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Summary:

-Réécriture complète du 508-

Morgane n'accepte pas que Karadec soit menacé de prison par la juge Lafolet, elle fait tout son possible pour le sortir de sa cellule, quitte à mettre en danger sa place dans la police.
De son côté, Karadec réfléchit à ce qui l'a mené ici, au genre de policier qu'il pensait être et celui qu'il est vraiment.

Notes:

Je ne sais pas s'il y a encore des gens ici qui lisent HPI ou qui ont toujours besoin de guérir de la catastrophe nucléaire qu'était le dernier épisode... En tous les cas, voici une fic qui réécrit l'épisode de A à Z.

J'ai longtemps hésité à écrire cette fic pcq j'étais tellement en colère contre l'épisode, ceux qui l'ont écrit et ceux qui défendaient sa vision, je me disais qu'il fallait essayer d'OUBLIER et de passer à autre chose. Après tout, les séries qui se perdent dans leurs derniers moments sont nombreuses et ça n'aurait pas été la première fois que je décide d'ignorer un ou plusieurs épisodes qui, pour moi, vont à l'encontre de l'intrigue, des personnages ou de toute la serie entière et ce pour quoi elle existe.
Mais je n'ai pas réussi, je n'ai pas dormi, je ne pouvais pas faire le deuil d'une série qui m'a été si chère en la rayant complètement de ma mémoire à cause d'une erreur fatale de jugement des personnes en charge de cette série.
Et je me suis dit qu'une telle fin de MERDE (faut dire les termes en capital au cas où qq1 de la team TF1 passe par là) n'avait pas le droit de me retirer le plaisir que j'avais à écrire pour cette série. Pouvoir s'amuser avec du drame, de l'humour, du fluff, de l'angst, apprécier tous les personnages et avoir envie de les intégrer au récit complet et ne pas juste écrire pour les personnages principaux, c'est RARE. J'aime écrire pour HPI, je m'amuse comme pour aucune autre série, je refuse de ne plus pouvoir en profiter.
J'ai donc décidé de tout réécrire, avec tout l'amour que j'ai pour ces personnages et l'attention que chacun mérite. En leur donnant une vraie fin à chacun et en leur permettant de s'émanciper de leurs traumatismes, parce que c'est ça le but d'une fin : résoudre les arcs entamés. Et puisque j'aime ces personnages, je déteste les voir souffrir. Les laisser dans une situation chaotique, les mettre dans une situation pire que celle avec laquelle ils ont démarré est cruel et masochiste à mes yeux.

J'ai donc essayé d'écrire un épisode, scène par scène, comme cela pourrait se dérouler à l'écran. Bon en l'occurrence j'ai compté que les épisodes avaient environ une vingtaine de scènes et cette fic m'a un peu échappé des mains (comme toujours) et on approche plus de trente, mais on peut très bien imaginer que le dernier épisode est un peu plus long... Il y a tellement de choses à résoudre depuis cinq ans... D'ailleurs, cette fic ne prétend pas réussir à toutes les résoudre 🤡 mais s'essaie à quelque chose de plus satisfaisant, logique et cohérent avec le caractère et l'histoire des personnages.

Je dédie cette fic à mon éditrice en cheffe Marion, sans qui je ne serais peut-être jamais arrivée au bout. Merci pour son soutien infaillible, littéralement tous les jours, depuis deux mois <333333 et puisqu'elle est aussi devenue à l'occasion la directrice marketing de cette fic, elle a décidé que cette fic devait être découpée et publiée en court chapitre de 2-5k (oui pcq moi de base quand je me suis lancée je m'étais dit que j'écrirai qqch de 20k que je publierais d'un seul coup 🤡 mais, spoiler, ça fait un peu plus de 20k) et qu'un nouveau chapitre sera posté tous les jours 🥳

Merci aussi à ma Mymy pour son soutien depuis toujours et ses conseils <33333

J'espère que cette fic vous aidera, comme moi, à faire le deuil de la série et qu'on pourra ensemble se souvenir de toutes les bonnes choses que HPI nous a apporté, et oublier le reste :)

(See the end of the work for more notes.)

Chapter 1

Summary:

Morgane rend visite à Karadec en maison d'arrêt. Elle refuse de rester les bras croisés.

Chapter Text

AU PARLOIR

Le policier lui demande de déposer son téléphone et ses affaires personnelles dans la bannette. Elle passe le cordon de son téléphone par-dessus sa tête et le lâche à quelques centimètres de la table. Il tombe par terre. 

Elle n’a pas dormi de la nuit. Depuis hier, elle rumine, s’énerve, s’inquiète, ne comprend rien - ou refuse de comprendre. Elle n’a pas compris le soudain tutoiement lorsque Karadec lui a dit “promets-le-moi”. Elle n’a pas compris lorsqu’il est sorti de la voiture et s’est laissé menotter. Elle n’a pas compris lorsque la juge lui a déclaré qu’il avait fait ça “pour la protéger”. Ensuite, lorsque Céline, Gilles et Daphnée l’ont accompagnée à l’intérieur de la DIPJ et que Céline a établi la situation, elle n’a pas compris non plus. En même temps, elle ne lui a pas laissé le temps d’être claire, elle est partie. 

À la maison d’arrêt, quand ils lui ont dit qu’aucun détenu au nom de “Karadec” n’était enregistré, elle n’a pas compris, jusqu’à ce qu’un collègue les interpelle au loin pour les informer qu’un commandant de police nommé Karadec venait effectivement d’arriver dans les locaux, mais que les visites n’étaient plus autorisées à cette heure-ci et qu’il fallait revenir demain matin. Elle n’a pas voulu comprendre. Elle a dit que le commandant était son mari. Elle a dit qu’elle était enceinte. Elle a dit qu’elle souffrait d’une maladie incurable et qu’il fallait absolument qu’elle le voit avant de mourir. Elle a dit qu’elle était en pleine crise d’allergie mortelle et que le commandant possédait son Epipen. On l’a emmenée à l’infirmerie.

Le lendemain, l’entrée dans la salle des visites est un nouveau coup de massue sur sa tête. C’est moche, c’est froid, c’est vide. Entre la porte qu’elle a empruntée et celle des détenus, par laquelle Karadec va sortir, il y a une vitre. Elle pensait que cette visite serait différente de celles en prison, parce que, techniquement, ce n’est pas une prison, autrement ça en porterait le nom. Pourtant, les conditions de visite semblent être les mêmes : on ne peut pas se toucher.

Faut-il qu’elle attende assise ou debout ? Dans combien de temps arrive-t-il ? Vaut-il mieux qu’elle l’attende au milieu de la pièce ? Elle aurait l’air de vouloir créer une distance, de le juger. Vaut-il mieux qu’elle l’attende proche de la porte par laquelle il va entrer ? Mais il pourrait ne pas la voir et croire qu’elle se cache, ou au contraire, la voir au premier plan en ouvrant la porte et sursauter. Alors, vaut-il mieux qu’elle l’attende devant la porte par laquelle elle est entrée ? Mais elle aurait l’air sur le point de partir, prête à déguerpir au premier pépin. Vaut-il- 

Une clé tourne dans la serrure, Morgane accourt à la chaise et s’assoit face à la vitre, droite, mains croisées. Lorsque Karadec passe la porte, elle se relève aussitôt, se cogne les genoux et manque de faire tomber sa chaise.

- Kara.

Après quinze heures à avoir son visage placardé derrière ses rétines, se mêlant à tous les autres visages qu’elle a croisés, surplombant toutes les conversations qu’elle a eues, il est là. Les vapeurs de leur dernière nuit ensemble, de ses bras nus autour de ses reins, de ses baisers chauds sur son cou, du souffle régulier de son torse sous sa joue, les nuages de leur derniers instants en voiture, avant qu'il ne se fasse arrêter, de son regard inquiet, de ses mots, de la fatalité de ses gestes se bousculent en le voyant. Elle jetterait bien toute inhibition par la fenêtre si ce n’était pour l’homme en uniforme derrière Karadec. Il lui retire les menottes et leur indique qu’ils n’ont droit qu’à une demi-heure, avant de leur laisser de l'intimité.

- Ça va ? demande-t-elle.

Karadec masse ses poignets et s’avance vers sa chaise pour s'asseoir. Morgane l’imite.

Il n’a aucune idée de l’état psychologique dans lequel il se trouve. Physiquement, il sait qu’il se sent sale. Hier soir, il n’a pas eu envie d’aller se doucher, juste de se coucher et d’oublier. Ce matin, il n’a pas eu envie d’aller dans les douches communes, puis il a été appelé au parloir. Mais maintenant qu'il est face à elle, il voudrait se doucher. Il voudrait aussi d’autres vêtements. 

La voir est un sentiment ambivalent de honte et de réconfort. Il déteste l’idée qu’il la voie réduit à l’état de criminel, mais la température de son corps s’élève en sa présence, qu’il le veuille ou non. Il est toujours heureux de la voir, toujours rassurée de la savoir saine et sauve, même lorsqu’elle l’a énervé, même lorsqu’elle l’a trahi, même lorsqu’il y avait quelqu’un d’autre dans son lit. Elle est son ocytocine. D’autant plus depuis leur nuit d’hôtel. Les mots qu’il refuse de se formuler depuis près de quatre ans étaient au bord de ses lèvres cette nuit-là. Ils sont derrière chaque phrase qu'il lui adresse désormais, chaque regard, chaque geste. Bientôt, il lui dira.

- Je suppose que tu as lu la déposition ?

- La déposition ? Quelle déposition ? interroge-t-elle avant que son cerveau lui repasse le discours de Céline auquel elle n’a prêté aucune attention, trop occupée à paniquer. Ah oui, la déposition. Non, je l’ai pas lu. Qu’est-ce que vous avez dit exactement ?

Le tutoiement est encore trop tôt pour elle. Son cerveau doit déjà assimiler le fait qu’il soit détenu, qu’hier soir, ils étaient ensemble dans un lit d’hôtel, alors que quelques secondes plus tôt, ils se criaient dessus, parce que quelques secondes encore avant ça, elle pensait qu’il ne voulait pas d’elle et qu’elle essayait de se convaincre qu’elle aussi pouvait vivre sans lui, alors qu’en réalité, elle crevait chaque seconde passée en sa présence sans pouvoir l’enlacer et qu’il avait exactement les mêmes sentiments. Alors assimiler qu’en plus de tout ça, maintenant, ils se tutoient, faisait un poil trop, même pour sa Formule 1.

Karadec ne relève pas le vouvoiement. Il lui pique un peu la poitrine, mais il l’accepte. Pour lui aussi, ça fait bizarre. À la différence qu’il n’a pas l’intention de reculer pour autant, il en a rêvé trop longtemps : d’être avec elle, de l’aimer, de l’appeler sienne, de lui dire “tu es belle aujourd'hui”, “tu restes à la maison ce soir ?”, “tu m’as manqué”. Seulement, c'est toujours différent en théorie et en pratique, alors il a du mal - à être avec elle, à l’aimer, à l’appeler sienne. S’il n’avait pas cette peur bleue d’exprimer ses sentiments, ce serait plus simple, s’il ne l’aimait pas à s’en crever les yeux, ce serait plus simple aussi.

- J’ai prêté serment en disant qu’on était ensemble le soir de la mort de Laetitia Pascot, de votre belle-mère.

L’idée qu’il ait pu croire qu’elle ait quelque chose à voir avec la mort de cette femme fait toujours autant bouillir ses tympans. Quel genre de femme pense-t-il qu’elle est ? Elle a beaucoup de défauts, mais de là à penser qu’elle pourrait assassiner quelqu’un… il y a un gouffre.

Karadec baisse la tête. Il fait craquer les articulations de ses doigts.

- Je suis désolé. J’ai... J’ai pensé que peut-être il y avait eu un accident. Je ne sais pas, dit-il. J’ai pensé… Je n’ai pas vraiment pensé à vrai dire, se chuchote-t-il.

Mais l’idée, bien que stupide, qu’il se soit livré à la police, sans même penser aux conséquences, pour la protéger d’elle-même, lui serre la poitrine. D’habitude, lorsqu’elle fait une connerie, on la quitte. On la quitte parce qu’elle ne paye pas les factures de l’assurance habitation, on la quitte parce qu’elle et ses enfants sont trop bruyants, on la quitte parce que sa personnalité même atteint les limites de la patience. Et Karadec, alors qu’elle n’avait pourtant, cette fois-ci, fait aucune erreur, alors qu’ils n’étaient même pas ensemble, s’est sacrifié pour elle, sans se retourner. Jamais personne ne lui avait montré un tel dévouement. Jamais elle n’aurait pensé, dans sa vie, pouvoir compter sur quelqu’un à ce point. Quand TikTok dit “on a tous une personne qu’on appellerait direct après avoir commis un me*rtre”, elle pensait “pas moi”, “moi, je n’ai personne”. Elle avait tort.

- Mais heu… Fin, j’veux dire c’est pas si grave que ça, vous allez sortir de là vite non ? Personne fait de la taule pour ça.

- Pour un commandant de police, c’est grave.

- Ah bon ? plaisante-t-elle sans le vouloir. Il lui paraît juste évident qu’aucune force de l’ordre, peu importe son grade, n'ait confronté les conséquences de ses actes en justice.

Karadec ne rit pas. Il ne rit jamais à ses pics sur sa profession, et aujourd'hui, il aurait aussi préféré qu’elle s’abstienne tout court. Morgane perd son sourire. 

- Je pense qu’elle va se servir de mes autres bavures pour appuyer son dossier.

Cette question, c'était aussi sa propre naïveté qui pointait le bout de son nez. Dans son imaginaire, Karadec est un cygne blanc. Il est intouchable. Il y a bien eu l'enquête de l’IGPN, mais elle est déjà oubliée. Malgré ses convictions, Morgane voudrait que Karadec soit intouchable, peu importe ses torts. Le savoir, lui et sa carrière, en danger, l'inquiète peut-être plus que ne l’ont jamais inquiété ses propres licenciements. Le chômage, elle connaît, elle sait se retourner. Lui, en revanche, n’a jamais vécu autrement que pour son travail.

- Vous pensez qu’elle a un dossier ?

Il n’en a pas vu, et on ne lui en a pas encore parlé, mais si la juge compte faire de son cas un exemple, il ne voit pas pourquoi elle n’irait pas fouiller du côté de son enquête IGPN, pourquoi elle n’irait pas vérifier tous les PV qu’il a signés et ceux qui sont manquants, pourquoi elle n’interrogerait pas chacune de ses procédures depuis son premier jour en tant que commandant.

- Ok, bah on va y jeter un œil, vous en faîtes pas, le rassure-t-elle.

- Morgane… 

- Juste pour voir, on peut bien faire ça, non ?

Si les flics ne peuvent pas enquêter pour sauver quelqu’un de bien, alors ils servent à quoi ?

Le regard de Karadec se raffermit, ses cernes paraissent soudainement plus sombres.

- Morgane, j’ai menti. J’en assumerai les conséquences.

Parfois, elle aimerait qu'il ait moins de principes, qu’il soit moins droit, qu’il laisse passer plus de choses. Mais il ne serait plus l’homme duquel elle est tombée amoureuse, un homme de parole, un homme de confiance, qui prend ses responsabilités, un homme qui inculquera ces valeurs à leur fils. Valeurs qu'elle veut apprendre, mais qui attendront qu'il sorte sain et sauf de ce procès pour être appliquées.

- C’est comment de l’autre côté ? demande-t-elle avec un sourire pour alléger l’atmosphère. Y’a une chambre ? Un lit ? Des toilettes privées ou vous vous passez la savonnette entre mecs ?

Ça fonctionne. Karadec sourit à travers la fatigue.

- Disons que j’ai passé des nuits meilleures.

La plaisanterie est de courte durée. Ses yeux dans les siens, lui et Morgane font rapidement le lien avec la nuit dernière. Peu importe qu’il ait voulu y faire allusion ou non : ils y pensent. Leurs corps l’un contre l’autre, toute la nuit, leurs corps imbriqués, leurs corps enlacés. Sa bouche sur la sienne, leurs souffles accordés, langue contre langue le soir, puis tête contre torse au matin. Cette nuit était la meilleure nuit que chacun d’eux a passée depuis un moment. Depuis qu’elle a déménagé pour être exact. Ce n’est ni le lit vide de Karadec, le silence de sa chambre, de sa maison, ni le lit étroit de Morgane, le brouhaha de la route, de ses enfants, qui leur ont permis une nuit reposante, une nuit satisfaisante depuis. Il n’y a que dans les bras de Karadec que Morgane dort bien, qu’elle ne fait pas de cauchemars, qu’elle ne se réveille pas en sursaut. Il n’y a qu’avec Morgane dans ses bras que Karadec passe une nuit paisible, une nuit sans angoisses, où chacun de ses muscles se détend, où son corps est entier.

Quatre doigts de la main de Morgane se hissent sur la vitre, paume toujours collée à la table, un mouvement instinctif de son corps de vouloir toucher l’homme qu’elle aime ou au moins s’en rapprocher. 

Sans la quitter des yeux, les doigts de Karadec se placent en miroir.

Le regard de Morgane s’humidifie de plus en plus. Elle se gratte la gorge.

- On peut pas… C’est chiant ce truc, dit-elle en désignant l’obstacle entre eux. Y’a pas des salles sans vitre ? Un self, un bureau, n’importe quoi.

Une chambre.

- Je ne sais pas si j'y ai droit, dit Karadec.

- Mais ça existe.

- Oui, répond-il avec un rire discret.

Ils ne sont peut-être pas toujours d’accord, il a beau lui avoir fait vivre des montagnes russes émotionnelles depuis cinq ans - et elle aussi par la même occasion -, mais il s’est toujours battu pour elle. Et elle s’est toujours battue pour ceux qu’elle aime. Et cet homme, elle l’aime. Elle l’aime à en remuer ciel et terre.

- Kara.

Décollant sa paume de la table, elle lève sa main pour déposer chaque centimètre de sa peau contre la vitre.

Karadec l'observe curieusement, et la suit. La vitre est froide sous ses doigts, elle est beaucoup plus épaisse qu'elle ne lui paraissait en entrant dans cette pièce. Si épaisse que la chaleur de Morgane ne lui parvient pas. Ni celle de sa main, ni celle qui émane de son souffle, de sa poitrine, de son cou. Sa chaleur lui manque, son corps lui manque, maintenant plus encore qu’hier soir lorsqu’elle hantait chacune de ses pensées. 

- Je te laisserai pas.

 

ON NE PEUT RIEN FAIRE

Les couloirs ne parlent que de ça. Sur son passage, les policiers chuchotent, l’observent, sans jamais la regarder dans les yeux. N’ont-ils pas mieux à faire ? Ou est-ce ça, être flic : regarder une voiture en emplafonner une autre, assis confortablement sur le côté de la route, en faisant des paris sur la vitesse flashée ? Tous ont travaillé avec Karadec au moins une fois, ont apprécié sa rigueur, son sens du collectif, ses sacrifices, mais peu bougeront le petit doigt.

En la voyant arriver dans l'open space, Gilles se précipite vers elle.

- Comment il va ?

Il se tient les coudes. Daphné, derrière lui, se ronge les ongles. Lorsqu'il s’agissait de Morgane en prison, elle n’a pas montré une telle anxiété.

La consultante prend une inspiration.

- Comme quelqu'un qui a dormi entre quatre murs de béton, expire-t-elle.

Gilles acquiesce. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise réponse à une question qui se pose sans en attendre. 

Il jette un œil de l'autre côté du bureau.

- Céline est au téléphone avec le juge… Caron, se reprend-il, le juge Caron. Elle va bientôt nous en dire plus. 

Morgane en prend note et s’avance vers le seul endroit qui est sien : le rebord de fenêtre. Seulement, depuis ce putain de rebord, tout ce qu’elle voit c’est le bureau vide de Karadec. Cette fois, il pourrait bien le rester pour toujours. Et s’il venait à être occupé par quelqu'un d’autre, elle n’est pas sûre qu’elle le supporterait. Peut-être qu’elle finirait par s’y habituer, mais elle n’en a pas envie.

Derrière la fenêtre, Céline raccroche et sort de son bureau. Morgane se relève.

- Ah Morgane, vous êtes là. Comment il va ?

Elle n’a pas plus de réponses pour Céline qu’elle n’en avait pour Gilles, alors elle secoue simplement la tête. De toute manière, Céline n’a pas le temps pour une réponse ou même une discussion sur l’état de santé mentale du commandant.

- Je viens d’avoir Emmanuel, son avocat est en route, adresse-t-elle à l’équipe.

- Et ? demande Morgane.

À l’oreille de Gilles, Daphné chuchote :

- Tu crois qu’elle va enquêter sur nous aussi ?

Voilà qui explique mieux les ongles rongés.

- C’est un avocat pénal de haut rang. Emmanuel me rappellera dès qu’il en saura plus.

Mais ce n’est pas ce à quoi s’attendait Morgane. Quel est l’intérêt pour elle d’être venue ici, s’ils ne font rien de plus que ce que les civils ? À quoi leur sert-il d’être flics s’ils ne peuvent rien faire ?

- C’est tout ?

Céline serre son téléphone dans sa main. Elle expire lourdement et une mèche de sa frange tombe de son chignon. Lorsqu’elle est stressée, il lui arrive d’oublier qu’elle est coiffée et de passer sa main dans ses cheveux, décoiffant son coiffé-décoiffé parfait.

- Oui, c’est tout Morgane. Je sais que c’est pas votre fort, mais il va falloir être patiente, comme nous tous.

Elle jette un regard du côté de Gilles et Daphné, l’un se grattant de plus en plus ardemment les coudes, l’autre retirant ses mains de sa bouche comme prise sur l’acte.

- Donc on va rien faire là ? leur demande Morgane à tous. On va attendre ?

Même dans le regard de Gilles, elle ne trouve aucun soutien. Il est désolé. Ils sont tous désolés. Mais être désolé, ce n’est pas suffisant. Être désolé, ça n'empêche pas un collègue d'aller en taule.

- On ne peut pas interférer avec l’enquête en cours, souligne Céline.

Les oreilles de Morgane sifflent, elle n’entend même plus la commissaire. Le sang frappe derrière ses tympans, il faut qu’elle décharge sa colère avant qu’elle ne l’empêche de respirer.

- Donc pour défendre des collègues qui gazent des manifestants, là y’a du monde, mais quand faut sortir Karadec de la merde, y’a plus personne ? Bravo !

- Pardon ? Non mais vous débloquez complètement Morgane !

Parfois, Céline se demande si, outre ses qualités de résolution d’enquête, le cerveau de sa consultante vaut le manque de respect qu’elle lui inflige.

- Moi je débloque ? Votre commandant depuis dix ans risque de la taule, vous vous tournez les pouces et c’est moi qui débloque ?

- On ne se tourne pas les pouces, on suit la procédure ! Peut-être que vous avez loupé ce chapitre dans vos révisions.

Ah oui, les procédures. Ah oui, le concours de police. Comme si quelqu’un devait en avoir quelque chose à foutre de l’un ou de l’autre aujourd’hui. 

Mais puisqu’ils veulent procéder ainsi, elle se débrouillera toute seule. Comme elle a toujours fait.

- C’est ça, ouais. J’vais aller réviser du coup, vous avez pas besoin de moi pour attendre.

Elle quitte la pièce, croit entendre Gilles l'interpeller, mais il est trop tard pour la retenir.

 

UNE ENQUÊTE FAMILIALE

- Franchement, je sais pas pourquoi je me suis fait autant chier pour eux. Pourquoi je passe le concours honnêtement ? À part écrire des PV, ils servent à rien, fulmine Morgane.

Code civil, Code pénal, Code constitutionnel, de droit civil, du travail, tous ses bouquins de révision du concours de police et son ordinateur branché à une multiprise, branchée à une multiprise, branchée à la caravane du voisin sont étalés sur le sol du parking qui lui sert de terrasse.

- Parce qu'on a besoin de fric et que t'es beaucoup moins chiante depuis que t'as un taf qui te stimule, répond Théa, assise sur le transat, en pleine recherche sur son téléphone.

Morgane fouille, arrache des pages et les cale sous des bouteilles de bière. Il doit bien y avoir quelque part une faille, une loi à double sens, ou simplement mal écrite - ça il y en a des tas. Et s'il n’y a rien, alors c’est qu'il doit y avoir un vide juridique à trouver. Quelque chose. N'importe quoi qui évite à Karadec la prison, qui lui garde son job.

- Tu trouves quoi de ton côté ?

- Rien. Désolée m’man, dans toutes les affaires de mensonge avéré, les accusés ont été condamnés.

Morgane se relève trop vite et ses genoux craquent. Le gravier a fait des trous dans sa peau, mais elle n’en ressent pas encore la douleur.

- Comment ça ? demande-t-elle essoufflée en venant lire l’écran de sa fille.

- Bah dans certains cas si les jugent se rendent compte que l'accusé a été manipulé ou qu'il est un peu taré, ils le considèrent pas coupable. Mais c’est des cas isolés.

Karadec n’accepterait jamais de passer pour fou. Par contre, elle pourrait trouver un moyen de prouver qu’il a été forcé à faire une fausse déclaration - à commencer par la pression de la juge.

C’est bien, ils avancent. Mais ce n’est pas suffisant, il faut quelque chose de sûr, quelque chose d’efficace. Ils n’ont pas le temps. Ils n’ont plus le temps.

Putain de merde !

Ses paroles résonnent en bande passante derrière ses tympans, parfois plus fort que ses propres pensées.

- Il s’est présenté chez la juge de son plein gré, tu prouveras jamais qu'il savait pas ce qu'il faisait, ajoute Théa.

Il pensait savoir, c’est différent. Tout ce qu’il a voulu faire, c’est la protéger. La loi ne prend-elle pas ça en compte ? L’intention ?

Je suis pudique, moi. Je déteste parler de mes sentiments.

Il y avait une telle urgence dans ses mots, dans ses cris. Comme si d’un seul coup, ils n’avaient plus le temps, plus le temps de se mentir, plus le temps pour éviter les conversations gênantes, plus le temps de tout garder sous clé parce qu’il savait que bientôt, ils allaient se crasher.

Mais ça veut pas dire que…

Il leur faut plus de temps. Ils ont encore des choses à se dire. Elle a encore des choses à lui dire.

- Sinon on peut faire croire que c'était pas Super Poulet qui s’est fait interroger, intervient Eliott depuis la fenêtre de la caravane, mais son clone maléfique ! Fin pas forcément maléfique, mais un clone quoi, genre son frère jumeau.

- Merci Eliott, pour ta participation, continue de te creuser la tête. 

Ce n’est pas du côté de Karadec qu’il faut chercher, elle ne peut pas lui demander de mentir, elle ne peut pas lui demander de participer à son plan d’aucune manière. 

- Sinon on peut hacker l’ordi de la juge et tout supprimer, comme ça on fait croire qu’elle a tout inventé ! s’exclame à nouveau Eliott.

- Tu te prends pour le FBI ou quoi ? T’es même pas capable de craquer Netflix, le reprend Théa.

Mais il a peut-être trouvé quelque chose. Si la loi ne leur apporte aucune solution, alors il faut piéger la juge.