Chapter Text
Israël. Kibboutz Ein Gev. Janvier 1961.
Le blé est jeune, vert tendre, à peine monté. Le sol collant, encore lourd des pluies récentes. Accroupie dans le champ, une binette courte à la main, Lili sent son dos l’élancer. Elle se redresse en grognant, frotte ses mains noires sur sa chemise épaisse, et se laisse aller quelques instants à contempler le paysage.
À l‘Est, dans la lumière basse d’hiver, le plateau du Golan dessine une ligne sombre dans le ciel. Une légère brise lui parvient depuis le Yam Kinneret[1], un parfum mêlant effluves d’eau douce et de terre. Ce qui prime par-dessus tout, c’est le calme. Le froissement des mauvaises herbes arrachées, un appel lointain dans le Kibboutz.
Lili ferme les yeux, inspire longuement.
- Tu manies la binette comme une bourgeoise en vacances ! Tu veux bousiller les plants ?
Une voix moqueuse, teintée d’un accent bostonien à peine voilé.
Elle rouvre les yeux, agacée. Devant elle, un homme massif, cheveux brun sombre, regard perçant, la dévisage d’un air goguenard, cigarette à la bouche, mains dans les poches.
Elle réplique, sèche :
- Et toi, c’est pas avec ta dégaine de feignasse que tu vas faire pousser le blé.
Il la fixe, d’abord un peu surpris, puis amusé.
- T’as du répondant, Motek[2]. Pas comme les autres ici.
- Arrête avec ton Motek, Donowitz. Je suis pas ta poupée.
Elle lui tourne le dos et se met à manier énergiquement sa binette, bien décidée à ne pas se laisser impressionner par cet ours trop sûr de lui. Son geste reste néanmoins maladroit.
Donowitz s’avance, la saisit par le poignet, corrige sa prise fermement.
- Comme ça. Sinon tu te casses le dos, lui dit-il plus doucement.
Cette fois-ci, nulle trace de moquerie dans sa voix. Lili se fige, consciente de la chaleur de sa main sur la sienne. Elle pivote vivement, leurs visages à quelques centimètres. Elle soutient son regard, décontenancée comme à chaque fois par sa facilité à jongler entre arrogance et gentillesse. Puis, sans prévenir, elle éclate de rire.
- T’es qu’un sale con, tu le sais ça ?
Il se met à rire également, se penche un peu plus vers elle.
- Et toi, tu me fatigues.
Ils se dévisagent dans un silence chargé, indifférents aux autres membres du Kibboutz qui travaillent un peu plus loin dans le champ, à leurs rires, au ronronnement du tracteur. Elle hésite une seconde, puis lâche son outil. Le saisissant par la laine de son pull élimé, elle l’attire à elle et l’embrasse sans aucune douceur.
[1] Yam Kinneret : lac de Tibériade
[2] Motek : terme affectueux en hébreu. Peut se traduire par « chérie » ou « ma jolie »
