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— T'es trop un bâtard, sérieux ! Tu m'avais dit que ça durerait jusqu'à 17h grand max !
— Ouais, en gros ! Après, ça peut enchaîner sur une after, voire une p'tite soirée, mais c'est la convivialité tu connais !
— Elian. C'est un goûter de Noël pour des gosses de quatre ans, arrête de m'faire genre que ça va être la soirée de l'année !
— Eh oh ! Mais t'es le Grinch ou quoi, frère ? C'est abusé d'dire ça pour un lutin !
— Mais ta gueule, tu t'es pris pour le père Noël ou quoi ? C'est toi qui transforme mon dimanche aprèm' en bourbier alors que j'ai rien demandé !
— Hein ?! Mais bourbier de rien du tout, crois-moi bien qu'ça va être le goûter de Noël de leur vie à mes Piou-Pious ! Même s'ils finissent en coupe du monde un jour ils se souviendront du coach Elian qui leur a donné la passion !
— Ah beh d'accord ! Donc toi tu fais ça pour la potentielle fame dans vingt ans, mais moi j'me fais juste arnaquer mon aprèm' pour de vrai ?
— Mais nan, mais nan...! Tu vas kiffer, j't'assure !
— Beh bien sûr, cite moi un seul truc que j'vais kiffer là-dedans.
— La magie de Noël, Max ! La magie de Noël !
Occupé à garder en équilibre les plats recouverts d'aluminium empilés sur ses genoux, Maxime soupire bruyamment. Ignorer le rire insolent qui explose à ses côtés n'est sûrement pas la meilleure répartie dont il est capable, mais c'est ainsi qu'il décide d'admettre sa défaite. Après tout, il n'a pas tellement d'autres options.
Lancés à vive allure dans les rues ternies par la grisaille et le froid d'un décembre parisien, Elian les précipite vers la destination de leur après-midi. Un stade décrépis dans lequel Maxime n'a pas mis les pieds depuis ses quinze ans. Au moins.
Pour être honnête, il l'a un peu cherché.
Le football a toujours été une constante solide dans leur amitié. Du collège à leurs vies d'adultes occupés, la coutume de se retrouver pour voir un match a toujours su se frayer un chemin entre les études, les jobs et les galères. Une constante qui les a fait voyager dans des stades lointains, chanter dans des gradins battus par les vents, pleurer dans les bras l'un de l'autre pour des victoires et des défaites. Enfin, surtout des défaites.
Une passion comme une autre, parfois trop masculine mais tellement bon enfant, que Maxime a toujours vécue comme un fervent supporter. Une passion qu'Elian a eu besoin de toucher du pied. De la cour de récré' à des clubs anonymes, de matchs sans structure à des Five endiablés. Des amateurs parmi lesquels il avait vibré jusqu'à devoir ralentir à force d'en sortir cabossé... Avant d'être forcé d'arrêter.
Maxime ne comprend toujours pas comment Elian a réussi à se luxer l'épaule, mais les mois suivants avaient été compliqués. Douloureux. Frustrants. Un ressenti que leur groupe d'amis avait tenté d'adoucir comme ils savent si bien le faire. D'une fausse conférence de presse d'adieu tenue chez Mathis. D'une compilation « Les plus beaux Buts du siècle de la décennie du DIEU Ventre RIP & peace » concoctée par Théo. D'un atelier « Foot & Seniors » déniché par Maxime. Des vannes surprise qu'Elian avait adoré, les insultant avant de se prêter au jeu, et qu'ils avaient vécues tous ensemble jusqu'à en pleurer de rire. Des bons moments qui n'ont jamais vraiment réussi à faire passer ce petit éclat de regret dans les yeux de leur aîné.
Du moins, jusqu'à l'été dernier.
Comme bien souvent dans leurs vies chaotiques, il avait suffi d'une anecdote. De Ben arrivé en retard à leur session League of Legends, à peine désolé, mais surtout trop heureux de leur raconter le Five improbable qu'il venait de jouer. D'un coéquipier qui avait ramené son gamin faute d'un club pour les tout petits. Bambin bien vite intégré à leurs matchs pour le plaisir de tous.
Ben n'avait eu qu'à partager quelques vidéos pour qu'Elian passe de rires moqueurs à des sons attendris, et que leurs discussions quittent l'univers LoL pour celui du foot. De la passion. De l'héritage. De souvenirs d'enfance, de chasubles odorants et de plots colorés. De premiers matchs, de dimanche matins passés à patauger dans la boue pour des scores indécents. D'une époque dorée à laquelle tous les enfants devraient avoir le droit de goûter.
Trois semaines plus tard, l'année scolaire commençait, et la carrière du coach Elian avec elle.
Maxime était très fier de lui, jusqu'à ce qu'il soit forcé de participer.
Quatre mois qu'Elian le tanne de l'accompagner. Rien qu'une fois. Pour voir ses bambins s'emmêler les pieds dans des ballons qui font la moitié de leur taille. Pour les voir découvrir l'esprit d'équipe, l'entraide, la tolérance. Pour rencontrer leurs familles avec qui Elian a déjà tissé des liens. Ces adultes qui bavardent joyeusement à chaque fin d'entraînement, mais aussi ceux qu'ils connaissaient avant. Des anciennes connaissances, d'enfance, d'école, de quartier, retrouvées là par hasard et qui prolongent parfois les après-midi de foot en des soirées plus amusantes.
Autant d'arguments et de bonnes raisons de l'accompagner que Maxime avait choisi d'ignorer. Par manque de temps, par fatigue, par flemme. Des arguments qu'Elian remettait sur le tapis chaque samedi soir, chaque dimanche matin, chaque dernière minute avant de partir à l'entraînement de ses Piou-Pious.
Jusqu'à le prendre par les sentiments.
Décembre commençait à peine qu'Elian s'était mis à insister. À adapter son discours. À l'enrober d'une magie propre à la saison. Des vacances dont ils profiteraient bientôt, des festivités qui les attendaient, du printemps plus doux qui viendrait ensuite... Alors, bon, quoi de mieux que de faire rêver des enfants autour d'un goûter pour finir l'année en beauté ?
En bref, Maxime s'est laissé avoir.
À ses côtés, Elian donne un dernier coup de volant, et la vieille Clio grince en buttant contre le trottoir qui mène au stade. Assez fort pour que Maxime lâche un juron, contre lui-même autant que contre la pile de plats qui manque de lui tomber des bras. Réaction qu'Elian accueille d'un nouvel éclat de rire, trop heureux d'avoir réussi à le traîner jusque-là pour être sensible à sa mauvaise humeur.
— Attention, Max ! Pas de gros mots devant les enfants, c'est la magie de Noël on a dit !
— Tu m'emmerdes. Sincèrement.
Son ton a beau être blasé, il n'a pas plus d'effet. Elian rigole, secouant la tête en lui tapant l'épaule, pendant qu'il jette sa voiture dans la première place en vue. Le geste est abrupt, enthousiaste, et se poursuit avant que Maxime n'ait le temps de râler. Bien vite, Elian le tire du siège passager, ne prenant qu'un instant pour récupérer les sacs débordant de bonbons qui étaient à ses pieds, avant de foncer vers le stade sans lui laisser d'autre choix que de le suivre.
Alors, d'un soupir qui se transforme en buée sous son nez, Maxime suit en traînant des pieds.
Le stade qui se dessine non loin d'eux n'est pas bien différent que dans ses souvenirs. La pelouse d'un vert artificiel est à peine blanchie par le froid, contrairement au vieux bâtiment qui la borde. Le complexe sportif paraît rustique, quasi rudimentaire, pourtant il porte aussi des signes de vie qui en réchauffent l'atmosphère.
Autour du terrain qui se révèle doucement, quelques familles patientent déjà. Des petits groupes, d'adultes, de vieux, de parents, qui piétinent en papotant, entourés d'enfants qui chahutent joyeusement. Emmitouflés de doudounes, de bonnets et d'écharpes, la plupart courent sans même savoir où ils vont, trop habillés pour bouger normalement, ressemblant davantage à des plots sur pattes qu'à des enfants de trois ou quatre ans.
En fait, malgré ses sourcils froncés par la flemme et ses bras engourdis par les plats qui lui pèsent, Maxime s'attend presque à reconnaître du monde. Il reconnaît ces images, ces parents bienveillants, chargés d'affaires, qui accompagnent leurs tout petits dans une après-midi sportive. La famille plus étendue, les oncles, les tantes, les cousins, qui profitent du moment pour discuter, accrochés à leurs thermos. Les anciens qui photographient tant bien que mal leurs bambins en pleine action, et la jeunesse moins impliquée qui s'occupe plutôt dans leur coin. Et puis, il y a ceux qui ont préféré occuper l'attente d'une façon plus active.
Ce n'est pas le groupe qu'il remarque en premier, pourtant Maxime n'observe bientôt plus qu'eux.
Dans un coin de la pelouse synthétique, des manteaux roulés en boule tracent les contours d'un but imaginaire sur la ligne blanche. Un ballon multicolore rebondit entre plusieurs silhouettes, celle d'une enfant enthousiaste qui court à vive allure sans trop prêter attention au but qui n'attend qu'elle, et deux autres, bien plus âgées, qui tentent de la guider. Le ballet est un peu brouillon, plein de cris et de gestes amusés alors que la petite s'emmêle toute seule, poussant un des jeunes hommes à lui prendre les mains pour la mettre dans la bonne direction. Brun, barbu, souriant, dont l'absence de manteau laisse apparaître les chaînes argentées et les bras tatoués. D'un rire enfantin, il aide la petite à garder la balle, la laisse même la prendre dans les mains quand il est temps de tirer, et saute de joie quand elle marque malgré le gardien qui l'attendait de pied ferme.
Gardien que Maxime observe rapidement. Juste un instant. D'un intérêt raisonnable.
Il ne fait que suivre la façon dont la grande carrure s'écroule au ralenti alors que le ballon passe sous son flanc. Comme il s'étale de tout son poids, exagérant ses gestes, répondant d'un cri d'agonie à la victoire de ses camarades de jeu. Tout de suite, il se rassoit en riant, vif, le dos droit et solide, alors qu'il jette un bras pour rattraper la balle qui filait derrière-lui. Le bon qui le relève est d'une souplesse étonnante pour sa carrure, le laissant sautiller, balle en main, pour partager la joie de l'enfant qui vient de marquer. Avec cette énergie agréable, bon enfant, qui ne fait que mettre en valeur les lignes tracées par son gilet serré.
Un beau gardien. Grand. Brun. Baraqué. Aux épaules bien tracées et aux bras solides.
Tout à fait son style.
Oubliant presque de rester bougon, Maxime se laisse distraire, et sursaute quand le coach Elian se décide à entrer en action.
Quelques pas devant lui, Elian se met soudainement à hurler comme un pirate, brandissant ses gros sacs de bonbons comme des trésors durement acquis. D'un enthousiasme bien trop appuyé, qui lui aurait valu bien des moqueries si Mathis et Théo avaient été présents, mais qui conquis parfaitement son petit public.
D'un même souffle, la vingtaine d'enfants qui s'agitait sans queue ni tête se retourne d'un bloc, et galope accueillir leur coach adoré qui fait son entrée. Le spectacle est à la fois mignon et terrifiant, chaque bambin faisant au mieux pour arriver le premier et hurler le plus fort, leurs voix aiguës se superposant dans un brouillard de questions et d'anecdotes décousues. Au milieu du tas, Elian fait pourtant bonne figure, gardant les sacs bien en l'air alors qu'il leur répond à la volée, tout en saluant les adultes qui s'approchent en riant.
Resté en arrière pour échapper au tumulte, Maxime se contente de faire quelques sourires là où son frère se lance dans des politesses enjouées. Le voir aussi à l'aise à quelque chose d'amusant, de presque étranger, un peu comme s'il avait été invité à voir une performance théâtrale qui ressemble à son Elian, mais pas tout à fait. Une performance qui suit son cours pendant que Maxime patiente. S'occupe. Observe les parents qui accueillent Elian avec entrain. Les grands-parents qui tentent de rajouter une couche de vêtement à leurs gamins. Et puis, un peu plus loin, ceux qui sont restés à l'écart du chaos.
Dans le coin du terrain, la partie de foot s'est interrompue. La petite fille n'y est plus, ayant abandonné ses coéquipiers pour le coach qui vient tout juste d'arriver. Là bas, le garçon tatoué rigole encore, mais quelque chose paraît changé. Il se dandine, sautille, virevolte, agitant ses mains d'une excitation peu contenue, tandis qu'il s'adresse à son binôme. Binôme, gardien, qui semble s'être figé sur place.
Les yeux écarquillés, les mains serrées autour du ballon multicolore, comme frappé par la foudre.
Maxime à tout juste le temps de découvrir et de trouver à son goût les traits fins et le bouc soigné, qu'il a la brève impression de croiser son regard. Brève impression dont le gardien se détourne avec hâte, se tournant vers celui qui piaille à ses côtés pour lui lancer la balle en plein visage.
Le chaos qui s'ensuit est à peine compréhensible, les deux jeunes hommes se poursuivant d'éclats de voix et de rire impossibles à distinguer, mais face auxquels Maxime ne peut s'empêcher d'esquisser un sourire. Un spectacle étonnant qu'Elian coupe sans même s'en rendre compte, criant un bon coup pour reprendre l'attention de tous.
— Ok les Piou-Pious, tout le monde sur le terrain, j'arrive tout de suite !
Le cri n'a rien d'autoritaire, pourtant, tous les gamins qui s'agglutinent autour de lui détalent sans même discuter. En fait, le groupe entier paraît se tourner vers la pelouse synthétique, les parents aussi partant prendre leurs places au bord du terrain, tandis qu'Elian est le seul à ne pas suivre. Il piétine un instant, tourne la tête une fois ou deux, prend juste assez de temps à bouger pour que Maxime remarque une hésitation. Un calcul. Un quelque chose qui n'est plus là quand son frère finit par se tourner vers lui.
— Tiens ! T'as juste à tout ramener dans le local et à préparer la salle ! Y a un bar, des tables, et tout le bordel, j'pense que tu peux t'en sortir sans trop galérer !
Maxime n'a même pas le temps de froncer les sourcils. Les sacs de bonbons s'accrochent à ses doigts sans qu'il ne puisse rien y faire, le faisant presque lâcher les plats recouverts d'aluminium qui pesaient déjà sur ses bras. Elian ne paraît pas y voir de problème, souriant grand en lui adressant un clin d'œil de remerciement, ne sourcillant même pas quand Maxime se met à bégayer.
— Qu- Mais-... Qu'est-ce tu m'racontes, j'croyais qu'tu voulais que j'vienne voir l'entraînement ?
— Nan, j'voulais juste que tu viennes m'aider pour préparer le goûter !
— Tu t'fous d'ma gueule-
— Eh ! Pas d'gros mot ! Elian hausse les sourcils, souriant si grand qu'il en paraît moqueur, et commence à reculer alors que sa voix s'accélère. Tu sais bien que j'te ferais jamais ça d'la vie mon chat ! J't'aime plus que tout !
— Nan, nan, nan-
— Mais c'est grave dommage que tout le monde m'attende, va vraiment falloir que j'te laisse !
— Elian ! Joue même pas à ça avec-
— Le local est par là ! Bisou mon Maxou !
Et juste comme ça, Elian part en courant. Littéralement.
Maxime reste là, croulant sous les sucreries bon marché, la bouche béante, les genoux fléchis, tellement révolté qu'il en bégaye de stupeur. Il voit son frère détaler, s'enfuir au galop jusqu'à rejoindre sa petite troupe, notant à peine le bras tendu qui lui indique où aller. Figé. Puni. Presque vexé. Son humeur bougonne escaladant vers des niveaux moins raisonnables.
Maxime a très envie de hurler. De taper un scandale. De dire bien haut et fort la pire insulte qu'il connaisse dans l'espoir de pousser Elian à revenir l'aider.
Il en a très envie.
Sauf que voilà.
Encore une fois, il l'a un peu cherché.
Laissé tout seul au bord du terrain, Maxime se morfond un instant. Le nez levé vers le ciel grisonnant, il laisse échapper un râle de désespoir, luttant contre la fatigue et le froid qui lui mordent les doigts. D'un dernier geste, il se tourne vers les autres. Toise la bonne humeur avec laquelle Elian anime son début d'entraînement. Observe les familles agglutinées au bord du terrain parmi lesquelles il aurait pu s'incruster. Et puis, aussi, il repère les deux garçons qui chahutaient un peu plus tôt. Ceux qu'il aurait aimé approcher. Pour différentes raisons.
Heureusement pour ses bras fatigués, le local n'est pas si loin.
Maxime s'y traîne comme une âme en peine, alourdi par tant de gourmandises qu'il ne cherche même pas à comprendre où il va. Il se dandine difficilement le long du centre sportif jusqu'à trouver une flèche bariolée, et la suit jusqu'à tomber sur une feuille plastifiée qui annonce un local associatif. Une porte que Maxime ouvre en pesant sur elle de tout son poids, grimaçant d'entendre les joints grincer et l'odeur d'humidité qui l'attend à l'intérieur.
Le local n'est pas bien cossu, mais il est honnête. D'une esthétisme d'un ancien temps, ses murs sont bardés de trophées, de photos, d'écharpes de supporters brandies comme des drapeaux. Sur le mur qui donne vers l'extérieur, des larges vitres en plexiglass s'alignent pour donner sur le terrain, offrant une vue panoramique à des fans installés là. D'ailleurs, le mobilier qui s'empile dans la salle est bien usé, rayé et cabossé par des années de célébrations en tout genre, tout comme le bar vide qui longe un des murs porte les marques de fêtes réjouissantes.
Bar vide qui se retrouve bien vite recouvert de sacs pleins et de plats en tous genre alors que Maxime s'y appuie pour souffler un coup, avant de se tourner vers la tâche qui l'attend. Non sans un certain désespoir.
Il n'a pas à explorer bien longtemps pour se rendre compte qu'Elian a prévu trop. Que les sacs qu'il peinait à trimballer sont en fait pleins de friandises mais aussi de gâteaux, de tomates cerises, d'apéritifs, de vaisselle. Des gobelets et des assiettes en pagaille qui vont avec la douzaine de bouteilles qui jonchent le fond du second sac. Sans oublier les plats recouverts d'aluminium qui révèlent des gâteaux, des marbrés, un tiramisu assez dense pour nourrir un régiment entier. Le tout est couvert de post-its, de notes sur les composants, les allergènes, tout ce qu'il faut pour que chaque gamin puisse trouver son bonheur. Tout ce qu'il faut pour que Maxime devienne fou.
Chaque regard dans la montagne de victuailles lui révèle quelque chose de nouveau, le fait hésiter sur comment tout trier pour que la horde de gamins s'y retrouve sans tout mettre par terre. Le sucré, le salé, les parts à prédécouper, mettre des numéros sur les verres, revenir en arrière. Maxime commence à tout placer sur le bar, regrette, bouge tout sur les tables, regrette. Il hésite à pousser les tables contre le mur du fond pour gagner de la place, puis hésite à les aligner pour que les petits puissent s'y installer. Il hésite. Galère. Bloque sur chaque détail. Désespère.
Au bout de dix minutes, rien n'a vraiment avancé.
Il en est à considérer de tout empiler par couleur aux quatre coins de la pièce quand des voix se font entendre.
Dehors, sur la moitié de terrain qui se devine à travers les vitres, l'entraînement suit son cours. Elian cavale, gérant tant bien que mal les mômes qui se font des passes par binôme. Leurs cris percent l'air jusqu'au local, perpétuant cette ambiance sportive que Maxime connaît bien, pourtant de nouvelles voix s'y imposent doucement. Plus matures. Plus masculines. Impossible à manquer. Des gloussements haut perchés, teintés de malice et de joie, mais aussi des paroles pressées, plus basses, presque fougueuses. Deux voix dont les contours et les mots se précisent alors qu'elles s'approchent du local, et dont Maxime parvient à cerner les dernières syllabes quand la porte s'ouvre d'un coup sec.
— -u vas m'faire m'taper la hon- Hey ! Salut ?
Il a beau les avoir entendus approcher, Maxime sursaute et se fige.
Sur le pas de la porte, deux silhouettes se penchent sur le seuil. Deux jeunes hommes d'à peu près son âge qu'il n'a aucun mal à reconnaître.
Le brun aux bras tatoués, hissé sur la pointe des pieds pour dépasser l'épaule de son compère. Le teint rougi par le froid, les yeux brillant de malice et de bonne humeur.
Le gardien imposant, les épaules droites et la tête haute, coupé dans son élan mais bien décidé à paraître avenant. Le regard posé sur lui, d'un sourire si chaleureux qu'il en réchauffe l'air humide du local. À moins que ce soit Maxime qui prenne chaud.
Mais peut-être pas autant que le beau gardien qui attend sa réponse.
Le silence qui s'impose entre eux n'est pas bien long, juste le temps que Maxime sursaute en les découvrant là, pourtant c'est suffisant. Le gardien paraît paniquer un peu. Ses yeux s'écarquillent, sa tête se penche, sa prestance vacille, donnant un air timide à cette carrure bien bâtie.
— Hm, Elian a dit que t'aurais p'tête besoin d'un coup de main ?
Il se râcle la gorge, se redresse, place une main sur sa hanche. D'un naturel un peu bancal, un peu forcé, un peu suspect.
Le garçon tatoué lutte pour s'empêcher de glousser. Maxime, lui, ne peut retenir un sourire.
Il ne sait pas trop quoi faire de ce qu'il a sous les yeux. Des signes qu'il a l'impression de reconnaître. De son attirance qui lui fait oublier le bordel éparpillé sur les tables. De son frère qui transforme sa punition pour il ne sait quelle raison.
Alors, Maxime fait ce qu'il sait faire le mieux. Il répond. À sa façon.
— Ah ? Elian pense que j'ai besoin de gros bras pour m'en sortir ?
Le visage du gardien se fronce, rougit, bégaye un son en pointant du pouce le terrain dans son dos.
— Euh- Il l'aurait sûrement fait lui-même mais il est occupé à- ! Après, si tu t'en sors bien je voulais pas- !
— Ouhla nan, que dalle ! J'suis grave en galère...
— Ah ! Bien ! 'Fin nan, mais du coup-... Besoin d'aide ?
— Mhm. Ouais, carrément, si tes gros bras s'en sentent capables.
Le sourire aux lèvres, Maxime opine, et observe avec attention la réaction de son sauveur. Il a beau avoir répété le petit compliment presque deux fois de suite, le gardien ne paraît s'en rendre compte que maintenant. D'un hochement de tête à la fois sérieux et soulagé, la timidité de sa posture se mue en des gestes plus assumés. Il se détourne à peine, se râcle la gorge, détend ses épaules juste ce qu'il faut pour exagérer les courbes de ses bras.
Ses bras solides, bien tracés par les manches de son haut, qui semblent vouloir répondre à sa question autant que l'inviter à les contempler.
Maxime s'exécute sans se faire prier. Le tatoué, lui, en profite pour réagir.
— O-kay. Eh beh c'est tip-top tout ça ! Moi j'vais retourner surveiller Sarah, hein, j'vous laisse ! Amusez-vous bien tous les deux et pas d'bêtises mon Si- !
La porte du local claque avant que Maxime puisse entendre la suite.
Le gardien, avancé d'un pas, se contente de lui sourire comme s'il ne venait pas fermer la porte au nez de son compère. Ses yeux brillants d'un éclat de panique, sa tête opinant toute seule, alors qu'il le rejoint d'un pas agité.
— Hah ! Désolé, il est un peu- Et c'est ma nièce ! D'ailleurs ! Parce que t'aurais pu croire que c'est ma gosse mais- ! Euh, 'fin Sarah c'est ma nièce, pas Manas- Lui, là, c'est mon pote-... Manas. Mhm. Ouais.
Pinçant son sourire pour retenir un rire, Maxime le regarde approcher, levant les yeux vers le visage qui se fronce d'une frustration adorable. La vision est assez singulière, mais ce serait mentir de dire qu'elle ne lui plaît pas.
Maxime n'est pas certain de ce qu'il se passe, là, tout de suite, pourtant il sent ses doigts commencer à tordre les pailles en papier qu'il essayait de disposer. Son amusement initial se pare de tension. Palpitante. Stressante. Parce que le gardien s'approche assez pour lui faire lever la tête, le laissant constater cette carrure qui le dépasse largement. Parce que ses paroles sont teintées de bonnes intentions, faisant pencher le radar qui hésite encore dans son cœur. Parce que Maxime est en train de se demander s'il est vraiment en train de vivre ce moment. Cette chance inespérée. Que ce beau gardien, sur lequel il vient à peine de flasher, est vraiment en train d'essayer de le draguer.
Sans laisser le temps à un nouveau silence de s'installer, Maxime répond d'un rire agréable à la nervosité du gardien, et continue d'un ton taquin.
— Ok, j'vois... C'est mignon d'accompagner ta nièce, t'es sûr de vouloir rater l'entraînement pour m'aider ?
— Ouais, sans problème ! Manas garde un œil sur elle, et puis Elian est un super coach alors, sans problème.
Le gardien opine avec un certitude un peu trop appuyée, haussant les épaules en venant lui prêter main forte. Il se penche pour attraper les pailles éparpillées sur la table, les tasse, garde leurs mains à une distance raisonnable mais prend le temps de bien tendre ses doigts, ses bras, la voûte de son dos. D'une façon qui semble vouloir mettre à profit le compliment qu'il a déjà reçu. D'une façon que Maxime ne peut s'empêcher de suivre du regard en continuant de tordre ses pailles.
— Ok, cool. Merci de venir aider, alors, même si coach Elian nous exploite tous les deux sur ce coup...
— Ah carrément, il t'exploitait là ?
— Un peu, mais c'est ok, j'lui dois bien ça. Maxime hausse une épaule à son tour, et se fend d'un sourire quand le gardien lui retourne un regard curieux. C'est la première fois que j'viens aux entraînements, alors il me bully un peu... On est potes depuis longtemps, il un peu comme mon grand frère, alors-
— Ouais j'sais, Max ! Déjà à l'époque c'était marrant d'vous voir tous les deux, ça m'étonne pas qu'ça ait pas changé.
Sur le coup, Maxime s'arrête net.
Ses doigts s'arrêtent de triturer sa paille et le petit jeu de charme qu'il tentait de mettre en place se met en pause dans son esprit. D'un regard un peu hébété, il lève la tête vers ce garçon qui continue de mettre des pailles dans des gobelets comme si de rien n'était.
Les sourcils froncés d'incompréhension, un rire confus au bord des lèvres, Maxime attend une seconde, puis deux. Cherche à comprendre la blague, refait le tour de leur conversation, jusqu'à être certain que ce qu'il vient d'entendre n'a aucun sens. De bout en bout. Sur tous les sujets.
— Comment ça tu sais ?
À ses côtés, le gardien souffle un rire. Sans effort, sans ton étrange, tout aussi taquin et chaleureux qu'il l'était jusque-là. Pourtant, quand il relève les yeux pour lui répondre, lui aussi s'interrompt, l'air confus, et le dévisage une seconde.
— Beh, ouais ?
— Mais-... Je comprends pas ? Elian t'a parlé de moi ?
— Hein ? Ouais bien sûr, il parle tout le temps de toi mais, bah, on s'connait quoi !
— ... On s'connait ? Genre, toi et moi ?
— Ouais ?
Maxime ouvre la bouche, puis la referme sans prononcer le moindre mot. L'incompréhension fait tourner son cerveau à l'envers, un soupçon de panique sociale surgissant pour le pousser dans différentes directions. Pourtant, face à lui, le gardien garde ce petit sourire en coin agréable, patient, attentif, avant qu'il ne s'illumine d'un éclat de rire quasi solaire.
— Oh mais, merde ! J'suis con, pardon ! J'me suis lancé comme si tu m'avais reconnu aussi, j'suis Sid ?
Maxime se sent rougir. Cligne des yeux, une fois, puis deux.
— ... Sid ?
— Sidjil ?
— Sidjil... Sidjil ?
D'un rire, le gardien opine, accueillant sa surprise avec un plaisir qui fait briller ses yeux.
Enfin, non. Sidjil opine.
Sidjil.
Maxime a tout à fait conscience que sa bouche reste grande ouverte un peu trop longtemps.
L'homme qui se tient devant lui n'est pas tout à fait le garçon qu'il connaissait. En fait, Maxime doit s'efforcer de faire le lien, de retrouver l'image floue de l'adolescent qu'il croisait parfois entre deux cours. Ce petit brun aux boucles folles, impétueux et grande gueule, qui avait fait trembler leur collège de bien des manières. Il se souvient de lui, d'anecdotes, d'histoires plus ou moins reluisantes. Ce garçon qui lui ressemblait un peu, petit, fougueux, qui se faisait courser dans les couloirs. Sidjil qui se faisait emmerder à la moindre occasion, par les plus vieux, par les profs, qui répondait toujours d'un aplomb courageux. Sidjil qui n'était pas vraiment son ami, mais qu'il avait été son camarade plus d'une fois, avec qui il avait partagé quelques devoirs, quelques cours de sport, quelques repas. Sidjil qu'il avait perdu de vue après le brevet, sans qu'il ne se soit jamais vraiment questionné, chacun partant faire sa vie de son côté.
Maxime n'avait pas repensé à lui depuis des années.
Ce même garçon, bien grandi, avec qui il commençait à flirter.
Si sa bouche béante n'était pas bien discrète, le bruit aigu qui en sort n'est pas beaucoup mieux. Maxime revient sur terre sans quoi savoir faire de son corps. La surprise lui fait écarquiller les yeux alors que ses mains se mettent à brasser l'air, des pensées en pagaille lui brûlant les lèvres. Il ne veut pas observer Sidjil de haut en bas, mais il ne peut pas s'en empêcher. Tout comme il ne peut s'empêcher de noter les différences, les similitudes. Sa taille, son corps, ses cheveux courts. Ses yeux en amandes, son nez de caractère, son sourire éclatant. Ce sourire qui s'étend quand Maxime se met à bégayer d'un seul coup.
— Oh- Merde ! Ouais bien sûr- Pardon ! J't'avais pas-... Maxime secoue la tête, tente de trouver quoi dire, et puis, finalement, cède à l'évidence. Putain, mais t'as changé de fou ?
Sa remarque a beau être un peu brusque, Sidjil paraît très bien la prendre. D'un éclat de rire qui teinte ses joues, d'un balancement d'épaules qui met ses atouts en avant, d'une manière qui montre comme il apprécie sa réaction. Maxime a à peine le temps de se demander si leurs flirts tiennent toujours que Sidjil renchérit, lâche les pailles en papier pour poser le dos de sa main contre son bras. Une tape amicale juste un peu trop longue, juste un peu trop douce, qu'il interrompt d'un ton presque suave.
— Ouais, un peu, il paraît.. C'est le lycée ! 'Fin, entre autre quoi, mais... Elian m'a dit exactement la même quand on s'est revu, j'capte que ça fasse un p'tit choc après tout c'temps... Hm. Toi t'as carrément pas changé par contre ! Déjà à l'époque t'étais- ! Ouais. J't'ai reconnu direct.
À son tour, Maxime ricane, s'empourpre, sent son cœur s'emballer un peu plus que raisonnable.
— Ah ? Si tu l'dis, j'te crois... On était pas si potes pourtant, si ?
— Nan mais-... T'étais cool, j't'aimais bien.
— Ah bon ? J'étais vraiment si cool, pourtant.
— Tu déconnes ? Bien sûr que si t'étais cool ! T'as joué Peter Pan dans Peter Pan !
— Qu- ? Tu t'souviens de ça ?!
Alors, d'un rire qu'ils partagent de bon cœur, la conversation continue. Un peu comme elle avait commencé, mais pas tellement non plus. Un soupçon de familiarité s'ajoute à la tension qui lie cette rencontre, lui donne une couleur un peu différente. Plus douce, plus simple. En fait, ils se mettent à parler presque trop facilement.
D'une anecdote à l'autre, ils rebondissent sans avoir à bricoler de l'intérêt. C'est même plutôt l'inverse : Sidjil se souvient de tout. De ses rôles au clubs de théâtre, des profs qui le chouchoutaient, de ses matières préférées. Son sac couvert de mots écrits au blanco, ses baskets aux lacets fluos, ses premiers essais mode qu'il maîtrise davantage aujourd'hui. Les trajets de bus qu'il passait aux côtés d'Elian, la cheville qu'il s'était tordue au cross, son premier copain qui l'avait largué au beau milieu d'une sortie au musée. D'ailleurs, Sidjil se souvient de tellement de choses que Maxime s'en étonne, jusqu'à en rougir. Un peu surpris, un peu flatté. Comprenant au fil des sujets et des friandises qu'ils organisent, qu'il avait certainement à l'époque un petit admirateur secret.
Alors, forcément, Maxime s'applique à lui rendre la pareille.
Il n'a pas de crush lointain sur lequel s'appuyer, alors il se tourne vers l'après, le lycée, la vie d'adulte, et se félicite de voir Sidjil lui répondre avec fierté. Il lui raconte ses études, l'école de cinéma où ses cours de cascade lui ont fait rencontrer Manas. Les castings, les tournages, les équipes techniques, les galères de début de carrière. Une vie trépidante que Maxime découvre avec admiration, tandis que Sidjil bombe toujours un peu plus le torse. Radieux. Adorable. Répétant compliments et louanges sur les performances d'acteur que Maxime a gardé en hobby, tout en soulevant les tables du local comme si elles ne pesaient rien.
Autour d'eux, le goûter prend forme peu à peu. Sans effort, bien loin de la punition dans laquelle Maxime commençait à s'embourber un peu plus tôt. Là où il hésitait trop, Sidjil le conseille, l'écoute, s'applique à tout bouger jusqu'à ce que Maxime soit sûr de prendre les bonnes décisions. Les bonbons et les boissons restent sur le bar, prêts à être distribués à des petites mains aussi gourmandes que maladroites. Des rangées d'assiettes sont servies, garnies de gâteaux, de desserts, accompagnés de leurs post-its pour que les parents s'y retrouvent. Les tables ont été réparties soigneusement, quelques chaises ont été empilées pour faire de la place, des stickers en formes d'étoiles, de flocons, et de lutins placardés dans tous les recoins.
Sans trop savoir combien de temps ils y passent, ils travaillent joyeusement jusqu'à ce que tout soit prêt et que Maxime finisse assis sur le bar, Sidjil posé à une table face à lui. Là où ils discutent encore une bonne demie heure en sirotant des briques de jus de fruit. Là où ils s'observent sans trop vouloir se le dire. Quand un long coup de sifflet résonne jusqu'à eux.
Dehors, les petits courent toujours sur le terrain, mais Elian s'est joint à eux pour taper dans un ballon. Le sifflet à la bouche, il court en entonnant une mélodie insupportable, faisant rire les gamins qui le pourchassent à grands cris. Une vue que Maxime observe avec un peu de confusion, et que Sidjil éclaire d'un sourire attendri.
— C'est la minute de folie avant les étirements, ils sont en train de finir.
C'est un constat neutre. Simple, sans regret. Sidjil garde les yeux sur la vitre un instant, l'air détendu, alors que Maxime se surprend à retenir un cri. À la place, il fait volte face, hoche la tête un peu trop sérieusement, accroche ses doigts au bord du comptoir comme si un soudain vertige était à blâmer pour son cœur serré.
Ce n'est pas comme s'il avait un plan. Ni même une envie bien précise. Il sait juste que là, tout de suite, il aurait préféré que sa petite punition dure un peu plus longtemps. Que la bulle qui les garde des autres et du froid se prolonge jusqu'au soir. Jusqu'au matin. Jusqu'à ce qu'il soit rassasié de cette présence qu'il redécouvre à peine. Ce garçon, ce gardien, Sidjil. Sidjil. Qui est venu l'aborder alors qu'il l'admirait de loin il y a bien des années. Que Maxime retrouve à peine, mais qu'il se surprend à ne plus vouloir quitter.
En fait, Maxime ne sait pas exactement où il va, mais il décide de foncer. Sans réfléchir, sans délibérer. D'une voix que son cœur agité rend pressée.
— Eh ! D'ailleurs. J't'ai pas demandé. T'es devenu pote avec Elian aussi maintenant, du coup, nan ?
Face à lui, les jambes étendues de tout leur long sous la table couverte de goûters, Sidjil se retourne doucement. Il paraît pris de court, presque surpris, son buste marquant une inspiration plus lente comme pour retenir un geste plus explicite. Il reste ainsi une seconde, juste le temps qu'ils se toisent sans un mot, se jaugeant l'un l'autre sans oser l'admettre, laissant l'air se charger d'un quelque chose de plus dense.
Un quelque chose que Sidjil rompt en détournant les yeux, jetant un coup d'œil vers la vitre alors que ses lèvres s'étirent en un sourire plus timide. Presque stressé. Fronçant ses sourcils, haussant ses épaules, se parant d'une mimique détendue qui ne trompe aucun d'eux.
— Oh beh, j'pense, ouais. Sûrement pas aussi potes que vous, mais... Ouais, on s'entend bien. 'Fin, c'est surtout grâce au foot, du coup ?
— Hmhm, pour ta nièce ?
— Ouais ! Je l'accompagne quasi tous les weekends, et puis parfois on traîne après les entraînements, alors-
— Ah ! Ok, donc- ! J'capte ! C'est vous alors ! Maxime se redresse, reprend de l'aplomb, laisse un rire accompagner le sourire qu'il adresse à Sidjil. Elian m'parle de vos soirées depuis des semaines !
S'il y a un battement avant que Sidjil ne lui réponde, c'est uniquement parce qu'un immense soulagement paraît s'abattre sur ses larges épaules. Le gardien pousse un « Ahhh ! » entre le soupir et l'engouement, paraissant bien heureux de retomber sur un sujet plus confortable que celui de son grand frère adoré. En fait, Sidjil paraît même reprendre de l'aplomb à son tour, se redressant sur chaise pour lui offrir un sourire enjoué qui contamine sa voix.
— De fou, bien sûr ! On s'fait pas ça tous les dimanches, mais c'est vrai que d'temps en temps on reste pour taper la discute et jouer un peu ! Et, d'ailleurs, y a Manas aussi, donc si jamais t'as envie de rester avec nous j'pense que ça pourrait être grave- Même si t'aimes pas trop le foot, hein ! Manas c'est vraiment pas son truc et il passe un bon moment-... 'Fin on l'emmerde un peu, mais c'est... Ça te dirait ?
— Mhm. J'risque pas de vous embêter si je joue pas...?
— Nan ! Tu déconnes ? Manas sera trop content d'avoir quelqu'un de normal de son côté, et moi ça me dérange pas. Du tout. Et puis Elian, genre, lui ça fait des mois qu'il parle que d'toi et que j'le supplie de t'inviter, alors... Euh. Ouais.
Ce silence là, en revanche, n'a pas grand chose à voir avec les précédents.
Sidjil écarquille un peu les yeux, hochant la tête comme si son geste pouvait habiller l'aveu qu'il vient de lui glisser. Peut-être sans vraiment faire exprès. Maxime, naturellement, hausse un sourcil, mais se contente d'hocher la tête à son tour. Mordant son sourire. Détournant les yeux. Jetant un regard à celui qui court dans le froid, et qui tente de le convaincre de l'accompagner depuis des semaines.
Un éclat de rire vibre au cœur du local. Amusé, chaleureux, abasourdi. Un éclat de rire que Maxime accompagne d'un signe de tête, se tournant vers un Sidjil un peu plus écrevisse qu'il ne l'était jusque-là.
— Ah bon ? C'est pour toi qu'Elian essaye d'me convaincre depuis tout c'temps ?
D'un raclement de gorge, Sidjil apaise à peine les gestes qui secouent ses membres, mais fixe son regard sur lui. Un regard agité, qui s'ancre d'un seul coup, comme rendu plus stable par une résolution nouvelle. Un signe qu'il attendait depuis longtemps. Un espoir qu'il ne pouvait se permettre auparavant.
— Beh. P'tête bien, ouais.
Maxime patiente une seconde, sent son coeur gonfler, décide de relâcher le sourire qui lui brûle les lèvres.
— Pour de vrai ?
— Hmhm. J'avais bien envie d'te revoir.
— Hm. Pas déçu ?
— Du tout.
Sidjil se redresse encore un peu davantage, son corps soudainement plus tranquille, comme si l'assurance de ses mots s'inscrivait en lui tout entier. Une assurance que Maxime observe, admire, si sincère qu'il ne peut douter d'y croire. Qui fait courir sous sa peau une sensation nouvelle, un éclat électrique qui repousse l'anxiété qui l'aurait rejoint par habitude. C'est un sentiment étrange, nouveau, que Maxime savoure sans essayer de le cacher. Tout comme il répond d'un signe de tête malicieux aux yeux qui lui retournent la question en silence.
Si Maxime se tâte à répondre un compliment plus marqué encore, il se laisse interrompre par le monde qui tourne toujours au-delà de leur bulle. Dehors, dans le froid, une scène de liesse se tient sur la pelouse synthétique. Des bambins courent entre les jambes de leurs parents, trop heureux de les rejoindre après leurs prouesses, alors qu'Elian rameute le groupe de grands signes bienheureux.
L'entraînement se clôture sous leurs yeux, joyeux et plein de vie, une scène que Sidjil observe d'un œil, cherchant sans doute les silhouettes d'un tatoué et d'une petite fille. Une scène qui porte toujours la marque d'une échéance, bien qu'elle paraisse soudainement moins lourde de conséquences.
En fait, Maxime s'attend à ce qu'ils en restent là. Sur une semi promesse. Sur un semi aveu. Un presque quelque chose entre eux qu'ils pourront construire plus tard. Il n'est pas surpris de voir Sidjil se lever, laissant râcler la chaise sur le sol abîmé, prend même le temps de l'admirer encore une fois, avant de se laisser surprendre.
Au lieu de lui dire au revoir, Sidjil approche. D'un pas de côté, un peu maladroit, mais terriblement décidé, qui l'amène proche du bar. Proche de Maxime. Juste de quoi l'approcher sans s'imposer, de poser ses coudes à ses côtés, et se pencher avec assez de douceur pour teinter ses mots d'une langueur dévouée.
— C'est pas trop abusé si j'te demande ton insta', du coup ?
Une question qui leur fait échanger un sourire. Puis un téléphone. Avec juste ce qu'il faut de gestes, de regards, pour laisser transparaître ce qu'ils taisent. Jusqu'à ce que Maxime ne puisse plus retenir un éclat de rire, et que Sidjil parte à reculons, d'un salut rougissant qui promet bien plus que n'importe quels mots.
Alors, Maxime reste là, sur son perchoir, à respirer un moment. Il observe à travers la vitre ce grand gardien qui repart en trottinant, les mains dans les poches, le dos bien droit, qui récupère sa nièce dans ses bras alors que Manas trépigne à ses côtés. Un échange adorable, dans lequel Maxime sait lire l'engouement d'un meilleur ami pour les histoires de cœur de son compère. Un engouement qui explose en des sauts et des cris face auxquels Sidjil fait mine de s'enfuir, s'éloignant du groupe qui approche bruyamment.
Quand la porte du local s'ouvre cette fois-ci, Maxime n'a pas besoin de feindre le moindre engouement. Une flopée de bambins déboule, les yeux brillants, les joues rougies, hurlant leur admiration pour toute cette nourriture qui n'attend qu'eux. Un joyeux bordel qui donne vie à ce goûter, adultes et enfants s'y donnant à coeur joie pour faire honneur au coach qui les chouchoute sans compter. Un coach qui rayonne d'une fierté sans pareille, et dont l'attention se tourne sur Maxime à la première occasion qui se présente.
D'un murmure amusé qu'il dépose dans son oreille, saisissant son coude pour l'empêcher de servir un énième verre de jus de pomme.
— Alors, cette magie de Noël ?
— Elian- !
— T'as donné ton num' ou pas ?
— ... Mon insta'.
Et si Maxime pique un fard, éloignant son frère d'un coup de coude assassin pour faire taire les « J'le savais ! » qu'il ricane sous sa barbe, il ne peut pas nier que peut-être, en effet, la magie de Noël existe bien.
Au moins pour cette fois.
