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Grand frère

Summary:

Maitimo, assis dans son lit, regardait fixement les ombres sur le sol de sa chambre. C’était le milieu de la nuit, les rayons d’argent de Telperion étaient à leur zénith ; et il ne pouvait pas dormir parce que le bébé hurlait de toute la force de ses petits poumons. Le petit garçon se boucha les oreilles. Les premières semaines étaient toujours difficiles, avait dit sa nourrice, mais les choses allaient s’arranger quand le bébé ferait ses nuits. Il devait se montrer patient et être fier d’être un grand frère.

Seulement voilà, Maitimo ne se sentait pas grand frère. Il se sentait juste triste, et seul, et fatigué.

Notes:

Disclaimer : Fëanor, Nerdanel et Maedhros/Maitimo appartiennent à Tolkien, à mon grand désarroi et leur plus grand soulagement.

Warning : Attention, texte niais. …Et inutilement long, avec probablement des problèmes de rythme. …Et comportant une négligence involontaire d’un enfant qui se sent abandonné par ses parents, mais j’vous jure que Fëanor et Nerdanel font de leur mieux. D’ailleurs, tant qu’on parle d’eux, il est possible que les personnages soient OOC dépendant de la perception que l’on a d’eux. …En gros y’a rien qui va, mais au moins c’est ni violent ni déprimant.

Note : J’étais censée poster ce texte (qui devait faire genre trois pages et se concentrer sur Maitimo qui râle parce qu’il n’arrive pas à dormir) il y a deux semaines. Puis j’ai eu d’autres idées, j’ai pris du retard sur l’écriture et… voilà. Le texte a deux semaines de retard, s’éparpille dans tous les sens et fait 13 pages. Bonne lecture ! :D

Note 2 : Elanna_Elrondiel a fait un superbe dessin illustrant cette histoire ! :D Allez voir, c'est adorable !

(See the end of the work for more notes.)

Work Text:

Maitimo, assis bien droit dans son lit, regardait fixement les ombres que dessinaient les broderies de ses rideaux sur le sol de sa chambre. C’était le milieu de la nuit, les rayons d’argent de Telperion étaient à leur zénith ; et il ne pouvait pas dormir parce que le bébé hurlait de toute la force de ses petits poumons.

Cela faisait déjà trois jours qu’il était né, ce bébé, et Maitimo n’avait pas encore eu le droit de le voir. Venir au monde était une activité difficile et fatigante et il devait se reposer, disaient ses nourrices ; et Mère aussi. Maitimo était d’accord avec cela, bien que personne ne lui eût demandé son avis sur la question, mais il ne pouvait s’empêcher de penser qu’arrêter de brailler comme si la maison était en feu aurait été une bonne façon de commencer à se reposer.

Le petit garçon se boucha les oreilles à la nouvelle vague de cris stridents et, de frustration, frappa ses talons contre son matelas. Il avait été plutôt curieux à propos du bébé, au début, mais maintenant qu’il était là il se satisfaisait pleinement d’en être tenu à l’écart. Il aimerait même qu’on l’en tienne encore plus à distance : tout ce qu’il entendait de lui, depuis trois jours, c’étaient ses vagissements de nouveau-né qui déchiraient la tranquillité de la maison à toutes heures du jour ou de la nuit. C’étaient là les pires bruits que Maitimo, en cinq longues et fructueuses années de vie, n’avaient jamais entendus, et il se demandait sincèrement comment Mère faisait pour réussir à se reposer avec ça dans les oreilles. Lui, en tout cas, n’y parvenait pas. Et peut-être qu’elle non plus, justement, et que c’était à cause de cela qu’elle n’était pas encore revenue s’occuper de lui comme avant.

Maitimo sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine, et il cessa de cogner ses talons contre le matelas. A la place, il releva ses genoux pour les entourer de ses bras. Il ne pouvait plus se boucher les oreilles ; mais cela ne servait à rien, de toute façon. Le bébé criait trop fort, et il prenait toute la place. Parfois, Maitimo se surprenait à espérer que d’autres parents arrivent, tante Findis et son mari par exemple ou même oncle Nolo, et qu’ils emportent le bébé avec eux, pour que ses parents à lui puissent enfin s’occuper de lui – et que tout redevienne normal.

Ce n’était pas de bonnes pensées dignes d’un grand frère, lui avait dit sa nourrice préférée quand il lui en avait parlé, le deuxième jour, alors que les cris du bébé gâchaient son déjeuner en retenant Père dans la chambre de Mère après lui avoir haché le sommeil toute la nuit durant. Les premières semaines étaient toujours difficiles, avait encore dit sa nourrice, mais les choses allaient s’arranger quand le bébé ferait ses nuits. Il devait se montrer patient, repousser ces vilaines pensées, et être fier d’être un grand frère.

Seulement voilà, Maitimo ne se sentait pas grand frère. Il se sentait juste triste, et seul, et fatigué.

N’y tenant plus, l’enfant repoussa ses draps et se leva. Au début, il avait profité de ces heures sans sommeil pour jouer avec ses cubes et ses toupies à la lumière de l’Arbre de la Nuit. Mais, à présent, même cela ne lui faisait plus envie. Au lieu d’aller fouiller parmi ses jouets, Maitimo attrapa sa couverture préférée et, son doudou renard sous le bras, s’aventura hors de sa chambre. Il savait qu’il n’avait pas le droit d’aller voir Mère et que sa femme de chambre le renverrait au lit avant d’aller raconter l’incident à l’une de ses nourrices, aussi préféra-t-il chercher refuge dans la chambre de Père.

Il ne tarda pas à réaliser qu’il s’agissait là d’une double mauvaise idée. Tout d’abord, parce que les appartements de Père étaient plus proches de ceux de Mère que les siens, et qu’il entendait les hurlements du bébé avec une acuité renouvelée. Et, surtout, parce que Père n’était pas là.

Debout sur le pas de la porte, les bras encombrés de sa couverture et de sa peluche, le petit garçon hésita. Il n’avait pas envie de retourner attendre seul dans sa chambre déserte que la nuit se termine, mais il n’osait pas non plus grimper sur le grand lit de Père sans y avoir d’abord été invité. Finalement, il résolut d’aller s’asseoir dans le fauteuil devant la fenêtre. C’était un bon endroit pour attendre le retour de Père, moelleux et confortable, et juste assez grand pour qu’il puisse s’y rouler en boule et se servir du coussin de l’accoudoir comme d’un oreiller. Et, comme les rideaux de la fenêtre n’avaient pas été tirés, il pouvait même s’occuper en regardant les flocons de neige recouvrir le balcon. Maitimo s’installa du mieux qu’il pût, pelotonné sous sa couverture et son renard roux pressé contre sa poitrine. Là, il était presque bien, ou il l’aurait été si seulement le bébé avait eu la bonne idée de se taire.

Il espérait juste que Père n’avait pas fui son vacarme jusque dans la forge et qu’il n’allait pas tarder à revenir.


Maitimo cligna des yeux plusieurs fois et se redressa, un peu hébété, lorsqu’il sentit qu’on le soulevait. Il avait dû s’endormir. Il faisait encore nuit, et la lumière argentée des rayons de Telperion avait décru. Un épais tapis blanc couvrait le balcon, mais il ne neigeait plus.

L’enfant elfe se frotta les yeux et laissa sa tête retomber contre une épaule forte. Il lui fallut plusieurs secondes pour réaliser que le bébé avait enfin consenti à se taire. Il soupira de contentement. Il était sur le point de se rendormir lorsque son renard lui glissa des mains et tomba par terre. Quelqu’un jura tout bas – c’était la voix de Père – et Maitimo se réveilla complètement.

« Père ?

-Shhhh, Maitimo, vous pouvez dormir encore. La nuit n’est pas finie. »

Père ramassa le renard et le lui rendit. Il était pieds nus et en chemise de nuit, remarqua le petit garçon. Il avait des poches sombres sous les yeux, comme lorsqu’il travaillait sur des projets avec l’Université et qu’il étudiait à son bureau des nuits entières, jusqu’à ce que Mère se fâche. Il fronçait un peu les sourcils, mais il avait l’air plus fatigué que mécontent. Il passa sa large main dans les boucles rousses de Maitimo et poursuivit, toujours à voix basse :

« Je vous ramène dans votre lit, vous y serez plus à l’aise que dans mon fauteuil. Quelle drôle d’idée, vraiment, de vous promener ainsi en pleine nuit… »

Maitimo frotta son renard contre sa joue et marmonna, à demi caché dans l’épaule de Père :

« Je veux pas retourner dans mon lit. Je veux rester avec vous. Je veux que le bébé s’en aille. »

Il n’aurait pas dû dire ça. Ce n’était vraiment pas digne d’un grand frère. Mais c’était vrai. Et il l’avait dit. Et maintenant, il avait peur de se faire gronder. Il avait presque envie de pleurer.

« J’en ai assez de lui, poursuivit-il cependant, incapable de s’arrêter. Pourquoi est-ce qu’il crie toujours si fort ? »

Père s’était figé au milieu de la pièce. Maitimo sentait sa poitrine se soulever lentement au rythme de sa respiration, et il n’osait pas bouger. Peut-être que, s’il restait immobile et silencieux, Père allait croire que son petit garçon s’était rendormi, et qu’il avait mal entendu ? Enfin, après ce qui semblait être de longues minutes, Père se remit en mouvement ; mais au lieu de poursuivre vers la porte de sa chambre il tourna les talons et alla s’allonger dans son lit, installant Maitimo à côté de lui.

« Votre mère pense qu’il souffre de coliques, expliqua Père en le bordant sous sa couverture. Cela arrive parfois chez les nourrissons. C’est désagréable de l’entendre pleurer comme ça, n’est-ce pas ? »

Maitimo hocha la tête. Père reprit :

« Ce n’est pas grave, il ne faut pas que vous vous inquiétiez pour lui. Cela passera. Et vous pourrez bientôt jouer ensemble, quand il aura un peu grandi. »

Maitimo se renfrogna. Il n’avait aucune envie de jouer avec le bébé et, puisque l’heure semblait être aux confidences nocturnes, il le fit savoir. Père se contenta de hausser un sourcil vaguement amusé et de lui ébouriffer les cheveux.

« Vous aviez plutôt l’air de bien vous amuser, tous les deux, il n’y a pas deux semaines. Je suis sûr que Mère s’en souvient et qu’elle serait d’accord, même si elle-même s’amusait beaucoup moins. »

Maitimo s’en souvenait aussi. C’était quand le bébé était encore dans le ventre de Mère, pas encore né, et calme et silencieux, et que Maitimo avait encore ses parents pour lui. Mère était assise dans le sofa du petit salon. Elle l’avait appelé pour qu’il sente le bébé bouger dans son ventre, et Maitimo avait accouru. Mais quand il s’était installé à côté d’elle et avait posé sa main exactement là où elle lui disait, le bébé s’était tenu parfaitement immobile. Comme s’il ne voulait pas que Maitimo sache qu’il était là. Comme s’il essayait de se cacher. C’était la troisième fois qu’il lui faisait cette mauvaise blague, et c’était frustrant. Mère avait ri en disant que le bébé devait être timide – et elle s’était gravement trompée, puisque cela faisait maintenant trois jours qu’il démontrait de tous ses poumons qu’il ne l’était pas.

Alors, pour embêter ce vilain bébé, Maitimo avait tapoté sur son ventre rond, de deux petits doigts, tout doucement pour ne pas faire mal à Mère. Je sais que tu es là, lui avait-il dit. Et le bébé avait répondu. D’un coup de pied, ou de poing, Maitimo ne savait pas, mais il l’avait bien senti. Alors il avait recommencé, juste pour vérifier, juste pour être sûr. Et le bébé avait de nouveau répondu. Maitimo ne se souvenait pas s’il avait été fier, de lui ou du bébé, mais il se souvenait d’avoir ri et d’avoir pensé – autre grave erreur – que le bébé pouvait être son ami. Et ils avaient joué comme ça, tous les deux, jusqu’à ce que Mère leur dise d’arrêter de se chamailler, qu’ils auraient toutes leurs vies pour le faire sans qu’elle n’ait à en pâtir.

Mais elle n’était pas vraiment fâchée, bien sûr, et elle avait fait un câlin à Maitimo ensuite.

Maitimo se frotta les yeux avec son doudou renard et gigota sous les couvertures pour se rapprocher de Père. Il commençait à somnoler, pelotonné tout contre lui, lorsqu’il trouva enfin le courage de murmurer ce qu’il voulait vraiment dire depuis le début :

« Je veux voir Mère…

-Demain, répondit Père d’une voix ensommeillée. Demain, mon grand. »

Maitimo était trop fatigué pour relever que, jusqu’à présent, il avait toujours été son petit.


Le quatrième jour commença, sans grande surprise, par les vocalises bruyantes du bébé. Maitimo eut beau s’enfoncer sous les couvertures et se couvrir les oreilles du mieux qu’il pût avec son renard, il l’entendait quand même s’époumoner. Père devait être plus brave que lui, parce qu’il s’extirpa du lit en grommelant et quitta la pièce. Maitimo entendit ses pas s’éloigner en direction des appartements de Mère. Une petite partie de lui espérait qu’à eux deux ses parents réussiraient à faire taire le bébé rapidement ; pour le reste, il était juste triste d’être laissé seul à nouveau.

Il devait être plus fatigué des trois derniers jours qu’il ne le pensait, ou le lit de Père bien trop confortable, parce qu’il ne tarda pas à recommencer à sommeiller en dépit des vagissements ininterrompus du bébé.


« …‘timo ? …Maitimo ! »

Maitimo ouvrit un œil, puis l’autre. Il se demanda un instant où il se trouvait et pourquoi il n’était pas dans son lit à lui, avant de se rappeler des évènements de la nuit précédente. Il faisait jour à présent, et les rayons croissants de Laurelin pailletaient d’or la neige immaculée qui tapissait le balcon. Assis sur le bord du lit, Père le secouait doucement par l’épaule. Maitimo se redressa pour s’asseoir, encore un peu assoupi, les mèches hirsutes de ses cheveux roux lui tombant sur le visage. Il se frotta les yeux. Du côté de la chambre de Mère, le bébé pleurnichait encore, mais sans grande conviction.

« Maitimo ? appela encore Père, et il dégagea les boucles rebelles de sa figure pour s’assurer que le petit garçon était bien réveillé. Ecoutez-moi. Que diriez-vous si nous allions nous promener dans le petit bois, tous les deux, ce matin ? Nous pourrions aller voir si la rivière a gelé cette nuit et, si ce n’est pas le cas, nous pourrions peut-être construire un cairn avec les galets pour votre petit frère. Juste à côté du vôtre, qu’en dites-vous ? »

Définitivement réveillé à présent, Maitimo n’eut pas besoin de réfléchir bien longtemps à la proposition. Il aimait toujours aller à la rivière vérifier son cairn. C’était une vieille tradition qui datait de l’époque où les Elfes vivaient auprès d’un lac très loin d’ici, lui avait expliqué Père, et les Noldor ne la suivaient plus aujourd’hui. Ils l’avaient oubliée, mais Père en avait trouvé la trace dans un bout de chanson quand il étudiait les langues anciennes, et l’idée lui avait plu. Quand Maitimo était né, il était allé près de la rivière, puisqu’il n’y avait pas de lac sur leur domaine, et il avait commencé son cairn. Maitimo était fier d’y ajouter une pierre le jour de son anniversaire pour le faire grandir, comme lui. Son cairn était de plus en plus joli, et il devait l’être encore plus saupoudré de neige. Il avait envie d’aller le voir. Et, surtout, cela faisait longtemps qu’il n’avait pas eu l’occasion d’avoir une matinée entière seul avec Père. Il était hors de question de la laisser passer.

« J’aime bien les promenades, approuva-t-il, et j’ai envie de voir mon cairn. C’est une bonne idée. »

Père sourit et sembla sur le point de dire autre chose, mais les cris du bébé, qui s’étaient presque éteints, s’élevèrent soudain avec toujours plus de force. Un instant, Maitimo craignit que Père ne s’en aille de nouveau. Mais il ne bougea pas, se contentant de tendre l’oreille pour écouter. Alors Maitimo reconsidéra avec un intérêt renouvelé la perspective de la promenade dans le petit bois. Il se trouvait tout au bout de leur domaine et suffisamment loin, peut-être, pour épargner à ses oreilles le tapage incessant du bébé.

« C’est vraiment une bonne idée, insista-t-il. »

Père hocha la tête gravement, mais ses yeux riaient.

« C’est décidé, donc. Ensuite, nous reviendrons déjeuner, puis je me rendrai au palais royal pour assister à une réunion de la Chambre des Seigneurs. Quand elle sera terminée, je viendrai vous chercher et nous irons voir Mère et le petit frère tous les deux. »

Les yeux de Maitimo s’écarquillèrent aussitôt. Voir Mère ! Il allait voir Mère, enfin ! Et les femmes de chambre ne pourraient pas le renvoyer, cette fois, puisqu’il serait avec Père ! Mais ce serait après le déjeuner, et le déjeuner était dans longtemps. Trop longtemps. Maitimo posa sa main sur le bras de Père pour attirer son attention.

« On ne peut pas aller voir Mère maintenant ? demanda-t-il d’une petite voix. »

Père secoua la tête et lui fit signe d’écouter, bien qu’il n’y eût rien d’autre à entendre que les hurlements du bébé qui s’époumonait.

« Non, pas maintenant, Maitimo, répondit-il avec impatience. Mère est occupée. Vous la verrez cet après-midi, quand le bébé sera plus calme. »

Ce n’était pas la réponse que Maitimo voulait entendre, et les larmes lui montèrent aux yeux. Il avait envie de taper des pieds sur le matelas. Il avait envie de crier, lui aussi, et il avait des poumons autrement plus grands que ceux du bébé. S’il fallait crier pour que Mère s’occupe de lui, très bien. Il savait le faire aussi.

Mais avant qu’il n’ait pu mettre ce projet à exécution, Père l’attrapa et l’extirpa des couvertures, le faisant tournoyer comme une poupée géante, et Maitimo ne savait plus s’il devait pleurer ou plutôt rire. Et Père lui fourra son doudou renard dans les bras, feignant de le chatouiller avec. Cette fois, Maitimo rit.

« Et si la rivière a gelé, déclara Père tout en le portant d’un pas vif à travers la chambre, nous essayerons de faire des glissades dessus. Dites à votre nourrice de vous habiller chaudement ce matin. Laissez-moi régler quelques détails et je vous retrouve aussitôt après le petit-déjeuner pour la promenade. C’est d’accord ? »

Maitimo hocha la tête et Père le déposa à la sortie de ses appartements. Il le poussa gentiment en direction de sa propre chambre d’enfant.

« Allez, Maitimo. Ne perdez pas de temps, nous avons une longue journée qui nous attend. »

Maitimo s’éloigna de quelques pas avant de se rappeler que Père avait toujours du travail à faire, le matin, normalement. Il fit demi-tour immédiatement, mais la porte était déjà refermée. Il y frappa aussi fort que possible.

« Qu’y a-t-il, Maitimo ? s’agaça Père au loin. Vous savez ce que vous avez à faire !

-Mais vous avez pas du travail ? demanda le petit garçon à travers la porte. »

Il y eut un instant de silence. Puis Père répondit, d’un ton plus posé :

« Cela attendra bien ce soir. Allez donc vous habiller, que je puisse en faire de même ! »

Alors Maitimo courut dans sa chambre sonner sa nourrice, qu’elle se dépêche de venir lui préparer ses vêtements et son repas. Mais il était si impatient de commencer sa journée qu’il ne parvint pas à l’attendre ; et, quand elle arriva, la bonne d’enfant le trouva tout empêtré dans son surcot de la veille qu’il peinait à enfiler.

Maitimo passa toute sa toilette, son habillement et une partie de son petit-déjeuner à babiller joyeusement à propos de la fantastique journée qui l’attendait. Sa nourrice en paraissait ravie. Cela faisait un moment, lui dit-elle, qu’elle ne l’avait pas vu si bavard et si enjoué. Et c’était un petit elfe débordant d’énergie qu’elle confia à Père une fois le repas terminé. Sur le sentier qui menait jusqu’au petit bois, au bout du domaine, Maitimo avait toutes les peines du monde à tenir en place. Il sautait, et courait, et glissait dans la neige, et il arriva une ou deux fois qu’il tombe sur un caillou dissimulé par l’épaisse couche blanche. Père fut même forcé de hausser la voix pour le reprendre avant qu’il ne se blesse, et il l’obligea à lui donner la main pour le reste du trajet.

Maitimo avait réussi à se calmer un peu lorsqu’ils parvinrent auprès du petit bois, et Père le laissa jouer un moment avec la poudreuse. Les gardes-chasses n’étaient pas encore passés avec leurs chiens et seules les traces de quelques daims troublait l’uniformité du tapis blanc qui s’était déposé pendant la nuit. La forêt était encore plus belle, avec les branches nues des arbres et des buissons recouvertes de ce manteau immaculé comme d’une floraison merveilleuse. Pour amuser Maitimo, Père choisit un petit arbre et, d’un coup sec sur le tronc, en fit tomber toute la neige qui tourbillonna autour d’eux en un nuage de flocons.

Ils continuèrent à marcher dans le bois silencieux, la neige craquant sous leurs pas. A l’orée d’une clairière, Maitimo ramassa un bâton et s’appliqua à dessiner un renard au milieu de l’espace dégagé. Père le regarda faire et essaya de deviner l’animal qu’il représentait, mais il n’était pas très bon aux devinettes : il crut qu’il s’agissait d’un lapin, ce qui amusa beaucoup Maitimo. Pour que l’erreur ne soit plus possible, Père lui emprunta son bâton et traça des tengwar dans la neige, lui apprenant les lettres pour écrire le mot renard. Maitimo les recopia de son mieux. Puis, fièrement, il lui montra qu’il connaissait déjà celles pour écrire son nom, et Père passa sa main dans les boucles rousses de ses cheveux.

Ils arrivèrent à la rivière, scintillante sous les rayons de Laurelin. Elle n’avait pas eu le temps de geler et serpentait paresseusement à travers le petit bois. Père remonta le courant le long de la berge jusqu’à parvenir à un petit promontoire rocheux qui surplombait un coude de la rivière, suffisamment haut pour être à l’abri des crues printanières. Sur les rives, l’eau avait fait fondre la neige, mais une fine couverture blanche recouvrait encore le promontoire.

Maitimo laissa échapper une exclamation ravie et se précipita sur le rocher. Il y trouva son cairn décoré d’une légère couche de neige immaculée, dessinant la forme de la douzaine de pierres élégamment agencées qui le composaient. Il était encore plus beau, ainsi paré de son manteau d’hiver, et Maitimo le fit remarquer à Père qui arrivait à grandes enjambées. Il tourna autour avec précaution tandis que Père s’aidait d’une poignée de branches de buisson mortes pour balayer la neige au sommet du promontoire rocheux. Sans s’occuper de lui, Maitimo vérifia que son cairn était toujours solide et bien équilibré. Il était en train de se demander s’il devait enlever la neige qui s’était accumulée à son sommet lorsque Père le héla depuis la berge.

Il avait besoin d’aide pour trouver des pierres pour construire le cairn du bébé.

Maitimo se rembrunit. Il passait une si bonne matinée qu’il avait presque réussi à oublier cette histoire de bébé, et voilà que Père la lui rappelait. Il traîna des pieds jusqu’au bord de l’eau et farfouilla de mauvaise grâce parmi les cailloux. Finalement, il dénicha un superbe galet plat, large et bien poli par le courant. Il était beaucoup trop beau pour être gaspillé sur le cairn du bébé. Il serait définitivement mieux sur le sien, décida Maitimo, et il remonta discrètement sur le promontoire pour l’y ajouter.

Mais Père le surveillait du coin de l’œil, et il l’interpella avant qu’il ne puisse placer la pierre en équilibre sur les autres :

« Ce n’est pas votre anniversaire, Maitimo. Ne trichez pas. Si vous trouvez de bonnes pierres, venez me les apporter. »

Maitimo agita sa pierre pour la lui faire voir.

« J’en ai qu’une.

-Elle semble convenable. Montrez-la-moi. »

Père lui faisait signe d’approcher, alors Maitimo s’exécuta un peu à contrecœur – il aurait aimé garder sa belle pierre pour lui. Lorsqu’il fut assez proche, Père prit son large galet et l’examina avec attention. Il le posa à plat sur le sol et plaça ses propres pierres dessus pour tester sa stabilité. Elles ne roulèrent pas, et Père hocha la tête d’un air appréciateur.

« C’est une très bonne pierre que vous avez trouvé là, Maitimo, commenta-t-il. Lisse, et presque plate. Elle est parfaite pour faire une base. Regardez. »

D’un geste expert, il réarrangea ses pierres sur la surface du galet. Il y en avait quatre, plus petites que celle de Maitimo, vaguement rectangulaires et de tailles relativement semblables. Père plaça les deux plus basses à l’extrémité la plus épaisse du galet, et les deux plus hautes à l’extrémité la plus fine. Maitimo posa ses deux mains à plat sur le sommet des pierres, faisant se rejoindre les bouts de ses doigts.

« Si on en met une autre comme ça, ça fait un tunnel.

-Oui, confirma Père.

-Ou une table, réfléchit le petit garçon, et on peut poser autre chose dessus.

-Très bonne idée. Avec une ou deux autres pierres en plus, cela fera des fondations idéales pour le cairn de votre frère. Vous savez ce qu’il nous reste à faire, Maitimo : trouver d’autres pierres plates. Larges. Mais faites attention à ne pas vous mouiller. Si vous avez besoin de vous aventurer dans l’eau pour trouver une pierre, appelez-moi d’abord. »

Maitimo retourna fureter le long de la rivière qui clapotait doucement sur son lit de roches. Il avait retiré ses gants pour fouiller parmi les pierres au bord de l’eau et le froid lui rendait les doigts gourds, mais cela ne l’empêcha pas de mettre la main sur trois galets plats. Ils étaient longs, et trop lourds pour qu’il puisse les tenir tous en même temps, alors il les apporta à Père l’un après l’autre. Le premier s’avéra ébréché sur un bord, ce qui l’élimina d’office, et le second un peu trop court. Le troisième en revanche était parfait, juste de la bonne taille. Il penchait un peu sur un côté, mais Père comptait sur ses propres pierres pour rééquilibrer l’ensemble. Il en avait trouvé seulement deux, mais elles étaient plutôt jolies.

Ils remontèrent sur le petit promontoire rocheux et commencèrent à assembler les pierres à l’emplacement choisi par Père. A eux deux, ils eurent tôt fait d’élever les fondations du nouveau cairn, non loin de celui de Maitimo. Ce sera celui du bébé, déclara Père avec satisfaction, à côté de celui de son grand frère.

« Il est tout petit, commenta Maitimo. »

Il s’aperçut alors que la dernière pierre du nouveau cairn n’était pas bien centrée. Comme elle était plus grande que celle sur laquelle elle était posée, elle risquait d’être déséquilibrée ou de glisser, pensa-t-il, et il voulut rectifier sa position.

« Comme votre petit frère, lui répondit Père. Nous reviendrons avec lui dans un an, pour l’aider à poser sa première pierre sur son cairn. »

Maitimo, concentré, ajustait la position de la pierre supérieure pour qu’elle soit bien placée.

« Vous pourrez peut-être lui montrer l’exemple, poursuivit Père, vous qui savez déjà comment faire. Vous pourrez lui apprendre. »

Maitimo émit un son qui n’était ni un assentiment, ni un refus. Père s’en contenta. Dans un an, c’était dans longtemps.


Père partit pour l’assemblée au palais royal aussitôt après le déjeuner, laissant Maitimo assister à ses leçons. Mais, entre les cris du bébé, les mauvaises nuits, l’excitation de la matinée qu’il venait de passer et la perspective de voir Mère bientôt, le petit garçon avait du mal à rester attentif. Le temps lui-même jouait contre lui, s’écoulant au ralenti.

Et pourtant, lorsque les leçons s’achevèrent enfin, Père n’était toujours pas revenu de la Chambre des Seigneurs. Maitimo, aussi déçu qu’impatient, alla s’en inquiéter auprès de ses nourrices. Il espérait que l’une d’elles aille le chercher, mais elles se contentèrent de lui expliquer que les débats devaient s’éterniser et qu’il devait se montrer patient. Père allait bien finir par arriver, l’encouragea sa nourrice préférée, et il irait voir Mère et rencontrer le bébé comme prévu. Puis elle insista pour réfléchir avec lui à une activité qu’il pourrait faire en l’attendant, et Maitimo n’eut plus le temps de s’inquiéter.

Il était dans le jardin, occupé à construire un elfe de neige avec sa nourrice, lorsque Père vint le chercher. Aussitôt l’appelait-il que Maitimo abandonnait tout pour accourir. Le bébé faisait sa sieste, lui dit Père, et il était temps d’aller voir Mère.

Ils la trouvèrent dans son salon, assise sur le sofa et penchée sur la table basse où elle avait étalé plusieurs croquis. Ses longs cheveux cuivrés avaient été relevés en un épais chignon, dont la principale fonction consistait à lui dégager le visage et d’où s’échappaient déjà quelques mèches inopportunes qu’elle enroulait pensivement autour de son doigt. Elle avait passé des vêtements d’intérieur, plus simples que ses complexes tenues mondaines et plus confortables que les habits de travail qu’elle portait dans son atelier. Elle aussi avait des cernes sombres sous les yeux, et ses mouvements moins alertes que d’habitude trahissaient sa fatigue ; mais son regard clair était vif et il s’illumina encore plus lorsqu’il se détacha de ses croquis pour se poser sur Maitimo.

« MERE !! »

Cela faisait si longtemps qu’il ne l’avait pas vue ! Quatre jours ! Quatre interminables jours, et Maitimo ne parvint plus à se contenir : il se précipita vers Mère pour se jeter dans ses bras avec une exclamation étranglée. Mère l’enlaça en retour et lui caressa les cheveux tandis qu’il cachait son visage dans les plis de ses vêtements.

« Mon Maitimo, répondit Mère, cela faisait longtemps qu’on ne s’était pas vus. Est-ce que je vous ai manqué ? »

Pour toute réponse, Maitimo resserra l’étreinte de ses petits bras autour d’elle. Il dût serrer trop fort, ou peut-être appuyer à un endroit qui lui faisait mal, car Mère inspira brusquement et le repoussa un peu.

« Doucement, Maitimo, fit Père. »

Mais Mère ne l’avait écarté que pour mieux l’installer sur ses genoux.

« Je vais considérer cela comme un oui, conclut-elle, le souffle un peu court. Vous m’avez manqué aussi, mon grand garçon. »

Il n’était pas si grand que ça, songea Maitimo, puisqu’il tenait toujours sur ses genoux. Mais câliner Mère était plus important que la corriger sur ce point, et il préféra s’y appliquer consciencieusement. Père s’approcha à son tour, plus posément que son fils ne l’avait fait, et il jeta un coup d’œil aux croquis étalés sur la table basse. Il haussa un sourcil moqueur.

« Vous voilà réduite à reprendre ces vieux machins ?

-Ne m’en parlez pas, répondit Mère en levant les yeux au ciel. J’aurais préféré terminer mon buste de Manwë, mais figurez-vous que mes femmes de chambre ne veulent rien entendre. Je les soupçonne d’avoir dissimulé la clé de mon atelier, impossible de remettre la main dessus. Si jamais vous la trouvez… »

Maitimo se pelotonna un peu plus dans l’étreinte de Mère, se fondant dans la chaleur de ses bras. Pendant un moment il resta immobile, sur ses genoux, à écouter sa respiration, et son cœur qui battait dans sa poitrine, et la façon dont sa voix vibrait lorsqu’elle parlait à Père. Il n’avait pas envie de bouger. Ce fut alors qu’il remarqua quelque chose. Un détail, presque anodin. Le ventre de Mère était encore un peu gonflé, mais il n’y sentait plus la bosse du bébé. C’était bizarre. On aurait dit qu’il manquait quelque chose, et Maitimo n’aimait pas ça. Il se redressa.

« Qu’y a-t-il, mon grand ? demanda Mère.

-Il est où, le bébé ? questionna Maitimo, sourcils froncés. »

Père et Mère échangèrent un regard complice.

« Il fait sa sieste, répondit Mère. Venez, vous pouvez quand même le voir, si vous ne faites pas de bruit. »

Mère le fit descendre de ses genoux et se leva. Elle lui prit la main pour le guider jusqu’à sa chambre. De l’autre côté de son grand lit moelleux, avec sa myriade de coussins et d’oreillers de toutes tailles, avait été ajouté un autre lit. Un lit miniature, semblait-il, doté de barreaux et molletonné de tous côtés, avec un ciel de lit qui n’en couvrait que la moitié. Un berceau, se rappela Maitimo. Il en avait un aussi, avant, quand il était trop petit pour dormir dans un vrai lit. Mais le sien avait été beaucoup plus grand, et il avait été dans sa chambre à lui.

Une camériste était assise sur un siège près du berceau et veillait sur ce qu’il contenait tout en faisant quelques travaux d’aiguille. Elle s’éclipsa sur un geste de Père, et Mère mena Maitimo jusqu’au petit lit. D’un doigt sur les lèvres, elle lui indiqua de ne pas faire de bruit et Maitimo marcha le plus silencieusement possible sur les tapis qui absorbaient tous les sons. Il se pencha par-dessus les barreaux du berceau pour regarder à l’intérieur. Une toute petite chose dormait là, engoncée dans ses langes. Le bébé était allongé sur son dos, son visage tourné de l’autre côté – Maitimo ne pouvait pas bien le voir. Ce qu’il voyait bien, en revanche, c’était la pointe rose de sa minuscule oreille et les courtes mèches de cheveux, fins et noirs, qui lui tapissaient le crâne. Maitimo tendit la main pour les toucher du bout des doigts, pour vérifier si c’était bien de vrais cheveux. Il aurait voulu tirer un peu dessus, pour être sûr qu’ils étaient bien accrochés et que c’était bien les siens, mais Mère l’arrêta avant qu’il ne puisse le faire. Elle écarta sa main, la gardant enfermée entre ses doigts.

« Doucement, Maitimo, chuchota-t-elle. Ne le réveillez pas. »

Maitimo se recula de quelques pas. De sa main libre, il attrapa une de ses propres mèches de cheveux, épaisse et bouclée, et la tourna entre ses doigts pour l’observer. Elle était d’un profond roux cuivré, comme celles de Mère. Son visage se ferma.

« Qu’y a-t-il, Maitimo ? demanda Père, lui aussi d’un ton très bas. Vous avez l’air déçu. Votre petit frère ne vous plaît pas ? »

Maitimo lâcha sa mèche de cheveux et dégagea son autre main. Il recula encore d’un pas. Il ne savait pas s’il était vraiment déçu, ou juste un peu triste. Il avait pensé, au début, que puisque le bébé devait être son petit frère il lui ressemblerait un peu, qu’il aurait les mêmes cheveux que lui. Il s’était – encore une fois – gravement trompé.

Père le regardait curieusement et semblait attendre une réponse, mais Maitimo ne savait pas comment lui expliquer ce qui lui posait problème. Il n’était même pas sûr de le comprendre lui-même. Mère s’assit sur le lit pour être à sa hauteur et le prit par les épaules pour le rassurer. Elle lui adressa un sourire confiant.

« Ne vous inquiétez pas, Maitimo. Votre petit frère ne va pas se mettre à vous crier dans les oreilles, si c’est cela qui vous tracasse. »

Maitimo n’y avait pas pensé mais, maintenant que Mère en parlait, il réalisa l’erreur qu’il avait failli commettre en lui tirant les cheveux. Heureusement qu’elle l’avait arrêté. Il hocha la tête et Mère, satisfaite, le relâcha. Père, de son côté, avait une toute autre idée en tête.

« Maitimo ? Si vous souhaitez le prendre dans vos bras, proposa-t-il, c’est possible. »

Mère lui adressa un regard désapprobateur.

« Pour une fois qu’il dort, vous n’allez tout de même pas nous le réveiller.

-Maitimo ? »

Maitimo s’approcha de nouveau du berceau. Vraiment, il ne voyait pas bien le bébé, couché comme il l’était. Il se tourna alors vers Père et, pour toute réponse, lui tendit les bras. Cela sembla l’amuser, et il se pencha sur le petit lit pour y prendre le nouveau-né endormi. Mère attrapa le bras tendu de Maitimo pour l’éloigner du berceau.

« Ah, ça, non, déclara-t-elle d’un ton sans appel. Si vous voulez porter votre frère, soit, mais faites-le bien, je vous prie. »

Elle fit grimper Maitimo sur le lit et l’installa au centre. Puis, au grand ravissement du petit garçon, elle se mit à construire un véritable fort de coussins autour de lui. C’était pour lui permettre de prendre appui dessus et de soulager ses bras pendant qu’il porterait le bébé, lui expliqua-t-elle, tout en les calant tous les deux pour qu’il n’y ait aucun risque de chute. Maitimo, rieur, essaya de transformer cette installation en bataille de polochon, juste pour s’amuser un peu, mais Mère le fit se calmer. Il ne pourrait pas porter son petit frère, estimait-elle, s’il était aussi remuant et énervé.

Finalement, Maitimo fut prêt. Bien installé, bien calé dans les coussins, avec Mère près de lui pour lui montrer comment placer ses bras. Et Père, délicatement, y déposa le bébé. Maitimo pouvait sentir son poids malgré les oreillers qui le soutenaient. Il ne riait plus du tout, à présent. Il ne s’était jamais senti aussi sérieux. Père dénoua un peu les langes qui enserraient le bébé et Mère dégagea sa petite main. Il avait le poing serré, mais Maitimo parvint quand même à compter ses cinq doigts. Ils étaient minuscules. Tout le bébé était minuscule. Maitimo le tenait bien.

Père et Mère le félicitèrent pour le soin qu’il prenait de son petit frère. Ils continuèrent à discuter à voix basse, et Maitimo se désintéressa vite de leur conversation. Il avait d’autres choses sur lesquelles se concentrer.

Il étudia avec attention le petit visage du bébé à la recherche de taches de rousseur, comme les siennes. Il n’en trouva aucune trace. Peut-être qu’elles viendraient plus tard, mais pour le moment le bébé ressemblait surtout à Père avec son teint lisse et ses cheveux noirs, réfléchit Maitimo, alors que lui-même ressemblait plutôt à Mère. Il était vraiment petit, ce bébé. Il était si petit que le garçon avait du mal à croire que c’était lui qui avait fait tout ce bruit, ces derniers jours. Maitimo osait à peine bouger en le portant. Il avait l’air si fragile qu’il avait peur de le faire tomber. Et, tandis qu’il l’observait, il sentait quelque chose gonfler dans son cœur et battre dans sa poitrine, quelque chose de chaud et délicieux qui le remplissait – et qui allait le faire exploser.

« …m’avait dit qu’il supportait mal les pleurs incessants, disait la voix lointaine de Père, mais je n’avais pas réalisé qu’il se sentait à ce point délaissé. J’aurais dû être plus attentif. »

Mère répondit quelque chose de tout aussi loin. Elle embrassa le front de Maitimo, mais il n’écoutait plus. Quelque chose d’autre retenait son attention.

Le bébé avait ouvert ses yeux – de grands yeux gris, très clairs – et Mère soupira, parce qu’il allait se remettre à pleurer et qu’elle n’avait pu ni se reposer ni profiter de la présence de son fils aîné. Mais Maitimo ne l’entendit pas. Il n’entendait rien, il ne voyait rien, rien d’autre que les grands yeux de son petit frère fixés sur lui. Pendant quelques battements de cœur, une infinité de secondes, son monde se réduisit à ce petit être fragile qu’il tenait dans ses bras et à ces yeux qui le regardaient. C’étaient les plus beaux yeux qu’il n’avait jamais vu, réalisa-t-il soudain – parce que c’étaient ceux de son petit frère et qu’ils étaient gris, comme les siens. Il sentait son cœur battre du bout de ses orteils jusqu’à la pointe de ses oreilles, assourdissant, si chaud qu’il le brûlait, et ça faisait presque mal de tenir ce petit bout de bonheur tout contre lui.

Loin, très loin, à des univers de là, les voix de Père et de Mère continuaient à résonner.

« Il ne pleure pas, constatait Père. »

Il semblait presque perplexe.

« Il voulait juste rencontrer son grand frère, plaisanta Mère. Vous auriez dû venir plus tôt ! Ne l’aviez-vous pas entendu appeler ?

-Il aurait pu s’exprimer plus clairement, rétorqua Père. Le volume était plus audible que le message. »

Le rire de Mère tinta joyeusement. Elle caressa les cheveux de Maitimo.

« Votre petit frère s’appelle Makalaurë, lui dit-elle tout bas. »

Makalaurë.

Comme s’il avait compris que les présentations avaient été faites, le petit frère referma les yeux. Il ouvrit et resserra son petit poing, puis il ne bougea plus, confortablement calé entre les coussins et les couvertures, dans les bras de son aîné. Maitimo n’avait plus de voix pour parler, mais il répéta le nom en boucle dans sa tête. Makalaurë. Makalaurë. Petit Makalaurë.

Son petit frère Makalaurë.

« Je vais reprendre le bébé, maintenant, Maitimo, dit Père. »

Maitimo secoua la tête. Non. Petit Makalaurë était bien avec lui. Il ne fallait pas le faire pleurer. Non, non.

« Vous êtes sûr ? demanda encore Père. Vous n’avez pas faim, vous ne voulez pas jouer ? »

Non, non.

« Laissez-leur quelques instants, le défendit Mère en passant un bras autour des épaules de son premier garçon. Ils sont calmes, tous les deux. Tant que Makalaurë ne pleure pas, Maitimo peut le garder. Il s’occupe bien de son petit frère. Et il saura bien nous dire quand il en aura assez et qu’il voudra faire autre chose, n’est-ce pas mon grand ? »

Non.

« Très bien, capitula Père, comme vous voudrez. »

Il tendit quand même la main vers lui et, pendant une fraction de seconde, c’était la pire des trahisons ; c’était comme s’il déchirait Maitimo en deux. Alors Maitimo, d’un bras, s’accrocha à Makalaurë et le pressa contre lui. De l’autre, il tentait de repousser la main traîtresse de Père, bien plus grande que la sienne.

« Non, Père, non !

-Ne le serrez pas tant, Maitimo ! intervint Mère. Vous pourriez lui faire mal. »

Mais Père se contenta de rire, et sa main se posa finalement sur la tête de Maitimo pour en ébouriffer les boucles rousses. …Oh. Ce n’était que ça. Maitimo, soulagé, respira.

Pendant une dizaine de minutes encore, Maitimo garda précieusement son petit frère dans ses bras. Il le regardait. De temps en temps, Makalaurë tournait la tête ou bougeait une jambe, mais il n’ouvrait pas les yeux et – surtout – il ne pleurait pas. Il restait calme comme s’il dormait, tandis que leurs parents discutaient tranquillement d’un livre que Père étudiait pour son travail et que Mère connaissait déjà. Maitimo se sentait bien.

Au bout d’un moment, ses bras commencèrent à fatiguer malgré les coussins qui les soutenaient. Père prit le relais. Pendant qu’il berçait Makalaurë, Maitimo raconta ses dernières journées à Mère qui l’écoutait, allongée avec lui parmi les oreillers. Elle lui demanda s’il avait appris une nouvelle poésie avec sa nourrice, s’il avait vu des renards dans la forêt enneigée, quels étaient ses projets pour le lendemain…

Maitimo était en train de décrire, à grand renfort de coussins empilés, son elfe de neige inachevé lorsque Makalaurë s’agita dans les bras de Père. Il remua les bras et les jambes, s’étira, et se mit à émettre des petits sons qui lui attirèrent les regards suspicieux de son grand frère. Cela signala la fin de la visite. Mère reprit Makalaurë pour essayer de déterminer s’il était plutôt fatigué ou affamé. Maitimo, de son côté, se rappela soudain qu’il n’avait pas pris de goûter. Il commençait à avoir faim. Heureusement, c’était bientôt l’heure du dîner et Père l’emmena s’y préparer. Maitimo le suivit sans faire d’histoire : Mère lui avait fait promettre de revenir la voir le lendemain pour lui montrer ses travaux de graphisme et ses progrès en écriture, et ils chercheraient ensemble la clé disparue de son atelier.

La perspective de passer le prochain après-midi en compagnie de Mère l’aida à la quitter en n’exigeant qu’une quantité raisonnable de câlins d’adieu. Cela, et l’agitation croissante de Makalaurë. Maitimo craignait que ses prochaines vocalises ne lui abîment les oreilles s’il tardait trop près de lui – mais il n’osait pas le dire. Il ne voulait pas faire de peine à son petit frère. Il lui fit un bisou sur le nez pour lui dire au revoir, avant de partir. Makalaurë éternua.

Le soir était venu et Maitimo attaquait son dîner lorsque les hurlements de Makalaurë percèrent la nuit, faisant vibrer l’air jusque dans la petite salle à manger. Père, attablé non loin de Maitimo, soupira et se massa les tempes. Il avait ouvert un énorme livre près de son assiette et étalé suffisamment de parchemins et de tablettes de cire autour de lui pour que les serviteurs ne sachent plus où poser leurs plats ; mais il était trop plongé dans son travail pour s’en rendre compte. Il avait du retard à rattraper, avait-il expliqué à Maitimo, et il profitait de ce que Mère ne soit pas là à le menacer de lui arrondir les oreilles pour travailler tout en mangeant. Il n’était pas très loquace, et Maitimo commençait à se sentir fatigué : aucun des deux n’avait vraiment envie de discuter. En dehors des tintements des couverts et des froissements des pages tournées, les pleurs de Makalaurë étaient les seuls à troubler le calme de la pièce.

Il criait toujours aussi fort, et c’était toujours aussi désagréable à entendre ; mais Maitimo s’aperçut qu’il n’avait plus envie que son petit frère s’en aille. Il voulait juste le consoler – et qu’il arrête de pleurer. Ça devait être possible. Il n’avait pas pleuré du tout, quand Maitimo l’avait eu dans les bras. Il s’en occupait bien, Mère l’avait dit.

Maitimo reposa ses couverts et appela Père pour attirer son attention :

« Père, j’ai une idée.

-Mm ?

-Makalaurë peut dormir dans ma chambre. Il pleure pas avec moi. »

Père se détourna de son ouvrage, juste le temps de lui adresser un regard dubitatif.

« Il n’a pas pleuré une fois, rectifia-t-il. Et vous vous en lasseriez vite, croyez-moi.

-Mais on peut essayer ?

-Quand il fera ses nuits, peut-être. Pas avant. »

Père retourna à son travail, et Maitimo à sa nourriture. Il mangea en silence pendant quelques minutes, tandis que Père alternait entre prendre des notes sur ce qu’il lisait et piocher pensivement dans son assiette. Le feu craquait dans la cheminée. Makalaurë, quelque part à l’étage, s’évertuait à rappeler au monde son existence. Dehors, la nuit était tombée. Il recommençait à neiger.

Ça avait été une bonne journée, songeait Maitimo. Une bonne journée comme il n’en avait pas connue depuis longtemps. Et, maintenant qu’il aimait son petit frère, il allait avoir beaucoup d’autres bonnes journées avec lui, même s’il restait un peu fatiguant et qu’il prenait un peu trop de place. Et, tout à coup, cette pensée lui fit réaliser quelque chose. Quelque chose d’important.

Maitimo posa sa cuillère sur le bord de son assiette et tendit le bras pour tapoter sur la main que Père avait oubliée sur le couteau à beurre.

« Il faut qu’on retourne à la rivière, Père. Je dois mettre une pierre sur mon cairn. »

Père secoua la tête sans lever les yeux de son livre. Il posa l’un de ses couverts pour tourner la page.

« Ce n’est toujours pas votre anniversaire, Maitimo, répondit-il simplement. Attendez cet été.

-Mais je suis devenu un grand frère, maintenant. »

Cette fois, Père tourna la tête vers lui et le considéra avec attention. Le petit garçon se redressa et soutint son regard perçant.

« C’est important. Alors il faut mettre une pierre sur mon cairn, acheva Maitimo avec toute la conviction de ses cinq ans. »

Père hocha la tête. Il avait l’air satisfait.

« C’est vrai, concéda-t-il avec un sourire. Demain, mon grand. »

Notes:

Je profite d’ENFIN poster un texte relativement long pour blablater un peu en fin de chapitre ! (Fuyez, pauvres fous) Et tout d’abord, merci de l’avoir lu si vous avez réussi à venir à bout de ce pavé.

L’idée du cairn n’est absolument pas canon et m’est venue alors que je cherchais une activité que Fëanor aurait pu faire avec son gamin de cinq ans en se promenant. Une fois n’est pas coutume chez moi, l’idée en question est partie beaucoup trop loin et il n’est donc pas impossible de la voir réapparaître dans d’autres textes. Est-ce que j’aime ajouter des traditions et des symboliques dans des univers riches et complexes qui n’en manquent pourtant déjà pas ? OUI. :D

Hmm, que dire d’autre ? Je continue à bosser sur Maedhros, et je vais d’ailleurs reprendre Marines d’ici la semaine prochaine (si j’arrive à être assez efficace). Par contre j’ai eu du mal avec Nerdanel, je trouve sa personnalité trop générique dans ce texte. Peut-être que je le modifierais quand j’aurai un peu mieux cerné ce personnage.

Merci encore d’avoir lu cette petite histoire ! Je vous souhaite une bonne fin de semaine et à la prochaine !