Chapter Text
Le bruit, la poussière, la précipitation. Les alarmes de la prison nécrophile, assourdissantes, et leurs faisceaux rouges qui scrutaient en balayant les murs. Renard glissait et s'esquintait les jambes sur les gravats ; Joseph était loin derrière lui, abandonné à cause du sang sur ses mains, mais le Castafolte restait sur les talons de Renard, se cachant à ses coté derrière les pans de murs et courant d'abris en abris. Il l'avait tiré en arrière pour lui éviter d'être repéré, l'avait poussé pour le protéger d'un tir. Les cotes en feu, les poumons haletant, Renard courait vers la sortie et pour la première fois, quelqu'un prenait la fuite avec lui.
Il ne savait pas quoi en penser. Il aurait adoré ne pas y penser, en fait, mais même avec les détonations dans ses oreilles et les tibias couverts d'entailles, son cerveau sur ressort trouvait le moyen de lui faire analyser la situation. Depuis la Meute, il vivait seul. Il survivait tout à fait correctement, il avait des plans pour toutes les situations, et Noël dernier il avait même mangé un whiskas. Les gens, ça faisait mal. Ça partait, ça mourait, ça lui en voulait, ça lui tirait dessus alors qu'il s'enfuyait de prison, ou comme Joseph, ça tuait des gamins pour parvenir à ses fins. Mais...
Mais il y avait cette toute petite voix, audible malgré les sirènes et les coups de feu.
Cette voix qui le suivait depuis qu'il avait quitté la Meute.
Cette voix qui voulait, désespérément, à lui en tordre le ventre et à lui en piquer les yeux, ne plus être seul.
Le couloir fit un virage à angle droit, et Renard dérapa et s’enfonça des gravillons dans les paumes des mains, se relevant aussi vite pour courir de plus belle. Leurs assaillants commençaient à perdre du terrain, ils se faisaient distancer par Renard et le Castafolte. Un autre tournant, un saut, une cachette pour laisser passer une milice et repartir dans un autre sens. Il semait peu à peu leurs poursuivants, s’autorisant des secondes supplémentaires de répit derrière les planques pour appuyer sur son point de côté. La sortie n’avait jamais été aussi proche. Encore une course dans des chemins abandonnés, à escalader les murs tombés et éviter les trous dans le sol, et il serait enfin à l’abri. Enfin, ils seraient deux dans l’abri, ce qui n’était jamais sûr que d’être seul. Renard pourrait-il faire confiance à cette machine ? Pour l’instant, il aurait aimé que la brûlure de ses poumons et les douleurs dans ses jambes repoussent toute pensée philosophique et éthique de sa tête. Survivre, survivre était le plus important dans l’immédiat. Encore un couloir en ruine, des gravats à escalader, des douleurs à ignorer. La sortie devait être proche, il le savait ; le terrain était de plus en plus défoncé par des guerres, des tremblements de terre et des années d’abandon. Encore un sprint, encore un saut, encore… merde.
Devant Renard et le robot se dressait un bloc de béton de plus de trois mètres de haut. Qu’il soit tombé sur la route ou qu’il ait été la route il y a longtemps, ça ne changeait rien au fait qu’il était absolument infranchissable. Aucune prise, incliné dans le mauvais sens, trop haut pour que Renard puisse sauter pour s’y accrocher même s’il avait été dans un meilleur état. Et aucun bloc autour d’où il pourrait sauter, merde. Renard balaya frénétiquement des yeux les alentours, analysant toutes les possibilités sur sa personne et dans les environs, avant que son regard ne tombe sur le Castafolte. Ah. Celui-ci releva la tête, étant arrivé à la même conclusion au même instant.
« Faites-moi la courte-échelle », demanda-t-il en se rapprochant du mur.
Renard serra les dents. L’aider à monter, c’était le risque que le Castafolte ne l’aide pas en retour ; Qu’une fois là-haut, il l’abandonne et se barre seul vers la sortie. Et il n’y avait rien, en bas, pour qu’il puisse s’en sortir seul. Est-ce qu’il pourrait lui faire confiance ? Les gens ça partait, ça l’abandonnait, ça voulait le tuer. De l’autre bout du tunnel, loin derrière eux, des voix et des pas se firent entendre, distant mais se rapprochant. Renard appuya sur son point de côté. L’adrénaline rendait ses muscles électriques et sa salive amère. Est-ce que…
Allez, fuck it.
Renard claudiqua vers le robot et se mis en position ; le Castafolte posa son pied dans les mains de Renard, qui le propulsa, avec le peu de force qui lui restait encore, juste assez haut. Le robot attrapa le rebord. Il se hissa, difficilement, montant un genou, puis roulant de côté et disparaissant derrière la corniche.
Disparu. Renard regarda l’endroit par lequel la jambe du Castafolte avait disparu. Du béton gris. Rien n’y réapparaissait. Il jeta un coup d’œil derrière lui, vers là où les voix se faisaient plus proche, avant de rediriger son regard et ses espoirs vers le haut du rocher en béton. Est-ce qu’il venait de signer sa perte ? L’option de l’aider devenait de moins en moins intéressant pour le Castafolte à mesure que les assaillants les rattrapaient ; à chaque instant, le robot pouvait prendre la décision logique de cette époque et se barrer pour sauver sa peau. Mais Renard, ce connard de Renard, espérait toujours. Ses côtes le lançaient, ses jambes saignaient, il était couvert de sueur et de terre et de bleus, et il fucking espérait toujours. Il savait bien qu’un jour ce serait sa perte, il aurait probablement dû arrêter de croire en les gens, mais…
Une main apparue en haut du bloc, suivi prestement par le torse du Castafolte prêt à le hisser. Un cri de victoire s’échappa de Renard, et sur son visage, un grand sourire lui releva les joues à en devenir douloureux. Il attrapa la main tendue du Castafolte et, s’aidant tant bien que mal de ses pieds et de ses mains entaillées, passa enfin sur le dessus du bloc de béton, où il s’affala sur le dos. Ses côtes se soulevaient douloureusement à chaque respiration, leur rythme était bizarrement irrégulier et in fallu un moment à Renard pour réaliser que c’était parce qu’un rire, brisé, extenué mais bien présent, le secouait tout entier. Il tourna la tête pour regarder le Castafolte, affalé contre un mur après l’effort. Oh, Renard aurait pu l’embrasser.
Mais déjà il se relevait et tendait la main pour aider Renard à se redresser, et les pas des gardes se faisaient plus bruyant dans le tunnel. Renard accepta la main et se remis sur pied, et ils repartirent vers la sortie. Il aurait été incapable de dire si le chemin restant fut long ; un clignement d’œil plus tard, ils brisaient la chaîne rouillée qui tenait la porte fermée, et encore quelques instants plus tard ils étaient tous deux assis au sol, dans une planque que Renard avait repéré quelques mois auparavant. Ils reprenaient leur souffle, laborieusement ; Renard, tête contre le béton froid, commençait à ressentir chaque bleu et chaque entaille sur son corps à mesure que l’adrénaline le quittait. Il avait mal littéralement partout. Mais il était en vie. Putain de merde, il était en vie.
Il releva – douloureusement - la tête, et la tourna – douloureusement - vers le gars assis en face de lui.
- C’est quoi ton nom ? demanda-t-il, douloureusement.
- Henry Castafolte, répondit l’autre d’une voix toute aussi crevée.
- Ah ouais, c’est vrai.
Ils s’appelaient tous Henry Castafolte. Renard était épuisé.
- Et toi ?
- Renard.
- Ah.
Renard reposa sa tête contre le mur derrière lui et ferma les yeux. Est-ce qu’il pourrait s’endormir, là, comme ça ?
- Tu comptes faire quoi, maintenant, Renard ?
Il était trop crevé pour mentir.
- Sauver le monde, répondit-il, sans ouvrir les yeux.
Il s’attendait à un rire, à de l’ironie, à de la colère, même. Il aurait compris toutes ces réactions, vu l’état de 2550.
- Comment ? demanda Henry Castafpolte.
Renard sourit. Oh, il avait un plan. Il avait des dizaines de plans.
