Chapter Text
VENDREDI 1 SEPTEMBRE 1972.
Andromeda regardait ses petits cousins, si différents l’un de l’autre, debout devant elle sur le quai.
Elle regardait Regulus et pouvait déceler en lui toute l’inquiétude que provoquait le premier voyage en train, la pensée de cette première année à Poudlard qui approchait. Il se balançait sur ses pieds avec une nonchalance étudiée, mais sa tête était haute et son dos droit, signe d’une éducation et d’une fierté de Black imprégnées jusqu’à dans la chair.
Sirius, lui, semblait prêt à s’arracher au quai tout entier pour mettre le plus de distance possible entre lui et ses parents.
Et qui pourrait l’en blâmer ?
Orion et Walburga Black étaient des Black jusqu’au bout des ongles : calculateurs et froids, un oncle et une tante qui n’en avaient que le nom, des parents qui n’auraient jamais dû avoir d’enfants.
Le deuxième année avait à lui seul créé un cyclone en étant trié à Gryffondor après des siècles de tradition Serpentard. Mais il ne s’était pas arrêté en si bon chemin. Il avait eu la merveilleuse idée de se prendre d’affection pour un traître à son sang et autre sang-de-bourbe. À la fin de sa première année, il avait passé tout l’été à répéter que les nés-Moldus étaient ses égaux et que le sang pur était une stupidité, sous la colère dévastatrice de sa mère et le silence sourd de son père.
Toute la famille avait passé l’été à tenter de lui arracher ces idées de la tête.
Andromeda détourna les yeux avec un soupir fatigué.
Elle aurait voulu pouvoir faire la même chose.
C’était sa dernière année à Poudlard. La dernière avant que sa vie ne cesse réellement de lui appartenir. Après cela viendraient les fiançailles, puis le mariage, puis une existence soigneusement choisie pour elle par sa famille.
Rabastan Lestrange, Lucius Malfoy, Théodore Nott, lequel remporterait sa main?
Rien que d’y penser lui donnait envie de vomir. Elle s’accrochait à cette dernière année d’études comme à une bouée. Elle s’accrochait à l’insolence de Sirius, Au besoin maladif de Regulus de rendre leurs parents fiers. Même à Narcissa et à ses éternels cheveux blonds impeccables.
Elle aurait dû crier, parce qu’une fois les marches du train franchies, le temps commencerait réellement à lui manquer.
Et parfois, dans les heures les plus sombres de la nuit, Andromeda pensait qu’elle préférerait mourir avant la fin de sa septième année plutôt que de devenir comme sa mère ses tantes et depuis peu sa sœur.
Les Black dirent aurevoir a leurs ainés et passerent la porte du train.
Sirius disparut presque immédiatement dans le wagon des Gryffondor sans même regarder derrière lui. Narcissa rejoignit quant à elle les compartiments des Serpentard avec l’élégance distante qui semblait lui être naturelle.
Andromeda et Regulus se retrouvèrent seuls sur le quai du couloir. Le garçon semblait nerveux malgré tous les efforts qu’il faisait pour le cacher, et cela arracha un léger sourire à Andromeda. Il lui rappelait sa propre première rentrée : cette même peur soigneusement dissimulée sous des manières parfaites.
Elle posa doucement une main sur son épaule.
— Écoute, Reggie… Je ne peux pas rester avec toi, j’ai une réunion de préfets. Mais je vais te dire un secret.
Regulus leva les yeux vers elle avec méfiance.
— Les premiers amis qu’on se fait à Poudlard, on les rencontre souvent ici. Dans le train. Tout le monde est aussi terrifié que toi aujourd’hui, même si personne ne l’avouera. Alors trouve un compartiment avec quelqu’un qui est seul et assieds-toi à côté.
Regulus acquiesça avec sérieux, prêt à partir, mais Andromeda le retint avant qu’il ne puisse s’échapper et déposa un baiser rapide sur sa joue.
Le garçon recula aussitôt avec une grimace horrifiée.
— Andromeda !
Elle éclata de rire.
— Oh, arrête un peu. Tu survivras.
Rougissant légèrement, Regulus s’éloigna aussi vite que possible dans le couloir du train, comme s’il craignait qu’elle recommence sous les yeux de toute l’école.
Andromeda le regarda partir avec un sourire attendri avant de reprendre sa route vers le compartiment des préfets. Cette année, elle avait été nommée préfète-en-chef. Avec son homologue d’une autre maison, dont elle ignorait encore l’identité, elle allait devoir organiser les rondes, les plannings, les réunions et surveiller des dizaines d’élèves pendant toute l’année. La réunion officielle ne commencerait qu’une heure après le départ du train. En attendant, il fallait tout préparer.
Elle se demanda, presque malgré elle, de quelle maison il serais. Un Serdaigle ferai l’affaire même un Poufsouffle, le plus dure à gérer allait être un Gryffondor.
Et pour la première fois depuis le début de la journée, Andromeda sentit une angoisse différente nouer son ventre.Parce qu’au-delà des responsabilités, une pensée persistait dans son esprit :c’était la dernière fois qu’elle montait dans ce train en tant qu’élève de Poudlard. …
En poussant la porte du compartiment des préfets, Andromeda perdit aussitôt son sourire. Pendant une seconde, elle se surprit même à penser qu’elle aurait préféré affronter cent Gryffondor bruyants plutôt que le Poufsouffle assis devant elle.
Le garçon releva la tête au bruit de la porte. Il était penché sur plusieurs parchemins éparpillés devant lui, l’air profondément lassé par le travail qu’on lui avait confié. Mais dès qu’il reconnut la silhouette qui venait d’entrer, ses lèvres s’étirèrent dans un sourire incontrôlable. Ses yeux se fixèrent immédiatement dans les iris gris d’Andromeda Black.
Ted Tonks.
Au cours de leurs trois premières années à Poudlard, il avait sincèrement tenté de devenir son ami. Sans succès. Andromeda l’avait toujours tenu à distance avec cette froideur élégante propre aux Black.
En quatrième année, il avait fini par abandonner l’idée. Ou du moins, il avait essayé. Puis était venue la cinquième année. Et Ted avait compris que ce qu’il ressentait pour elle dépassait largement une simple admiration amicale.
Depuis deux ans, il essayait de l’inviter à sortir avec lui. Depuis deux ans, il se heurtait au même mur de glace. Les refus d’Andromeda étaient secs, parfois cinglants, et il avait appris à les encaisser sans broncher.
Le plus difficile n’avait pourtant pas été Andromeda. Non. Le pire avait été les autres Serpentard.Les héritiers des grandes familles de sang-pur s’étaient rapidement mêlés de l’affaire, lui faisant comprendre avec un mépris à peine voilé qu’un “sang-de-bourbe” comme lui ne devrait même pas rêver qu’Andromeda Black lui adresse la parole autrement que par politesse.
Ted n’était pas naïf. Dès son arrivée à Poudlard, il avait compris que, pour certains sorciers, la valeur d’un être humain se mesurait uniquement à la pureté de son sang. Et parmi tous ceux qui défendaient cette idée avec arrogance, les Black régnaient presque sans partage.
Pourtant, malgré les remarques, malgré les menaces à demi-mot, malgré les maléfices qu’il s’était déjà pris dans les couloirs, Ted s’obstinait.
Pour une raison simple.Andromeda Black ne l’avait jamais appelé Sang-de-Bourbe.
Jamais.
Et, quelque part, cela suffisait à nourrir son espoir.Parce qu’à ses yeux, quelques humiliations valaient largement la peine s’il pouvait seulement croiser ce regard gris quelques secondes de plus.
Ted en était convaincu : un jour, il aurait sa chance avec Andromeda Black.
Ce n’était qu’une question de temps.
Ted avait parfaitement remarqué la façon dont le sourire d’Andromeda s’était éteint en le voyant. Mais, honnêtement, cela lui importait peu.
En quelques secondes à peine, il avait vérifié la présence de l’insigne de préfète-en-chef sur sa poitrine, et maintenant qu’il en avait la confirmation, son esprit tournait à toute vitesse, comme s’il refusait de laisser passer l’occasion que le destin venait de lui offrir.
Une année entière.
Seuls.
À travailler ensemble.
Il se leva, incapable de contenir le sourire qui étirait déjà ses lèvres.
— Salut Andromeda. Tu as passé un bon été ? Alors comme ça, c’est toi ma collègue pour cette dernière année ?
Andromeda soutint son regard sans ciller. Son visage demeurait fermé, presque glacé, mais Ted remarqua malgré tout le léger affaissement de ses épaules infime signe d’une résignation
— Bonjour, Tonks. Il semblerait en effet que nous soyons tous les deux préfets-en-chef, répondit-elle calmement, ignorant avec une précision méthodique sa question sur l’été. Si tu veux bien, nous pourrions commencer à travailler.
Sans attendre davantage, elle s’avança dans le compartiment et prit place sur la banquette en face de lui.
Ted se rassit à son tour et commença aussitôt à lui expliquer l’organisation qu’il avait préparée. Les parchemins étaient déjà classés, annotés, presque entièrement terminés. Il ne restait plus que quelques détails à régler avant la rentrée.
Andromeda l’écoutait d’une oreille distraite. Ou, du moins, elle faisait semblant. Parce qu’en réalité, son esprit avait déjà dérivé ailleurs. Vers lui. Vers Edwards Tonks et cette manière insupportable qu’il avait de la regarder comme si elle était la chose la plus importante dans cette pièce.
Elle ne le détestait pas.C’était bien là tout le problème.
Non, ce qu’elle détestait, c’était ce qu’il représentait. Tout ce qu’il incarnait. Tout ce qu’elle ne pourrait jamais avoir.
Ted la déstabilisait profondément.
Depuis des années, il s’accrochait à elle avec une obstination presque absurde. Et parfois, dans les moments de faiblesse qu’elle refusait de reconnaître Andromeda s’était surprise à imaginer ce qui se passerait si, juste une fois, elle disait oui. Oui à ses invitations. Oui à ses attentes silencieuses. Oui à cette douceur tenace qu’il lui offrait encore malgré tous ses refus.
Jamais personne ne l’avait regardée comme Ted Tonks la regardait.
Et ce qui la rendait folle, c’était qu’il aurait pu avoir n’importe qui d’autre.
À Poudlard, peu importaient les maisons ou les années : tout le monde s’accordait sur une chose. Ted Tonks était d’une beauté presque indécente. Même certaines filles issues des familles de sang-pur les plus suprémacistes murmuraient parfois, entre deux rires étouffés, qu’elles ne diraient pas non à une nuit avec lui malgré “l’impureté” de son sang.
Andromeda haïssait cette idée. Parce qu’il aurait pu tourner les yeux vers n’importe quelle autre fille.
Mais non.Il revenait toujours vers elle. Toujours.
Et cela la mettait en colère d’une façon qu’elle ne comprenait pas entièrement.
Parce qu’au fond des abysses de son esprit,Ted faisait naître une pensée dangereuse.L’idée qu’elle pourrait choisir.
Qu’elle pourrait décider elle-même de sa vie.
Et personne ne faisait miroiter cet espoir avec autant de facilité que Ted Tonks. C’était de la torture.
— Eh ! Meda tu m’écoutes ? Il venait de la sortir de ses pensées.En se rendant compte de la façon dont il venait de l’appeler, Andromeda fronça les sourcils si fort que cela aurait presque pu lui faire mal.
Meda.
C’était la première fois que quelqu’un l’appelait comme ça.Toute sa vie, tout le monde avait utilisé le surnom Andy. Ses cousins, ses sœurs, toute sa famille. Jamais personne n’avait pris l’autre moitié de son prénom.
Jamais.
C’était étrange comme Ted Tonks arrivait à faire tomber toutes ses barrières sans même essayer.
Elle regardait maintenant les yeux ambrés du garçon qui n’avait toujours pas perdu son sourire idiot. Et Andromeda se disait, en le voyant si heureux de l’avoir déstabilisée, que Ted Tonks était réellement quelqu’un de particulier.
Comme s’il essayait inconsciemment de l’arracher au monde des Black.Toute sa famille l’avait toujours appelée Andy. Et lui, comme s’il refusait ce prénom-là, avait pris l’autre moitié.La partie que personne n’avait jamais utilisée.
