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lui-même, enfin.

Summary:

Le jour s'était levé sur un ciel lourd, où les nuages traînaient comme des pensées qu'on repousse sans parvenir à les chasser. Dans la chambre à l’étage de la taverne encore en rénovation, la lumière pâle filtrait à travers les volets entrebaillés, découpant les contours d’une silhouette agenouillée près du lit.

Eliott resserrait les bandages autour de son torse, les doigts crispés, les jointures blanchies par la tension. Le tissu râpeux mordait la peau, imprégnée d’une fine pellicule de sueur. Il avait mal dormi, comme souvent, hanté par des rêves où plus rien ne le protégeait, aucune armure, aucun vêtements, juste un corps trop visible, trop vulnérable.

Notes:

Vous prendriez bien un peu de notre Trans Elliott Au ?

Work Text:

Le jour s'était levé sur un ciel lourd, où les nuages traînaient comme des pensées qu'on repousse sans parvenir à les chasser. Dans la chambre à l’étage de la taverne encore en rénovation, la lumière pâle filtrait à travers les volets entrebaillés, découpant les contours d’une silhouette agenouillée près du lit.

Eliott resserrait les bandages autour de son torse, les doigts crispés, les jointures blanchies par la tension. Le tissu râpeux mordait la peau, imprégnée d’une fine pellicule de sueur. Il avait mal dormi, comme souvent, hanté par des rêves où plus rien ne le protégeait, aucune armure, aucun vêtements, juste un corps trop visible, trop vulnérable.

Le miroir poussiéreux lui renvoya l’image d’un visage aux traits durs, au menton mal rasé — les conseils de Jarek avaient fini par devenir un rituel presque rassurant, presque sacré. « Tu veux paraître plus homme ? Commence par apprendre à l’être. » Savoir se raser, se tenir, parler — Jarek ne l’avait jamais dit tout haut, mais Eliott savait qu’il avait compris. Et c’était peut-être la seule chose qui l’empêchait de fuir.

Un grincement discret dans le couloir le fit se figer. Trop tard pour cacher les bandages — la porte s’ouvrit dans un soupir.

« — Eliott ? »

La voix douce de Lirith s’éleva, hésitante. Elle s’arrêta sur le seuil, son regard glissant sur la scène avec une pudeur presque douloureuse.

« — Je voulais juste savoir si vous...

— Sortez. »

La voix d’Eliott claqua comme un fouet. Trop rapide. Trop nerveux. Il se détourna brusquement, agrippant sa chemise posée sur le lit, se cachant le torse par réflexe.

Lirith ne bougea pas.

« — Excusez-moi, vous allez bien ? Est-ce que vous auriez besoin de quelque chose ?

— Nan, je n’ai besoin de rien. »

Il serra les dents. Le tissu avait glissé, les bandages mal alignés lui coupaient la respiration. Il avait tout serré trop fort, ou pas assez, il ne savait même plus tant l’angoisse montait en lui.

« — Allez-vous en. »

Il n’osait pas croiser son regard. Trop de peur dans sa poitrine, plus forte encore que la douleur des côtes compressées. Peur de ce qu’elle verrait, de ce qu’elle comprendrait — ou pire, de ce qu’elle penserait en silence.

Lirith quitta sa chambre sans ajouter un mot, forcer ne servirait à rien. Elle se remémora la silhouette d'Eliott qu'elle ne voyait que trop peu sans sa dense armure, pensant un instant avoir vu quelque chose d'inhabituel, d'étrange,, mais se dit juste que c'était son imagination et repartit en direction de la taverne.

Eliott attendit quelques secondes le temps de bien entendre les pas de Lilith s'atténuer à mesure qu'elle s'éloigne de sa chambre. Il reprit une grande bouffée d’air, la respiration coupée par l’anxiété, puis enfila rapidement son armure. Il ne mit que son plastron et ses épaulières afin de rester léger pour l'aménagement, inutile de s’épuiser inutilement et en plus, il garde une couche de protection en cas de danger. Il regarda une dernière fois son reflet dans le miroir,, répétant à voix haute une énième fois les mots de Jarek comme un mantra :

« — Tiens toi droit, torse bombé, air confiant, et n'oublie pas qui tu es, puis ajouta, Je suis Eliott Velenhar, héritier de la famille Velenhar » comme pour lui donner confiance puis quitta enfin cette chambre.

Le pas lourd et rapide d'Eliott retentit dans une mélodie métallique alors qu'il descendait les escaliers, faisant comprendre à ses compagnons qu'il avait fini de se préparer, prêt à mettre la main à la pâte. Eliott était du genre à toujours prioriser les autres avant lui même et ne refusait jamais une tâche même lorsqu'elle était pénible, il se montrait toujours présent dans chaque étape du déménagement.

« — Ah, Eliott, vous voilà ! s'exclame Jarek en voyant l'épéiste rejoindre le groupe. On attendait plus que vous.

— Roh, pas besoin de m'attendre. On commence par quoi aujourd'hui ?

— Jarek voulait repeindre la cave à vin ! Déclare le petit dragon albinos, Pok, déjà couvert de peinture, d’un ton enjoué.

— Nan mais ça suffit avec cette cave à vin ! C’est la salle la plus avancée, Jarek !Et, s’il vous plait, Pok retirez ce rouleau de ta bouche, la peinture ne se mange pas.. »

Pok retire alors progressivement le rouleau de sa bouche, les joues rouges de honte comme un enfant qui aurait fait une bêtise.

«— Rooooh Eliott ! Je me fais juste un petit peu plaisir voilà tout !

— Monsieur Eliott a raison ! Rétorqua Brik, déjà équipé de sa caisse à outils. Et si on s'occupait de la taverne plutôt ? On a reçu les décorations de Lirith et les meubles ce matin.

— Oh quelle bonne idée ! S'écria Lirith, si on veut ouvrir la taverne bientôt Il faut rendre l'endroit convivial et habitable ! »

C’est ainsi que le groupe de joyeux lurons se mit au travail. Chacun fut désigné pour une tâche : Lirith devait repeindre les murs avec l'aide des ses petits amis les écureuil et de leurs pinceau, Brik était chargé des lumières et des bougies, ainsi que de tout ce qui requiert un coup de marteau, Pok utilisait sa magie pour rendre les tâches plus facile et comme faire sécher là peinture immédiatement afin d'accrocher de multiples décorations au murs, Jarek était évidemment et sans surprise chargé de l'aménagement du bar.Quant à Eliott, lui, était un peu partout à la fois. Il aidait surtout à déplacer les éléments lourds comme les tables et les chaises, étant donné qu’il était probablement le plus fort de tous avec Jarek. Mais plus Eliott bougeait, plus une gêne s’installait. Quelque chose qui le frottait, le brûlait, qui lui criait à l'aide et qui refusait de le laisser tranquille. Chaque mouvement lui provoquait de l'inconfort au point qu'il ne pouvait plus l'ignorer. A un tel point qu’elle devenait visible pour les autres.

«— Bah alors Eliott ? Vous vous dandinez dans tous les sens depuis 10 minutes, ça ne va pas ? Demanda alors Jarek qui compris que le jeune homme n'était pas dans son assiette.

— Argh, je sais pas, quelque chose me démange et je n'arrive pas à être à l’aise. Je pense que je vais aller me changer, ça doit sûrement être l'armure.

— Pas de soucis, prenez votre temps, on a déjà bien avancé. »

Eliott remonta donc les escaliers d'un pas pressé, comme pour retourner à ses occupations le plus vite possible. Il avait bien compris que les bandages étaient la source de son inconfort, probablement trop serrés et mal placés que ça le brûlait et l'empêchait de respirer. Il avait l'impression que sa cage thoracique allait exploser sous la tension des bandages, et l’angoisse qui ne l’avait pas complètement quitté ne l'aidait pas.
Il traversa le couloir si vite qu'il n'avait à peine remarqué la présence de Lilith juste devant la porte de sa chambre, ce qui lui enclencha un sursaut. Il aurait bien tracé sa route mais elle semblait lui bloquer le passage, lui faisant comprendre qu'elle avait quelque chose à lui dire.

«— Ecoutez Eliott, j’en suis navrée mais j’ai vu tout à l’heure. Si vous voulez de l'aide pour remettre vos bandages correctement vous pouvezme demander-

— Nan ! Chut ! Taisez vous ! Pas si fort ! Marmonna-t-il assez doucement pour ne pas se faire entendre par les autres. Vous n'avez rien vu, rien du tout ! Vous vous imaginez des choses, oubliez !

— Eliott, s’il vous plaît, Si vous ne remettez pas vos bandages correctement, vous allez finir tout irrité, c'est pas idéale pour le déménagement et encore moins pour les combats. Ça ne durera pas longtemps je vous le promet-

— Lirith, insiste Eliot d’un ton direct, il n’y a rien et ce que vous pensez avoir vu n'existe pas alors s'il vous plaît, laissez moi tranquille

— De quoi avez-vous peur ? Expliquez-moi.»

Eliott attrape soudainement Lirith et se cache dans la chambre de celle-ci. Son regard s'est assombri par l'angoisse et le stresse d'être au pied du mur sans aucune issue possible et Lirith ne peu l'ignorer.

«— Lirith,il marqua une pause puis souffla, c'est bien parce que c'est vous, qu'on dort dans le même lit et que je vous fais confiance. Mais je ne voulais pas que vous me voyez..comme ça. Je voulais que personne ne le sache, j'ai une réputation à tenir et je ne veux pas qu'on pense de moi que je suis différent.

—Mais Eliott-

— Ça me fait vraiment chier, si on l'apprend qu'est ce qu'on va penser de moi ? Je suis un guerrier, j'ai été élevé comme un homme, je ne veux pas qu'on pense de moi autrement vous comprenez ?

— Mais Eliott, vous n'avez besoin de le dire à personne, et je ne dirais rien si tel est votre souhait. Vous savez, je me fiche royalement de ce que vous étiez avant, tout ce qui compte c'est que vous soyez vous-même et que vous vous protégez. Je ne saurais jamais ce que ça fait de vivre votre combat chaque jour mais sachez qu'ici vous êtes en sécurité et que personne ne vous jugera. Regarde Jarek, il montre très fièrement ses cicatrices, alors pourquoi avoir peur de votre identité ?

— Non....c'est juste que....

— Eliott Velenhar, vous êtes un homme très courageux, peut-être le plus courageux que je connaisse et rien ne changera celà, Compris ? Mais vous pouvez vous mettre en danger si vous ne recouvrez pas votre torse correctement, alors si vous le voulez bien, je peux vous aider avec ça, d'accord ? Et ça restera notre secret jusqu'à ce que vous vous sentez assez en confiance pour en parler aux autres, ou jamais, personne ne vous oblige à le dire.

— Lirith je....excusez moi, je voulais pas être autant sur la défensive, j'ai juste peur....non, je suis même terrifié. Confia t-il

— Respirez, vous n'avez pas à avoir peur, nous sommes là pour vous. Câlin ? » , un sourire doux rempli de bienveillance sur les lévres.

Eliott acquiesce et accepta l'étreinte de Lirith. Elle sentit alors à son tour sa taille se resserrer si fort qu'elle peinait à respirer. Eliott la serrait dans ses bras comme s' il ne voulait pas la laisser partir, comme s' il avait enfin trouver son refuge.

Ils sentent soudainement le sol trembler sous leurs pieds et entendent la voix de Jarek qui cria :

«— Bon vous faites quoi vous deux ? On a besoin d'aide ! ».

Lirith Ricana en regardant tendrement Eliott et lui dit :

«— Bon, on s'occupe de ces bandages ?»

Eliott essuie les douces larmes qui coulent du coin de ses yeux d’un bleu profond et lui renvoie un sourire sans ajouter un mot.

Ils s’assirent tous les deux de part et d’autre du lit de Lirith, la lumière vacillante des bougies projetant des ombres mouvantes sur les murs. Eliott, les doigts hésitants sur les attaches de son plastron, retira timidement son armure. Il eut l’impression de se défaire d’une seconde peau, d’abandonner un rempart forgé au fil des années. Il se sentit vulnérable, presque traqué, comme s’il s’exposait à une lame invisible pointée contre sa poitrine.
En face de lui, le miroir. Encore. Intraitable, sans pitié. Il lui renvoyait cette image fuyante, diffractée, comme une fracture entre ce qu’il ressentait et ce qu’il voyait.

Il détourna les yeux. Lirith, assise à ses côtés, ne disait rien. Elle le regardait avec cette expression calme, inébranlable, qui semblait lui dire : Je suis là, je ne bouge pas.
Ce fut sa main, à elle, qui le ramena doucement au monde. Une caresse légère sur son avant-bras, presque imperceptible, mais ancrée dans le réel. Il comprit, à ce geste, qu’il était en sécurité.

Alors, les yeux fermés, Lirith souffla :

«— Prenez votre temps.»

Eliott inspira profondément. Puis, du bout des doigts, il dénoua les bandages. Un tour. Puis un autre. Le tissu râpeux glissa contre sa peau, irritant des zones déjà marquées par les jours précédents. Trois tours. Quatre. À mesure que les couches tombaient au sol, son cœur battait plus fort, cognant contre ses côtes. Le silence était presque sacré, interrompu seulement par le froissement du tissu et sa respiration irrégulière.
Enfin, les derniers pans glissèrent au sol. Il resta là, torse nu, immobile, la poitrine nue et tendue, constellée de rougeurs, marquée par les cicatrices fines laissées par les pressions trop vives. C’était une vision qu’il fuyait chaque matin, chaque soir. Et pourtant, il la regarda.

Un torse sculpté par les armes, par l’endurance, par la volonté. Et malgré cela, ce creux, cette forme qu’il refusait toujours. Une contradiction vivante. Il sut que c’était de la dysphorie. Il l’avait toujours su. Mais cette fois, il choisit de regarder en face. Pas pour haïr. Pour comprendre. Pour apprivoiser, même un peu.
Il frissonna. Puis releva les yeux vers Lirith, toujours les paupières closes, immobile. Une sentinelle silencieuse.

Quand il se sentit prêt, il hocha doucement la tête.

Lirith ouvrit les yeux, croisa son regard. Il n’y avait ni gêne, ni jugement, ni curiosité déplacée. Seulement cette tendresse douce et constante, presque maternelle sans jamais l’être condescendante.

Elle prit un nouveau rouleau de bandages, les mains lentes, précautionneuses. Ses doigts passèrent d’abord contre sa peau nue, effleurant les marques anciennes avec une douceur presque irréelle. Elle traça mentalement la trajectoire idéale, puis plaça le tissu juste sous la ligne de la clavicule. Le premier tour fut ajusté, ferme mais pas oppressant. Eliott sentit le contact frais du tissu propre, la chaleur subtile des mains de Lirith qui se déplaçaient avec soin.
Chaque bande fut posée avec une précision silencieuse, comme si elle cousait une promesse. Ses gestes suivaient la ligne naturelle de son torse, enveloppaient sans écraser, soutenaient sans effacer. Elle glissait le tissu, ajustait, tirait doucement, puis fixait avec une agrafe en cuivre au creux de son dos. Son souffle était calme, parfaitement rythmé. Pas une seule fois elle ne le regarda avec pitié. Seulement avec respect.

Eliott, cette fois, n’avait pas détourné les yeux.

Il regardait la transformation — sa poitrine disparaître, s’effacer lentement sous les bandes tendues avec amour. Ce n’était plus une dissimulation. C’était un soin. Un rituel. Un acte d'affirmation.
Et les larmes vinrent. D’abord lentes, discrètes, glissant le long de ses joues en silence. Puis les sanglots prirent le dessus, brisant l’armure invisible qu’il portait encore. Il pleura, non pas de honte, mais de soulagement. Il se sentait enfin à sa place. Vu. Reconnu. Entendu.

Quand elle eut fini, Lirith posa les bandages, leva les yeux vers lui, puis tendit lentement les bras.
Il ne résista pas. Il se laissa aller contre elle, s’effondra doucement dans cette étreinte qui ne demandait rien. Ils restèrent ainsi, sans un mot, enveloppés dans une chaleur nouvelle. Comme si leurs respirations s’étaient accordées.
Ils n’avaient plus besoin de parler.
Ce qu’ils avaient partagé là, personne ne pourrait le briser.

Lirith avait à peine posé les dernières bandes que le silence retomba dans la pièce, profond, vibrant. Elle releva les yeux vers Eliott, attentive, les doigts encore posés sur le tissu tendu. Il respirait lentement, comme s’il redécouvrait sa propre cage thoracique, comme si l’air lui revenait après des années passées en apnée.
Il murmura, la voix éraillée par l’émotion :

«— Lirith… merci. Merci de tout mon coeur. Vous n'imaginez pas ce que celà représente pour moi…»

Sa voix se brisa un peu sur la fin. Il ne pleurait plu, mais ses yeux restaient humides, brillants d’un éclat sincère, presque douloureux tant il contenait de gratitude.
Lirith, toujours à genoux devant lui, posa une main sur la sienne, douce et solide.

«— Je ferais n’importe quoi pour vous, Eliott. N’importe quoi. »

Il attendit quelque secondes avant de pouvoir bouger tant l’émotion le prenait. Il inspira lentement, puis se releva, plus stable sur ses jambes. Il attrapa sa chemise et la passa sur ses épaules. Rien ne semblait différent au premier abord. Et pourtant… quand son regard croisa de nouveau le miroir, cette surface qu’il avait si souvent évitée, ce fut comme un électrochoc.

Il se figea.

Là, en face de lui, se tenait un homme. Pas un mirage, pas un compromis douloureux entre ce qu’il voulait et ce que son corps imposait. Un homme. Son torse paraissait plat, net, sa silhouette affinée, ses épaules dégagées. Pour la première fois, il se voyait tel qu’il se ressentait. Et cela, sans armure.
Son cœur s’emballa. Un rire lui échappa, court et nerveux, puis un autre, plus franc, plus libre. Il fit un pas, puis un autre, puis sauta sur place comme un enfant à qui on aurait offert le plus beau des cadeaux. Il palpa son torse, encore et encore, touchant cette illusion si bien réalisée, mais qui, pour lui, valait toutes les vérités. Un immense sourire étira ses lèvres.

Il se retourna brusquement vers Lirith, les joues roses, les yeux étincelants, et la prit dans ses bras avec une force inespérée.

«— Vous m'avez sauvé la vie, Lirith…»

Elle répondit à l’étreinte sans hésiter, le serrant contre elle en silence. Aucun mot n’était assez juste pour répondre à ce moment-là. Ils se comprenaient sans parler.
Quand ils sortirent enfin de la chambre, Eliott ne portait qu’une simple chemise ouverte au col, légère, presque flottante autour de lui. Aucun plastron, aucune plaque d’acier. Juste lui, et ce qu’il avait décidé d’être. Et cette fois, il descendit les escaliers comme on entre en scène. Il dansait presque, une joie nouvelle au fond du ventre, fredonnant sans y penser. Il était un autre homme — non, il était lui-même, enfin.

Ses pas légers firent tourner plusieurs têtes dans la pièce commune de la taverne. La troupe, qui terminait de ranger les étagères et de trier les caisses, leva les yeux. Son énergie lumineuse était contagieuse.

«— Eh bah vous revoilà ! lança Jarek en haussant les sourcils. J’sais pas ce qui vous a pris autant de temps, mais on a pratiquement terminé. On rangeait les bouteilles dans le bar. Eliott, un coup de main ? »

Eliott répondit d’un ton clair et joyeux, presque chantant :

«— Avec plaisir, Jarek ! »

Il s’élança, attrapa une caisse pleine sans aucune hésitation, le dos droit, les bras solides. Pour la première fois, rien ne le gênait, rien ne le tiraillait. Il bougeait librement, sans cette gêne permanente, sans cette oppression sur la poitrine. Il se sentait libre, entier, et ça se voyait dans chacun de ses gestes.
Depuis le fond de la salle, Lirith l’observait, silencieuse. Elle ne disait rien, mais son cœur battait d’un calme nouveau. Voir Eliott ainsi, rayonnant, se tenant plus droit que jamais, la gorge libre et les épaules ouvertes… Elle se surprit à sourire.

C’est alors que Jarek, pinte en main, s’approcha doucement. Il s’arrêta à sa hauteur et, sans même la regarder, glissa d’un ton tranquille :

«— C’est beau à voir, pas vrai ? »

Lirith tourna un peu la tête vers lui, surprise.

«— Jarek ? Qu’est-ce qui vous fait sourire comme ça ?»

Il prit une gorgée avant de répondre, l’air faussement nonchalant :

«— Oh, rien… juste de voir Eliott comme ça. En accord avec lui-même, enfin. Et ça, c’est grâce à vous, Lirith. Vous êtes vraiment douée.»

Elle resta un instant interdite, les sourcils froncés.

«— Attendez… vous le saviez ?»

Il haussa une épaule, puis planta enfin ses yeux dans les siens, un éclat presque complice au fond du regard.

«— Mais bien évidemment que je le sais. Il marqua une pause. Ça fait un moment d'ailleurs, le premier à savoir. Un jour, vous l'aurez sû, il vous l'airez bien dit mais Eliott est pudique, et surtout, il a peur de parler. Alors, attendez. Traitez le comme il veut être traité. Comme un homme. Vous en discuterez le jour où il sera prêt.»
Il allait ajouter quelque chose, mais un rot sonore coupa net sa tirade. Il reprit aussitôt, comme si de rien n’était :

«— En attendant, on a d’autres priorités que… son identité.»

Lirith étouffa un rire attendri, secouant la tête.

«— Vous avez raison, Jarek… Vous avez bien raison.»

Elle reporta son regard vers Eliott. Là-bas, au centre de la salle, il riait, une bouteille dans chaque bras, entouré par les autres membres de la troupe. Et pour la première fois depuis longtemps, il brillait sans se cacher.