Chapter Text
Alors que Kalandre et Asterion s'apprêtaient à prendre leur revanche sur les Dieux, Danaël tituba jusqu'à eux. Arthémus lança l'épée d'or au chevalier, qui se planta dans le cœur de Kalandre. Asterion, fou de douleur, se retourna pour se venger de Danaël, qui le tua à son tour. Et c'est là, sous les yeux ébahis d'Arthémus, alors que Danaël s'effondrait au sol, que deux Dieux firent leur apparition.
Aube et Crépuscule regardèrent le champ de ruine qu'était devenu le monde, leur monde. Ils virent les corps des Légendaires, ces héros qui avaient donné leur vie pour Alysia. Ils virent la tombe de Ténébris, les décombres du combats. Et ils décidèrent de donner au monde une seconde chance. Kalandre avait été leur erreur, elle les avait menacés, et si ce n'était pour Danaël et Arthémus, elle les aurait tué. Alors Aube pris la parole et s'adressa à Arthémus, le seul être encore debout :
-Nous, Aube et Crépuscules, divinités du début et de la fin, du commencement et de la finitude, nous vous accordons à vous, humains, une seconde chance. La punition de l'effet Jovénia prendra fin, et la vie de ceux qui sont morts pour avoir suivi la prêtresse mal intentionnée sera rendue.
-Ainsi avons nous parlé, confirma Crépuscule, avant de claquer des doigts.
Jadina fut la première à ouvrir les yeux, elle ne comprenait pas, elle était morte. Pourtant, elle était vivante. Elle se redressa doucement, sa tête lui faisant atrocement mal. Autour d'elle, des dizaines d'individus se réveillaient, comme elle. Soudain, elle entendit une voix crier :
-Jadina, mon amour !
Danaël accouru vers elle et la pris dans ses bras. Elle remarqua deux choses. Premièrement, il n'avait plus son auréole. Deuxièmement, il était adulte. Elle regarda soudainement ses bras, ses jambes, ses mains, et réalisa qu'elle aussi, était adulte. Et que tout le monde autour d'eux l'étaient aussi.
-Qu'est ce qu'il s'est passé ? murmura t-elle.
-Je...je ne sais pas...je ne ressentais rien et puis...Ikaël a brisé mon auréole...oh mon dieu Ikaël ! balbutia Danaël qui se souvenait petit à petit. Et puis Kalandre est morte et Astérion aussi et...je me suis réveillé ici.
Quelques dizaines de mètres plus loin, Ténébris et Razzia ouvraient les yeux :
-Téné, ma chérie, tu es vivante ? Qu'est ce qu'il s'est passé ?
-Je n'en ai aucune idée mon cœur, mais j'ai un mal de crâne pas possible.
Ils avisèrent plus loin Gryf et Shimy, qui s'embrassaient, ravis de se retrouver.
-Ils devraient prendre une chambre, ricana Ténébris.
-Et nous aussi, ronronna Razzia dans son oreille, j'ai cru que tu étais morte.
-Et moi, je dois avouer que ton corps d'adulte m'avait beaucoup manqué, murmura t-elle en faisant glisser son index sur ses pectoraux saillant. Vraiment beaucoup.
-Mais avant cela, j'aimerais beaucoup que quelqu'un m'explique ce qui se passe !
Ténébris tourna la tête et aperçu un éclat de cheveux roux. Ikaël, qui semblait aussi perdu qu'eux, s'avançait dans leur direction.
-Tu as une tête de déterré, se moqua t-elle.
-Pour quelqu'une de morte il y a 3 jours je te trouve très loquace Ténébris, rétorqua le commandant avant de se tourner vers Razzia. C'est quoi ce bordel ?
Soudain, une voix résonna :
-Peut être que je peux vous apporter des éclaircissements, car moi, Arthémus Del Conquisador, j'ai tout vu !
-Super, maugréa Razzia.
Des dizaines de personnes se massèrent autour d'Arthémus, qui leur raconta de manière toujours aussi lyrique et prétentieuse l'intervention des Dieux et la mort de Kalandre et Astérion. Un murmure parcouru la foule, avant qu'Arthémus ne finisse pas conclure :
-Encore une fois, les Légendaires ont sauvé le monde !
Et un tonnerre d’applaudissements retenti dans la plaine, la foule acclamant les Légendaires.
Une fois que la foule en délire se calma et se dissipa, les Légendaires, Arthémus et Ikaël parvinrent enfin à se retrouver au milieu des gens.
-Danaël, murmura Ikaël en voyant son petit frère, est ce que...tu es...enfin ?
-Libéré de l'emprise de Kalandre ? demanda Danaël. Oui, définitivement.
Le chevalier baissa la tête soudainement. Il regarda Ténébris, puis son frère, puis le reste ses amis.
-J'ai...fait tellement de mal. Je vous ai fait tellement de mal. Je suis tellement désolé.
Jadina posa une main sur son épaule :
-Danaël, ce n'était pas toi, c'était Kalandre. Tu étais sous son emprise, tu ne décidais pas.
-Mais j'ai décidé ! cria t-il en se dégageant. J'ai décidé lorsque je lui ai offert mon âme en échange d'une épée !
-C'était stupide, commenta Ikaël.
-Très stupide, renchérit Ténébris.
-Mais c'est du passé, conclus Ikaël, tu as fait ce que tu pensais juste et au final on est tous vivants alors bon...
-Pas de quoi fouetter un chat, finit Ténébris.
-Arrête de finir mes phrases, lui lança Ikaël.
-Ce n'est pas de ma faute si tu dis des choses bateau...
Ikaël lança un regard glacial à Ténébris, qui lui répondit par un sourire rayonnant, faisant pouffer de rire Jadina.
-Excusez moi, interrompit Danaël, mais depuis quand êtes vous...
-Amis ? demanda Ténébris.
-Non mais c'est obsessionnel ! la repris Ikaël. Arrête de finir les phrases de tout le monde.
Ténébris l'ignora et se tourna vers Danaël :
-On a plein de choses à te raconter, tu en as raté des histoires...des sacrées histoires.
Le chemin de retour vers Oroban dura plusieurs heures mais il sembla très court à Danaël, qui eu droit a un résumé bref mais intense de tout ce qu'il avait raté et qu'on ne lui avait pas encore raconté. Ainsi, Ténébris lui raconta comment, après sa possession par Anathos, quand les Légendaires étaient tous rentrés chez eux se faire soigner, elle était restée avec les elfes, les Faucons et les Fabuleux, et comment, après plusieurs mois de guerre ouverte, Ikaël et elle avaient fini par réaliser qu'ils étaient dans le même camp. (Et qu'ils partageaient une passion commune pour le whisky rymarien et le poker)
De son côté, Arthémus harcelait chacun des Légendaires tour à tour, prenant des notes pour le nouveau livre qu'il prévoyait d'écrire sur eux.
Lorsqu'ils entrèrent dans la capitale de Larbos, à la nuit tombée, la fête battait son plein et ils furent accueillis en héros. Les habitants les acclamaient, dansaient, buvaient. Et ils étaient tous adultes, ce qui était pour le moins perturbant. Les gardes du palais virent les accueillir pour les escorter jusqu'au palais, où le roi voulait leur rapport, bien que l'heure soit tardive. Les couloirs du palais étaient bien plus calmes que les rues, et Jadina souffla légèrement, profitant du silence. A ses côtés, Danaël ne lui avait pas lâché la main depuis leur réveil, de peur qu'elle s'évapore peut être. Shimy et Gryf marchaient derrière eux, en planifiant leur voyage prochain à Jaguarys, où Gryf irait voir un médecin. A leur suite, Ténébris et Razzia se faisaient harceler de questions par Arthémus, qui voulait en savoir plus sur leur histoire d'amour et leur rencontre. L'austère Commandant des Faucons d'Argents fermait la marche, avec l'impression étrange de ne pas être à sa place dans son corps d'adulte.
Dans l'immense salle du trône qu'Ikaël connaissait par cœur, le roi Larbosa les attendait de pied ferme. Il avait retrouvé son corps d'adulte, imposant avec ses larges épaules, mais trahi par la courbe délicate de son cou. Le commandant laissa son regard dériver, presque malgré lui, le long de ces doigts longs et fins qui semblaient dessiner le vide. Tout chez le souverain paraissait plus tranché qu'autrefois : le nez, long et fin, le regard ourlé de rides légères comme des parchemins anciens. Et surtout, ces mèches blanches, nouvelles, qui parsemaient ses cheveux comme une première neige, et qui arrachaient au commandant un constat silencieux, que l'effet Jovénia avait bien pris fin.
Le Roi releva la tête, et son regard vint se plonger dans celui du commandant. Autour d'eux, le brouhaha des Légendaires s'estompa brusquement pour ne devenir qu'un bruit de fond insignifiant.
Il le vit. Vraiment. Pour la première fois depuis des années. Il fut d'abord frappé par cette carrure, toujours aussi imposante qu'avant Jovénia, une ancre dans le tumulte de la salle. Mais en s'attardant sur son visage, le Roi nota les changements que Jovénia avait estompé. Les traits étaient restés fins, presque aristocratiques, mais ils étaient désormais soulignés par la dureté des années de guerre. Chaque ligne sur son front racontait une bataille, chaque ombre sous ses yeux disait la solitude du commandement.
Ses cheveux roux, cette masse indisciplinée qui semblait toujours défier l'ordre militaire, étaient un peu plus sombres qu'autrefois, presque décoiffés, comme s'il venait de se lever. Et puis, il y avait ces yeux bleus. Des yeux d'une clarté dévastatrice, qui scrutaient le Roi avec une intensité qui n'avait rien de protocolaire.
Le Roi sentit un vertige familier. Il vit que le commandant le détaillait lui aussi, parcourant son visage, ses mains, ses cheveux. C’était une parade silencieuse, un aveu muet hurlé au milieu de la foule. Il aurait dû détourner les yeux, reprendre son rôle de souverain distant, mais il resta ainsi, le souffle court, incapable de rompre ce fil invisible qui les liait.
Ikaël laissa Arthémus conter au roi les évènements, avec un lyrisme agaçant, en essayant de ne surtout pas fixer le Roi. Il se sentait épuisé soudainement, le trajet du retour avait été long et fatiguant et il rêvait d'un lit.
Les descriptions de bataille furent pulvérisées par un cri de joie. La princesse héritière, Cilia, nièce du Roi, n'attendit pas qu'on la présente : elle se propulsa littéralement dans les airs. Le commandant, par un réflexe de guerrier autant que de protecteur, la rattrapa de justesse, ses larges mains se refermant sur la taille de la petite fille avec une sûreté qui coupa le souffle du Roi.
-Commandant, les dragons sont-ils vaincus ? rugit la princesse, les yeux brillants, ignorant totalement le visage cramoisi de sa gouvernante qui dévalait les marches derrière elle.
-Altesse, votre lit vous attend, balbutia la gouvernante, hors d'haleine. Le Roi est en plein conseil...
Le commandant ne posa pas la petite fille. Au contraire, il la cala contre son épaule, cette même épaule que Larbosa détaillait avec un peu trop d'attention un instant plus tôt. Il y avait une harmonie troublante entre la silhouette massive du soldat et celle fragile de l'enfant en chemise de nuit.
-Laissez, intervint le commandant d'une voix dont la douceur fit tressaillir le Roi. Arthémus et les Légendaires n'ont pas besoin de moi pour raconter ce qui s'est passé. Je vais m'occuper de l'escorter. Elle a un rapport de chevalerie à recevoir.
Le commandant leva alors les yeux vers le trône. Un simple regard, une question muette. Le Roi, incapable de parler sans trahir l'émotion qui lui nouait la gorge, se contenta d'un léger hochement de tête. Les dernières années avaient été marquées par une complicité grandissante entre Cilia et Ikaël. La petite fille de 8 ans avait perdu ses parents, le frère du roi et son épouse, lors des premières attaques d'Anathos. Le Roi l'avait recueillie à Oroban et avait été surpris de découvrir que le froid commandant des faucons d'argent avec un faible pour les enfants. Il passait des heures à raconter à la princesses des histoires fantastiques de dragons et de chevaliers, récits édulcorés de ses propres aventures, lorsqu'il passait par la capitale.
Le Roi les regarda s'éloigner : le commandant avec sa démarche de loup, ses longs cheveux roux et ses cicatrices, et la petite princesse qui lui agrippait le cou, déjà en train de lui murmurer des secrets de dragons à l'oreille.
Pour le Roi, le reste de la salle devint soudain glacial. Il restait là, avec Arthémus et les Légendaires, enviant la chambre d'enfant de Cilia, là où les batailles se terminaient toujours bien.
Épuisé du rapport des Légendaires et de la verve d'Arthémus, Larbosa leur donna congé, puis se dirigea vers la chambre de la princesse. Le seul rapport qu'il avait vraiment voulu entendre était celui d'Ikaël. Le Roi atteignit l'embrasure de la porte au moment précis où le silence se faisait total. À l’intérieur, la lampe magique jetait des ombres mouvantes sur les murs. Il s’immobilisa, captivé par le spectacle : le commandant, avec ses mains durcies par le cuir des brides et le froid de l'acier, maniait la couverture de Cilia avec une délicatesse de dentellier. Il borda l'enfant, ses doigts longs et fins lissant le drap avec une lenteur presque sacrée.
C’est à cet instant que le commandant sentit sa présence. Doucement, il tourna la tête. Leurs regards s'accrochèrent à nouveau.
Ikaël se leva avec une souplesse de félin, glissa hors de la chambre d'un pas feutré et referma la porte derrière lui dans un déclic imperceptible. Il se tenait là, devant son souverain, les épaules encore un peu voûtées par la fatigue de la route.
-Elle dort, murmura le commandant, la voix encore basse.
Le Roi hocha la tête, le regard fixé sur l'homme en face de lui. L'envie de réduire la distance, de toucher ce cou délicat qu'il avait observé plus tôt, était presque insoutenable. À la place, il retrouva le refuge de leurs habitudes, les vieux codes qui servaient de remparts à leurs secrets.
-La nuit sera longue, et le rapport d'Arthémus m'a laissé un goût de poussière, dit le Roi d'une voix qu'il s'efforça de rendre stable. Venez. Un verre de ce vin des coteaux du Sud nous fera du bien. Et je crois me souvenir que notre dernière partie d'échecs est restée en suspens... il y a bien trop longtemps.
Un demi-sourire, celui que le Roi aimait tant, vint enfin chasser la rigueur des traits du commandant.
-Votre mémoire est infaillible, Sire. Mais je crains que le temps n'ait pas amélioré votre jeu.
-C’est ce que nous allons voir, répondit le Roi en s'écartant pour lui laisser le passage.
Ils marchèrent côte à côte dans le couloir désert, leurs pas résonnant à l'unisson. Entre eux, rien n'avait été dit, mais alors qu'ils se dirigeaient vers le cabinet privé du Roi, l'air semblait moins lourd. La tradition reprenait ses droits, offrant un abri à ce sentiment qu'aucun des deux n'osait vraiment nommer.
-Ainsi donc vous êtes mort puis vous avez ressuscité ?
-C'est ce qu'Arthémus a dit ?
-En effet.
-Ce doit être vrai alors. Les souvenirs sont...flous. Un instant j'avais une épée dans le cœur et le suivant je me réveillait entier et plutôt en forme...
-Ce doit être...étrange comme sensation.
-Mourir était étrange. Moins de douleur que prévu, mais plus de regrets.
-Des regrets ?
Le commandant soupira, un son profond qui semblait venir de ses os mêmes. Il ne regardait plus le jeu d'échecs.
-J'ai réalisé, au moment où tout s'éteignait, que je n'avais rien construit. J'ai passé ma vie à défendre vos terres, à dormir dans la poussière, et je me suis vu mourir sans qu'il n'y ait personne pour m'attendre. Pas de famille, pas d'enfants, pas de foyer où l'on guette mon pas. Ma vie n'est qu'une succession de bivouacs. Je suis revenu de la mort, Sire, et j'ai compris que je n'avais nulle part où rentrer.
Le Roi sentit un serrement de cœur si violent qu'il en eut le vertige. Il regarda cet homme, sa carrure imposante, ses cheveux roux qu'il avait tenté de rassemblé dans une tresse adroite, ses mains si douces avec Cilia. Il repensa aux mots d'Arthémus, a cette histoire de seconde chance, il considéra un instant qu'Ikaël aurait pu ne jamais revenir, et cela lui brisa le cœur.
-Vous faites erreur, murmura Larbosa.
Le commandant fronça les sourcils, prêt à protester, mais le Roi n'attendit pas. Il avança la main sur le plateau de jeu, renversant presque une pièce au passage. Ses doigts vinrent se poser sur ceux du commandant, un contact électrique, inédit, qui sembla figer le temps, encouragé par le vin et l'ivresse de la fin de Jovénia.
-Moi, je vous attends, dit le Roi, sa voix vibrant d'une intensité qu'il ne pouvait plus cacher. Toujours.
-Majesté... murmura le commandant.
Ce simple mot, prononcé avec une douceur inhabituelle, sonna comme un signal d'alarme dans l'esprit du souverain. Larbosa retira sa main comme s'il s'était brûlé et se leva brusquement, le souffle court. Qu’avait-il fait ? Il venait de briser un équilibre de plusieurs décennies. Il était le Roi, l’autorité suprême ; le commandant, lui, était l’incarnation de l’honneur. Par ce geste, il l'avait mis dans une position impossible. Sa loyauté l'empêcherait de repousser une avance royale, et cette pensée, l'idée que le commandant puisse n'obéir que par devoir, lui fut insupportable.
Il se détourna vivement pour cacher le trouble de son visage et alla se poster devant la cheminée. Les flammes dansaient, projetant des ombres mouvantes sur les boiseries sombres.
-Je m'excuse, balbutia le Roi, la voix brisée. Je... pardonnez-moi, commandant. Oubliez ce mouvement d'égarement. La fatigue du rapport, sans doute...
Il fixait l'âtre avec une intensité désespérée, s'attendant à entendre le bruit des bottes du soldat s'éloigner vers la sortie, signant la fin de leur amitié. Au lieu de cela, le silence se prolongea, lourd et vibrant. Puis, il sentit une présence dans son dos, une chaleur qui n'était pas celle du feu.
Une main large et ferme vint se poser entre ses omoplates, une caresse lente qui semblait vouloir apaiser son tremblement. Le Roi resta pétrifié quand il sentit le poids léger du menton du commandant se poser sur son épaule. L'odeur de la route, du cuir et de la pluie qui émanait du soldat l'enveloppa tout entier.
-Je voulais dire... murmura le commandant à son oreille, son souffle chaud caressant sa tempe.
Le Roi ferma les yeux, le cœur battant à tout rompre.
-... que vous étiez mat dans trois coups, Majesté.
Un rire étouffé, presque un soupir de soulagement, s'échappa des lèvres du Roi. Le commandant ne s'était pas reculé ; il restait là, sa carrure protégeant le Roi du reste du monde, transformant cet aveu de défaite sur l'échiquier en une victoire silencieuse pour leurs deux cœurs.
Le Roi se retourna lentement, restant prisonnier du cercle que formait le corps du commandant devant lui. À cette distance, il pouvait compter les fils d'argent qui étaient réapparus dans les cheveux roux et voir l'éclat humide dans ces grands yeux bleus qui le fixaient sans ciller. Le masque de souverain n'était plus qu'une poussière à ses pieds.
-Si vous étiez mort..., commença le Roi, sa voix s'étranglant sur le dernier mot.
Il posa ses mains sur les bras massifs du commandant, s'accrochant à lui comme pour s'assurer qu'il était bien de chair et d'os, qu'il ne s'évaporerait pas comme un rêve de fièvre.
-Si vous étiez mort, je ne sais pas ce que j'aurais fait. Je n'ai aucune idée de comment l'on respire dans un monde où vous n'êtes plus.
-Vous êtes d'un lyrisme accablant.
-Je suis honnête.
-Je ne vous connaissais pas poète.
Le Roi esquissa un sourire douloureux, ses doigts ne lâchant pas les bras d'Ikaël.
-L'absence est un professeur cruel, répondit le Roi. Elle apprend des mots dont on ignorait l'existence.
Le commandant laissa échapper un léger rire, un son rocailleux qui vibra jusque dans la poitrine du souverain. Il ne s'écarta pas ; au contraire, il sembla savourer cette honnêteté désarmante qui tombait comme une armure trop lourde.
-Je ne vous connaissais pas poète, reprit le commandant plus doucement, ses yeux bleus plongeant dans ceux du Roi. Mais si j'avais su que mon trépas vous inspirerait de telles tirades, je me serais peut-être laissé transpercer plus tôt.
-Ne dites pas de telles sottises, s'offusqua le Roi avec une soudaine étincelle de son autorité habituelle.
-Vous voyez ? Le poète s'en va, le souverain revient, s'amusa le commandant.
-Je n'aurais jamais du vous laisser gagner aux échecs, vous êtes obtus.
-Me laisse gagner, vous plaisanter j'espère, s'indigna le commandant en haussant un sourcil provocateur. Mon cavalier vous harcelait depuis le dixième coup, et votre flanc droit était aussi ouvert qu’une plaine après la moisson.
-Une stratégie délibérée pour tester votre arrogance, répliqua le Roi, ses mains glissant enfin des bras du soldat pour se poser, avec une familiarité retrouvée, sur ses propres hanches. Mais je vois que la mort n'a en rien entamé votre haute opinion de vous-même.
Le commandant ne répondit pas tout de suite. Le défi s'éteignit dans ses yeux, remplacé par une gravité qui fit battre le cœur du Roi jusque dans ses tempes. Il fit le dernier pas qui les séparait encore, effaçant toute distance, toute étiquette, tout passé.
-Mon arrogance a ses limites, Sire, murmura-t-il, sa voix redevenant ce grondement sourd et chaud. Elle s'arrête exactement là où commence ma peur de vous perdre.
Sa main, cette main qui avait bordé Cilia et tenu tant d'épées, remonta lentement le long du cou du souverain. Son pouce vint caresser la mâchoire du Roi où une barbe naissante commençait à apparaître, un contact si fébrile qu'il semblait demander une permission que le Roi brûlait de donner.
Le Roi ne recula pas. Il inclina légèrement le visage, cherchant la paume du soldat, ses yeux se perdant dans le bleu profond de ceux du commandant. Le silence de la bibliothèque n'était plus troublé que par le crépitement du feu.
-Alors, ne reculez plus, murmura le Roi.
C'est Ikaël qui franchit les derniers millimètres. Ce fut un baiser d'abord hésitant, presque incrédule, comme s'ils craignaient tous deux que l'autre ne se dissolve en fumée. C’était le goût du vin, de la peau chauffée par l'âtre et de années de silence qui se brisaient enfin.
Puis, l'hésitation disparut. Le commandant ramena Larbosa contre lui avec une ferveur désespérée, ses larges épaules protégeant leur secret, tandis que le Roi agrippait son armure poussiéreuse, s'ancrant dans cette réalité nouvelle. À cet instant, il n'y avait plus de couronne, plus de rapports de guerre, plus de résurrection miraculeuse. Il n'y avait que deux hommes qui, après avoir frôlé la mort et l'absence, se retrouvaient enfin dans la seule demeure qui comptait : l'un l'autre.
