Chapter Text
Un soupir m'échappe quand j'entends un énième solo de guitare électrique bien trop bruyant provenant du sous-sol, censé être insonorisé.
Depuis que mon frère a décidé de monter un groupe, la maison n'est presque jamais calme. Quand il n'y avait que lui et sa basse, le sous-sol suffisait à étouffer ses essais musicaux, mais à l'évidence le sous-sol n'est plus assez isolé.
J'abandonne mon livre et me dirige vers le tableau électrique au bout du couloir, et je baisse le disjoncteur du sous-sol. Les cris de frustration de mon frère et de ses trois amis me parviennent et m'arrachent un sourire.
- Evelyne, remets tout de suite ce putain de courant !
- Alors baissez le son de l'ampli!, je leur crie à mon tour, tout en rallumant la lumière.
Je retourne dans ma chambre, claque la porte et mets de la musique pour étouffer les bruits restants. Le sous-sol est juste en dessous de ma chambre. J'entends donc constamment leurs répétitions. Mais honnêtement... ça pourrait me déranger plus.
Il y a trois semaines, quand mon frère nous a annoncé qu'il allait monter un groupe, et qu'il a demandé la permission à nos parents de faire venir tous les 2-3 jours ses amis pour répéter, j'ai grimacé en imaginant déjà le supplice sonore. Trois jours après, alors que je prenais mon petit déjeuner au comptoir de la cuisine, je les ai vu passer tous les quatre devant moi. Et c'est là que je l'ai vu. Lui.
Je suis presque sûre qu'il s'appelle Tom. J'ai su que c'était lui qui jouait de la guitare électrique grâce à l'étui dans son dos. Et quand je l'ai aperçu ce samedi matin, je l'ai trouvé... Magnifique. Magnétique. Il est beau, terriblement beau, mais il a l'air d'être tellement plus que ça. La douceur se lisait dans son regard alors qu'il croisait le mien, s'excusant silencieusement de me déranger dans mon petit déjeuner.
Mais je ne suis pas dupe. Je sais très bien que je n'éprouverai jamais que de l'admiration pour lui, de l'admiration distante. Un peu comme les bijoux magnifiques qu'on voit dans les vitrines. Ils sont hors de prix, d'une beauté irréelle, et peu importe, à quel point on les veut de tout notre cœur, il ne seront jamais à nous. Voilà, ce guitariste aperçu dans ma cuisine un samedi matin est ce genre de bijoux. Très inaccessible.
Alors même si je me plains régulièrement du bruit qu'il font, je ne vais pas couper le courant avant d'avoir écouté attentivement les notes de guitare électrique. Et je n'avouerai jamais les fois où j'ai collé mon oreille au parquet pour mieux l'entendre.
Mais l'été est bientôt terminé, les répétitions s'espaceront forcément, sans compter que c'est leur dernière année de lycée, et qu'ils sont censés passer leur diplôme à la fin de l'année. Dans une semaine, quand les cours auront repris, je serai bien plus tranquille, c'est certain. Mais je n'arrive pas à m'en réjouir...
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J'ai cessé d'entendre tout instrument vers 19 heures. Mon dieu ce qu'ils sont tenaces. Je me demande si j'y arriverai, à rester pendant des heures, dans un sous-sol, à faire de la musique pendant des semaines. J'aurais bien aimé faire de la musique, mais je ne suis pas douée. Être musicien a quelque chose de poétique que j'adore, mais je ne pense pas que je le serai un jour. Moi, j'écris. Pour ça, au moins je suis bien plus qualifiée.
J'aime beaucoup écrire, et c'est ce que j'étais en train de faire, quand l'encre de mon stylo explose soudainement. Je soupire. Il y a de l'encre partout sur les feuilles de mon carnet, sur mon bureau et sur mes mains. J'attrape des mouchoirs dans un tiroir de mon bureau et tente d'éponger mon carnet et mon bureau. Ça en enlève la plus grosse partie, mais le bureau est toujours couvert d'une fine pellicule bleue. Et mes mains sont toujours couvertes d'encre.
Je me lève et me dirige vers la salle de bain. Je pousse la porte du bout des doigts, pour ne pas mettre du bleu dessus. Et là, je le vois. Dans ma salle de bain. En train de se laver les mains. En m'entendant rentrer, il lève la tête, et pendant quelques secondes qui s'étirent, nos regards s'accrochent. Les secondes, qui me paraissent durer des heures et un millième de seconde à la fois, passent sans qu'aucun de nous deux ne brise le silence. Putain, Evelyne, dit quelque chose...
- Oh, je suis désolée, je pensais qu'il n'y avait personne.
Il me sourit :
- T'en fais pas, je fais que me laver les mains.
Je baisse les yeux vers le lavabo et remarque l'eau qui avait pris une teinte rouge.
- Tu t'es fait mal ?
- Ça fait mal de jouer de la guitare pendant des heures.
- Ah d'accord... Mais ça va ?
Il rigole:
- Oui oui, pas de soucis, j'ai l'habitude.
- Bon... Si jamais t'as besoin de quelque chose, le tiroir avec les trucs pour désinfecter, et les pansements, c'est celui-là, j'ai dit en désignant le tiroir du bas.
- Non ça va aller, mais merci. Je te laisse le lavabo, parce que t'as l'air d'en avoir besoin...
Ah oui, c'est vrai. Mes mains.
- Bon bah, au revoir euh...
- Tom, a-t-il complété.
- Moi c'est Evelyne.
- Je sais je sais, ton frère, arrête pas de crier ton nom pour que tu rallumes le courant.
- Désolée...
- T'inquiète pas, c'est assez drôle.
- Bon, bah au revoir Tom, je reprends avec un petit sourire.
Il sort de la pièce, mais juste avant il se tourne vers moi.
- Je crois que t'as un petit truc là..., dit-il en se désignant le coin de la bouche.
Je me regarde dans le miroir. J'ai une énorme trace bleue au coin des lèvres. Putain, je lui parlais vraiment avec ça en plein milieu du visage ? Il faut vraiment que j'arrête de mâcher mes stylos... Je l'entends partir en rigolant doucement. Mon dieu. Il est tellement parfait. Et tellement inaccessible...
- Evie !, j'entends ma mère m'appeler d'en bas.
- Deux secondes, j'arrive !
Mes mains sont toujours tachées, même après les avoir lavées, et le bleu sur mon visage ne part pas non plus. Bon... J'attrape du fond de teint et l'étale à la va vite. Ca fera bien l'affaire. Je descends les escaliers, et ma mère m'accueille juste en bas avec une feuille de papier.
- Tiens, c'est les courses à faire pour le dîner de ce soir. Je n'ai pas le temps de les faire, je dois faire des heures supp ce soir.
- Des heures supp en télétravail ?
- Oui, a-t-elle soupiré.
- Et pourquoi on ne peut pas manger des restes ce soir plutôt ?
- Parce que les amis de ton frère restent manger ce soir. Allez, va chercher les courses, s'il te plaît.
Je m'exécute. Alors comme ça, j'aurai le droit à la compagnie de la bande de Georg ce soir. Mais surtout à celle de Tom... Mon dieu, comment me l'enlever de la tête ? On ne s'est croisés que quelques fois, et parlés que cinq minutes. Il faut vraiment que je me concentre sur autre chose, avant de devenir folle, ou seule groupie d'un groupe de garage qui ne percera sans doute jamais. Parce que cette année, il faut que je la passe dans les bouquins et les révisions. Il faut que je me rattrape. L'année dernière a été...difficile. C'est le moins qu'on puisse dire. Alors il ne me reste plus qu'une semaine pour remettre au point mes priorités, et attaquer pour de bon mon année de première.
