Work Text:
Disclaimers : Oui. Ou non. Enfin comme d’habitude.
Chronologie : 84 bien tassé.
Note de l’auteur : Figurez-vous que j’ai eu une soudaine envie de jouer à nouveau avec mon barman. Dont acte.
Note additionnelle : ce texte a essentiellement été construit pour caser une citation. Les connaisseurs la trouveront aisément.
—
— Tu veux que je t’aide à voler un quoi ?
Le barman était toujours content de revoir Harlock. Le désormais célèbre capitaine pirate était un excellent remède contre la routine, et il amenait systématiquement avec lui des idées, hem, intéressantes.
— Un canon, Bob. Je veux que tu m’aides à voler un canon.
Il fut un temps où le barman n’hésitait pas à qualifier ces idées intéressantes de « stupides ». Harlock avait toujours montré une créativité proche de l’inconscience lorsqu’il s’agissait d’imaginer ce qui était à l’époque « des bêtises adolescentes ». Depuis, le gamin hyperactif s’était trouvé un vaisseau et un équipage, mais il n’avait jamais cessé de considérer que toute forme d’autorité, quelle qu’elle soit, devait être combattue.
Bob croisa une paire de bras. On ne pouvait décemment plus assimiler les activités d’Harlock à « des bêtises », encore moins à « des bêtises adolescentes », néanmoins il ne parvenait pas – et ne parviendrait probablement jamais – à les visualiser autrement.
— Tu vas finir par avoir des ennuis avec tes bêtises, gamin, grogna-t-il en conséquence.
— M’appelle pas gamin, répliqua Harlock aussitôt.
Le pirate le gratifia d’une moue boudeuse que Bob ne jugeait pas gamine du tout, non non non, puis il jeta un regard contrarié au membre d’équipage qui l’accompagnait – et qui retenait visiblement son sourire à grand peine.
— Bonjour monsieur, je m’appelle Jelle, se présenta-t-elle. Franz a insisté pour que je vienne, a priori je serais « la femme de la situation », mais il n’a pas daigné me donner davantage de précisions.
— Oui, il fait souvent ça… marmonna le barman tandis que son cerveau restait bloqué sur le prénom que Jelle avait donné à Harlock. Vous pouvez m’appeler Bob.
Franz ? Depuis quand Harlock autorisait-il les gens à l’appeler Franz ? Les rares fois où lui-même s’y était risqué, ce foutu gamin avait limite essayé de le mordre. Bon, évidemment, ce foutu gamin n’avait plus douze ans, il était à présent un adulte (presque) responsable et c’était désormais peu probable qu’il évacue son mécontentement en mordant son interlocuteur, mais n’empêche. Elle l’a -appelé -Franz ? Sans qu’il ne proteste ?
Le barman croisa une deuxième paire de bras. Il avait des questions. Il ne voyait qu’un moyen d’obtenir des réponses.
— Très bien, déclara-t-il. Je t’aide. Mais ce ne sera pas gratuit.
Harlock leva un sourcil.
— Tu es devenu vénal, Bob ?
Une pointe de déception perçait dans la voix du pirate. Bob ne put s’empêcher un sourire attendri. Il n’avait jamais été exemplaire, il le savait. Son Metal Bloody Saloon flirtait avec l’illégalité, il trafiquait, il fraudait, et, oui, il était vénal (fallait bien faire tourner son affaire), et sa précédente vie avait été pire encore. Malgré tout, Harlock l’avait considéré – et le considérait toujours – comme un modèle d’exemplarité.
— Je ne te réclamerai pas d’argent, gamin, rassure-toi. Mais c’est à prendre ou à laisser.
Le sourcil d’Harlock se leva un peu plus haut.
— Et je ne te dirai pas ce que je veux avant que nous ayons fini, non.
Harlock pinça les lèvres et ancra son regard dans celui du barman. Le pirate n’aimait pas ce qu’il ne maîtrisait pas de bout en bout, mais Bob savait qu’il lui faisait suffisamment confiance pour ne pas craindre un coup bas – du moins, rien qui ne le mette en danger. Les égratignures à l’égo ne comptaient pas.
Le duel silencieux dura une poignée de secondes supplémentaires, puis Harlock céda.
— Tu nous mets à disposition un local tranquille pour que je puisse vous exposer tout ça, Bob ?
Sans problème. Le barman s’arrangeait toujours pour que le Metal possède une pièce isolée afin d’être en mesure de « planifier discrètement » (dans les combles, en l’occurrence). Tous ses clients réguliers le savaient.
La porte se referma sur eux avec un double « pchiouit » de verrouillage magnétique, suivi du « brzzt » de déclenchement des brouilleurs. Le barman préempta la meilleure chaise. Il était chez lui, après tout.
— Un canon, donc… dit-il tout en exécutant une pyramide compliquée sous son menton avec quatre mains. Sois convaincant.
Harlock s’assit en face de lui. Sa coéquipière qui n’avait aucun scrupule à l’appeler Franz choisit de rester debout.
— Je… C’est une opportunité unique, commença le pirate. Tu es au courant que le Long Island est en carénage ici, pas vrai ?
Le barman opina, tout en agrémentant son hochement de tête d’une mimique désabusée. C’était même lui qui avait transmis l’information à Harlock. Un croiseur lourd immobilisé était un croiseur lourd qui ne risquait pas de se retrouver face à l’Arcadia. Le gamin ne pouvait qu’y gagner… à condition de s’éloigner dudit croiseur et non pas de rappliquer ventre à terre, évidemment.
— Eh bien il doit remplacer sa tourelle arrière, poursuivait Harlock. La nouvelle tourelle est arrivée sur l’astroport il y a deux jours.
Bob cilla.
— Attends, attends… stoppa-t-il. Quand tu dis « je veux voler un canon », tu veux dire « je veux voler le canon principal d’un croiseur lourd » ? Tu es au courant de la taille de ce truc ?
— C’est le même calibre que l’Arcadia, oui… Vingt-cinq mètres pour l’affût. D’où l’opportunité unique ! reprit Harlock avant que le barman ne puisse protester. Ce sera plus facile d’adapter du matériel existant que de créer quelque chose à partir de rien !
Le barman hésita à balancer un sarcasme du genre « ben alors, tu ne possèdes pas une fonderie sur tes bases secrètes ? ». Déjà parce qu’il n’était pas certain qu’Harlock ne possède effectivement pas une fonderie, ensuite parce qu’il était bien conscient qu’on ne fondait pas un canon sans un minimum d’expertise technique de haut niveau. Si l’Arcadia voulait un canon fonctionnel c’était peut-être plus prudent d’en voler un qui avait déjà passé tous les tests de qualification.
Il fit rouler ses yeux pour bien exprimer le fond de sa pensée sur les vols de canons, mais il avait déjà pris sa décision. Il ne savait rien refuser à Harlock, se morigéna-t-il. Ce petit voyou l’avait toujours mené par le bout du nez.
— Okay, céda-t-il. Un gros canon. Comment comptes-tu t’y prendre ?
— Trois en fait, avoua Harlock. C’est toute la tourelle qui m’intéresse. Avec son socle et le mécanisme mobile.
Le barman roula des yeux plus fort. Harlock se tortilla sur sa chaise.
— Ce sera plus facile de prendre l’ensemble plutôt que de perdre du temps à le démonter, marmonna-t-il.
Ben voyons. Pourquoi s’embêter à voler un canon quand on pouvait voler trois canons, hein…
Bob dévoila une rangée de dents en un rictus moqueur.
— Ça ne répond pas à ma question. Comment comptes-tu t’y prendre ?
— Alors…
Harlock se tourna vers Jelle.
— La tourelle est partie au cécef… euh, le Centre d’Essais et de Contrôle Fédéral, qui est sur l’autre hémisphère, avec un champ de tir suffisamment étendu pour la tester en sécurité. Elle doit effectuer son transit retour aujourd’hui, par transporteur magnétique en convoi sécurisé.
— Une procédure qui me paraît on ne peut plus normale pour un canon, mais ça ne me dit toujours pas à quel moment tu prévois d’intervenir, commenta le barman.
Harlock réagit d’un claquement de langue agacé.
— J’y viens, Bob. Le transporteur magnétique stoppe à la gare, et est hors gabarit pour emprunter la liaison ferroviaire entre la gare et l’astroport. Ils vont donc le dérouter vers les entrepôts pour finir le transfert par navette cargo.
D’accord. Ça n’expliquait toujours pas le plan, mais le barman en discernait les prémisses : un changement de mode de transport en milieu de trajet, c’était la faille par excellence d’un convoi sécurisé.
— Et à quel moment je suis censée être d’une aide quelconque ? coupa Jelle.
— J’y viens, répéta Harlock. Sinon si vous êtes trop impatients, on peut y aller tout de suite et je vous explique en cours de route, hmm ?
L’ironie sous-jacente était parfaitement perceptible et arracha un ricanement au barman. Alors comme ça, monsieur Tête Brûlée se permet de donner des leçons de pondération ?
— C’est l’hôpital qui se fout de la charité, gamin… Continue, on t’écoute.
Harlock prit le temps de déployer un petit projecteur holographique et pointa du doigt différentes parties du plan tridi qui s’affichait pour appuyer son propos.
— Le transbordement s’effectuera là, énonça-t-il. Le transporteur s’arrête au quai de déchargement, la grue récupère le matériel et le dépose sur un berceau antigrav, en position pour être récupéré par les plots tracteurs d’une navette de maintenance. … Et… – le pirate foudroya son auditoire du regard comme pour les défier de l’interrompre à nouveau – c’est là que nous intervenons.
Il leva son index.
— Un, le quai est géré par la Coopérative Intergalactique de Transport, dont Jelle faisait partie encore récemment, ce qui lui permettra de naviguer aisément entre les formulaires à remplir et les documents administratifs à fournir.
Il leva le pouce.
— Deux, Bob file un coup de main pour vérifier les saisines et l’arrimage de la tourelle sur le berceau.
Il leva le majeur.
— Et trois, je pilote la navette et je m’occupe du colis, juste avant que la navette « officielle » n’arrive.
Dis comme cela, ça paraissait simple. Le barman se tapota pensivement le menton.
— Tu aurais pu t’organiser sans moi, gamin.
— J’ai besoin d’une navette de maintenance, répliqua Harlock. M’appelle pas gamin.
Le barman éclata d’un rire tonitruant. Oui, il était toujours content de revoir Harlock.
— Ha ha ! Et moi je tiens un bar, figure-toi ! Tu penses que je planque une navette de maintenance dans mon garage ?
Il se redressa, s’octroyant une pause dramatique, la figure toujours fendue d’un large sourire. Le gamin s’était de toute évidence soigneusement renseigné sur la nature de ses petits trafics du moment.
— … Eh bien tu as parfaitement raison. Allons-y !
—
La navette ne se trouvait pas à proprement parler dans son garage, mais dans un hangar que le barman louait en dehors de la ville. Ils s’y rendirent avec le glisseur d’Harlock. Le trajet fut mis à profit pour ajuster les derniers détails.
— Vous partez en avance avec les graviscoots pour arriver sur le quai trente minutes avant l’horaire planifié, ce qui vous laissera le temps pour les papiers et pour préparer le saisinage. Je me présente vingt minutes plus tard, vous accrochez, vous rejoignez la navette.
— Ça ne donne pas beaucoup de marge, objecta le barman.
— Le but c’est de leur faire croire qu’on est l’autre navette. Si vous arrivez trop tôt, ça ne prendra pas.
— Tu as tout prévu, hein ?
Harlock répondit avec une mimique gênée.
— Je n’ai pas prévu les conséquences de l’enquête qui aura forcément lieu après coup. Tu risques d’être identifié facilement, Bob.
— Ne te tracasse pas pour moi, gamin. Je sais déménager en urgence.
Pause.
— Et je l’ai fait maintes fois à cause de toi, d’ailleurs. Tu te souviens quand tu avais fait sauter ton école ?
Bob ne manqua pas la légère crispation qui raidit les épaules d’Harlock. Le gamin n’aimait pas qu’on évoque le passé. Il n’avait jamais aimé. Le barman en avait pris son parti et s’efforçait depuis lors d’éviter le sujet. « Si le gosse ne veut pas parler, grand bien lui fasse », s’était-il dit. À présent, il regardait Jelle du coin de l’œil et se demandait si elle saisirait la perche qu’il avait tendue.
— Tu as fait sauter ton école, Franz ? Il faut que tu racontes ça !
Harlock se crispa davantage. Il ne desserra pas les lèvres jusqu’à ce qu’ils parviennent au hangar, et se contenta de consignes laconiques à leur intention (« les graviscoots sont à l’arrière ») avant de disparaître à l’intérieur de la navette.
— Il n’aime pas, commenta le barman tout en extrayant un engin pliant du coffre du glisseur.
Ce bidule supporterait-il son poids ? Heureusement, Harlock en avait prévu deux. Les graviscoots étaient certes pensés pour être biplaces, mais le barman n’aurait jamais pu faire monter Jelle derrière lui.
— Je dirais plus qu’il ne sait pas comment réagir, corrigea Jelle. Mais à un moment ou à un autre, il faudra bien qu’il se penche sur la question, vous n’êtes pas de mon avis ?
Le barman hésita. Jelle n’avait pas la même approche que lui.
— Le passé c’est le passé, grogna-t-il. C’est parfois mieux de ne pas chercher à déterrer ce qui est enfoui.
— S’il a quelque chose de brisé il faut qu’il soit capable de mettre des mots dessus, insista Jelle. Esquiver, ce n’est pas la solution.
De belles paroles, ça oui.
— Ça fait plus de quinze ans que je le connais et il n’a jamais cessé d’esquiver, c’est ainsi…
Jelle lui adressa un léger sourire.
— Et vous ne pensez pas qu’il est temps que ça change ?
La question hanta le barman tout le long de sa course en graviscoot vers les docks de la CoopInt. Il avait fait de son mieux avec le gamin, se répéta-t-il. Ça n’avait pas été facile tous les jours, mais il avait fait de son mieux.
Jelle posa la main sur son avant-bras peu avant qu’ils ne se présentent à l’aubette qui marquait l’entrée de l’enceinte.
— Il vous adore, vous savez. Ça se voit dans son regard quand il parle de vous.
Le barman se figea le temps d’une, peut-être deux respirations. Le gamin n’avait jamais été très expansif dans ses démonstrations d’affection. Lui non plus. C’était ainsi. On ne réécrivait pas le passé, mais avait-il manqué des occasions ? Aurait-il dû…
Le planton interrompit la spirale de ses souvenirs.
— Z’êtes en avance ! aboya-t-il.
— Si on veut que l’enlèvement ait lieu à l’heure pile comme prévu, on ne pouvait pas arriver plus tard, répliqua Jelle avec calme.
Elle tendit une plaquette d’identification que le planton scanna avec un soupir blasé, puis une plexifeuille à laquelle il n’accorda qu’une attention distraite avant de marmonner « c’est bon, entrez ». Le barman s’efforça de prendre un air aussi peu octodian que possible, et se voûta afin que personne ne remarque que la veste floquée « CoopInt » qu’Harlock lui avait fournie était un peu trop petite pour sa carrure.
— J’aurais cru que les contrôles seraient plus poussés, s’étonna-t-il une fois qu’ils se furent éloignés du planton.
— Ce sont les autorisations de la navette qu’ils vont passer au crible, répondit Jelle. Mais Franz avait l’air sûr des codes qu’il a récupérés.
Bob l’espérait, sinon il ne donnait pas cher de leur peau.
— Faut pas traîner, ajouta Jelle. Vous savez comment procéder ?
Oui. Les connaissances du barman ne se cantonnaient pas à la confection de cocktails. Manœuvrier, c’était un job qu’il avait pratiqué à une époque où il songeait encore à s’enrichir honnêtement.
En l’occurrence, c’était du gâteau. Il avait géré des cargaisons autrement plus complexes qu’un canon.
Les saisines, nœuds, bouts et autres accroches magnétiques l’occupèrent pendant que Jelle remplissait des formulaires dans la vigie, entourée d’un contremaître et de deux dockers qui estimaient manifestement plus utile de lire par-dessus son épaule que de venir l’aider.
Finalement, deux gars le hélèrent de loin alors qu’il terminait de sécuriser le dernier point d’accroche. « Besoin d’un coup de main ? » Pfeuh.
Le barman étudiait la meilleure répartie à leur renvoyer (« j’ai plus de mains fonctionnelles que vous tous réunis » arrivait en bonne place) quand Jelle ressortit de la vigie en faisant de grands signes vers le ciel. Ah. Le gamin était légèrement en avance sur le chrono. Le stress de rater son opération ? Ça ne lui ressemblait pas.
Bob s’attendait à des complications : le planton qui s’aperçoit qu’il a laissé rentrer n’importe qui, la police qui surgit, un chasseur de primes taquin, l’armée… Mais non. Une fois le canon amarré à la navette, le plus délicat fut de réembarquer par la porte arrière avec les graviscoots, en plein vol. Le barman n’était pas à l’aise avec ce genre d’acrobatie. Jelle non plus. Tous deux réussirent malgré tout à atterrir à l’intérieur sans casse.
— C’est la dernière fois que je te suis dans un de tes plans idiots, gamin ! lança le barman vers le poste de pilotage.
— Ne fais pas de promesses que tu ne pourras pas tenir, Bob ! Et ne m’appelle pas gamin !
Harlock semblait davantage concentré sur son pilotage que d’habitude (certainement dû au fait qu’il ne devait pas avoir trois affûts de vingt-cinq mètres et leur socle suspendus à sa navette tous les jours). Et nerveux ? Avait-il l’air nerveux ?
« Navette Fox huit alpha, vous ne suivez pas la trajectoire planifiée », avertit le haut-parleur de la radio.
— Ici Fox huit alpha, les rafales de vent traversier m’obligent à faire un détour, répondit Harlock. Je vais prendre plus large et me présenter sur l’axe Sud.
— De tour de contrôle, bien reçu. Émettez sur transpondeur soixante-quatorze vingt-cinq et maintenez une altitude à mille.
Harlock gardait le regard fixe et les lèvres pincées.
— Ils se doutent de quelque chose, marmonna-t-il.
— Tu es en train de voler un canon, lui rappela le barman. Tu leur as donné des identifiants valables ?
— Ils datent de la semaine dernière mais ils n’ont pas été désactivés. Ça a fait tiquer le contrôle quand je les ai transmis, mais il a validé le vol après sa vérif’.
Le pirate laissa échapper une grimace. La navette officielle n’allait pas tarder à s’annoncer à son tour sur la fréquence, ce qui dévoilerait aussitôt la supercherie.
Combien de temps leur restait-il ? estima le barman. Cinq minutes ? Moins ? À la place du pilote, Harlock triturait la manette des gaz, luttant de toute évidence contre l’envie impérieuse de fuir à pleine vitesse.
— Dès qu’on arrivera en portée de la défense rapprochée de l’Arcadia, ils ne pourront plus rien contre nous, déclara-t-il sans s’adresser à personne en particulier.
L’Arcadia était à l’ancre en dehors de la bulle de protection de l’astroport, à l’abri derrière un relief qui rendait les systèmes de détection moins efficients. Encore fallait-il y parvenir. « Fox huit alpha, votre trajectoire est divergente. Prenez un cap deux cinq zéro et transmettez à nouveau vos identifiants. »
— Ici Fox huit alpha. Reçu, wilco.
Harlock obliqua légèrement. Assez pour que le point réel qu’il visait ne soit pas trop évident d’emblée. Trop peu pour convenir à la tour de contrôle. « Fox huit alpha, votre rayon de giration est trop large ! Vous sortez de la zone réglementée de l’astroport ! »
C’était l’idée, oui… songea le barman.
— Tu ne les leurreras plus très longtemps, Franz, intervint Jelle.
— Encore deux minutes… répondit Harlock entre ses dents serrées. S’ils ne font pas décoller la chasse dans les deux minutes, c’est bon. Des idées pour les faire patienter ?
Jelle tordit sa bouche d’impuissance. Bob agita une main. Des idées, des idées… Hé, il n’était pas pilote, lui !
— Prends l’air innocent ? suggéra-t-il.
— L’air innocent ? Bob, comment veux-tu que je prenne l’air « innocent » avec une navette ?
— Je ne sais pas, moi… Vole l’air décontracté ?
L’échange avait au moins eu le mérite d’occuper une poignée de secondes. « Fox huit alpha, un intercepteur vous rejoint. Veuillez vous soumettre à ses directives. » Leur statut était désormais clair. Plus le temps pour les manœuvres de diversion.
— Mets la gomme, gamin !
Harlock ne l’avait pas attendu.
Sous la poussée des moteurs, la navette augmenta sa vitesse avec l’allant d’un trimobile tractant une remorque de poids lourd (on volait assez mal avec une tourelle triple sous le ventre, à vrai dire). Le barman rentra la tête dans les épaules. L’intercepteur ouvrirait-il le feu sans sommation ? Tenterait-il un contact ?
— Tes copains sur l’Arcadia ne peuvent pas venir à la rescousse ?
— Pas tant qu’on est sous le dôme de protection de l’astroport. Mais je…
« Fox huit alpha, faites demi-tour immédiatement ! Fox huit alpha, répondez ! »
La console de pilotage afficha une alarme, en même temps qu’un bip-bip insistant envahissait l’habitacle. Harlock réagit avec un grand sourire.
— … Et voilà ! se réjouit-il. Timing serré, mais on est sous la bulle de l’Arcadia à présent !
— Tu comptes tirer sur l’intercepteur ?
— S’il est menaçant, oui. J’suis un pirate, Bob. Je ne leur rendrai pas mon butin.
L’appareil envoyé à leur poursuite fit finalement demi-tour. Probablement avait-il reçu des consignes de désescalade. Personne n’avait envie de se frotter à l’Arcadia, par ici. Les forces planétaires ne possédaient pas la puissance de feu pour faire face.
Harlock ne s’attarda toutefois pas. L’Arcadia décolla moins de dix minutes après avoir fait rentrer la tourelle volée dans son hangar à spacewolf (le seul assez spacieux pour accueillir un objet aussi massif).
Le barman avait décliné l’invitation à embarquer.
— J’ai des affaires à empaqueter au Metal, gamin.
Il n’avait curieusement pas été embêté par la maréchaussée à son retour. Ou bien les Octodians étaient beaucoup plus communs sur cette planète qu’il ne le pensait, ou bien le gouvernement faisait semblant de ne rien voir (ou alors personne n’avait remarqué qu’il y avait un Octodian dans le commando qui venait de braquer un canon, mais franchement le barman en doutait). Quoi qu’il en soit, cela l’arrangeait bien.
Il était donc en train de trier sa cave, trois jours après « l’événement », quand il eut la surprise de voir reparaître Harlock.
— Alors, ce canon ? demanda-t-il distraitement. Le modèle te convient ?
Le pirate était – à nouveau – accompagné de Jelle. Peut-être pour ne pas exposer inutilement d’autres membres de son équipage. Peut-être pour d’autres raisons.
— Tu avais exigé un paiement, Bob, répondit Harlock.
Oh… Oui. Le barman n’y avait plus repensé, et l’eut-il fait jamais il n’aurait songé à réclamer. Mais Harlock mettait un point d’honneur à respecter ses engagements. Il avait voulu être payé, il serait payé.
— Je ne veux pas d’argent, gamin.
Si Harlock était revenu seul, Bob aurait clos ce chapitre d’un « ramène-moi une caisse de brandy d’Andromède et on sera quitte », et la vie aurait repris son cours. Mais Harlock était venu avec Jelle, Jelle l’avait appelé Franz, et Franz remuait des poussières de passé.
Bob soupira. Il ne parvenait pas à mettre de mots sur les sentiments qu’il éprouvait. Les regrets d’instants perdus ? L’amertume de chemins non pris ?
Il passa derrière son comptoir et en retira une cassette à fermeture digitale – la cassette « évacuation d’urgence », celle qu’il gardait toujours à portée de main et dans laquelle il conservait… l’essentiel. Des souvenirs, pour la plupart. Un mémo-disque, quelques holo-photos, une poignée de bijoux anciens… Une gourmette. Il la prit, la posa sur sa paume, la contempla sans mot dire. Soupira encore.
— … je veux que tu ne rejettes pas ce que je vais te donner, reprit-il enfin.
Harlock lui renvoya une grimace perplexe.
— Tu promets, insista le barman.
Harlock lâcha un reniflement agacé.
— Tu as ma parole, Bob. Accouche !
Une gourmette.
— Je ne sais pas ce que tu as fui et je ne sais pas pourquoi tu as toujours refusé d’en parler, mais ceci t’appartient.
Une gourmette d’enfant.
— Je me souviens que tu voulais t’en débarrasser. Je l’ai gardée quand même. Elle est à toi.
Une gourmette gravée au nom de Franz.
Peut-être n’avait-il pas pu offrir à Harlock les conditions qu’il recherchait pour se confier. Peut-être n’avait-il pas su trouver les mots qu’il fallait.
Peut-être Jelle saurait-elle.
Les secondes cessèrent de battre tandis que le barman laissait glisser la gourmette dans la main d’Harlock. Le gamin ne réagit pas – pas tout de suite. Puis son regard se voila.
— Qu’est-ce que tu veux que j’en fasse, Bob ?
Un instant, le barman craignit qu’Harlock ne lui rende le bijou, ou pire, qu’il le range dans sa poche sans saisir le message qu’il portait.
— C’est un morceau de ton passé, Franz, intervint Jelle.
Jelle n’avait pas la même approche que lui.
Le passé c’est le passé, se répéta le barman. Ce qui était sûr, c’était qu’Harlock avait enterré le sien très profond.
Il était peut-être temps que ça change.
