Chapter Text
Cela faisait maintenant quinze jours qu’il voyageait avec Jaskier. C’était étrange d’avoir un compagnon de route. Le gamin avait complètement brisé le silence qui l’accompagnait habituellement. Dans l’ensemble, leur collaboration, comme aimait à le dire le barde, se passait bien. Le gamin était très curieux et Geralt se surprenait à apprécier partager ses connaissances avec lui. Il avait même fini par le laisser l’accompagner à une chasse ; juste un contrat pour un groupe de noyeurs. Mais, maintenant qu’il tuait le dernier il regrettait de l’avoir emmené. Il avait ordonné au gamin de rester loin du combat, mais Jaskier n’avait pas écouté. Il s’était approché d’un peu trop près. Et le sorceleur avait senti son sang se glacer jusqu’à se figer dans ses veines en voyant le gamin se faire entraîner sous l’eau par un noyadé. Il avait rapidement éliminé ses deux adversaires afin de s’occuper du noyadé et d’extirper Jaskier de l’eau. Une fois le dernier monstre achevé, il s’était retourné vers le barde. Le gamin était encore assis près de l’arbre où il l’avait nonchalamment déposé. Heureusement, il n’avait pas été blessé. La peur du sorceleur laissa rapidement place à la colère. Il soupira en se passant une main sur le visage. Il ne savait pas ce qui le retenait de frapper ce gamin sur la tête pour ouvrir un passage à la raison. Il s’approcha du barde d’un pas rapide avant de s’agenouiller en face de lui.
« Je suis désolé Geralt !
— Es-tu blessé ?
— Non.
— Tu vois le cheval là-bas ? » Il montra Ablette, restée près du chemin.
« Ablette ! Heu je sais …
— Tu le vois ou pas ? » Il ne lui laissa pas le temps de finir sa phrase, voulant une réponse immédiate.
« Oui !
— Alors pourquoi n’es-tu pas avec lui ? » Il grogna et haussa le ton. « Alors que je t’ai expressément dit de ne pas t’éloigner de ce putain de cheval, et de ne surtout pas t’approcher du combat !
— Ce n’est pas la peine d’insulter Ablette !
— Est-ce que j’ai l’air de plaisanter ? » Il lui lança un regard noir. Jaskier enfouit la tête dans ses épaules. « Rejoue-moi un tour pareil et je te laisse te faire tuer.
— Je suis désolé. Pour ma défense, j’étais persuadé que tu t’occupais des derniers !
— Ne t’approche pas des combats ! Peu importe combien il reste de ces saloperies. » Il secoua la tête. « C’est bien la dernière fois que je te laisse m’accompagner !
— Merci de ne pas l’avoir laissé me dévorer !
— Debout ! » Il tira Jaskier afin de le relever. « Il n’allait pas te dévorer. Il commença à avancer, suivi de près par le barde.
— Vraiment !? Parce que ça y ressemblait.
— Hmm. Il t’aurait traîné au fond de l’eau jusqu’à ce te noyer.
— C’est tout !?
— Non ! » Il se tourna pour lui faire face. « Il t’aurait ensuite ouvert la cage thoracique pour pondre ses œufs à l’intérieur de ton petit corps. »
Geralt sourit intérieurement en voyant l’expression mortifiée du gamin. Il avait complètement inventé cette partie. En vérité le monstre l’aurait déchiqueté avant de le dévorer. Il lui fera part de cette information plus tard, pour l’instant il avait bien besoin d’une leçon. C’est exactement pour ce genre de risque qu’il ne voulait pas l’emmener avec lui. Mais le gamin avait tellement insisté, prétendant que ce serait plus inspirant pour ses chansons, qu’il avait fini par céder. S’occuper des noyeurs était facile, ils ne résistaient qu’au poison. Pour le reste, ils étaient fragiles. Ils pouvaient être facilement assommés, piégés, brûlés ou découpés. Ils étaient plus bêtes que des moules et n’avaient pour stratégie que de foncer et frapper. Ils attaquaient en meute, souvent dirigés par un noyadé, le plus fort du groupe. Pas d’esquive ou de disparition, mais ça ne les rendait pas moins dangereux ; pour un sorceleur ce n’était qu’une simple formalité. A condition qu’aucun humain ne vienne se jeter dans la mêlée.
Oui, peut-être qu’il expliquera tout ça à Jaskier plus tard, mais pour l’instant, il était encore trop en colère contre son imprudence. Le jour se levait quand ils remontèrent vers le petit village. Geralt arriva près d’Ablette et accrocha la tête du noyadé au crochet de sa selle. Jaskier prit un air écœuré en pointant du doigt le trophée de chasse.
« On est obligé de voyager avec ça ?
— Oui, ils voudront une preuve que le travail est bien effectué ! » Il se retourna vers Jaskier. « A partir de maintenant, tu fais exactement ce que je te dis, quand je te le dis !
— Je suis barde, pas chien domestique !
— Déroge à cette règle et notre collaboration … il insista sur le mot … s’arrête immédiatement !
— Je dois aboyer combien de fois pour oui ?
— Je ne plaisante pas !
— Waf !
— Tu peux te tirer tout de suite si ça te pose un problème ! » Il monta sur Ablette en grognant.
« Attends ! » Il attrapa le bras du sorceleur. « Je t’ai dit que j’étais désolé ! Je peux te le dire dans une autre langue si tu le souhaites ! Amin hiraetha !
— Tu parles la langue ancienne ! » Il regarda le gamin surpris.
« Un peu ! » Il haussa les épaules. « Je l’ai étudiée à Oxenfurt, à mes heures perdues. »
Jaskier ne monta pas derrière lui, préférant la marche. Le sorceleur s’était habitué à laisser l’adolescent marcher à côté de lui. Ils progressaient plus lentement ainsi, mais Jaskier restait plus calme dès lors qu’il pouvait se dépenser. C’était un bon compromis pour les nerfs du sorceleur. Jaskier bavardait de tout et de rien à côté de lui. Pour dire vrai il n’y prêtait pas réellement attention, à moins qu’une question directe lui soit posée. Il s’attendait à des questions sur les noyeurs et noyadés, alors il lui confia tout ce qu’il savait. C’était amusant de voir à quel point il était avare de détails. Il parlait beaucoup mais était aussi bon auditeur, le tout en prenant des notes. Quelle chanson pourrait-il bien tirer d’un groupe de noyeur ? Geralt l’ignorait. Il haussa les épaules, ça ne l’intéressait pas réellement.
Ils arrivèrent en fin de matinée, le petit village était peu animé. Ce n’était qu’un petit hameau sans nom, isolé dans les terres sauvages d’Aedirn. Après avoir négocié sa récompense, il se laissa convaincre de se reposer à la taverne, et d’y passer le reste de la journée et de la nuit. Il n’aimait pas s’attarder au même endroit, mais il devait prendre en compte les besoins de son nouveau compagnon. Leur seul refuge n’avait été que des camps de fortune, peu importe la météo ; leur repas se résumait à de la viande séchée et du pain. S’il était habitué à ce rythme de vie, ce n’était pas le cas pour le jeune humain. Lui imposer ce rythme serait cruel, d’autant plus que le barde devait bien gagner sa vie en se produisant quelque part. Le sorceleur ne refuserait pas non plus une nuit de repos, mais le gamin n’avait pas besoin de le savoir.
