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Chloé Mullier, cinq ans et demi, descendit les escaliers avec précaution, sa main agrippant fermement la rambarde, tout en serrant, de l’autre, Monsieur Doudou contre elle. Elle n’aimait pas se lever la nuit. La nuit, il y avait des bruits bizarres, comme ceux qu’elle avait entendus au rez-de-chaussée. Non, Chloé Mullier n’avait pas peur du noir. Pas du tout.
Au moins, depuis qu’ils avaient installé les décorations, elle était rassurée, même si l’escalier grinçait.
Elle s’arrêta quelques instants et somma à son cœur battant beaucoup trop fort de se calmer. Il allait réveiller tout le monde, elle en était sûre. Lorsqu’enfin il eut ralenti son rythme, elle reprit son chemin, tandis que les bruits bizarres, un mélange entre discussions et… autre chose se firent de plus en plus fort. Pendant quelques secondes, elle songea à remonter. Maman avait dit que si elle avait peur, il fallait qu’elle aille la voir et Chloé avait très peur.
Mais Chloé avait cinq ans et demi et à cinq ans et demi, on était grande, décréta-t-elle en relevant la tête. Et puis, c’était Noël et il n’y avait qu’une seule personne pour faire autant de bruit pendant la nuit de Noël.
Lorsqu’elle détermina être assez près de sa cible mais assez loin pour qu’elle ne la voie pas, elle s’installa sur une marche, appuyée contre le mur, puis cala Monsieur Doudou à côté d’elle et attendit. Si c’était qui elle pensait, il ne tarderait pas à arriver de toute façon.
Ses suspicions se confirmèrent rapidement quand elle vit passer, juste devant elle, quelqu’un les bras chargés de cadeaux. Elle plaqua ses deux mains contre sa bouche pour éviter de crier de joie. Il était grand, presque aussi grand que le sapin au marché de Noël, avec un gros ventre dodu, une longue barbe et habillé en rouge et blanc. Chloé n’avait pas de doute, ça ne pouvait qu’être lui, le Père Noël, le vrai. Pas comme celui du supermarché de l’autre jour quand elle y était allée avec Mamie Patty.
Ce jour-là, Mamie Patty et elle avaient attendu longtemps pour faire la photo avec lui, si longtemps que Chloé avait eu mal aux pieds. Elle se souvint qu’elle n’avait eu qu’une seule envie, c’était de rentrer. Il y avait trop de bruits, trop de monde et elle était fatiguée. Même les bonbons que Mamie Patty lui avait offert n’avaient rien fait. Quand ça avait été son tour, elle avait regardé le Père Noël curieusement.
Il avait l’air petit, assis sur son trône, et très maigre aussi. Sa barbe était plus courte que tous les autres Père Noël qu’elle avait vu avant, même celui qui était venu à l’école et qui lui avait fait peur. Mamie Patty avait gentiment poussé Chloé vers lui, mais elle était sûre que ce n’était pas le vrai. Pour faire plaisir à Mamie Patty, elle s’était approchée et avait accepté de s’asseoir sur ses genoux, même si son parfum lui piquait le nez et lui donnait envie d’éternuer. Au moins, ça lui avait permis de voir sa barbe d’un peu plus près et même de la toucher. Quand elle avait tendu la main pour le faire, le Père Noël avait attrapé son poignet vivement mais pas assez vite pour qu’elle n’ait pas senti la texture bizarre. Elle ne saurait pas la décrire, mais ce n’était pas doux pas comme la barbe de Papy Bertrand. Celle de Papy Bertrand était toute douce, comme des cheveux. Il adorait la brosser tous les jours avec attention. Quand elle était là, il lui proposait qu’elle le fasse à sa place et elle le faisait avec joie. Il la laissait s’entraîner à lui faire des coiffures parce que sa barbe était comme les cheveux de ses poupées.
Papy Bertrand aurait pu être le Père Noël, pensa-t-elle. Mais sa barbe était trop grise pour ça. Et il ressemblait plus à un gentil sorcier qu’à un Père Noël, de toute façon.
Elle avait sauté sur ses pieds aussitôt que le flash de l’appareil photo l’avait aveuglée. Mamie Patty avait été un peu triste, mais elle n’aimait pas ce Père Noël. Il lui rappelait les clowns. Chloé n’aimait pas les clowns.
Le Père Noël qu’elle avait maintenant sous ses yeux correspondait à ceux qu’elle voyait dans ses livres de Noël que Papa et Maman lui avaient achetés et aux publicités qu’elle voyait à la télévision.
Il passa une nouvelle fois devant elle et elle dut s’empêcher une nouvelle fois de crier de joie. Quand elle le raconterait à Enzo, il ne pourrait plus dire que le Père Noël n’existait pas.
– Ça y est, y’a plus rien, entendit-elle Maman dire.
Maman ? Pourquoi Maman aidait le Père Noël ?
– Plus qu’à tout mettre bien comme il faut, continua-t-elle, essoufflée. Tu t’en occupes ? Je suis dans—Quoi ?
Il y eut un silence qui donna envie à Chloé de sortir de sa cachette puis :
– Roh, t’es pas drôle.
Maman et Père Noël passèrent brièvement devant Chloé avant de disparaître dans le salon. Elle descendit quelques marches supplémentaires pour mieux les voir. Ils étaient maintenant postés devant le sapin. C’était le premier qu’ils avaient décoré avec Super Poulet et Léo, se rappela-t-elle. Ce jour-là, ils s’étaient tous beaucoup amusés, surtout avec Maman qui utilisait les boules de Noël comme boucles d’oreilles pour tout le monde et les guirlandes comme écharpes. Même Super Poulet avait joué le jeu !
Maman commença à placer quelques cadeaux aux pieds du sapin avant que Père Noël ne l’arrête. Ils se mirent à parler doucement tout en faisant des gestes en direction de l’arbre et puis soudain, Maman sourit. C’était le sourire qu’elle avait quand elle voulait embêter Super Poulet.
Elle se recula tout en posant les mains sur ses hanches et observa Père Noël mettre correctement les cadeaux. Puis, quand il eut le dos tourné, Maman se baissa et déplaça quelques-un d’entre eux rapidement avant de se redresser. Il mit un certain temps avant de se rendre compte de ce qu’elle avait fait mais quand ce fut le cas, il dut faire une tête amusante car Maman fit celle qu’elle avait quand elle se retenait de rire.
Chloé fit inconsciemment la même.
– Je crois qu’il y a des biscuits qui nous attendent, Père Noël, annonça Maman quand ils eurent fini de placer tous les cadeaux.
– Nous ? répondit Père Noël.
Chloé fronça les sourcils. Il avait presque la même voix que Super Poulet mais elle était différente aussi.
– Bah oui, nous. T’es pas tout seul, hein.
Maman devait connaître Père Noël depuis longtemps car elle n’avait pas dit “vous” et Papa avait dit qu’il fallait l’utiliser quand on ne connaissait pas la personne, surtout quand c’était un adulte. Mais maintenant qu’elle y repensait, Théa lui avait dit que Maman et Super Poulet avaient fait que dire “vous” avant alors qu’ils se connaissaient et étaient amoureux depuis que Chloé était bébé.
Elle nota dans un recoin de son esprit de demander à Maman pourquoi Super Poulet et elle avaient mis autant d’années avant de dire “tu”.
Maman ne laissa pas le temps à Père Noël de répondre qu’elle l’attrapa par la manche et le guida vers la cuisine. Chloé s’empressa de remonter suffisamment pour éviter qu’ils ne la voient. Elle célébra sa victoire silencieusement lorsqu’elle comprit qu’ils ne l’avaient pas vue sur leur chemin.
– Oh, bah ça alors ! fit Maman soudainement.
Elle reporta son attention sur eux. Maman pointait un truc bizarre au-dessus d’elle dont Chloé avait oublié le nom tandis que Père Noël secouait la tête comme quand Super Poulet n’était pas d’accord avec Maman. Elle fronça à nouveau les sourcils.
– Quand est-ce que tu l’as mis ? demanda Père Noël.
– Qu’est-ce que tu racontes ? répondit Maman avec la voix qui faisait rire Chloé. J’y suis pour rien, moi ! Mais du coup…
Maman s’approcha de Père Noël, comme quand elle voulait demander quelque chose à Super Poulet, puis passa ses bras autour de sa taille avant de lever la tête vers la sienne. Elle le regardait comme elle regardait Super Poulet, remarqua Chloé.
Une des mains de Maman lâcha la taille de Père Noël et elle tira sur quelque chose.
– Ah, je préfère, fit-elle avant de reprendre sa position initiale et de se mettre sur la pointe des pieds.
Père Noël se pencha et un bruit de bisous dégoûtants se fit entendre. Chloé serra Monsieur Doudou tout contre elle, sentant les larmes piquer ses yeux, avant de les cacher avec sa peluche.
Maman était en train de faire un bisou à Père Noël.
Maman lui avait dit que les gens qui s’aimaient beaucoup-beaucoup se faisaient des bisous. Chloé savait que Maman aimait beaucoup Super Poulet. Elle l’aimait tellement qu’elle lui faisait des bisous dégoûtants sur la bouche et lui faisait des câlins tout le temps. Parfois, Chloé entendait des petits bruits étranges venant de la chambre de Maman et Super Poulet et quand elle lui avait demandé ce que c’était, Maman avait dit que c’était parce que Super Poulet et elle s’aimaient très fort.
Alors pourquoi Maman faisait des bisous au Père Noël ? Est-ce que Maman n’aimait plus Super Poulet ?
Chloé ne releva la tête que lorsqu’elle entendit Maman rire. Quelque chose en elle la fit froncer les sourcils ; Maman ne riait comme ça qu’avec Super Poulet.
– Pouce, pouce ! Les biscuits ! fit Maman entre deux rires.
Père Noël dut répondre quelque chose mais Chloé était trop loin pour l’entendre car Maman s’exclama :
– Ah non ! Pas quand je me suis cassée le cul avec les enfants à les faire !
Chloé se retint de rire. Ça la faisait rire quand Maman disait des gros mots. À chaque fois, elle lui faisait promettre de ne rien dire et de ne pas le répéter à Papa et à Super Poulet.
Maman en avait dit plein un peu plus tôt quand Théa, Eliott et elles faisaient les biscuits. Les premiers et les seconds n’avaient pas ressemblé à ceux sur le téléphone de Maman. Mais Maman avait trouvé la solution et les troisièmes étaient parfaits. Ils étaient trop bons, se souvint Chloé, son ventre se mettant doucement à gargouiller.
Elle se plia en deux pour éviter que Maman et Père Noël ne l’entendent. La nouvelle position lui permit au moins de mieux voir.
Père Noël était toujours dos à elle, les deux mains sur la taille de Maman.
– Si tu fais semblant de les aimer, dit Maman en regardant bizarrement Père Noël, alors peut-être que….
Puis elle se mit une nouvelle fois sur la pointe des pieds, s’appuya légèrement sur les épaules de Père Noël avant de chuchoter à son oreille. Après quelques secondes, elle reprit sa position initiale, l’air satisfaite.
Le ventre de Chloé se mit encore à gargouiller, plus fort cette fois. La fillette le gronda intérieurement.
– T’as pas entendu un truc ? fit Maman soudainement.
Le visage de Chloé se mit à se réchauffer et elle écarquilla les yeux avant d’attraper Monsieur Doudou pour monter à toute vitesse les escaliers.
Essoufflée, elle jeta un coup d’œil derrière elle. Maman ne la suivait pas et elle n’entendait pas de bruits qui allaient dans ce sens. Elle se permit d’expirer avant de se diriger vers la chambre de Théa, sans toquer.
– Théa ! Théa ! fit-elle en remuant sa grande sœur, encore endormie.
– Qu’est-ce qu’il y a ? marmonna cette dernière en tournant sa tête vers elle.
– Maman a fait un bisou sur la bouche à Père Noël !
Théa ouvrit difficilement les yeux, l’observa un instant avant de soupirer et de les refermer.
– N’importe quoi, répondit-elle, en se retournant.
– Mais si ! T’as qu’à descendre si tu me crois pas !
Théa lui fit face une nouvelle fois.
– Le Père Noël, c’est Su—
Puis elle s’interrompit comme si elle s’empêchait de dire quelque chose.
– Va dormir, Chloé, marmonna-t-elle.
– Non !
– Si ! Le Père Noël sait tout et tu risques de plus avoir de cadeaux demain.
– Père Noël sait pas que je l’ai vu, chantonna Chloé.
– Non mais sérieux, Chloé, s’agaça Théa. Va dormir. Si tu veux, tu peux dormir avec moi.
Théa se décala, s’approchant un peu plus du mur, avant de soulever la couverture.
– Non ! protesta Chloé. Je peux dormir toute seule comme une grande !
– Parfait, rétorqua Théa en se couvrant. Bonne nuit.
Chloé toisa sa sœur pendant quelques secondes avant de sortir de la chambre, furibonde.
Le lendemain matin, assise sur la dernière marche, et les bras fermement croisés contre sa poitrine, Chloé observait Théa et Eliott ouvrir leurs cadeaux, tandis que Léo, installé sur les genoux de Super Poulet, tapait sur son tout nouveau jouet qui faisait du bruit. Des emballages de toutes les couleurs et de tous les motifs jonchaient le sol. Habituellement, après avoir ouvert ses cadeaux, Chloé adorait garder les plus jolis et il y en avait plein qui attiraient son regard. Dans son placard, Maman avait mis un carton dans lequel il y avait tous les papiers cadeaux qu’elle voulait utiliser plus tard pour ses dessins et ses poupées.
Mais aujourd’hui, Chloé n’avait pas envie de les récupérer. Ni d’ouvrir ses cadeaux.
– Bah, ma louloute, qu’est-ce qu’il se passe ? fit Maman en s’approchant d’elle. Tu veux pas voir ce que le Père Noël t’a amené ? Peut-être qu’il y a l’école Monster High…
Chloé leva la tête et lui lança le plus méchant des regards avant de se tourner, face au mur.
– J’ai pas envie !
– T’as mal dormi, c’est ça ? demanda Maman en posant une main sur son épaule.
Chloé parvint à l’en éloigner, tout en fronçant les sourcils.
– Okay…
– Elle boude parce qu’elle t’a vu faire des bisous au Père Noël, pipa Théa de là où elle était.
Cette fois, ce fut sa sœur qu’elle regarda méchamment mais Théa semblait s’en ficher. Cette dernière se tourna ensuite vers Super Poulet avec un petit sourire, le même qu’elle avait quand elle lui faisait des farces. Il lui faisait la même tête que lorsqu’il n’était pas content.
– Merde… , chuchota Maman.
Cette fois, Chloé n’eut pas envie de rire.
– Okay… hum… T’es sûre que… que tu m’as vu faire des bisous au Père Noël ? Tu l’as peut-être rêvé ?
– Non ! s’écria Chloé. Et même que t’as fait un bisou sur la bouche !
Maman fit une grimace avant de soupirer puis pivota vers le reste de la famille.
– T’aimes plus Super Poulet ! continua-t-elle.
– Quoi ? s’offusqua Maman. Mais si ! Mais—
Maman expira une nouvelle fois avant de se lever.
– Bon, je vais appeler Ludo parce que—
– Morgane, il est trois heures du matin là-bas, dit Super Poulet depuis le canapé.
– T’as une autre solution ? demanda-t-elle. Parce que moi, je vois pas. Et puis, tu vas pas me faire croire que Magaloche et lui sont en train de dormir !
Maman se mit à rire légèrement puis se dirigea vers lui.
– T’essayes de la convaincre d’ouvrir ses cadeaux ? Mais vous les ouvrez pas sans moi, hein !
Maman ne laissa pas Super Poulet répondre avant de lui faire un bisou sur la bouche puis de disparaître dans le bureau de Super Poulet.
Chloé ferma les yeux. Elle revit Maman faire un bisou à Père Noël. C’était un bisou plus long que celui qu’elle venait de faire à Super Poulet, remarqua-t-elle.
Maman n’aimait plus Super Poulet.
Chloé aimait bien Super Poulet. Des fois, quand elle était chez Maman et que Maman était à son école, c’était lui qui venait la chercher. À chaque fois, il la laissait monter sur la poussette, entre le guidon et Léo. La première fois qu’elle avait demandé si elle pouvait le faire, Super Poulet n’était pas d’accord. Il disait que c’était dangereux et qu’il ne voulait pas qu’elle se fasse mal. Mais Chloé lui avait dit que Maman la laissait faire et qu’elle n’était jamais tombée, donc il n’avait plus rien dit.
Le samedi matin, quand Maman, Théa et Eliott dormaient encore, Super Poulet lui proposait toujours de venir avec lui pendant qu’il courait. Mais il ne courait jamais. Avec Léo dans la poussette, ils se promenaient au bord du lac à côté de la maison de Maman. Ce qu’elle adorait, c’était quand ils regardaient les poissons dans l’eau. Une fois, elle avait vu un têtard et elle avait réussi à l’attraper. Quand elle l’avait montré à Super Poulet, il avait eu peur et ça l’avait faite rire. Elle avait passé le reste de la promenade à lui mettre sous les yeux, même lorsque le têtard ne bougeait plus.
Avant de rentrer, ils passaient toujours par la boulangerie pour acheter des croissants et des pains au chocolat pour Maman, Théa et Eliott.
Super Poulet aimait beaucoup Maman, elle le savait. Il lui disait des fois, pendant leurs promenades. Une fois, elle avait cru le voir pleurer quand il en parlait.
Mais Maman… Maman avait fait un bisou sur la bouche au Père Noël cette nuit, pas à Super Poulet.
Maman n’aimait plus Super Poulet.
– Théa, tu peux t’occuper de Léo cinq minutes ?
Chloé sortit de ses pensées et regarda tristement Super Poulet alors qu’il tendait Léo à Théa, qui soupira mais accepta.
Aurait-elle le droit de le voir, même si Maman et lui étaient séparés ? Quand Maman habitait encore dans le camping-car de Serge, Chloé ne l’avait vue que quelques fois, dès qu’il venait chercher Léo et il lui faisait toujours des petits coucous.
Elle ne voulait pas que Maman et Super Poulet soient séparés. Mais Maman avait fait un bisou au Père Noël, et on ne fait pas de bisous à des gens qu’on n’aime pas, se raisonna-t-elle.
Chloé vit ensuite Super Poulet se diriger vers le sapin, prendre le plus gros paquet avant de venir vers elle. Elle lui tourna le dos, pour faire bonne figure. Après tout, même si ce n’était pas à lui qu’elle faisait la tête, Maman lui avait dit de la faire changer d’avis pour les cadeaux. Il n’était pas de son côté.
Elle l’entendit s’asseoir près d’elle puis le son d’un carton et du papier. Il se pencha légèrement pour être dans son champ de vision. Mais elle ferma les yeux.
– Chloé, t’es sûre que tu veux pas ouvrir tes cadeaux ?
Elle ne répondit pas.
En vérité, Chloé avait très envie d’ouvrir ses cadeaux, surtout celui que Super Poulet venait de lui amener. Il était très grand, suffisamment grand pour qu’elle puisse y rentrer dedans et s’imaginer dans un vaisseau spatial. Il faisait aussi la taille de l’école Monster High qu’elle avait vu quand Maman l’avait amenée au magasin de jouets, l’autre fois.
– T’es pas triste ? demanda-t-elle soudainement en se tournant vers lui.
– Par rapport à quoi ? répondit-il doucement.
– Que Maman a fait un bisou à Père Noël, clarifia-t-elle.
– Ait fait, corrigea Super Poulet.
Chloé roula des yeux. Super Poulet faisait toujours ça et ça l’agaçait.
– Et je—
– Je veux pas que toi et Maman vous soyez séparés, l’interrompit-elle.
Super Poulet sourit.
– Ta maman et moi, on va pas se séparer, Chloé, lui assura-t-il. Bien au contraire.
– Mais Maman a fait un bisou sur la bouche à Père Noël !
– Bon, j’ai eu Ludo, dit Maman alors que Super Poulet s’apprêtait à répondre.
Super Poulet se tourna vers Maman.
– Et ?
– D’un, j’avais raison, il dormait pas. De deux, il s’est bien, bien foutu de nous et de trois… il m’a dit de nous démerder mais qu’il nous suivrait.
Super Poulet acquiesça avant de regarder Chloé puis de reporter son attention sur Maman.
– Tu veux vraiment lui dire la vérité ? demanda-t-il doucement.
– Non, bah non, j’ai pas envie, mais on a pas vraiment le choix, Kara. Elle pense que je t’ai trompé, je te signale.
Chloé eut envie de demander pourquoi Maman avait dit “je t’ai trompé” mais se ravisa. Elle demanderait à Papa.
Il soupira et se leva avant d’être remplacé par Maman. Pendant un long moment, Maman ne dit rien, se frottant les mains comme quand elle était stressée. Puis, elle la regarda.
– Bon… euh… ce que t’as vu hier soir, enfin, cette nuit, c’est arrivé. J’ai fait un bisou au Père Noël.
– Mais—, commença à protester Chloé.
– Parce que…
Maman releva la tête et poussa un cri bizarre, comme si elle prenait des forces.
– Le Père Noël que t’as vu cette nuit, bah… c’était pas Père Noël. C’était Super Poulet.
Chloé la regarda incrédule.
– Donc c’est pas à Père Noël à qui j’ai fait un bisou mais à Super Poulet, continua-t-elle. Tu comprends ?
Elle fronça les sourcils, avant d’observer Super Poulet. Il ne ressemblait pas du tout à Père Noël. D’abord, ses cheveux et sa barbe étaient noirs et courts. Père Noël les avait blancs et plus longs. Et il portait la tenue rouge—Super Poulet ne portait jamais de couleurs comme ça. Et puis, il n’avait pas le gros ventre du Père Noël, même si Maman adorait taper dessus de temps en temps en lui faisant croire que si.
– C’est pas vrai ! s’exclama-t-elle. C’était pas Super Poulet !
– Ah beh si, rétorqua Maman. Je t’assure que si.
– Non ! C’était pas lui !
Maman ouvrit la bouche comme si elle allait dire quelque chose avant de soupirer.
– J’abandonne—Oh ! s’écria-t-elle. Et si Super Poulet remettait sa tenue de Père Noël ? Tu nous croirais ?
– Hors de question que je remette le costume, Morgane, répondit Super Poulet.
– Allez ! encouragea Maman en se tournant vers Super Poulet. C’est juste pour qu’elle comprenne que c’était toi.
Super Poulet regarda Maman pendant un long moment, comme s’il hésitait. Maman fit la tête qui faisait qu’il lui cédait mais Super Poulet leva les yeux au ciel.
– De toute façon, t’auras pas le choix l’année prochaine, continua Maman.
Cette fois, ce fut Super Poulet qui fit une tête bizarre mais Maman ne sembla pas désarçonnée. Chloé fronça les sourcils. Elle avait l’impression d’assister à une conversation codée, comme dans les films d’espion qu’Eliott regardait.
Soudainement, Super Poulet se mit à sourire avant de tendre la main vers Chloé. La fillette l’observa un petit moment, tentée de continuer à bouder, avant d’accepter et Super Poulet la guida vers l’entrée de la cuisine. Elle vit Maman se lever à son tour et les suivre avant de s’appuyer contre le mur, les bras croisés.
Super Poulet s’agenouilla devant Chloé tandis qu’elle fixait la décoration de Noël au-dessus d’eux. Elle revit, une fois de plus, Maman taquiner Père Noël avant de lui faire un bisou. Chloé se recula.
– C’est là que t’as vu ta maman faire un bisou au Père Noël ? demanda-t-il doucement en pointant l’endroit.
Elle ne répondit pas immédiatement. Elle ne voulait pas y repenser. Elle voulait oublier ce qu’elle avait vu.
Mais elle acquiesça lentement.
– Comment tu sais ? demanda-t-elle timidement.
– Parce que c’était moi en Père Noël que t’as vu, cette nuit, Chloé. Comme ta maman te l’a dit.
Père Noël avait fait rire Maman, se souvint-elle soudainement. Et il n’y avait que Super Poulet qui la faisait rire comme ça. C’était aussi pour ça que Chloé l’aimait bien ; Maman était heureuse avec lui.
Mais ce n’était pas possible que Super Poulet soit Père Noël. Une petite voix lui chuchota qu’il voulait juste protéger Maman, qu’il ne voulait pas qu’elle soit en colère contre elle.
– C’est faux, décida-t-elle.
Super Poulet parut surpris et leva les yeux vers Maman. Chloé ne se retourna pas mais elle l’entendit s’approcher d’elle avant de se mettre à côté de Super Poulet.
– Comment j’aurais pu savoir où ta maman a fait un bisou au Père Noël si c’était pas moi ?
– Parce qu’elle t’a dit !
– Si c’était le cas, Père Noël se serait pris un sacré bourre-pif, marmonna Maman.
Super Poulet se tourna vers Maman et lui lança un regard méchant. Chloé ouvrit la bouche pour demander ce que voulait dire “bourre-pif” mais Maman l’interrompit dans son élan :
– Bah quoi ? David m’a dit que t’avais failli lui—
– C’est qui, David ? pipa Chloé.
– C’est… euh… un ancien ami à moi, répondit Maman, avec un air bizarre. Tout ça pour dire que c’était Super Poulet le Père Noël à qui j’ai fait un bisou. Il était juste déguisé.
– Pour qu’on sait pas que c’est lui ?
– Oui, voilà ! Pour pas qu’on le reconnaisse !
Chloé toisa un instant Super Poulet.
– Tu nous crois maintenant ? demanda Maman doucement. Je ferai pas de bisous sur la bouche à quelqu’un d’autre que Super Poulet, ma louloute.
– Tout comme moi je n’en ferai pas avec quelqu’un d’autre que ta maman.
– T’as pas intérêt, répliqua Maman avec un petit sourire.
Super Poulet secoua la tête, mais il semblait s’empêcher de rire.
– Donc Père Noël, c’est toi ? demanda-t-elle, émerveillée, à Super Poulet.
Au lieu de lui répondre, Super Poulet se tourna vers Maman avant qu’elle ne s’avance vers eux et s’agenouille à côté de lui.
– C’était Super Poulet déguisé en Père Noël que t’as vu, ma louloute, lui assura Maman. Imagine si tout le monde savait que Super Poulet était le Père Noël. On pourrait plus le voir ! Donc il doit se cacher.
Super Poulet regarda Maman avec un air bizarre, comme quand il n’était pas d’accord avec elle.
– Chut, laisse-moi faire, fit-elle à Super Poulet.
Chloé vit Super Poulet secouer la tête.
– Est-ce que ça veut dire que j’aurais plein de cadeaux ? demanda-t-elle après un long silence.
– Ouais, non, dit Maman en riant. Ça marche pas comme ça. C’est que à Noël et à ton anniversaire. Et puis, t’as pas ouvert ceux que t’as déjà ! Et si tu les ouvres pas, c’est moi qui vais les ouvrir et je vais les garder !
Maman avait pris sa voix de méchante sorcière avant de se pencher vers elle et de se mettre à la chatouiller. Chloé ne put s’empêcher de rire aux éclats, tout en essayant de s’extirper de son attaque. Sans savoir comment, elle parvint à s’en échapper et courut vers le plus gros cadeau avant de s’arrêter puis de se tourner vers eux.
– Ils étaient bons, les biscuits ? demanda-t-elle.
Croisant les bras, Maman fit face à Super Poulet qui avait ouvert la bouche puis fermer comme s’il ne savait pas quoi dire.
– Ils étaient très bons, Chloé, répondit-il finalement.
– On en refera beaucoup plus l’année prochaine ! annonça-t-elle.
– Ce n’est pas—-
– Hé, t’as pas des cadeaux ouvrir, toi ? lança Maman à Chloé. Allez, hop, hop ! Il reste plus que toi à prendre en photo pour l’envoyer à ton père !
Maman marmonna quelque chose mais ce fut si bas qu’elle ne l’entendit pas.
– Si t’es Père Noël, fit soudainement Chloé en se tournant vers Super Poulet, c’est qui qui t’offre des cadeaux ?
– Bah, c’est moi, répondit Maman.
– Alors t’es Mère Noël ?
De la salle à manger, Théa se mit à rire.
– Hein ? s’étonna Maman. Oh non, non, pas du tout, ma louloute ! C’est… plus compliqué que ça.
– Mais t’es avec Super Poulet et c’est Père Noël, donc t’es Mère Noël.
– Tu sais quoi ? dit Maman. C’est une très, très, très bonne remarque et je te répondrai après que t’aies ouvert tes cadeaux ? Ça marche ?
Chloé hocha vivement la tête, si fort qu’elle commençait à avoir mal au front, avant de se mettre à déchirer méticuleusement le premier paquet cadeau, qu’elle mit ensuite sur le côté.
– On fait une trop bonne équipe, hein, Père Noël ? entendit-elle Maman dire plus tard.
Lorsque Chloé leva les yeux vers eux, Maman avait passé ses bras autour de la taille de Super Poulet tandis qu’il la serrait contre lui. Elle le regardait comme elle avait regardé Père Noël, comme elle le regardait tout le temps quand elle n’était pas en colère contre lui.
– La meilleure, acquiesça Super Poulet.
Il se pencha comme Père Noël avant de faire un bisou sur la bouche à Maman qui souriait. L’image de Père Noël fut lentement remplacée par celle de Super Poulet.
Super Poulet était Père Noël, Chloé n’avait aucun doute. Et Maman aimait beaucoup-beaucoup, Super Poulet.
Cela n’empêcha pas Chloé de s’exclamer :
– Beurk !
