Chapter Text
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Part I
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Renoir ouvrit péniblement les yeux. Qu’est-ce que c’était donc que ça? Une explosion ? Une attaque ? Où aurait-il simplement fait un malaise? Du haut de ses 55 ans, il était encore bien trop jeune et en forme pour cela, mais rien n’était impossible. Il balaya perplexe la rue d’un regard encore embrouillé. Non, ce n’était pas un malaise, ou alors il fut collectif. Les passants étaient également à terre, sonnés mais pour la plupart entiers. Il passa une main dans sa masse de cheveux noirs grisonnants, massant doucement sa tempe pour essayer de calmer le bourdonnement dans ses oreilles. Une bouffée d’angoisse le prit en pensant à sa femme et ses enfants restés au manoir. Ont-ils été blessés par cette chose qui vient de se produire? Il aurait dû rester avec eux, quel imbécile. Soudain, son angoisse se transforma en terreur. Alicia! Alicia, sa plus jeune fille, l’avait accompagné lors de sa balade dans la ville.
“Alicia ? ” appela-t-il de sa voix grave mais tremblante par la peur.
Il leva difficilement son 1m90, s'agrippant à sa canne pour stabiliser son corps musclé mais endommagé tout en cherchant son enfant du regard. Ce tremblement de terre ou quoi que ce fût ne lui prendra pas sa fille, il n’en était pas question. Il avait échoué à la protéger une première fois lors de l’incendie qui avait ravagé le manoir quelques mois plus tôt, un second échec était inenvisageable. Tant qu’il serait en mesure de respirer, il s’était juré que plus rien de mal n’arriverait à aucun de ses enfants, quitte à détruire quiconque se mettrait au travers de son chemin, amis ou ennemis. A défaut d’avoir été lui-même présent, Alicia devait sa vie à la vivacité et au courage de son fils qui réussit à l’extirper des flammes in extrémis. Autrement, son sort aurait été bien plus sinistre. L’idée d’avoir failli enterrer sa dernière née l'avait gardé éveillé de longues semaines et le tourmentait encore aujourd’hui. Il y eut cependant de terribles conséquences. Son beau visage, autrefois identique à celui de sa mère, n’était maintenant plus que cicatrices et brûlures. Le feu qui avait dévasté le manoir lui avait brûlé partiellement le haut du corps, la rendant incapable de prononcer autre chose que quelques sons rauques incompréhensibles. Son oeil droit avait également été perdu, ne laissant qu’un trou noir à l’endroit où se trouvait son magnifique oeil bleu-gris ciel. Le plus étonnant cependant fut que sa peau se décolora d’une étrange teinte blanche, comme si toutes les couleurs de son corps avaient fui les flammes pour ne laisser place qu’à des cendres. La seule couleur ayant résisté à ce carnage fut celle de ses cheveux roux flamboyants, donnant un étrange contraste qui ne passait pas inaperçu. Par honte et malgré les tentatives de réconfort de sa famille, Alicia ne sortait jamais sans porter un demi-masque qui cachait le plus gros de ses blessures. Malgré toutes ces horreurs et souffrances, elle avait survécu. Brisée certes, mais elle était toujours en vie. En dépit de tous les efforts de Renoir, Alicia revenait beaucoup trop lentement vers le monde des vivants à son goût, préférant rester cachée dans leur manoir à lire et écrire. Aujourd’hui avait été la première fois depuis l’accident où elle avait accepté de l’accompagner faire des commissions en ville. Cette fois-ci, voyant son père si désespéré de la voir recluse et renfermée, elle sentit qu’il ne la lâcherait pas et finirait tôt où tard par lui obéir. Elle n’avait en quelque sorte pas vraiment le choix. Quand son père avait une idée en tête, elle avait appris depuis longtemps en observant ses aînés qu’il fallait mieux lui céder que de l’affronter. A l’inverse puisque partageant le même fort caractère que leur paternel, sa grande sœur préférait la rébellion et faire entendre sa voix, engendrant d’épiques disputes lorsqu’ils n’étaient pas d’accord. Heureusement pour la santé mentale et auditive de tous, Renoir et Cléa étaient généralement toujours du même avis et ne se disputaient qu’en de très rares occasions.
Alors qu’il continuait ses appels désespérés, un faible gémissement se fit entendre derrière lui. Il se retourna d’un bond dans cette direction, le cœur partagé entre espoir et terreur face à ce murmure. A l’endroit d’où avait été produit ce faible râle, une jeune fille aux cheveux roux étincelants était allongée sur le sol, face contre terre, à quelques mètres de lui.
“Alicia!”
Oubliant la douleur lancinante de son genou endommagé, héritage d’une vieille blessure de guerre, il se précipita vers elle et la prit dans ses bras avant de la retourner avec délicatesse. Un sentiment de soulagement l’envahit quand il serra avec prudence sa fille contre sa poitrine et sentit sa respiration contre sa chemise.
“Tu vas bien ? Est-ce que tu as mal quelque part ? ”
Alicia se blottit encore plus contre le torse chaud et rassurant de son père et secoua la tête négativement.
“Sonnée” écrivit-elle après quelques secondes sur le petit carnet qu’elle emportait toujours avec elle depuis l’accident.
Renoir poussa un soupir de soulagement et posa son menton sur le sommet du crâne de sa fille. Tout allait bien, il pouvait se détendre maintenant. Elle était bien vivante contre lui. Il ne lui manquait plus qu’à voir le reste de sa famille pour être totalement soulagé. Bien que persuadé que sa femme avait tout fait pour protéger ses deux autres enfants et doté d’un tempérament inquiet par nature, cherchant toujours à protéger sa famille à tout prix, il ne pouvait s’empêcher d’imaginer le pire. Depuis l’incendie, sa protection avait pris d'ailleurs des proportions démesurées, exigeant de connaître les allers-retours de toute la famille en tout temps. Cela avait engendré quelques disputes entre ses aînés de 26 et 27 ans et lui. Mais peu importe. Tant que tout le monde était en sécurité, il pouvait bien accepter quelques cris et porte claquée. En public, sa femme supportait son mari envers et contre tous comme elle l’avait toujours fait durant leur 29 ans de mariage. Mais en privé, c’était une toute autre histoire. Aline lui faisait payer son intransigeance. Il avait droit tous les soirs avant d’aller se coucher à une plaidoirie pour laisser leurs enfants respirer. Elle avait beau le rassurer et lui promettre qu’ils ne risquaient plus rien, il ne pouvait calmer son angoisse de voir quelqu’un d’autre de sa famille blessée, voire pire.
Avec l’aide de son père, Alicia se releva doucement et balaya la poussière d’un revers de main de son ensemble pantalon et gilet vert. Renoir en profita pour examiner son frêle corps d’1m55, à l'affût de la moindre blessure, n’en trouvant aucune à son grand soulagement.
“C’était quoi, Papa ?”
“Pas la moindre idée, j’ai l’impression que toute la ville a été touchée.”
“Tu crois que c’est allé jusqu’à la maison ?”
“J’espère que non, mais vu l’ampleur des dégâts ici, j’en ai bien peur. Viens, ne traînons pas ici.” répondit Renoir en prenant la main de sa fille.
Les jambes encore hésitantes et tremblantes dues à l’attaque, ils progressèrent lentement durant leur périple dans la ville ravagée, observant sur leur chemin les dégâts causés par la catastrophe. Les immeubles tout autour d’eux étaient fissurés à de multiples endroits et recouverts à certains autres par d’énormes blocs de pierre bleu foncé. Comme s'ils avaient été déchirés de l’intérieur, ou bien tordus sur le point de s'effondrer mais retenus par une force invisible. Des amoncellements de gravats et débris leur barrèrent la route à plusieurs endroits, les obligeant à faire demi-tour ou à les escalader lorsqu’ils n’avaient pas le choix. Certains habitants sortirent des immeubles en titubant, l’air hagard, trébuchant sur les débris répandus sur la chaussée. Malgré leur envie pressante d’atteindre le manoir le plus rapidement possible, ils s'arrêtèrent à plusieurs reprises pour secourir des personnes blessées ou simplement perdues dans ce chaos. Malheureusement, il n’y eut pas que des survivants et ils croisèrent quelques corps inertes, tombés des étages ou bien écrasés par des morceaux d’immeubles n’ayant pas résisté à la catastrophe. Renoir fit son possible pour les cacher aux regards de sa fille, mais leur nombre était trop important pour qu’Alicia ne les rate. De plus en plus inquiète face à l’ampleur des dégâts et des pertes, Alicia se rapprocha inconsciemment de Renoir, cherchant du réconfort près de la masse imposante et familière qu’est son père. Entre deux immeubles effondrés sur leur droite, ils aperçurent la tour Eiffel dont le sommet, au lieu de pointer tout droit en direction du ciel, était dangereusement tordu et dirigé vers l’horizon. Ils restèrent quelques instants perplexes devant cette vision plus que déroutante. La chose responsable de tels dégâts avait dû déployer une force colossale pour arriver à détruire et tordre une ville entière. Peut-être avait-elle touché d'autres régions que la ville. Une onde de peur descendit le long de la colonne vertébrale de Renoir à cette pensée. Quoi que ce fût, il espérait ne jamais avoir à la rencontrer à nouveau. Mais ce que ses yeux gris balayant l’horizon virent derrière la tour fut bien plus inquiétant qu’une ville brisée. De l’eau, de l’eau à perte de vue. Ce qui aurait dû être la rive nord de la Seine était désormais un immense océan, sans aucune terre visible à l'œil nu. Enfin presque aucune. Son regard se fixa sur cet étrange et immense monolithe qui se dresse maintenant à l’horizon, tel un phare émergeant des flots et délimitant les frontières du monde. A sa base, la forme géante d’une femme aux longs cheveux blancs était accroupie, tête entre ses jambes et bras enroulants ses genoux. Au sommet du monolithe, le nombre 100 était peint d’un jaune dorée éclatant, rayonnant et largement visible même depuis cette distance. À la fois menaçant et envoûtant, il ne pouvait dévier ses yeux, examinant chaque recoin de cette nouveauté. Comment cette chose a pu apparaître ?
Sous la pression d’Alicia sur son bras, Renoir sortit de sa torpeur et pencha sa tête dans sa direction.
“Papa, tu crois que c’est elle qui nous a attaqué?”
“Ça se pourrait. Bien que je ne comprenne pas comment elle aurait bien pu faire. Dans tous les cas, il faudrait trouver un moyen de s’en protéger. Si elle est vraiment responsable, nous sommes à l’heure actuelle clairement sans défense face à elle.”
“J’espère que Maman, Cléa et Verso sont en sécurité.” écrivit-elle tout en lançant un regard inquiet en direction de Renoir.
“Ne t'inquiète pas. Ils sont grands et débrouillards. Je suis sûr qu’ils sont tous sains et saufs.” tenta-t-il de rassurer en passant un bras autour des épaules de sa fille et en la pressant contre lui. “Viens, allons les retrouver.”
À contrecœur, ils laissèrent le monolithe et l’océan nouvellement créés pour continuer leur périple vers le manoir situé à l’extérieur de la ville. Espérant de toutes les fibres de leurs corps qu'ils retrouveraient leur être cher en un seul morceau.
