et sa gorge et se laissa bercer par la respiration et les attentions de Karadec.
Doucement, un sommeil sans rêve la submergea.
*
– Ça va aller pour demain ?
La question de Karadec avait interrompu le silence confortable dans lequel ils étaient depuis plusieurs minutes. Allongée à côté de lui, enveloppée par son étreinte, apaisée par ses caresses, comme tous les soirs depuis plusieurs jours, Morgane leva la tête et croisa son regard. Comme toujours, c’était de la tendresse qu’elle y voyait. Elle dut, encore, se rappeler que ce n’était qu’une relation sexuelle entre eux. Qu’il ne l’aimait pas comme elle l’aimait.
Il se mit à caresser ses cheveux avec douceur, attendant patiemment sa réponse.
Non, aurait-elle voulu dire immédiatement. C’était précisément pour ça qu’elle l’avait rejoint cette nuit-là. Et toutes les autres nuits. À chaque fois qu’elle fermait les yeux, les souvenirs avec son père dansaient derrière ses paupières. Les plus joyeux, ceux de son enfance, étaient tout aussi douloureux que les plus tristes. Pourtant, elle essayait de ne pas souffrir, essayait de s’accrocher à ce qu’elle avait ressenti lorsque ces souvenirs joyeux avaient été créés. L’un de ses préférés était quand elle avait huit ans. Serge était venu la chercher à l’école, tenant son vélo d’une main et deux glaces qui fondaient dans l’autre. Cela avait fait plusieurs semaines, à ce moment-là qu’elle ne l’avait pas vu et elle s’était précipitée dans ses bras. Ils avaient ensuite passé le restant de l’après-midi dans le parc à côté de l’école, sans se soucier de pourquoi il avait disparu de sa vie pendant aussi longtemps ni de pourquoi il regardait constamment autour de lui, comme s’il craignait que quelqu’un n’arrive.
La journée, elle arrivait plus ou moins à faire abstraction de la douleur en s’occupant. Le jour où Agnès l’avait informée de la date et de l’organisation des funérailles, Morgane s’était réveillée seule dans le lit de Karadec. À la place de ce dernier, elle avait trouvé un mot, écrit visiblement avec attention, lui annonçant qu’il avait déposé les enfants à l’école et la crèche et qu’un petit-déjeuner l’attendait dans la cuisine. Pendant quelques instants, elle se souvint, elle avait oublié pourquoi Karadec était si attentif envers elle. Elle s’était laissée porter par l’illusion qu’il voulait lui faire plaisir, comme le ferait un homme à sa compagne. Et puis, la réalité lui était tombée dessus, aussi violemment qu’un camion lancé à toute vitesse contre un mur.
Karadec déclarant qu’ils avaient entamé une relation sexuelle. L’appart’. L’appel de l’hôpital lui annonçant la mort de son père.
Sa respiration avait été soudainement laborieuse et douloureuse. Ses yeux s’étaient mis à piquer et elle avait ressenti le besoin de faire quelque chose, n’importe quoi pour se distraire de la douleur. Elle avait brièvement maudit Karadec, qui, dans le même mot, lui avait dit qu’il avait prévenu Céline de son absence. Travailler lui aurait permis d’oublier, de se concentrer sur les problèmes des autres, même si la présence de Karadec aurait été un rappel constant de ce qu’il avait dit quelques jours plus tôt.
Alors, la musique à fond dans la maison, elle avait passé la journée à faire le ménage, à mettre de l’ordre dans le désordre que ses enfants et elle avaient mis depuis qu’ils avaient emménagé chez lui. Quelques fois, elle avait été interrompue par des messages de Karadec ou de Théa lui demandant si ça allait. Dans ces moments-là, elle s’était autorisée à ressentir brièvement la souffrance avant de se remettre à ses tâches.
Mais lorsque Agnès l’avait appelée pour la tenir informée de l’avancée des préparatifs des funérailles, Morgane avait vu tous ses efforts s’écrouler sous ses yeux, rattrapée, une fois de plus, par la réalité.
Serge était mort. Son père était mort. Papa était mort.
Quand Karadec et les enfants étaient rentrés, elle avait été dans un tel état qu’elle ne les avait même pas entendus arriver. Ce n’était que lorsqu’elle avait senti les bras de Théa autour d’elle, la présence d’Eliott ses côtés et la voix douce et rassurante de Karadec qu’elle avait eu l’impression de revenir doucement sur Terre.
C’était deux jours auparavant et elle avait, globalement, réussi à ne plus vraiment y penser. Sauf la nuit.
Comment pourrait-elle aller quand, le lendemain, elle dirait au revoir à son père, à tous les espoirs qu’elle avait nourris malgré elle de le voir, à nouveau, se comporter comme tel ? Qu’elle le verrait, pour la dernière fois ?
– Est-ce que vous… enfin… , commença-t-elle à bégayer avant d’abandonner.
Karadec l’encourageait du regard, toujours avec patience.
– Laissez tomber, soupira-t-elle finalement.
Pourquoi n’arrivait-elle pas aligner plus de trois mots ? C’était une question simple, pourtant. Elle dévia enfin son regard et se replaça dans sa position initiale, calée dans le creux de son cou. Elle inspira profondément, aussi discrètement qu’elle le pouvait, avant de fermer les yeux. Le calme la submergea et elle l’accueillit, les bras ouverts.
– J’appellerai Céline demain, l’informa-t-il doucement, tout en continuant de caresser ses cheveux.
Elle le sentit appuyer doucement sa tête contre la sienne et Morgane n’eut aucun mal à l’imaginer fermer les yeux à son tour, comme s’il était tout autant apaisé qu’elle. Si elle voulait l’en remercier, elle n’osa pas bouger, refusant de perturber ce moment.
Pourquoi avait-elle si besoin de lui ? Pourquoi était-il le seul qui arrivait à la calmer, à éloigner les souvenirs liés à Serge ? Pourquoi continuait-elle de s’accrocher, malgré elle, à l’espoir que ce n’était pas qu’une relation sexuelle entre eux ?
Elle devrait s’éloigner de lui, se raisonna-t-elle. Retourner dans sa chambre et tant pis si elle se laissait sombrer dans la tristesse. Mais connaissant Karadec, il ne la laisserait pas souffrir bien longtemps. Et elle détestait ça.
– Dormez, Morgane, chuchota-t-il.
Non, elle n’y arriverait pas. Pas maintenant, pas ce soir.
Et, comme toutes les autres fois, elle crut le sentir déposer tendrement un baiser dans ses cheveux.
*
Chambre funéraire 2
Cela faisait plusieurs minutes—ou peut-être heures, Morgane n’en savait rien—qu’elle gardait les yeux rivés sur la petite plaque accrochée sur la porte. Autant de temps aussi qu’elle essayait d’appuyer sur la poignée et d’entrer dans cette salle.
Morgane inspira une nouvelle fois et amena, une fois de plus, sa main sur la poignée de la porte avant de la ramener vers elle. Comme pour ses autres tentatives, elle se mit à trembler légèrement, sentant un froid désagréable l’envahir et qui semblait disparaître à chaque fois qu’elle se ravisait.
Elle jeta un coup de d’œil à sa droite ; plus loin, un petit groupe d’une dizaine de personnes, tout de noir vêtus, bavardait et se consolait entre eux. Un contraste plus que flagrant avec les chaises vides à côté de la porte et le peu de personnes qui étaient venus dire au revoir à Serge. Aucun des amis qu’il prétendait avoir, bien qu’informés de son décès, n’était venu, selon le gérant du funérarium. Il n’y avait eu qu’Agnès, Théa, Eliott, Karadec et elle. Chloé et Léo étaient beaucoup trop jeunes pour y assister.
Serge avait toujours été un peu solitaire, mais s’était-il douté que, dans sa mort, peu de monde le pleurerait ? Morgane avait de sérieux doutes.
Elle prit une nouvelle fois une grande inspiration et se concentra sur la porte. Elle regretta avoir refusé que Théa l’accompagne, choisissant de l’envoyer auprès d’Agnès. Elle avait pensé, naïvement, que ce ne serait qu’une formalité. Ouvrir la porte, le voir, dire au revoir et basta. Ça aurait dû être simple.
Morgane tenta encore une fois, essaya de passer outre les tremblements qui semblaient s’intensifier dès que sa main entourait la poignée. Par elle ne savait quel miracle, elle parvint à appuyer et à pousser, suffisamment pour sentir l’air frais de la pièce avant de refermer aussitôt la porte.
Son corps entier se mit à trembler plus fort encore.
Elle l’avait vu.
Le cercueil.
Au milieu de la pièce.
Elle l’avait vu.
Elle fit un pas en arrière, malgré elle, et heurta quelque chose. Non, quelqu’un.
– Morgane ?
Elle ne répondit pas et lui fit face. Au bout de quelques secondes, elle croisa son regard inquiet et qui semblait lui demander si elle avait besoin d’aide.
– Je peux pas, parvint-elle à dire. Je peux pas.
Même sa voix avait l’air de trembler tout autant que son corps, tandis qu’elle continuait de répéter, inlassablement, la même phrase, sans pouvoir s’arrêter. Elle avait envie de se gifler, de se raisonner mais toutes ses tentatives se révélaient être des échecs cuisants.
Elle ne pouvait pas, elle ne pouvait pas, elle ne pouvait pas…
Les yeux de Karadec s’adoucirent un peu plus et il se recula légèrement, juste assez pour déposer les deux gobelets flous sur une des chaises, avant de reprendre sa position initiale. Elle sentit ensuite ses mains se poser sur ses bras, le vit se pencher pour être dans son champ de vision, comme s’il savait que tout était vague autour d’elle.
Pourquoi était-elle dans cet état-là ? Merde ! Merde ! Merde !
– Je suis là, Morgane, entendit-elle Karadec dire doucement.
Elle se sentit acquiescer lentement, tout en se concentrant sur les petits cercles que dessinaient ses pouces sur ses bras.
Oui, il était là. Comme toujours.
Morgane inspira une nouvelle fois profondément et se tourna vers la porte.
Il fallait qu’elle le fasse. Qu’elle dise au revoir, une fois pour toutes.
Sa main se tendit derrière elle et s’empara de celle de Karadec qu’elle cherchait aveuglément. Elle pensa, pendant un bref instant, qu’il allait la retirer de son emprise mais il ne le fit pas. Plus que ça, il entrelaça leurs doigts et se posta à côté d’elle, lui offrant un sourire rassurant et une légère pression sur sa main lorsqu’elle leva les yeux vers les siens.
Elle n’avait, visiblement, pas besoin de poser la question.
Avec fébrilité, Morgane attrapa la poignée et ouvrit la porte.
La pièce était fraîche, sombre, seulement éclairée par de faibles lumières. Des arrangements floraux, clairement synthétiques, placés çà et là, essayaient de donner un semblant de vie à un lieu où la mort régnait.
Morgane osa poser, une fois de plus, son regard sur le cercueil sur lequel trônait une vieille photo de Serge. Elle n’avait pas besoin de savoir qui l’avait mise.
Tenant fermement la main de Karadec, elle s’avança lentement. Des frissons se remirent à la parcourir, s’intensifiant à chaque pas qu’elle faisait en direction de Serge. Enfin, après un temps qui lui parut interminable, ses yeux se posèrent sur lui.
Comme le lui avait dit Agnès, quand elle l’avait prise dans ses bras à peine arrivée au funérarium, Serge avait l’air de dormir. Mais il y avait quelque chose d’artificiel, quelque chose qui lui glaça le sang.
Morgane leva les yeux vers la petite plaque dorée posée sur le cercueil.
Serge Alvaro
1954 - 2025
Son corps soubresauta soudainement, la menant à lâcher la main de Karadec, tandis qu’elle sentait des sanglots incontrôlables s’emparer d’elle. Elle se vit saisir le bord du cercueil et l’agripper fort, si fort qu’elle avait l’impression que ses mains n’avaient plus de muscles. L’une d’entre elles se détendit suffisamment pour qu’elle essaye d’attraper celle de Serge avant de se figer.
Il n’y avait aucune chaleur qui émanait de lui. Même les lumières timidement dirigées sur lui ne suffisaient pas à le réchauffer.
Une coquille vide, sans vie, pensa-t-elle. C’était ce qu’elle voyait. C’était ce qu’il était.
Une fois de plus, les pleurs prirent le contrôle. Elle se sentait, s’entendait parler à son père entre deux hoquets, sans pour autant comprendre ce qu’elle disait. Si on lui demandait, plus tard, ce qu’elle avait pu dire, elle savait qu’elle n’en serait pas capable.
Mais elle continua à lui parler, malgré les sanglots, malgré la colère, malgré la frustration, malgré tout ce qu’elle avait réussi à contenir jusque-là. Tout ce qu’elle avait gardé sur le cœur depuis sa tendre enfance se déversa sur cette coquille. Elle avait la sensation que ce n’était pas elle, que c’était une autre version d’elle, une version plus jeune, plus naïve. La petite fille qui attendait son père à la sortie de l’école. Celle qui riait aux éclats quand il la portait. Celle qui avait peur des amis de son père. Celle qui suivait joyeusement ce que son père lui cherchait à lui apprendre.
Au bout d’un temps qui lui parut à la fois interminable et court, son corps sembla se ramollir. Elle entendit la voix de Karadec, si lointaine et si proche, avant qu’elle ne sente les bras de ce dernier l’envelopper avec urgence et douceur. S’il n’avait pas été là, elle se serait très certainement affalée lourdement sur le sol, incapable de bouger.
Karadec la releva doucement et la guida vers une des chaises disposées de part et d’autre de la salle. Elle devait être dans un sale état, à en juger par la façon dont il la maintenait et se positionnait devant elle, comme si elle était une poupée de chiffon.
Morgane leva les yeux vers les siens et s’entendit sans vraiment s’entendre dire quelque chose avant qu’elle ne se laisse s’écrouler contre son épaule, sentant sa main sur sa tête.
L’air frais frappa soudainement Morgane et la fit sortir de la torpeur dans laquelle elle était depuis qu’elle avait craqué dans la chambre funéraire. Elle tenait maintenant une misérable boîte cylindrique cartonnée qui n’avait d’urne que de nom mais de laquelle elle ressentait une chaleur agréable. C’était étrange ; elle ne se souvenait pas de la cérémonie avant l’incinération ou encore de l’incinération elle-même. Tout ce qu’elle arrivait à se rappeler, c’était d’Agnès qui avait refusé de prendre l’urne.
Morgane la serra un peu plus contre elle, tout en repoussant de nouvelles larmes. Elle avait l’impression d’être à nouveau une enfant, d’être à nouveau dans les étreintes réconfortantes de son père.
Elle savait que c’était idiot de penser ça ; ce n’était que la chaleur de ses cendres qu’elle sentait, pas lui. Son père était parti depuis bien longtemps et le corps de Serge avait été beaucoup trop froid pour que ça provienne de lui. Pourtant, elle s’y accrocha, aussi fermement qu’une petite fille à son doudou préféré. Elle était presque certaine que ce serait aussi douloureux si on venait à lui arracher.
– Je vais aller chercher la voiture, l’informa Karadec doucement.
Elle leva les yeux vers lui. Toujours ce même regard, doux, tendre, plein d’empathie et de patience. Il ne l’avait pas lâchée une seule fois depuis la chambre funéraire et ce n’était pas comme si elle lui avait laissé le choix. Mais il n’avait pas bronché et était resté près d’elle.
Morgane acquiesça lentement.
– Ça va aller ? demanda-t-il, avant de jeter un coup d’œil en direction des enfants et d’Agnès, comme s’il leur posait aussi la question.
– Oui, ne vous en faites pas, commandant, entendit-elle sa mère répondre. Merci beaucoup d’être venu.
Karadec hocha vivement la tête puis reporta son attention sur elle.
– Ouais, ça va aller, répondit-elle à son tour, avec un sourire rassurant.
Il ne semblait pas convaincu, à en juger par ce qu’elle voyait dans ses yeux, mais la blottit contre lui. Pendant quelques instants, elle crut qu’il allait déposer un baiser sur sa tête. Peut-être que c’était le cas car elle le vit se pencher légèrement vers elle avant de se raviser. Morgane resta figée par cette éventualité, son cœur palpitant si fort qu’elle pensa qu’il finirait par quitter sa poitrine. Karadec se racla la gorge, comme gêné, se détacha d’elle et s’éloigna.
– J’aurais aimé que ton père me regarde comme cet homme te regarde.
La voix d’Agnès la fit détourner son regard de Karadec qui commençait à disparaître derrière une rangée de voiture.
– Hein ? Quoi ? fut tout ce qu’elle trouva à répondre.
– Le commandant Karadec, clarifia Agnès, avec un sourire en coin.
Morgane roula des yeux, plus par réflexe que par le fait qu’elle pensait l’idée saugrenue. Elle se mit à chercher ses enfants, espérant qu’ils viennent la sauver de cette discussion inconfortable, mais ces derniers se montraient des vidéos sur leurs téléphones, comme s’ils voulaient remonter le moral de l’autre.
– Je t’arrête de suite avant que tu te fasses des films, fit-elle à sa mère. Y’a rien entre Karadec et moi, d’accord ? On coparente Léo et il nous héberge le temps que je trouve un truc mais c’est tout.
Et puis des fois, on couche ensemble, ajouta-t-elle dans ses pensées.
– Morgane, je sais reconnaître un homme amoureux quand j’en vois un, répondit Agnès. Et une femme amoureuse, surtout quand c’est ma fille.
La réponse de sa mère la fit rougir bien malgré elle. C’était ça, qu’elle détestait avec elle. Cette manie de viser juste, de savoir exactement ce qu’il fallait dire pour la faire réagir, souvent de la mauvaise façon.
Karadec n’était pas amoureux d’elle, décréta-t-elle. Quelqu’un d’amoureux n’aurait jamais dit qu’ils avaient entamé une relation sexuelle.
– Tu… tu sais rien, Maman, commença-t-elle à bégayer.
La voiture de Karadec apparut enfin dans son champ de vision, comme une bouée après un naufrage. Elle se permit d’expirer, aussi discrètement qu’elle le pouvait, tout en empêchant son cœur de réagir comme il le faisait à chaque fois que Karadec apparaissait devant elle. Elle échoua lamentablement.
– Et puis, même si t’as raison, reprit-elle, en se tournant une nouvelle fois vers sa mère, ça te concerne pas.
– Tu es ma fille et j’ai le droit de—
– Non, l’interrompit-elle. C’est ma vie, c’est clair ? On… on se revoit pour la répartition des cendres. À samedi, Maman.
– Morgane—
– Les enfants, vous dites au revoir à votre grand-mère et on y va !
– Morgane, ton père, pipa Agnès.
– Quoi, Papa ?
– Tu veux le garder avec toi ?
Morgane cligna des paupières. Comment ça, le garder avec elle ? faillit-elle répondre avant qu’elle ne voie le regard d’Agnès se poser sur ce qu’elle tenait.
Elle aurait voulu le garder. Aussi longtemps qu’elle sentait cette chaleur rassurante contre elle. Aussi longtemps qu’elle avait l’impression qu’il était là, qu’il la serrait tout contre lui. Elle se sentit trembler involontairement et ses yeux commencèrent doucement à lui piquer. C’était ridicule, pensa-t-elle une nouvelle fois. Ce n’était que des cendres dans une boîte. Il n’y avait plus rien de lui.
Il n’était plus là. Papa n’était plus là.
Du coin de l’œil, elle vit sa mère s’approcher d’elle, l’air inquiet. Morgane leva les yeux vers elle et soudainement, une fois de plus, elle était une petite fille. Cette même petite fille qui voyait sa mère essayer de la consoler, comme elle le pouvait, après le départ de son père.
Non, elle n’était plus une petite fille, se raisonna-t-elle au bout d’un moment. Serge était devenu un poids pour elle de son vivant ; hors de question qu’il en devienne un après sa mort. Et dans cette boîte, ce n’était pas son père.
– Tiens, lui dit-elle en lui tendant, ignorant la douleur que le geste suscitait en elle. Fais-en ce que tu veux.
Agnès accueillit l’urne dans ses bras avec précaution, sans pour autant lâcher du regard Morgane.
– Tu es sûre ? lui demanda-t-elle.
– À samedi, Maman, répéta Morgane, en guise de réponse.
*
Ce soir-là, Morgane entra dans la chambre de Karadec sans toquer, mais après avoir longuement hésité. Ce dernier leva les yeux de son livre lorsqu’il l’entendit. Il n’avait pas l’air surpris, comme s’il l’attendait. Elle crut même percevoir l’ombre d’un sourire sur ses lèvres. Karadec rangea son livre et tira la couverture vers lui pour qu’elle puisse s’installer confortablement. Une fois allongée, il étendit ensuite ses bras pour qu’elle s’y réfugie et l’enferma dans son étreinte dès qu’elle fut blottie contre lui.
Elle s’en voulait d’être à nouveau ici, dans ses bras. Elle ne devrait plus avoir besoin de lui pour dormir sans être attaquée par les souvenirs douloureux. Elle avait dit tout ce qu’elle avait besoin à dire à son père. Elle avait le cœur plus léger qu’avant. Mais cette nuit, c’était autre chose qui la hantait, qui l’empêchait de dormir. Pire : qui lui faisait réclamer la présence de Karadec à ses côtés.
Morgane se remit à penser à ce qu’avait dit sa mère au sujet de Karadec et sur la façon dont il la regardait. Elle avait décidé depuis longtemps que ce qu’Agnès disait devait rentrer par une oreille et sortir par l’autre presque aussitôt. C’était du moins sa politique depuis qu’elle lui avait menti sur Romain.
Il était rare qu’Agnès et elle tombent d’accord sur un sujet, sans que l’autre ne soit contrainte de concéder. Morgane détestait ça mais elle ne pouvait pas nier que la remarque de sa mère n’avait fait que confirmer ses doutes sur la nature de sa relation avec Karadec.
Il la regardait, par moments, comme si elle était la chose la plus précieuse pour lui, encore plus ces derniers temps. Elle aurait voulu mettre ça sur de la pitié, mais elle avait l’impression que les regards qu’il posait sur elle avaient toujours été particuliers. Elle essaya de se souvenir d’un moment, dans leur partenariat, qui n’avait pas fait palpiter son cœur, en vain.
C’était comme si leur relation avait toujours été ambiguë—Non, elle l’avait toujours été, se rectifia-t-elle. Depuis leur rencontre, elle avait senti quelque chose d’irrésistible, quelque chose qui lui donnait envie d’être proche de lui, de le taquiner. C’était étrange ; elle n’avait jamais ressenti ça auparavant, encore moins pour un flic qui était son strict opposé. Et maintenant, elle se retrouvait dans ses bras, leur fils endormi dans la chambre d’à côté, assaillie de doutes sur ce qu’ils étaient.
Karadec avait qualifié leur relation de sexuelle, mais il n’y avait rien de sexuel dans sa façon de se comporter avec elle depuis quelques temps. Il n’avait pas tenté quoi que ce soit qui allait dans ce sens. Il l’étreignait jusqu’à ce qu’elle s’endorme, déposait parfois des baisers sur le haut de son crâne, mais ne faisait rien qui montrait qu’il avait envie d’elle sexuellement. Morgane ignorait si c’était parce qu’il était gentleman ou si ce qu’il se passait entre eux le contentait amplement. Elle aurait voulu croire que c’était la dernière possibilité, mais les mots qu’il avait utilisés lors de la déclaration de relation extraprofessionnelle quelques jours auparavant n’aidaient en rien. L’éventualité qu’il ne soit plus attiré physiquement par elle apparut soudainement dans son esprit mais elle l’éloigna tout aussi vite.
Morgane avait eu des plans culs, plus jeune. Généralement, les gestes tendres s’arrêtaient à la sortie du lit, voire de l’appartement. Ils ne s’étendaient pas à l’extérieur ; chacun menait sa vie comme il l’entendait, loin de l’autre. Si Karadec et elle n’étaient que le plan cul de l’un et de l’autre, pourquoi ne suivait-il pas cette logique ? Avait-il eu des plans culs avant elle ? Savait-il au moins comment ça fonctionnait ?
Elle l’observa un petit moment. Il semblait s’être endormi avec un léger sourire apaisé sur ses lèvres. Combien de fois avait-elle voulu lui dire qu’elle aimait quand il souriait comme ça ? Qu’elle avait l’impression qu’il était heureux d’être avec elle et que cette éventualité la rendait heureuse à son tour ?
Elle se ressaisit et revint à ses réflexions.
Est-ce qu’elle voulait vraiment que Karadec se comporte comme tous les autres plans culs ? Peut-être, pensa-t-elle. Au moins, les choses auraient été claires, même si elle voulait plus. Pourrait-elle supporter ça longtemps, cependant ? Non. Elle l’aimait beaucoup trop pour ça, bien plus qu’elle n’avait aimé qui que ce soit. Elle n’avait jamais pensé connaître une telle intensité envers quelqu’un qui n’était pas un de ses enfants. Comme pour eux, c’était un amour illimité, puissant.
Rester et accepter d’être son plan cul voulait aussi dire accepter qu’un jour, il trouve l’amour et interrompe leur relation. Accepter aussi qu’il soit heureux avec quelqu’un d’autre qu’elle. Accepter que quelqu’un d’autre ait tout ce qu’elle avait voulu avec lui. Et l’idée lui faisait déjà mal au cœur.
– Je peux vous entendre réfléchir, Morgane.
Morgane sortit une nouvelle fois de ses pensées pour croiser le regard amusé de Karadec. Encore une fois, elle crut percevoir de la tendresse dans ses yeux. En attendant sa réponse, il se mit à lui caresser les cheveux, comme toujours.
Elle eut envie de lui dire ce qui la tracassait tant. Après tout, c’était une des raisons qui l’avait poussée à le rejoindre. Mais s’il confirmait qu’ils n’étaient que le plan cul de l’un et de l’autre, qu’allait-elle faire ? Quitter son lit, sa maison, faire sa vie comme s’ils n’avaient pas été intimes, comme s’il n’était pas l’homme de sa vie ?
De toute façon, pensa-t-elle sarcastiquement, sa présence devait le déranger, suffisamment pour qu’il prenne un appartement dans son dos et lui mente pour s’y rendre.
– Qu’est-ce qu’il se passe ? lui demanda-t-il lorsque son silence sembla être plus long qu’elle ne l’avait pensé.
Peut-être qu’elle devrait taire ses doutes. Se contenter de ses gestes aussi confus que tendres. Se laisser porter par l’illusion qu’ils étaient bien plus que ça. Ignorer ce maudit appartement. Ça durerait le temps que ça durerait, mais pendant un temps, elle serait pleinement heureuse.
Non, se ravisa-t-elle. Elle savait que s’ils continuaient comme ça, à faire les équilibristes, elle s’attacherait encore plus à lui et la séparation serait encore plus douloureuse, voire impossible pour elle. Il fallait qu’elle en ait le cœur net. Elle aviserait après.
Toutes les réponses qui lui venaient sonnaient comme celles d’une adolescente qui vivait sa première histoire d’amour. À quarante-trois ans, la dernière chose qu’elle avait pensé revivre, c’était l’incertitude dans la définition d’une relation. Et encore moins quand cette relation était avec l’une des personnes les plus stables qu’elle connaissait.
Morgane prit une grande inspiration et rencontra à nouveau le regard de Karadec.
– J’essaye de comprendre pourquoi vous vous comportez comme ça avec moi, répondit-elle honnêtement.
La phrase avait quitté ses lèvres sans qu’elle ne puisse faire quoi que ce soit pour l’en empêcher. Les caresses de Karadec cessèrent soudainement et ses yeux s’écarquillèrent de surprise, éloignant, par la même occasion, l’amusement qu’elle avait vu.
– Comme quoi ? demanda-t-il après s’être raclé la gorge presque imperceptiblement.
– Comme si…
Comme s’ils étaient ensemble, en couple, aurait-elle voulu avoir le courage de dire. Qu’ils n’étaient pas que le plan cul de l’autre. Comme s’il était amoureux d’elle autant qu’elle l’était de lui. Comme si sa présence auprès de lui ne le dérangeait pas.
Elle commit l’erreur de bien observer son regard. Une fois de plus, il était si tendre que son cœur se mit à papillonner bien malgré elle. Elle ne sut quelle force elle avait réquisitionné pour parvenir à décrocher son regard du sien, avant d’inspirer, une nouvelle fois.
– Comme si vous aviez pas dit à Céline que c’était une relation sexuelle entre nous.
Karadec eut l’air désarçonné par sa réponse. Tant mieux, même si une part d’elle se vexa qu’il puisse penser qu’elle ait accepté de définir leur relation comme ça.
– Je… je n’en sais rien, Morgane.
Morgane ne put s’empêcher de rouler des yeux. C’était sa réponse à tout, du moins, quand ça la concernait ; “je ne sais pas”, “je n’en sais rien”. Parfois, elle avait l’impression d’être face à un de ses enfants après une connerie. La dernière fois qu’il lui avait répondu ça, ils s’étaient embrassés furieusement, fiévreusement. À ce moment-là, cela avait été une échappatoire bienvenue à une conversation qu’elle savait maintenant inévitable.
– Vous savez que pour qu’une relation soit sexuelle, faut coucher ensemble, qu’il y ait du sexe, Karadec ? fit-elle. Ça fait presque une semaine qu’on fait rien. On est bien d’accord qu’il y a un truc qui va pas, là, non ?
Karadec ne répondit pas, dévia même son regard du sien. Son silence la fit bouillir. Alors elle se recula, se redressa—suffisamment pour lui faire comprendre qu’elle était agacée, mais pas assez pour s’extirper de l’étreinte. Si la conversation allait dans le sens à laquelle elle pensait, ça ne saurait tarder, de toute façon.
Contre tout attente, les yeux de Karadec se posèrent à nouveau sur elle.
– Vous venez de perdre votre père, Morgane, répondit-il enfin. Évidemment que—
– Donc c’est juste à cause de ça ? Votre gentillesse, le fait qu’on couche pas ensemble, ça, fit-elle en indiquant du regard leur étreinte. C’est juste parce que Serge est mort ?
Il ouvrit la bouche, comme pour la contredire, mais elle ne lui en laissa pas le temps :
– Donc c’est bien une relation sexuelle entre nous et je me faisais des films.
Un poignard dans le cœur. Voilà l’impression qu’elle avait. Morgane cligna des paupières pour apaiser ses yeux piquants de larmes avant de s’échapper de l’étreinte et de quitter le lit. Elle aurait voulu que Karadec la retienne, la rassure, lui dise ce qu’elle voulait entendre, mais il ne fit rien de tout ça. Il se contenta juste de regarder l’espace sur laquelle elle avait été, dorénavant vide. Essayant de faire taire la douleur qui commençait à s’emparer de sa poitrine, elle se dirigea, sans adresser le moindre regard à Karadec, vers la porte.
– Ça n’a jamais été ça, Morgane, l’entendit-elle soudainement derrière elle, alors qu’elle posait sa main sur la poignée.
Morgane se retourna et fut désarçonnée par la proximité de Karadec. Elle ne l’avait ni entendu sortir du lit, ni s’approcher. Il était si près d’elle qu’elle pouvait sentir à nouveau sa chaleur corporelle, qui l’incitait presque à se blottir, une nouvelle fois contre lui.
– Alors pourquoi vous avez dit ça, Karadec ? demanda–t-elle. Pourquoi—
– Et vous ? contra-t-il, en plissant les yeux, comme il le faisait quand il suspectait quelque chose. Pourquoi vous avez nié ?
– Parce que… parce que je pensais que vous vouliez qu’on garde ça secret pendant un certain temps, moi ! Pas que vous alliez dire que j’étais juste votre plan cul !
– Elle nous avait vus, Morgane ! rétorqua-t-il.
– Et alors ? Les couples, ça couche ensemble, Karadec ! Mais de toute façon, j’ai compris. On est pas un couple, vous voulez pas l’être—
– J’ai jamais dit—
– Vous aviez pas besoin ! s’exclama-t-elle, en sentant les larmes essayer de l’étrangler. Entre ça et l’appart’ que vous louez dans mon dos, je pense que j’ai bien compris le message ! Vous en faites pas ; demain, on sera plus dans vos pattes et vous et moi, on reprendra nos vies chacun de notre côté !
Morgane tourna les talons et sortit enfin de la chambre, malgré son regard embué. Elle venait à peine d’atteindre le seuil de sa chambre qu’elle sentit une main se refermer autour de son poignet avec douceur mais urgence. Elle ne se retourna pas mais ne bougea pas pour autant.
– Restez, l’entendit-elle dire.
Cette fois, elle osa lui faire face.
– Je… quoi ? parvint-elle à demander.
– Morgane, restez. Avec moi. Ici.
Sa voix, son regard, l’expression sur son visage, tout semblait essayer de la faire faiblir. Le pire, c’était probablement la souffrance qu’elle voyait dans ses yeux et les larmes qui semblaient s’accumuler au bord de ces derniers. Une part d’elle aurait voulu que ce ne soit qu’un acte, rien d’autre, mais elle connaissait Karadec. S’il pouvait lui mentir, son regard, lui, finissait toujours par le trahir. C’était un des traits qu’elle adorait chez lui.
Il était sincère. Il voulait vraiment qu’elle reste.
Alors, elle fit retomber son bras contre son flanc, sans pour autant essayer de quitter l’emprise qu’il avait autour de son poignet.
– Je veux pas être juste votre plan cul, Karadec, confia-t-elle, faiblement. Je… je pourrai pas.
– Moi non plus, admit-il doucement, en relâchant doucement son poignet tout en s’approchant lentement d’elle. Et j’ai jamais voulu que vous le soyez.
Morgane aurait dû reculer, au moins jusqu’à ce qu’elle ait l’assurance que ce n’était pas que des paroles en l’air. Retourner dans sa chambre, laisser passer la nuit, voir le lendemain s’il pensait la même chose. Après tout, Karadec avait la sale manie de revenir sur ce qu’il disait et bien qu’elle voulait le croire, elle ne pouvait plus le laisser briser une nouvelle fois son cœur. Pourtant, elle resta immobile, incapable de dévier son regard du sien. Son cœur battait si fort qu’elle était presque certaine que les voisins pouvaient l’entendre.
Karadec s’arrêta à quelques centimètres, comme s’il hésitait.
– Reste, Morgane, répéta-t-il. S’il te plaît.
Reste, pas Restez. Comment pouvait-elle ne pas le croire ? Comment pouvait-elle s’éloigner de lui quand il la regardait de cette façon, comme s’il la suppliait, comme si l’éventualité de son départ était la pire chose au monde pour lui ? Comment pouvait-elle tirer un trait sur eux, sur ce qu’ils pourraient être, quand, devant elle, elle semblait avoir l’opportunité de ne pas le faire ?
– Et l’appart’ ? osa-t-elle demander. Vous allez en faire quoi ? Vous allez continuer à y aller et me mentir droit dans les yeux ?
Morgane regretta aussitôt le ton que sa voix avait pris, encore plus lorsqu’elle se rappela que cela faisait des jours qu’il ne semblait pas l’avoir fait. Il emmenait les enfants à l’école et à la crèche avant d’aller au travail et revenait environ une heure après eux avec Chloé et Léo. Le soir, il veillait à rester avec elle et avant de se coucher, s’assurait toujours qu’elle n’avait besoin de rien. Elle n’osait jamais lui répondre que c’était de lui dont elle avait besoin.
La crainte que tout ça ne soit que temporaire, qu’il reprenne les habitudes qui l’avaient blessée, commençait doucement à s’emparer d’elle, retenue seulement par l’air coupable de Karadec, qui avait baissé les yeux entre-temps.
– Non, répondit-il en plantant son regard dans le sien. Je… je pensais en avoir besoin mais…
Il s’interrompit, comme s’il cherchait ses mots.
– J’ai tout ce qu’il me faut ici.
Le cœur de Morgane se mit à tressaillir face à ce qu’elle voyait sur le visage de Karadec. Elle n’eut pas le temps d’essayer de comprendre ses paroles—elle détestait quand il tournait autour du pot, comme ça !—que lentement, il s’approcha d’elle et rompit le peu de distance qui les séparait.
Elle suivit fébrilement chacun de ses mouvements, une part d’elle redoutant qu’elle soit en train de rêver. Mais même son imagination fertile n’aurait pu créer un tel scénario, alors que Karadec posait délicatement une main puis l’autre sur sa taille.
Morgane aurait pu s’éloigner avec facilité si elle le voulait. Se réfugier dans la chambre, comme cela avait été son objectif quelques minutes plus tôt. Mais le regard de Karadec avait fait disparaître la moindre de ses résolutions. Tout ce qu’elle voyait, tout ce qu’elle voulait, c’était lui.
Une des mains de ce dernier la lâcha pour se placer avec douceur sur son visage qu’il se mit à précautionneusement caresser. Puis il l’attira vers le sien.
Leurs lèvres se lièrent tendrement, comme si elles, aussi, cherchaient à exprimer ce que leurs propriétaires peinaient à faire. Morgane expira malgré elle. Elle ne s’était pas doutée d’à quel point ça lui avait manqué d’embrasser Karadec, de sentir sa bouche contre la sienne et leurs langues danser ensemble voluptueusement.
Mais il y avait quelque chose de différent dans ce baiser, quelque chose qu’elle n’arrivait pas à définir mais qui réchauffait un peu plus sa poitrine et faisait battre son cœur un peu plus vite. Ce n’était pas du désir—enfin, pas que—, non. C’était quelque chose de plus fort, plus intense.
Morgane n’eut pas le temps d’identifier ce que c’était, ou peut-être était-ce la peur qui l’en empêcha, avant que leurs lèvres ne se séparent, restant néanmoins à quelques petits centimètres l’une de l’autre.
Au bout de plusieurs secondes, elles s’éloignèrent un peu plus, bien que celles de Morgane démangeaient à l’idée de sentir à nouveau celles de Karadec contre elles.
– Donc… euh… on est d’accord qu’on est…
– Ensemble, acquiesça-t-il, en faisant glisser sa main vers la sienne.
C’était toute l’assurance dont elle avait besoin.
