Work Text:
Dans cette immense salle, remplie de gens prêts à faire des kilomètres juste pour avoir l’occasion de les voir en chair et en os, Terra avait un peu la tête qui tournait. Pas imputable au stress de la journée, ni au peu qu’il avait pu avaler durant celle-ci, ce vertige portait un nom qui tintait doucement, carillon qu’une faible brise chatouillerait et qui laisserait son rire ricocher entre les murs de son esprit : il s’appelait Thomas Itturalde.
Ce n’était pas le grand amour, un sentiment qui le pousserait à visualiser le reste de sa vie avec lui, et ça, Terra le savait. C’était léger et amusant, assez là pour le rendre un peu plus euphorique que d’habitude dès qu’il posait les yeux sur lui, mais pas assez pour lui donner l’envie (et le courage) de le déclarer au grand jour, et en particulier au concerné. C’était un sentiment qui remuait bien au chaud dans son ventre et qui rendait le moment plus coloré et agréable, une simple rémanence récurrente de l’image de son ami dans son imaginaire. Rien de plus, mais Terra devait bien avouer que c’était agréable.
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Une dizaine d’années plus tard, le streamer a presque oublié ce vertige qui lui prenait quand son regard accrochait son accolyte par mégarde.
Aujourd’hui, quand il relève la tête de son écran de mort signalant la fin de son speedrun et qu’il rencontre le sourire amusé et entendu de Laink, peut-être que sa tête se fait plus légère en effet ; mais ce qui l’envahit indéniablement est un sentiment bien plus profond que le crush de jeune adulte inexpérimenté dans ce domaine-là qu’il avait pu avoir, et qui s’était très rapidement effacé.
Parce que le Thomas Itturalde qu’il a en face de lui est un homme fort, que ce soit à l’intérieur et à l’extérieur, qui connaît sa valeur et prend la place dont il a besoin. Il a toujours ses vieux réflexes et ses bizarreries, bien sûr, mais ce n’est plus quelque chose qu’il cherche à cacher. Il laisse à ses différences un espace dans lequel exister et a cessé de tenter de renvoyer une version de lui-même plus ‘normale’. C’est un homme solide sur ses appuis, qui a appris à se connaître et à se tailler sa propre place dans le monde, créant lui-même cet espace sûr et confortable dont il a pu tant manquer par le passé.
Et Terra ne peut qu’être ravi de faire partie intégrante de cet espace. Regarder Thomas évoluer dans sa vie est une vision bien trop précieuse, trop gratifiante (surtout lorsqu’on a suivi tout le processus qui a mené à la personnalité qu’il a développée actuellement), pour qu’il se permette de venir la ternir en lui rajoutant quelque problème ou réflexion que ce soit pouvant être causé par une quelconque déclaration.
Ce n’est pas quelque chose qu’il souhaiterait partager à quiconque de toute façon. L’amour qu’il portait à Laink était un sentiment sûr et ancré dans des années et des années à le regarder gravir les échelons de la vie adulte petit à petit, au fur et à mesure des victoires et des incidents, quelque chose qui s’était reconstruit de zéro non loin des cendres rapidement éteintes du crush de leur vingtaine, peut-être même dessus, mais qui n’avait définitivement rien à voir avec.
Il était retombé amoureux de Thomas comme le printemps de mai s’installe pour de bon après les jours froids pluvieux d’avril. Et il n’allait sûrement risquer de rajouter un poids, même le plus infime, à l’équilibre que son compère avait durement et longuement construit. S’il devait regarder le spectacle de funambule se dérouler devant lui à travers une vitre, il s’en contenterait, déjà bien trop heureux d’avoir eu sa place pour y assister, et reconnaissant d’avoir des gens à aimer tellement que leur équilibre importait plus que l’effet qu’ils produisaient sur lui.
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Il fait encore un peu nuit dans la ville,
Mais déjà le matin insiste contre les vitres.
Damien ne dort pas vraiment,
Il flotte entre deux pensées,
Comme un corps qui aurait oublié de tomber.
La lumière arrive sans bruit,
Elle ne demande rien, elle s'installe.
Elle glisse sur les murs, sur le sol,
Sur les objets qui n'ont rien demandé à personne.
Et tout devient plus doux qu'hier sans raison précise.
Dans cette clarté pâle, presque laiteuse,
Le monde n'a pas encore choisi d'être dur.
Rien ne presse. Rien ne mord.
Même les souvenirs ont l'air de parler moins fort.
C'est là que ça revient.
Pas avec fracas.
Pas comme une porte qu'on claque.
Plutôt comme une poussière d'or dans l'air,
Qu'on ne remarque qu'en la traversant.
Un visage - ou l'idée d'un visage.
Thomas, peut-être.
Ou seulement la manière qu'il avait de se tenir dans les pièces,
Comme s'il était toujours un peu en train de partir sans même bouger.
Damien cligne des yeux.
Le soleil coupe la pièce en morceaux très propres.
Tout est trop calme pour que ça soit dangereux.
Et pourtant quelque chose s'ouvre.
Il ne pense pas : “je retombe amoureux.”
Ça serait trop simple, trop bruyant.
C'est plus lent.
Plus proche d'une reconnaissance que d'un choc.
Comme si le cœur disait :
"ah... c'était ça."
Et le mot reste suspendu,
Sans forme, sans suite.
Il y a eu une époque avant ça,
Une époque où tout était trop plein.
Ils vivaient serrés dans les jours, dans les rires,
Dans les silences aussi.
Thomas était partout sans occuper de place,
Et Damien ne savait pas que la proximité peut brouiller les cartes.
À cette époque-là, l'amour n'avait pas de contour.
C'était une eau trop proche de la peau,
on ne sait pas si on nage ou si on se noie.
Alors Damien avait rangé ça ailleurs,
dans une case sans nom, sans importance.
Une curiosité, peut-être.
Une illusion douce.
Un bruit de fond.
Et la vie avait continué.
Sans drame. Sans rupture. Sans rien casser vraiment.
Juste un relâchement lent,
Comme une main qui en lâche une autre sans s'en rendre compte.
Les années ont fait leur travail discret.
Elles ont poli les choses.
Elles ont retiré le superflu, les excès, le feu.
Et Damien avait cru que ça voulait dire : fini.
Mais les choses finies ne disparaissent pas toujours.
Certaines deviennent transparentes.
Elles attendent dans les coins du monde,
Dans les angles de lumière du matin.
Aujourd'hui, dans cette chambre encore tiède de sommeil,
Il comprend sans comprendre vraiment.
Ce n'est pas une idée, c'est une sensation.
Quelque chose en lui se tourne doucement vers un nom,
Comme une plante vers la fenêtre.
Et ce n'est pas une urgence.
Ce n'est pas une douleur.
C'est presque confortable,
Comme une couverture trop familière retrouvée après longtemps.
Thomas s'était toujours tenu à l'écart du vacarme,
Comme s'il avait appris tôt à ne pas remplir l’espace.
Il s'était construit une présence simple,
Presque claire, quelque chose qui ne débordait pas,
Qui ne s'imposait pas.
Mais il s'était affirmé sans éclat,
Sans bruit,
Sans effort visible,
Comme une fleur qui aurait décidé d'éclore sans prévenir le monde.
Une Rose.
Fragile d’une certaine manière,
Mais impossible à déraciner.
Et pas n’importe quelle rose.
Damien avait mis du temps à comprendre cette évidence tranquille.
Il avait cru longtemps que les choses fortes faisaient du bruit,
Alors que Thomas, fort, existait comme une douce lumière.
Le monde dehors est aussi blanc que cette lumière à présent,
Pas vide - blanc comme une page avant les mots,
Comme la neige quand elle n'a pas encore été traversée.
Et dans ce blanc-là, Damien ne décide rien.
Il observe juste que quelque chose existe encore,
Quelque chose qui n'a jamais vraiment cessé de respirer.
Il ne sait pas ce qu'il fera de ça.
Il n'y a rien à faire, peut-être.
Juste vivre avec cette évidence douce :
Qu'un amour peut disparaître sans mourir,
Et revenir sans frapper.
Dans la lumière du matin,
Damien est épris du même nom à nouveau,
Et il ne changerait ça pour rien au monde.
