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En plus, c’est sans alcool

Summary:

Un mail de la DIPJ, une soirée du Nouvel An et zéro envie d’y aller.
Pour Morgane, ça aurait pu s’arrêter là.
Évidemment, ça ne s’arrête jamais là.

Suit le canon jusqu’à la fin du 4x03. Canon divergent après.

Chapter 1: Oubliez-moi, maintenant

Chapter Text

« ‘Cause you’ve been on the westside

Showing them your best side

You’ve been wearing new jeans and shoes 

While I’ve been living less life

Sleepless, get no rest nights

Thinkink ‘bout us

And how I do

You and me

Made a lover of an enemy »

(Hannes ft. Waterbaby - Stockholmsvy)

 

— Oubliez-moi maintenant !

Morgane se réveilla en sursaut, le souffle court, le cœur battant bien trop vite. C’était déjà la troisième fois cette nuit. Dans la maison régnait un silence assourdissant qui ne faisait qu’amplifier le bruit de sa respiration saccadée.

Elle mit quelques secondes à comprendre où elle se trouvait, puis d’autres encore à chasser l’écho de sa voix.

Oubliez-moi, maintenant.

Dans son rêve, Karadec avait prononcé ces mots comme une supplication. Mais dans sa tête, ils résonnaient comme une évidence. Il était parti. Il fallait qu’elle l’oublie.

Elle regarda l’heure. Cinq heures. Il faisait encore nuit. Une nuit épaisse, brumeuse, à peine troublée par le ronronnement lointain de la ville qui s’éveillait doucement.

Morgane posa une main sur son ventre à peine arrondi, cherchant à s’ancrer à quelque chose de tangible. Le contact la rassura aussitôt.

Lui n’était plus là. Mais ça, si.

Apaisée, elle se laissa glisser à nouveau dans les bras de Morphée.

 

Ce fut le bruit d’une notification sur son téléphone qui la tira du sommeil. Après quelques instants à tâtonner sur sa table de chevet pour le trouver, elle le déverrouilla machinalement, encore à moitié endormie. 

Un mail du commissariat.

— Non mais sérieux, ils ont que ça à foutre d’envoyer des mails à sept heures du mat’ ?

Elle soupira et se redressa légèrement dans son lit avant d’ouvrir sans grand enthousiasme le mail.

Objet : rappel - soirée du Nouvel An à la DIPJ

Morgane fronça les sourcils. Soirée du Nouvel An ?

Bonjour à toutes et à tous,

Petit rappel : la soirée du Nouvel An organisée par la DIPJ aura lieu le dimanche 31 décembre à partir de 20h, dans les locaux du commissariat. Nous comptons sur votre présence et vous attendons nombreux.

Elle relut le mail une seconde fois, au cas où les mots changeraient de sens. Une soirée du Nouvel An à la DIPJ… Depuis quand ils faisaient ça ?

Morgane fouilla brièvement sa mémoire. Elle n’avait aucun souvenir qu’on lui ait parlé d’une telle soirée. Pas une seule fois.

— C’est quoi encore ce bordel ?

Grimaçant, elle se laissa aller à un monologue intérieur. Super. Une soirée où elle ne pourrait ni manger ce qu’elle voulait, ni boire jusqu’à atteindre un taux d’alcoolémie à faire s’illuminer un éthylotest. Une soirée à écouter des flics parler de leur petit train-train et de leurs petits PV. Le rêve. 

Elle jeta la téléphone à côté d’elle, fixa l’écran quelques secondes, puis laissa sa tête retomber sur l’oreiller.

Une soirée. Avec eux. Sans lui.

Elle entendait déjà d’ici les silences gênants. D’ici là, la nouvelle se serait forcément répandue. Tout le monde allait être au courant de sa grossesse. Elle allait devoir faire bonne figure, comme d’habitude. Faire semblant de ne pas voir leurs regards appuyés sur son ventre. Trouver quoi répondre aux questions du style « Alors, ça va ? », prononcées avec ce ton faussement neutre qu’elle détestait.

Et surtout, elle allait passer la soirée à chercher quelqu’un qui ne serait pas là.

Morgane ferma les yeux. Ne pas y aller. C’était encore le plus simple. 

Elle trouverait bien une excuse. Une bonne. Elle s’en était toujours sortie comme ça. À trouver des excuses pour ne pas affronter. Pour ne pas rester. Pour faire semblant que certaines absences finissaient par ne plus faire mal. Que ce n’était pas si important. Que ça finirait par passer.

Cette fois pourtant, elle n’en était plus tout à fait sûre.

 

En arrivant à l’accueil de la DIPJ, Morgane eut à peine le temps de retirer son écharpe, que son regard fut happé par une tâche de couleur sur le mur du fond.

Une affiche.

Scotchée de travers, imprimée sur du papier douteux, avec des étoiles dorées grossièrement dessinées au feutre et un « Soirée du Nouvel An - 31 décembre ». Un vrai chef d’œuvre.

Au dessus du texte, quelqu’un s’était sentit obligé d’ajouter un dessin de ce qui avait l’air d’être sensé être une coupe de champagne. En fait, ça ressemblait limite plutôt à une seringue. En dessous, une liste manuscrite promettait « musique », « buffet » et « bonne humeur », cette dernière étant entourée trois fois. Comme si ça allait suffire à ce que le Arnaud et le Didier se foutent pas sur la gueule.

Morgane resta immobile quelques secondes. Plantée là, au milieu du passage, pendant que des collègues la contournaient.

Elle sentit une pointe d’agacement monter, aussitôt mêlée à quelque chose de plus diffus. De plus inconfortable. Son idée de faire comme si elle n’était pas au courant pour la soirée venait de tomber à l’eau.

Morgane détourna enfin le regard et reprit son chemin, le ventre un peu plus serré qu’en arrivant. Et pas seulement à cause de la grossesse.

Elle alla s’asseoir à son spot et laissa son regard vagabonder vers l’extérieur.

— Eh Morgane !

La voix de Gilles la tira de ses pensées. Elle tourna la tête vers lui, un sourcil déjà levé.

— Je pensais pas que tu reviendrais déjà travailler aujourd’hui, avec ce qu’il t’es arrivé hier ! Comment tu te sens ?

Hier oui… Elle avait bien failli y rester, grâce à ce bon vieux Penicillium brevicaule. Si Karadec n’était pas apparu au cours de ses délires, le champignon l’aurait très certainement zigouillée.

Oubliez-moi, maintenant.

— Morgane ? Ça va ?

Elle se força à sortir de sa torpeur.

— Bah grave que ça va, tu m’connais, j’suis une vraie force de la nature moi ! Un gros dodo et c’est reparti, répondit-elle d’une bonne humeur feinte. 

— Ah super alors… Euh Morgane, faut que j’te dise un truc… Hier soir il se peut que, attention, je dis bien il se peut que… Enfin c’était sans faire exprès, tu sais bien, tu m’connais, moi c’est pas mon genre de colporter des…

Morgane, ayant déjà compris ce qu’il allait lui dire, n’eût pas la patience d’attendre qu’il trouve ses mots.

— T’as lâché le morceau pour ma grossesse, c’est ça ? T’inquiète, fallait bien que ça se sache un jour, de toute façon.

— Ah ben c’est super que tu le prennes comme ça, parce que je t’avoue, j’en ai pas dormi de la nuit ! Enfin je m’inquiétais aussi pour toi, mais je me disais aussi, sérieux, Gilles, t’as déconné, ça se fait pas de…

— Gilles, Gilles. C’est ok, j’te dis. T’inquiète.

Alors qu’il commençait, après avoir esquissé un sourire, à tourner les talons, Morgane le rattrapa par le bras.

— Attends, fallait que j’te demande un truc. C’est quoi cette histoire de soirée pour le Nouvel An ?

Gilles eut un sourire surpris.

— Bah… C’est la soirée du 31 quoi.

— Oui merci, ça j’ai bien compris. C’que je comprends moins, c’est pourquoi je l’apprends par un mail random à sept heures du mat’. Et par une affiche sortie de nulle part. ´Fin si, d’une école maternelle peut-être. Non mais sérieux, c’est qui qu’a dessiné ça ? Enfin bref. Tu m’expliques ?

Il haussa les épaules, un peu gêné.

— Je pensais que t’étais au courant. On en parle depuis un moment.

Morgane cligna des yeux.

— Un moment ? Quel moment exactement ? Et c’est qui le « on » ? Semblerait que j’en fasse pas partie, en tout cas !

— Ben depuis la mutation du commandant, je dirais.

La mention de Karadec, même si son nom n’avait pas été prononcé, la heurta plus violemment qu’elle ne l’aurait cru. Bien évidemment, elle se força à ne rien laisser paraître.

— Ah. D’accord. Donc pendant que j’étais occupée à… Autre chose, tout le monde s’organisait dans son petit coin, sans juger utile de me prévenir. Et ben, c’est du joli, elle est belle la solidarité, tiens !

Gilles ouvrit la bouche, la referma, puis tenta un sourire conciliant.

— Écoute, c’était pas volontaire… Et puis je me suis dit que… Enfin… T’avais sûrement pas la tête à ça.

Elle le fixa un instant, cherchant à savoir s’il parlait de la grossesse, de Karadec… Ou des deux. Probablement des deux.

— Peut-être, répondit-elle finalement. Mais ça aurait été sympa de m’laisser décider toute seule si j’avais la tête à ça ou pas. Pourquoi je suis toujours la dernière au courant de tout ici ? Tiens, ça me rappelle quand tout le monde savait que l’autre se tapait Miss IGPN, sauf moi !

Un léger silence s’installa. Gilles se racla la gorge.

— Du coup… Tu viens ?

Morgane inspira profondément. Elle avait les nerfs à vif.

— J’en sais rien, Gilles. Vraiment.

Il hocha la tête, comme s’il s’attendait à sa réponse.

— En tout cas, tu sais, si tu as envie de venir, tu es la bienvenue. En plus, cette année, c’est sans alcool, à cause de ce qu’il s’est passé la dernière fois avec Arnaud et Didier. Je sais pas si je t’en ai déjà parlé ? Mais du coup, au moins tu seras pas tentée…

— Ouais, non, je suis sûre que c’est passionnant, mais là, faut qu’j’aille pisser. 

Elle se leva d’un bond et fila vers les toilettes. 

Daphné entra dans l’open space au même moment, son sac encore sur l’épaule, son café à la main.

— Oh salut Morgane ! T’es revenue ! Ça…va ?

Sa question resta suspendue dans l’air. Morgane ne ralentit pas, ne se retourna pas. Elle continua de s’éloigner, avalant le couloir à grandes enjambées, comme si elle n’avait rien entendu. Ou comme si elle en avait trop entendu.

Daphné resta immobile une seconde, la bouche encore entrouverte. Elle suivit Morgane du regard jusqu’à ce qu’elle disparaisse de son champ de vision.

— Ok…, murmura-t-elle pour elle-même.

Elle posa son sac sur son bureau et se dirigea vers Gilles qui pianotait nerveusement sur son clavier, l’air beaucoup trop concentré pour être honnête.

— Gilles, il se passe quoi avec Morgane ?

Il sursauta presque.

— Bah rien, rien, pourquoi il se passerait quelque chose ?

Daphné croisa les bras.

— Oh bah je sais pas, peut-être parce qu’elle vient de me passer devant comme si j’étais transparente ?

Gilles se gratta la nuque, cherchant ses mots.

— Elle est juste un peu… Fatiguée, voilà. Avec ce qu’il s’est passé hier, tu comprends.

— Fatiguée, mouais… Elle marche très vite, quand-même, pour quelqu’un de fatigué… 

Daphné marqua une pose, puis ajouta, comme si l’idée venait de lui traverser l’esprit :

— Et, sinon… Il est pas là, le commandant ?

— Le commandant ? Ben non, tu sais bien, il a été muté à…

— Non mais Gilles, l’autre commandant ! Fred.

— Ah ! 

Il cligna des yeux, prit une seconde pour réfléchir. Un sourire, bref mais sincère, passa sur son visage.

— Bah non tiens, il est pas là. J’avais même pas remarqué.

Daphné le fixa, mi-amusée, mi-exaspérée. 

 

Morgane poussa la porte des toilettes et la referma derrière elle un peu trop fort. Le claquement résonna dans tout l’étage. Elle avait besoin que tout le monde comprenne qu’elle ne voulait pas être dérangée.

Elle resta immobile quelques secondes, puis ses épaules s’affaissèrent, comme si quelque chose en elle venait de lâcher.

Elle s’approcha du lavabo et pose ses deux mains sur la faïence froide. Sa respiration était toujours rapide. Chaque inspiration semblait s’arrêter avant d’avoir fait son travail.

— Calme-toi…

Elle releva les yeux vers le miroir. Le reflet qu’il lui renvoya ne lui fit pas vraiment l’effet d’une surprise. Elle commençait à avoir l’habitude de cette version d’elle-même. Les traits tirés. Le regard dur, presque sur la défensive. Comme si elle se préparait à encaisser un coup qui n’arrivait jamais vraiment, mais qu’elle sentait venir en permanence.

Morgane se pencha légèrement en avant, les bras tendus, observant ses cernes et la pâleur de sa peau.

— Putain…, murmura-t-elle. T’as une gueule.

Elle inspira profondément. Une fois. Deux fois. En vain. Le souvenir de la conversation avec Gilles se mêlait encore à cette phrase à l’arsenic qui tournait en boucle dans sa tête.

Elle posa instinctivement une main sur son ventre. A peine visible sous son pull fin, à peine perceptible, mais pourtant bien là. Elle le caressa lentement, comme pour vérifier que tout était toujours à sa place. Que tout tenait encore.

— Ça va. Ça va aller, souffla-t-elle, sans trop savoir à qui elle s’adressait.

Le contact fit redescendre la tension qui s’était accumulée en elle. Un peu. Pas totalement. Elle ferma les yeux, son front venant presque toucher le miroir.

Tout le monde savait, maintenant.

Elle rouvrit les yeux, ravala la boule dans sa gorge et tira un morceau de papier pour s’essuyer les mains, bien qu’elles soient parfaitement sèches. Comme si elle pouvait essuyer ce qui lui collait à la peau depuis des jours. Se redressant, Morgane inspira une dernière fois.

Faire comme d’habitude. Tenir. Encaisser. Avancer.

Avant de sortir, elle posa la main sur son ventre. 

— On va gérer.