Work Text:
Aphélie
D'aussi loin qu'elle se souvenait, Lilith avait toujours eu des rêves.
Dans le Jardin, ceux-ci avaient le goût des promesses et le parfum de la grandeur avec laquelle on l'avait couronnée. Faite de glaise et de larmes d'étoiles, elle était devenue la Première Femme, mère à en devenir de toute l’humanité ; façonnée par les mains chaleureuses du Créateur, elle s'était vue confier le destin de la Terre et de toutes les espèces qui l'arpenteraient un jour. Lilith se souvenait d'avoir aperçu l'horizon au-delà du Jardin un jour et d'avoir senti sa tête tourner, presque écrasée par le poids d'un destin aussi immense. Mais elle avait du courage et la main de son époux lovée dans la sienne. La tâche s'annonçait aussi ardue que grandiose et ils ne seraient pas trop de deux pour s'y atteler.
Avec le recul, elle se trouvait naïve. Faible et attachante, comme un agneau tétant le sein de sa mère mais terriblement naïve, encore miraculeusement épargnée par la cruauté du monde. Elle se demanda souvent si Adam avait ressenti la même chose ; s'il s'était senti aussi perdu qu'elle, tétanisé par l'ampleur de leur destin et prêt à tout pour reprendre le contrôle qui lui échappait. Peut-être cela expliquait-il ses injures ou ses actes violents ; peut-être cela absolvait-il la marque qu'il avait cherché à imprimer dans sa chair. Elle espérait seulement qu'il mesurait la grâce impudente qui lui avait été faite, depuis son trône doré : à la place du Ciel, Lilith ne lui aurait jamais pardonné.
(Elle ne lui pardonnerait jamais.)
Adam avait été le premier à tuer ses rêves, après tout, étouffant ses espoirs frémissants dans l'œuf de son arrogance.
Elle avait vite regretté de lui avoir fait confiance. Selon la vision étriquée du Premier Homme, son rôle n'était pas de gouverner sur la Terre d'égal à égale avec sa femme : l'utilité de Lilith se limitait à réchauffer leur couche maritale dès qu'Adam en éprouvait l'envie et de le laisser décider de tout ce qui avait de l'importance pendant qu'elle se contenterait de nourrir leurs futurs enfants. Rester en arrière, ombre passive et amoindrie, semblait au final être une destinée bien peu glorieuse, presque avilissante comparé à ce que les voix célestes lui avait promis. Lilith avait d'abord cherché à négocier avec Adam, convaincue qu'elle finirait par trouver un compromis qui les satisferait tous les deux, mais lorsqu'il devint clair que son mari ne prêterait jamais aucune attention à ses suppliques, elle abandonna sa couronne et s'enfuit du Jardin.
Elle n'avait jamais regretté son choix, même si elle gardait des souvenirs douloureux de son exil. L'abondance du Jardin était un don qu'elle avait tenu jusque-là pour acquis ; hors de celui-ci, trouver de la nourriture était devenu un labeur quotidien. Les animaux, autrefois rendus dociles par son chant, fuyaient son approche ou montraient les crocs, pour les moins farouches. Les racines et les fruits qui poussaient sur la terre sèche lui paraissaient moins savoureux en bouche et l'eau des ruisseaux avait parfois un goût métallique. Même les fleurs semblaient moins parfumées que celles que Lilith avait jadis tressées pour orner sa tête.
Pire encore que les couleurs pâles et les senteurs fades, plus douloureux que la tenaille qui surgissait parfois dans son ventre et les frissons qui couraient sur sa peau nue, Lilith éprouvait la lente agonie de la solitude.
Les hommes n'avaient pas été créés pour mener une vie solitaire et la présence d'Adam, même si elle lui avait été difficilement tolérable, était préférable au creux béant qui lui rongeait les entrailles. Ses rêves, autrefois paisibles et remplis de félicité, s'étaient colorés de cendres et d’amertume ; ses visions pleines de lumière s'étaient recouvertes d'un voile gris et terne avant de sombrer dans un abîme sans fond. Des visions surgirent de son sommeil agité, transformant les vestiges de son bonheur en difformités grimaçantes. Adam y tenait souvent le rôle principal, son visage tordu dans une grimace terrible tandis que son corps massif écrasait celui de Lilith contre la terre sèche. Elle se réveillait inévitablement en tremblant, le souvenir cuisant des paumes de son époux sur le haut de ses cuisses et la gorge ouverte sur un gémissement plaintif.
(Plus tard, bien plus tard, elle se demanderait ce qu'il serait advenu si elle lui avait cédé, comme la créature docile et obéissante qu'il exigeait qu'elle devienne. Plus tard, elle se demanda si Eve avait eu le choix lorsqu'il l'avait prise pour épouse ; elle n'avait jamais osé lui poser la question.)
(Elle savait qu'Eve ne lui aurait pas répondu.)
Lorsqu'elle ne rêvait pas du toucher brutal de son premier mari, elle rêvait des mains douces qui l'avaient façonnée. Elle rêvait d'un toucher brûlant et précis, la taillant méthodiquement en pièces. Elle se voyait privée de voix et de parole, bras et jambes coupés pour être transformés en argile tandis que sa matrice servait de repas aux bêtes féroces. Elle sentait la boue remplacer lentement son sang et la terre recouvrir ses yeux. Ces nuits-là, aucun son ne parvenait à passer ses lèvres ; seuls ses sanglots suppliaient les étoiles.
Lorsque les murmures du vent lui rapportèrent l'existence d'Eve, l'ultime réponse du Créateur pour consoler le chagrin de son mari répudié, elle sut au plus profond d'elle-même que le Paradis l'avait abandonnée.
Son cœur se brisa ce soir-là. Indignée par l'indifférence du Ciel, Lilith tourna son beau visage vers le sol et le martela de ses poings jusqu'à ce que la glaise dont elle était issue soit maculée de son sang et de ses larmes, jusqu'à ce que la terre emplisse sa bouche et étouffe ses râles de désespoir.
Pourquoi, pourquoi, pourquoi lui et pas elle ? Pourquoi l'Éternel lui avait-il commandé de s'éteindre pour que son époux puisse briller ? Qu'avait-elle fait pour mériter le froid glacial de la solitude, les cauchemars stériles et sans couleur ? Pourquoi méritait-il les éloges et les récompenses, là où elle devait se contenter d'errer dans le noir ? Elle avait été créée pour vivre aux côtés d'Adam, son front ceint par la lumière du Créateur, son ventre rond et fertile donnant naissance aux futurs rois de la Terre - et voilà qu'elle s'étouffait lentement dans la langueur froide du silence, dans l'éternité morne de la nuit.
Ce n'était pas la vision qu'elle s'était faite du bonheur qui lui avait jadis été promis. Ce n'était pas équitable.
Ce n'était pas juste !
Lilith n'aurait su dire combien de temps elle resta prostrée sur le sol, ses poings frappant la terre sèche avec rage jusqu'à ce qu'elle s'écroulât, percluse de douleur. Lorsqu'elle reprit connaissance, les cieux se teintaient du rose chatoyant de l'aurore. Ses paumes blessées avaient été enveloppées dans une matière soyeuse et un visage terrible, magnifique, terriblement magnifique se penchait sur le sien.
— N'aie aucune crainte, lui commanda la bouche radieuse, béante de l'Étoile du Matin.
Et Lilith cessa de trembler.
