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ce que la musique lui a pris, et ce qu'elle a laissé

Summary:

Matthis n'aime pas la musique. Ce qu'il aime, par contre, c'est Théo.

Notes:

j'ai écrit tout ça en deux semaines j'ai été possédée par le pouvoir du yaoi ça fait 15 jours que j'ai vu la lumière du soleil

je suis pas dans le monde de la musique donc y'aura beaucoup de trucs pas accurate mais c'est ma fic je fais ce que je veux ! j'ai créé ma propre industrie de la musique ne m'en voulez pas

bref bref je crois que c'est tout....... j'espère que vous allez kiffer !!

(See the end of the work for more notes.)

Work Text:

 

Matthis n’a jamais été fan de musique.

Pourtant, il a grandi dans un environnement constamment imprégné de sons. Son père, passionné de batterie, l’a inscrit très jeune à des cours d’instrument, et la maison n’a, depuis, jamais vraiment connu le silence. Malgré cela, Matthis n’a jamais développé de réelle affinité avec la musique.

Dans les transports, quand la plupart des gens se perdent dans leurs écouteurs, lui préfère rester seul avec ses pensées. En promenade, il choisit le chant discret de la nature plutôt qu’une voix enregistrée, aussi harmonieuse soit-elle. À ses yeux, les plus belles mélodies restent celles du vent, des vagues, ou du craquement d’une feuille morte sous les pas.

Et pourtant, selon ses parents et l’ensemble de ses professeurs de musique, il aurait un véritable don. Une idée à laquelle Matthis n’a jamais vraiment adhéré - pour lui, il ne faisait que taper sur des caisses avec des baguettes, sans rien de particulièrement exceptionnel. Et pourtant, dès l’âge de cinq ans, on disait déjà qu’il avait le niveau d’enfants bien plus âgés.

Dès qu’il a été en âge de monter sur scène, il a donc enchaîné les conservatoires et les instruments. Si on lui demande lequel est celui qui l’embête le moins, ce serait sûrement le piano. Malheureusement, son père avait insisté pour qu’il continue à faire de la batterie.

Ainsi, au début de sa vingtaine, Matthis ne sait finalement pas faire grand chose de sa vie, à part jouer de la batterie, et encore, sans grande certitude après deux ans sans y avoir touché. Il n’a jamais vraiment développé d’autres passions, ayant consacré toute son enfance à la musique contre son gré.

Et c’est peut-être pour ça que Matthis n’a jamais vraiment aimé la musique. Pas au point de la rejeter ou d’en être dégoûté dès qu’on en parle, mais plutôt parce qu’elle a toujours été associée à une contrainte.

Quand ses amis passaient leurs mercredis après-midi à jouer au foot ou à traîner dehors, lui enchaînait les cours de batterie. Eux lui reprochaient souvent de ne pas faire d’effort pour passer du temps avec eux, qu’il aurait suffi de sécher un cours, que cela n’aurait rien changé à son niveau. Mais Matthis ne savait pas vraiment comment leur faire comprendre que ses parents étaient stricts, et surtout, qu’il n’avait aucune envie de les décevoir.

Son père lui avait mis cette pression pour une raison simple - il avait lui-même rêvé d’une carrière musicale. Il voulait être dans un groupe connu, monter sur scène, entendre la foule après les concerts. Cependant, ce rêve s’était arrêté brutalement lorsque la mère de Matthis était tombée enceinte de leur premier enfant, la sœur de Matthis.

Matthis avait longtemps trouvé le fait d’abandonner sa passion pour un enfant à venir absurde, mais ce jugement avait été celui d’un adolescent qui, au collège, avait commencé à ressentir une certaine rancœur envers ses parents, coupables à ses yeux d’avoir projeté tous leurs espoirs sur lui.

(Maya, sa sœur, avait échappé à cette pression. Très tôt, elle avait trouvé une passion dans la danse, et la danse est intimement liée à la musique. En plus de cela, la danse classique avait ce prestige qui plaît aux adultes.

Un parent sera toujours fier de dire ‘hier j’étais au ballet de ma fille, et ce soir, je vais voir mon fils jouer au conservatoire’. Une question d’égo, peut-être, plus que de passion réelle. ‘Et toi, ton enfant, il fait quoi?’)

Sa rancœur s’était peu à peu dissipée, laissant place à une forme d’indifférence. Il avait fini par comprendre qu’il ne pouvait pas vraiment reprocher à ses parents de vouloir le meilleur pour lui. Ses résultats scolaires n’ayant jamais été brillants, son avenir avait déjà été tracé pour le jeune Matthis - il ferait de la musique, qu’il le veuille ou non.

Et, comme prévu, au moment même où il avait obtenu son baccalauréat, son père avait déjà des projets en tête pour lui. Grâce au talent de son fils, il avait accumulé au fil des années un réseau conséquent de contacts dans le milieu.

Mais Matthis, tout juste dix-huit ans, s’était mis à penser que c’était sans doute sa seule chance de goûter à une certaine liberté (même s’il ne considérait pas avoir eu une enfance malheureuse, loin de là). S’il ne saisissait pas cette opportunité maintenant, il se verrait condamné à vivre toute sa vie dans le rêve de son père. Alors, il avait demandé à sa sœur, installée à Paris pour ses études, si elle pouvait l’héberger le temps qu’il trouve une voie qui lui corresponde.

Elle était la seule à connaître son rapport étrange à la musique, ainsi que la pression que leurs parents exerçaient sur lui, donc elle avait accepté sans hésiter. Il avait été étonnamment simple de convaincre ses parents de quitter le cocon familial - la capitale, selon eux, regorgeait d’opportunités pour se faire un nom dans le milieu musical.

Alors oui, Matthis leur avait menti. Il leur avait promis qu’il se débrouillerait seul et qu’il leur était reconnaissant pour tout ce qu’ils avaient fait pour lui. Ce qui, d’une certaine manière, était vrai. Il ne leur en voulait pas.

Et pourtant, comme on pouvait s’y attendre, Matthis avait complètement tourné le dos à la musique. Ses premiers jours à Paris s’étaient écoulés dans une forme d’errance, à ne rien faire, trouvant étrangement apaisant le bruit constant de la ville - plus réconfortant, à ses yeux, que la musique elle-même. Puis il avait fini par chercher un travail, afin de gagner son propre argent, pour ne plus dépendre de celui que ses parents lui envoyaient (qu’il n’utilisait d’ailleurs pas, rongé par la culpabilité de son mensonge) et ne pas s’imposer davantage dans la quotidien de sa soeur.

Et les études? Matthis ne s’intéresse pas vraiment à grand-chose, si bien que rien ne retient son attention. Il sait qu’il devra, tôt ou tard, trouver une direction à donner à sa vie, mais il se sent encore trop jeune pour en subir pleinement la pression. Au fond, il espère surtout découvrir quelque chose qui viendrait de lui, une vraie passion, et non un choix dicté par ses parents.

Forcément, ces derniers finissent par découvrir la supercherie au bout de quelques mois, déclenchant une violente dispute familiale. Son père, profondément déçu, lui avait lancé droit dans les yeux qu’il avait honte d’avoir un fils aussi ingrat. Sa mère, plus mesurée, s’était montrée un peu plus douce, même si la déception restait immense. Elle lui avait assuré que ce n’était pas grave s’il choisissait finalement une autre voie que la musique, mais le mensonge avait brisé quelque chose - la confiance. Et malgré les explications, les larmes de Matthis n’avaient rien pu réparer.

À présent, seul dans un petit studio en plein cœur de la capitale, Matthis n’a plus aucun contact avec son père. Il ne parle à sa mère qu’à de rares occasions. La plupart du temps, les nouvelles passent par sa sœur. La relation de cette dernière avec leurs parents s’est elle aussi fragilisée à cause de Matthis. En prenant sa défense, elle a créé une distance. Malgré tout, elle continue de faire de son mieux pour qu’un jour, son frère puisse renouer un lien apaisé avec eux.

Peut-être le fait-elle aussi pour elle-même, car rester entre deux feux n’a rien d’agréable. Quoi qu’il en soit, Matthis apprécie sincèrement les efforts qu’elle fournit.

“J’ai dit à papa que t’avais joué dans un mariage. Il a eu l’air intéressé un instant avant de complètement m’ignorer,” avait lâché sa sœur en rentrant d’un week-end dans la maison familiale, les bras chargés de plats préparés par leur mère pour Matthis. “Désolée…”

“C’est pas grave,” avait répondu Matthis, tout de même déçu.

Et oui, croyez-le ou non, Matthis s’était mis à jouer dans des mariages. Ironique, quand on sait qu’il avait juré de ne plus jamais toucher à un instrument de sa vie.

Son excuse était qu’il voulait arrondir ses fins de mois, car travailler dans une épicerie n’offrait clairement pas un salaire suffisant dans cette société. Une autre partie de lui, qu’il préférait ignorer, disait que c’était aussi une manière de tenter de renouer les liens avec ses parents.

De ce fait, un de ses anciens collègues lui avait passé son ancien violon lorsque Matthis avait évoqué le fait qu’il envisageait de rentabiliser à nouveau ses talents qu’il n’avait pas utilisés depuis un sacré moment.

Cependant, il était hors de question qu’il touche à une batterie. Alors son collègue lui avait passé le violon à ce moment-là. Matthis n’avait pas touché à un violon depuis au moins dix ans alors il avait dû passer quelques semaines à se familiariser à nouveau avec cet instrument. Sans prendre de cours, ce fut compliqué, mais le surnom de génie qu’il avait hérité pendant son enfance ne venait sûrement pas de nulle part, après tout.

Matthis n’avait pas pensé être sollicité une seule fois. Pourtant, un jour, une demande était tombée pour jouer à un mariage. Et à la fin de celui-ci, il était reparti avec plusieurs numéros dans la poche, des contacts promettant de le rappeler pour d’autres occasions.

Malgré tout, Matthis se surprend parfois à être assez satisfait de lui - il fait quelque chose qui, sans totalement correspondre aux attentes de son père, reste lié à la musique, sans pour autant se sentir enfermé.

Pourtant, son père refuse toujours de lui adresser la parole.

Tant pis. Matthis n’a que vingt ans. Il est encore en quête de sens, encore en train de se chercher. Si un homme d’une cinquantaine d’années est trop orgueilleux pour lui pardonner, ce n’est plus vraiment son problème.

Enfin… c’est ce qu’il essaie de se convaincre.

Parce qu’il y a des soirs où la tristesse revient, sans prévenir. Dans son petit lit trop étroit, avec l’étui de violon posé contre le mur, il reste éveillé, à fixer le plafond. Et il se dit, malgré lui, qu’il aurait peut-être dû être un meilleur fils.

⭑.ᐟ🥁♬⋆.˚

Ses parents et sa sœur ne sont pas les seuls membres de la famille que Matthis connaît. Du côté paternel, il a de la famille en Corse, que Matthis a rarement vu pendant son enfance, malgré le fait que ses cousins soient dans la même tranche d’âge que lui. 

Ce n’est qu’après son emménagement à Paris qu’il a repris contact avec l’un d’eux, Maxime. Du même âge que sa sœur - donc quatre ans de plus que Matthis - et lui aussi installé dans la capitale pour ses études, le Maxime adulte est très éloigné de l’enfant qu’il était autrefois. À l’époque, il avait déjà une tête de plus que Matthis et passait son temps à lui donner des ordres. Aujourd’hui, c’est l’inverse, Matthis le dépasse d’au moins vingt centimètres et Maxime s’est nettement assagi.

Mais ce fut avant que Maxime se découvre une passion pour… la musique.

Pendant ses études de cinéma, il a monté un groupe avec un ami rencontré en cours, passionné de chant, ainsi que d’autres connaissances. Matthis ne s’est jamais vraiment intéressé à ce projet, davantage parce qu’il n’est pas très proche de Maxime (qui s’entend bien mieux avec sa sœur) que par désintérêt pour la musique elle-même.

Il a néanmoins entendu dire que le groupe fonctionnait plutôt bien. Après la fin de leurs études, Maxime et ses amis ont donc décidé de se lancer pleinement là-dedans, de transformer ce projet en véritable gagne pain.

C’est très ambitieux de leur part mais Matthis appréciait le courage. Après tout, il n’était pas du tout en position de critiquer, puisque lui se demandait toujours ce qu’il allait bien faire de sa vie.

Alors, lorsqu’il reçut une invitation de sa sœur pour aller boire un verre avec elle et leur cousin, il accepta sans hésiter, sans se douter qu’il était sur le point de se jeter dans la gueule du loup.

A peine dix minutes passèrent où ils parlèrent de leurs souvenirs d’enfance ensemble avant que Maxime ne mentionne la réelle raison de pourquoi Matthis est là.

“Donc, tu sais, je suis dans un groupe de musique.”

Matthis prend une gorgée de sa boisson, appréciant guère le tournant que prend cette conversation. Il lance un regard interrogateur à sa sœur, qui esquive son regard en plongeant son nez dans son verre.

“On fait du rock, du métal, du punk, ‘fin tu vois des trucs du style. Surtout du rock. On compose nos chansons nous-même et ça marche pas trop mal!” dit Maxime. “On a quelques fans loyaux et tout. On a même quelques dates de prévues qui commencent dans deux semaines.”

“C’est super,” dit Matthis, sans aucune ironie. Il est content que cela fonctionne bien pour son cousin.

“Malheureusement-”

Matthis n’aime pas ce ton.

“Notre batteur a quitté le groupe y’a un mois.”

Oh.

C’est donc pour ça qu’il est ici.

Matthis pose lentement sa bière sur la table. Son regard passe de Maxime à sa sœur, puis revient à Maxime.

“Non,” lâche-t-il immédiatement sans réfléchir davantage.

Maxime cligna des yeux, pris de court, puis tente de sourire.

“Attends, écoute-moi juste deux secondes-”

Mais Matthis secoue déjà la tête. Son regard s’est durci, non pas contre Maxime précisément, mais contre l’ensemble de la situation, contre l’idée même qu’on puisse le remettre devant cet instrument.

Il exagère peut-être - il n’est pas traumatisé. Il a juste… quelques rancunes envers cet instrument. Si Maxime lui avait demandé de jouer du violon, il aurait peut-être réfléchi avant de refuser catégoriquement.

“Je t’en supplie! On essaye de trouver un batteur depuis mais personne ne veut s’y engager alors que les dates sont dans pas longtemps, ou alors ils n’ont pas le niveau qu’on cherche,” explique Maxime. “Maya m’a dit que t’es super doué à la batterie! Elle m’a montré des vidéos et, mec, t’as un talent de fou! J’en suis sûr que tu pourrais apprendre la setlist rapidement et personne ne remarquera la différence.”

À la mention de sa sœur, le regard de Matthis se tourne vers elle. Il sent une forme de trahison envahir sa poitrine.

“C’est pas de ma faute!” se défend-elle immédiatement. “Tout le monde dans la famille sait que t’es doué! Je lui ai juste montré quelques vidéos, c’est tout.”

Mais ça ne change rien pour Matthis. Sa sœur, c’est sa confidente, pas quelqu’un qui utilise sa faiblesse contre lui. Alors l’idée qu’elle puisse ressortir une partie de lui qu’il a soigneusement rangée sans son accord lui fait extrêmement de mal.

“Écoute,” reprend Maxime, sentant la tension entre le frère et la soeur monter. “J’te demande juste de nous aider. Deux semaines d’entraînement et après cinq concerts. Pas plus. Après, tu fais ce que tu veux, tu disparais, tu réponds plus, tu fais comme si ça n’avait jamais existé. Mais là… là on est vraiment dans la merde et t’es la seule personne qui peut nous sauver.”

Malheureusement, l’un des plus grands défauts de Matthis est d’être un people pleaser, ce qui explique en partie pourquoi il a passé toute son enfance à suivre sans discuter les directives de son père. Et voir aujourd’hui son cousin (qu’il apprécie malgré tout) dans une telle détresse lui serre légèrement le cœur. Il n’a pas envie que la carrière de Maxime s’écroule, et si lui peut apporter son aide, alors pourquoi pas…

Mais il a son travail à l’épicerie. Difficile d’imaginer quand il pourrait répéter avec le groupe, surtout avec seulement deux semaines pour tout apprendre. Cela signifie probablement qu’il devra sacrifier ses nuits.

Après tout, si ce n’est que pour un mois, Matthis peut bien lui rendre ce service. Un seul mois - un mois à rejouer de la batterie, après s’être juré de ne plus jamais toucher à cet instrument - et ensuite, il pourra tourner la page comme si de rien n’était.

Il peut bien faire ça pour Maxime, l’un des rares membres de sa famille avec qui il s’entend assez bien. Et si cela peut permettre de renforcer ce lien, pourquoi pas.

Et puis, si cela peut aussi rouvrir une porte vers une forme de réconciliation avec son père… il n’y est pas totalement opposé. Peut-être que cela lui permettra de prouver qu’il a essayé, tout en montrant qu’au fond, une vie loin de la musique lui convient davantage.

Mais d’abord, avant d’accepter d’aider Maxime, il a besoin de quelques informations supplémentaires.

Malgré toutes ces années passées au contact de la musique, Matthis possède en réalité très peu de connaissances techniques. Il sait néanmoins que la batterie joue un rôle central dans ce genre de formation - elle assure le tempo et structure le rythme. C’est sans doute pour cela que Maxime semble aussi paniqué à l’idée de se retrouver sans batteur deux semaines avant un concert. Matthis, lui, doute sérieusement de sa capacité à assumer un rôle aussi essentiel.

“Combien de chansons dois-je apprendre à jouer?” demande-t-il après un long moment de silence où Maxime a tenté de le convaincre avec des yeux doux.

Maxime se redresse soudainement, les yeux pétillants. Matthis aperçoit également le visage de sa sœur s’illuminer.

Il ne sait pas si c’est parce qu’elle est heureuse qu’il envisage d’aider leur cousin, ou si c’est parce qu’elle nourrit encore l’espoir que Matthis se remette à la batterie. Si c’est la seconde option, il ne peut s’empêcher d’en être un peu attristé, car cela voudrait dire qu’elle n’a pas totalement confiance en lui.

“Dix chansons,” répondit Maxime. “Chaque date fera un peu plus d’une heure, le temps qu’on discute un peu avec le public.”

“Je n’aurais pas besoin de parler?”

S’il y a bien une chose que Matthis déteste, c’est d’être au centre de l’attention. Malgré le fait qu’il ait passé une grande partie de son enfance à être exposé sur scène, cela ne l’a jamais empêché de se sentir profondément mal à l’aise dès que plus de trois personnes se mettent à le regarder.

“Non. En général, c’est Elian et moi qui parlons. Et Ben aussi, il aime bien faire des blagues parfois. On te présentera juste à un moment, à part si tu veux vraiment pas, mais t’auras juste à lever les mains pour saluer le public, rien de plus.”

Okay, ça se tient.

De plus, le batteur est, la plupart du temps, en retrait derrière le reste du groupe. Autrement dit, le visage de Matthis sera peu visible, ce qui ne lui déplaît pas le moins du monde.

“Pourquoi le batteur a quitté le groupe?”

À cette question, Maxime se mord la lèvre, un détail qui n’échappe pas à Matthis.

Si l’ancien batteur est parti à cause de tensions au sein du groupe, alors c’est une raison suffisante pour qu’il refuse de les aider. Déjà qu’il se voit contraint de rejouer de la musique, il n’a aucune envie de se retrouver au milieu de personnes désagréables. Maxime est sympathique, certes, mais peut-être qu’en tant que leader, il est totalement différent.

Et Matthis ne connaît absolument pas les autres membres du groupe. Il n’a pas envie de conflits, et si ces derniers s’avèrent difficiles à gérer, il préfère encore passer ses soirées dans son studio plutôt que de les supporter.

“Vous vous êtes battus?” insista Matthis face au silence de Maxime.

“Non!” protesta aussitôt aussitôt. “C’est juste que- moi je m’entendais super bien avec lui, et c’est pareil pour les autres-”

“Il s’est forcément passé quelque chose,” intervient Maya, fronçant des sourcils (et Matthis la remercie mentalement de prendre le relais car il déteste jouer aux détectives). “Vu ta réaction, ça m’étonnerait qu’il soit partit seulement par désintérêt pour la musique.”

“Ah, vous me saoulez,” marmonna Maxime d’un ton affectueux. “Il y a eu un léger conflit entre lui et notre bassiste.”

“Quoi comme conflit? Au point que l’un d’eux quitte le groupe?”

“T’es censé m’aider à convaincre Matthis de m’aider, pas me poser pleins de questions!” se plaignit Maxime.

“Je t’aime beaucoup, Max, mais je préfère quand même mon petit frère, donc j’ai pas envie que ton bassiste lui pourrisse la vie, tu vois.”

“Mais tu le connais toi en plus. C’est-”

“Ah oui, c’est vrai!” dit Maya, ayant probablement réellement oublié qu’elle connaissait les membres du groupe.

“Ouais, du coup, ils n’étaient juste pas d’accord sur un truc et ils n’arrivaient plus à travailler ensemble.”

Cette histoire lui paraît tout de même étrange, d’autant plus que Maxime refuse d’entrer dans les détails. Certes, cela ne le regarde pas, mais il aimerait malgré tout comprendre ce qui s’est passé.

Cependant, Maxime ne lui donne pas l’impression d’être quelqu’un de mal intentionné, et si sa sœur - avec qui il est très proche - lui fait confiance et connaît suffisamment bien le groupe, alors Matthis ne devrait pas trop s’inquiéter.

Il reste un moment silencieux, les doigts enroulés autour de son verre. L’idée de rejouer de la batterie le met profondément mal à l’aise, au point de l’empêcher de prendre une décision immédiate.

Ce n’est que pour un mois, se répète-t-il en boucle. S’il est capable de jouer du violon lors de cérémonies de mariage pour des inconnus, il peut bien rendre ce service à son cousin.

Il finit par soupirer, comme si les mots lui demandaient un effort particulier.

“Je veux bien essayer. Je fais une session test et je vois si j’ai envie de rester.”

Le temps d’une seconde, Maxime semble ne pas avoir compris. Puis l’information arrive et tout explose d’un coup dans son expression.

“Oui! Oui, bien sûr! Oh mon dieu, tu te rends pas compte à quel point tu me sauves la vie là! T’es mon cousin préféré!”

Il se lève brusquement de sa chaise, au point que son genou heurte la table basse du bar. Dans l’élan, il attrape Matthis pour le serrer dans ses bras, sans mesurer la trajectoire de son verre encore plein. Le cocktail bascule et se renverse d’un coup, s’étalant sur la table et coulant en filet vers le bord.

Maya pousse un petit cri sec en voyant le liquide foncer vers son sac posé juste à côté.

“Max, putain!”

Matthis, pris dans l’étreinte, lève légèrement les bras sans vraiment rendre le câlin.

“J’ai pas dit oui encore,” dit-il, juste pour être sûr que Maxime ait bien compris.

Maxime recule enfin, mais seulement de quelques centimètres, un sourire immense accroché au visage.

“J’en suis sûr que tu vas accepter!”

“Ça fait longtemps que j’ai pas touché à une batterie. Votre ancien batteur va vous manquer en m’entendant jouer.”

“C’est comme le vélo, ça s’oublie pas,” dit Maxime. “T’as juste à jouer comme à tes quinze ans et ce sera parfait.”

Matthis ne répond pas tout de suite. Parce que ‘quinze ans’, ça n’a rien de rassurant dans sa tête. Quinze ans, c’est les heures enfermées derrière une porte, les murs qui résonnent trop fort, les reproches de son père, et cette batterie qu’il frappait plus par colère que par plaisir. À l’époque, il jouait bien, oui, pas parce qu’il aimait ça mais parce qu’il fallait bien que cette haine lui serve à quelque chose.

Il passe une main sur sa nuque, le regard un peu plus dur.

Jouer comme s’il avait à nouveau quinze ans - plus facile à dire qu’à faire.

Maxime finit par se rassoir, ignorant complètement la sœur de Matthis tentant de sauver son sac tant bien que mal.

“On est hyper sympas en plus,” dit-il. “Et j’pense que ça va faire du bien à Théo d’avoir enfin quelqu’un de son âge.”

“Théo?”

“Le bassiste.”

⭑.ᐟ🥁♬⋆.˚

La rencontre entre Matthis et le reste du groupe a lieu à peine deux jours plus tard. Il n’y a pas de temps à perdre.

Matthis sort tout juste de sa journée à l’épicerie. Le rendez-vous est fixé à dix-huit heures et, hors de question pour lui d’arriver en retard et de faire mauvaise impression. Il a donc couru jusqu’au local de répétition, et arrive essoufflé, déjà en sueur. L’endurance n’a jamais été son point fort.

Le lieu se trouve au fond d’une petite ruelle isolée. La façade ne donne clairement pas envie d’entrer, mais Matthis se dit que ça colle probablement à l’esthétique d’un groupe de rock. Après avoir vérifié une dernière fois qu’il est bien à la bonne adresse, celle que Maxime lui a donnée, il finit par pousser la porte.

Il traverse un long couloir sombre, jusqu’à ce qu’une lumière plus franche apparaisse au bout. Là, il pousse une porte entrouverte et découvre trois personnes à l’intérieur. Il reconnaît immédiatement Maxime, assis au bord de la mini-scène. Celui-ci se lève dès qu’il aperçoit Matthis et s’exclame en criant son prénom.

“Je vous présente mon petit cousin,” dit Maxime à l'intention des deux autres personnes. Il tire la joue de Matthis. “N’est-il pas trop mignon? C'est dans les gènes.”

“Vous êtes sûrs d'être de la même famille?” demande l’un d’eux.

“Tu dis ça parce qu'il n’est pas blanc? C'est raciste.”

“Non, j’dis ça parce qu'il est vachement plus grand que toi,” répondit le gars, se dirigeant vers Matthis. Il lui tend la main avec un sourire chaleureux. “Salut, moi c'est Ben. Merci d’avoir accepté de nous aider.”

“Matthis,” répond celui-ci, acceptant la poignée de Ben. “Et y’a pas de soucis.”

Matthis est légèrement déstabilisé par la simplicité et la bienveillance qui se dégagent de Ben. Il n’a même pas le réflexe de préciser qu’il ne s’agit que d’une session test et qu'il ne remettra peut-être jamais ses pieds ici.

“Max n’a pas arrêté de nous vanter tes talents donc j’ai hâte de voir ça!”

Matthis lâche un petit rire nerveux. Lui-même n’est pas certain de ses capacités. À tout moment, au moment où il sera assis derrière la batterie, des souvenirs peu agréables vont remonter et il sera dans l’incapacité de jouer.

“Moi aussi!” s’exclame l’autre gars, plus grand que Ben mais lui aussi avec les cheveux bouclés. “Hey, Elian pour ma part.”

Matthis reconnaît ce prénom. C’est le grand ami que Maxime s’est fait pendant ses études, celui avec qui il a fondé le groupe. D’ailleurs, il faudrait peut-être qu’il pense à apprendre le nom du groupe un jour. C’est quand même un peu gênant de jouer avec des gens sans savoir comment leur groupe s’appelle.

“Matthis,” répète-t-il, toujours mal à l'aise.

C’est dans des moments comme celui-ci qu’il réalise à quel point avoir consacré toute son enfance à la musique l’a rendu timide et maladroit socialement.

À l’école, ses amis l’étaient surtout parce qu’ils partageaient la même classe. Ses amitiés dépassaient rarement une année, même lorsqu’il appréciait sincèrement les personnes concernées. Matthis participait peu aux sorties et aux activités après les cours car il devait répéter pour son prochain concert, préparer une audition ou travailler un nouveau morceau. À force, aucun de ces liens n’avait eu l’occasion de devenir assez solide pour résister au temps.

Cela ne veut pas dire qu’il n’a pas d’amis. Au contraire, il a son petit cercle, des personnes auxquelles il tient énormément qu’il a rencontrées en ligne en jouant avec eux. Mais il lui arrive parfois de laisser ses pensées sombres prendre le dessus et de se demander s’il compte autant pour eux qu’eux comptent pour lui. Il a souvent l’impression d’être l’ami qu’on oublie facilement, celui qu’on apprécie mais sans plus.

Pourtant, malgré sa timidité, Matthis s’entend généralement bien avec tout le monde. Il lui faut simplement un peu plus de temps pour se sentir à l’aise. Sa sœur lui répète souvent que s’il osait davantage s’ouvrir aux autres, beaucoup plus de gens remarqueraient à quel point il est drôle.

“J’fais les présentations vite fait,” dit Maxime. “Elian est notre voix. Ben à la guitare électrique, comme moi. Des fois, il rejoint Elian au chant. Il gère aussi le synthé parfois. Il sait pratiquement tout faire.”

“Sauf de la batterie,” intervient Ben, toujours accompagné d'un sourire.

“Sauf la batterie,” confirme son cousin. “On a tous essayé d'en jouer mais ça a été un énorme échec.”

Matthis hoche la tête, gardant en tête les rôles de chacun.

Il se met à observer la salle pendant qu'Elian pose une question aux membres par rapport aux paroles d'un de leurs titres. La salle de répétition est sombre et assez petite, presque étouffante au premier regard, mais elle respire la musique et l’énergie brute.

Les murs sont noirs, couverts de partout. Des posters de groupes de rock, de punk et de métal s’y superposent, certains déchirés sur les bords, d’autres jaunis par le temps. Entre eux, des affiches de films datant bien avant la naissance de Matthis. On y voit des visages connus et des titres effacés.

Au fond de la pièce, une mini-scène est installée. Elle est légèrement surélevée. Une batterie y trône, imposante, avec ses cymbales prêtes à exploser le silence. Un micro sur pied est posé juste devant. Deux guitares électriques reposent contre des amplis, branchées, silencieuses pour l’instant, mais prêtes à hurler dès qu’on les touche.

À droite, une petite table occupe l’espace. Elle est recouverte de feuilles volantes et de carnets froissés. On peut en deviner que ces feuilles sont remplies de paroles écrites à la hâte et de partitions raturées. Dans un coin, des câbles s’entremêlent au sol comme des lianes. Quelques médiators traînent entre les chaises.

Certes, l’air est plutôt étouffant pour Matthis, mais il peut comprendre pourquoi cet endroit est une safe place pour les membres du groupe - c'est là où naît leur musique.

Matthis aurait aimé avoir un endroit où se sentir à l'aise en jouant de la musique durant son enfance. Sa batterie avait été placée dans sa chambre, ce qui fait qu'il n'aimait même plus passer du temps dans sa propre chambre.

“Y’a que vous trois?” demande Matthis au bout d’un moment, puisqu'il se souvient avoir entendu un autre prénom l'autre jour lorsque Maxime l’a persuadé de les dépanner.

Celui du bassiste.

“J'sais pas ce qu'il fout,” marmonne Maxime en regardant l'heure sur sa montre. “On s'était donné rendez-vous une heure avant que tu nous rejoignes.”

Pour l’instant, Matthis ne se fait pas une très bonne opinion du bassiste. Le type a plus d’une heure de retard (alors que lui-même s’est dépêché pour arriver à l’heure) et, d’après ce qu’il a compris, c’est aussi à cause d’une dispute avec lui que l’ancien batteur a quitté le groupe.

“Il va finir par se pointer,” souffle Elian sans lever les yeux de ses feuilles. “Il fait toujours ça quand il sait qu’on va lui prendre la tête.”

“C’est rassurant,” lâche Matthis sans s’en rendre compte.

Ben étouffe un rire pendant que Maxime soupire avant de se laisser tomber sur une chaise. L’ambiance reste pourtant légère. Étrangement légère, même. Matthis s’était attendu à trouver un groupe au bord de l’implosion après le départ brutal de leur batteur. Au lieu de ça, ils ont surtout l’air d’une bande d’amis exaspérés par l’un des leurs.

Et quand une silhouette fait son apparition dans l’encadrement de la porte, le cerveau de Matthis cesse tout simplement de fonctionner.

Le nouveau venu est blond. Ses cheveux sont en bataille mais d’une manière qui le rend attirant. Il porte un vieux t-shirt rayé qui lui donne des airs de rockeur tout droit sorti des années deux mille, accompagné d’un jean large déchiré et d’une paire de bottes usées. Un trait discret d’eyeliner accompagne ses yeux, ses ongles sont peints en noir et plusieurs bagues brillent à ses doigts lorsqu’il passe une main dans ses cheveux. Dans son dos pend un long étui d’instrument.

Matthis se dit - c'est la plus belle personne qu'il ait jamais vue.

“T’es enfin là Théo!” s’écrit Elian. “Max était à deux doigts de te virer du groupe.”

Donc c’est lui, Théo, le bassiste du groupe.

Théo ne réagit même pas à ce qu’Elian vient de dire. Ses yeux sont posés sur Matthis. Les traits de son visage se durcissent.

“C'est qui lui?”

Si Matthis s’était attendu à un tel accueil…

Il ne peut s’empêcher de ressentir une pointe de déception. Pourquoi a-t-il fallu que cette personne, aussi incroyablement belle soit-elle, soit également aussi froide?

Matthis détourne le regard, vaguement contrarié par sa propre réaction. Après tout, il ne connaît même pas ce type. Peut-être qu’il est simplement fatigué. Peut-être qu’il a passé une mauvaise journée. N’empêche, il était persuadé qu’une personne avec un visage pareil devait forcément être plus chaleureuse.

Est-ce que c’est ça, une cold beauty? Quelqu’un de tellement beau qu’il en devient intimidant, inaccessible et glacial?

“Matthis, notre nouveau batteur,” répond Maxime. “C'est mon cousin.”

“Non,” dit Théo.

“Non?”

La voix de Théo s'élève.

“On n’a pas besoin d’un nouveau batteur!” 

“T’es bien drôle toi,” ironise Maxime. “Tu veux faire comment sans batteur?”

“Pourquoi tu veux tant remplacer Lucas?”

“Je remplace pas Lucas,” dit Maxime en fronçant des sourcils. “Matthis vient seulement nous dépanner pour nos quelques dates parce que j’te rappelle qu'on a seulement deux semaines pour s'entraîner.”

“T'aurais pu utiliser ce temps pour convaincre Lucas de revenir!”

“Mais Lucas ne va pas revenir! Il ne veut plus travailler avec toi! Mets-toi ça dans la tête, pitié.”

Un long silence s’installe.

Matthis a envie de disparaître - il déteste assister aux disputes. Dès que les voix montent, que la tension devient palpable, une boule se forme dans son ventre. Il craint toujours que les choses dégénèrent, que quelqu’un finisse par dire des mots qu’il regrettera ensuite. Et il connaît son cousin. Maxime est quelqu’un de profondément gentil, mais il sait aussi se montrer redoutable lorsqu’on le pousse à bout. Matthis en a payé les frais lorsqu’il était plus jeune.

Alors les voir se crier dessus dans cette salle déjà beaucoup trop étroite lui donne soudain l’impression de manquer d’air. Il a besoin de sortir, de respirer.

Et c'est ce qu'il fait.

Sans vraiment réfléchir, il se dirige vers la porte. Au passage, son épaule heurte celle de Théo qui se trouve juste devant la sortie. Il marmonne une excuse qu’il n’est même pas sûr d’avoir prononcée assez fort pour être entendue. Le couloir lui paraît interminable - chaque pas résonne et cogne contre sa tête tandis que son cœur bat un peu trop vite. Pendant une seconde, il se demande même s’il va réussir à atteindre l’extérieur, comme si le bâtiment s’était transformé en labyrinthe et qu’il allait finir coincé ici, incapable de retrouver son souffle.

Dehors, il fait encore chaud, mais la légère brise qui traverse la ruelle lui procure un soulagement immédiat. Il lève la tête vers le ciel et ferme les yeux quelques instants, laissant le vent caresser son visage. Au loin, deux chats échangent une série de miaulements.

Franchement, aucune musique ne peut rivaliser avec les sons de la nature.

“Ça va?”

Matthis rouvre les yeux.

Ben se tient à côté de lui, un paquet de cigarettes à la main. Il lui en tend une, mais Matthis secoue aussitôt la tête. Même dans les moments les plus compliqués de sa vie, il n’a jamais eu envie de toucher à ces bâtonnets de cancer.

“C'est bien ce qui me semblait. T’as pas du tout une tête à fumer,” ricane Ben. “Moi non plus. C'est à Théo.” 

Pour être honnête, plus Matthis en apprend sur Théo, moins il l’apprécie. Le physique ne fait pas tout. On peut être magnifique à regarder, mais si ce qu’il y a à l’intérieur est pourri, alors le reste finit toujours par perdre de son éclat.

D’ordinaire, Matthis est convaincu qu’il existe du bon en chacun. Sa sœur se moque souvent de lui pour ça, en disant qu’il cherche toujours des excuses aux gens.

Mais pour l’instant, Théo lui a laissé une impression désastreuse. Entre son retard, son attitude glaciale et la dispute qui vient d’éclater, il accumule les mauvais points à une vitesse impressionnante. Et si l’ambiance doit rester comme ça les jours suivants, Matthis préfère encore renoncer tout de suite à cette expérience plutôt que de s’engager, même temporairement, dans le groupe.

“Il fume pas à la base, ‘fin pas trop,” rajoute Ben. “On essaye de le faire arrêter avant que ce soit trop tard, mais il est assez têtu quand même.”

Matthis hoche simplement la tête.

“Il est souvent comme ça?” demande-t-il.

Maxime lui avait pourtant assuré que leur rencontre ferait du bien à Théo vu qu’ils ont apparemment le même âge. D’après Maxime, avoir quelqu’un de la même génération dans le groupe aiderait Théo à sortir un peu de sa coquille.

Pour l’instant, Matthis a surtout l’impression que Théo préférerait le voir disparaître.

“Théo? Non, non pas du tout!”

Matthis lance un regard franchement sceptique à Ben. Celui-ci a un petit sourire en reprenant:

“Je le considère comme mon petit frère. Tout comme Max et Elian, c'est mes frères, tu vois. Théo peut être un petit con parfois mais je l'aime énormément. S'il était difficile à vivre, je n’aurais pas rejoint le groupe.”

“Hmm.”

Matthis n’est pas convaincu le moins du monde.

“Il a juste… du mal avec le départ de Lucas,” continue Ben. “Une partie de lui doit toujours espérer qu'il revienne.”

“Qu’est-ce qui s’est passé? Lucas a quitté le groupe à cause de lui?”

“En gros, oui, mais c’est pas vraiment de sa faute.” Ben marque une pause. “J’veux pas faire l'avocat du diable mais je trouve ça vachement lâche de la part de Lucas d’être parti comme ça. Dans un sens, je peux comprendre pourquoi Théo réagit comme ça.”

Cette réponse ne fait qu’attiser davantage la curiosité de Matthis. Il comprend parfaitement que ça ne le regarde pas. Pourtant, à force de lui donner des informations incomplètes et mystérieuses, il devient difficile de ne pas vouloir connaître toute l’histoire.

“Pourquoi-”

“Si tu veux vraiment savoir,” le coupe Ben avec son éternel sourire chaleureux. “Demande à Théo.”

Matthis le regarde comme s’il venait de suggérer quelque chose d’absolument impossible.

“Il me déteste,” se plaint-il.

Au fond, il ne comprend pas pourquoi cette idée le dérange autant. Théo n’est qu’un parfait inconnu. Son opinion ne devrait avoir aucune importance. Mais… peut-être que lorsqu’une personne est aussi belle, une partie stupide du cerveau a automatiquement envie de lui plaire.

“Mais non, il ne te déteste pas,” le rassure Ben en posant une main sur son épaule. “Allez, viens, on y retourne.”

Matthis apprécie Ben. Il possède cette présence rassurante qui donne envie de lui faire confiance immédiatement. Une énergie de grand frère. À bien y réfléchir, il lui rappelle un peu sa sœur.

À l'intérieur, l'ambiance est toujours un peu tendue, bien que plus personne ne se crie dessus. Théo est sur la scène, dos à eux, en train de brancher sa basse à l’ampli et d'accorder son instrument. Matthis l’entend râler doucement quand les notes ne sonnent pas justes.

“T’es pas parti!” s’exclame Maxime, semblant honnêtement soulagé de revoir Matthis.

“Je suis juste allé prendre l’air.”

“Okay, installe-toi!” Il se rapproche de Matthis, vérifie que Théo ne les écoute pas, et chuchote: “J'ai réussi à calmer Théo. Je lui ai dit qu'il allait tomber amoureux de ta façon de jouer.”

Encore une fois, Matthis n’est pas vraiment confiant quant à son niveau. Et maintenant, la pression s’ajoute à tout le reste. Et s’il se rate complètement? Et si Théo se met à le détester pour de bon?

Il monte sur scène avec difficulté. Pas parce qu’elle est haute, mais parce qu’à mesure qu’il s’approche de la batterie, ses jambes semblent devenir de plus en plus instables. De plus, le simple fait de passer près de Théo n’arrange rien.

Autant Ben dégage quelque chose de rassurant, autant l’aura de Théo est profondément intimidante.

Il s’assoit finalement sur le tabouret derrière la batterie et est immédiatement happé par les souvenirs d’enfance.

Il se revoit à six ans, poussé par son père à continuer les cours de batterie alors qu’il aurait préféré continuer le piano. À dix ans, seul face à un professeur strict qui le faisait répéter jusqu’à ce que ses doigts cessent presque de répondre. À quinze ans, déjà considéré comme la fierté de la famille, mais se sentant plus isolé que jamais, s’entraînant tard dans la nuit sous les consignes insistantes de son père.

Tu n’as pas le temps de te rater, Matthis, ta représentation est demain.

Il se revoit encore, les larmes aux yeux, celles-ci tombant sur les peaux de la batterie. Des larmes qu’il n’avait même pas le temps de laisser sécher, puisqu’il devait déjà reprendre les baguettes et continuer à joueur.

Il n’a jamais pleuré devant son père. Devant sa mère, si - elle le prenait dans ses bras et lui caressait les cheveux en disant fais ça pour ton père.

Matthis n’a jamais voulu décevoir ses parents. Il voulait simplement bien faire, donner le meilleur de lui-même, pour qu’ils soient fiers, pour que son père ne pense jamais que tous ces efforts avaient été vains.

Il s’était même convaincu qu’il devait s’estimer chanceux. Ses parents lui avaient tout donné, il ne manquait de rien. Il n’avait pas eu une enfance difficile, pas au sens où d’autres l’entendent. Certains avaient vécu bien pire et auraient peut-être échangé leur place avec la sienne sans hésiter. Et pourtant, parfois, Matthis se surprenait à envier ces enfants que l’on laissait tranquilles, dont personne ne surveillait chacun de leur geste.

Puis la culpabilité revenait aussitôt l’écraser.

Il n’a jamais douté de l’amour de ses parents pour lui et sa sœur.

Mais même à vingt ans, en froid avec eux, il ne peut s’empêcher de penser qu’il aurait dû être un fils plus reconnaissant, qu’il aurait dû être à la hauteur de tout ce qu’ils avaient investi en lui.

“Mec?”

Matthis cligne des yeux, revenant brutalement à la réalité. Il avait complètement oublié qu’il était là, sur scène, entouré de quatre paires de yeux prêtes à l’observer jouer.

“Désolé,” s’excuse-t-il d'une petite voix, gêné.

Maxime lui tend des baguettes.

“Tiens. Je suppose que t’en as pas.”

Matthis les prend, réalisant seulement à cet instant qu’il est venu les mains complètement vides.

“Quel genre de batteur n’a pas de baguettes?” dit soudainement Théo avec un rire moqueur.

Matthis a envie de s’enterrer six mètres sous terre.

“Matthis est un ancien batteur,” le corrige Maxime. “C'est pas pareil.”

Matthis se demande brièvement si Maxime est au courant de ce qu’il s’est passé avec ses parents. Il a forcément dû entendre des bribes mais est-ce qu’il connaît vraiment toute l’histoire? Est-ce qu’il sait que ce n’est pas juste une pause mais quelque chose de plus compliqué? Que toucher une batterie est devenu difficile, voir impossible, pour lui?

Au vu de son insistance pour qu’il vienne jouer, Matthis se dit que non. Sinon, Maxime ne l’aurait probablement pas poussé à revenir sur scène avec autant d’enthousiasme. Il aurait compris que ce sujet est sensible pour lui.

“Et il n’a pas de baguettes quand même? Vous êtes sûr qu'il a le niveau?” demande Théo d'un air incrédule. “Il est là juste parce que c'est ton cousin?”

“Théo-”

“Nan mais regardez-le! On dirait que c'est la première fois qu'il voit une batterie! Ça se voit que c'est juste un débutant! Lucas-”

“Ferme ta gueule Théo!”

Un long silence s’installe. 

Matthis, encore perdu dans ses pensées, met une seconde à vraiment revenir à la scène. Les cris lui parviennent comme à travers une vitre. Il comprend tout de même qu’il est la cause de la tension.

Il regarde Maxime, qui a les yeux en feu en fixant Théo. Théo qui a le mérite de regarder Maxime avec la même intensité. 

“Matthis est là car je sais qu'il a un bon niveau, pas parce que c'est mon cousin,” dit Maxime d'une voix beaucoup plus posée à présent mais qui n’est pas moins terrifiante. “Donc si t’es pas content, je t’invite à te casser d'ici et partir à la recherche de Lucas pendant que nous, on va écouter Matthis jouer.”

Théo soutient le regard de Maxime quelques secondes de plus avant de soupirer et de se tourner, portant toute son attention sur sa basse. Cela rassure quelque peu Matthis, car au moins il n’aura pas le poids des yeux de Théo sur lui pendant qu'il joue.

“Okay, vas-y, on t'écoute,” lui dit Maxime.

Derrière lui, Ben lui adresse un sourire rassurant. Elian, lui, lève un pouce en l’air.

Matthis prend une grande inspiration. Les baguettes paraissent soudain bien trop lourdes dans ses mains qui commencent à trembler.

Il ne sait pas quoi jouer. Rien ne vient. Qu’est-ce qu’il a bien pu apprendre pendant toutes ces années de cours? Est-ce qu’il a vraiment passé autant de temps à la batterie pour aujourd’hui ne plus en retenir la moindre chose?

Pourquoi se sent-il ainsi alors qu'il s’en sort très bien avec le violon?

Que dirait son père s'il venait à apprendre qu'il a tout oublié?

J’ai sacrifié des nuits entières, plein d'argent,  pour que tu sois le meilleur batteur du pays- voir du monde, et toi… et toi tu oses oublier ne serait-ce que les bases? Tu ne sais même plus tenir les baguettes?

Tu n’es pas mon fils!

Il ferme les yeux, essayant de chasser ces images de sa tête. À la place, il imagine sa sœur, le regardant avec des yeux doux et un sourire encourageant. C'est elle qui lui tend les baguettes et lui demande de jouer en se rappelant d'un souvenir heureux.

Alors, il se met à penser à la fois où lui et sa sœur sont allés au parc, lorsqu'il devait avoir treize ans. Elle, en avait dix-sept. Un des rares après-midis où le hasard, ou plutôt l’absence de contraintes, lui avait offert un peu de liberté.

Il avait été heureux de partager ce moment avec sa sœur, car leurs liens s’étaient un peu distendus avec le temps, à mesure que la différence d’âge et l’entrée dans l’adolescence avaient creusé une distance entre eux.

Au milieu du parc, un groupe de musique s’était installé pour divertir les promeneurs et les enfants qui jouaient dans l’herbe. Matthis, lui, n’y avait prêté qu’une attention distraite. Il était trop absorbé par leur partie de cartes pour se soucier du reste.

Sa sœur, en revanche, s’était rapidement laissée attirer par la musique. Curieuse et enthousiaste, elle s’était rapprochée de la scène pour écouter et échanger avec les musiciens - ce qui est énervant pour un petit frère peu sociable.

“J'adore cette chanson!” s’était exclamée sa sœur, des étoiles dans les yeux. “J’vais demander à papa qu'il t’apprenne ce morceau.”

Sur le moment, Matthis avait ressenti une montée d’agacement. Elle l’avait emmené ici pour qu’il souffle, pour qu’il s’éloigne des répétitions, des exigences, des partitions… et malgré ça, elle ramenait encore la musique dans leur bulle. Et elle savait pourtant comment leur père fonctionnait. Un simple morceau ne serait jamais juste un morceau - il deviendrait une perfection à atteindre, sans droit à l’erreur.

Quel morceau avaient joué ces musiciens, déjà?

Matthis fouille dans sa mémoire mais rien ne revient. Il ne sait même plus si sa sœur avait réellement demandé à leur père de lui apprendre ce morceau ou si ce souvenir s’est simplement déformé avec le temps.

Mais un autre souvenir plus net lui vient en tête - sa professeure de batterie, qu'il avait eu en terminale, lui demandant d’inventer sa propre mélodie.

C’était une femme patiente, d’une douceur rare avec lui malgré ses blocages. Elle avait réussi, pendant quelques mois à peine, à fissurer quelque chose en lui, à lui faire presque accepter l’idée que la musique pouvait aussi être pour le plaisir et pas seulement une exigence.

Et, sans qu’il comprenne vraiment pourquoi, les notes de cette mélodie-là reviennent maintenant, intactes dans son esprit.

Il ouvre les yeux - Maxime, Ben et Elian sont en train de le regarder, Théo est à l’écart - et commence à jouer.

Les baguettes sont toujours aussi lourdes dans ses mains mais elles ne paraissent plus impossibles à porter. Matthis a assez de force - il peut les utiliser. Il est assez fort, oui, il peut le faire.

Il ne sait pas pendant combien de temps il joue, à vrai dire, il se perd un peu. Il doit sûrement faire des fausses notes, perdre le rythme de temps à autre. Il doit taper trop fort par moment et pas assez une autre fois.

En tout cas, comme il s’y attendait, il ne ressent aucun plaisir à jouer.

Quand il finit et pose les baguettes sur la caisse claire, il est à bout de souffle et il est presque certain que les membres du groupe vont lui dire qu'il n’a pas le niveau.

Cependant, quand il relève les yeux, il voit qu'on l'observe la bouche grande ouverte.

“Mec,” commence Elian après un long silence où Matthis commençait à se sentir plus petit que jamais.

“O-oui?”

“T’es sûr que t’es un ancien batteur? Tu devrais être dans un groupe! Et pas dans un groupe de merde comme le notre!”

“Tu vas un peu loin. On est un bon groupe,” le gronde Maxime, avant de se retourner vers Matthis. “Cousin, t’es génial. Je comprends pourquoi toute la famille ne faisait que parler de tes talents.”

Matthis sait qu’il s’agit d’un compliment, mais cela le met plus mal à l’aise qu’autre chose. Parce que derrière ces mots, il comprend surtout autre chose, que toute sa famille - pas seulement ses parents - avait fini par nourrir l’idée qu’il ferait une grande carrière dans la musique.

“Quand je leur ai dit que j'allais monter un groupe de musique, ils m’ont tous comparé à toi, donc je t’avoue que ça m’a saoulé. C'est un peu humiliant d’être comparé à son jeune cousin,” avoue Maxime. “Bref. T’es toujours bon! Avec de l’entraînement, tu redeviendras parfait en un rien de temps!”

“Merci,” dit Matthis, cette fois-ci mal à l’aise. Il n’a jamais su comment réagir face aux compliments.

“Du coup, moi je suis chaud pour que tu rejoignes le groupe,” dit Maxime.

“Temporairement,” rajoute Matthis, au cas-où l’un d’entre eux aurait oublié l’accord convenu. Matthis ne sera là que pour un mois, le temps de faire les cinq dates prévues.

“Temporairement,” confirme Maxime, même si une légère déception traverse sa voix. “Les gars?”

“Complètement pour!” s’ecrie Elian.

“Moi aussi,” dit Ben. “Il faudra que tu m’apprennes comment jouer.”

Matthis lui fait un petit sourire.

“Théo?” demande Maxime à l'attention du bassiste.

À cet instant précis, un son strident explose soudainement dans la pièce.

L’ampli de Théo lâche un hurlement métallique atroce, un son si violent que tout le monde sursaute en même temps.

“Putain de merde!”

Théo attrape précipitamment le câble branché à sa basse, le secoue, tape sur l’ampli du plat de la main, ce qui ne fait produire qu’un nouveau grincement encore plus aigu. Toute la pièce vibre avec le bruit.

“Théo?”

“Faites comme vous voulez,” marmonne le bassiste avec lassitude.

Maxime laisse apparaître un léger sourire en regardant Théo - malgré la tension évidente entre eux, on devine facilement qu’il tient à lui, d’une manière ou d’une autre - puis il se tourne vers Matthis, lui tendant la main.

“Bienvenue dans Zen.”

Matthis fixe sa main une seconde.

Il rend simplement un service à Maxime. Rien de plus.

Alors il serre sa main.

“Temporairement,” répète-t-il.

⭑.ᐟ🥁♬⋆.˚

Matthis ne connaît pas grand-chose du groupe Zen. Il sait seulement que son cousin en est le leader, qu’un membre a quitté le groupe il y a quelques jours, et que Théo est un connard.

Théo est également talentueux. C’est un fait.

Maxime a transmis à Matthis la liste des morceaux qu’ils vont interpréter. Alors Matthis est allé chercher des performances de ces chansons sur internet, pour voir ce que ça donnait;

Sur scène, Théo rayonne. C’est comme si Matthis ne voyait que lui, même lorsqu’il se tient sur le côté et qu’Elian occupe pourtant tout l’espace. Ça l’agace de constater à quel point son regard revient sans cesse vers Théo, surtout en sachant à quel point leur première rencontre s’est mal passée. Il aurait préféré être attiré par le jeu de Ben, par exemple - Ben qui, lui, est d’une bienveillance désarmante.

Sur certaines vidéos, Matthis remarque les regards que Théo lance au batteur. Est-ce lui, le fameux Lucas? Le visage de ce dernier est noyé dans les lumières, ce qui rassure Matthis - au moins, il est sûr qu’il sera lui-même peu reconnaissable. Mais il est évident que lorsque Lucas répond au regard de Théo, le visage de celui-ci s’illumine encore davantage.

Qu’est-ce qu’il est beau, pense Matthis, avant de secouer la tête pour se reprendre.

Il ne s’est jamais retrouvé comme ça, assis avec son ordinateur sur les genoux à écouter de la musique. Ce n’est pas désagréable mais ce n’est pas non plus le meilleur moment de sa vie. Pourtant, il doit apprendre les morceaux par cœur alors il n’a pas vraiment le choix s’il veut finir par les apprécier.

Ce n’est pas mauvais en soit, c’est même très bon parfois. Matthis ne sait pas vraiment. Mais de ce qu’il entend, il comprend pourquoi le groupe a des fans et pourquoi ils ont des dates de concert de prévu.

Le lendemain, à la veille du début des répétitions, il se surprend à acheter des écouteurs pour pouvoir écouter les chansons pendant ses trajets.

En rentrant, il passe devant un magasin d’instruments et s’arrête net. Il reste là, immobile, une longue minute, avant de reprendre sa route. Il a l’impression que tous les passants l’observent, attendant de voir s’il va entrer ou non.

Allez, Matthis, reprends-toi.

Il fait demi-tour.

Il pousse la porte du magasin et manque de trébucher en se dirigeant vers le comptoir. Il garde la tête baissée tout du long, incapable de soutenir le regard des instruments autour de lui.

“Bonjour… est-ce que vous- vous avez des baguettes? De batterie. Je- j’aimerais bien en acheter…”

⭑.ᐟ🥁♬⋆.˚

Le jour de la première répétition, Matthis est si nerveux qu’il arrive presque une heure en avance.

Il se maudit aussitôt d’avoir pris autant d’avance car cela signifie une heure entière à attendre sous ce soleil ridicule. Il a l’impression de cuire sur place et l’idée même de patienter lui donne envie de mourir.

Cependant, en arrivant, il remarque que la porte du local est entrouverte. Il la pousse doucement et est immédiatement pris d’une quinte de toux, agressé par une odeur de tabac épaisse. Il est à deux doigts de faire demi-tour mais sa toux a été suffisamment bruyante pour que la personne à l’intérieur sache qu’il est là. Alors il s’engage dans le couloir toujours aussi étroit puis entre dans la pièce de répétition.

Théo - qu’il reconnaît à ses cheveux blonds - est là, dos tourné, en train de fumer tout en fouillant dans une pile de feuilles posées sur la petite table. Il lève la tête et roule des yeux en découvrant Matthis.

Sympa l’accueil.

Il est habillé de la même façon que la dernière fois et Matthis se demande comment il fait pour survivre à une telle chaleur avec cette tenue. Lui, en comparaison, est en t-shirt et short.

“J’pensais pas que t’allais revenir,” dit Théo, se tournant à nouveau vers la pile de feuilles.

“Est-ce que tu peux arrêter de fumer? L’odeur est vraiment insupportable pour moi-”

Théo se fige puis se retourne brusquement vers lui. Matthis se tend aussitôt en le voyant écraser son mégot avec une violence sèche dans le cendrier, avant de s’avancer d’un pas agacé dans sa direction.

“Tu sais ce que je trouve insupportable, moi?”

Matthis n’ose même pas bouger d’un poil. Théo a beau être plus petit en taille que lui, il dégage quelque chose d’indéniablement intimidant.

“Tu sais ce que je trouve insupportable?” répète Théo avec une voix froide et tranchante. “C’est quand un connard vient ici sans nous prévenir et reprend la batterie avec lui.”

Pendant une seconde, Matthis ne comprend pas. Puis son regard glisse vers le fond de la salle et son estomac se serre aussitôt. La mini-scène paraît étrangement vide. La dernière fois, l’imposante batterie occupait tout l’espace, attirant immédiatement l’attention avec ses cymbales et ses toms brillants. Maintenant, il ne reste qu’une marque plus claire sur le sol, quelques câbles abandonnés et un vide absurde au fond de la scène. Comme si quelqu’un avait arraché le cœur du local pendant la nuit.

Théo, lui, continue à parler, incapable de garder sa colère pour lui. Il s’éloigne de Matthis en passant une main nerveuse dans ses cheveux blonds et brillants, puis recommence à fouiller brutalement dans les feuilles qui traînent sur la table.

“Il est même pas fichu de venir me parler en face,” râle-t-il. “Il aurait pu au moins dire à Max qu’il allait récupérer la batterie. C’est un vrai connard.”

Sa voix résonne dans la pièce étroite avec une violence contenue qui met Matthis mal à l’aise. Il comprend la réaction du bassiste. Lucas a quitté le groupe brutalement et maintenant il récupère le matériel sans prévenir personne. C’est normal que Théo soit énervé. Pourtant, l’atmosphère est tellement tendue que Matthis a l’impression d’être celui qui a volé la batterie.

Alors il attend - le temps que Théo arrête de jeter les feuilles dans tous les sens et de marmonner dans sa barbe.

Finalement, Matthis se racle discrètement la gorge.

“Je… je fais comment du coup…?”

Théo relève immédiatement les yeux vers lui. Son regard est noir, fatigué et agressif.

“Tu peux pas te débrouiller tout seul?”

Matthis inspire lentement pour éviter de répondre trop vite. Il sait que Théo ne s’adresse pas vraiment à lui (ou peut-être que si?). Il parle à l’ancien batteur, à la situation tout entière, au fait qu’un groupe qu’il aime probablement plus qu’il ne veut bien l’admettre est en train de partir en vrille.

Mais ce n’est pas une raison pour traiter Matthis de cette façon.

“Je sais que tu m’aimes pas et que t’as l’impression que je remplace l’ancien batteur,” dit-il. “Mais j’suis là juste pour un mois, donc faisons en sorte de pas se détester.”

Théo reste immobile, visiblement pris de court. Matthis croit presque voir son cerveau buguer, comme s’il ne s’attendait pas du tout à ce que Matthis lui réponde franchement au lieu de juste encaisser.

Et, honnêtement, Matthis est plutôt fier de lui.

Finalement, Théo souffle simplement du nez, dans un mélange d’agacement et de résignation, avant de détourner le regard et de retourner à ses occupations sans répondre.

Le silence qui s’installe ensuite est long et pesant. Le genre de silence qui fait bourdonner les oreilles. Matthis essaie de l’ignorer mais c’est difficile car présence de Théo remplit toute la pièce. Tout chez lui semble prendre de la place - sa manière de bouger, son énergie nerveuse, son regard constamment tendu. Même quand il ne parle pas, on ne voit que lui.

Au bout d’un moment, incapable de rester planté là sans rien faire, Matthis finit par poser son sac au sol. Il s’accroupit pour l’ouvrir et fouille quelques secondes avant d’en sortir une paire de baguettes neuves.

Celles qu’il a achetées la veille. Ses baguettes. Avec ses initiales gravées dessus.

Ses doigts se resserrent légèrement autour du bois.

Il ne sait même pas pourquoi il les a fait personnaliser. Dans un mois, il ne les utilisera plus. Pourtant, au moment de les acheter, quand l’employé lui a demandé s’il voulait inscrire quelque chose dessus pour la modique somme de cinq euros en plus, il a demandé qu’on y grave MN.

“J’ai mes propres baguettes,” dit-il finalement.

La phrase sonne un peu stupide dès qu’elle quitte sa bouche. Il ne sait même pas ce qu’il essaye de prouver exactement. Peut-être qu’il veut simplement effacer le souvenir de la remarque de Théo l’autre jour. Le fait qu’il n’ait pas de baguettes à lui, que ça ne faisait pas de lui un vrai batteur.

Le pire, c’est que Théo avait raison - Matthis n’est pas un batteur. Il a arrêté d’en faire il y a deux ans, alors qu’il a passé plus de la moitié de sa vie derrière une batterie. Donc, dans un sens, Théo avait également tort.

Les yeux de Théo se posent sur les baguettes. Quelque chose change légèrement dans son expression. C’est à peine visible mais les traits de son visage se détendent un peu, comme si une partie de sa colère venait de redescendre.

Pendant un instant, Matthis croit sincèrement qu’il va s’excuser.

À la place, Théo détourne les yeux et dit simplement:

“J’ai prévenu Max dès que j’ai vu qu’on n’avait plus de batterie. Il a dit qu’il allait trouver une solution.”

Matthis hoche doucement la tête.

“Okay.”

Et la conversation s’arrête là.

Le silence revient après ça, moins agressif qu’avant mais toujours étrange. Matthis reste assis au bord de la chaise bancale près du mur, les baguettes tournant lentement entre ses doigts. Théo, lui, continue de ranger des câbles sans réelle concentration. Il les enroule trop vite, recommence quand ils s’emmêlent, puis soupire discrètement par le nez. De temps en temps, son regard glisse vers la batterie absente, vers l’espace vide au fond de la salle, comme si ça l’irritait physiquement de voir cet endroit désert.

Matthis essaie de ne pas le fixer mais c’est compliqué. Il y a quelque chose chez Théo qui attire constamment l’attention, même quand il ne fait rien.

“Ce que t’as joué la dernière fois - je connais pas.”

Matthis relève les yeux vers lui, surpris. Théo ne le regarde même pas. Il continue à tirer sur un câble récalcitrant, les sourcils froncés, comme s’il regrettait déjà d’avoir ouvert la bouche.

Matthis attend une suite. Une question, peut-être, ou même une critique, mais rien ne vient. Il comprend alors que Théo a probablement terminé sa phrase.

“C’est normal,” répond-il après quelques secondes. “J’ai… créé ça moi-même en terminale.”

Matthis sent immédiatement la gêne lui remonter le long du cou. Maintenant que c’est sorti à voix haute, ça lui paraît soudain prétentieux. Il baisse à nouveau les yeux vers ses baguettes et hausse légèrement les épaules.

“C’est ma professeure qui m’avait demandé de faire ça. J’sais même pas comment j’ai fait pour m’en souvenir.” Il laisse échapper un petit rire nerveux. “Ça devait pas être très bon.”

Théo répond seulement par un vague ‘hm’. Ce n’est ni une moquerie, ni un compliment. Matthis ne sait pas comment interpréter ce son. Et pourtant, contre toute attente, il ressent une pointe de déception.

C’est stupide. Vraiment stupide.

Il y a encore trois minutes, il aurait tout donné pour que Théo le laisse tranquille. Pour qu’il arrête de le regarder comme un intrus venu squatter la place de quelqu’un d’autre. Mais maintenant que la conversation existe enfin - même maladroite, même minuscule - Matthis se surprend à vouloir qu’elle continue.

Cependant, Théo reste silencieux.

Le bruit lointain d’une porte qui claque dans le couloir finit par remplir l’espace à leur place. Des voix résonnent ensuite, étouffées puis de plus en plus proches. Matthis reconnaît celle d’Elian qui ordonne à Théo de venir les aider.

Elian entre dans la salle, portant la grosse caisse - Matthis se demande comment il a fait pour passer le couloir étroit avec.

“Oh, Matthis t’es là aussi?” Ses yeux font du ping-pong entre Théo et Matthis, avant qu’il ne s’adresse à Théo: “J’espère que tu ne l’as pas menacé.”

Théo lève les yeux au ciel puis se lève de là où il était assis sur le rebord de la scène.

“Tais-toi,” dit-il en disparaissant dans le couloir.

Elian se tourne à nouveau vers Matthis.

“Ça va? Il ne t’a pas trop fait chier?”

“Non, ça va,” répond Matthis. Il sait que Théo n’a pas mauvais fond, mais il pense simplement que lui et Théo ne seront pas de grands amis.

Le reste du groupe finit par envahir la salle dans un chaos. La batterie arrive morceau par morceau, les pieds de cymbales cognent contre les murs étroits du couloir, et quelqu’un jure parce qu’un rack refuse de passer la porte. Matthis reste un peu en retrait, ses baguettes toujours dans la main, observant sans vraiment participer pendant que les autres assemblent l’instrument avec efficacité et quelques rires.

Quand la batterie est enfin montée, Matthis s’installe derrière celle-ci. Maxime lui demande de tester rapidement pour voir si ça lui convient pendant que le reste du groupe s’éloigne et discute entre eux - sûrement pour parler de Lucas, puisque Matthis remarque la mine peinée mais aussi furieuse de Théo.

Il en profite pour sortir son téléphone et prendre une photo des baguettes posées sur ses cuisses, les initiales MN visibles sur le bois clair. Il hésite une seconde avant de l’envoyer à sa sœur. Il n’a pas vraiment besoin d’écrire quoi que ce soit. Quelques secondes passent seulement avant que son téléphone vibre dans sa main - un emoji avec les larmes aux yeux suivi d’un pouce levé. Matthis fixe l’écran un moment de trop, la gorge serrée.

La répétition commence peu après. Ils démarrent lentement, volontairement, et Matthis comprend assez vite que c’est pour lui. Il n’est pas dupe. Ils ajustent le tempo, simplifient les transitions, attendent parfois une demi-seconde de trop avant d’enchaîner, juste pour lui laisser le temps de suivre. Et pourtant, malgré ça, il s’en sort mieux qu’il ne l’aurait pensé.

Maxime avait sûrement raison lorsqu’il a dit que c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas.

Les morceaux, il les connaît aussi. Il les a écoutés suffisamment de fois pour les connaître par cœur.

Cependant, et il le sent, son corps n’a plus la fluidité d’avant. Il est un peu en retard sur certains breaks, un peu trop rigide dans ses mouvements, ses bras refusant de lui obéir sur le champ. Il se surprend à jouer avec une précision trop forcée et trop contrôlée, comme un robot qui essaierait de reproduire quelque chose d’humain.

Personne ne le lui fait remarquer directement. On lui dit seulement, à la fin d’un morceau, que ça viendra avec le temps, que c’est normal, que ça fait longtemps. Ça ne le fait pas moins sentir comme un bon à rien.

Théo, lui, ne se retourne jamais. Il joue, parle aux autres, mais il agit comme si Matthis n'était pas là. Si, dans les vidéos que Matthis a vu, Théo se retourne souvent vers le batteur, là c’est complètement différent. C’est comme s’il avait été volontairement effacé de son attention.

Étrangement, Matthis apprécie cela.

La répétition s’étire sans qu’ils s’en rendent compte. Quand ils s’arrêtent enfin, il est déjà tard, presque minuit passé. Les derniers accords traînent encore dans l’air quand les instruments sont posés.

Les autres commencent à ranger et rassembler leurs affaires. Matthis, lui, sent ses bras lui faire mal, ses poignets engourdis, mais, bizarrement, il n’a pas envie de s’arrêter là.

“Je vais rester encore un peu,” dit-il finalement sans trop réfléchir.

Personne ne semble surpris. Ben, qui est en train de ranger des câbles, lui lance la clé du local.

“Ne rentre pas trop tard quand même.”

“Ouais. De toute façon, je travaille à sept heures demain.”

Quand la porte se referme, Matthis se sent extrêmement seul. Il reste assis sur le tabouret de batterie. Ses mains restent posées sur ses cuisses un instant, immobiles.

Et là, sans prévenir, quelque chose craque.

Il ne sait pas exactement pourquoi. Peut-être la fatigue. Peut-être la pression accumulée. Peut-être le regard de personne, justement. Ses yeux deviennent humides sans qu’il ait le temps de les contrôler. Il cligne plusieurs fois, comme si ça allait suffire à faire disparaître la sensation, mais non.

“Qu’est-ce que je fous là,” murmure-t-il pour lui-même, la voix à peine audible.

Il se trouve nul. Il se demande comment son père a pu croire qu'il avait un avenir dans la musique.

Il baisse les yeux vers la batterie. Elle lui semble immense et ridicule à la fois.

Ses mains se crispent sur les baguettes, puis il finit par jouer - pas les morceaux du groupe, juste ce qui vient. Ses coups sont forts et désynchronisés, forçant son corps à domestiquer à nouveau cet instrument par la violence.

Il continue pourtant, parce qu’il ne sait pas quoi faire d’autre. Ses bras commencent à brûler, ses mains deviennent maladroites, et le son qu’il produit ne lui apporte rien, ni soulagement ni libération. Juste du bruit, encore du bruit, qui se heurte aux murs et revient vers lui sans douceur.

Finalement, il s’arrête d’un coup. Le silence qui suit est violent.

Il est essoufflé, les épaules lourdes, le front humide, réalisant à peine qu’il transpire autant. Ses doigts tremblent autour des baguettes. Il les repose lentement sur le tom, constatant d’à quel point ses mains sont rouges et qu’il saigne légèrement de la paume.

Il est l’heure de rentrer.

L’envie soudaine d’appeler son père le prend, ce qui le déstabilise.

Pourquoi veut-il appeler son père? Il ne sait pas ce qu’il cherche exactement dans cet appel. Une validation? Un pardon? Une preuve qu’il n’a pas tout gâché? Et surtout, une partie de lui comprend déjà que la réponse ne sera probablement pas celle qu’il espère.

Il traverse le couloir, sort du local, les yeux rivés sur son téléphone, l’écran montrant le contact de son père à qui il n’a pas parlé depuis des mois.

Une fois dehors, il prend une grande inspiration et appuie sur le bouton ‘appeler’ avant qu’il ne perde le courage de le faire. Il a ses baguettes en main, comme une sorte de soutien.

Mais bien évidemment, son père ne décroche pas.

Il est déçu et profondément triste.

Il décide quand même de laisser un message - car appeler sans rien laisser derrière lui semble bizarre. Son père pourrait penser qu’il est juste un énorme lâche.

“Papa... je- en fait- je-” Il se mord la lèvre, détestant à quel point sa voix tremble. “Je sais pas si Maya te l’a dit mais je fais partie d'un groupe de musique. ‘Fin, pas vraiment... c'est juste temporaire, juste pour quelques dates. C'est le groupe de Maxime. Ils s'appellent Zen.”

Il n’a aucune idée de si son père est au courant pour le groupe de Maxime. Son frère, donc le père de Maxime, a dû forcément lui en parler. Il se demande si son père aurait espéré avoir Maxime comme fils à la place, un enfant passionné par la musique. Pas comme lui.

“Ils ont de bonnes chansons, tu- euh... tu devrais écouter. Ah, d'ailleurs... je suis leur batteur. C'est bien, non? Papa, je fais de la batterie.”

Sa gorge se noue à ce moment-là. Il éloigne le téléphone de son oreille pour renifler.

Il se trouve ridicule. Que cherche-t-il à faire en disant ça? Il veut que son père le félicite? Lui donne une médaille?

“Je crois qu’on fera une date pas loin de la maison. Ça me- ça me ferait plaisir que tu viennes…”

Il laisse un silence, essayant de trouver quelque chose d’autre à dire.

“Okay, c'est tout. J’y vais. Bisous, je‐ ouais. J’y vais…”

Il raccroche et son bras retombe le long de son corps, comme si le téléphone venait de lui ajouter un poids supplémentaire. Il soupire longuement. Il regrette déjà d’avoir laissé ce message, et se trouve ridicule de chercher encore la validation de son père alors qu’ils sont en froid.

Il prend une grande inspiration mais l’odeur désagréable du tabac lui agresse aussitôt les narines. Il se retourne et aperçoit Théo, adossé au mur, une cigarette entre les doigts. Leurs regards se croisent.

Il n’avait pas réalisé que Théo était toujours là. Tout le monde est parti depuis plus d’une trentaine de minutes, il ne s’attendait donc pas à le trouver encore présent. Théo relâche un nuage de fumée, puis jette la cigarette au sol et l’écrase d’un coup de botte.

Au moins, Théo semble respecter le fait que Matthis déteste l’odeur du tabac.

“T’as... t'as tout entendu?” demande Matthis après un moment.

Théo hausse les épaules.

“Je t’ai entendu dire que tu trouvais nos chansons pas mal,” dit-il en se redressant et se rapprochant de Matthis. Ce dernier fait instinctivement un pas en arrière. “C'est moi qui compose et écrit la plupart de nos sons.”

Ca, matthis ne le savait pas. Il doit bien reconnaître que Théo écrit de bonnes paroles et qu’il a du talent pour la composition. Mais après tout, Matthis ne s’y connaît pas assez en musique pour se permettre un véritable avis. Tout ce qu’il sait faire, c’est exécuter ce qu’on lui demande.

“T’as appelé ton père, c'est ça?” poursuit Théo. “Soit c'était l’appel le plus triste au monde, soit tu lui as juste laissé un message, et ça m’a l’air tout aussi triste.”

Matthis ne dit rien.

“T’as des soucis avec lui?”

Cette fois, Matthis lui lance un regard noir. Il n’a aucune envie d’étaler sa vie privée, encore moins à Théo, avec qui le courant passe déjà difficilement. Il a toujours du mal à cerner ce dernier.

Théo lève les mains en l’air.

“Ok, ok. Pardonne-moi d’avoir osé demander. J’étais juste venu récupérer mon carnet mais j’ai vu que t’étais en train de t’entraîner et j’ai vu que- fin, bref, j’ai préféré attendre dehors.”

Putain, ça veut dire que Théo l’a sûrement entendu crier de frustration, voir même pleurer. C'est la honte. C’est un peu le même sentiment que lorsque ton pire ennemi connaît ta plus grande faiblesse.

Théo s’enfonce dans le local et en ressort moins d’une minute plus tard, son fameux carnet à la main. Il verrouille la porte derrière lui sans même accorder un regard à Matthis avant de s’éloigner.

Mais après quelques mètres, il s’arrête et se retourne.

“Tu sais, si ton père ne vient pas te voir, c’est un gros con.”

Il termine avec un petit sourire et Matthis se surprend à sourire lui aussi une fois Théo hors de vue.

Après tout, Théo a raison - Matthis a fait l’effort de tendre la main vers son père, alors si ce dernier l’ignore…

Matthis sera dévasté, bien sûr.

⭑.ᐟ🥁♬⋆.˚

Bizarrement, convaincre son patron de lui accorder deux semaines de congés a été d’une facilité déconcertante. Matthis ne comprend même pas comment il a réussi à le persuader mais il ne va certainement pas s’en plaindre.

Son patron est un vieil homme qui tient cette épicerie depuis au moins quarante ans et qui traite Matthis comme son petit-fils. Il lui avait déjà confié ses problèmes avec ses parents, alors peut-être est-ce pour cela que le vieil homme a accepté aussi facilement lorsqu’il lui a expliqué qu’il aurait besoin de deux semaines de congé pour partir faire des concerts.

Lorsqu’il découvrira, en fin de mois, que son salaire a été réduit de moitié, en revanche, il va clairement l’avoir mauvaise. Maxime lui a assuré qu’il serait payé mais Matthis n’a pas osé demander combien il toucherait exactement - il se doute bien qu’un musicien peu connu ne gagne pas des fortunes, loin de là, plutôt des miettes. Il devra sans doute accepter davantage de propositions pour jouer lors de mariages après son retour de la mini-tournée avec Zen.

Bref.

Ce soir-là, Matthis termine à vingt-deux heures. Il est seul dans l’épicerie et il ne lui reste qu’une vingtaine de minutes de travail. Il en profite pour ranger les rayons, les écouteurs vissés dans les oreilles, la voix d’Elian l’accompagnant au rythme de ses coups de balai.

Il ne réalise même pas qu’il est en train de chantonner lorsqu’il entend des applaudissements derrière lui. Il sursaute et se retourne aussitôt, retirant un écouteur et mettant la musique sur pause, pour tomber nez à nez avec Théo.

Comme d'habitude, Théo a le même genre de tenue. Aujourd’hui, cependant, il porte un bonnet, ce qui cache malheureusement ses beaux cheveux blonds.

Il a l’impression de croiser souvent Théo, ce qui est, en soi, totalement le cas. Le groupe répète tous les soirs jusqu’à très tard dans la nuit, donc, techniquement, il le voit chaque jour (cela fait cinq jours que les répétitions ont commencé). Même s’ils échangent rarement, leur relation est devenue relativement neutre - Théo ne lui lance plus de piques et Matthis l’évite autant qu’il le peut, ce qui reste difficile à faire, tant il est encore fasciné par la beauté du bassiste.

Aujourd’hui est d’ailleurs le seul jour sans répétition, Maxime ayant décrété que se surmener ne menait à rien.

Alors, Matthis ne s’attendait absolument pas à trouver Théo devant lui.

“C’est ma chanson,” dit Théo, avec une voix que Matthis n’arrive pas à déchiffrer.

“Oui..? Je joue avec vous, après tout, faut bien que je connaisse vos chansons.”

Théo soupire et passe une main sur son visage.

“Non, j’veux dire que c’est ma chanson.”

Matthis ne comprend pas vraiment où Théo veut en venir. En effet, ce dernier lui a déjà dit qu’il était à l’origine de la plupart des chansons de Zen, alors il ne saisit pas pourquoi il fait cette remarque sur le fait qu’il soit en train de chanter l’une d’entre elles.

“Ma chanson pour lui,” ajoute Théo d’une petite voix.

Et là, Matthis comprend.

Il remarque alors les yeux gonflés et le nez rouge de son interlocuteur. Il perçoit aussi l’odeur d’alcool qui émane de lui. Il grimace. Sérieusement, si Théo ne sent pas le tabac, c’est l’alcool - charmant.

Théo manque de perdre l’équilibre, et Matthis le rattrape en posant ses mains sur ses deux bras.

“J’vais faire vite,” marmonne Théo en se redressant avant de disparaître dans un rayon.

Matthis le suit du regard, les sourcils froncés, puis retourne derrière la caisse, en attendant qu’il termine.

Il jette un coup d'œil à son téléphone, à la chanson qu’il était en train d’écouter avant de se faire interrompre. Le titre est fondre sur ta peau. Matthis n’a jamais vraiment prêté attention aux paroles, mais c’est bien une chanson d’amour, où le personnage semble consumé par un sentiment si intense qu’il a l’impression d’être animé par une flamme qui le détruit peu à peu.

Il jette un nouveau regard vers Théo, qui est en train d’analyser un paquet de bonbons.

Ma chanson pour lui.

“J’savais pas que tu travaillais ici,” dit Théo en déposant deux bières ainsi que le paquet de bonbons sur le comptoir.

“Je travaille là depuis un an et demi,” dit Matthis.

“Ah.” Théo se gratte l’arrière de la nuque - c’est bien la première fois que Matthis le voit gêné ainsi. “C’est la première fois que j’viens ici en fait.”

Matthis hoche seulement la tête et scanne les articles.

“Tu vas continuer de boire?” demande-t-il, son esprit bien ailleurs.

Il ne fait que penser au fait que Théo ait écrit une chanson d’amour. Ce n’est pas censé être si surprenant car beaucoup de morceaux de rock parlent d’amour. Mais là, Théo est devant lui, les yeux encore marqués par les larmes et l’odeur d’alcool accrochée à lui.

Matthis ne peut s’empêcher de ressentir une certaine inquiétude.

Et aussi, il se demande- Théo a-t-il écrit cette chanson en pensant à Lucas?

Ça ferait sens. Après tout, Théo avait l’air profondément bouleversé par le départ de l’ancien batteur, au point d’en devenir hostile envers Matthis. Et puis, Matthis n’a pas oublié les regards que Théo lançait à Lucas dans les anciennes performances. Ce sont des regards qui ne trompent pas.

Étaient-ils en couple? Est-ce que Lucas est parti parce qu’ils se sont séparés et qu’ils n’arrivaient plus à travailler ensemble?

Matthis a une foule de questions en tête mais aucune qu’il posera un jour. Il préférerait encore s’enterrer sur place ou changer de pays plutôt que de laisser transparaître, ne serait-ce qu’une seconde, qu’il s’intéresse un peu à Théo.

“C’est pas tes oignons,” râle Théo. “Je bois si je veux.”

“T’as raison. Je peux voir ta carte d’identité?”

“On a le même âge!”

“J’ai pas la preuve,” dit Matthis avec une fausse moue, alors qu’il sait très bien que Théo a seulement quelques mois de plus que lui. “J’dois vérifier ton âge.”

“J’ai rien sur moi, juste un peu d’argent.”

“Donc pas de bières pour toi,” conclut Matthis en mettant les bières hors de portée de Théo.

“Mais ça va pas la tête!?” s’écrie Théo. “Tu les as déjà scannés!”

“J’ai juste scanné les bonbons,” dit Matthis en jetant le paquet de bonbons vers Théo. “Ça fera un euro trente.”

Théo râle mais sort tout de même un billet de cinq euros et le lui tend, sans protester plus que cela. Ce qui est très étrange. Matthis suppose que Théo n’a tout simplement pas la force de se disputer avec lui.

“Tu peux attendre cinq minutes?” demande Matthis, se surprenant lui-même. “Le temps que je ferme la boutique et après j’te raccompagne chez toi.”

Théo fronce des sourcils.

“J’veux pas que tu me raccompagnes.”

“Oui mais… on sait jamais.”

Matthis n’aimerait pas que quelque chose arrive à Théo, pas parce qu’il porte Théo dans son cœur, mais parce qu’il n’a pas envie que le reste du groupe se fasse du soucis pour leur bassiste.

Un Théo pompette et le cœur visiblement brisé est, étonnamment, plus facile à supporter que le Théo habituel. Dans cet état-là, Matthis peut même lui donner des ordres sans qu’il proteste trop. Les ordres en question - donne moi ton adresse pour que je puisse te ramener en vie chez toi.

L’appartement de Théo est assez loin de l’épicerie, et Matthis se demande comment il a bien pu atterrir dans ce quartier. Il y a bien des bars non loin, alors il suppose que Théo a dû passer sa soirée dans l’un d’eux avant de dévier de son chemin.

Matthis reste tout de même curieux - qu’est-ce qui a bien pu se passer pour que Théo finisse en larmes, au point de se laisser raccompagner par quelqu’un qu’il apprécie à peine?

Tout le long du trajet - parce que Matthis est bien trop fauché pour payer un taxi - il maintient Théo par le bras d’une main, pour éviter qu’il ne s’écroule en pleine rue, et tient de l’autre un sac contenant le paquet de bonbons ainsi que les deux bières qu’il a lui-même réglées pendant que Théo l’attendait dehors.

L’appartement de Théo se révèle être un studio, un peu plus grand que le sien, mais étonnamment plus chaleureux. La décoration rappelle fortement la salle de répétition - des murs sombres couverts de posters. La différence, ce sont les dessins accrochés un peu partout. Tous semblent réalisés dans le même style. En jetant un coup d’œil au bureau, juste à côté du lit, et en apercevant une boîte d’aquarelle ouverte, Matthis en déduit qu’ils sont de Théo.

Même si l’ensemble n’est pas vraiment à son goût, il trouve l’endroit agréable malgré tout. C’est toujours mieux que son propre studio vide, où les seules touches personnelles sont ses nouvelles baguettes personnalisées et un petit cactus que sa sœur lui a acheté, sous prétexte qu’il avait besoin de compagnie. Une plante demande, après tout, beaucoup moins d’attention qu’un animal.

Et, étrangement, le studio de Théo ne sent pas le tabac. Il n’y a même pas une trace de cendrier.

“Tu joues de la basse, tu composes et écrit des chansons, et tu dessines,” fait remarquer Matthis en s’asseyant sur le lit, admirant toujours le décor. “Qu’est-ce que tu ne sais pas faire?”

“Beaucoup de choses,” répond Théo en fouillant dans le sac, sûrement pour prendre le paquet de bonbons. “Être aimé- oh mon dieu, t’as pris les bières!?”

Être aimé.

C’est sorti vite et naturellement, avec ce mélange d’ironie et d’amertume que les gens utilisent quand ils parlent d’une douleur devenue trop familière. Pourtant, Théo, juste après avoir réalisé la présence des bières, semble déjà avoir oublié ce qu’il a dit.

Mais Matthis, lui, reste bloqué sur ces deux mots. Ça ne colle pas.

Théo est agaçant, grande gueule, souvent insupportable, mais il est aussi drôle sans faire exprès, extrêmement talentueux, et il attire naturellement les gens autour de lui. Même au sein du groupe, malgré les désaccords récurrents, ça se voit que les trois autres l’apprécient énormément. Voir même, on dirait plus que Théo est le cousin de Maxime plutôt que Matthis.

Alors entendre Théo dire ça avec détachement… ça lui laisse une sensation désagréable dans la poitrine.

“Tu comptes rester là longtemps?” demande finalement Théo en relevant les yeux vers lui.

Matthis hausse simplement les épaules.

Théo le fixe quelques secondes puis soupire longuement. Malgré ça, il attrape quand même la deuxième bière et la décapsule avant de la tendre à Matthis.

“Tiens.”

Le métal froid se presse contre ses doigts. Matthis hésite une seconde avant de la prendre.

“Merci.”

“Pas l’habitude de boire?”

“Non.”

“Ça se voit.”

Il n’y a pas de canapé, pas de vraie chaise autre que celle du bureau encombré de feuilles (Matthis se demande où Théo s’assoit lorsqu’il veut utiliser l’ordinateur). Alors Théo finit par venir s’asseoir à côté de lui sur le lit, son épaule frôlant brièvement celle de Matthis dans le mouvement. Le matelas s’enfonce légèrement sous leur poids combiné

L’espace devient soudainement étroit.

Matthis ouvre finalement sa bière et en prend une gorgée. L’alcool lui brûle aussitôt la gorge. Il grimace malgré lui. Ce n’est qu’une bière mais il n’est pas habitué à cette chaleur étrange qui descend lentement jusqu’à son estomac.

“C’est dégueulasse,” se plaint-il.

“Pourquoi t’en bois alors?”

“La pression sociale,” répond-il, arrachant un ricanement à Théo.

Théo a un joli rire, ça Matthis le savait déjà, mais c’est la première fois que Théo rit grâce à lui.

“Ton père t’a répondu?” demande Théo après un léger silence.

Matthis garde les yeux fixés sur la bière entre ses mains.

“Non.” Il marque une pause. “Mais ma mère m’a envoyé un message pour me dire qu’elle était contente pour moi.”

Rien que d’y penser, ça lui serre encore l’estomac.

Pour être honnête, quand il a reçu le message de sa mère, ça lui a fait vraiment du mal, rendant l’absence de son père encore plus évidente. Parce que ça veut dire que son père à écouter son message mais n'a pas voulu y répondre. De plus, sa mère n'a pas dit qu'ils seraient présents au concert, donc Matthis ne s'attend pas à les voir. A voir son père.

“Et toi,” continue Théo après quelques secondes. “T’es content?”

Matthis tourne la tête vers lui. Il n’avait pas remarqué qu’ils étaient aussi proches. Il se décale légèrement.

“Hein?”

“T’es content pour toi?” reprend Théo. “T’es content d’être dans le groupe?”

La première pensée de Matthis est simple et immédiate: non.

C’est comme si son cerveau a pris l’habitude de rejeter ce genre d'idées sans l’analyser. Parce que la réponse est évidente, non? Mais le problème, c’est que justement… elle ne l’est pas tant que ça.

Il reste silencieux un moment, le regard accroché à l’étui de basse posé dans un coin du studio de Théo. Dehors, le bruit de la ville semble lointain, presque étouffé, malgré la finesse des murs. Et dans ce silence-là, Matthis se met à réfléchir, pour de vrai.

Il n’aime pas particulièrement les répétitions, ça c’est vrai. Pourtant, il ne déteste pas non plus ces moments où ils s’entraînent ensemble, malgré tout le stress et la pression qu’il y a. Les autres semblent toujours sur le fil car c’est leur avenir en jeu, chaque concert est une occasion pour eux de se faire une place dans cette industrie saturée qu’est la musique.

Matthis, lui, n’a pas ce poids sur les épaules.

Mais jouer de la batterie… c’est autre chose.

C’est là que quelque chose se bloque, mais pas un blocage visible, pas quelque chose que les autres pourraient pointer du doigt. De l’extérieur, Matthis est efficace. Il apprend vite. Il mémorise tout sans effort apparent, reproduit les morceaux sans hésitation et sans erreurs. Pour le reste du groupe, il est devenu une sorte de point fixe, comme s’il ne faisait qu’un avec la batterie.

Ils sont tous dos à lui, donc ils ne voient rien. Ils ne voient pas ses mains qui se crispent un peu trop fort sur les baguettes. Ils ne voient pas le moment précis où tout se resserre dans sa poitrine, juste avant le premier coup.

Parce que dès qu’il s’assoit derrière la batterie, il pense à son père. Toujours. Sans exception. C’est comme une présence bloquée au fond de son esprit, une ombre collée à lui. Et à chaque fois, Matthis doit lutter pour garder ses mains stables, pour ne pas lâcher les baguettes, pour ne pas abandonner avant même d’avoir commencé.

Devant ce silence qui s’étire trop longtemps, Théo finit par le regarder, penchant légèrement la tête.

“Ça te plaît pas?”

Matthis n’a pas envie de mentir. Il a envie d’être honnête. Théo n’a pas l’air d’être dans un état où il va transformer sa réponse en blague ou en attaque. Il est juste là, un peu fatigué, un peu lucide malgré l’alcool.

Alors il finit par dire:

“J’aime pas.” Il se racle la gorge, réalisant que sa voix a sonné un peu trop crude. “J’ai accepté juste pour rendre un service à Maxime.”

Théo ne réagit pas alors Matthis prend cela comme une invitation à continuer.

“Mes parents m’ont forcé à faire de la musique depuis que je suis tout petit. Mon premier souvenir, c’est moi sur les genoux de mon père, en train de tenir ses baguettes pendant qu’il me fait jouer. Mon deuxième souvenir, c’est moi devant un piano. Mon troisième… c’est sûrement mon père qui me présente un professeur de musique.”

Il avale légèrement sa salive, sans quitter la basse de Théo du regard. Il se souvient avoir également appris à jouer de cet instrument - il a vraiment touché à tout quand il était enfant.

“J’ai toujours grandi avec de la musique autour de moi,” continue-t-il. “Au début, ça ne me dérangeait pas mais après, j’voulais- j’sais pas- j’voulais jouer aux petites voitures? Je voulais passer le goûter chez mes amis. Mais non, je devais aller à mes cours de musique alors que je savais à peine compter jusqu’à vingt.”

Théo émet un petit son d’acquiescement, sans rien dire de plus. À ce stade, Matthis ne sait plus si Théo s’intéresse encore à ce qu’il dit ou s’il s’en fiche et fait simplement semblant de s’y intéresser.

“Mais le truc de mon père, c'est la batterie. Il rêvait de devenir un grand artiste, donc il a consacré toute mon éducation à ce que je sois le meilleur batteur possible.”

“C'est ce que Max nous a dit quand il nous a dit qu'il comptait te demander de nous dépanner,” dit Théo.

“Ah bon?” demande Matthis, surpris. “Il a parlé de moi?”

“Forcément,” acquiesce Théo avec un petit sourire. “C'est le leader mais il peut pas prendre de décisions comme ça sans qu'on en parle d'abord.”

“Et du coup… il a dit quoi?”

“T’es curieux hein,” le taquine Théo.

Embarrassé, Matthis prend une autre gorgée. C'est la première fois que Théo lui parle de cette façon, comme s'ils étaient amis, et Matthis se retrouve à bien aimer cette situation.

“Il nous a juste dit qu'il a un cousin qui fait de la batterie depuis qu'il est petit et qu'il est apparemment très bon,” dit Théo en haussant les épaules. “Alors que tu m’as donné l'impression que c'était la première fois que tu voyais une batterie de ta vie.”

“T’as été méchant, ce jour-là,” ne peut s'empêcher de dire Matthis.

“Hmm,” dit simplement Théo.

Bon, les excuses ne seront pas pour aujourd'hui, apparemment.

“T’es toujours bourré?” demande-t-il au final.

“Quoi? Non! Je tiens très bien l'alcool.”

“T’as failli tomber dans mes bras tout à l'heure.”

Théo se laisse tomber en arrière dans son lit.

“Je tombe souvent dans les bras des hommes beaux.”

Matthis se fige.

“Q-quoi?” 

“Quoi?” Théo se redresse sur ses coudes et arque un sourcil dans sa direction. “Tu te trouves moche?”

“Euh…”

“T’as pas fini ton histoire sur ton père et la musique.”

Honnêtement, le cerveau de Matthis est actuellement en feu. Théo vient… de le complimenter? Ou a-t-il juste dit ça sans réfléchir?

Théo semble être le genre de personne qui se livre facilement avec un peu d'alcool dans le sang. Matthis pourrait en profiter pour lui poser des questions sur ce mystérieux Lucas, sur la raison pour laquelle Théo a pleuré, et sur ce qui l’a poussé à boire ce soir.

“Vas-y, je t'écoute,” le presse Théo. “Avant que je ne m’endorme.”

Cependant, Théo semble bien plus ouvert à l'idée d'écouter Matthis parler plutôt que de se confier à lui.

“J’ai pas eu une enfance difficile,” dit Matthis. “Du moins, je pense. Je n'ai manqué de rien.”

“Tu n’avais pas de petites voitures,” remarque Théo, ce qui arrache un petit rire à Matthis.

“Mes parents n’étaient pas si stricts au début, mais j'pense que mon père a eu une illumination en entendant mes professeurs de musique lui dire que j'étais super bon pour mon âge. Il a dû se voir en moi. Alors quand j'ai eu six ans, les cours intensifs de batterie ont commencé.”

La journée, il était à l’école, apprenant ses premières additions et soustractions un peu plus complexes. Après les cours, direction le conservatoire pour son cours privé de batterie. Le soir, il mangeait devant un dessin animé, puis il finissait dans le garage à jouer de la batterie avec son père, qui le corrigeait à chaque erreur.

Tes profs disent que tu es un génie, alors arrête de faire des erreurs.

Quand on entend ce genre de phrases pendant six ans, elles finissent par sembler normales. Matthis a toujours pensé que son père disait cela pour son bien, pour qu’il progresse plus vite.

En entrant au collège, il s’est rendu compte qu’il était le seul à vivre ainsi. Alors il a commencé à haïr ses parents, à haïr la batterie, à haïr la musique - sans jamais le montrer. Parce qu’encore une fois, il ne se sentait pas légitime de se plaindre - il avait un toit, il mangeait à sa faim, son père lui adressait un grand sourire quand il était fier de lui, sa mère lui faisait un bisou chaque soir avant d’aller dormir.

Ses parents l’aimaient, et lui commençait à ne plus les supporter. Mais il se sentait tellement, tellement coupable de penser ainsi qu’il continuait à faire de son mieux, jour après jour, en s’acharnant sur la batterie.

“T'avais pas à te sentir comme ça,” dit Théo. “Aucun parent n'est parfait. T'avais le droit d'être énervé contre eux.”

“Je sais,” soupire Matthis.

“Non, j'pense pas que tu comprennes.”

Théo se redresse, prenant un air totalement sérieux.

“Ils te voyaient comme l’enfant parfait mais l’enfant parfait n'existe pas non plus. Un enfant a le droit de ressentir de la rancœur envers ses parents. Les enfants ne sont pas supposés être les poupées des parents. Ressentir des émotions est tout simplement humain et, des fois, ça se contrôle pas, surtout lorsqu'on est un adolescent et qu'on a l'impression que le monde entier est contre nous.”

Matthis a l’impression que Théo parle à partir de sa propre expérience. Il se demande si, lui aussi, a eu des parents stricts. Pourtant, contrairement à lui, Théo semble bien plus libre.

Même s’il ne vit plus chez ses parents depuis deux ans, Matthis a parfois encore la sensation d’être coincé dans la bulle de son père.

“Tu t’entends bien avec tes parents?” demande-t-il subitement

Le visage de Théo se durcit.

“Ces salauds? Ça fait bien longtemps que je ne les considère plus comme mes parents.”

“Tu ne penses pas à eux parfois?”

“Vraiment pas,” répond Théo. “C'est à peine si je me rappelle de leur visage. La seule chose qui me relie toujours à eux est mon nom de famille.”

“Moi, j’pense souvent à eux,” avoue Matthis, n'osant pas poser plus de questions sur les parents de Théo - il semble les détester plus que tout au monde. “À mon père. J'me dis que j'aurais dû être un meilleur fils.”

“Tu penses ne pas avoir été un bon fils?”

Matthis secoue la tête.

“Moi j'pense que si, pourtant,” dit Théo.

“Tu n’en sais rien,” marmonne Matthis.

“De ce que tu m’as raconté, t'as tout fait pour qu'ils soient fiers de toi. T'as continué à faire de la batterie alors que t'aurais pu dire ‘va te faire enculer’ et fuguer.”

Matthis finit sa bière d'une traite. Il regrette un peu de ne pas en avoir ramené plus.

“Qu'est-ce que tu aurais pu faire de plus à ton avis?” demande Théo.

Honnêtement, Matthis n’a pas de réponse. Certes, il a toujours obéi à ses parents mais- il se dit qu'il aurait dû tout mieux faire.

“C'est ok de penser que ses parents sont en tort, parfois,” rajoute Théo 

“Ils n'étaient pas en tort,” proteste Matthis. “Ils voulaient juste le meilleur pour moi.”

Théo le fixe un moment, son expression est indéchiffrable.

“Si tu le dis,” finit-il par dire. 

“Je leur ai menti,” avoue Matthis. “Quand j'ai fini le lycée. J'ai dit que j'allais faire mes études au conservatoire national de Paris mais en fait je voulais juste que mon père me foute la paix.”

“Et ça, ça veut rien dire peut-être? T’as été obligé de mentir pour pouvoir respirer!”

Matthis ignore sa remarque et continue:

“Ils ont rapidement cramé mon mensonge et depuis, mon père refuse de m'adresser la parole. Je parle de temps en temps à ma mère mais ce n’est plus comme avant.”

Sa voix se brise sur le dernier mot. Il sent les larmes lui monter aux yeux mais ne fait rien pour les retenir, jusqu’à ce qu’il sente quelque chose au coin de sa joue. Il relève la tête et voit Théo, un mouchoir à la main, essuyant délicatement son visage.

Le Théo du jour de leur rencontre a totalement disparu.

C'était donc ça que voulait dire Maxime par ‘Théo est quelqu'un d’hyper attentionné’ le soir même où Matthis l’avait appelé pour demander si Théo était toujours aussi… compliqué. Il n’avait pas voulu le croire, tout comme il n’avait pas cru Ben.

Mais il commence à comprendre.

Matthis se sent quelque peu gêné, et aussi honteux de se mettre à pleurer devant lui.

“Donc, tu leur en veux toujours là?” demande Théo d'une voix douce, concentré à sécher les larmes de Matthis.

Leurs visages sont, une fois encore, un peu trop proches pour le confort de Matthis, mais Théo est tout aussi beau de près. Le trait de crayon autour de ses yeux a presque entièrement disparu, et plusieurs mèches s’échappent de son bonnet mal ajusté, après qu’il se soit allongé sur son lit puis redressé.

Matthis se racle la gorge. Difficile de se concentrer avec Théo aussi proche comme ça.

“Non- non… ‘fin, je sais pas vraiment. Des fois j’en veux énormément à mon père et après j'me dis que c'est à moi de faire des efforts. Après tout, il a tout donné pour moi et moi j’ai fait quoi en retour? Je l’ai trahi.”

Théo balance le mouchoir par terre puis il prend le visage de Matthis entre ses mains. Ce dernier se raidit immédiatement.

“Tu te prends trop la tête,” chuchote Théo, le souffle chatouillant le nez de Matthis.

“C'est dur de ne pas se prendre la tête,” chuchote Matthis en retour. “Dès que je m'apprête à jouer de la batterie, je ne fais que penser à mon père. S’il me voit jouer, est-ce que tu penses qu'il serait fier de moi ou pensera-t-il que je me fous de sa gueule?”

“J’sais pas, j'le connais pas,” répond honnêtement Théo.

“Tu m’aides pas,” se plaint Matthis, cette fois-ci il est celui qui se laisse tomber dans le lit. Un petit soupir s'échappe de ses lèvres - le lit de Théo est plutôt confortable.

“Je t’ai juste demandé si t'étais content d’être dans le groupe.”

“Temporairement être dans le groupe,” le corrige Matthis, fermant les yeux.

“Je t’ai jamais dit que j'allais t'aider,” dit Théo, et Matthis entend le sourire dans sa voix. “Mais si tu veux vraiment mon avis, avec ce que tu m’as dit sur lui, il serait sûrement content de te voir jouer sur scène mais il aurait pleins de reproches à te faire.”

Matthis imagine très bien les remarques que son père pourrait lui faire après l’avoir vu jouer sur scène, puisque c’est exactement ce qui se passait autrefois, sur le chemin du retour après chacune de ses représentations. Et après, direction la chambre de Matthis pour s'entraîner encore plus, quitte à en oublier son devoir maison de mathématiques.

“C'est pour me faire progresser,” dit Matthis.

“Des critiques constructives oui, mais pas des reproches. Les reproches servent juste à rabaisser.”

Matthis ouvre les yeux. Théo est à présent installé en tailleur sur le lit, observant Matthis. Il a retiré son bonnet et ses cheveux sont complètement en pagaille.

“Donc c'est pas des reproches que tu me fais quand je me trompe pendant les répets’?”

“Déjà… tu oses me comparer à ton père?” Théo attrape son coussin et frappe le ventre de Matthis avec. “Ensuite, tu te trompes quasiment jamais. Et en plus, je ne t'ai jamais fait une seule remarque.”

“Ouais, t'agis comme si j'existais pas.”

Théo se mord la lèvre.

Puis il vient s’allonger à côté de Matthis, posant sa tête sur le bras de celui-ci. Matthis fixe le plafond, parfaitement conscient du poids de la tête de Théo contre son bras. C’est étrange comment cette proximité devrait le mettre mal à l’aise, et pourtant elle l’apaise presque.

“Je t’ai jamais détesté” finit par dire Théo. “J’étais juste- et j’le suis toujours- triste et énervé. C'est pas contre toi mais… Lucas me manque, tu vois.”

“Vous étiez ensemble?”

Un gros silence s’installe. 

Matthis ne peut même pas bouger, l’un de ses bras étant coincé sous le poids de la tête de Théo. Impossible, donc, de deviner l’expression que Théo arbore à cet instant précis.

“J'crois bien,” dit Théo avec une petite voix.

“Tu crois?” demande Matthis, surpris.

La réponse le déstabilise profondément. N’est-on pas censé savoir si l’on est en couple avec quelqu’un et lorsqu’on ne l’est pas?

Matthis n’a jamais eu le temps d’être en couple durant son adolescence, ni d’ailleurs d’être suffisamment proche de quelqu’un pour développer ce genre de sentiments.

En y réfléchissant, Théo est sans doute la seule personne qui lui fasse réellement de l’effet.

Il ne s’est jamais posé de question sur sa sexualité. À vrai dire, quand il a passé toutes ses journées derrière une batterie, puis qu’il a ensuite été trop occupé à essayer de trouver quelque chose qui lui plaît dans la vie, l’amour a toujours été relégué au dernier plan.

Lui, ce qu'il veut, c'est retrouver l'amour de ses parents.

“Je pensais qu'on était en couple,” dit Théo.

“Comment ça?”

“Non, attends- ah putain, c'est la première fois que je parle de ça à quelqu'un, c'est bizarre.” Théo a un petit rire. “J'sais même pas quoi dire.”

Le cœur de Matthis se met à battre étrangement vite. Sans trop savoir pourquoi, le fait d’être la première personne à qui Théo se confie sur ça lui procure un plaisir inattendu.

Théo lui fait confiance, Théo ne le déteste pas, il est assez spécial pour que Théo se confie à lui.

“Les autres le savent même pas?” demande Matthis.

C’est surprenant, car tous les membres du groupe semblent très proches - ils traitent Théo comme leur petit frère - alors Matthis se demande pourquoi ils ne sont pas au courant.

Mais après tout, et Matthis en a entendu parler grâce à sa sœur, grande amatrice de potins de célébrités, les relations secrètes au sein d’un même groupe sont assez fréquentes.

“Tu parles,” dit Théo, avec un petit rire encore, mais cette fois-ci c'est un rire assez amer. “Il aurait préféré mourir que de leur avouer qu'il ressentait quelque chose pour moi.”

“Pourquoi? Ils sont homophobes?”

“Non, ils savent que j’suis gay,” répond Théo. “C'est juste que- il avait honte de moi, j'pense.”

Matthis ne dit rien mais, au fond de lui, il se demande- qui aurait honte d'être avec Théo? Et puis, même si ce n'est pas Théo, pourquoi se mettre en couple avec quelqu'un si c'est pour se cacher? 

“Il m’a dit que personne ne savait qu'il aimait les hommes donc il voulait garder notre relation secrète, et moi j’ai dit oui parce que j'étais fou amoureux de lui, tu vois,” dit Théo avec un soupir. “Et aussi, j’sais que faire son coming out n’est pas facile. J’ai fait le mien et… ça s'est mal passé, donc j'allais pas le forcer à faire le sien.”

Matthis suppose que cela doit être la raison pour laquelle Théo déteste profondément ses parents.

A présent, Matthis se sent mal de s’être plaint de ses parents. Encore et toujours, il ne se sent pas légitime de se plaindre de ses parents et de son enfance. Ses parents lui ont tout donné, et lui il ose encore se plaindre?

“J’ai jamais pu le présenter à personne et il ne m'a jamais présenté à personne non plus,” continue Théo. “J’pensais qu'on le dirait au moins aux gars. Parce que c'est dur de se cacher quand on se voyait tous les jours. Mais il n'a jamais voulu rien dire.”

“Tu penses vraiment qu'il avait honte de toi?”

“Il avait toutes les raisons du monde d’avoir honte de moi,” dit Théo d'une petite voix.

“C'est stupide-”

“Il vient d’une famille riche qui pensait qu'il était dans Zen juste pour faire passer le temps. Moi, j’suis là parce que c'est la seule chose qui me reste.” Théo marque une pause avant de prendre une inspiration un peu tremblante. “Je n’ai rien, pas de famille, pas d’argent. Ce groupe, c'est toute ma vie. Les membres sont comme des frères pour moi. Ça me rendait heureux d'être sur scène avec eux et l’amour de ma vie.”

Depuis le début, Matthis avait rangé Théo dans une catégorie bien précise. Le garçon beau, populaire, talentueux, entouré de gens qui l’adorent. Le genre de personne qui entre dans une pièce et attire automatiquement tous les regards. Le genre de personne qui ne manque de rien. Alors forcément, quand Théo avait été arrogant envers lui, il s’était dit que c’était juste un type habitué à tout avoir, quelqu’un qui regarde les autres de haut parce qu’il peut se le permettre.

Mais là, le Théo allongé à côté de lui a l’air fatigué.

Et le pire, c’est que Matthis comprend maintenant d’où venait toute cette colère chez lui - cette manière d’être sur la défensive en permanence, cette agressivité qu’il avait eue dès leur première rencontre.

“Pourquoi il a quitté le groupe?” demande finalement Matthis doucement. “Les autres m'ont dit que y'avait eu une dispute entre vous deux, du coup je pensais qu'ils savaient ce qu'il s'est passé.”

“J’en avais marre qu’on cache notre relation alors on s’est embrouillés,” répond Théo. “Puis il a fini par me dire mes quatre vérités. Apparemment, j’suis trop possessif, jaloux, et que je lui mettais la pression.”

Il marque une pause. Matthis attend patiemment.

“Il avait peut-être raison, j’sais pas… mais ça m’a fait du mal.”

Sa voix devient un peu plus basse à la fin de la phrase.

“J’pense juste qu’il ne m’aimait pas. J’étais un peu son… en fait, j’me dis que, dans sa tête, il était content que je l’aime et l’admire autant. C’est gratifiant, tu vois? Donc il s’est dit qu’il allait tester avec moi alors que-” Il avale difficilement sa salive avant de continuer: “Ca a dû le saouler que j’insiste autant pour ne plus cacher notre relation alors qu’il voulait pas se poser avec moi, donc il a quitté le groupe. Il m’a dit de raconter un mensonge aux autres. J’ai accepté parce que j’avais pas envie de gâcher leur amitié. Bref. C’est un peu le bordel.”

Matthis ne sait pas quoi répondre à ça.

Il ne connaît même pas ce Lucas et pourtant il ressent une douleur étrange dans la poitrine en entendant Théo parler comme ça. Peut-être parce qu’il a l’air sincèrement détruit, peut-être parce que personne n’a l’air de voir à quel point il l’est.

Alors, faute de mieux, il demande:

“Ils sont toujours amis du coup?”

“Ouais,” répond Théo. “Même s’ils sont un peu énervés qu’il ait quitté le groupe juste à cause d’une ‘dispute avec moi’.”

Du coup de l’oeil, Matthis aperçoit Théo lever les mains et faire des guillemets avec ses doigts avant de les laisser retomber.

“J’pense juste que, au final, il s’en foutait du groupe. C’était juste un passe-temps pour lui.”

“Hmm.”

“Et j’peux pas m’empêcher de le comprendre,” continue Théo. “Au fond de moi, j’ai toujours l’espoir qu’il revienne.”

C’est idiot, pense Matthis immédiatement. C’est idiot d’espérer ça.

Lucas ne reviendra probablement jamais. Et même s’il revenait, qu’est-ce que ça changerait? Il a quitté Théo. Il l’a laissé dans cet état-là. Il l’a abandonné alors qu’il savait très bien que ce groupe représentait toute sa vie.

Alors pourquoi Théo continue d’attendre? Pourquoi il continue d’aimer quelqu’un qui lui a fait autant de mal?

Matthis sent une irritation lui serrer la poitrine, une irritation qu’il n’arrive pas vraiment à expliquer. Peut-être parce qu’il trouve cela injuste. Peut-être parce qu’il déteste entendre quelqu’un parler de lui-même comme Théo le fait depuis tout à l’heure. Comme s’il était naturellement celui qu’on quitte, celui qu’on cache, celui qu’on finit forcément par abandonner.

“Tu l’aimes toujours?” demande finalement Matthis.

Théo ne répond pas mais ce silence suffit largement.

“Si demain il se pointe à la répet’ et qu’il s’excuse et veut revenir dans le groupe… tu accepterais?”

“...Ouais.”

Sa voix est toute petite.

Avant même de réfléchir, Matthis se redresse brusquement, faisant glisser la tête de Théo de son bras.

“Et moi alors?”

Théo se redresse aussi aussitôt avec une grimace, se frottant le crâne.

“Aïe- putain…” Il cligne des yeux plusieurs fois avant de tourner la tête vers lui. “Hein?”

“Vous allez me virer?”

Théo fronce légèrement les sourcils.

“Bah… t’es juste là pour nous dépanner, donc c’est normal que tu partes s’il revient, non?”

“Non!”

“J’vois pas le problème,” dit Théo avec honnêteté.

Honnêtement, Matthis ne voit même pas le problème lui-même.

Il déteste faire de la batterie. Il a accepté de rejoindre temporairement Zen uniquement pour faire plaisir à Maxime. Donc normalement, il devrait être soulagé à l’idée que l’ancien batteur revienne.

Alors pourquoi est-ce qu’il a l’impression qu’on vient de lui foutre un coup dans l’estomac? Pourquoi est-ce que l’idée d’être remplacé aussi facilement lui fait aussi mal?

Il passe une main dans ses cheveux.

“C’est juste que- je…” Il grimace, incapable de mettre de l’ordre dans ce qu’il ressent. “J’me suis forcé à refaire de la batterie pour vous donc… ça me ferait du mal d’être oublié aussi rapidement.”

Théo le regarde pendant quelques secondes sans rien dire.

“Laisse-tomber,” finit par murmurer Matthis. “C’est stupide.”

“Non, ça l’est pas,” le rassure Théo. “J’pensais que tu serais content, justement. Et on ne t’oubliera pas facilement - t’es la famille de Max après tout.”

Ca ne suffit pas à remonter le moral de Matthis - qui se sent vraiment idiot d’être blessé par le fait que Théo souhaite le retour de Lucas. Mais, après tout, Théo est toujours amoureux de Lucas, et Matthis est seulement un gars qu’il connaît depuis à peine une semaine et qu’il ne reverra plus dans trois semaines.

“Et…” continue Théo. “T’es un bien meilleur batteur que Lu- que lui.”

“Tu le penses pas,” dit Matthis.

“J’suis sérieux!” s’écrie Théo. “Ton talent va me manquer.”

“Juste mon talent?”

Dès que les mots quittent sa bouche, Matthis le regrette immédiatement et rêve de disparaître dans un trou de souris. Il ne sait même pas pourquoi il a dit ça, la phrase lui a échappé, portée par une frustration qui lui serre la poitrine depuis que Théo a affirmé qu’il accepterait sans hésiter le retour de Lucas.

Le silence qui suit devient long. Vraiment long.

Théo ne répond pas tout de suite, et plus les secondes passent, plus Matthis sent la chaleur lui monter au visage. Il fixe le sol avec une envie presque violente de remonter le temps pour se taire avant de poser cette question stupide.

Pourquoi il agit comme ça? Pourquoi il cherche autant l’attention de Théo tout d’un coup?

C’est stupide. Théo est encore amoureux de son ex. Il vient littéralement de se confier à lui avec vulnérabilité. Et Matthis, lui, essaye de chercher des sous-entendus dans des compliments sur sa façon de jouer.

Pathétique.

Il finit par se lever complètement du lit d’un mouvement brusque.

“J’vais rentrer,” dit-il en évitant soigneusement le regard de Théo. “C’est tard.”

“Euh… ouais…” répond Théo en se levant lui aussi. “Merci de m’avoir ramené et, euh… m’avoir écouté?”

Matthis hoche simplement la tête. 

“Pas de soucis,” marmonne-t-il. “Et… toi aussi… ça devait pas être très fun de m’écouter parler de mes parents.”

Pendant une seconde, Théo le regarde simplement. Son expression s’adoucit un peu avant qu’un petit sourire apparaisse finalement sur son visage.

“Attends d’écouter mon histoire avec les miens.”

Matthis laisse échapper un léger souffle de rire malgré lui. Le genre de rire discret qui lui échappe surtout parce qu’il est nerveux.

“Une prochaine fois peut-être?”

Le sourire de Théo s’agrandit légèrement.

“Ouais. À demain.”

“À demain.”

Puis Matthis tourne les talons et quitte le studio.

L’air de dehors, un peu moins lourd que tout à l’heure, lui frappe immédiatement le visage, mais ça ne calme pas vraiment le bordel dans sa tête. Il descend les escaliers lentement, les mains enfoncées dans les poches de son short, le cœur étrangement lourd.

Et plus il repense à ce moment passé avec Théo, plus une réalisation désagréable commence à s’imposer doucement dans son esprit.

Au début, il était persuadé que son problème avec Théo était simple - Théo est beau, c’était tout. Ridiculement beau même. Alors Matthis s’était convaincu que cette obsession étrange qu’il avait développée venait juste de là, d’une pure attirance physique.

Sauf que maintenant… maintenant, ce n’est plus juste ça.

Parce qu’il n’arrive plus seulement à penser au visage de Théo.

Il pense à sa voix qui tremblait quand il parlait de Lucas, à son rire, à la manière dont il essaye constamment de faire comme si tout va bien alors qu’il a clairement le cœur en miettes, à cette façon qu’il a de plaisanter au milieu des trucs les plus tristes du monde comme s’il a peur que les gens arrêtent de l’aimer s’il devient trop lourd.

Le problème, ce n’est pas seulement qu’il trouve Théo attirant.

Le problème, c’est qu’il commence sincèrement à s’attacher à lui.

Et ce n’est pas bien, parce que c’est la première fois que Matthis sent quelque chose qui ressemble à un désir réel, alors que Théo est encore coincé dans une histoire où Matthis n’a même pas sa place.

⭑.ᐟ🥁♬⋆.˚

Les jours qui suivent, lors des répétitions, Matthis se sent plus à l’aise. Sûrement, s’être confié à Théo l’a aidé à penser un peu plus à lui-même plutôt qu’à vouloir faire plaisir aux autres.

Ainsi, dès lors qu’il commence à se sentir mal, à sentir ses mains trembler - à sentir la présence de son père bien trop envahissante dans son esprit - il demande s’ils peuvent faire une pause. Les autres acceptent sans rechigner. Il ne sait pas pourquoi ils ne lui disent pas de se concentrer alors que les dates approchent et qu’ils sont tous de plus en plus stressés. Il se demande si Théo leur a dit quelque chose.

En parlant de Théo, Matthis sent toujours le regard de celui-ci dans son dos lorsqu’il sort dehors pour respirer un bon coup. Théo ne lui parle que rarement, et Matthis fait de même, mais ils échangent parfois des regards avant de détourner les yeux.

C’est gênant, mais c’est vivable - Matthis préfère légèrement ça à Théo qui cesse de l’ignorer pour lui lancer des piques.

“Hey, Matthis.”

S’ils ne s’adressent que rarement la parole pendant les répétitions, c’est une toute autre histoire lorsqu’ils ne se retrouvent plus que tous les deux.

Matthis reste toujours plus longtemps que les autres après les répétitions, car il ne se sent jamais vraiment à la hauteur et souhaite s’entraîner encore davantage pour ne pas décevoir les autres membres du groupe. Après tout, ce serait dommage de leur rendre service si c’est pour finalement gâcher tous les concerts.

Théo, lui, part toujours en même temps que les autres mais revient dix minutes plus tard, prétextant avoir oublié quelque chose. La première fois, Matthis l’avait cru, mais force est de constater que Théo ne peut pas être tête en l’air à ce point - c’est évident qu’il revient pour lui.

Et Matthis ne sait pas quoi en penser.

Il ne veut pas se faire de faux espoirs, mais c’est évident qu’il ne laisse pas Théo indifférent. Après tout, Théo lui a dit qu’il est beau et il se tient toujours proche de lui, n’hésitant pas à laisser leurs corps se frôler, voire se coller d’une façon ou d’une autre.

Ça aussi, Matthis ne sait pas quoi en penser.

D’un côté, il est plus que ravi - il se rapproche de Théo, c’est super. Mais… Théo est toujours amoureux de Lucas. Est-ce que Théo s’est rendu compte que Matthis était attiré par lui? Est-ce qu’il fait tout ça seulement pour s’amuser avec lui? Ou peut-être qu’il ne s’en rend pas compte et qu’il est naturellement comme ça avec une personne avec qui il est à l’aise.

Est-ce qu’il fait ça inconsciemment ? Matthis se rappelle que Théo a dit qu’il avait du mal à être aimé.

“T’as oublié quoi cette fois-ci?”

Théo se penche et ramasse son médiator qui était au pied de l’ampli.

“Ça,” dit-il fièrement en montrant le médiator.

“Hmm,” dit Matthis, peu convaincu, avant de se concentrer à nouveau sur l’instrument devant lui.

Théo ne dit rien de plus mais, bien évidemment, il ne part pas non plus. Le médiator tourne entre ses doigts avec agilité. Matthis, lui, garde les yeux sur sa batterie, mais ses mains ont cessé de jouer depuis que Théo est rentré. Il prétend régler un charleston qui n’a pas besoin d’être réglé, juste pour occuper ses gestes et éviter de montrer qu’il est parfaitement conscient de la présence de l’autre garçon.

“Tu bosses encore,” dit Théo, sans vraie question dans la voix.

“Ouais,” répond Matthis, les épaules tendues.

Théo se contente de se rapprocher, lentement, jusqu’à être juste à côté de lui. Et puis, sans prévenir, Théo attrape une baguette. Matthis ne proteste pas - il regarde Théo lever la baguette entre eux, la tourner un peu, tester son équilibre comme on testerait un objet fragile qu’on ne veut pas casser. Théo finit par remarquer les initiales gravées dessus.

“T’as vraiment tes propres baguettes,” dit-il.

“Oui… je les ai achetées avant la première répet’.”

Théo fait tourner la baguette encore une fois entre ses doigts puis son regard revient sur Matthis.

“Désolé d’avoir dit que t’étais pas un vrai batteur.”

“T’excuse pas,” dit Matthis. Sa voix est plus basse qu’il ne l’aurait voulu. “T’avais raison.”

Théo le fixe, comme s’il cherchait une autre chose dans cette réponse. Puis il penche légèrement la tête sur le côté, et Matthis a l’impression désagréable que c’est lui, maintenant, qui est observé comme un instrument.

“Tu m’apprends?”

“T’apprendre?”

Théo pointe la batterie avec la baguette volée et un sourire.

“Ça,” dit-il. “Apprends-moi à en faire.”

Matthis reste figé un moment. Il se demande immédiatement pourquoi Théo veut apprendre à jouer de la batterie. Ce n’est pas logique. Théo ne regarde même pas la batterie comme quelque chose à apprendre, il la regarde comme un prétexte pour rester là. Matthis n’est pas naïf au point de ne pas voir ça.

Et aussi, s’il est honnête, il ne se voit absolument pas enseigner quoi que ce soit à qui que ce soit. Encore moins à Théo et encore moins dans un moment où il a déjà l’impression de ne pas être maître de ses propres mouvements, d’être en train d’improviser une compétence qu’il ne possède pas vraiment.

“J’suis pas assez bon pour t’enseigner.”

“Tu te fous de ma gueule?” s’offusque Théo. “T’es, genre, super bon.”

“Toute ma vie, j’ai joué sans vraiment le vouloir,” explique Matthis. “Quand je joue, je réfléchis pas. J’sais même pas ce que je fais.”

Il s’attend presque à ce que Théo se moque mais il ne fait rien de tout ça. Il reste silencieux un moment, assez longtemps pour que Matthis commence à regretter d’avoir parlé.

“C’est bizarre,” finit par dire Théo, sans réel jugement dans la voix.

Matthis laisse échapper un petit rire.

“Je t’ai dit que ma relation avec la musique était bizarre.”

“Tu penses que tu pourras aimer un jour jouer de la batterie?” demande Théo

Matthis sent immédiatement la réponse évidente - non, probablement pas, peut-être même jamais - se former mais, pour une raison qu’il ignore, il hausse simplement les épaules. Théo, lui, ne semble pas satisfait du silence mais il ne force pas.

“Si tu m’apprends à faire de la batterie, je t’apprends à jouer de la basse.”

Matthis cligne des yeux, un peu pris de court.

“J’ai déjà-”

“Notre première date est dans quatre jours,” le coupe immédiatement Théo. “Il faut que je sache jouer de la batterie si jamais tu décides de nous abandonner à la dernière minute.”

Matthis fronce les sourcils.

“J’vais pas faire ça.”

Théo soupire, comme si la réponse était à la fois attendue et totalement absurde.

“T’es con ou quoi? J’veux juste passer du temps avec toi.”

La phrase est simple, directe, presque désarmante dans sa banalité. Matthis sent quelque chose se coincer dans sa gorge sans qu’il sache exactement pourquoi. Il déglutit avant de détourner légèrement le regard.

“On peut juste… faire autre chose…”

Théo souffle.

“Lève-toi,” ordonne-t-il.

Sans réfléchir, Matthis se lève. Avant qu’il ne s’en rende compte qu’il vient d’obéir à Théo, ce dernier s’installe déjà sur le tabouret de la batterie. Il attrape l’autre baguette, la pèse dans sa main, puis tape une fois sur une cymbale. Le son résonne dans la pièce.

Puis, sans regarder Matthis, il reprend la parole:

“La dernière fois que j’ai essayé d’en faire, c’était avec Lucas.”

Matthis sent sa respiration se bloquer brièvement.

“Je ne veux plus avoir ce souvenir avec lui,” continue Théo.

Il y a quelque chose de triste dans sa voix, mais aussi quelque chose de décidé, comme si cette phrase est aussi une clôture. Matthis ne sait pas quoi faire de ça. Il n’arrive toujours pas à savoir où sa place se trouve dans la vie de Théo. Dans le cœur de Théo.

Théo tape, cette fois-ci, sur la peau de la caisse claire, comme pour retirer ce qu’il vient de dire, puis relève enfin les yeux vers lui.

“Bon!” dit-il, avec une énergie forcée mais vivante. “T’attends quoi?”

Théo recommence à taper distraitement sur la caisse claire, un rythme maladroit, sans structure, juste assez de bruit pour remplir le silence qu’il vient lui-même de créer. Il agit comme s’il n’avait rien dit.

Mais Matthis ne peut pas en rester là. Théo ne peut pas dire quelque chose d'ambigu comme ça et faire comme si de rien n'était.

“Ce Lucas-” commence-t-il avant de s’interrompre une demi-seconde. “Tu l’aimes toujours?”

Le rythme s’arrête immédiatement.

Théo ne relève pas les yeux tout de suite. Il fait tourner les baguettes entre ses doigts avant de souffler par le nez. Pendant un instant, Matthis croit qu’il ne répondra pas, qu’il va encore détourner la conversation avec une blague stupide.

“S’il se pointe soudainement et demande à revenir dans le groupe, je dirai ‘on a Matthis. Dégage, connard’.”

“Ça répond pas à ma question.”

Cette fois, Théo soupire franchement. Il pose les baguettes sur ses cuisses et relève enfin les yeux vers lui.

“Je ne l’aime plus,” admet-il. “J’ai bien réfléchi après la conv qu’on a eue chez moi. C’était naïf d’espérer qu’il puisse revenir vers moi.” Sa voix baisse en volume. “J’pense que j’avais peur d’être seul.”

“Je veux pas- je suis pas un remplaçant,” dit Matthis avec difficulté.

“Je sais.”

“Tu me parles juste parce que t’as pas envie d’être seul?”

“Non!” répond Théo aussitôt. “Je…” Il passe une main dans ses cheveux, visiblement agacé de ne pas trouver ses mots. “Tu m’intéresses vraiment.”

Matthis ne répond pas tout de suite.

Théo a l’air sincère.

S’il avait eu l’air de mentir, si ça avait sonné faux ou calculé, Matthis aurait pu se protéger facilement. Il aurait pu lever les yeux au ciel, faire une remarque sèche, remettre de la distance entre eux et prétendre que ça ne lui faisait rien.

Et Matthis ne sait pas quoi faire avec ça.

Lucas existe encore dans chacune des phrases de Théo, même quand il dit vouloir tourner la page. On ne parle pas autant d’une personne quand elle ne compte plus.

“Tu viens juste de sortir d’une rupture,” finit-il par dire plus bas. Théo ouvre la bouche mais Matthis continue avant qu’il puisse répondre. “Et tu penses encore à lui.”

“Matthis-”

“C’est pas une accusation,” coupe-t-il immédiatement, même si sa voix est plus tendue qu’il ne le voudrait. “C’est juste…” Il cherche ses mots quelques secondes avant de laisser échapper un rire bref, sans amusement. “J’ai pas envie d’être le gars là juste pour te réconforter. Qu’est-ce qui se passe si Lucas revient te parler?”

“Je veux pas qu’il revienne-”

“Ou quand tu réalises que je suis juste… pas si intéressant que ça.”

Le silence qui suit s’étire lourdement dans la pièce.

Matthis regrette presque immédiatement d’avoir parlé. Pas parce que ce qu’il a dit est faux, mais parce qu’il a l’impression absurde de s’être mis à nu sans prévenir. D’habitude, les pensées comme celles-là restent enfermées dans sa tête, rangées dans un coin inaccessible où personne ne peut venir les toucher. Mais avec Théo, tout sort trop facilement et brutalement.

“J’ai jamais été en couple,” finit-il par admettre d’une voix plus basse. “J’ai jamais été attiré par quelqu’un. J’sais pas comment tout ça fonctionne.”

Il laisse échapper un petit rire nerveux qui ne ressemble même pas vraiment à un rire.

“Et si tu te lasses, je ne saurai pas quoi faire…”

Etonnamment, Théo sourit.

“On se ressemble plus que je le pensais,” dit-il avant de se lever du tabouret et se poster devant Matthis, posant ses mains sur ses épaules. “Moi aussi j’ai peur qu’au final tu me trouves inintéressant.”

Matthis relève immédiatement les yeux vers lui, surpris. Le sourire de Théo devient embarrassé.

“J’ai l’air super confiant parce que je parle beaucoup et que je raconte de la merde non-stop, mais honnêtement?” Il souffle doucement par le nez. “Je suis en train de paniquer là.”

En effet, en se concentrant, Matthis sent que les mains de Théo sur lui sont légèrement tremblantes.

“Tu me plais beaucoup.” Ses mains glissent légèrement sur les épaules de Matthis avant de se stabiliser à nouveau. Le cœur de Matthis cogne stupidement fort contre sa cage thoracique. “Et j’aimerais tenter quelque chose avec toi.”

Matthis sent immédiatement la chaleur lui monter au visage.

Putain.

Il souhaite détourner le regard mais les yeux de Théo l'hypnotisent. Il sait très bien qu’il est en train de rougir et le sourire qui apparaît sur le visage de Théo confirme immédiatement qu’il l’a remarqué lui aussi.

“Ah,” souffle Théo avec presque admiration. “Incroyable.”

“Ferme-la,” dit faiblement Matthis.

“Non, attends. Tu sais que t’es vachement mignon?”

Matthis lui lance un regard noir qui perd absolument toute crédibilité avec ses joues brûlantes. Il retire les mains de Théo avec force.

“T’es sûr que t’es en train de paniquer là?” demande-t-il, levant les yeux au ciel.

“L’envie de te taquiner l’emporte sur mon stress,” répond Théo.

Le sourire de Théo reste encore une seconde sur son visage après sa remarque. Mais progressivement, l’expression finit par s’effacer un peu. Matthis voit le moment exact où Théo cesse de plaisanter.

“Je ne te vois pas du tout comme un remplaçant. Je t’avoue que c’est pas facile d’oublier quelqu’un après un an de relation,” continue-t-il honnêtement. “Ce serait débile de prétendre le contraire.”

Il marque une courte pause.

“Mais j’veux vraiment-”

Matthis retient son souffle.

“Je te veux vraiment.”

Le cœur de Matthis manque un battement tellement violemment qu’il en devient presque douloureux.

Il reste figé, son cerveau venant de court-circuiter sur place. Il sent encore la chaleur dans ses joues, la proximité de Théo, et surtout ces mots qui tournent en boucle dans son cerveau. Il n’est pas habitué à ce genre de phrases.

Il se racle la gorge puis il fait un pas sur le côté pour recréer une distance entre lui et Théo, ce qui lui permet de respirer normalement. Il évite soigneusement de croiser le regard de Théo.

“Donc, euh…” commence-t-il, sa voix plus tremblotante qu’il ne l’aurait voulu. “Tu voulais apprendre à jouer de la batterie? C’est ça?”

Théo émet un petit ‘hmm’, et Matthis finit par relever légèrement les yeux. Théo a un sourire en coin insupportable, à mi-chemin entre l’amusement et quelque chose de beaucoup plus doux.

“Okay,” souffle Matthis. Il doit reprendre ses esprits. “Assis-toi alors.”

Théo s’exécute sans discuter, toujours avec le sourire.

Ce qui suit n’a rien d’un vrai cours. Matthis essaie d’expliquer des rythmes simples, mais ses phrases se mélangent, ses explications se contredisent parfois, et il finit par taper lui-même sur l’instrument pour illustrer quelque chose qu’il oublie en cours de route. Théo, de son côté, fait semblant de ne pas comprendre certains gestes, juste assez pour forcer Matthis à se rapprocher, à lui montrer plus lentement, parfois même à guider ses mains directement sur les baguettes. Chaque fois que leurs doigts se touchent, Matthis sent un micro-décalage dans sa concentration.

Et pourtant, il passe un bon moment.

Pour la première fois de sa vie, la batterie ne lui paraît pas lourde, ni écrasante, ni trop présente. Elle est là, oui, mais elle n’est plus le centre de tout. C’est Théo qui capte toute son attention, alors il n’a pas le temps de penser à autre chose qui pourrait le faire vaciller.

“Il est presque deux heures du mat,” fit remarquer Théo au bout d’un moment.

Matthis cligne des yeux, un peu perdu dans le temps.

“Ah.”

Théo repose les baguettes, se lève du tabouret et s’étire légèrement avant de se tourner vers lui.

“Merci pour le cours.”

“C’était nul,” dit Matthis. “T’as du rien comprendre. J’explique mal et- c’est comme si j’avais jamais-”

“Arrête un peu de douter de toi,” dit Théo en appuyant sur son épaule avec son index. “J’ai beaucoup aimé. Point. Me contredis pas.”

Avant que Matthis n’ait le temps de répliquer, Théo le prend dans ses bras.

Le mouvement est rapide, naturel pour lui, beaucoup moins pour Matthis qui reste complètement immobile pendant une seconde, les bras coincés le long de son corps comme s’ils ne lui appartenaient plus. Il sent complètement la chaleur de Théo contre lui, et son parfum enivrant aussi, et son cerveau met un temps ridicule à comprendre qu’il s’agit juste un câlin.

Théo, lui, rigole doucement contre son épaule. Le son arrive directement dans ses oreilles, ce qui lui procure un frisson.

“Je t’aurais bien embrassé la joue là,” dit Théo comme s’il parlait simplement de la météo. “Mais j’pense qu’on va s’en tenir à ça pour ce soir.”

Matthis cligne des yeux et sent immédiatement la chaleur revenir lui monter au visage sans aucune autorisation. Il ouvre la bouche mais aucun son utile ne sort, juste un début de protestation étouffé qui meurt aussitôt.

Théo, lui, lui offre un dernier sourire, visiblement très satisfait de l’effet produit, puis il prend son sac (sans oublier le médiator) et disparaît dans le couloir en lançant un ‘bonne nuit’, laissant Matthis seul dans la pièce, figé, incapable de retrouver une respiration normale.

Après au moins deux bonnes minutes passées dans le silence, Matthis plaque ses mains sur ses joues et se met à sourire comme un idiot.

Il est complètement foutu. Bizarrement, ce sentiment ne le dérange pas.

⭑.ᐟ🥁♬⋆.˚


Au cours des derniers jours (seulement quatre jours wow), Matthis et Théo se sont énormément rapprochés, pour le plus grand bonheur du premier, qui se demande honnêtement ce qu’il faisait avant que Théo n’entre dans sa vie.

Il se dit parfois qu’il exagère, que son obsession pour Théo est peut-être déplacée ou même pas réciproque comme il l’espère, mais Matthis s’en fiche complètement. Et Théo, de son côté, semble également investi.

Pourtant, ils ne sont pas en couple. Théo lui a dit qu'il est trop occupé à préparer les concerts et qu'il préfère attendre que tout soit fini pour mettre un mot sur leur relation. Cela ne dérange pas Matthis parce qu'il passe énormément de temps avec Théo et ils agissent presque comme un couple, après tout.

Théo n’a d’ailleurs pas attendu longtemps - moins de vingt-quatre heures - avant d’embrasser Matthis, prétextant qu’il ne pouvait pas patienter davantage.

Tout va peut-être un peu trop vite mais Matthis s’en moque.

C’est exaltant… et terrifiant à la fois.

Matthis a toujours cette peur au fond de lui que Théo finisse par se lasser, alors que lui, au contraire, se sent attiré par lui un peu plus à chaque seconde passée ensemble. Il lui suffit de voir Théo sourire ou d’entendre sa voix pour être convaincu qu’il lui est destiné. L’énergie de Théo s’accorde tellement bien avec sa propre énergie plus calme.

Et puis, Théo sourit. Beaucoup plus qu’avant.

Les autres membres de Zen ont bien remarqué un changement dans leur comportement à tous les deux mais ils ne font pas de remarque là-dessus. Sans doute attendent-ils la fin des cinq dates prévues pour en parler - après tout, il n’y a pas vraiment le temps de s’y attarder là.

En parlant de concerts, Théo est celui en charge des tenues - un rôle que Matthis trouve à la fois fascinant et impressionnant, tant il est évident à quel point Théo s’investit dans ce groupe.

Naturellement, la veille du premier concert, Matthis accompagne Théo récupérer les derniers accessoires pour les tenues. (Maxime avait insisté pour que le groupe ne répète pas aujourd’hui, sous prétexte qu’une répétition supplémentaire ne ferait qu’augmenter leur stress sans rien changer au résultat. De toute façon, ils répéteront directement sur scène demain, juste avant le concert.)

“J’ai une tenue moi aussi?” demande Matthis une fois que Théo a acheté une bague qu'il souhaite vraiment intégré à la tenue d'Elian - il a d’ailleurs réussi à la négocier à un prix vraiment intéressant grâce à son charme. Si Matthis avait été le vendeur, il la lui aurait sans doute offerte gratuitement.

“Bien sûr,” répond Théo, faisant tourner la bague entre ses doigts, avant d’hocher la tête à lui-même et mettre la bague dans un petit sachet puis dans sa sacoche.

“C'était la tenue prévue pour Lucas?”

Théo s'arrête et lui lance un regard noir.

“Tu dis un mot de plus et j’te fais monter sur scène en caleçon,” le menace Théo.

Matthis fait une moue.

“Mais si tu veux savoir- nan, pas du tout,” dit Théo en recommençant à marcher. “J’avais rien préparé encore pour lui. Et en plus t’es un géant donc tu ne serais pas rentré dedans.”

“Okay. Elles sont où les tenues, là?”

“Chez Max parce qu'il a l’appart le moins petit d’entre nous. J'ai les croquis chez moi par contre. Sur mon mur.”

Oh, Matthis se souvient des dessins sur le mur de Théo. Il ne savait pas que les personnages dessinés représentaient en fait les membres du groupe, chacun avec la tenue que Théo leur a concocté.

“T’es vraiment impressionnant,” lui dit Matthis.

Oh, Matthis se souvient des dessins sur le mur de Théo. Il ignorait jusqu’alors que les personnages représentés étaient en réalité les membres du groupe, chacun portant la tenue que Théo leur avait imaginée et conçue.

“C'est rien… ça m'éclate juste de faire ça. Et ça se trouve, tu vas détester ce que j’ai prévu pour toi.”

Matthis le regarde en souriant.

“Arrête de me regarder comme ça,” marmonne Théo avant d'accélérer le pas. “Allez! J’ai une dernière boutique à visiter et après on peut aller manger!”

La dernière boutique est minuscule, coincée entre une librairie et un pressing, avec des portants tellement serrés que Matthis doit presque marcher de travers pour éviter de tout renverser. Théo, lui, semble immédiatement dans son élément. De temps en temps, il tend un collier vers Matthis, plisse les yeux comme s’il essayait de l’imaginer dedans, puis secoue la tête et le repose sans explication. Matthis finit juste par s’adosser à un mur, les bras croisés, à le regarder faire avec un sourire un peu idiot qu’il cache mal quand Théo surprend son regard et lui balance un ‘quoi?” méfiant.

Quand ils ressortent enfin, la nuit est déjà tombée. Ils s’arrêtent manger dans un petit restaurant encore ouvert - recommandé par le patron de Matthis. Ce dernier réalise à quel point Théo est bavard pendant qu’ils attendent leur nourriture et pendant même qu’ils sont en train de manger.

Sur le chemin du retour vers le studio de Théo - car Matthis est un gentleman et tient à le raccompagner - celui-ci marche à ses côtés sans chercher à maintenir la moindre distance entre eux. Au bout d’un moment, Théo finit même par glisser sa main dans la sienne. Le geste est hésitant au début, presque timide, comme s’il craignait encore d’en faire trop. Puis, lorsqu’il constate que Matthis ne cherche pas à se dégager, il gagne rapidement en assurance.

Matthis ne peut s’empêcher de se demander si ce n’est pas ce dont Théo a toujours rêvé lorsqu’il était avec Lucas : pouvoir simplement lui tenir la main en se promenant ensemble.

“Reste un peu,” insiste Théo avec une petite moue lorsqu'ils sont devant son immeuble. Il tire sur le bras de Matthis pour l'empêcher de partir.

Malheureusement, Matthis n’est pas quelqu'un qui résiste trop longtemps.

“Okay, mais pas longtemps. J’veux être en forme pour demain.”

“Ouep, juste dix minutes,” acquiesce Théo.

Mais ils savent tous les deux que Matthis restera bien plus de dix minutes.

C’est ainsi qu’il se retrouve une nouvelle fois dans le studio de Théo, sauf que cette fois, ce n’est pas parce qu’il doit raccompagner un Théo un peu trop alcoolisé jusqu’à chez lui.

Dès qu’il franchit la porte, son regard est immédiatement attiré par les dessins accrochés au mur. Et, en effet, sur le premier qui lui tombe sous les yeux, il reconnaît sans difficulté Ben. Les autres représentent Maxime, Elian et Théo lui-même.

“Et moi?” demande-t-il en ne se voyant nulle part.

“J’avais d'autres choses à faire que de te dessiner,” dit Théo en attrapant son pyjama pour aller prendre une douche. “J’avais déjà tout en tête pour toi de toute façon.”

Matthis s’assoit sur le lit en attendant que Théo revienne.

Il se surprend à penser qu’il aimerait bien que Théo le dessine un jour. Mais c’est peut-être un peu narcissique de sa part… non? Et puis, peut-être est-il encore trop tôt dans leur relation pour ça.

Il se demande combien de fois Théo a dessiné Lucas. Des dizaines de fois, probablement. Sans compter les chansons qu’il a écrites et composées en pensant à l’ancien batteur. Matthis s’était sérieusement intéressé aux paroles de plusieurs morceaux du groupe et, honnêtement, elles ne laissaient aucune place au doute - Théo avait été éperdument amoureux de cet homme.

Quand Théo ressort finalement de la salle de bain, les cheveux encore humides et une serviette autour du cou, Matthis relève immédiatement les yeux de son téléphone. Et il manque instantanément de décéder.

Déjà parce que c’est la première fois qu’il voit Théo en pyjama. Ensuite parce que ledit pyjama consiste en un vieux t-shirt beaucoup trop grand qui glisse sur une épaule et un pantalon à carreaux ridicule qui lui donne l’air incroyablement doux.

Pas cool. Pas cool du tout.

“Quoi?” demande Théo en fronçant les sourcils devant l’expression de Matthis.

“Rien.”

“Tu me regardes bizarrement.”

“J’te jure que non.”

Théo plisse les yeux, visiblement pas convaincu, puis abandonne finalement avant de venir se laisser tomber sur le lit à côté de lui. Enfin, à côté est un bien grand mot puisqu’il attrape immédiatement Matthis par le bras pour l’entraîner avec lui contre les oreillers.

“Eh-”

Matthis n’a même pas le temps de protester que Théo passe déjà une jambe par-dessus les siennes pour l’empêcher de bouger, emprisonnant littéralement son bras entre eux au passage. Puis Théo pose sa tête dans le creux de son cou et commence à lui caresser distraitement le bras qu’il a pris en otage.

Matthis va mourir. C’est terminé pour lui.

Il fixe le plafond avec intensité, essayant désespérément de calmer les battements catastrophiques de son cœur mais c’est peine perdue. Surtout que Théo est suffisamment proche pour entendre son cœur tambouriner comme un malade.

“Tu trembles un peu,” marmonne Théo contre sa peau.

“J’ai froid.”

Mensonge le moins crédible du siècle.

“En plein mois de juin?”

“T’aimes bien dessiner du coup?” demande Matthis à la place pour éviter de complètement perdre la tête.

“Non, pas vraiment.”

Matthis est surpris par la réponse.

“Ah?”

“C'est mes parents qui m'avaient forcé à prendre des cours de dessin quand j'étais petit. On peut dire que c'est un peu comme toi avec la musique? 'Fin pas vraiment, parce que j'adorais dessiner,” explique Théo. “Puis, en gros, ils m'ont viré de la maison donc j'ai commencé à détester dessiner. Je m'y suis remis seulement quand j'ai aidé Max pour un de ses projets d'étude parce qu'il avait besoin de croquis, et j'essaye de m'y remettre petit à petit depuis. En ce moment, je m'essaye à l'aquarelle.”

“Et la musique?”

Matthis sent un sourire apparaître sur le visage de Théo.

“J'ai toujours voulu apprendre à jouer d'un instrument mais mes parents ne voulaient pas donc j'avais travaillé en secret tous les soirs après les cours pour pouvoir m'offrir une basse. D'ailleurs c'est toujours la même que j'ai maintenant.” Sa voix devient presque amusée. “J'attendais d'être seul à la maison pour pouvoir m'en servir, et c'est comme ça que j'ai appris à en faire.”

“Wow, t'es autodidacte du coup?”

“Ouais.”

“C'est incroyable. T'es vraiment mon opposé pour la musique.”

“Hm,” répond Théo en continuant de lui caresser le bras du bout des doigts. “Mais je n'aurais pas supporté avoir un père comme le tien non plus.”

Matthis reste silencieux quelques secondes.

“En tout cas je t’admire,” finit-il par dire doucement. “C'est trop bien que t'aies trouvé quelque chose qui t’anime autant.”

“Et toi, qu'est-ce qui t'anime?”

“Toi.”

Théo rigole doucement.

“Arrête un peu.”

Mais Matthis a beau chercher, la seule chose qui lui vient à l’esprit, c’est Théo.

Le visage de Théo. Le rire de Théo. La voix de Théo. Les mots de Théo. L’image de Théo sur scène, baigné par la lumière. Et puis cet instant précis - être allongé à ses côtés dans son lit, sentir ses cheveux humides lui effleurer la peau, sentir son parfum.

C’est ça qui fait battre son cœur plus vite. C’est ça qui l’anime.

“Je suis sérieux,” dit-il.

En réponse, Théo se place au-dessus de lui pour venir l’embrasser. Matthis place ses mains sur les hanches de Théo et approfondit le baiser. C’est la première fois qu’ils s’embrassent ainsi. Matthis décide de se laisser guider par Théo.

Le monde se rétrécit autour d’eux, jusqu’à ne plus tenir qu’entre deux respirations partagées.

Le baiser perd un peu de sa maladresse initiale, gagne en assurance puis en lenteur. Théo est celui décidant du rythme sans jamais le forcer, laissant à Matthis le temps de suivre, de comprendre et d’oser répondre.

La chaleur, la proximité, le souffle de Théo qui se heurte au sien, le poids léger de son corps au-dessus du sien - Matthis savoure tout. Au fond de lui, il a peur que ce soit la dernière fois qu’il ait Théo de cette façon.

Quand Théo recule juste assez pour le regarder, Matthis a encore les yeux à moitié fermés. Théo a un petit sourire en coin, satisfait sans être arrogant.

“Respire,” murmure-t-il simplement.

“Je respire,” répond Matthis trop vite, ce qui le trahit immédiatement.

Théo rigole puis se redresse pour laisser Matthis respirer. Il ne bouge pas loin, cependant, puisqu’il reste assis sur Matthis.

“Tu fais toujours ça quand t’es nerveux?” demande-t-il.

“Faire quoi?”

“Te transformer en statue.”

“C’est pas vrai.”

“Si,” insiste Théo. “Mais c’est mignon.”

“Arrête de dire ça,” marmonne Matthis.

“Dire quoi?”

“Que je suis mignon.”

“Hmm.” Théo incline un peu la tête, comme s’il réfléchissait vraiment à sa demande, avant de lui tirer la langue. “Non!”

Matthis tente d’attraper le coussin sous sa tête pour frapper Théo avec, mais ce dernier lui attrape soudainement les poignets, l’immobilisant une nouvelle fois. Théo se penche alors pour déposer un baiser rapide sur ses lèvres. Matthis, bien évidemment, rougit aussitôt.

“T’as essayé de recontacter ton père d’ailleurs?” demande Théo après avoir libéré ses poignets.

“Non…”

Il avait pensé à tenter une nouvelle fois à appeler son père mais il n’avait pas eu le courage de le faire, malgré les encouragements de sa sœur et de Théo.

“Et ta mère? Elle a dit qu'elle était contente pour toi donc peut être qu'ils vont venir,” tente de le rassurer Théo.

“J'sais pas. Elle m’a pas demandé la date donc ça m’étonnerait qu’ils viennent,” soupire Matthis.

“Tu veux qu'ils viennent?”

“Je sais pas trop… je veux mais en même temps ça me stresserait tellement de voir mon père dans le public. Mais je serai vraiment triste si je ne le vois pas.”

“Hmm.. t’as pas des amis qui peuvent venir?”

Matthis n’a pas gardé contact avec ses potes du lycée donc il ne connaît personne qu'il pourrait inviter.

Puis il se rappelle soudainement que deux personnes de son groupe d'amis en ligne viennent de la même région que lui. Peut-être que…?

“J’ai des amis que j'ai rencontré en ligne qui habitent pas trop loin je crois,” dit-il.

“Bah c'est super!” s’exclame Théo avec un grand sourire. “Dis leur de venir!”

Matthis vérifie le nom des villes où ils habitent et est déçu en voyant que ça leur ferait faire beaucoup de route.

“L’un d’eux habite à deux heures de route,” dit-il tristement.

“Et alors?” le contredit Théo, arquant un sourcil.

“Bah il va pas faire toute cette route juste pour moi. En plus on s'est jamais vus en vrai.”

“Faut que t’arrete de penser que tu n’es pas si important que ca,” le gronde Théo. “Si c'est ton ami et qu'il a envie de te rencontrer, il fera le déplacement sans problème. C'est une trop bonne occasion pour se rencontrer!”

Matthis y croit assez peu. D’autant plus que cela fait maintenant deux semaines qu’il n’a pas envoyé le moindre message dans le groupe, ni joué avec eux, trop absorbé par les répétitions. Il n’a même pas pris le temps de les prévenir qu’il s’était temporairement engagé dans un groupe.

Quel mauvais ami il fait…

“Vas-y, demande leur!” lui dit Théo

“Je ferai ça en rentrant,” répond Matthis, bien qu’il sait qu’il ne le fera pas.

“Nan, j’te fais pas confiance. Passe moi ton tel.”

“Hein? Non mais j’te jure que je leur demanderai!”

Théo l’ignore complètement et parvient à glisser la main dans la poche du short de Matthis pour lui prendre son téléphone. Matthis tente de le récupérer aussitôt mais, Théo étant toujours sur lui, ses gestes sont restraints.

“C'est sur discord j’imagine?” demande Théo.

Matthis devrait vraiment penser à mettre un code sur son téléphone.

“Oui, sur discord…”

“Nice.” Théo tapote l’écran trois fois, concentré. “C’est quoi le nom du groupe?”

“Hum. Cacabox.”

Théo le regarde avec un regard parfaitement blasé.

“T’es sûr que tes potes n’ont pas douze ans?”

“Ils sont tous plus âgés que moi en plus!” se défend Matthis. Même lui sent que ça ne rend pas la situation beaucoup plus crédible.

Théo ne fait pas plus de commentaires là-dessus. Il se contente de continuer à manipuler le téléphone, tapant encore quelques fois sur l’écran, puis Matthis remarque avec horreur Théo qui maintient son doigt appuyé et rapproche le téléphone de sa bouche - il est sur le point de faire un vocal.

“Eh!”

Théo pose sa main sur sa bouche pour le faire taire. Puis il commence à parler:

“Salut! Je m'appelle Théo et j’suis dans un groupe de musique avec Matthis. Ah oui, ce type était trop timide pour vous dire qu'il a rejoint un groupe de musique. ‘Fin, c’est temporaire mais c'est une longue histoire donc il vous expliquera tout ça plus tard. Bref. On va faire quelques dates de concert à partir de demain et on en a une en Normandie, et Matthis m’a dit que deux d’entre vous habitent là-bas. C’est un peu loin mais ça lui ferait plaisir que vous veniez! J'vous envoie l'adresse et la date, bref, tous les détails! Voilà. Bisous. On se verra peut-être là-bas!”

Après avoir fini de parler - Matthis est toujours aussi horrifié - Théo prend son propre téléphone pour vérifier les détails du concert, puis il reprend le téléphone de Matthis pour écrire l'adresse, la date et l’heure dans le groupe.

“Tu vois c'était pas si difficile que ça,” dit-il avec un sourire.

Matthis envie tellement l’aisance de Théo de communiquer avec les autres.

“J’ai envie de mourir,” dit seulement Matthis, ce qui fait rire Théo qui le traite de bébé. “Les dix minutes sont passées".

“Tu veux vraiment partir?" demande Théo.

“Oui. J'veux pas être fatigué demain."

Théo plisse des yeux en le regardant, faussement contrarié, avant de se dégager pour qu’il puisse (enfin) être libéré.

Matthis se lève pendant que Théo s’installe bien confortablement dans son lit. Il tire le drap jusqu’à lui puis se retourne sur le côté. On dirait presque qu’il a oublié que Matthis est encore là.

“Éteins la lumière en partant,” dit Théo, la voix un peu étouffée dans l’oreiller.

“Tu vas dormir maintenant?”

“Hmhm,” répond Théo sans ouvrir les yeux.

“Tu vas même pas attendre mon message qui dit que je suis bien rentré?”

Théo ouvre un œil pour le regarder.

“T’es un grand garçon,” dit-il.

“J’peux me faire kidnapper et tu vas seulement t'en rendre compte quand j'vais pas me pointer au concert demain et vous allez tous croire que je vous ai abandonnés.”

Théo ne dit rien. Il se contente de bouger légèrement sous le drap puis de faire semblant de ronfler.

Matthis le regarde, amusé.

“Bonne nuit… Théodore.”

Théo se redresse d’un coup, les yeux écarquillés comme jamais.

“Comment tu sais ça!?”

Matthis sourit, sans répondre. Il éteint la lumière. La pièce bascule dans le noir, avec seulement les contours des meubles encore perceptibles grâce à la faible lumière de la lune. Il sort et ferme la porte derrière lui.

“Connard de Maxime!” crie Théo de l’autre côté du mur.

Matthis entame la route vers chez lui, un peu angoissé pour le lendemain mais, surtout, déjà excité de revoir Théo.

Le concert est le cadet de ses soucis.

⭑.ᐟ🥁♬⋆.˚

Matthis a menti.

Il est carrément, grandement, incroyablement, extrêmement, super angoissé.

Ça lui a seulement traversé l’esprit - le fait qu’il va jouer de la batterie devant une foule alors que ça fait plus de deux ans que ça n’est pas arrivé - quand il s’est rendu dans la salle de concert et qu’il s’est perdu dans les coulisses, même si la salle n’est pas si grande que ça.

Il s’est revu plus jeune, adossé contre le mur, les yeux fixés sur le mur blanc en face de lui, attendant son tour pour la représentation, pendant que ses professeurs lui répétaient de tout donner, parce qu’il y avait des gens importants du milieu qui allaient l’écouter jouer.

Matthis s’en fichait de ces soi-disant personnes importantes. Lui, il ne pensait qu’à son père, dans le public, qui attendait de lui une prestation impeccable. S’il y avait la moindre erreur, la moindre hésitation, Matthis savait qu’il ne fermerait quasiment pas l’œil de la nuit pour s’entraîner encore plus.

Ça craint, de repenser à tout ça, de repenser à son père, alors qu’il était persuadé que tout irait bien en montant sur scène. Après tout, il n’est pas seul et il sera en retrait. Le public ne le regardera pas directement, ce qui est censé le rassurer.

Mais… ses souvenirs d’enfance noient son propre esprit, et il se retrouve à avoir du mal à respirer. Les baguettes dans son sac prennent soudainement des kilos, forçant Matthis à s’accroupir au sol, sa main glissant le long du mur pour tenter de garder l’équilibre.

Putain, ça fait à peine cinq minutes qu'il est là et il est déjà dans cet état.

Il ferme les yeux de toutes ses forces et essaye de prendre une grande inspiration mais le bourdonnement dans ses oreilles est si fort qu’il n’arrive pas à se concentrer sur sa respiration.

Ce qui l’aide à rester conscient, à se rappeler de l’endroit où il se trouve et à ne pas sombrer dans un autre monde où il est seul, c’est une main posée sur son genou. Il ouvre les yeux et aperçoit, à travers sa vision brouillée, une silhouette devant lui. Les lèvres de la personne bougent mais Matthis n’arrive à comprendre que quelques bouts de phrases.

Où est… Non… Théo… Dans- loge… Chercher… Théo…

Théo, se dit Matthis. Il répète ce prénom dans sa tête, en boucle et en boucle. Ça lui permet de garder un minimum les pieds sur terre, de ne pas laisser l’image de son père envahir son esprit.

Théo- Théo est rassurant, Théo va venir, Théo doit venir. Matthis ne veut penser à rien d’autre que Théo.

“Matthis.”

Cette voix, il la reconnaît.

Devant lui, des yeux bleus sont posés sur lui, cherchant son regard. Des cheveux blonds partent dans tous les sens. Des mains se posent sur ses joues avant de recouvrir les siennes - des mains douces et chaudes. Matthis se concentre sur cette sensation.

“Matthis, tu m’entends?” La voix demande, se frayant lentement un chemin jusqu’au cerveau de Matthis. “Hey, regarde moi.”

Matthis comprend à peu près la demande, alors il lève les yeux et voit Théo lui faire un petit sourire.

Théo est là.

“C'est bien. Okay, inspire doucement… puis expire doucement aussi. Tu peux faire comme moi?”

Théo fait la démonstration et Matthis tente de le suivre avec un peu de difficulté mais Théo est patient et reste avec lui jusqu'à qu'il retrouve une respiration à peu près normale.

“C'est super, mon cœur. Je suis là,” dit Théo. “Je suis là. Ça va aller.”

Cela prend encore deux petites minutes pour que Matthis retrouve ses esprits et que sa vision devienne à nouveau claire. Théo continue de murmurer des phrases rassurantes jusqu’à ce que Matthis pousse un soupir, la tête tambourinante de partout, mais au moins maintenant il respire normalement et il arrive à nouveau à contrôler ses pensées.

“Désolé,” dit-il faiblement.

“T’excuse pas,” le gronde gentiment Théo. “Ça va aller?”

“J’sais pas ce qui m’a- je vous trouvais nulle part,” dit Matthis à la place. “J’ai pensé à mon père-”

Maintenant que la crise est passée, il se sent ridicule. Il a dû faire paniquer quelques personnes et il a fait perdre du temps à Théo, qui aurait pu utiliser ce temps pour s’entraîner.

Théo l’aide à se relever, ses mains ne quittant pas les siennes.

“T'as de la chance que j'ai préparé des muffins,” dit Théo, le guidant vers leur loge.

“Des muffins? Tu les as fait quand?”

“Ce matin après m’être réveillé,” répond Théo. “Faire de la pâtisserie m’aide à déstresser.”

Y a-t-il sérieusement quelque chose que Théo ne sait pas faire  Matthis se pose sincèrement la question, parce que le muffin dans lequel il croque est tout simplement délicieux.

Il en dévore même un deuxième, sous le regard insistant mais clairement satisfait de Théo.

Ce dernier finit par se laisser tomber sur la chaise à côté de lui et pose sa tête sur son épaule, une main venant se poser sur sa cuisse. Théo est vraiment quelqu’un de tactile - Matthis se demande si c’est seulement avec lui ou s’il est naturellement comme ça. En tout cas, le contraste avec le Théo qu’il a connu au début est énorme.

“Tu te sens de monter sur scène?” demande Théo au bout d'un moment.

“J’vais pas vous abandonner au dernier moment!” s’exclame Matthis, offusqué, ce qui fait que Théo relève sa tête, se pinçant les lèvres en analysant son visage. “Tu me fais pas confiance?”

“Non, c'est pas ça,” dit Théo. “J’ai pas envie que tu te sentes mal et que tu passes un moment horrible.”

“Et vous ferez comment sans moi?”

Théo hausse les épaules.

“On trouvera une solution,” répond Théo.

“À trois heures du concert?”

“Hmm.”

Théo, qui lui a dit que ce groupe de musique était toute sa vie et qu’il n’était rien sans ça, ne veut pas que Matthis monte sur scène car… il s’inquiète pour lui? Alors que le rôle de Matthis est pertinent et que, sans lui, les chansons ne sonneront pas pareil.

Au début, Matthis allait aux répétitions pour rendre un service à Maxime- son cousin qu'il ne connaissait pas trop mais appréciait assez pour l’aider. Ensuite, Matthis a sympathisé avec les autres membres du groupe - Ben et Elian, et il n’a pas envie de les abandonner non plus, ils comptent sur lui. Puis il y a Théo, et Matthis pense qu'il pourrait tout faire pour cet homme.

De plus, Matthis s’en est toujours sorti pendant les répétitions. Il n’a qu'à se dire que ce sera comme pendant les répétitions, avec juste quelques personnes qui seront là. Rien d’impressionnant. Il l’a déjà fait des dizaines de fois au cours de sa vie.

Maxime rentre soudainement dans la loge, lève un sourcil en voyant le placement de la main de Théo puis se rapproche pour poser la sienne sur l'épaule de Matthis.

“Salut, cousin. Tu nous as fait un peu peur tout à l'heure. Tu te sens mieux là?”

Matthis hoche la tête. Il sent son coeur battre encore un peu trop rapidement et il ne sait pas vraiment comment il va réagir une fois qu'il sera devant le public, mais il est fort- il peut le faire.

“Je lui ai donné le muffin que j'avais promis de laisser de côté pour toi,” dit Théo.

Maxime prend un air faussement trahi puis ébouriffe les cheveux de Théo, qui râle en se plaignant que ses cheveux sont maintenant en désordre. Pour être honnête, Matthis ne l’a jamais vu avec les cheveux bien coiffés.

“Comment Matthis sait que je m’appelle-” Théo lance un regard à Matthis avant de se lever et de chuchoter dans l’oreille de Maxime. “-Théodore.”

Maxime tape une fois dans ses mains.

“Allez, allons répéter!”

“Eh oh, je t’ai posé une question!”

“On n’a pas de temps à perdre!” s’exclame Maxime en ignorant complètement Théo et faisant un pas vers la sortie de la loge.

Théo, lui, s'agrippe pratiquement au dos de Maxime, le grondant d’avoir apparemment dévoilé son plus gros secret sans son accord. Matthis sourit puis se lève, attrape les baguettes dans son sac puis suit les deux autres en direction de la scène.

Théo finit par laisser Maxime tranquille pour marcher à côté de Matthis. Il lui prend la main et lui fait un sourire rassurant. Matthis serre sa main dans la sienne, un échange silencieux pour lui faire comprendre que ça va aller.

Au fond de lui, il ne sait pas vraiment si ça va aller. Mais il n’a pas envie de rajouter aux membres du groupe plus de stress, un autre problème à gérer.

La scène est déjà complètement prête.

“Vous avez installé tout ça quand?” demande Matthis, impressionné. Ils s’étaient donné rendez-vous à la salle de concert à dix-sept heures donc c’est impossible qu’ils aient monté la salle en moins de quinze minutes.

“Tout à l’heure,” répond Elian avant de faire un test de micro.

Matthis plisse les yeux.

“Vous êtes là depuis quand?”

“Début d’aprem,” répond Maxime.

“Vous m’aviez dit dix-sept heures!”

“On voulait pas te déranger avec les potentiels problèmes techniques ou quoi,” lui explique son cousin. “T’es juste là pour jouer de la batterie, donc t’as pas à t’occuper du reste.”

L’explication fait sens mais Matthis se sent tout de même en quelque sorte exclu. Il s’entend bien avec tous les membres du groupe et il s’est impliqué à fond dans le projet, donc ça le rend un peu triste de ne pas avoir été inclus dans tout le processus d’avant le concert.

Mais bon, ça se comprend. Théo sait qu’il a un rapport assez difficile avec la musique, Maxime doit en avoir un peu entendu parler au sein des gossips de la famille - puis il a quand même fait une crise de panique à peine arrivé. Donc Matthis comprend que les autres ne veulent pas lui mettre trop de pression sur les épaules.

Matthis laisse son regard glisser partout sur la scène pendant que les autres s’installent. Les câbles serpentent au sol comme des lianes noires, des lumières encore blanches chauffent doucement au-dessus de leurs têtes, et deux techniciens discutent près de la console en jetant régulièrement des coups d’œil vers eux. L’un d’eux lève la main dans leur direction pour signaler qu’ils peuvent commencer quand ils veulent.

Matthis grimpe derrière sa batterie. Le vacarme dans sa tête devient plus lointain dès qu’il ajuste son tabouret, dès qu’il fait tourner une baguette entre ses doigts, dès qu’il tape une première fois du bout du pied contre la pédale de grosse caisse.

Il sait comment ça marche, il ne doit pas avoir peur.

“C’est bon?” demande Elian dans son micro.

Matthis attend un moment, fait tourner sa baguette une dernière fois puis tape quatre coups secs.

Et ils commencent à répéter.

Matthis joue comme s'il était juste dans le petit local du groupe, et pas dans une petite salle de concert avec des techniciens parlent entre eux et ajustent des boutons. Matthis ne fait pas attention à lui. Son attention est uniquement sur la batterie et les membres du groupe.

A la fin de chacune des chansons, Théo se retourne vers lui et lui demande si ça va. Matthis répond systématiquement avec un pouce levé - même quand son cœur tape un peu trop vite, même quand il sent la sueur dans sa nuque ou une tension qui ne veut pas le quitter. Parce que malgré tout ça… il va bien. Ou du moins suffisamment bien pour continuer.

Théo lui répond avec un clin d'œil à chaque fois.

Ils enchaînent morceau après morceau pendant presque deux heures. Ils recommencent certains passages quand un retour grésille, refont une intro parce qu’Elian trouve son micro un peu trop faible, discutent des transitions lumineuses avec les techniciens. Pourtant, même pendant les pauses, l’ambiance n’est pas aussi tendue que Matthis aurait imaginé. Bizarrement, les membres semblent largement moins stressés que pendant les deux semaines de répétitions. Ben raconte n’importe quoi entre deux réglages, Théo chante faux (il peut faire pleins de choses à part chanter apparemment) pour faire râler Elian, et Matthis finit même par rire franchement quand Maxime manque de trébucher sur un câble.

Petit à petit, la boule dans son ventre devient moins lourde. La salle ne paraît plus aussi immense (elle ne l’est, en réalité, pas).

Quand ils terminent enfin la dernière chanson du set, un des techniciens lève les deux pouces avec enthousiasme.

“Là, c’est nickel,” annonce-t-il depuis la console.

Ben pousse un soupir satisfait avant de retirer son oreillette.

“Enfin.”

“On est des génies incompris,” déclare Elian en posant une main sur son torse.

“Parle pour toi,” dit Théo. “Moi je suis juste un génie.”

“Et moi?” demande Matthis en descendant de son tabouret.

Quand il était petit, tout le monde disait qu’il était un génie. Il n’a jamais vraiment apprécié ce surnom.

“T’es notre membre temporaire,” répond Maxime. Matthis se plaint en disant qu’il allait dire au père de Maxime que son cousin le maltraite.

Le groupe retourne dans leur loge. Une fois dedans, Théo ferme la porte derrière eux puis frotte ses mains l’une contre l’autre avec excitation.

“Bon,” annonce-t-il avec un immense sourire. “C’est le moment de vous montrer les tenues.”

“On les connaît déjà,” dit Elian.

“C’est le moment pour Matthis de découvrir sa tenue,” se corrige Théo. “Allez vous changer!”

“Tu vas nous maquiller après?” demande Elian

“Si j’ai le temps, ouais,” répond Théo en faisant signe à Matthis de venir vers lui, à côté du portant à vêtements, après que les autres aient pris la tenue qui leur est attribuée à chacun.

“Tu maquilles tout le monde à chaque fois?” demande Matthis, surpris encore une fois par une des compétences de Théo. Mais après tout, la seule fois où il a vu Théo le visage sans maquillage, c’est la veille lorsque ce dernier a pris sa douche.

“Oui car ils sont trop moches,” répond Théo d’un air distrait avant de lui tendre des vêtements avec un petit sourire. “Tiens, c’est pour toi.”

Matthis part vers la petite pièce au fond de la loge pour se changer. Il analyse la tenue après l’avoir enfilée, se rendant compte qu’il ressemble plus à une vieille photo trouvée sur internet en tapant ‘groupe pop-rock années 2000’ qu’à autre chose. Il se trouve ridicule dedans.

Il y a même une chemise rouge à carreaux et il ne comprend même pas ce qu’elle fait là. Matthis ne s’y connait pas en mode, mais il est clair qu’elle n’a rien à faire là. Il l’enfile quand même par-dessus son t-shirt à manches longues.

Un vrai rire surpris échappe Théo dès qu’il voit Matthis debout devant lui.

“Quoi? Y’a quoi de drôle?”

Théo s’approche sans répondre tout de suite, les yeux qui détaillent la tenue de haut en bas avec beaucoup trop d’amusement. Arrivé devant lui, il attrape la chemise à carreaux rouge.

“Ça.”

“Je savais qu’elle servait à rien.”

“Mais non.” Théo secoue la tête avant de lui retirer complètement la chemise des épaules. “Tu la portes juste mal.”

Matthis fronce les sourcils mais ne bouge pas pendant que Théo passe le tissu autour de sa taille. Ses doigts effleurent ses hanches au passage. Matthis sent immédiatement la chaleur lui monter aux joues. Ça ressemble presque à une étreinte, caché derrière une excuse stupide de stylisme.

Théo fait un nœud avec les manches, fait glisser la chemise pour que le nœud soit sur le côté plutôt que devant puis recule enfin d’un pas. Il croise les bras, l’observe attentivement quelques secondes avec un sérieux professionnel avant d’annoncer:

“Parfait.”

Matthis baisse les yeux vers lui-même, toujours aussi sceptique.

“J’suis juste habillé comme toi tu t’habilles tous les jours en fait.”

“Ouais,” dit Théo immédiatement. “Mais jamais de la vie je mets du blanc.”

En effet, le haut de Matthis est blanc et son jean est clair également, alors que Théo est toujours habillé en noir. En tout cas, ce n'est pas du tout ce que Matthis mettrait dans la vie de tous les jours, mais Théo a l’air ravi de le voir dans cette tenue, donc ce qui fait plaisir Théo lui fait également plaisir.

“T’es vraiment beau,” le complimente Théo.

“Si tu dis ça pour que je m’habille comme ça, ça ne va pas marcher,” lui dit Matthis en plissant des yeux.

“Non, j’te trouve réellement-”

“Théo! Va vite te changer, on veut que tu nous maquilles!” s’écrie Maxime.

“J’arrive!” Théo se retourne vers Matthis. “Ils sont chiants.”

“Ouais,” dit simplement Matthis.

La tenue de Théo est plutôt simple, ce qui étonne Matthis qui s’attendait à ce que Théo ait une tenue assez complexe. Au final, il est habillé même plus simplement que dans la vie de tous les jours - il a un t-shirt noir, avec un bonnet noir et un bracelet à pointes autour de son arrière-bras. Comme d’habitude, Matthis le trouve tout simplement magnifique.

Matthis reste assis sur le sofa dans la loge pendant que Théo maquille les trois autres. Théo lui demande s’il veut lui aussi du maquillage mais Matthis refuse.

Puis vint enfin le moment du concert.

Le couloir derrière la scène vibre déjà sous les basses de la musique d’attente. Même à travers les murs, les cris du public résonnent si fort que Matthis les sent dans sa poitrine. Ça hurle, ça tape des pieds, ça appelle le nom du groupe avec une énergie presque irréelle. Il essaye de ne pas penser au nombre de personnes qui les attendent de l’autre côté.

Maxime regarde chacun d’entre eux avant de tendre la main au milieu du cercle. Automatiquement, les autres se rapprochent - Elian pose sa main sur celle de Maxime, puis Ben, puis Théo. Puis Matthis après une très courte hésitation. Ils forment un petit amas maladroit au milieu du couloir étroit. Pendant quelques secondes, Matthis a l’impression qu’il n’y a plus qu’eux cinq.

“Ok,” commence Maxime avec un petit sourire. “J’vais faire court parce qu’après Théo va se mettre à pleurer.”

“Ta gueule,” rétorque Théo.

Maxime lui donne un coup d’épaule avant de reprendre:

“J’voulais juste dire que je vous aime vraiment fort et que j’suis trop content de faire ça avec vous. Même après tout ce temps, même après toutes les galères, y’a personne avec qui j’aurais envie d’être sur scène à part vous. Et le plus important ce soir, c’est juste qu’on s’éclate. On s’en fout si y’a une erreur, on s’en fout si quelque chose se passe pas comme prévu. On joue, on profite, et on reste ensemble. Ok?”

“Ok,” répond Elian immédiatement, suivi des deux autres.

Matthis, lui, murmure un petit ‘ok’ presque inaudible. Il ne se sent pas particulièrement inclu dans le discours de Maxime, ce qui est logique, donc il reste plutôt silencieux.

“Matthis, fais le cri de fin.”

Matthis cligne des yeux.

“Quoi?”

“Le cri de guerre,” explique Elian. “Pour se motiver.”

“C’est toi qui le fais aujourd’hui,” dit Maxime.

“Mais j’ai aucune idée de quoi dire.”

“C’est pas grave!

“Euh…” Matthis grimace. “Bon courage?”

Il y a une seconde de silence avant que les autres crient ‘bon courage!’ et envoient tous leur main en l’air. Matthis fait de même, un peu en retard. Il n’a jamais fait ce genre de chose avant une représentation - après tout, c’était toujours des moments sérieux, fait pour que Matthis puisse montrer son talent et se faire repérer.

Là, Maxime leur a dit de s'amuser. Matthis va essayer de faire ça- de s’amuser. Même s’il n’a jamais associé la musique et la batterie à quelque chose d’amusant.

Les membres du groupe commencent à monter sur scène. Matthis fait à peine deux pas avant de sentir quelqu’un attraper sa main. C’est Théo, ses doigts serrant les siens assez fort pour le retenir une seconde de plus dans le couloir.

“Merci de faire ça pour nous,” dit-il doucement.

Matthis secoue un peu la tête.

“C’est rien-”

“Mais si ça va vraiment pas-”

“Ne t’inquiète pas,” le coupe Matthis immédiatement, même si son ventre est noué. “Ça va aller.”

Théo fait une petite moue qui lui serre stupidement le cœur. Il garde sa main encore une seconde avant de finalement la relâcher.

“Ne regarde que moi pendant que tu joues,” lui dit Théo.

Matthis laisse échapper un rire incrédule.

“Quoi?”

“J’suis sérieux.”

Puis Théo tourne aussitôt les talons et monte sur scène avant même que Matthis puisse répondre. Les cris du public deviennent assourdissants dès que Théo apparaît sous les lumières. Matthis reste une seconde immobile derrière le rideau, incapable de s’empêcher de sourire malgré lui.

Puis il le suit.

Dès qu’il met un pied sur scène, il baisse immédiatement la tête. Il ne veut pas voir le public. Il ne veut pas voir combien ils sont.

Il avance mécaniquement, tel un robot, jusqu’à la batterie pendant que les applaudissements et les hurlements lui explosent dans les oreilles. Les projecteurs chauffent déjà sa peau. Il distingue seulement des silhouettes floues devant lui, une immense masse mouvante qu’il refuse de regarder directement.

Respire, se dit-il. N’oublie pas de respirer.

Il jette un coup d'œil vers Théo, qui met sa basse autour de ses épaules.

Puis enfin, dans son oreille, le métronome se lance. Tac. Tac. Tac. Ce rythme régulier traverse tout son corps avant qu’il ne lève légèrement une baguette-

Et tape une fois afin de commencer le concert.

⭑.ᐟ🥁♬⋆.˚

Honnêtement, si quelqu’un demandait à Matthis comment s’est déroulé le concert, il serait incapable de donner la moindre information précise.

Pour lui, il s’est simplement contenté de jouer de la batterie, rien de plus. Il a essayé de reproduire exactement ce qu’il faisait pendant les répétitions, allant jusqu’à mettre de côté les bruits du public - les fans qui chantaient en même temps ou applaudissaient à la fin de chaque chanson.

Au bout des trois premières chansons, le groupe s’est présenté. Maxime, Elian et Ben qui ont monopolisé toute la conversation. Théo, lui, est resté en retrait, ne prenant la parole que pour se présenter rapidement et offrir un petit solo de basse improvisé. Pourtant, malgré son charisme sur scène, il est plutôt réservé dans ses prises de parole.

Comme Maxime le lui avait promis, il s’est contenté d’annoncer que leur ancien batteur avait quitté le groupe et qu’un nouveau remplaçant les accompagnait uniquement pour les cinq dates prévues. Il n’a même pas mentionné son prénom. Matthis, de son côté, s’est contenté de lever ses baguettes en l’air, les mains tremblantes.

Après cela, Matthis garde peu de souvenirs précis du concert. Tout ce dont il se rappelle, c’est qu’en quittant la scène, une fois les lumières éteintes, il a failli percuter quelqu’un, tant ses jambes étaient devenues molles.

“Doucement, mon grand,” a dit Ben en le tenant par le bras pour l’empêcher de tomber.

Quelqu’un presse une bouteille fraîche contre sa joue. Il sursaute, puis se retourne, découvrant un Théo transpirant, brillant littéralement, un immense sourire aux lèvres - un sourire que Matthis ne lui a jamais vu auparavant. C’est lui qui tient la bouteille contre sa joue.

“Hydrate toi un peu,” lui ordonne Théo.

Matthis réalise alors à quel point sa gorge est sèche, malgré le fait qu’il n’ait pas ouvert la bouche de tout le concert. Et il a aussi incroyablement chaud. Il met ça en partie sur la tenue que lui a donnée Théo - pourquoi lui avoir fait porter un t-shirt à manches longues en plein mois de juin!?

“C’était parfait les gars!” s’exclame Maxime une fois qu’ils sont de retour dans la loge. Il passe de l’un à l’autre, les prenant dans ses bras et leur tapant amicalement dans le dos, glissant à chacun quelques mots. Quand vient le tour de Matthis, il lui dit: “Le dis pas à Maya mais t’es le meilleur cousin du monde.”

“Le meilleur moment, c’est quand la voix d’Elian a craqué,” ricane Ben.

“Je t’emmerde,” lui dit Elian, lui jetant quelque chose à la figure, tout en rigolant aussi.

“On a tous fait des erreurs,” dit Maxime. “A part Matthis, j’crois bien.”

“Ouais! Même Théo a fait une fausse note à un moment!”

“Ca arrive,” marmonne Théo.

“Et tu disais que t’es un génie,” le taquine Elian.

“Bon, c’était pas si parfait que ça, mais la perfection n’existe pas après tout,” dit Maxime. “Si on garde cette énergie pour les autres dates, c’est génial.”

Pendant que Maxime reprend un nouveau discours pour leur dire à quel point il est fier d’eux, la porte de la loge s’ouvre, laissant apparaître une silhouette dans l’encadrement, un bouquet de fleurs à la main.

“Maya!”

Théo, jusque-là affalé sur le canapé, les jambes posées sur Matthis, se redresse brusquement avant de se lever d’un bond pour courir dans les bras de la nouvelle arrivée… qui n’est autre que la sœur de Matthis. Ils s’enlacent chaleureusement, et la scène laisse Matthis dans un mélange d’étrangeté et de surprise.

Surtout lorsque Théo demande, avec un sourire, si les fleurs sont pour lui - et que Maya répond négativement. Théo prend alors un air faussement offensé.

“Vous vous connaissez?” demande Matthis, se levant à son tour.

Théo se défait de l’étreinte pour le regarder. Il garde cependant un bras autour de ses épaules.

“Elle vient souvent nous voir jouer,” explique-t-il. “C’est la cousine de Max- oh mon dieu… J’suis trop con. Vous êtes- c’est ta-?”

Matthis hoche la tête. Théo s’éloigne soudainement de Maya comme si elle venait de le brûler, puis vient se placer légèrement derrière Matthis, ce dernier devenant soudain son bouclier. Matthis ne comprend pas cette réaction.

“Petit frère, t’as été incroyable!” s’exclame Maya en lui tendant le bouquet. “J’y connais rien en fleurs et toi non plus donc j’ai fait totalement confiance à la fleuriste. Ça m'a coûté une blinde, donc prends-en soin.”

Matthis accepte les fleurs avec un petit sourire puis il prend sa sœur dans ses bras. Théo se décale légèrement pour les laisser s’enlacer.

“T’as même pas dû me voir,” dit Matthis.

Pour être honnête, il ne savait même pas que sa sœur allait assister au concert. Il s’en veut car il n’a même pas pensé à l’inviter alors qu’il a appelé son père pour lui demander de venir, avec aucune réponse de ce dernier. Il s’en veut car sa sœur aurait dû être la première personne à laquelle il pense.

“J’men fiche. J’suis fière de toi quand même,” dit-elle, ce qui accentue sa culpabilité.

Et s’il croit apercevoir les yeux de sa sœur briller, il ne dit rien. De toute façon, elle repose son attention sur Théo, qui agit vraiment bizarrement. Il a l’air… timide?

“Toi aussi, Théo, t’es incroyable comme d’habitude.”

“M-merci…”

“Ça va Théo?” lui demande Matthis. “T’es bizarre là.”


“Non c’est juste que-” Il se met à chuchoter, pour que ce soit seulement Matthis qui l’entende. “C’est ta sœur…”

“Et alors? Tu la connais déjà.”

“C’est pas pareil…”

“T'as peur de moi soudainement?” lui demande Maya sur un ton taquin.


Maxime se joint à la conversation, enlaçant Maya à son tour, puis posant une main sur son épaule.

“En fait, je t’explique vite fait. Ces deux-là-” Il pointe Matthis et Théo du doigt. “-sont très proches.”


Maya ouvre la bouche, réalisant ce que cela implique.

“Donc t’es mon beau frère maintenant?” demande-t-elle à Théo. “Prends soin de mon frère. Il est un peu stupide parfois.”

“On n’est pas encore en couple,” dit Matthis, ignorant la remarque de sa sœur.


“Oui ‘fin, vous agissez comme tel,” dit Maxime.

“Matthis, t’es le pire frère au monde. Comment ça tu m’as rien dit? J’pensais qu’on se disait tout!” Heureusement que le bouquet est dans les mains de Matthis parce qu’il est sûr que, sinon, elle l’aurait frappé avec. “Tu me raconteras tout après!”

Avant même que Matthis ait le temps de répondre à sa sœur, la porte de la loge s’ouvre une nouvelle fois. Cette fois, personne ne s’exclame immédiatement. Pas de sourire, pas de mouvement enthousiaste. Juste… un silence étrange qui tombe d’un coup sur la pièce, comme si quelqu’un avait coupé le son brutalement.

Matthis tourne la tête vers l’entrée, toujours son bouquet dans les bras. Un homme qui semble avoir leur âge se tient dans l’encadrement de la porte. Il a l’air parfaitement à l’aise, presque détendu, de la même façon qu’on rentre chez quelqu’un qu’on connaît depuis des années.

“Salut les gars,” dit-il avec un petit sourire sincère. “Sympa le concert.”

Personne ne répond.

Le silence devient immédiatement pesant. Même Maxime, qui parle littéralement tout le temps, ne dit rien. Quant à Théo… il s’est complètement figé. Matthis le remarque tout de suite.

Ses épaules se sont raidies. Son visage s’est fermé d’un coup, et il est encore plus tendu qu’après avoir découvert que Matthis et Maya sont frères et sœurs. Il regarde le nouveau venu comme s’il venait de voir un fantôme débarquer dans la pièce.

“Qui l’a invité?” demande-t-il, sèchement, aux autres membres du groupe.

Son ton surprend même Matthis - c’est la même voix qu’il avait eu lorsqu’il avait vu Matthis pour la première fois.

Personne ne répond.

Le gars près de la porte laisse échapper un petit rire, visiblement conscient de l’ambiance catastrophique soudaine, ou peut-être qu’il fait semblant de ne pas savoir. Son regard finit par tomber sur le bouquet dans les bras de Matthis.

“Du coup…” dit-il en le pointant légèrement du menton. “C’est toi qui me remplaces?”

Et là, tout s’emboîte brutalement dans la tête de Matthis. Il regarde le nouveau venu, puis Théo, puis à nouveau le nouveau venu.

Lucas.

Celui dont personne ne parlait vraiment clairement à présent. Celui dont Théo s’était confié à Matthis, lui racontant toute leur relation. Celui que Matthis avait imaginé des dizaines de fois sans jamais pouvoir mettre un vrai visage dessus - celui qui avait eu Théo et n’avait pas réalisé à quel point il était chanceux.

Et maintenant qu’il l’a devant lui, quelque chose se serre immédiatement dans son ventre.

C’est l’homme dont Théo était amoureux. Ou qu’il aime peut-être encore, au fond de lui, même un peu. Même si Théo a l’air tout sauf ravi de sa présence ici.

Sans vraiment réfléchir, Matthis fait un pas en arrière, puis un autre, se rapprochant instinctivement de Maya. Il sent immédiatement la main de sa sœur se poser discrètement dans son dos, comme si elle avait perçu sa tension sans qu’il ait besoin de parler - un instinct de grande sœur, sûrement.

À l’inverse, il s’éloigne de Théo.

Le mouvement est subtil mais Théo le voit quand même. Et ça fait quelque chose d’étrange à Matthis de voir l’expression de Théo changer légèrement à cause de cette simple distance. Il s’en veut mais il a lui aussi peur, peur que Théo ne réalise quelque chose en ayant à nouveau son ancien amoureux devant lui.

Maxime finit finalement par avancer, brisant enfin le silence étouffant.

“Salut mec,” dit-il avec prudence. “Tu nous avais pas dit que tu viendrais.”

“J’pense que Théo aurait refusé donc c’est pour ça que j’ai rien dit.”

“Arrête de toujours rejeter la faute sur moi!” réplique immédiatement Théo.

Lucas laisse échapper un soupir par le nez, comme s’il essayait encore de rester calme malgré l’hostilité évidente de Théo.

“Tu penses pas que t’exagères un peu?”

“J’exagère!? Moi!?” explose Théo.

Il ne cherche même pas à contrôler son ton. Il avance d’un pas brusque, le visage rouge de colère, les yeux brillants d’une rage tellement vive que Matthis en a presque un mouvement de recul.

Elian se lève immédiatement du canapé.

“Théo, calme-toi-”

“Non, laisse-moi parler!” coupe Théo sans détourner les yeux de Lucas. “Il débarque ici après nous avoir trahi et il ose faire comme si tout était normal?”

Ben se rapproche lui aussi, visiblement inquiet de voir la situation dégénérer aussi vite.

“Théo, aller…”

“Je dois te rappeler ce que tu m’as dit?” reprend Théo, ignorant Ben, la voix tremblante de colère. “Que je suis-”

Matthis agit avant même de réfléchir. Il traverse rapidement l’espace entre eux et attrape la main de Théo. Ses doigts se referment instinctivement autour des siens, fermement, comme pour l’empêcher physiquement d’aller plus loin, de parler davantage. Parce qu’il comprend exactement ce qui allait sortir - il entend encore certaines phrases que Théo lui avait confiées tard le soir, dans sa chambre, avec une voix cassée en parlant de Lucas.

Les autres ne savent pas. Ils ne savent pas ce qu’ils étaient l’un pour l’autre. Ils ne savent pas à quel point Théo avait aimé Lucas, et de quelle façon il l’avait aimé. Et dans l’état où il est actuellement, Matthis sait qu’il pourrait tout révéler sans même s’en rendre compte.

Théo, même s'il ne regarde pas Matthis, se détend légèrement.

Lucas baisse les yeux vers leurs mains liées.

“Oh…”

Ce simple mot donne immédiatement une mauvaise sensation à Matthis.

Lucas relève les yeux vers Théo, puis vers Matthis.

“Je comprends mieux maintenant. Dis, Théodore,” continue Lucas. “Tu comptes faire ça avec tous les batteurs qui vont rejoindre le groupe?”

Matthis sent la tension revenir instantanément dans la main de Théo.

“Quand lui va partir parce qu’il en aura marre, tu vas-”

“Ferme ta gueule.”

La voix de Théo est glaciale.

Il retire brutalement sa main de celle de Matthis puis avance jusqu’à Lucas, puis il le pousse du bout de l’index contre le torse.

“Tu ne connais pas Matthis. Ne parle pas de lui comme ça.”

“Théo, ça suffit,” intervient Maxime.

Le ton est suffisamment autoritaire pour trancher net dans la tension de la pièce. Et, contre toute attente, cela fonctionne - Théo s’arrête. Son regard reste dur, accroché à Lucas, mais son corps recule d’un pas, puis d’un autre, comme s’il se laissait arracher à la confrontation malgré lui.

Et au lieu de revenir vers Matthis, ce qui aurait semblé logique dans n’importe quelle autre situation, Théo va s’adosser près d’Elian. Pas dans un geste de confiance, mais presque comme un réflexe de survie sociale, comme s’il avait besoin d’un point d’appui qui ne soit ni Lucas, ni Matthis, ni le vide entre les deux. Elian l’accueille sans poser de questions, l’enlaçant à moitié pour le réconforter. Matthis observe ça sans trop savoir quoi en penser. Il ne peut pas lui en vouloir d’être en colère, Lucas a été clairement provocateur, mais en même temps Théo vient aussi de prendre sa défense.

Maxime se tourne vers Lucas, et cette fois-ci son expression a changé. Il n’est plus seulement dans la gêne, il est dans la gestion pure de crise, celle qu’il doit porter parce que personne d’autre ne le fait.

“Écoute, Lucas,” commence-t-il plus posément. “T’aurais au moins pu nous prévenir. On aurait fait en sorte que tu nous voies sans Théo, j’pense pas que ça l’aurait dérangé. Mais là, tu vas trop loin. J’sais pas ce que t’as contre Matthis, mais il est là uniquement parce que t’as décidé de partir.”

Lucas ouvre la bouche pour répliquer mais Théo le coupe avant même qu’il n’ait le temps de reprendre la main.

“Et c’est un meilleur batteur que toi!” lâche-t-il, presque enfantinement, avec une pointe de défi absurde.

Le petit souffle de rire de Matthis passe inaperçu. Et paradoxalement, c’est peut-être ça qui rend la scène encore plus étrange - au milieu des regards durs, Théo lance des piques comme un gamin et Matthis ne devrait clairement pas trouver ça attirant mais il pense quand même.

Maya se rapproche légèrement de Matthis. Elle se penche un peu vers lui, suffisamment près pour que sa voix ne dépasse pas leur bulle.

“Allons-y, Matthis,” murmure-t-elle.

Il tourne immédiatement la tête vers elle, surpris, presque instinctivement.

“Mais-” commence-t-il en regardant Théo, incapable de finir sa phrase.

Parce qu’il n’a pas envie de partir. Théo est encore là, tendu contre Elian, Lucas est encore là aussi, et tout semble au bord de quelque chose d’inachevé, de mal refermé. Le simple fait de sortir lui donne l’impression de laisser une pièce sans savoir ce qui va exploser dedans après son départ.

Mais Maya tire légèrement dessus sur son bras, uste assez pour l’obliger à revenir vers elle.

“C’est pas nos affaires,” souffle-t-elle. “Laissons-les s’en occuper.”

Matthis hésite encore une seconde, les yeux toujours fixés sur Théo parce que, en quelque sorte, c’est aussi ses affaires. Il est complètement fou de Théo, et ça semble assez réciproque, et Lucas ose dire que Matthis va se lasser?

Sa soeur se tourne vers les autres, gardant sa main sur son frère, et lance d’une voix plus audible:

“On vous laisse. Encore bravo pour le concert.”

Ben est le seul à répondre.

“Merci Maya, et merci aussi Matthis. On se voit demain.”

Matthis acquiesce vaguement mais son regard reste accroché sur Théo. Il ne sait pas si Théo le regarde, s’il le remarque, ou s’il est trop pris dans sa propre tempête pour réaliser quoi que ce soit. Et puis Maya insiste une dernière fois, un peu plus ferme dans son geste, et il finit par céder, à contre-cœur, en se laissant entraîner vers la porte.

Ils sortent.

Dehors, l’air est plus frais, presque brutal après la chaleur et la tension enfermée. Matthis inspire un peu trop fort, comme s’il réalisait seulement maintenant qu’il retenait sa respiration depuis longtemps.

“Ça va?” lui demande sa sœur, lâchant enfin son bras.

Matthis n’avait même pas remarqué qu’elle avait récupéré le bouquet de fleurs.

Il se demande ce qu’elle entend par son ‘ça va’ - est-ce que c’est par rapport à ce qui vient de se passer, est-ce par rapport au concert?

Il décide de ne pas parler de Théo tout de suite.

“Tu sais, en m’entraînant avec le groupe, dès que je jouais de la batterie, j’avais l’impression d’avoir papa qui m’observe,” dit-il. “C’est très perturbant. J’me revoyais plus jeune. J’avais peur de faire la moindre erreur, j’avais pas envie qu’ils regrettent de m’avoir choisi parce que je suis nul.”

“T’as jamais été nul,” le rassure-t-elle. “Personne n’a jamais dit ça.”

“Il me disait tout le temps que les profs lui disaient à quel point j’étais doué mais lui ne pensait pas que j’étais si bon que ça. Du coup, ça m’est resté je pense. Même en donnant le meilleur de moi, j’me trouve pas à la hauteur.”

Ça, c’est vrai. Ce qui est aussi vrai, c’est que son père lui disait lui aussi qu’il était fier de lui. Matthis n’a jamais réussi à accepter cette phrase, car elle impliquait aussi la possibilité de décevoir son père.

“Du coup, je l’imagine toujours m’observer quand je joue de la batterie,” continue-t-il. “Mais là, pendant le concert, je pense ne pas avoir pensé à lui une seule fois.”

“C’est super!”

“J’sais pas trop… j’peux pas m’empêcher de me sentir coupable,” se confie-t-il. “Il a fait tout ça pour moi et je ne pense même pas à lui quand je suis sur scène? J’ai l’impression de-”

“Tu ne lui dois rien,” le coupe sa sœur. “Tu le sais ça, hm? Si t’as fait ça, c’est pour toi, pour aider Max, pas pour lui.”

Il sait qu’elle a raison. Pourtant, il a passé près de quinze ans à vivre dans la peur de décevoir son père, ses parents. Même si cela fait deux ans qu’il n’a pas touché une batterie, il lui est encore difficile, aujourd’hui, de se défaire de toute la pression que son père lui a imposée - et qu’il s’est lui-même imposée - durant son enfance.

“Je l’ai appelé pour qu’il vienne à notre date en Normandie,” dit-il à la place.

“Oh, vraiment? Il a dit quoi?”

“Il n’a même pas répondu à mon appel.”

“Ah, ouais… ça m’étonne pas,” soupire-t-elle. “Et maman? Elle va venir elle au moins, pas vrai?”

“J’en sais rien,” dit-elle d’une voix un peu sèche. “S’ils n’ont pas envie de venir, j’vais pas les forcer.”

Maya le regarde quelques secondes après sa réponse un peu sèche puis elle soupire doucement par le nez. Ils ont déjà eu cette conversation sous différentes formes depuis la dispute entre Matthis et leurs parents.

Ils continuent d’avancer lentement dehors, près de la salle encore animée par les gens qui sortent du concert. Certains parlent fort, d’autres rient, quelques personnes portent encore des t-shirts du groupe. Pourtant, Matthis a l’impression d’être complètement à part de cette agitation, enfermé dans quelque chose de beaucoup fatiguant.

Maya ajuste un peu le bouquet dans ses bras avant de finalement reprendre la parole, d’un ton volontairement plus léger.

“Et du coup,” commence-t-elle. “Théo?”

Matthis manque immédiatement de trébucher sur absolument rien. Il tourne la tête vers elle avec une expression vaguement horrifiée, ce qui la fait sourire avant même qu’il ouvre la bouche.

“J’savais pas que vous vous connaissiez,” dit-il rapidement, comme si ça pouvait détourner le sujet.

“Maxime m’oblige à les regarder jouer depuis qu’il a monté le groupe,” explique-t-elle simplement. Elle hausse légèrement les épaules. “Il est sympa Théo.”

Matthis fixe le trottoir devant eux quelques secondes, les mains dans les poches (il n’avait même pas remarqué qu’il porte toujours la tenue que lui a passé Théo). Rien que le fait d’entendre quelqu’un d’autre parler de Théo lui donne une sensation étrange. Parce que, à part les regards suspicieux des autres membres du groupe, tout ça n’existait que dans des moments volés entre eux.

“J’pensais pas que t’aurais le béguin pour lui,” ajoute sa sœur.

“C’est pas un béguin,” marmonne Matthis.

“C’est quoi alors?”

Et là, le problème, c’est qu’il n’a pas de réponse simple.

Parce qu’un béguin, ça paraît léger, temporaire et presque mignon. Alors que ce qu’il ressent pour Théo est devenu beaucoup trop énorme- beaucoup trop vite. Ce sentiment s’est installé partout sans lui demander son avis - dans sa routine, dans ses pensées, etc. Alors que ça ne fait que quelques jours qu’ils se sont dit qu’ils se plaisaient.

Alors, même s’ils ne sont pas officiellement en couple, Matthis a peur que ça avance trop vite entre eux et que Théo finisse par se lasser de lui.

“J’sais pas,” finit-il par admettre. “C’est juste… différent.”

“Je t’ai jamais entendu parler de qui que ce soit, donc comment ça peut être différent si c’est la première fois?”

“Au début, j’le détestais,” continue-t-il, ignorant la remarque de sa sœur. “Enfin non, pas vraiment détester mais… il était horrible avec moi. Il m’envoyait des piques tout le temps, il me regardait comme si j’étais un parasite qui avait pris sa place.”

“Très romantique effectivement.”

Matthis lui lance un regard blasé.

“Mais après…” Il hésite légèrement. “Après on s’est rapprochés.”

Il pense à cette nuit où il a pu en apprendre davantage sur Théo (et réciproquement), et où il a réalisé que Théo n’était pas ce type arrogant qui se croyait au-dessus des autres. Bien au contraire.

Théo est à l’aise avec les gens, certes, mais il n’aime pas se mettre en avant. Contrairement à ce que Matthis avait imaginé au début, il est profondément humble, alors même qu’il pourrait ne pas l’être. Et puis, il est surtout incroyablement attentif - difficile de ne pas être troublé lorsqu’il accorde toute son attention, qu’il regarde Matthis avec des yeux à la fois malicieux et brillants.

Des yeux que Lucas a sans doute déjà vus des centaines de fois. Théo a vraiment aimé ce garçon, c’est ce qu’il lui a confié lui-même. Alors c’est difficile de ne pas ressentir une forme d’appréhension en sachant qu’ils sont tous les deux dans la même pièce, même si la tension entre eux n’a rien de romantique.

Mais bon, tout ça, il ne peut pas le dire à sa sœur, parce qu’il ne veut pas révéler le secret de Théo. Même si, paradoxalement, c’était Lucas qui tenait leur relation cachée, alors que Théo, lui, aurait voulu que tout le monde soit au courant.

Le pire, c’est que Matthis est jaloux. Une jalousie ridicule et douloureuse, qui lui serre la poitrine rien qu’en imaginant Théo amoureux de quelqu’un d’autre.

“C’est bizarre de te voir comme ça,” dit sa sœur. “Mais c’est mignon. J’espère que ça marchera entre vous.”

Matthis marmonne un ‘merci’ à peine audible. Il aimerait dire plus de choses, à quel point Théo compte pour lui, que s’il arrive à jouer sur scène sans paniquer, c’est grâce à lui.

Est-ce normal de ressentir tout ça en si peu de temps?

“Allez, tu veux que j’te paye un verre? Pour fêter ta première représentation publique sans que tu n’aies été forcé par papa!”

Matthis ricane et décide de suivre sa sœur - ça lui changera les idées un peu et, en effet, il mérite une récompense pour avoir survécu. Après tout, jouer devant une foule, ce n’est pas rien, surtout dans son cas à lui.

Il vérifie son téléphone une nouvelle fois mais il n’y a aucun message. Tant pis. Si Théo voudra le voir ou lui parler ce soir, il lui enverra un message ou l'appellera directement.

⭑.ᐟ🥁♬⋆.˚

La deuxième date a également lieu à Paris, trois jours plus tard. Le groupe se retrouve donc au local seulement le lendemain de la première représentation afin de discuter des points à améliorer. Rien de préoccupant, simplement quelques détails susceptibles de rendre leur concert encore meilleur.

En arrivant, Matthis s’attendait à une ambiance un peu tendue, compte tenu de la visite impromptue de leur ancien batteur la veille. Pourtant, l’atmosphère est détendue, bien que légèrement sérieuse, comme si rien ne s’était passé.

Il se demande s’ils vont lui expliquer ce qu’il s’est passé mais il n’est officiellement pas membre du groupe, donc cela ne le regarde pas vraiment. Malgré tout, il a quand même assisté à une partie de l’échange.

Au fond de lui, il n’a pas envie d’admettre qu’il a pris ce projet à cœur et que, lorsque la mini-tournée sera terminée et qu’il retrouvera sa vie lambda et plutôt monotone, tout cela va lui manquer.

Maxime, Ben et Elian sont tous les trois assis en cercle par terre, des feuilles éparpillées un peu partout au centre. Ils sont tellement absorbés par leur discussion qu’ils n’ont même pas entendu Matthis entrer.

“Qu’est-ce que vous faites?” demande Matthis, posant son sac par terre et s’approchant du cercle pour voir ce qu’ils sont en train de faire.

“Ah, salut, Matthis,” le salue Elian.

“On veut ajouter une nouvelle chanson à la fin du set,” lui dit Maxime.

“Ah bon? Pourquoi soudainement?”

“On y a pensé hier soir,” dit Ben.

Matthis tilte au ‘hier soir’. Il a envie de leur poser davantage de questions mais s’ils ne lui disent rien, ça veut sûrement dire qu’ils ne veulent pas lui dire, ou simplement qu’ils ne le considèrent pas assez important pour en savoir la raison.

Ce qui est compréhensible.

Matthis rejoint le cercle et attrape l’une des feuilles. C’est une partition. Il ne reconnaît pas le titre de la chanson marquée au-dessus de la partition. 

“Attention, ne mélangez pas tout,” les prévient Ben. “Théo va être énervé après.”

Matthis regarde d’autres feuilles - elles ont toutes un nom de chanson différentes. Il en reconnaît certaines mais la plupart lui sont complètement inconnues, ce qu’il ne comprend pas puisqu’il a retenu le nom de la plupart des chansons de Zen.

“C’est pleins de chansons qu’a écrit Théo et il a décidé d’enfin nous les montrer,” lui dit Elian en voyant qu’il semblait légèrement perdu. “‘Fin, pas tout, mais ce qu’il a pensé être assez bien comme chanson de fin de concert.”

Matthis prend une feuille qui n’est pas une partition mais des paroles.

Tes doigts glissent sur les cordes
Les miens tremblent dans mes poches
T’as l’air tellement sûr de toi
Pendant que moi j’me rapproche
Les amplis hurlent plus fort que nous
Mais j’entends que ton rire dans la foule
Et si tu pars avec quelqu’un ce soir
J’crois que ça va m’rendre fou

C’est l’écriture de Théo.

Son cœur se resserre.

Théo a dû écrire ça en ayant Lucas en tête.

Est-ce que Théo a ressorti ces paroles et partitions après avoir vu Lucas la veille? Est-ce pour ça que Théo ne l’a pas du tout contacté le reste de la soirée?

“Vous- vous allez ajouter une musique qui n’est même pas finie?” demande-t-il à la place, plutôt que de laisser ses pensées divaguer sur quelque chose dont il n’a pas envie.

“On peut le faire,” répond Maxime. “Et toi aussi.”

Ce n'est pas le problème, se dit Matthis. Le problème, c’est que toutes les chansons d’amour du groupe ont été écrites pour Lucas. Soudainement, Matthis ne se sent plus capable de pouvoir jouer dessus.

“Il est où d’ailleurs Théo?” demande-t-il, parce que ne pas voir Théo commence à le rendre anxieux.

Il a besoin de voir Théo, de savoir qu’il compte toujours pour lui, que Théo ne soit pas parti avec-

“Là, ma beauté.”

Matthis sent soudain deux bras s’enrouler autour de son cou, un corps se coller contre le sien, et un visage venir se perdre dans ses cheveux, les ébouriffant au passage.

Maxime grimace en voyant la scène devant lui.

“S’il vous plaît, pas de surnom mignon ici, sinon j’vous vire tous les deux du groupe,” les menace-t-il.

“Alors que j’suis parti vous chercher de l’eau,” rétorque Théo, tendant à chacun une bouteille d’eau. “Théo, s’il te plaît, sauve-nous, on a trop chaud, on meurt de soif,” dit-il dans une voix qui se veut sûrement être celle de Maxime.

Théo vient se placer à côté de Matthis dans le cercle, prenant la feuille que Matthis avait dans ses mains. Il en analyse le contenu avant de froncer les sourcils.

“Vous avez choisi celle-là? Sérieusement? C’est trop mal écrit.”

Il écrase la feuille dans ses mains, en fait une boule puis la jette derrière-lui. Matthis est intérieurement ravi par ce geste.

“Alors pourquoi tu l’as mis là,” dit Maxime en levant les yeux au ciel. “Et puis on n’a rien choisis encore.”

“Blablabla,” le taquine Théo avant de se tourner vers Matthis et lui faire un grand sourire. “T’es là depuis longtemps? Je te manquais?”

“Tu m’as pas envoyé de message hier,” marmonne Matthis à la place, avant de regretter immédiatement.

“Je devais? Désolé, j’étais mort en rentrant, j’me suis directement endormis. J’ai même pas pu prendre de douche même,” dit Théo en boudant.

“Hmm.”

“Tu m’en veux?” Théo penche la tête sur le côté, sincère dans ses gestes et mots. “J’ai fait quelque chose qui ne fallait pas? J’te sens un peu distant…”

“Théo, tu veux pas la boucler un peu?” lui dit Maxime. “On essaye de se concentrer là.”

“Eh, laisse-le,” intervient Ben. “Il est en train de vivre sa première rupture.”

“C’est pas vrai!” s’exclame Théo. “Attends, Matthis, tu vas pas-” 

Il se coupe lui-même la parole, réalisant que ce que Ben dit peut s’avérer être vrai.

“Non, non,” le rassure rapidement Matthis, posant une main sur sa cuisse. 

“Okay, ça va,” dit Théo, se collant à Matthis et posant sa tête contre son bras.

Si Théo ne lui dit rien, cela signifie-t-il que rien ne s’est passé, techniquement? Théo a dû envoyer Lucas balader, et peut-être s’est-il enfin confié à ses amis après cela?

Matthis tourne la tête et dépose un baiser dans les cheveux de Théo. 

Matthis n’est pas comme Lucas - il se considère extrêmement chanceux de pouvoir avoir Théo ainsi et il n’a aucune intention de s’en cacher!

Théo relève légèrement la tête pour le regarder, puis il fait la moue avec ses lèvres et ferme les yeux. Matthis, malgré la chaleur qui lui monte au visage, se penche légèrement pour lui offrir un rapide baiser sur les lèvres. Théo se serre ensuite encore plus contre lui.

“Arrêtez de vous embrasser devant nous,” dit Elian. “Tiens, Théo, j'aime bien celle-là.”

Théo prend la feuille qu'Elian lui tend. Matthis lit par-dessus son épaule.

Peut-être que je cherchais pas le bruit
Peut-être que je voulais juste oublier la nuit
Moi qui vivais pour les tempêtes
Je me surprends à aimer le calme dans ta tête
Et si un jour tout disparaît
Les néons, les bars, la folie
Ce qui me fait peur,
C'est que tu disparaisses toi

“Non c'est nul,” dit simplement Théo, balançant la feuille à nouveau dans le cercle.

“Tu vas dire ça pour tout ce que tu as écrit ou quoi?” râle le chanteur du groupe.

“Oui. T'as un problème?”

“Moi j'aime bien,” dit Matthis.

Il dit cela parce qu’il a l’impression que Théo a écrit ces paroles en pensant à lui. Cela peut sembler un peu narcissique de sa part, mais le petit diable sur son épaule lui souffle que ces mots le concernent entièrement. Si Théo précise à quel moment il a écrit cette chanson, tout pourrait coller. Malheureusement, Théo ne communique pas sur la date d'écriture.

Théo se met à rougir, se redressant pour regarder Matthis, même s'il évite quand même son regard.

Étrange…

“Vraiment? Merci…”

“Donc nous quand on te fait les plus beaux compliments du monde, tu nous dis d’aller nous faire voir. Mais quand c'est Matthis qui dit ‘c'est sympa’, tu deviens tout rouge? Mais c'est bros before hoes apparemment, hein.”

“Laisse-les tranquille,” intervient Ben. “Ça fait du bien de voir Théo comme ça.”

“T’as raison,” acquiesce Elian. “Il est mignon.”

“Ils parlent comme si j’étais pas là,” murmure Théo pour que seulement Matthis entende.

Mais Matthis apprécie d’entendre les autres parler de Théo de cette manière. Ca se voit à quel point ils tiennent à lui, et c’est rassurant de savoir que ce sont des personnes sur lesquelles Théo pourra toujours compter. On sent qu’ils sont heureux de le voir sourire et se sentir bien avec Matthis - même Maxime a l’air content, malgré ses plaintes sur le fait que de voir son cousin et son frère de cœur flirter ensemble est très déstabilisant.

Lucas a été vraiment bête, sur ce coup-là, parce que les autres auraient accepté leur relation sans problème.

Théo a sûrement raison - Lucas devait avoir honte de lui.

Maxime, qui n’a rien écouté de la conversation, trop occupé à lire les différents brouillons de Théo, lui tend une nouvelle feuille.

“Et ça?”

“Ça date,” dit Théo. “J’ai écrit ça après m’être fait viré de la maison.”

Ah, donc c’était à l’époque où Théo s’est fait virer de chez lui. En effet, les paroles évoquent la solitude et le sentiment d’avoir tout perdu. Les lignes ‘entre hier qui me lâche et demain qui vient pas, si quelqu’un me demande où j’en suis, je répondrai j’essaye de survivre à ma vie’ sont un bon indicateur du thème de la chanson.

Et Matthis… il se reconnaît dans ces paroles. Même s’il n’a pas vécu exactement la même chose que Théo, il s’y identifie malgré tout. Il comprend mieux pourquoi Théo lui a dit qu’ils se ressemblaient un peu.

“J'trouve ces paroles super niaises. J’avais même pas dix-huit ans à l’époque,” dit Théo.

“Et tes chansons d'amour elles sont pas niaises peut-être?” rétorque Maxime.

“Et ferme ta grande gueule peut-être?” rétorque Théo.

“Calmons-nous,” intervient Ben d’un air absent. 

“Avec Ben, on a décidé que c'est elle-” Il reprend la feuille de tout à l'heure. "-notre préférée.”

Maxime prend la feuille pour la lire.

“Hmm. On dirait une chanson où tu te remets un peu en question, j'aime bien,” dit-il.

Théo lui fait un doigt.

“T’en penses quoi Matthis?” lui demande son cousin.

“Ça peut être une bonne chanson. Les paroles sont bien,” répond Matthis.

“Vous êtes sûrs les gars?” demande Théo. Lorsque tout le monde acquiesce, on dirait que Théo aurait pu fondre si on avait été dans un dessin-animé tant il a l’air nerveux. “J’ai pas encore la mélodie donc…”

“On peut t’aider,” dit Ben en se levant. Il va se placer derrière le synthé. “T’avais quoi en tête quand t’as écrit ça?”

“Euh… rien de spécial…”

“Ça pourrait être une chanson plutôt calme, vu que dedans, Théo dit qu’il apprécie le calme de la personne qu’il aime,” dit Elian.

“J’ai jamais dit que c’était moi!” s’exclame Théo.

“Oui, bien sûr,” ironise Maxime. “Tu vas nous faire croire que t’avais pas Matthis en tête en écrivant ça.”

Théo et Matthis se regardent avant que Théo ne détourne rapidement le regard et se lève brusquement pour rejoindre (ou se cacher derrière) Ben. Matthis sourit intérieurement - donc ces paroles sont bel et bien à propos de lui.

Théo a écrit une chanson sur lui.

Ben fait tourner le tabouret du synthé du bout du pied et pose ses mains sur les touches sans encore jouer. Théo reste juste derrière lui, les bras croisés très fort contre son torse, comme s’il regrettait déjà d’avoir laissé qui que ce soit lire ses textes. Maxime est toujours installé dans le cercle maintenant brisé avec Matthis, pendant qu’Elian, lui, tapote la feuille de paroles avec un stylo, à la recherche d’une mélodie.

“Je pense que ça peut commencer fort,” dit-il.

Ben tourne légèrement la tête vers lui.

“Fort comment?”

“Genre… dès le début ça frappe, tu vois. Parce que les premières paroles, c’est pas doux. ‘j’ai grandi dans le vacarme et les éclairs dans les veines’, ça sonne pas calme du tout. Ça donne l’impression de quelqu’un qui vit dans le bruit, dans le chaos, qui sait même plus fonctionner autrement. Du coup ça pourrait commencer avec quelque chose d’assez lourd et intense.”

Ben hoche lentement la tête, déjà absorbé par l’idée.

“Et ensuite?”

“Ensuite ça redescend. Parce qu’après, y’a la rencontre avec la personne. Et là les paroles deviennent plus, j’sais pas… plus respirables. Genre, y’a tout qui devient silencieux d’un coup. Avant que ça redevienne bruyant plus tard pour témoigner de quelque chose de puissant entre eux.”

Le silence qui suit dure à peine deux secondes, mais il paraît plus long à Matthis parce qu’il sent immédiatement Théo devenir encore plus rouge derrière Ben.

“Okay,” dit simplement Ben. “C’est une bonne idée.”

Puis il baisse les yeux vers le clavier et commence à taper quelques notes. Il grimace puis recommence. Ses doigts avancent à tâtons, cherchant quelque chose qui pourrait correspondre à ce qu’Elian vient de décrire. Une mélodie apparaît brièvement avant qu’il ne secoue la tête et reparte ailleurs.

“Non… attends…” marmonne-t-il pour lui-même.

Maxime se lève à son tour pour aller les aider, attrapant sa guitare au passage, donc ils sont maintenant quatre autour de ce synthé, balançant des idées à droite à gauche. Théo ne semble même plus embarrassé, maintenant bien concentré pour composer la chanson avec ses amis.

Matthis les observe tous les quatre sans rien dire. Personne ne lui demande son avis mais, pourtant, il ne se sent pas en trop. Ils ont tellement l’air à fond, tellement dans leur élément, qu’il n’a pas envie de les déranger. 

Leur passion pour la musique est si visible que Matthis en est presque triste de ne jamais avoir ressenti cela pendant toute son enfance, de ne toujours pas ressentir cela en jouant avec eux ou en jouant dans des mariages.

Alors il reste simplement là, toujours assis, les regardant chercher une mélodie pour des paroles écrites à propos de lui. Il profite du fait que personne ne le calcule pour fouiller un peu plus dans les autres créations de Théo.

Les feuilles éparpillées autour de lui finissent par attirer l’attention de Matthis plus que les discussions des autres. Pendant que Ben recommence encore et encore les mêmes quatre mesures au synthé et que Maxime teste des accords par-dessus à la guitare, il attrape distraitement une partition pliée en deux qui dépasse d’une pochette noire.

Ce sont des notes. Des tablatures aussi, griffonnées rapidement au stylo entre deux portées, et quelques annotations écrites à l’arrache dans la marge - plus agressif ici, laisser respirer, break batterie ???.

Il s’agit d’une partition de basse. Il se met à taper inconsciemment les doigts contre sa jambe, cherchant le rythme derrière les notes. Même si une partition de basse et une partition de batterie n’ont rien à voir, il arrive à entendre la structure dans sa tête. Les notes graves pourraient être soutenues par la grosse caisse. Les répétitions pourraient devenir un rythme lourd sur le tom basse

Puis il se lève.

Personne ne fait vraiment attention à lui. Les quatre autres sont toujours regroupés autour du synthé, Ben jouant quelque chose, accompagné de la guitare de Maxime, pendant qu’Elian lui chante vaguement une ligne mélodique avec des ‘nanana’ et Théo leur apporte d’autres éléments.

Matthis les contourne et va jusqu’à la batterie installée au fond de la mini-scène. Il pose la partition sur le petit pupitre à côté de la batterie, attrape les baguettes et s’assied. Le tabouret grince légèrement sous son poids. Pendant quelques secondes, il ne joue pas encore. Il visualise simplement la ligne de basse dans sa tête, essayant de traduire les impulsions des notes en rythme.

Il commence enfin à jouer. Le premier rythme est simple mais puissant. Une grosse caisse lourde et régulière accompagne des coups secs de caisse claire, pendant que le charleston marque une pulsation nerveuse au-dessus. Ça ressemble presque à un battement de cœur trop rapide.

Le synthé de Ben s’arrête net mais Mathis ne le remarque pas.

Il suit la structure qu’il a lue sur la partition - quand les notes de basse deviennent plus espacées, il allège immédiatement son jeu. Le charleston s’ouvre légèrement, les coups deviennent plus rares, plus respirables. Puis il réintroduit progressivement les toms et la grosse caisse, reconstruisant la tension morceau par morceau jusqu’à revenir à quelque chose de beaucoup plus intense.

Et cette fois, quand il frappe la caisse plus fort, ça sonne comme une explosion retenue depuis trop longtemps. Il se rend compte qu'il a tapé un peu trop fort.

Le silence qui suit paraît immense. Matthis relève enfin les yeux, découvrant quatre paires de yeux sur lui.

Et Théo… Théo le fixe d’une façon étrange.

“Comment t’as fait ça?” demande Ben dans un souffle.

Matthis hausse légèrement les épaules, mal à l’aise sous leurs regards soudainement braqués sur lui.

“J’ai juste essayé de suivre la dynamique de la basse de cette partition,” dit-il en leur montrant la partition. “Les notes graves revenaient souvent au début, donc j’me suis dit qu’un rythme lourd marcherait bien avec la grosse caisse. Et quand-”

“Pardon mais depuis quand il sait faire ça lui?” le coupe Elian.

“Je-” commence Matthis.


“Non mais vraiment,” le coupe Maxime. “On galère depuis une heure et monsieur débarque, lit une partition au hasard et nous sort exactement ce qu’on cherchait?”

Matthis sent ses joues chauffer légèrement.

Ben, lui, a déjà reposé ses doigts sur le clavier.

“Refais,” dit-il immédiatement.

“Euh… je ne sais plus ce que j’ai fait-”

Théo se rapproche de lui et lui arrache la partition des mains. Il se pince les lèvres, et Matthis croit presque qu'il a fait quelque chose de mal, puis Théo attrape sa basse et la met autour de son cou. Il dépose la partition au sol devant lui, avant de sortir son téléphone et d’activer le dictaphone.

“Je vais jouer ça. Matthis, tu me suis et les autres, trouvez un truc qui sonne bien avec nous,” ordonne-t-il.

Théo ne leur laisse même pas le temps de répondre. Il branche le câble de sa basse d’un geste sec, ajuste rapidement la sangle sur son épaule puis lève les yeux vers Matthis, juste une seconde.

“Prêt?”

Matthis hoche vaguement la tête sans être sûr de l’être réellement. Puis Théo commence à jouer, suivi par Matthis qui ne sait pas s’il fait bien. Au début, il hésite un peu car là il sait que tout le monde l’écoute. Il a l’impression de courir derrière la basse de Théo plutôt que de jouer avec elle.

Mais Théo ne s’arrête pas. Il continue exactement de la même manière, comme s’il avait déjà décidé que Matthis allait le suivre jusqu’au bout. Alors Matthis continue aussi. Et, très vite, il arrête de réfléchir.

Il croit entendre quelques accords de guitare au loin. Peut-être Maxime, ou Ben qui revient doucement sur le synthé. Il ne sait pas exactement. Les sons arrivant jusqu’à lui sont étouffés et lui semblent éloignés.

Toute son attention reste verrouillée sur Théo.

Et plus les minutes passent, plus quelque chose change dans la manière dont Matthis joue lui aussi. Ses gestes deviennent plus naturels et fluides. Il ne force plus les coups. Il ne cherche plus à prouver quoi que ce soit. Le rythme vient tout seul, comme si son corps avait compris avant lui.

Quand Théo relève finalement la tête après avoir fini de jouer, il a un grand sourire aux lèvres.

“Ça m'avait l’air bien,” dit-il. Il attrape son téléphone et coupe le dictaphone.

“Fais nous écouter,” lui dit Elian.

Ils se regroupent tous, sauf Matthis qui reste sur son tabouret, autour du téléphone.

Le grésillement du téléphone remplit aussitôt la pièce, accompagné d’un léger souffle saturé qui déforme un peu les premières secondes de l’enregistrement.

A vrai dire, Matthis ne fait pas vraiment attention au son, perdu dans ses pensées. Il reste en retrait derrière eux, une main encore posée contre le bord de la batterie, incapable de détacher complètement son regard du groupe et pourtant incapable aussi de vraiment écouter ce qu’ils disent.

Parce qu’il vient seulement de comprendre ce qui le dérange depuis que le morceau s’est arrêté.

Ou plutôt ce qui ne l’a pas dérangé.

Toute sa vie, jouer d’un instrument avait toujours été lié à son père. Toujours. Même quand il a recommencé à faire du violon pour arrondir ses fins de mois. Même quand personne ne le regardait. Il y avait constamment cette présence dans un coin de sa tête - une remarque anticipée, une correction imaginaire, une erreur à éviter avant même de la faire. A chaque qu’il prenait ses baguettes en main, c’était comme un test qu’il fallait réussir correctement sous peine de décevoir quelqu’un.

C’était devenu tellement normal qu’il n’avait jamais envisagé qu’on puisse jouer autrement. Et pourtant, pendant tout ce morceau… pas une seule fois il n’avait pensé à lui.

Il essaie de se rappeler précisément ce qu’il a ressenti pendant qu’il jouait, comme pour vérifier qu’il n’invente pas. Mais il a pensé à Théo tout le long. Et cette réalisation le fait se sentir étrangement léger. Comme si quelque chose qu’il portait depuis des années venait de disparaître - mais il ne s’agit pas d’un vide, puisqu’il sent sa poitrine se gonfler d’autre chose.

Son regard trouve immédiatement Théo au milieu des autres.

Il tient toujours le téléphone dans sa main, légèrement baissé entre eux pendant que l’enregistrement continue. Ses sourcils sont froncés avec concentration, exactement comme lorsqu’il jouait quelques minutes plus tôt.

Ses lèvres bougent, faisant sûrement un commentaire sur ce qu’ils viennent de jouer, mais aucun son ne parvient à Matthis. Il est incapable de se concentrer sur autre chose que Théo lui-même.

Il pense à la façon de parler de Théo, sa voix qui devient douce mais aussi taquine en s’adressant à lui. Il pense à l’éclat dans ses yeux quand quelque chose l’enthousiasme. Il pense à ce sourire qui lui donne toujours chaud au cœur.

Théo est rayonnant. Même fatigué, les cheveux en bataille et les manches remontées n’importe comment, il dégage quelque chose de vivant qui attire immédiatement le regard de Matthis.

Putain, il est vraiment amoureux de Théo.

“Matthis!” l’appelle Théo en se rapprochant de lui, le sortant de ses pensées. “Ecoute ça!”

Il remet play sur l’enregistrement à un moment précis.

“T’as entendu ça? T’es trop fort! Ça colle super bien avec ce que j’avais en tête!”

Le cœur de Matthis manque un battement sans raison valable. Encore une fois, il n’a pas fait attention à l’audio, trop concentré sur le sourire qui ne veut pas quitter le visage de Théo.

“Ouais, c’est pas mal,” répond-il, même s’il n’en sait rien. Mais si Théo est satisfait, alors il l’est lui aussi.

Après ça, tout devient un peu flou dans la tête de Matthis. Il sait seulement qu’à un moment, tout le monde se met d’accord pour ajouter cette chanson à la setlist de la dernière date. Théo hésite un peu, puis dit qu’il doit encore retravailler les paroles et corriger certaines transitions, mais que, sinon, c’est top.

Maintenant que Matthis a mis un mot sur ce qu’il ressent, il a l’impression que c’était complètement évident. Chaque sourire de Théo lui paraît dangereux. Chaque regard un peu trop long lui retourne l’estomac. Même sa manière de remettre sa basse dans sa housse lui semble étrangement attendrissante, ce qui est probablement un très mauvais signe.

Quand ils finissent finalement par quitter les locaux, les autres partent dans une direction différente pendant que Matthis accompagne Théo jusqu’à chez lui, même si ça lui fait faire un détour.

Ils marchent côte à côte sans parler pendant quelques minutes, main dans la main.

Théo a sa basse sur le dos et son téléphone dans la main qui ne tient pas celle de Matthis. Il réécoute l'enregistrement et se parle à lui-même disant des trucs du style ‘faudrait changer cette phrase ça n’a aucun sens’.

Puis, avant même d’avoir vraiment réfléchi à ce qu’il fait, Matthis parle.

“Il s’est passé quoi hier?”

Théo tourne immédiatement la tête vers lui, rangeant son téléphone dans sa poche.

“Hier?”

“Avec Lucas.”

“Ah.” Théo met une seconde de trop à répondre: “Rien.”

“Tu me caches quelque chose?”

Il essaye de se convaincre que ce ne sont pas ses affaires, mais c'est dur de ne pas y penser quand lui est éperdument tombé amoureux de Théo et qu'il ne sait même pas si Théo est complètement passé à autre chose.

“Non! Pas du tout!” s’exclame Théo, s'arrêtant brusquement. Quand il remarque qu'il a attiré le regard des passants autour, il baisse d'un volume. “Déjà, j’suis pas obligé de tout te dire.”

Aïe, ça, ça fait mal.

“C'est juste que- toi et moi- Lucas- j'pensais que je-” Matthis marque une légère pause. “J’ai un peu peur…”

Théo semble se rendre compte de ce qu'il a dit parce qu'il soupire et serre un peu plus fort la main de Matthis.

“Désolé, j’ai un peu mal pris le fait que tu penses que j’te cache quelque chose,” s'excuse-t-il. “S'il s'était passé quelque chose, je te l’aurai dit. Mais il ne s'est vraiment rien passé.”

“Oui… je suis désolé aussi”

Théo lui fait un petit sourire avant de se remettre à marcher.

“Je lui ai juste dit de dégager et les autres lui ont dit qu'ils se verraient un autre jour sans moi pour qu'ils puissent discuter,” lui raconte Théo.

“Il est parti sans rien dire?”

“Il s’est excusé de s’être emporté et d'avoir insinué que je- je m’amusais avec toi.” 

“Ah, c'est gentil de s’être excusé au moins.”

“Tu parles! S'il avait été gentil, il n’aurait jamais dit ça! Un vrai connard,” souffle Théo. “En plus il a dit ça comme si j’étais un manipulateur. Je l’ai jamais forcé à se mettre avec moi. Bref. J’espère que tu n’as pas cru ce qu'il a dit.”

Matthis secoue la tête.

“Non, non,” le rassure-t-il. “Il a dû dire ça sur le coup de la jalousie.”

“Quelle jalousie même,” marmonne Théo.

“De te voir avec quelqu'un d’autre,” dit Matthis en haussant les épaules.

“J'pense juste qu'il n'a pas aimé te voir le remplacer dans le groupe. Ou alors… de voir que je ne l’aime plus. Ça a dû le blesser dans son ego, j’sais pas... Peut-être. Il devait vraiment me voir comme un gamin qui ne pouvait pas vivre sans lui.”

Matthis comprend le raisonnement de Théo. Il ne connaît pas assez Lucas pour savoir si ce que dit Théo a du sens ou pas, mais ça se tient de ouf.

“Enfin bref,” continue Théo. “Quand il est parti, les autres m'ont posé pleins de questions parce qu'ils se sont douter d'un truc avec ce que Lucas a dit. D'ailleurs, il est vraiment trop con, hein. Il voulait se cacher et il a tout dévoilé juste sous le coup de la colère.”

“Tu leur as dit du coup?”

“J'me suis complètement lâché, même,” lui avoue Théo avec un petit sourire dans sa voix. “J'voulais respecter le fait qu'il voulait garder ça secret mais bon, il s’est cramé tout seul. Et puis, merde hein, j'ai le droit de me confier à eux.”

Théo n’a pas tort en soit.

“Et ils ont dit quoi?”

“Pas grand chose,” répond Théo. “Ils ont juste dit que, du coup, tu sembles être une bonne personne pour moi.”

“O-oh…”

“Je rêve ou tu rougis juste pour ça?” le taquine Théo.

Matthis réfléchit.

Si, d'un point de vue extérieur, les gens pensent que lui et Théo vont bien ensemble, alors Matthis ne devrait pas avoir si peur que ça que Théo finisse par se lasser avant même qu'ils ne se mettent officiellement ensemble.

“Théo-”

“Hmm?”

“Ça peut paraître un peu tôt mais- j'ai jamais ressenti ça avant donc j’sais pas trop comment gérer ça mais-”

“Oula… Ça va? Qu'est-ce qui t'arrive?”

Théo a l’air inquiet. Il regarde Matthis avec des yeux préoccupés et semble sur le point de poser sa main sur son front pour vérifier s’il n’a pas de fièvre.

Matthis le trouve un peu adorablement stupide, parce que ce qu’il s’apprête à lui dire est pourtant évident.

“Non,” dit-il en enlevant la main de Théo posée sur son front. “Je… je t'aime.”

Silence.

“-bien,” rajoute-t-il, commençant à regretter ses mots sous le silence de Théo.

“Tu m'aimes… bien?”

Matthis hoche la tête, incapable de dire autre chose.

“Donc tu dis ça en tant qu'ami?” lui demande Théo, sa voix devenant sèche. “Juste après que je t'ai dit que les autres pensent que tu es bien pour moi?”

Ah, maintenant, Matthis se retrouve piégé. Comment est-ce que Théo a réussi à retourner ça contre lui? Alors, qu’à la base, il voulait lui avouer ses sentiments!

“Non, attends-”

“Ça va, j’te taquine,” lui dit Théo avec un sourire.

C'est vraiment pas sympa, se dit Matthis. Ses mains sont moites - Théo est vraiment intimidant quand il veut l’être.

“Mais moi aussi…” finit par dire Théo dans un souffle, comme si les mots avaient du mal à sortir. Il détourne les yeux une demi-seconde avant de regarder à nouveau Matthis, les joues tellement rouges que ça en devient presque ridicule. “J’apprécie beaucoup être avec toi et tu me plais de plus en plus. Donc… hum…”

Et franchement, ils ont l’air fins tous les deux.

Plantés au milieu du trottoir, les oreilles rouges, avec des gens qui passent autour d’eux en râlant. Matthis sent son cœur battre jusque dans sa gorge tandis que Théo fixe un point invisible derrière lui avec.

Puis Matthis laisse échapper un rire nerveux.

“Okay, trop bien.”

“Trop bien?” répète Théo en rigolant, incrédule. “C’est tout ce que t’as trouvé à dire?”

“Désolé, mon cerveau ne fonctionne plus là.”

“Le mien non plus.”

Et ça les fait rire tous les deux. Matthis a l’impression qu’il pourrait s’écrouler sur place tellement tout lui semble irréel, même s’il savait déjà qu’il plaisait à Théo (sinon Théo ne serait pas en train de lui tenir la main actuellement).

Théo finit quand même par reprendre contenance avant lui, même si ses joues restent désespérément rouges. Il le regarde avec une expression beaucoup trop douce pour être bonne pour le cœur de Matthis.

“T’es trop mignon en tout cas,” dit-il.

Matthis sent immédiatement la chaleur lui monter encore plus au visage.

“Arrête de dire des trucs comme ça…”

“Pourquoi? C’est vrai.”

Puis, avant que Matthis puisse répondre quoi que ce soit, Théo s’avance et attrape doucement son bras pour le tirer avec lui.

“Passe la nuit chez moi.”

Et immédiatement, le cerveau de Matthis explose.

Quoi?

Quoi!?

Il manque littéralement de trébucher sur ses propres pieds.

Son esprit part dans tous les sens à une vitesse catastrophique. Il ne sait même pas comment réagir normalement à cette proposition. Est-ce que c’est un truc que les gens font? Est-ce qu’il est censé dire oui tout de suite?

“Euh-”

Théo le regarde une seconde, puis comprend instantanément.

“Oh mon dieu,” souffle-t-il avant d’éclater de rire. “Pas dans ce sens-là, idiot. On va juste dormir.”

Matthis aimerait beaucoup que le trottoir s’ouvre sous ses pieds.

“J’avais compris,” ment-il lamentablement.

Théo rigole encore plus fort, clairement ravi de son embarras, et Matthis le déteste un peu pour ça. Enfin, détester est un mot bien fort. En vrai, il le trouve surtout beaucoup trop beau quand il rit de cette manière.

“Euh… faut que je passe chez moi prendre des affaires alors,” marmonne finalement Matthis, essayant de retrouver un semblant de dignité.

“J’peux te prêter mes vêtements.”

“Rien ne va m’aller.”

“Sympa.”

“C’était pas méchant!”

“T’insinues que je suis minuscule.”

“T’es plus grand que Maxime, au moins.”

“Tout le monde est plus grand que lui!”

Ils finissent par faire demi-tour ensemble en direction du studio de Matthis, leurs épaules se frôlant de temps en temps pendant qu’ils marchent - leur mains étant devenues beaucoup trop moites pour se les tenir.

Une fois à l’intérieur, Théo observe la décoration - et il y en a zéro, à part pour le petit cactus, et le bouquet de fleurs que lui a donné sa sœur la veille. Sans Maya, il n’y aurait aucune vie dans ce studio.

“C’est… très différent de chez moi,” commente Théo.

“Tu peux dire que c’est moche,” lui dit Matthis, ouvrant sa petite armoire pour prendre un pyjama puis s’éclipse dans la salle de bain pour prendre serviette, brosse à dents - tout le nécessaire.

“Non, c’est juste, hum, toi.”

“Donc je suis moche?”

“Loin de là,” répond Théo avec un sourire et en attrapant Matthis par les hanches et il l’embrasse ensuite en passant ses bras autour de son cou.

Matthis laisse tomber ses affaires sur son lit pour passer ses mains sur les hanches de Théo, le rapprochant contre lui. Au début, le baiser reste timide, les lèvres de Théo sont chaudes contre les siennes, et Matthis sent immédiatement son cerveau devenir inutilisable.

Théo resserre légèrement ses bras autour de son cou. Le baiser devient plus lent, plus profond, et Matthis sent carrément le souffle de Théo trembler un peu lorsqu’il s’approche davantage de lui alors qu’il n’y a déjà plus aucun espace entre eux. Ce qui est à la fois incroyablement flatteur et extrêmement dangereux pour la santé mentale de Matthis.

Alors quand Théo incline légèrement la tête pour l’embrasser encore plus sérieusement, Matthis finit par rire contre ses lèvres avant de reculer juste assez pour reprendre son souffle. Théo ouvre les yeux, clairement confus et encore complètement ailleurs.

“Quoi?”

“T’es à fond dedans.”

“Bah oui?” répond Théo immédiatement, comme si c’était la chose la plus évidente du monde.

Ses joues sont rouges, ses cheveux en désordre, et il regarde encore la bouche de Matthis avec une concentration franchement inquiétante. Matthis sent son cœur le lâcher.

“Passons la nuit ici en fait,” dit Théo.

“Dans mon appart moche et sans vie?”

“Il n’est pas moche.”

“Théo, même une chambre d’hôpital est plus personnelle et accueillante que ça.”

“J’aime bien ton petit cactus moi,” dit Théo. “Il a un nom?”

“Nan.”

“Okay… appelons-le Grim.”

“C’est pas beau.”

“Théorus alors?”

“Pourquoi tu veux donner ton prénom à mon cactus?” Matthis secoue la tête en riant avant d’ajouter: “De toute façon, j’ai qu’un lit simple.”

“Ça, c’est pas un problème. On se collera,” lui dit Théo.

“On va mourir de chaud.”

“Bon,” soupire Théo avec un air dramatique. “Dis-le si tu me détestes.”

“Faut qu’on aille chercher tes affaires du coup?”

Théo lève les yeux au ciel si fort que Matthis est persuadé qu’il a vu son âme quitter momentanément son corps. Puis il pousse un soupir théâtral absolument gigantesque.

“Ça se voit vraiment que t’as pas l’habitude.”

“Pas l’habitude de quoi?”

“Normalement, t’es censé être content parce que tu vas me voir dans tes vêtements.”

Matthis fronce les sourcils immédiatement.

“Je comprends pas.”

Théo le regarde alors avec un mélange de pitié et d’amusement.

“Et ta brosse à dents?” demande Matthis.

“J’vais en acheter une vite fait qui va rester ici comme ça je pourrais venir dormir ici quand je veux!” répond Théo sur un ton enthousiaste.

Théo dit ça comme si c’était déjà évident qu’il allait revenir souvent, comme si s’installer ici petit à petit était la suite logique des choses. Et ça fait entièrement plaisir à Matthis, parce que ça veut dire que Théo veut rester avec lui.

Ça lui donne juste envie d’embrasser Théo encore une fois. Ce qu’il fait immédiatement, parce qu’il commence sérieusement à perdre toute capacité à réfléchir correctement quand Théo le regarde avec cet air-là.

Et honnêtement, Théo n’aide absolument pas car à peine Matthis l’embrasse qu’il répond immédiatement et il pouffe doucement contre ses lèvres. Ses bras se reposent autour du cour de Matthis tandis qu’il avance encore jusqu’à ce que l’arrière des genoux de Matthis heurte doucement le bord du lit. Le baiser est moins hésitant maintenant - toujours tendre, toujours maladroit par moments parce qu’ils découvrent encore comment être ensemble, mais il y a quelque chose de beaucoup plus naturel dans la manière dont leurs corps se rapprochent.

Matthis sent même Théo sourire dans le baiser, probablement parce qu’il vient encore de manquer sa respiration en plein milieu du baiser.

C’est catastrophique. Et beaucoup trop bien.

Les doigts de Matthis glissent doucement dans les cheveux de Théo pendant que celui-ci l’embrasse avec envie. Puis, sans vraiment réfléchir - parce que clairement son cerveau a quitté la conversation depuis longtemps - Matthis murmure contre ses lèvres:

“Deviens mon copain.”

Théo se fige immédiatement. Et la seconde d’après, il pousse littéralement Matthis des deux mains avec une expression outrée.

“Tu peux pas dire ça soudainement!”

“Pourquoi?” demande Matthis, surpris. “C’est quoi le bon moment? On était littéralement en train de s’embrasser.”

Théo secoue déjà la tête avec l’air le plus têtu du monde. Les bras croisés maintenant, les joues rouges, Matthis le trouve complètement adorable alors qu’il est peut-être sur le point de se faire rejeter.

“C’est à moi de m’en occuper!” s’exclama Théo.

“Pourquoi?”

“Parce que,” commence Théo avec le ton très sérieux de quelqu’un qui pense avoir un argument incroyable. “J’suis plus âgé que toi.”

Matthis le fixe.

“On n’a même pas un an d’écart.”

“Ça compte quand même.”

“Pas du tout.”

“Si.”

“Non.”

“Et j’ai plus d’expérience que toi,” continue Théo.

“Et alors?”

“Et surtout,” ajoute Théo en pointant un doigt vers lui comme s’il présentait l’argument final. “J’veux ne plus avoir la tête prise par les concerts pour profiter pleinement de nos premiers jours ensemble.”

…Bon. Okay. Ça, par contre, ça a du sens.

Matthis sent immédiatement sa mauvaise foi s’effondrer un peu. Parce qu’il comprend ce que veut dire Théo. Avec les répétitions, les concerts, le stress du groupe et tout le reste, Théo n’a presque pas le temps de respirer en ce moment. Et évidemment que Théo voudrait pouvoir vivre ce moment correctement au lieu de disparaître trois minutes après être parce qu’il doit monter sur scène.

“Donc,” reprend lentement Matthis. “On ne s’embrasse plus jusqu’à ce qu’on se mette ensemble?”

L’expression horrifiée de Théo est immédiate. Il attrape aussitôt le col de son t-shirt pour le rapprocher brutalement de lui.

“Ne dis plus jamais ça!”

Matthis lève immédiatement les deux mains en l’air avec un sourire innocent beaucoup trop faux.

“Excuse-moi.”

“Non parce que là, vraiment, t’abuses.” Théo plante un bisou rapide sur ses lèvres, puis un deuxième, puis un troisième. “Tiens, pour la peine.”

Matthis finit par rire contre sa bouche pendant que Théo garde toujours son col entre ses doigts comme s’il risquait réellement de s’échapper. Franchement, il trouve ça presque inquiétant à quel point il pourrait rester comme ça pendant des heures sans se lasser.

Théo aussi, apparemment, parce qu’il refuse toujours de le lâcher. Même après les baisers, même après les rires étouffés contre sa bouche, il garde les doigts accrochés à son t-shirt. Matthis finit par lui attraper doucement le poignet pour essayer de récupérer un minimum d’oxygène, mais Théo plisse immédiatement les yeux d’un air méfiant.

“Tu vas où?”

“Je meurs de faim.”

Théo réfléchit une seconde avant de déclarer avec le plus grand sérieux du monde:

“Fais-moi à manger.”

“Pardon?”

“J’sais pas cuisiner.”

“Et moi oui peut-être?”

“J’pense que tu sais mieux manipuler un couteau que moi. Tu fais de la batterie.”

“Ça n'a aucun rapport.”

“Tu es le chef de ce studio.”

Le pire, c’est que Théo dit ça avec une telle assurance que Matthis finit réellement par se lever. En râlant, évidemment, mais il se retrouve quand même dans sa minuscule cuisine pendant que Théo s’installe sur le lit comme un roi supervisant son employé personnel.

Et très honnêtement… ‘cuisine’ est un bien grand mot pour ce qu’il fait. Il fouille son frigo, découvre trois tomates un peu molles, un concombre, de la feta et un sachet de salade à moitié oublié. Théo observe toute l’opération avec fascination, comme si Matthis préparait un repas gastronomique cinq étoiles alors qu’il coupe littéralement des légumes en silence avec une concentration absurde.

“Tu fais quoi?”

“Une salade.”

“Stylé.”

Il n’y a rien de stylé dans le fait de faire une salade.

Mais au final, ce n’est pas si catastrophique. Ils mangent assis côte à côte sur le lit, chacun avec une assiette sur les genoux.

Après avoir fini de manger, Théo annonce qu’il lui faut une brosse à dents. Matthis lui répond qu’il prend beaucoup trop vite ses aises mais, cinq minutes plus tard, ils sont quand même dehors, marchant dans les rues du soir jusqu’à une petite supérette encore ouverte.

Quand ils reviennent au studio, Théo annonce qu’il veut prendre une douche. Matthis fouille dans son armoire pour en sortir une serviette propre et un vieux t-shirt avec un pantalon de pyjama qu’il ne met presque jamais. Théo accepte les vêtements avec un sourire satisfait.

“Merci,” le remercie-t-il avec une voix mielleuse puis, avant de fermer la porte de la salle de bain, il ajoute: “Attends-toi à la dinguerie quand je ressors.”

Matthis fronce immédiatement les sourcils, ne comprenant pas ce que Théo insinue avec ça. Et honnêtement, il n’y pense plus vraiment jusqu’à ce qu’il entende finalement la porte s’ouvrir une vingtaine de minutes plus tard.

Là, par contre- là, il comprend.

Parce que Théo ressort avec les cheveux encore humides, quelques mèches collées contre son front, noyé dans les vêtements de Matthis. Le t-shirt tombe beaucoup trop bas sur ses épaules, les manches lui arrivent presque aux coudes, et le pantalon est légèrement trop long malgré le fait que Théo ne soit même pas particulièrement petit.

Matthis reste bloqué une seconde entière à le regarder pendant que son cerveau cesse pratiquement de fonctionner. Il y a quelque chose de profondément dangereux dans le fait de voir Théo porter ses vêtements.

Théo ouvre immédiatement les bras avec un sourire triomphant.

“Alors?”

Au lieu de répondre, Matthis traverse la distance entre eux d’un coup avant d’attraper Théo contre lui dans un câlin brutal qui lui arrache un rire surpris. Matthis enfouit directement son visage dans ses cheveux encore humides et inspire sans réfléchir - c’est l’odeur de son shampoing sur Théo.

“J’en étais sûr!” s’exclame Théo, rigolant encore contre son épaule.

Matthis grogne quelque chose d’incompréhensible sans le lâcher.

“Maintenant, ces vêtements sont à moi,” lui annonce Théo.

“Mais on n’est même pas encore ensemble,” dit Matthis en le lâchant enfin. “Tu peux pas voler mes habits comme ça.”

Théo agite simplement la main comme pour balayer entièrement le problème avant de retourner vers le lit. Il se laisse tomber sur le matelas avec un soupir satisfait. Les manches du t-shirt de Matthis remontent légèrement le long de ses avant-bras quand il croise les mains derrière sa tête, et Matthis doit détourner les yeux une seconde parce que l’effet que cette vision a sur lui est vachement ridicule.

“Allez,” dit Théo en lui adressant un regard amusé. “À ton tour maintenant.”

Sous l’eau froide, Matthis se surprend à sourire tout seul.

Ça lui fait du bien, vraiment du bien. ll pourrait très facilement s’habituer à ça - à Théo dans son studio, à Théo dans son lit, à Théo partout dans son quotidien.

⭑.ᐟ🥁♬⋆.˚

Sur les cinq dates prévues, celle de Normandie est l’avant-dernière. La dernière aura, une fois encore, lieu dans la capitale. Les membres du groupe n’ont qu’une seule hâte - gagner en notoriété afin de pouvoir se produire partout dans le pays (notamment en Corse pour Maxime).

Les deux concerts qui ont suivi le premier se sont globalement bien déroulés. Matthis parvient à maintenir une certaine distance émotionnelle lorsqu’il monte sur scène, un moyen pour lui d’éviter de céder à la panique au moment de commencer à jouer. Jusqu’ici, cette méthode fonctionne plutôt bien.

De toute façon, il ne fait pas ça pour passer un bon moment, à proprement parler. Il est là pour dépanner le groupe. S’il y a des personnes qui doivent profiter de l’instant et s’éclater sur scène, ce sont les membres du groupe, pas lui. Et cela ne le dérange pas. Au contraire, Matthis est content de pouvoir leur rendre service.

Cependant… ce soir, il lui est particulièrement difficile de ne pas sombrer dans une panique totale. Il s’imagine déjà annoncer au groupe qu’il ne pourra finalement pas monter sur scène cette fois-ci.

Il est dehors, devant la salle de concert, essayant de profiter d’un peu d’air frais malgré la lourdeur de ce mois de juin. Assis contre un mur, ses baguettes reposent au sol devant lui. Son téléphone est posé sur ses jambes, affichant le contact de sa mère.

Il hésite à l’appeler.

Il n’a plus eu de nouvelles de ses parents depuis le message que sa mère lui avait envoyé après son appel manqué à son père. Depuis, silence radio. Matthis ne se fait pas vraiment d’illusions quant à leur présence dans le public, même s’il ne regarde jamais la foule lorsqu’il joue. Malgré tout, une petite part de lui continue d’espérer, une lueur discrète qu’il garde au fond du cœur.

Quelqu’un s’assoit à côté de lui. Il relève la tête et découvre Théo qui lui offre un petit sourire avant de porter son regard sur le téléphone de Matthis.

“Tu vas l’appeler?”

Matthis pousse un long soupir et étire ses longues jambes devant lui. Dans le mouvement, son téléphone glisse de ses cuisses et tombe sur le goudron.

“Ça ne sert à rien,” répond-il. “On habite à une heure d’ici. Ils ont sûrement d’autres choses à faire que de venir me voir.”

“Alors que c’était le rêve de ton père que t’aies une carrière musicale? C’est un con.”

Matthis ne peut s’empêcher de pouffer légèrement de rire à cette remarque.

“C’est pas une carrière musicale. Dans quatre jours, l’aventure Zen sera finie pour moi,” dit-il.

“Ça me rend un peu triste, quand même,” lui dit Théo. “On va se voir moins qu’avant. Alors qu’on se voit tous les jours depuis presque un mois maintenant. Ça va me faire tout bizarre.”

“Vous avez déjà réfléchi à qui va me remplacer?”

“Ugh, m’en parle même pas,” dit Théo. “On évite le sujet. On ne veut pas que tu partes. On va jamais retrouver quelqu’un comme toi.”

“Tu dis juste ça parce que-”

“Non, j’suis sérieux,” le coupe Théo. “J’sais que t’aimes pas faire de la batterie mais ton talent est- wow. J’avais jamais vu ça.”

Matthis se pince les lèvres.

“C’est pour ça que tes parents sont des énormes idiots de ne pas venir te voir sur scène,” continue Théo. “Ils ratent quelque chose.”

“Ils m’ont entendu faire de la batterie toute mon enfance et adolescence, donc bon… Et j’suis moins bon qu’avant donc j’comprends que faire le trajet pour voir ça n’en vaut pas la peine.”

“Va falloir que tu arrêtes de leur trouver des excuses,” lui dit Théo avant de se relever et de s’étirer. Il lui tend sa main pour l’aider à se relever. “Allez, viens, t’es tout blanc, il faut que j’te redonne des couleurs un peu.”

C’est ainsi que Matthis se retrouve assis sur une chaise devant un miroir, tandis que Théo lui applique du maquillage. Derrière eux, les autres membres du groupe discutent entre eux dans une agitation d’avant-concert.

“Et tes amis que j’ai invité,” commence Théo, le visage si proche du sien que Matthis se demande brièvement s’il a réellement besoin de l’être autant pour le maquiller. “Ils vont venir?”

“J’en sais rien,” répond honnêtement Matthis.

Pour être honnête, il n’a pas ouvert la conversation de son groupe d’amis depuis plusieurs jours, trop occupé par les concerts qui s’enchaînent. La seule chose qu’il sait, c’est que Jean, l’un de ses amis qui habite relativement près d’ici, avait dit qu’il demanderait à son patron s’il pourrait obtenir un jour de congé pour venir.

A part ça, il ne sait rien.

Enfin, si - il sait aussi que ses amis ont été surpris d’apprendre qu’il faisait de la musique. 

Matthis a l’impression d’être un ami déplorable. Alors, au fond, il ne serait même pas surpris que personne ne se présente au concert. Faire tout ce chemin pour lui... Il est convaincu que cela n’en vaut pas vraiment la peine.

Dans un moment pareil, il est difficile de ne pas céder au pessimisme. Cette sensation persistante qu’il n’est pas assez important, pas assez apprécié pour que quelqu’un ait envie de s’intéresser à lui. Pourtant, jouer de la batterie est la seule chose qu’il sache réellement faire.

Et le pire, c’est qu’il n’aime même pas ça.

Quand il y pense, sa vie lui paraît vraiment pitoyable.

“Hey, Matthis, tu es là?”

Une main floue apparaît dans son champ de vision. Il cligne plusieurs fois des yeux et relève la tête vers Théo.

“Ça va?” lui demande Théo. “Tu as chaud? Tu veux de l’eau? Tu veux reprendre l’air? Tu veux-”

Matthis apprécie l’inquiétude qu’il lit dans les yeux de Théo. Le simple fait de voir celui-ci faire de son mieux pour qu’il se sente à l’aise lui réchauffe le cœur.

Malheureusement, l’incertitude concernant ses parents lui serre la poitrine. Ne pas savoir s’ils seront dans le public occupe toute la place dans son esprit, si bien que le réconfort que lui apporte Théo s’évanouit presque aussitôt.

“Ça va, ça va,” répond-il.

Bien sûr, Théo n’en croit pas un mot.

Mais ils doivent monter sur scène dans moins de vingt minutes. Matthis refuse donc de lui ajouter un souci supplémentaire à gérer. Théo a déjà suffisamment de choses en tête, tout comme les autres membres du groupe. Alors il préfère faire semblant que tout va bien, même si personne n’est vraiment dupe.

“Si tu te sens pas-” 

“Théo, ça va aller. Vraiment. Tu t'en fais trop pour moi.”

Sa voix est accidentellement un peu froide et sèche mais Théo n’a pas l’air impressionné. Il observe juste Matthis un moment, les sourcils froncés, avant de continuer à le maquiller.

“Je suis là, si jamais,” chuchote-t-il.

“Je sais,” chuchote Matthis en retour. “Merci.”

Théo lui offre un petit sourire et lui envoie un bisou.

Cette fois-ci, Matthis parvient à laisser échapper un petit rire. C'est bref, à peine un souffle, mais c'est sincère. Pendant quelques secondes, il réussit même à oublier le poids qui lui écrase la poitrine depuis qu'il a regardé son téléphone pour la dernière fois. Il se concentre sur les gestes précis de Théo, sur le pinceau qui glisse contre sa peau, sur la lumière vive de la loge qui lui fait mal aux yeux. C'est plus facile de penser à ça qu’à l’appel à sa mère qu’il n’arrive pas à passer - plus facile que d'imaginer que ses parents ne seront probablement pas là ce soir.

Malheureusement, dès que Théo s'éloigne de lui pour ranger son matériel, le silence revient s'installer dans son esprit. Et avec lui, toutes les pensées qu'il essayait désespérément d'ignorer. Quelqu'un leur annonce qu'il reste quinze minutes avant leur passage, puis dix, puis cinq. Chaque nouvelle annonce fait se contracter un peu plus l'estomac de Matthis. Il essaie de se convaincre qu'il s'en fiche, que ce n'est pas grave, qu'il a vingt ans et qu'il devrait avoir dépassé le stade où l'absence de ses parents peut lui faire autant de mal.

Avant de monter sur scène, le groupe se regroupe dans un cercle afin que Maxime leur donne un discours d’encouragement. Il place sa main au milieu du cercle, les autres suivant son geste. Matthis est absent tout le long de la prise de parole de Maxime, les mots ne parvenant même pas à ses oreilles.

Il ne fait que penser à ses parents et ça l’irrite grandement. S'ils avaient prévu de venir, sa mère lui aurait au moins envoyé un message ou, au pire, elle l’aurait dit à Maya.

Ils ne vont pas venir. Son père ne va pas venir.

La réalisation est étrange. Elle ne ressemble même plus à une surprise, il s’agit plutôt d’une déception qui s'installe définitivement dans son corps. Pendant un instant, la panique menace de remonter. Il sent son souffle devenir plus court et son cœur battre trop vite. Il imagine la scène, les projecteurs, la foule, et soudain il ne veut plus y aller. Il ne veut plus jouer. Il ne veut plus sourire. Il ne veut plus faire semblant que tout va bien alors qu'il a juste envie de disparaître.

Mais… ce concert n'est pas seulement le sien. Ses parents ne sont peut-être pas là et ça lui fait mal mais ce n'est pas une raison pour tout gâcher.

Mais ce n’est pas une raison pour laisser le groupe tomber. Eux, faire de la musique et être sur scène, c’est toute leur vie. Matthis ne doit pas gâcher ce moment pour eux, juste à cause de personnes qui ont délibérément choisi de ne pas être là.

Alors même si sa gorge est serrée, même s'il a l'impression qu'une partie de lui est en train de se briser, il se force à inspirer profondément. Il doit être sur scène dans deux minutes à peine et, quand ce moment arrivera, il jouera. Il jouera aussi bien qu'il le pourra.

Autour de lui, les membres du groupe poussent soudain leur cri de guerre. Matthis ouvre la bouche en même temps qu'eux mais il ne sait même pas s'il prononce les bons mots.

Il est tellement perdu dans ses pensées qu'il ne remarque même pas que le cercle est déjà en train de se disperser. Puis quelqu'un l'entoure brusquement de ses bras. Il sursaute et se tend avant de se détendre car ce n’est que Théo qui le serre fort contre lui.

“Moi, j'suis super fier de toi,” lui dit Théo à son oreille.

Le câlin ne dure que quelques secondes mais c’est juste assez pour interrompre le flot incessant de pensées qui tourne dans la tête de Matthis.

Quand Théo finit par s'écarter, il lui adresse un sourire sincère avant de rejoindre les autres qui sont déjà en train de se diriger vers l'entrée de scène. Matthis inspire profondément en serrant ses baguettes dans sa main.

Il n'est pas seul. Il y a Maxime, Ben et Elian. Il y a Théo - à défaut d'avoir des parents dans le public, il a au moins quelqu'un qui est fier de lui.

Alors lorsque les projecteurs commencent à balayer la scène et qu’il entend Elian saluer le public avec un cri, Matthis redresse les épaules, ajuste ses baguettes entre ses doigts et monte sur scène sans se retourner.

⭑.ᐟ🥁♬⋆.˚

Dire que Matthis est déçu de lui-même serait un euphémisme.

Il se sent misérable. Il a l’impression d’avoir enchaîné les erreurs tout au long du concert et que tout le monde les a remarquées. Il a surpris quelques regards échangés entre les autres membres du groupe pendant qu’il jouait, ce qui signifie forcément que ses fautes étaient visibles. Il espère simplement que personne dans le public ne s’en est rendu compte.

Il fait de son mieux pour ne pas pleurer lorsqu’ils quittent la scène, surtout quand Maxime leur dit que c’était génial. Matthis n’a même pas l’impression que ce compliment lui est adressé. Même lorsque les autres lui assurent qu’il n’a rien gâché, il n’arrive pas à les croire. Parce qu’à cet instant précis, il a juste l’impression d’être la pire personne au monde.

Quand la salle se vide complètement et qu’il ne reste plus que les techniciens, aidés par les membres du groupe, qui démontent le matériel, Matthis finit par s’asseoir sur le bord de la scène, les jambes dans le vide, comme s’il avait perdu la capacité de participer au monde autour de lui.

Il devrait aider les autres à ranger, il le sait, il entend vaguement leurs voix au loin, mais il n’en a pas la force.

Et surtout, il n’arrive pas à s’empêcher de penser à ses parents - s’ils étaient venus, ils seraient venus le voir après, forcément, même maladroitement, même sans savoir quoi dire, mais ils seraient venus.

Il sent les larmes revenir, mais il arrive à les retenir en entendant des pas à côté de lui avant que Théo s’assoit à côté de lui sans un mot.

"Vous avez fini de ranger?" lui demande Matthis. Théo secoue la tête. "J'peux rester seul, ne t'inquiète pas".

“Allons marcher un peu,” dit simplement Théo, sautant de la scène puis lui tendant la main.

Matthis la regarde longtemps avant de la prendre. Il descend à son tour et ils traversent la salle ensemble, puis la grande porte d’entrée. Respirer l’air frais lui fait du bien.

“Matthis! Te voilà enfin!”

Matthis voit deux silhouettes s'approcher de lui. Avant de reconnaître leur visage, il reconnaît leur voix. Des voix qu'il a entendues des centaines de fois en jouant en ligne avec eux.

C'est Léo et Jean.

Matthis ne sait pas comment réagir en les voyant. Vu que toutes ses pensées étaient prises par le fait que ses parents n’étaient pas venus, il avait oublié le fait que ses deux amis auraient pu être là. 

Et rien que de les voir lui met encore les larmes aux yeux.

Pourquoi deux personne qu’il n’a jamais vu en vrai ont fait l’effort de venir, mais pas ses parents?

“T’es tellement content de nous voir que tu chiales?” s’exclame Léo quand ils sont assez proches pour voir Matthis qui a les yeux remplies de larmes.

Théo lui tend un mouchoir puis lui chuchote à l’oreille:

“C’est tes amis de la cacabox?”

“S'il te plaît, ne dis pas ce nom à voix haute,” lui répond Matthis avec la voix légèrement tremblante.

“Y’a un problème avec ce nom? C’est moi qui l’ai choisi,” dit Léo.

“Il est pourri,” dit Théo.

“Et tu crois que Zen c'est mieux?”

Matthis décide d’intervenir avant que Théo et Léo commencent à se détester. On ne sait jamais. Il connaît Léo - il peut très facilement agacer les gens, et surtout, il le fait exprès. Tandis que Théo n’est pas du genre à se laisser faire du tout, malgré sa douceur envers les personnes qu’il apprécie.

“Théo, Léo et Jean, mes amis. Les gars, Théo, mon-”

“Ah oui t’es celui qui nous a envoyé le vocal c'est ça?” le coupe Jean, à l’attention de Théo. “Bien joué pour ça, parce que je pense que Matthis ne l’aurait jamais fait et j'aurai jamais pu assister à ce concert. C'était incroyable d'ailleurs! Vous avez tous une énergie de fou et-”

“Tu parles trop mec,” se plaint Léo.

“Ah! Pardon.” Il tend sa main vers Théo. “Jean, enchanté.”

Théo accepte la main et la secoue avec son fameux sourire charmeur.

“Théo, de même!”

“Putain, Matthis, ça fait trop plaisir de te rencontrer aussi!” s’exclame Jean. “Depuis le temps qu’on se connaissait. Les deux heures de train en valaient le coup.”

“Merci d'être venu les gars,” leur dit sincèrement Matthis. Cette soirée n’est peut-être pas aussi pourrie que ça au final.

“Jean m’a forcé à venir parce qu'il voulait me rencontrer aussi,” dit Léo.

“Vous vous êtes jamais vus?” demande Théo.

“Nan, du coup c'était l'occasion parfaite pour!” répond Jean. “On a pris un airbnb pour la nuit. Et vous?”

“On a loué un bus de tournée avec le groupe,” dit Théo. “C’est assez fun comme expérience.”

Matthis est assez d’accord avec cela, sauf pour le manque d’intimité, qui rend parfois délicats les moments où Théo et Matthis se font des câlins, les autres ne manquant jamais de râler qu’ils n’ont pas envie de voir ça dès le matin ni pendant cinq heures de trajet.

“Matthis ca serait trop cool que tu passes la fin de soirée avec nous,” propose Jean. “Théo, tu peux venir aussi!”

“C’est gentil de proposer mais j’vais plutôt rester avec le groupe.”

Matthis se retourne vers Théo, légèrement paniqué.

“Quoi? Pourquoi?”

“C'est tes amis. Profite d’eux un peu,” lui dit Théo avec une voix douce. “On se revoit demain de toute façon.”

“Okay…”

Théo se rapproche de lui mais s’arrête soudainement. Il jette un coup d’œil vers Léo et Jean, puis reporte son attention sur Matthis avec un air interrogateur. Ah, il lui demande sûrement si c’est ok d’être tactile avec lui devant ses amis.

Matthis ne sait pas si ses amis sont particulièrement ouverts d’esprit, mais il s’en fiche - s’ils sont homophobes, il ne passera tout simplement pas la soirée avec eux. Mais, dans ses souvenirs, ils n’ont jamais fait de remarques qui auraient pu laisser penser le contraire.

Théo lui adresse alors un grand sourire, puis encadre son visage de ses mains, se hisse légèrement sur la pointe des pieds et dépose un baiser sur ses lèvres.

“A demain alors!” Puis, en s’adressant à Léo et Jean: “J'espère qu'on se reverra bientôt!”

Et il s’en va. Il y a un léger silence entre eux, après le départ de Théo.

“C’est pas trop ton ami là,” note Léo, fronçant des sourcils. “A part si tu embrasses tous tes potes et si c'est le cas, désolé mais j’suis pas dans ça moi.”

“Non, c'est mon- on n’est pas vraiment ensemble mais… je l'aime beaucoup.”

“Oh mon dieu, ne me dis pas que t’es dans une situationship!” s’écrie Jean.

“C'est quoi ça?” demande Matthis, n’ayant jamais entendu ce terme.

“C’est genre un couple qui n’en est pas un,” explique Jean. “Vous agissez comme un couple mais vous préférez ne pas vous mettre d’étiquettes, en gros. C’est assez toxique, j’trouve.”

“C’est pas ça!” se défend Matthis. “On s'est dit qu'on attendrait la fin de la mini-tournée pour se mettre ensemble.”

“Okay, ça va.”

“C’est pas que je m’en fiche de ton Théo, mais j’men fiche un peu,” dit soudainement Léo. “Rentrons. J’aime pas être dehors trop longtemps. Déjà, tu devrais te mettre à genoux devant moi pour être venu et avoir accepté d’être entouré de personnes criant et dansant pendant une heure.”

Matthis rigole puis passe un bras autour des épaules de Léo, qui râle et essaye de se débattre, en vain.

“J’suis trop content que vous soyez là,” leur dit-il. “Je commençais à déprimer parce que mes parents ne sont pas venus.”

“Comment ça? C’est quel genre de parents ça?”

“C’est une longue histoire. J’espère que vous avez l’énergie de tout écouter.”

“Non,” dit immédiatement Léo.

“De fou!” dit Jean.

Au cours de cette soirée, Matthis n’a retenu qu’une seule chose - Léo est tout aussi insupportable en vocal que dans la vraie vie (il l’a obligé à dormir par terre pendant que lui et Jean ont profité du lit douillet ensemble).

Et quand, le lendemain, Matthis leur dit au revoir à la gare, il se sent ému. Il les remercie encore d’avoir fait le déplacement pour lui, leur dit qu’il est heureux d’avoir des amis comme eux et qu’il espère qu’ils se reverront bientôt. Léo le menace de venir plus souvent jouer avec eux en ligne, affirmant que même les autres commencent à se plaindre d’avoir oublié à quoi ressemble la voix de Matthis (ils ont d’ailleurs râlé quand Jean a envoyé une photo d’eux trois dans le groupe). Cela donne à Matthis l’envie qu’ils se retrouvent tous ensemble un jour, en vrai, et pas seulement derrière un écran.

Cependant, lorsque le train quitte la gare et qu’il se retrouve seul, il se sent incroyablement vide. La soirée avec Jean et Léo était si bien qu’il en avait presque oublié l’histoire avec ses parents.

Et puis, Théo n’est pas là, les autres non plus. Ils doivent sûrement encore dormir, il est à peine dix heures, et ils ont dû se coucher tard après avoir fait la fête tous ensemble.

Peu à peu, les pensées reviennent, toutes en même temps, comme une vague un peu trop forte. Ses parents. Il se dit que c’est maintenant ou jamais. S’il rentre chez lui sans les voir cette fois-ci, il sait très bien qu’il n’aura probablement plus jamais le courage de retenter. C’est cette idée qui lui fait le plus peur, au fond, celle de laisser passer sa dernière chance et de vivre avec le regret le reste de sa vie.

Il appelle Théo, parce que c’est la seule personne à laquelle il pense à cet instant, même s’il sait très bien que s’il entend sa voix trop longtemps, il risque de faire demi-tour. Théo décroche après quelques secondes, la voix cassée par la fatigue.

“Âllo?”

Matthis serre un peu plus fort son téléphone.

“Partez sans moi. J’vais voir mes parents.”

“Quoi!?” Il entend Théo se redresser instantanément à l’autre bout du fil, complètement réveillé d’un coup. “Tu vas où? Hein?”

“Ne t’en fais pas pour moi. Je t’enverrai un message quand j’arrive.”

“Matthis-”

Matthis raccroche - il a peur que si Théo parle encore quelques secondes de plus, il entende dans sa voix exactement ce dont il a besoin pour rester, et qu’il se dégonfle, qu’il fasse demi-tour, qu’il retourne vers lui sans réfléchir, parce que c’est plus simple, parce que c’est plus sûr d’être dans les bras de Théo.

Il marche jusqu’au guichet de la gare sans vraiment s’en rendre compte, ses jambes bougeant sans attendre son accord. Il achète un billet sans trop réfléchir non plus, juste en répétant mentalement que ce n’est qu’un train, que ce n’est qu’une heure, que ce n’est pas si loin. Et quand il se retrouve enfin sur le quai, il comprend qu’il est vraiment en train de le faire. Il monte dans le train quand les portes s’ouvrent, il s’assoit près de la fenêtre sans vraiment regarder dehors, et le train démarre dans un léger tremblement qui lui donne l’impression étrange qu’il n’y a plus de retour possible.

⭑.ᐟ🥁♬⋆.˚

Honteux, peureux, stressé - c’est ce que Matthis ressent au moment où il arrive devant la maison familiale.

Il est venu les mains vides, et ce simple détail lui pèse comme une pierre de plus sur la poitrine. Il n’a pas vu ses parents depuis un an et demi… et il ose revenir sans rien?

C’est juste lui - lui et sa lâcheté, qui colle à la peau comme une seconde ombre.

Enfin… peut-être peut-il déjà s’accorder un fragment de fierté - celui d’être venu jusqu’ici. Mais après tout, n'est-ce pas honteux en soi d’avoir peur de rendre visite à ses propres parents?

C’est un dimanche, un jour censé être doux, calme et tendre. Et pourtant, Matthis a l’impression qu’il pourrait tout briser. Mais le dimanche n’est-il pas aussi le jour des retrouvailles, des choses qu’on repousse trop longtemps? Entre le pire et le meilleur moment, il n’y a parfois qu’une poignée de secondes et une porte à franchir. Parce que, franchement, Matthis en a assez de cette boule au ventre qui revient dès qu’il pense à eux. Il voudrait juste que le silence s’éclaircisse, savoir enfin si son père le déteste encore ou non. Il veut en avoir le cœur net.

Après avoir répondu aux (sans rire) vingt-six messages de Théo par un simple ‘j’ai peur’, probablement truffé de fautes tant ses mains tremblent, il toque deux fois à la porte. Une longue minute passe, sans réponse. Il frappe trois fois, plus fort cette fois-ci. Son téléphone vibre dans sa poche, sûrement un autre message de Théo, mais il n’a pas le temps de regarder car la porte s’ouvre à cet instant précis.

C'est sa mère, toujours aussi radieuse et magnifique.

Et Matthis sent aussitôt une vague de rancune lui monter dans la poitrine Elle blêmit en le voyant sur le pas de la porte. Les étoiles dans ses yeux vacillent un instant, comme si son regard hésitait entre reconnaître et comprendre. Puis elles reviennent, plus vives encore - et elle le serre dans ses bras.

“Oh mon- mon fils! Matthis!” s’exclame-t-elle. Puis elle regarde Matthis de la tête aux pieds. “T’es tellement grand!”

Il est vrai qu’il a grandi. Quelques centimètres gagnés depuis qu’il est parti de la maison et quand on ne s’est pas vus depuis aussi longtemps, même les évidences deviennent des surprises.

Et déjà, la rancune qu’il portait s’efface. Elle cède la place à quelque chose de plus lourd encore - la culpabilité. Il se sent incapable de lui en vouloir. Elle est là, sincèrement heureuse de le voir, malgré l’éclair de surprise au premier instant.

Peut-être aurait-il dû venir plus tôt? Au lieu de laisser le temps endommager encore plus sa relation avec ses parents.

“Maman,” dit-il simplement, sentant sa voix trembler.

Elle prend son visage entre ses mains, et Matthis est obligé de se pencher pour qu’elle puisse l’atteindre. Quand était-ce la dernière fois qu’il avait senti les mains de sa mère sur lui?

Ça lui avait terriblement manqué.

“Tu fais quoi ici?” demande-t-elle.

Oh.

Elle n’a aucun souvenir que Matthis a fait un concert dans la région.

“J’étais avec-” 

“Attends, ne restons pas ici! Rentre, rentre!”

La maison est exactement comme il l’avait laissée en partant. Inchangée, presque figée dans une bulle de temps qu’il n’a pas su traverser. Il est même surpris de voir ses photos toujours accrochées, intactes - bien qu’elles soient moins nombreuses que celles de sa sœur.

“Tu as faim? C'est bientôt midi. J’étais en train de cuisiner.”

Matthis ne pourra jamais refuser la nourriture de sa mère. Jamais. À chaque retour de sa sœur, elle revient toujours avec des plats préparés spécialement pour lui.

Et il sait, au fond, que sa mère ne lui veut pas de mal. Qu’elle n’a jamais cessé de l’aimer à sa manière. Mais Matthis aurait simplement voulu qu’elle le choisisse davantage, qu’elle soit un peu plus de son côté que de celui de son père.

“Euh… papa n’est pas là?” demande-t-il à la place.

“Il est parti aider un voisin,” lui dit sa mère. “Allez, viens t'asseoir.”

Matthis s’assoit à sa place attitrée, complètement mal à l’aise. Bien que la décoration n’ait pas changé, Matthis se sent comme un intrus dans cette maison. Et il sait que ce sera encore pire quand son père sera de retour, là c'est sûr qu’il voudra partir en courant.

“Comment va ta sœur?” demande sa sœur en s’asseyant en bout de table après lui avoir tendu un verre d’eau.

Matthis essaie de ravaler le pincement qui lui serre la gorge. Parce que même après presque deux ans d’absence, même après ce retour qu’il n’osait plus imaginer, la première question est à propos de sa sœur, qu’elle voit pourtant tous les mois.

“B-bien… Je l’ai vu y’a quelques jours. Elle est- elle est venue au concert.”

“Le concert?”

Ça fait vachement mal.

“Le groupe de Maxime,” répond Matthis, essayant de garder sa voix neutre, même s'il sent déjà ses yeux piquer. “Et hier, y’avait une date pas loin d'ici. C'est pour ça que je suis là.”

“Ah! C'est vrai!” Elle tape une fois dans ses mains, recognition in her eyes. “Tu les aides, c'est ça?”

“Oui.”

“C’est vraiment gentil de ta part.”

…C'est tout? C'est tout ce qu'elle compte dire? Elle ne compte même pas poser plus de questions? Ne s’est-elle toujours pas rendue compte qu’elle n’a pas assisté au concert malgré l’invitation de Matthis?

Et peut-être que, finalement, venir ici était une mauvaise idée. Peut-être qu’il n’aurait pas dû raccrocher au nez de Théo tout à l’heure, juste pour lui prouver à quel point cette décision était stupide. Même si, dans le fond, Théo l’aurait quand même encouragé à y aller.

Ou alors, il serait venu avec Théo pour avoir un soutien émotionnel. Et Théo aurait sûrement insisté pour venir avec lui.

“Vous- vous n'êtes pas venus, ” dit-il avec une petite voix.

Malheureusement, le minuteur sonne à ce moment-là, et sa mère se lève pour aller éteindre le feu. 

“Pardon, tu disais?”

“Non, rien,” répond Matthis, se levant pour attraper les ustensiles pour mettre la table. 

Sa mère ne semble pas insister. Tant mieux. Il n'est pas sûr de supporter une conversation sur le concert au final. Ou plutôt, il n'est pas sûr de supporter la réponse, parce qu'il sait déjà ce qu'elle dirait - qu'elle était occupée, qu'elle n'a pas pu venir, qu'elle est désolée. Et aucune de ces explications ne changerait quoi que ce soit au fait qu'elle n'était pas là. Alors il préfère ravaler sa déception comme il l'a toujours fait.

Il ouvre les placards et récupère les assiettes sans avoir besoin de réfléchir. C'est presque ridicule de constater à quel point certains gestes lui sont restés. Deux ans sans mettre les pieds ici, et pourtant ses mains savent encore exactement où tout se trouve. Il pose une assiette devant sa mère, une devant lui, puis hésite un instant avant d'en placer une à la place de son père. Une partie de lui espère que son père ne rentrera pas avant la fin du repas, une autre se sent coupable de penser ça.

Maintenant qu'il est assis à cette table avec sa mère, il réalise à quel point cette simple visite lui demande déjà toute son énergie. Il est tendu depuis qu'il a franchi la porte. Il réfléchit à chaque mot avant de parler. Il surveille ses gestes. Il essaie constamment de deviner ce qu'on attend de lui. Si être avec sa propre mère lui procure autant de stress alors qu'il devrait théoriquement être relativement à l'aise avec elle, il n'ose même pas imaginer son état quand son père franchira la porte. L'idée seule lui donne envie de retourner dans les bras de Théo ou de s'enfermer dans son minuscule studio et de ne plus parler à quiconque pendant des jours.

Sa mère apporte finalement le plat au milieu de la table et elle le sert. L'odeur est familière. Pendant une seconde, Matthis a huit ans à nouveau. Il la remercie d'une petite voix et baisse les yeux vers son assiette.

“T'as trouvé un travail ou des études que tu veux faire?”

Matthis s'arrête un instant. Évidemment que la question allait finir par arriver. Tout le monde lui pose cette question.

“Non…” répond-il, toujours les yeux fixés sur son assiette. “Je travaille toujours à l'épicerie.”

Sa mère hoche simplement la tête.

“Tu trouveras un jour, ne t'inquiète pas.”

Matthis pince légèrement les lèvres. Peut-être que c'est vrai - peut-être qu'un matin il se réveillera avec une idée claire de ce qu'il veut faire de sa vie. Peut-être qu'il découvrira enfin quelque chose dans lequel il est vraiment bon. Pour l'instant, pourtant, il a surtout l'impression de tourner en rond.

“J'espère,” murmure-t-il, poussant distraitement un morceau de nourriture dans son assiette. “J'sais pas faire grand-chose à part jouer d'un instrument.”

Les mots sortent avant qu'il ait le temps de les retenir. Dès qu'il les entend à voix haute, il regrette de les avoir prononcés.

“Maya nous a dit que tu fais du violon dans des mariages, c'est ça? Ça te plaît pas?”

Matthis hausse légèrement les épaules. Il ne sait pas trop quoi répondre. Il n'a jamais considéré ce travail comme quelque chose qu'il aimait ou détestait vraiment. C'est juste un travail, une façon de mettre de l’argent de côté sans devoir ajouter davantage d'heures à l'épicerie.

“Ça va... ça ne me passionne pas mais c'est pas horrible. Je fais juste ça pour avoir plus de sous.”

“Peut-être que faire du violon te correspond plus que faire de la batterie. T'as essayé d'autres instruments?”

La question lui arrache presque un rire, le genre de rire qui monte quand quelque chose est tellement à côté de la réalité qu'il ne sait même pas par où commencer pour l'expliquer.

Non, il n'a pas essayé d'autres instruments.

Parce qu'après avoir passé pratiquement toute son enfance et son adolescence à entendre parler de musique, à pratiquer la musique, à penser à la musique, il n'avait pas eu envie de découvrir un nouvel instrument quand il est parti de la maison. Il avait voulu s'en éloigner le plus possible.

Mais il sait déjà que dire ça ne servirait à rien. Sa mère n'entendrait probablement que la partie concernant la musique et passerait complètement à côté du reste. Elle lui expliquerait peut-être qu'ils avaient toujours voulu son bien, qu'ils l'avaient poussé parce qu'il avait du talent, qu'il aurait fini par les remercier un jour. Cette conversation, ils l'ont déjà eue quand ses parents ont découvert son mensonge, et elle n'a mené nulle part.

Alors il ravale tout ce qui lui vient à l'esprit et choisit la réponse la plus simple.

“Non, pas vraiment.”

“Pourtant il y a plein d'instruments qui pourraient te plaire.”

“Peut-être.”

“C'est dommage de se limiter.”

Matthis serre la mâchoire sans même s'en rendre compte. Le commentaire est anodin, probablement même bien intentionné, mais il le fatigue instantanément. Il a l'impression que sa mère regarde sa vie actuelle comme un problème à résoudre, comme s'il suffisait de trouver le bon instrument, le bon métier ou la bonne formation pour que tout s'emboîte enfin.

Pourtant, ce n'est pas ce qu'il ressent. Ce qu'il ressent, c'est surtout un immense épuisement à chaque fois qu’il pense à son avenir.

De plus, c’est plutôt son père qui l’a limité dans ses choix d’instrument.

“J'ai pas envie de chercher… un instrument qui pourrait me plaire,” admet-il finalement.

Sa mère incline légèrement la tête.

“C’est dommage,” répète-t-elle. “Tu étais super bon.”

Cette fois, il doit détourner le regard pour empêcher l'agacement de se voir sur son visage. Il fixe un instant le verre d'eau posé devant lui et inspire lentement. C'est exactement le genre de phrase qui lui donne envie de se lever et de partir. Pas parce qu'elle est méchante mais parce qu'elle résume parfaitement tout ce qui les sépare.

Sa mère croit sincèrement qu'il aimait la musique.

Il a aimé certains moments, bien sûr. Certaines répétitions. Certains concerts. Les rares fois où jouer lui donnait réellement l'impression d'être libre. Mais ces souvenirs sont mélangés à tellement d'autres - les disputes, les obligations, la sensation permanente de ne jamais avoir son mot à dire. À force, il a été incapable de distinguer ce qu'il voulait réellement de ce qu'on avait voulu pour lui.

“Oui, c’est dommage,” dit-il, peu convaincu.

Sa mère semble accepter la réponse, mais Matthis sent malgré tout une légère déception dans son regard, comme si elle cherchait encore à retrouver le garçon qu'il était autrefois et qu'elle ne comprenait pas pourquoi le Matthis en face de lui est si différent.

Matthis, lui aussi, est en train de se dire que c’est peine perdue, que jamais il pourra renouer les liens avec ses parents.

Le plus frustrant, c'est qu'il a pourtant fait un effort. Il a fait tout ce trajet, il est entré dans cette maison malgré la boule dans son ventre, il est assis à cette table alors qu'une partie de lui n'aspire qu'à fuir depuis qu'il a franchi la porte.

Sa mère ne lui a même pas demandé davantage de détails sur le groupe de Maxime, de la raison pour laquelle il les aide, alors que c’est la seule chose qui lui donne le sentiment d’être enfin utile.

N’est-elle pas un minimum curieuse à propos de ça?

“Du coup, tu sais, j’ai-”

La porte d'entrée s’ouvre soudainement.

Le bruit traverse la maison et change immédiatement l’atmosphère. Matthis se fige, sans même réfléchir. C’est automatique, c’est un réflexe. Son corps réagit avant son esprit, comme s’il avait appris depuis longtemps que certains sons annoncent autre chose que de simples arrivées. Il entend la voix de son père, dans l’entrée.

“T’as commencé à manger sans moi chérie?”

La phrase est simple mais elle suffit à lui contracter l’estomac. Il n’ose pas relever la tête. Puis les pas s’arrêtent net, juste à l’entrée de la cuisine. Matthis reste immobile, les yeux fixés sur son assiette. Il ne veut pas lever la tête trop vite.

Une partie de lui se dit qu’il a l’air ridicule, qu’il devrait au moins dire bonjour correctement, que c’est son père, qu’il n’a pas le droit de se comporter comme un étranger. Mais une autre partie de lui est figée dans une posture de défense.

Sa mère finit par briser le silence avec enthousiasme.

“Regarde qui est là! Ton fils!”

C’est là qu’il comprend qu’il ne peut plus rester (très mal) caché. Il relève lentement la tête, sentant son cœur cogner un peu trop fort, et croise enfin le regard de son père. Il ne sait pas vraiment ce qu’il attend - de la colère, de l’indifférence, peut-être juste un signe quelconque - mais ce qu’il voit à la place le désarçonne légèrement. Il n’arrive pas du tout à savoir à quel son père pense à cet instant même.

Il ravale sa salive.

“Salut… bonjour, papa.”

Sa voix est plus fragile qu’il ne l’aurait voulu.

“Matthis,” dit son père. “Ça fait longtemps.”

A qui la faute?

Matthis reconnaît qu’il a eu ses torts lorsqu’il leur a menti, mais son père n’a pas fait d’effort non plus pour se réconcilier avec lui.

Il a encore en tête le concert de la veille, l’appel qu’il a tenté de passer pour que ses parents assistent au concert, pour essayer de faire les choses correctement pour une fois. Si son père aimait Matthis un minimum, s'il le considérait toujours comme son fils à ses yeux, il aurait au moins pris le temps de répondre. Même un simple 'je ne viendrai pas' aurait été mieux que de rester sans réponse.

“Viens manger avec nous!” dit sa mère. “C’est encore chaud.”

Son père ne répond pas immédiatement mais il finit par hocher légèrement la tête.

“Je vais prendre une douche vite fait. On a travaillé dans le jardin, je transpire comme pas possible.”

Puis il disparaît dans la cage d’escaliers. Matthis espère secrètement que sa douche va prendre des heures et que quand il aura fini, Matthis aura déjà pris le train retour direction Paris.

Sa mère se tourne légèrement vers lui, posant une main sur son bras avec un geste qui se veut tendre, presque rassurant.

“Détends-toi, mon ange, c’est juste ton père,” lui dit-elle avec une voix douce.

Matthis reste immobile. Il sent le contact sur son bras, la chaleur de la main de sa mère, et pourtant ça ne calme rien, au contraire. Quelque chose se resserre encore un peu plus à l’intérieur de lui, une tension qu’il n’arrive pas à relâcher même quand on lui demande de le faire.

C’est bien ça le problème, pense-t-il sans oser le dire. 

Le temps passe sans vraiment passer. En attendant que son père revienne, continue à manger, sans vraiment goûter ce qu’il a dans l’assiette. Sa mère parle de sujets légers, ce qui les amène souvent à parler de Maya vu que c’est un peu leur seul point en commun.

Quand son père revient quinze minutes plus tard, Matthis en est déjà au dessert. Matthis se demande si son père a fait exprès de prendre autant de temps car il ne voulait pas être à la même table que Matthis.

Pendant quelques secondes, personne ne parle. Il y a juste le bruit des couverts, le froissement d’une chaise, un verre qu’on repose. Matthis aurait aimé que sa mère dise au moins quelque chose, pour détendre l’atmosphère.

“Alors, qu’est-ce qui t’amène ici?” demande soudainement son père. “Après deux ans sans venir nous rendre visite.”

Matthis se fige, la cuillère suspendue au-dessus de son pot de yaourt. La question lui donne l’impression d’être accusé sans procès. Il sait que sa venue ici est tout sauf anodine mais sa simple présence mérite-t-elle de devoir être justifiée et défendue?

Et surtout, comme si tout ce qui avait précédé - la distance, la dispute, les silences - n’avait pas été une construction à deux.

Parce que oui, il est parti. Oui, il n’a pas donné de nouvelles après leur dispute. Mais son père non plus n’a jamais fait un pas vers lui, jamais un appel après la dispute, jamais un message pour demander si ça allait, même indirectement. Et quand sa sœur mentionne son nom dans une conversation, son père devient comme un mur.

Alors oui, il a disparu. Mais il n’a pas été retenu non plus.

Il sent quelque chose monter dans sa poitrine, un mélange de fatigue et de colère qu’il ravale immédiatement parce qu’il sait très bien où ça peut mener. Il ne veut pas d’une autre dispute.

Cependant, il veut quand même parler de la raison pour laquelle il est là. 

“Il y avait le concert… hier soir. Du groupe de Maxime.”

Son père fronce légèrement les sourcils.

“C’était hier?”

Matthis hoche la tête. Il prend une inspiration un peu plus profonde avant de continuer:

“Je suis leur batteur temporaire.”

Cette fois-ci, son père ne montre pas de réaction. Pas de question. Pas même un petit étonnement - a-t-il oublié le message vocal que lui avait laissé Matthis en tentant de l’appeler?

Il attend un peu, attendant une réaction de son père, mais elle ne vient pas. Son père continue de manger puis dit à sa mère que c’est délicieux, comme d’habitude.

Quelque chose se serre dans sa gorge. Il a l’impression d’être complètement invisible alors qu’il vient pourtant de dire quelque chose qui n’est pas anodin - lui qui a arrêté la musique, a accepté de devenir le batteur temporaire d’un groupe. C’est censé soulever des reactions et questions.

Il repose sa fourchette un peu plus brusquement qu’il ne l’aurait voulu.

“Tu t’en fiches?”

Le silence qui suit est immédiat.

Matthis le regrette presque aussitôt, mais les mots sont déjà sortis.

Son père relève lentement les yeux de son assiette et le fixe quelques secondes sans répondre. Ce n'est qu'après ce court moment qu'il prononce un simple:

“Pardon?”

Il n'a pas mal entendu. Matthis le sait très bien. Son père a parfaitement compris ce qu'il vient de dire et lui laisse maintenant l'occasion de se rétracter. Pendant une seconde, Matthis envisage de le faire. Il sent déjà la dispute approcher et une partie de lui voudrait encore sauver ce repas, terminer son dessert, reprendre le train et rentrer à Paris dans le calme.

Sous la table, ses poings se ferment contre ses cuisses.

“Tu t'en fiches?” répète-t-il.

Le regard de son père se durcit aussitôt.

“Tu montres le bout de ton nez après deux ans et tu me parles comme ça?”

Comme toujours, tout revient à ces deux années et comment celles-ci semblent avoir effacé tout le reste. La colère monte immédiatement dans sa poitrine parce qu'il trouve ça profondément injuste. Ce n’était pas comme si son père avait été irréprochable pendant tout ce temps.

Cette fois, Matthis n'essaie même plus de cacher son amertume.

“Je suis là parce que je t'ai invité au concert du groupe et que tu m'as même pas répondu. C'était hier, je... je m'attendais à te voir dans le public.”

Pendant un instant, il espère encore apercevoir quelque chose dans les yeux de son père - de la gêne ou du regret, n’importe quoi qui montrerait qu'il comprend pourquoi ça lui a fait mal. Cependant, le visage de son père reste fermé.

“Et moi je m'attendais à ce que tu fasses carrière dans la musique,” répond-il. “On n'a pas toujours ce qu'on veut dans la vie.”

La chaise de Matthis recule brutalement lorsqu'il se lève. Ses mains viennent s'appuyer à plat sur la table et il se penche vers son père avant même de réaliser ce qu'il est en train de faire.

“C’était ton rêve! Pas le mien!”

Sa voix résonne dans toute la cuisine. Sa mère sursaute immédiatement et pose une main sur celle de Matthis.

“Matthis-”

“Je pensais que tu serais au moins un peu content de me voir monter sur scène!” s’écrie Matthis. “Je t'ai appelé. T'avais même pas besoin de venir, d'accord? J’espérais au moins que tu dises quelque chose au lieu d’agir comme si je n’existais pas.”

Son père soutient son regard sans broncher. Contrairement à Matthis, il n'a pas élevé la voix. Il est toujours assis à sa place, une main posée près de son verre, l'autre sur la table. Cette maîtrise apparente ne fait qu'alimenter davantage la frustration de Matthis. Il a l'impression d'être le seul à se battre pour quelque chose dans cette conversation, le seul à admettre qu'il est blessé.

“Et tu voulais que je dise quoi?” lui demande son père.

La question le prend au dépourvu.

“Mais j'sais pas! Je-”

Il s'interrompt aussitôt.

Parce qu'en réalité, il ne sait pas quoi répondre. Il était tellement concentré sur l'absence de réponse qu'il n'a jamais vraiment réfléchi à ce qu'il aurait voulu entendre.

Dans sa tête défilent les semaines précédentes, les répétitions avec le groupe, les soirées passées dans le local exigu où les amplis faisaient vibrer les murs. Il se revoit assis derrière la batterie, les baguettes entre les doigts, stressé à l’idée de recommencer à jouer, en espérant qu’il ne pense pas au passé.

Quelle erreur.

À chaque répétition, son père était là. Dans chacun de ses gestes, dans chaque correction qu'il s'adressait mentalement, à chaque fois où il recommençait un passage parce qu'il ne le trouvait pas assez propre.

Il a quitté cette maison il y a deux ans. Il a arrêté la musique. Il a essayé de construire une vie loin de tout ça. Pourtant, dès qu'il retrouve une batterie, c'est toujours la même voix qu'il entend dans sa tête.

“Ça a été très dur pour moi de reprendre la batterie,” finit-il par dire.

Son père laisse échapper un souffle bref.

“Donc t'es en train de dire que je t'ai maltraité.”

“Quoi? Non!”

“Super. Quel fils reconnaissant tu fais.”

“C'est pas ce que j'ai dit,” dit Matthis. “Tu sais très bien que c'est pas ce que j'ai dit.”

Sa voix tremble malgré lui, mais il continue avant qu'on puisse l'interrompre.

“Mais tu sais aussi que j'en avais marre de la musique après en avoir fait toute mon enfance parce que c'est ce que tu voulais pour moi. Et j'ai obéi, pas vrai? J'ai fait ce qu'on attendait de moi. J'ai fait de mon mieux à chaque fois. J'ai été le meilleur parce que j'voulais pas que tu sois déçu de moi, donc-”

“Et tu veux me prouver quoi là, au juste?” le coupe son père. “‘Regarde papa, j'suis dans un groupe maintenant, t'es fier de moi?’?”

Matthis se fige. Sa mère regarde l'un puis l'autre avec inquiétude mais Matthis ne la voit presque plus. Il fixe son père sans parvenir à soutenir son regard très longtemps.

Ce qui est douloureux, c'est que son père vient de toucher juste. 

Oui, il avait voulu ça. Toute son enfance, il avait voulu que son père soit fier de lui.

Cette pensée lui paraît tellement honteuse à présent. Il a vingt ans, il vit seul, il est toujours à la recherche de quelque chose qui l’animerait assez pour qu’il passe toute sa vie dessus. Il a traversé deux années sans eux. Il devrait avoir dépassé ce besoin-là depuis longtemps. Pourtant, c'est précisément ce qui l'a poussé à laisser ce message vocal, ce qui l'a poussé à regarder la salle avant le concert en espérant apercevoir un visage familier, ce qui l'a poussé à monter dans un train ce matin malgré l'angoisse qui lui tordait déjà l'estomac.

Il voulait que son père le regarde et pense quelque chose de bien de lui. Juste une dernière fois.

Le silence s'étire si longtemps que son absence de réponse devient une réponse en elle-même. Matthis baisse finalement les yeux vers la table. Toute sa colère est encore là, mais elle ne ressemble plus à une arme. Elle ressemble davantage à une blessure qu'on vient d'ouvrir. Lorsqu'il reprend la parole, sa voix est plus basse, presque épuisée.

“Je sais pas.” Il avale difficilement. “Peut-être.”

Il se sent comme un fils qui a passé ces deux dernières à prétendre que l'opinion de son père ne comptait plus, avant de découvrir qu'elle comptait encore beaucoup trop.

Sa gorge est serrée, sa respiration un peu trop courte, et il déteste cette sensation de vulnérabilité - il était parti pour devenir indépendant, et le voilà devant ses parents, à se plaindre parce qu’ils ne lui donnent pas assez d’attention.

“Ça a été dur au début mais j’ai passé un bon moment pendant les répétitions. Les membres du groupe sont sympa, ils ont dit que j’avais du talent,” il marque une pause, avale difficilement avant de continuer. “Mais c’est dur d’accepter ce genre de compliment quand ça vient de quelqu’un d’autre que… que toi. Peut-être qu’ils disent ça juste pour me faire plaisir, pour pas que je les laisse tomber,” ajoute-t-il plus bas. “Alors que quand ça vient de toi… je savais que c’était sincère. Quand tu me disais que t’étais fier de moi, j’avais l’impression que tout ce que je faisais avait du sens. Que toutes les heures d’entraînement en valaient le coup. Que toutes les nuits où je pleurais dans mon lit parce que j’en avais marre, parce que j’voulais juste qu’on me laisse tranquille, elles servaient à quelque chose.”

Sa voix se brise légèrement sur la fin, et il s’en rend compte trop tard pour tenter de le masquer. Il inspire profondément.

“Papa, tout ce que je veux entendre de toi, c’est que tu ne me détestes pas. Que quoi que je fasse de ma vie, tu m’aimes toujours et que t’es pas déçu de mes choix. Je sais que ça sera sûrement jamais le cas mais…”

Il laisse la phrase flotter sans la terminer immédiatement, parce qu’il ne sait plus vraiment où il va avec ce qu’il dit.

“C’est pour ça que j’aurais au moins voulu que tu viennes au concert,” reprend-il après un silence. “Que tu voies que je peux le faire sans être forcé, que je peux jouer sans que ce soit une obligation, que je peux même passer un bon moment… que c’est pas juste un truc que je subis.”

En face de lui, son père n’a aucune réaction et ce manque de réaction est presque pire que de la colère, parce qu’il donne l’impression que tout ce que Matthis vient de dire est insignifiant.

“Des fois, je t’en veux parce que j’ai l’impression que je n'ai pas pu profiter de mon enfance comme j’aurais dû,” dit-il plus bas. “Puis après je me dis que c’était pour mon bien, que vous avez fait ce que vous pensiez être juste, et que j’ai jamais manqué de rien avec vous. J’ai eu à manger, j’ai eu un toit, j’ai eu des cours, j’ai eu une éducation… je ne m’en plains pas.”

Il s’arrête une seconde.

“Je suis reconnaissant envers vous deux,” ajoute-t-il finalement. “Alors… maintenant… je veux juste que vous- nan. Vous avez le droit de pas être d’accord avec mes choix, mais j’veux pas que vous me détestiez.”

Le visage de son père reste fermé, presque inaccessible. Il ne semble ni touché ni indifférent, simplement… verrouillé. Sa carapace semble trop épaisse pour que les mots de Matthis y entrent.

“Tu ne vas même pas rester dans le groupe,” dit finalement son père.

Matthis cligne des yeux, pris de court par le changement de sujet. Son père vient d’ignorer tout ce qu’il vient de dire. Il sent un petit rire nerveux lui échapper malgré lui, sans humour.

“Non,” répond-il après une seconde. “Mais j’ai bien aimé l’expérience quand même. S’ils me redemandent de les dépanner, je dirai oui sans problème.”

Il hausse légèrement les épaules, comme pour minimiser ce qu’il dit, mais au fond de lui, il sait déjà que ce n’est pas vraiment ce qui compte pour son père. La musique a toujours été le centre de tout, la mesure de tout, la seule chose qui semble valoir la peine d’être prise au sérieux dans cette famille. Et lui, peu importe ce qu’il fait, peu importe les détours qu’il prend, il a toujours l’impression d’être évalué à travers ce filtre-là.

“J’ai dit tout ce que j’avais à dire, je pense…”

Sa voix tombe plus doucement cette fois, comme si toute l’énergie qu’il avait accumulée s’était dissoute d’un coup. Il reste debout, sans même avoir besoin de se relever, et pourtant il a l’impression que ses jambes sont plus légères et plus lourdes à la fois, comme si son corps ne savait plus très bien s’il devait fuir ou rester. Il tourne légèrement la tête vers sa mère et, malgré tout ce qui vient de se passer, il arrive à esquisser un petit sourire qui ressemble davantage à une tentative de normalité qu’à une vraie expression de calme.

“Merci pour le déjeuner,” dit-il. “J’vais y aller.”

Elle se lève immédiatement.

“Tu restes pas plus longtemps?”

Matthis secoue doucement la tête.

“Les autres m’attendent pour retourner à Paris,” explique-t-il.

Il ne sait même pas vraiment où les autres sont à cet instant précis, si le groupe a déjà pris la route du retour ou si Théo les a obligés à attendre encore un peu. Sa mère n’insiste pas vraiment, mais son inquiétude ne disparaît pas pour autant et elle s’accroche à lui.

“Attends, j’te raccompagne!”

Elle disparaît dans l’entrée, le temps d’enfiler ses chaussures, et Matthis se retrouve seul avec son père le temps d’un instant.

“Papa…”

Sa voix est plus basse, presque prudente maintenant. Il ne sait pas très bien s’il fait une erreur ou pas en ajoutant quelque chose après tout ce qu’il vient de dire, mais il sent que s’il part sans dire une dernière chose, il le regrettera - et la raison pour laquelle il est venu ici est pour ne pas avoir de regret.

“J’espère un jour ne plus ressentir aucune rancune envers toi,” dit-il lentement, en choisissant chaque mot avec attention. “Et j’espère aussi devenir un meilleur fils pour toi.”

Il hésite une fraction de seconde, puis ajoute, plus doucement encore, comme si cette dernière phrase était la plus difficile à sortir:

“Et… n’ignore plus mes appels, s’il te plaît.”

Son père ne réagit pas, il ne regarde même pas Matthis dans les yeux. Matthis décide de ne pas insister davantage. Il ne sait même pas s’il a été entendu. Alors il rejoint l’entrée, au moment où sa mère revient, habillée pour sortir.

La marche jusqu’à la gare se fait dans un silence qui n’a rien d’inconfortable. Sa mère lui tient le bras pendant qu’ils marchent, parfois elle jette un regard vers lui, mais elle ne force pas la conversation, et c’est peut-être pour ça que le silence reste supportable.

Après quelques minutes, elle finit par parler, comme si elle avait attendu le bon moment pour revenir à quelque chose de plus léger.

“Du coup, Maxime te traite bien? Je me souviens que quand vous étiez petits, il adorait te donner des ordres.”

Matthis souffle légèrement du nez parce qu’aujourd’hui, il est dur d’imaginer Maxime, du haut de sa petite taille, lui donner des ordres. Certes, il sait se comporter comme un bon leader envers le groupe, mais ils sont adultes à présent, donc ce n’est plus du tout pareil.

“Il se moque de moi parfois mais il est sympa” répond-il. “Tout le monde est sympa-”

Il s’interrompt une fraction de seconde, le temps que quelque chose lui revienne en pleine face. Théo. Il a complètement oublié de parler de Théo! 

L’idée traverse son esprit avec évidence puis se heurte immédiatement à un mur de réflexions plus compliquées. Il ne sait même pas si c’est le bon moment pour en parler, ni même comment en parler, ni surtout comment sa mère (et son père) réagiraient à ça. Et après ce qui vient de se passer avec son père, il n’a aucune envie de rajouter une tension supplémentaire ou d’ouvrir un autre sujet délicat.

D’ailleurs, ils ne sont même pas officiellement ensemble.

“Je m’entends bien avec le bassiste,” ajoute-t-il. “Il s’appelle Théo. On est devenus super proches.”

“C’est super! J’espère que vous continuerez à être amis même après.”

Matthis hoche la tête.

“Moi aussi.”

Le reste du trajet reprend naturellement, sans que le sujet ait besoin d’être approfondi, et la gare finit par apparaître au bout de la rue. Une fois devant, sa mère s’arrête avec lui, comme si elle essayait de retenir encore un peu le temps avant qu’il ne parte vraiment. Elle se penche et lui dépose un bisou sur la joue.

“Ne t’en fais pas pour ton père,” dit-elle doucement. “Il va lui falloir quelques jours, j’pense. Et… moi aussi, je suis désolée.”

Matthis esquisse un petit sourire, mais il est un peu forcé et un peu fatigué - il n’a plus tout à fait l’énergie de faire semblant d’aller bien.

“Envoie-moi un message quand t’es arrivé, ok?”

“Okay.”

Elle le regarde encore une seconde, les yeux remplis de douceur, et Matthis ne ressent que de la tristesse en voyant ce regard. Il n’arrive même pas à s’en réjouir, puisque ça fait bien trop longtemps qu’il n’a pas vu l’un de ses parents le regarder de cette manière.

“Je t’aime,” lui dit-elle.

Matthis marque une micro-pause, le temps que la phrase fasse son chemin jusqu’à lui, et, au lieu de répondre, il la prend dans ses bras.

Puis il passe les portiques, monte dans le train, trouve une place près de la fenêtre. Dehors, sa mère reste sur le quai et il lui fait un dernier petit signe de la main à travers la vitre, qu’elle lui rend immédiatement. Puis les portes se ferment, le train démarre doucement, et la gare commence à reculer.

Il s’appuie contre son siège, laisse tomber sa tête en arrière, puis pousse un long soupir qui semble sortir de très loin. Il ne sait pas encore exactement ce qu’il ressent. Pour l’instant, il n’y a ni regret clair ni soulagement total, juste une sorte de vide un peu flottant.

Enfin bon. Ce qui est fait est fait. Il préfère ne plus y penser pour le moment.

⭑.ᐟ🥁♬⋆.˚

Une sonnerie retentit avant qu’une voix se fasse entendre à travers l’interphone.

“C’est qui?”

Matthis sourit inconsciemment en entendant la voix de Théo.

“C’est moi,” répond-il.

“Matthis?”

Un petit silence passe, comme si Théo hésitait à lui rendre la vie facile ou non, puis la voix reprend, un peu plus sèche mais déjà moins distante.

“C’est pas trop tôt! C’est optionnel de répondre à mes messages?”

Matthis reste une seconde immobile devant l’interphone, le temps que la phrase fasse retomber d’un cran toute la tension accumulée depuis le matin. Il sent immédiatement la culpabilité lui revenir, parce qu’il réalise seulement maintenant qu’il n’a pas regardé son téléphone depuis des heures.

Dans le train, il avait fixé la vitre sans vraiment voir le paysage, puis une fois arrivé à Paris il avait enchaîné mécaniquement jusqu’à son studio. Et ensuite, il s’était retrouvé chez lui, avec son cactus Grim (parce que Théo avait insisté pour l’appeler ainsi) posé au rebord de sa fenêtre comme unique présence vivante, à rester allongé dans son lit sans vraiment dormir, juste à penser encore et encore à ce qu’il venait de se passer, aux mots de son père, à ce qu’il avait dit, à ce qu’il aurait dû dire autrement.

Il a même pleuré un peu, sans faire de bruit. Et à un moment, en fixant le plafond, il s’est dit que rester seul n’était probablement pas une bonne idée, que s’enfermer dans sa tête ne ferait que rendre tout plus lourd. Alors il s’est levé, a attrapé quelques affaires, et a marché jusqu’ici - jusqu’à chez Théo.

“Désolé, j’avais la tête ailleurs-”

Théo le coupe immédiatement, sans le laisser finir, mais sans agressivité non plus.

“J’m’en fiche. Vas-y, rentre.”

La porte d’entrée de l’immeuble se débloque, et Matthis pousse doucement le battant avant de monter les escaliers rapidement avec ses longues jambes. Arrivé au bon étage, la porte de Théo est déjà ouverte et Théo est là, adossé au cadre, les bras croisés avec cette expression qu’il prend quand il fait semblant d’être agacé.

Matthis s’arrête une seconde dans l’encadrement, un peu pris au dépourvu par cette image, puis il laisse échapper un souffle qui ressemble à du soulagement.

“Salut…” dit-il doucement, se sentant toujours un peu honteux.

Théo se redresse légèrement, sans quitter son air faussement sévère.

“Sympa de savoir que t’es toujours vivant,” dit-il. 

“Pardon,” s’excuse Matthis en passant un bras autour de la taille de Théo.

Il dépose un bisou sur les lèvres de Théo, qui laisse échapper un sourire malgré lui qu’il essaie immédiatement de masquer derrière une expression encore un peu agacée.

“J’ai bien cru que ton père t’avait tué,” lâche-t-il en refermant la porte derrière eux. “Si j’avais toujours pas de nouvelles d’ici demain, j’aurais appelé la police.”

Matthis souffle un petit rire, un peu nerveux mais sincère, tandis que la tension qu’il avait ramenée de la maison familiale commence enfin à descendre - juste la présence de Théo suffit à le détendre.

“Ça s’est bien passé?” lui demande Théo.

Matthis avance jusqu’au lit de Théo et s’y laisse tomber avec un long soupir.

“J’sais même pas…” finit-il par dire. “J’ai débité et il a pratiquement rien dit.”

Théo s’approche, s’assoit derrière lui sur le lit sans le brusquer et passe doucement ses bras autour de son cou, le tirant légèrement contre lui. Matthis se laisse faire immédiatement, son corps reconnaissant ce contact comme rassurant.

“Ça craint,” murmure Théo.

“Ouais…”

Il reste un instant comme ça, sentant la respiration de Théo dans sa nuque, le regard perdu.

“Je lui ai dit ce que j’avais sur le cœur.”

Théo fait un petit bruit dans sa gorge, un ‘hm’ qui l’invite à continuer;

“J’ai dit que j’voulais qu’il soit fier de moi.”

C'est assez simple comme résumé et ça n’englobe pas du tout tout ce qu’il a ressenti sur le moment, mais il est trop épuisé pour en parler à nouveau.

“C’est ça qui craint, non?” ajoute-t-il plus bas. “Je cherche toujours son approbation.”

Théo ne répond pas tout de suite. À la place, il se penche légèrement en arrière, entraînant Matthis avec lui jusqu’à ce que son dos vienne naturellement se caler contre son torse, le mur derrière eux servant de soutien. Matthis se retrouve complètement enveloppé dans les bras et le parfum de Théo.

Ce dernier bouge la main et vient tapoter doucement la nuque de Matthis avec son index - un geste répétitif et distrait mais calme.

“C’est compréhensible que tu veuilles ça,” dit Théo. “Mais c’est pas ce que tu dois absolument rechercher. Le plus important, c’est que tu sois fier de toi-même.”

“Je ne suis même pas fier de moi-même, pourtant.”

“Hmm? J’ai pas entendu. Répète pour voir.”

Théo attend quelques secondes mais Matthis garde le silence.

“T’es même pas un tout petit fier de toi?” demande-t-il. “T’as quand même fait quatre dates de concert là! C’est pas rien. Surtout que c’était ta première fois!”

“C’était pas la première fois du tout que je montais sur scène,” corrige Matthis.

“Oui mais là c’est pas pareil,” insiste Théo. “Tu l’as fait sans être forcé. Tu pouvais dire non à Max quand il t’a demandé de nous aider. Et t’aurais pu nous dire qu’au final, tu ne te sentais pas de monter sur scène, mais tu l’as quand même fait. Et t’es pas fier de toi?”

Théo n’a pas tort - il le sait. Il aurait pu refuser la proposition de son cousin, il aurait pu rester dans son coin, continuer à éviter la batterie jusqu’à la fin de sa vie. Et, pourtant, il a réussi à passer au-dessus de tout ça. Mais de là à dire qu’il est fier de lui… ça lui paraît quand même excessif. Il n’a pas l’impression d’avoir accompli quelque chose d’exceptionnel.
Il finit par souffler doucement.

“Ça va…”

“Ça va de quoi? T’as le droit de dire que t’es content de l’avoir fait.”

Matthis sent une légère tension revenir dans sa poitrine, pas désagréable mais confuse. Théo inspire légèrement, puis reprend, cette fois avec une voix un peu plus douce:

“Avec les gars tout à l’heure dans le bus, on s’est dit que t’es vraiment incroyable.” Il serre légèrement ses bras autour de lui. “Et qu’on est tous super reconnaissants envers toi.”

Comme Matthis l’a dit à son père tout à l’heure, il n’arrive pas à totalement apprécier le compliment que lui fait Théo. Et il s’en veut terriblement pour ça, parce qu’il sait que Théo (et les autres membres du groupe) est sincère.

“Je sais pas…” finit-il par dire, à mi-voix, comme si c’était la seule réponse honnête qu’il pouvait donner.

“Tu sais pas quoi?” demande Théo. “Matthis, t’as fait un truc bien. T’as aidé le groupe, t’as assuré sur scène, et t’as même tenu face à ton père aujourd’hui. T’as le droit de reconnaître ça, au moins. Là, si tu me dis d’avoir une conversation avec mes parents, je n’aurais pas le courage de le faire.”

“Nos situations sont pas comparables,” dit Matthis. “Mes parents ne sont pas des connards.”

“Avec ce que tu m’as dit sur ton père, j’en doute.”

Matthis aimerait prendre la défense de son père, dire à Théo qu’il a tort mais… son père a fait des choses pas très correctes, donc l’insulte ne sort pas de nulle part. Après tout, Matthis aussi pourrait être considéré comme un connard à cause de son mensonge.

“Ça m'énerve,” dit-il tout simplement. “Arrêtons de parler de ça.”

“Okay.”

Théo retire doucement ses bras autour de Matthis qui ressent un petit vide immédiat, Il se retourne pour faire face à Théo. Celui-ci, lui, est déjà en train de le regarder, lui adressant un petit sourire.

“Tu veux dormir ici cette nuit?” demande-t-il.

“J’ai pris un pyjama et ma brosse à dents,” répond Matthis.

“Parfait. T’as faim?”

“Pas trop.”

“Trop tard.” Théo a déjà son téléphone en main, les doigts pianotant sur l’écran avec rapidité. “Tacos, ça te va?”

“Ouais.”

“Okay,” dit Théo sans lever les yeux de son téléphone. “Va prendre une douche le temps que ça arrive. Et après tu peux me raconter ce que t’as fait avec tes amis, euh- Jean et…”

“Léo,” l’aide Matthis, se levant du lit pour attraper son sac où il a mis ses affaires.

“Jean et Léo,” répète Théo avec un petit signe de tête satisfait. “Allez, à la douche!”

La reste de la soirée se passe ensuite dans une simplicité presque douce. Les tacos arrivent, ils mangent sur le lit en parlant de tout et de rien, des amis de Matthis, de petites anecdotes sans importance. Pendant quelques heures, avec Théo, Matthis oublie presque le déjeuner chez ses parents.

⭑.ᐟ🥁♬⋆.˚

Matthis n’est pas du genre à tendre l’oreille aux conversations qui ne le concernent pas. En règle générale, il préfère s’occuper de ses propres affaires, exactement comme il apprécie que les autres fassent de même avec lui. Et puis, il n’a jamais été de nature curieuse.

Cependant, lorsqu’il arrive devant le local du groupe Zen et qu’il s’apprête à ouvrir la porte, son prénom lui parvient au détour d’une conversation. Il s’arrête net, incapable de simplement continuer son chemin sans chercher à comprendre ce qui se dit.

Il pousse alors la porte avec une lenteur calculée, juste assez pour jeter un œil discret à l’intérieur - les quatre membres du groupe sont déjà là. Théo et Ben sont assis sur le bord de la mini-scène, et Maxime et Elian sont debout face à eux.

“Tu vois, quand Lucas est parti, ça m'a rendu triste et tout mais…” commence Elian. “Ça m'embêtera de fou quand Matthis ne sera plus là.”

“Ouais, il est trop fort,” acquiesce Ben. “Est-ce qu'on va réussir à trouver quelqu'un d'autre?”

“Ça oui, mais j’pense pas qu'on trouvera quelqu'un de son niveau,” dit Maxime.

“Vous pensez qu'on peut le convaincre de rester avec nous?” demande Elian.

“Non, laissez-le tranquille,” dit Théo.

Les autres se tournent vers Théo, surpris. Même Matthis est surpris, il aurait pensé que Théo aurait été le premier à suggérer que Matthis devienne un membre permanent du groupe.

“Tu veux pas que Matthis reste?”

“C'est pas ça.” Theo passe une main sur son visage. “Mais ça a été dur pour lui de faire tout ça et il l’a fait juste pour nous. Je lui en suis énormément reconnaissant et j’pense que ce qu'on peut faire pour le remercier, c'est de ne plus l'embêter avec ça.”

“Oh, je vois,” dit Ben.

“Eh, Théo, t’es son garde du corps ou quoi,” le taquine Maxime. “Pourquoi tu le connais mieux que moi?”

“Ils échangent des informations sur l’un et sur l’autre avec leur salive,” dit Elian. “Ça m’étonnerait même pas que Matthis connaisse mieux Théo que nous maintenant.”

Théo se lève et frappe Elian avec le carnet qu'il a dans les mains.

“Aïe!”

“Bien fait,” dit Ben sans la moindre compassion.

Quelques rires éclatent dans le local. L'ambiance se détend un peu, mais Matthis remarque que personne n'a réellement oublié le sujet de la conversation. Maxime est le premier à y revenir. Il croise les bras, regardant tour à tour les autres membres du groupe avant de reposer les yeux sur Théo.

“N'empêche... t'es sûr qu'il veut pas rester avec nous?”

Cette fois, la question est posée plus calmement. Il n'y a rien d'insistant dans sa voix, rien qui ressemble à une tentative de forcer les choses - il a l'air sincèrement perplexe.

“Parce que je sais pas,” poursuit-il. “À chaque répet’, il était là. Il assure à chaque concert. Il s'entend bien avec nous. Franchement, si je connaissais pas le contexte, je penserais juste qu'il fait déjà partie du groupe.”

“Moi aussi,” admet Ben.

Elian hoche la tête à son tour.

“Honnêtement, ouais. J'ai du mal à imaginer qu'il déteste assez ça pour vouloir partir.”

Théo pousse un soupir et passe une main dans ses cheveux. Pendant quelques secondes, il semble chercher comment répondre. Matthis le connaît suffisamment pour comprendre ce qui se passe dans sa tête. Il essaie de trouver les bons mots, les mots qui expliqueront sans trahir ce que Matthis lui a révélé.

“C'est pas une question d'aimer ou de détester,” finit-il par dire. “Vous voyez ça comme si le choix se résumait à deux options. Soit il aime jouer avec nous et il reste. Soit il n'aime pas et il part. Mais les choses sont pas aussi simples que ça. Même s’il nous apprécie et aime bien jouer avec nous, ça veut pas forcément dire qu'il veut construire sa vie autour de ça.”

“Ouais mais pourquoi?” demande Elian.

Théo ouvre la bouche avant de s'arrêter. Pendant une fraction de seconde, Matthis craint qu'il en dise trop - qu'il évoque son père, qu'il parle de toutes ces années où la musique était devenue quelque chose qui lui donnait envie de fuir plutôt que de rester.

“J’sais pas,” répond Théo. “Tout ce que je sais, c'est que certaines choses lui demandent beaucoup plus d'efforts que ce que vous imaginez. Vous voyez seulement le résultat final parce qu'il est doué et qu'il donne pas l'impression d'avoir du mal. Mais ça veut pas dire que c'est facile pour lui.”

Derrière la porte, Matthis baisse légèrement les yeux.

Une chaleur étrange lui serre la poitrine. Il sait que Théo aimerait le voir rester, peut-être même plus que tous les autres réunis. Pourtant, il est là à défendre son choix alors que ce choix ne lui plaît pas davantage qu'aux autres.

“Ça me fait chier quand même,” dit Maxime.

“Moi aussi,” dit Ben.

“Pareil,” ajoute Elian.

Théo finit par sourire faiblement.

“Vous croyez que moi ça me fait pas chier?”

Les autres éclatent de rire malgré eux.

“Ah si, toi t'es le premier concerné,” réplique immédiatement Elian. “Tu vas nous faire chier parce qu’il va te manquer.”

“Ferme-la.”

Derrière la porte, Matthis reste immobile.

Il avait des doutes mais il sait désormais que personne ici n'a envie de le voir partir. Et, au fond de lui, une petite voix particulièrement agaçante commence à lui poser une question à laquelle il ne veut surtout pas répondre.

S'il est tellement certain de vouloir partir, alors pourquoi est-ce que ça lui fait autant de mal de savoir qu'ils voudraient qu'il reste?

⭑.ᐟ🥁♬⋆.˚

Le dernier concert de la mini-tournée aurait dû être le plus simple à vivre.

Après tout, ils avaient déjà joué toutes les chansons une cinquantaine de fois pendant les répétitions, puis après les quatre autres concerts. Ils connaissent la routine par cœur - l'attente en coulisses, les derniers réglages de matériel, les discussions nerveuses avant de monter sur scène. Pourtant, l'atmosphère qui règne ce soir-là n'a rien à voir avec celle des autres dates. Une énergie particulière flotte dans les loges, quelque chose d'un peu électrique qui semble avoir contaminé tout le monde.

Maxime ne tient plus en place. Il passe d'un bout à l'autre de la pièce, lançant des commentaires à tout le monde sans attendre de réponse, puis repart aussitôt vers une autre conversation. Elian est encore pire - il a atteint un niveau d'excitation qui le rend incapable de rester silencieux plus de quelques secondes. Même Ben, pourtant le plus calme du groupe, semble de meilleure humeur que d'habitude. Il monopolise toute l’attention de Théo, par rapport à sa tenue et à quels accessoires il pourrait rajouter, parce qu’il n’y a jamais trop d’accessoires pour la dernière date d’une tournée.

Matthis, lui, observe tout cela depuis un coin de la loge. Il est assis sur une vieille caisse de matériel, les bras croisés, regardant les autres s'agiter sans vraiment participer à leur enthousiasme. Il aurait aimé ressentir la même chose qu'eux. Il aurait aimé être simplement impatient de jouer, impatient de profiter de cette dernière date et de célébrer la fin de la tournée avec ses nouveaux amis.

C’est le dernier concert. Après ce soir, Matthis n’aura plus rien à faire avec ce groupe.

Dès le départ, tout le monde savait que sa présence était temporaire. Il était là pour aider, pour remplacer Lucas, pour permettre au groupe de continuer malgré le départ soudain de leur batteur. Une fois cette tournée finie, il reviendra à sa vie d’avant.

C'était exactement ce qu'il avait voulu.

Pour eux, c’est la fin d'une aventure. Pour lui, c’est aussi le retour à la normale. Il va retrouver sa vie habituelle - une vie calme, sans répétitions, sans concerts, sans obligations musicales. Une vie où il pourrait recommencer à chercher ce qu'il veut vraiment faire de son avenir.

Il ne veut pas construire sa vie autour de la musique. Il ne veut pas devenir musicien. Il ne veut pas passer son existence à courir après des concerts ou des albums. Il a déjà passé suffisamment de temps à essayer de démêler la relation compliquée qu'il entretient avec tout cet univers.

Alors pourquoi est-ce que l'idée de partir lui paraissait soudain beaucoup moins évidente qu'avant? Alors pourquoi est-ce qu’il se sent aussi lourd?

Il pousse discrètement un soupir et détourne les yeux des autres. Réfléchir à ça ne sert à rien. Il ne va pas trouver une réponse miraculeuse dans les vingt prochaines minutes. Mieux vaut penser à autre chose.

Alors, naturellement, son regard se pose sur Théo.

Au début, rien ne semble anormal. Théo discutait avec les autres, répondait aux blagues, participait à l'agitation générale et, à présent, il aide Ben à perfectionner sa tenue. Pourtant, plus Matthis l'observe, plus il trouve que Théo à un comportement étrange.

Théo sourit mais ses sourires semblent légèrement forcés. Il vérifie constamment quelque chose sur son téléphone. Il regarde régulièrement autour de lui comme s'il attend quelque chose. Ses doigts tambourinent nerveusement contre sa cuisse dès qu'il pense que personne ne faisait attention à lui. Et, surtout, il évite Matthis.

Cette découverte eut au moins le mérite de détourner son attention de ses propres pensées. Après quelques secondes d'hésitation, quand Ben s’est éclipsé aux toilettes, Matthis finit par se lever et traverser la loge.

“Ça va?”

Théo relève immédiatement la tête.

“Hein?”

“T'as pas l'air bien.”

Une expression étrange traverse brièvement son visage avant qu'il ne retrouve un sourire beaucoup trop grand pour être naturel.

“Pourquoi tu dis ça? Je vais parfaitement bien!”

“T'as l'air plutôt nerveux,” dit Matthis, fronçant des sourcils.

“Non, pas du tout!”

“Ah bon?

“Oui!”

“Vraiment?”

“Oui! Allez, laisse-moi tranquille maintenant!”

Il pose une main sur l'épaule de Matthis et le repousse légèrement avant de s'éloigner immédiatement. Matthis le suit du regard jusqu'à ce qu'il rejoigne Elian devant le miroir. Aussitôt arrivé, les deux commencent à discuter à voix basse, puis ils regardent tous les deux dans sa direction avant de détourner les yeux avec une rapidité franchement suspecte.

Matthis ne comprend pas ce qui se passe.

Une main se pose alors sur son épaule. Il tourna la tête et découvre Maxime à côté de lui.

“Laisse-le,” dit ce dernier. “Il est bizarre.”

“Il a prévu un truc?” demande Matthis.

Les épaules de Maxime deviennent raides et son sourire vacille.

“Non, pourquoi tu dis ça?” répond-il trop vite pour que ce soit crédible. “Il a pas prévu de truc. Et même s’il avait prévu un truc, ce serait sûrement nul, donc t’inquiète.”

Matthis le fixe sans rien dire, sentant très clairement que Maxime est tout aussi suspicieux que Théo. Il soupire légèrement, pas vraiment convaincu, mais choisit de ne pas insister. Depuis tout à l’heure, tout le monde agit bizarrement et il commence à se dire que chercher à comprendre ne ferait qu’alimenter sa propre paranoïa.

Il finit donc par laisser tomber.

Peut-être que c’est juste ça, en réalité. La dernière date, l’émotion, le fait que les choses se terminent. Les gens deviennent bizarres dans ces moments-là - ils font des choses sans aucune logique.

Et il essaie surtout de remettre de l’ordre dans ses propres pensées, qui, depuis le matin, sont déjà suffisamment encombrées comme ça.

Le temps finit par passer sans qu’il s’en rende vraiment compte, absorbé par les derniers préparatifs, les réglages techniques, les allers-retours des membres de l’équipe et cette tension qui précède toujours la montée sur scène.

Ils se retrouvent tous ensemble, comme d’habitude, en cercle dans les coulisses juste avant de monter. Maxime prend naturellement la parole, comme à chaque concert. Il passe un regard sur chacun d’eux, s’attarde une fraction de seconde de plus sur Théo, puis finit par sourire.

“Bon… dernière date de la mini-tournée, les gars. Je vais pas faire long discours parce que je sais que vous m’écoutez à moitié, mais j’vous aime, ok? Et, comme d’habitude, n’oubliez pas, le plus important, c’est que vous vous amusez. On est là pour ça, pas pour se prendre la tête!”

À peine a-t-il terminé que tout le monde crie en même temps, dans un mélange de joie et de motivation. Pendant une seconde, Matthis se laisse porter par l’énergie du groupe avant que son regard revienne naturellement sur Théo.

Théo se mord la lèvre, lentement, comme s’il essaie de retenir quelque chose à l’intérieur de lui. Ses yeux ne tiennent pas en place, et ses doigts tremblent légèrement, trahissant une tension qu’il n’arrive plus à cacher complètement. Ce n’est pas la nervosité habituelle d’avant-concert, celle que tout le monde partage à différents degrés.

Matthis fait un pas dans sa direction, sur le point de lui demander une dernière fois ce qui ne va pas, mais il n’a pas le temps d’ouvrir la bouche que Théo est le premier à bouger et à monter sur la scène, sans jeter un seul regard à Matthis. Ce dernier reste une seconde immobile, surpris par cette fuite presque brutale, et sent malgré lui une petite pointe de déception dans la poitrine.

Normalement, Théo lui dit toujours quelques mots d’encouragement avant de monter. Là, rien.

Matthis inspire légèrement, puis suit les autres sans trop réfléchir. Il essaie de se convaincre que ce n’est rien, que Théo est juste dans sa bulle, que le concert va commencer et que tout le monde a autre chose en tête.

Puis la musique commence et tout le reste disparaît.

Le public répond immédiatement, et la salle se remplit de cris et applaudissements que Matthis connaît maintenant assez bien pour ne plus être intimidé. Il joue, il suit le rythme, il écoute les autres, et petit à petit, son corps se met à fonctionner presque tout seul, porté par les automatismes et l’adrénaline.

Au fil des morceaux, il commence à se détendre. Ses doigts trouvent naturellement les bonnes notes, ses enchaînements deviennent plus fluides, et il se surprend même parfois à lever les yeux vers le public sans perdre le fil. Le son est propre, le groupe solide, et malgré tout ce qu’il avait en tête avant de monter sur scène, il a cette sensation étrange de faire exactement ce qu’il doit faire à cet instant précis.

Le concert avance comme une sorte de vague qui monte puis redescend, chaque chanson s’enchaînant à la suivante avec une fluidité presque irréelle. Matthis n’a plus vraiment conscience du temps qui passe. Il joue, il suit, il s’adapte, et tout semble fonctionner sans effort conscient. Les morceaux qu’il connaît désormais par cœur s’enchaînent avec fluidité, et même si son esprit continue de flotter par moments entre concentration et pensée parasite, son corps, lui, sait exactement quoi faire.

Quand la dernière chanson du set arrive, Maxime s’avance légèrement au bord de la scène avec un sourire plus large que d’habitude. Il prend le micro entre ses mains.

“Bon, celle-là, c’est une petite spéciale. C’est la première fois qu’on la joue devant vous, donc on s’excuse d’avance si Elian a oublié les paroles.”

La salle éclate de rire et Elian levant les bras en protestation comme s’il était injustement accusé d’un crime international. L’ambiance se détend encore plus, et Matthis sent malgré lui un sourire lui échapper. 

Pour ce morceau, Matthis joue avec une attention différente. Il a été là lorsque les paroles de Théo ont pris vie, alors il se sent plus concerné par cette chanson, surtout qu’il a bien l’impression que Théo l’a écrite en pensant à lui.

Quand la chanson se termine, la salle explose. Matthis reste une seconde immobile, encore pris dans la dernière vibration de la note finale, avant de relever lentement la tête. Il sent la fatigue dans ses épaules, dans ses mains, dans tout son corps, mais ce n’est pas totalement désagréable.

Le public en redemande encore une, et Matthis espère secrètement qu’ils vont s’arrêter là, parce qu’il a quand même envie de quitter la scène. Être ici depuis une heure et demie, c’est franchement épuisant.

Et pourtant, il se dit que ça y est. Enfin. C’est fini… et il n’a pas autant souffert qu’il l’imaginait.

Théo avait raison. Et il doit bien l’admettre - il est quand même assez fier de lui. Fier d’avoir passé un mois entier consacré à la musique, d’avoir participé à la mini-tournée de Zen, et, au fond, il a globalement passé un très bon moment.

Sous les cris du public, Théo s’approche de son micro. Il tape doucement dessus, le son résonnant dans la salle et attirant immédiatement l’attention du public et du groupe.

“Euh… il y a un dernier truc que je voulais faire. J’ai préparé quelque chose dans mon coin. Malheureusement, j'ai une voix horrible donc… je vais laisser ma basse chanter à ma place.”

Matthis regrette, à cet instant précis, de ne pas être dans le public pour voir Théo. Théo lui tourne le dos, si bien qu’il est impossible de lire son visage. Tout ce qu’il peut percevoir, c’est sa silhouette un peu nerveuse, cette façon qu’il a de se balancer légèrement de gauche à droite en parlant.

“C'est- c'est pour une personne qui est devenue très importante à mes yeux et que- j’espère qu'elle sentira tout ce que je ressens pour elle à travers ma- cette mélodie.”

Matthis se fige. Il sent le regard des membres se poser sur lui, mais Théo, lui, garde obstinément le dos tourné, comme s’il percevait malgré tout l’attention de Matthis posée sur lui.

Théo ajuste la sangle sur son épaule, et pose ses doigts sur les cordes avec une lenteur inhabituelle. La salle est encore pleine d’énergie, de bruits, d’applaudissements qui ne veulent pas vraiment s’éteindre, mais dès que les premières notes sortent, tout change.

La mélodie est simple au début. Il s’agit d’une suite de notes douces, espacées, jouées avec une précision qui n’a rien de démonstratif. Ce n’est pas un morceau fait pour impressionner. C’est quelque chose de plus intime, de plus retenu, comme si chaque son avait été pesé avant d’être laissé exister. La basse, habituellement ancrée dans le rythme et la structure, devient ici autre chose, presque une voix à part entière. Elle ne remplit pas l’espace, elle le dessine.

Et étonnamment, le public se tait. Ou peut-être que c’est Matthis ne l’entend plus.

Parce qu’au moment précis où la musique commence, tout le reste semble s’éloigner. Les cris, les lumières, la chaleur de la salle, tout devient secondaire, flou, comme s’il était passé derrière une vitre. Il n’y a plus que Théo, et cette mélodie qu’il construit note après note. Matthis sent ses propres pensées ralentir sans qu’il le décide. Son regard reste fixé sur lui, incapable de se détacher, comme si la scène entière s’était rétrécie jusqu’à ne plus contenir que cette silhouette légèrement tendue et ces doigts qui tremblent à peine sur les cordes.

La mélodie évolue doucement. Par moments, elle devient un peu plus intense, puis retombe aussitôt dans quelque chose de plus calme, presque hésitant. Il y a quelque chose d’humain dans cette façon de jouer, quelque chose d’imparfait mais sincère, et Matthis se surprend à ne plus penser du tout au reste du groupe, ni au public, ni même au concert.

Juste à Théo.

À ce qu’il est en train de faire. À ce qu’il essaie de dire sans mots.

Théo est en train de jouer cela pour lui.

La dernière note arrive sans prévenir. Elle reste suspendue une seconde de plus que les autres, refusant de disparaître immédiatement, puis elle s’éteint doucement dans le silence.

Les applaudissements arrivent d’un seul coup, violents et irréels après ce calme. Maxime remercie la foule en riant, Ben lève les bras, Elian hurle quelque chose d’incompréhensible dans son micro, et tout recommence à bouger dans une sorte de chaos joyeux de fin de concert.

Mais Matthis, lui, est ailleurs. Il applaudit sans vraiment s’en rendre compte, le regard encore accroché à Théo. Les derniers remerciements du groupe passent au second plan. Les mots s’enchaînent, les phrases deviennent floues, et il capte seulement des fragments - des mercis, des rires, des promesses de revenir, des gestes vers le public.

Puis ils quittent la scène.

“Les gars, je suis tellement fier de nous!”

“Ouais!”

Maxime, Ben et Elian se prennent dans les bras en même temps, sautillant sur place, criant, tournant sur eux-mêmes. Ils sont tellement pris dans leur euphorie qu’ils ne remarquent même pas que Matthis et Théo ne les ont pas rejoint.

Théo se tient un peu à l’écart et,  au lieu de regarder autour de lui, ou même vers le groupe, il a le regard levé vers le plafond, comme si les néons ou les câbles au-dessus de lui étaient soudain beaucoup plus intéressants que tout le reste. Matthis reste quelques secondes à l’observer sans bouger puis il finit par s’approcher lentement. Quand il arrive enfin à sa hauteur, Théo fait semblant de ne pas l’avoir vu.

Au début, aucun des deux ne dit quoi que ce soit. Autour d'eux, Maxime, Ben et Elian continuent leur célébration complètement chaotique, criant comme s'ils venaient de gagner un championnat du monde plutôt que de terminer une mini-tournée. Les rires résonnent dans les coulisses mais ils paraissent lointains aux oreilles de Matthis.

Théo, lui, fixe toujours le plafond. Matthis commence sérieusement à se demander s'il espère y trouver une sortie de secours.

“Hey,” dit-il.

Le regard de Théo descend enfin vers lui.

“Hey…”

Sa voix est un peu plus faible que d'habitude. Un peu plus tendue aussi.

“C'était sympa, ce que t'as fait,” dit Matthis.

“Juste sympa?”

“Non, j'ai-”

“Matthis, sors avec moi.”

Le silence qui suit est si brutal que même Matthis en oublie de respirer. Il se fige. Théo se fige également. Puis Théo se passe une main sur le visage, soupirant.

“Désolé. J’voulais faire un truc plus romantique…” Il sort une lettre de sa poche et la tend à Matthis. “Putain, c’est tout froissé maintenant. Enfin, bon, tant pis… j’avais tout prévu mais en fait je vais mourir si tu ne deviens pas mon copain dans les cinq prochaines secondes.”

Malgré la situation, Matthis sent un sourire tirer le coin de ses lèvres.

“Ce que t'as fait devant le public, c'était déjà très romantique-”

“Les cinq secondes viennent de s’écouler.

“Théo-”

“Dis oui ou non. Vite.”

“C'était même pas une question. Tu m'as juste dit-”

“J’vais mourir de stress, là.”

Matthis voit ses mains trembler légèrement. Il voit ses épaules tendues. Il voit l'effort colossal qu'il est en train de fournir pour rester debout et ne pas s'enfuir à l'autre bout du bâtiment. Alors il pousse un petit soupir amusé, puis il attrape doucement le visage de Théo entre ses mains.

“Arrête de me couper la parole,” dit-il.

“Réponds-moi alors,” rétorque faiblement Théo.

La vérité, c'est que son cœur bat tellement vite qu'il entend son propre pouls dans ses oreilles.

“La réponse est évidente.” Et avant que Théo puisse l'interrompre une nouvelle fois, Matthis se penche légèrement et dépose un baiser sur le bout de son nez. “Bien sûr que je veux être ton copain.”

Le sourire qui apparaît sur son visage est si immense qu'il en devient presque absurde.

“J'attendais ça depuis-”

Il n'a pas le temps de terminer sa phrase que Théo se jette dans ses bras avec une telle vitesse que Matthis manque presque de perdre l'équilibre. Matthis a juste le temps de refermer ses bras autour de lui avant que Théo ne s'écrase contre son torse. Le choc manque réellement de les faire tomber tous les deux, mais il finit par serrer Théo un peu plus fort contre lui.

Il sent seulement le cœur de Théo battre à toute vitesse contre lui. Ou peut-être que c'est le sien. Honnêtement, il n'est plus très sûr de faire la différence.

Théo finit par reculer légèrement - il ne part pas loin, juste assez pour pouvoir le regarder. Et immédiatement, Matthis comprend qu'il est foutu. Il est incapable de détourner les yeux.

Théo a l'air ridiculement heureux. Ses joues sont rouges, son sourire est complètement incontrôlable et ses yeux brillent tellement que ça devrait probablement être considéré comme un danger public. Et le pire, c'est que Matthis sait pertinemment qu'il doit avoir exactement la même tête.

Ils restent là à se regarder bêtement pendant plusieurs secondes. Le baiser qui suit n'a rien de spectaculaire. Il n'y a pas de musique dramatique, pas d'éclairage parfait, pas de moment cinématographique soigneusement préparé. Cependant, il retourne tout de même l’estomac de Matthis qui approfondit le baiser.

“On est là, hein.”

Les deux sursautent immédiatement.

“Malheureusement,” dit Théo en lançant un regard noir aux membres de son groupe puis il attrape soudainement la main de Matthis et, avec toute la fierté du monde, il la lève dans les airs. “J'vous présente mon copain, Matthis.”

“On le connaît déjà,” dit Elian.

“Tu ne parles que de lui quand il n’est pas là,” dit Maxime. “Matthis, t’as encore le temps de fuir.”

“Félicitations à vous deux,” dit Ben à son tour avec le ton le plus plat du monde.

“Retournons en loge, les gars,” ordonne ensuite Maxime.

“Ils n'ont pas l'air enjoués,” marmonne Théo à Matthis pendant qu'ils commencent à avancer.

“Ne t'inquiète pas. Je suis sûr qu'ils sont très contents pour toi. Ils ne le montrent juste pas,” répond Matthis.

Une fois dans la loge, l'agitation reprend de plus belle. Les bouteilles d'eau réapparaissent miraculeusement, et tout le monde commence à parler en même temps. Maxime finit néanmoins par réclamer l'attention générale en tapant plusieurs fois dans ses mains.

“Bon.”

Tout le monde gémit immédiatement.

“Non.”

“Max, s'il te plaît.”

“Pas un discours.”

“Tu répètes toujours la même chose.”

Maxime ignore les protestations avant de commencer à parler et, comme prévu, il lance un énième discours qui s’étire sans surprise sur tout ce qu’ils ont vécu - le concert, la tournée, les moments passés ensemble, le travail accompli, le groupe, leur amitié et même l'avenir. Pendant ce temps, Elian semble à deux doigts de s’endormir debout, tandis que Ben finit par lui lancer une bouteille vide pour essayer de le réveiller, et Théo est toujours collé à Matthis, mais Maxime continue malgré tout, complètement imperméable aux interruptions, rien sur Terre ne pouvant l’empêcher de s’arrêter dans son discours émotionnel.

Après plusieurs minutes de monologue ininterrompu, il finit enfin par s’arrêter, accueilli par des applaudissements ironiques du reste du groupe.”

“Merci,” conclut-il.

“C'était beaucoup trop long,” se plaint Elian.

Ben se tourne vers Matthis.

“Moi j’aimerais juste remercier Matthis.”

Matthis cligne des yeux et secoue immédiatement les mains devant son visage.

“Ah… c’est rien-”

“Non,” le coupe Ben. “Nos concert étaient encore meilleurs grâce à toi.”

“Oui, vraiment,” ajoute Elian. “T’es trop fort.”

Matthis baisse un instant les yeux, un peu embarrassé par tous les regards tournés vers lui.

“Merci… J’espère que vous trouverez un nouveau batteur.”

“Aussi bon que toi? Je crois pas.”

“Et puis t’es super sympa,” reprend Elian. “Grâce à toi, Théo n’était pas aussi chiant.”

“Hey!” proteste Théo aussitôt, déclenchant quelques rires dans la loge.

Maxime finit par reprendre la parole.

“Matthis, tu veux pas…?”

Il n’a pas besoin de terminer sa phrase. Matthis comprend immédiatement ce qu’il est en train de lui proposer.

“Non merci. Cette vie, c’est pas pour moi.”

Maxime a l’air déçu. Ce n’est pas très visible mais Matthis le remarque quand même. Il se dit qu’il devrait probablement lui raconter son point de vue un jour. Maxime a grandi avec la version racontée par ses parents, qui l’ont eux-mêmes entendue du père de Matthis. Peut-être qu’un jour il prendra le temps d’en parler à son cousin. Il sait qu’il n’a besoin de se justifier, mais il a envie que Maxime comprenne son choix de ne pas rester dans le groupe.

Même s’il a ressenti un poids sur ses épaules en sachant que les membres du groupe souhaitent qu’il devienne un membre officiel (et aussi tout le long du concert), il est sûr et certain qu’il n’a pas envie de continuer à faire ça.

“Mais j’suis devenu votre fan,” ajoute-t-il avec un sourire. “J’espère que j’aurai accès aux loges pour vos prochains concerts.”

“Ouais, bien sûr.” Maxime passe alors, avec une certaine difficulté, un bras autour de ses épaules.

“Merci pour tout en tout cas, cousin.”

“Pas de soucis… mon couz…”

“Continue à m’appeler Maxime, hein.”

Les conversations reprennent après ça. La loge redevient bruyante, chacun recommençant à parler de son côté.

Matthis finit par se tourner vers Théo. Celui-ci est toujours collé à lui. Son épaule touche la sienne, son bras est contre le sien et il n’a visiblement aucune intention de s’éloigner. Matthis n’est même pas sûr que Théo s’en rende compte à ce stade. Depuis qu’ils se sont mis officiellement ensemble, c’est-à-dire il y a cinq minutes, il semble incapable de laisser plus de trois centimètres entre eux.

C’est à ce moment-là que Matthis se rappelle soudainement du papier qu’il tient toujours dans sa main. Il la soulève légèrement.

“J’peux la lire?

“Surtout pas! Attends d’être tout seul pour la lire.”

“Pourquoi?”

“Parce que c’est gênant. Je suis juste devant toi, là. Je préfère qu’on s’embrasse plutôt.”

Matthis ne comprend absolument pas comment ces deux idées peuvent coexister dans la tête de quelqu’un. Plus il réfléchit à la phrase de Théo, moins elle a de sens. Ce gars est définitivement bizarre.

Finalement, il abandonne toute tentative de compréhension et range la lettre dans son sac. Il la lira en rentrant tout à l’heure.

“J’peux dormir chez toi cette nuit ?” demande alors Théo.

Bon, il la lira demain, en fait.

“Oui, bien sûr,” répond-il.

Le sourire de Théo réapparaît instantanément.

“J’espère que t’as pas jeté ma brosse à dents.”

“Jamais.”

“Parfait.”

“Pensez à nous qui sommes célibataires,” intervient soudainement Elian. “Merci.”

Matthis tourne la tête et découvre Elian qui les observe avec une lassitude profondément théâtrale. Visiblement, il a entendu toute leur conversation malgré le bruit ambiant de la loge.

“Désolé,” dit Matthis.

“C’est pas de notre faute si personne veut de toi,” dit Théo à la place.

Un silence minuscule tombe, juste assez long pour que Matthis comprenne que même Elian, pour une fois, n’a pas de répartie. Il fait un doigt à Théo qui explose de rire et se colle encore plus à Matthis.

Matthis sent le bras contre le sien, sent Théo qui ne souhaite pas le quitter, et il sent également une impression que tout est exactement à sa place. Il a Théo, il a rempli son devoir d’aider le groupe et il en est satisfait.

A cet instant précis, il est heureux - c’est la première fois qu’il ressent cela, et il ne changerait ce sentiment pour rien au monde.

⭑.ᐟ🥁♬⋆.˚

"Je peux jouer lui? Le blond. Il est mignon."

Les yeux brillants d’une curiosité sincère, Théo pointe un personnage sur l’écran.

"Ezreal? Je pense pas que tu vas arriver à le jouer. Prends un support à la place,” lui conseille Matthis, les mains sur le fauteuil. Il est juste derrière Théo.

"C’est quoi un support?"

“T’as vraiment jamais joué à des jeux vidéo de ta vie?” lui demande Matthis, sous le choc.

"J’ai joué à minecraft quand j’étais au collège,” répond Théo.

Matthis n’avait pas imaginé qu’après le solo que lui a dédicacé Théo la veille au concert et après. s’être mis en couple, il se retrouverait le lendemain à apprendre à Théo, qui a un casque sur les oreilles et souris entre les doigts, comment jouer à LoL toujours en pyjama en milieu d’après-midi.

"T’es sûr que tu veux jouer ?" lui demande-t-il une nouvelle fois, juste pour être sûr.

"Oui! J’ai envie d’essayer un truc que t’aimes!"

Matthis ne peut s’empêcher de trouver cela attendrissant malgré tout. Théo est clairement mal à l’aise, affalé sur la chaise, le casque glissant légèrement sur ses cheveux, la main crispée sur la souris et l’autre figée sur le clavier comme s’il avait peur de les casser.

"Comme ça, on pourra jouer ensemble,” ajoute Théo.

Putain, il est trop mignon, se dit Matthis.

"J’peux jouer avec mes potes,” dit-il à la place.

"Dis-le si tu veux déjà rompre avec moi."

"Bon. Prends Sona,” dit Matthis, ignorant sa remarque. “Elle fait de la musique en plus."

"C’est qui?"

Matthis pose sa main sur celle de Théo qui est sur la souris et la guide sur l’icône du personnage qu’il veut que Théo joue.

"Ok, ton rôle est de soigner tes alliés et de les protéger. Et surtout ton ADC."

"ADC?"

"La personne avec toi en botlane."

"Botlane?"

Matthis ferme les yeux une seconde.

"Oh mon dieu… Bon courage à votre équipe hein,” dit-il au lieu de répondre.

"Hey! Aide-moi au lieu d’être pessimiste comme ça!"

Matthis essaie tant bien que mal de guider Théo tout au long de la partie, mais ce dernier enchaîne les actions improbables. Il lance ses sorts au hasard, laisse son coéquipier mourir sous ses yeux sans broncher, et soigne ses alliés alors que leur barre de vie est déjà pleine. Il n’hésite pas non plus à s’aventurer sous les tours ennemies sans la moindre vague de sbires pour le protéger.

À la fin de la partie, le constat est sans appel - seize morts pour zéro kill, et seulement trois assists.

Matthis, complètement dépassé par ce niveau catastrophique, éclate de rire. Il en a les larmes aux yeux, incapable de croire à ce qu’il vient de voir.

Théo boude.

“J’ai pas aimé ce perso,” dit-il. 

Matthis a du mal à s’arrêter de rire.

“Bon on a compris!” s’exclame Théo, enlevant le casque. “Ton jeu est pourri de toute façon.”

“T’as brisé mon winning streak mais c'était tellement drôle que ça n’me dérange même pas.”

“La prochaine fois, jouons à minecraft,” dit Théo en se levant de la chaise et forçant Matthis à s’asseoir. “Bref, vas-y, montre moi à quel point t’es fort.”

Matthis fait de son mieux pendant la partie, mais la présence de Théo le déconcentre plus qu’il ne veut l’admettre. Théo enchaîne les questions du style:

‘pourquoi t’es pas allé en bas comme moi?’ ‘parce que je suis le jungler’
‘ah, t’es pas abc?’ ‘adc’

Bref.

Et comme si ce n’était pas suffisant, Théo a posé ses mains sur ses épaules et lui inflige une sorte de massage qui est sauf relaxant.

Malgré tout, Matthis tente de rester concentré et de faire au mieux. Et même si son équipe finit par gagner la partie, il peut difficilement dire qu’il y a contribué de manière significative. La preuve - personne ne lui envoie le moindre ‘gg’ à la fin.

“T’es trop fort,” le complimente Théo, semblant réellement impressionné par son niveau.

“Merci, mon coeur,” répond distraitement Matthis. Il vient de remarquer que l’un de ses amis de la cacabox, Ecrisio, est connecté et vient de l’inviter à jouer une partie ensemble. Il lui envoie un message pour lui dire qu'il ne peut pas car il est avec son copain.

t’as un copain???
t’es en couple???
t’es gay???


“Wow!” s’écrie Théo, les yeux écarquillés. “On s'appelle par des surnoms maintenant?”

“Tu m'as déjà appelé comme ça,” fait remarquer Matthis après avoir éteint son ordinateur.”

Les joues de Théo deviennent rouges.

“Je pensais pas que tu l’avais remarqué.”

“Pourquoi tu rougis?” demande Matthis, amusé. “On est ensemble maintenant.”

“Oui mais- pourquoi t’as l’air si à l'aise là! Alors que t’es celui qui est timide et gêné d'habitude!”

Matthis laisse échapper un rire. Il ne voit pas vraiment où est le problème. Et puis, Théo est franchement adorable quand c’est lui qui est gêné. Matthis doute sérieusement de se lasser de ce genre de spectacle de sitôt.

“Tu vas faire quoi maintenant?” lui demande soudainement Théo, sûrement pour changer de sujet.

“Ce que je faisais avant. Retourner à l’épicerie,” répond Matthis. “Et toi?”

“Ce que je faisais avant aussi. Écrire des chansons et les jouer un peu partout avec le groupe.”

Théo se laisse tomber sur le lit de Matthis et s’étire en lâchant un grognement. Matthis le rejoint, mais sur le ventre, et Théo vient aussitôt le bloquer avec son corps, lui retirant toute possibilité de s’échapper.

“Tu retournes travailler quand?”

“Après-demain.”

Son patron lui avait envoyé un message dans la matinée pour s’assurer que Matthis reviendrait bien travailler, au cas où il aurait oublié jusqu’à son existence pendant ces deux semaines de concerts.

“Parfait. Allons en date aujourd’hui,” annonce Théo.

“Où ça?”

“Y’a un bar à chats qui a ouvert y’a pas longtemps. J’veux y aller.”

“Je suis allergique aux chats.”

En réalité, Matthis n’en a aucune idée. Il n’a jamais eu de chats. Il veut juste taquiner Théo, qui a l’air d’avoir entendu la pire chose possible de toute sa vie.

“Tu peux pas te désensibiliser?” demande Théo avec une voix suppliante.

“T’aimes les chats à ce point?”

“Ouais, mais ils m’aiment pas trop,” dit Théo. “J’ai grandi avec des chiens, donc peut-être qu’ils le sentent. Enfin bref, je les trouve vraiment adorables donc j’espère qu’un jour, au moins un chat m’aimera.”

Une fois préparés, ils finissent par partir au café à chats, Théo marchant assez vite comme s’il avait peur que l’endroit disparaisse à tout moment, tandis que Matthis suit derrière en observant la rue. Quand ils entrent, l’ambiance change immédiatement - lumière douce, odeur de café et gâteaux, coussins partout et surtout des chats absolument partout, certains en pleine sieste et d’autres se coursant.

Théo a l’air ravi dès la première seconde. Ses yeux sont brillants. Pourtant, aucun chat ne vient vers lui. Ils l’observent parfois, mais sans intérêt particulier, certains détournant même la tête avec une indifférence presque insultante. Au contraire, dès que Matthis s’assoit, plusieurs chats s’approchent naturellement de lui, comme s’il était de l’herbe à chat vivant. L’un grimpe sur ses jambes sans prévenir et s’y installe immédiatement.

Théo cligne des yeux, regardant la scène avec une expression entre la fascination et l’incompréhension totale.

“Pourquoi ils viennent tous vers toi?”

“J’en sais rien,” répond Matthis, un peu paniqué.

Un deuxième chat s’installe à côté de lui, puis un troisième finit par s’étaler à moitié sur son genou. Matthis, au début un peu raide, finit par se laisser faire. Les chats sont chauds, lourds d’une manière agréable, et surtout beaucoup trop mignons pour qu’il ait envie de les déplacer. Théo, lui, prend énormément de photos, sous tous les angles possibles.
Le reste de leur rendez-vous se passe extrêmement bien, mais ça, Matthis n’en avait aucun doute. Théo a sorti des questions que des gens se posent au premier rencard mais vu qu'ils se connaissent déjà bien, les questions n'ont servi à rien.

(“Ah, attends, y’a une question intéressante. C’est quand ton anniversaire?”

“C’est ça que t’appelles intéressant?” demande Matthis, avant de se rappeler qu’il connaît la date de naissance de Théo uniquement grâce à Maxime. “Quatorze mai.”

“Quoi!?” s’exclame Théo, faisant sursauter un chat qui passait juste derrière lui. “Mais c’était y’a moins d’un mois! On se connaissait déjà! Pourquoi tu m’as rien dit!?”

“Tu me détestais,” répond Matthis en haussant les épaules.

À vrai dire, Matthis se fiche un peu de son anniversaire. Il ne l’a jamais vraiment fêté, même quand il était enfant, donc il n’en fait pas toute une histoire. Pour être honnête, il se souvient que c’est son anniversaire uniquement parce que sa sœur lui offre un cadeau.)

Après un long moment passé là-bas, entre café tiède, ronronnements et des centaines de photos, ils finissent par payer et sortir.

“Ils recrutent,” dit Théo.

“J’ai vu.”

“Ça t’intéresse pas? Les chats t’ont kiffé.”

Matthis le regarde du coin de l’œil puis secoue doucement la tête.

“Stop, on dirait un parent qui force pour que son gosse trouve du travail.”

“Désolé,” s’excuse Théo d’un air absent, son attention à nouveau sur son téléphone. Puis il s’arrête et se met à sourire. “T’es trop mignon sur cette photo!”

Il tourne l’écran vers Matthis sans attendre, montrant une image où Matthis est complètement immobile, un chat endormi sur ses jambes, un autre essayant de grimper son dos, et un troisième qui tente de lui voler son cookie. Matthis a une grimace dessus - il se trouve horrible, mais si Théo aime la photo, alors il ne va pas s’en plaindre.

“J’la mets en fond d’écran,” annonce Théo.

“T’es fou.”

"Fou de toi."

Matthis secoue la tête en cachant difficilement son sourire.


⭑.ᐟ🥁♬⋆.˚

“Mais je ressemble à rien! Ils vont jamais me laisser entrer!”

La voix de Théo grésille légèrement à travers le téléphone, teintée d'une inquiétude qui arrache un sourire à Matthis. Debout près de l'entrée de la salle de réception, son violon rangé dans son étui à ses pieds, il jette un coup d'œil à son reflet dans les grandes vitres avant de secouer la tête, bien que Théo ne puisse pas le voir.

“T'es dans la liste des invités, ne t'inquiète pas. Et j'en suis sûr que tu es magnifique.”

“Tu parles…”

Matthis s'apprête à répondre lorsqu'une personne de l'organisation attire son attention en lui faisant signe depuis l'autre côté de la pièce. Il lève une main pour signaler qu'il arrive.

“J'dois te laisser. À toute à l'heure!”

“Ouais… A tout à l’heure,” marmonne Théo.

Il raccroche avant que Théo n'ait le temps de se plaindre davantage avant de glisser son téléphone dans sa poche et suit la personne qui l'appelle.

Honnêtement, il est plutôt content d'avoir proposé à Théo de l'accompagner aujourd'hui. Les futurs mariés lui ont donné l'autorisation d'amener un plus-un. D'ordinaire, Matthis vient seul. Le problème, c'est qu'une fois sa prestation terminée, il reste souvent pour le buffet car il est incapable de refuser de la nourriture gratuite. Ensuite, comme toujours, il se retrouve seul à une table, entouré de parfaits inconnus qui dansent, rient et discutent entre eux tandis qu'il compte les minutes avant de pouvoir partir sans paraître impoli. Il n'est pas du tout du genre extraverti - aborder des gens lui demande un effort colossal, et les invités ne pensent généralement pas à inclure le violoniste solitaire dans leurs conversations.

Une seule fois, il a tenté de venir accompagné de sa sœur. L'expérience s'était révélée catastrophique. À peine avait-il commencé à jouer qu'elle s'était mise à pleurer devant tout le monde, incapable de s'arrêter. Depuis, Matthis n'avait plus jamais essayé d'inviter qui que ce soit.

Mais cette fois-ci, c'est différent.

Cela fait plusieurs semaines que lui et Théo sont ensemble, et même si son petit-ami essaie, sans succès, de cacher son envie de l’entendre jouer du violon, Matthis n'est pas aveugle. Théo n’insiste cependant jamais, mais Matthis a voulu exaucer son vœu pour une fois. Alors, quand l'occasion s'est présentée, il l'a invité.

La dame de l'organisation le rejoint et consulte rapidement une feuille remplie de noms avant de lui adresser un sourire.

“Donc toi et ta plus-un, vous serez assis là-bas,” indique-t-elle.

Elle désigne une table située vers le fond de la salle, près des grandes fenêtres donnant sur le jardin illuminé.

“Mon plus-un,” corrige-t-il.

Elle écarquille légèrement les yeux.

“Ah, pardon.” Elle semble embarrassée pendant une seconde avant de reprendre: “Faut dire que t'es jamais venu avec quelqu'un, aussi.”

“Oui,” acquiesce Matthis avec un petit rire. “C’est assez récent.”

Elle le regarde un instant avec un sourire un peu amusé qu’elle a toujours quand elle parle avec lui. En effet, ils se connaissent suffisamment bien maintenant pour que les formalités se soient un peu effacées au fil des mariages. Matthis a déjà joué dans plusieurs mariages qu’elle a organisés. À force de se croiser dans les coulisses, ils ont fini par instaurer une sorte de familiarité naturelle. Elle a fini par le tutoyer, tandis que lui, par réflexe et par politesse, continue de la vouvoyer, incapable de franchir cette petite barrière qu’il s’impose parce qu’elle est plus âgée et qu’il a été élevé de cette manière.

“C’est super,” dit-elle en hochant la tête, visiblement sincère. “Peut-être qu’un jour, tu me contacteras pour ton mariage, qui sait?”

Matthis, pris au dépourvu, laisse échapper un rire discret, un peu nerveux. L’idée d’un mariage le concernant lui semble tellement lointaine qu’il ne sait même pas quoi répondre tout de suite.

“On verra ça…” finit-il par dire.

Ils continuent de discuter encore quelques minutes. Elle lui parle de l’organisation de la soirée, des ajustements de dernière minute sur le placement des invités, du timing de son passage. Matthis écoute attentivement, ponctuant de petits hochements de tête et de quelques réponses brèves, toujours concentré. Puis, au bout d’un moment, elle est appelée ailleurs - une autre urgence à gérer - et elle s’excuse rapidement avant de s’éloigner à grands pas.

Matthis reste seul près de l’entrée, laissant son regard glisser sur la salle qui commence à se remplir progressivement. Les premiers invités arrivent, élégants, bruyants parfois, déjà plongés dans leurs conversations et leurs rires. Lui, il reste un peu en retrait, fidèle à lui-même, observant les alentours.

Le temps passe doucement, étiré par l’attente. Et puis, au milieu du mouvement des invités, il aperçoit Théo.

Et- son cerveau fait littéralement un court-circuit.

Bien évidemment, Théo porte un costume - bien taillé, sombre juste ce qu’il faut, qui épouse ses épaules à la perfection. La chemise en dessous de la veste est légèrement ouverte au col (avec la cravate par-dessus très mal mise, Théo ayant visiblement déjà renoncé à survivre enfermé dedans, et malgré ce petit désordre, il est juste… impossible à ignorer.

Matthis ne trouve pas le mot pour le décrire tout de suite - magnétique, peut-être.

La main de Théo tire discrètement sur la manche, son regard cherchant Matthis immédiatement dans cette salle immense et lumineuse. Il a l’air à moitié agacé, à moitié paniqué, ce qui contraste tellement avec l’élégance involontaire qu’il dégage. Matthis ne cligne même plus des yeux et reste figé, bouche légèrement entrouverte. Il ne se sent même plus capable de formuler une pensée cohérente.

Théo finit par le repérer et s’approche, encore en train de se tortiller dans sa tenue semblant le retenir prisonnier de ses mouvements.

“Hey,” lance-t-il en fronçant les sourcils. “C’est pas confortable du tout.”

Matthis continue de le regarder comme si son cerveau cherchait encore une explication rationnelle à ce qu’il a sous les yeux.

Théo plisse les yeux face à son manque de réaction.

“Ça va? T’es devenu muet ou quoi?”

Et là seulement, Matthis revient un peu à lui. Enfin, pas totalement. Disons qu’il récupère la capacité de parler mais pas celle de penser correctement.

“Est-ce que tu te rends compte d’à quel point tu es magnifique?”

“Arrête… y'a que toi qui le pense,” marmonne Théo, ses joues rosées trahissant son agacement. “Toi aussi t’es ok.”

“Juste ok?”

“C’est pas la première fois que je te vois en costard! Et quand c’est arrivé, il m’a fallu trois jours pour m’en remettre!”

Ça, Matthis s’en souvient parfaitement. Il s’était moqué de la réaction qu’avait eue Théo en le voyant dans un costume. Mais maintenant, il comprend parfaitement. Théo lui avait littéralement sauté dessus, l’avait agressé de bisous en répétant qu’il était beaucoup trop beau pour être légal, avant de finir en crise dans un coussin pendant que Matthis essayait de mettre sa cravate sans éclater de rire.

En parlant de cravate, Matthis baisse les yeux vers celle de Théo puis il fait un pas de plus vers lui et attrape la cravate entre ses doigts pour la refaire correctement. Théo sursaute légèrement, surpris par la proximité soudaine.

“Attends- qu’est-ce que tu fais?”

Sans relever les yeux, Matthis lâche d’une voix basse:

“J’me retiens de t’embrasser là parce que y’a du monde, mais t’es vraiment l’homme de mes rêves.”

Théo devient instantanément rouge jusqu’aux oreilles et lui tape la main sans réelle force.

“Tais-toi! Tu- tu veux que je m’étouffe?” râle Théo en tirant encore sur le col. “Ah… c’est tellement pas confortable. Comment tu fais pour supporter ça? La vie de riches, c’est pas pour moi hein.”

Matthis finit le nœud avec soin, puis ajuste une dernière fois le tissu pour que tout tombe correctement, avant de reculer légèrement pour le regarder. Il hoche la tête d’un air satisfait. Il est encore en train d’essayer de comprendre comment quelqu’un peut être aussi injustement beau.

“J’ai l’habitude d’en porter depuis que je suis petit. À chaque fois que je montais sur scène, ma mère me faisait porter un costard, même à six ans,” explique-t-il.

Les yeux de Théo s’écarquillent comme s’il venait d’entendre la meilleure information de sa vie.

“Il me faut absolument une photo de ça!”

“J’en ai pas.”

“Je demanderai à Maya alors.”

Matthis soupire doucement - c’est le problème quand ton copain et ta sœur s’entendent bien, se dit-il.

Une personne de l’organisation vient interrompre le moment en l’appelant d’un geste pressé. Matthis acquiesce, puis se tourne vers Théo pour lui indiquer la salle d’un petit mouvement de tête.

“On est là-bas,” dit-il en désignant la table un peu en retrait. “Là où y’a les deux hommes.”

Matthis n’est pas inquiet pour Théo. Au contraire, il est presque certain qu’il va réussir à parler avec les deux personnes sans effort, là où lui-même se serait caché derrière le buffet pour éviter une conversation inutile.

Théo, lui, semble déjà ailleurs, observant à présent la salle avec curiosité plus qu’angoisse.

Le moment de la cérémonie arrive rapidement. Les invités se lèvent progressivement, un mouvement fluide qui transforme la salle en attente silencieuse. Matthis prend place avec son violon, et le calme s’installe peu à peu.

Le marié entre le premier, accompagné de ses parents, traversant l’allée centrale sous les regards attentifs. Puis vient la mariée, qui apparaît à son tour, au bras d’un proche, avançant lentement jusqu’à l’autel où l’attend son futur époux. Leur regard se croisent et ils sourient timidement.

Matthis joue.

Il fait attention à ne surtout pas regarder Théo - il ne connaît que trop bien sa propre capacité à perdre sa concentration dès qu’il croise son regard. Et il ne veut pas se rater, pas ici, pas maintenant, et surtout pas devant lui.

La musique accompagne les moments clés de la cérémonie, les gestes, les échanges de vœux, les silences pleins de sens. Matthis reste concentré sur ses notes, sur ses doigts, sur le rythme, jusqu’au signal final qui lui indique de s’arrêter.

La cérémonie se termine dans une atmosphère chaleureuse, les invités applaudissent, et les mariés s’embrassent sous une vague d’émotion générale. Matthis recule discrètement, range son instrument et quitte l’espace réservé aux musiciens.

Quand il arrive à la table, Théo est déjà en pleine conversation avec les deux hommes. Ils semblent absorbés dans leur discussion. Théo ne le remarque même pas tout de suite. Ce n’est que lorsque l’un des deux hommes le voit qu’ils se tournent tous les trois vers lui.

Le visage de Théo s’illumine instantanément.

“Oh mon dieu, Matthis, est-ce que tu sais que t’es incroyable?” dit-il en l’attrapant par le bras et le forçant à s'asseoir à côté de lui.

Matthis se laisse tomber sur la chaise à côté de Théo sans trop réfléchir. Il sent encore l’adrénaline de la cérémonie dans ses doigts, cette sensation légère de concentration intense qui met quelques secondes à redescendre. Il a bien l’impression qu’il ne s’habituera jamais à ce sentiment, au fait de faire de la musique devant autant de monde.

“Je le suis pas,” dit-il.

“Il est assez humble,” dit Théo aux deux autres, avant de se retourner vers Matthis avec une expression beaucoup plus douce. “Je suis encore plus tombé amoureux de toi.”

L’un des deux hommes rit doucement, visiblement attendri.

“Trop mignon, ça me rappelle quand on s’est mis ensemble. Pas vrai, Damien?”

L’autre homme - Damien - sursaute légèrement, arraché de ses pensées.

“Hein? Désolé, je vous écoutais pas. Le buffet me fait de l’œil depuis tout à l’heure.”

“Vous n’avez pas regardé la cérémonie?” lui demande Matthis.

“Tutoie-moi, je ne suis pas si vieux que ça. Mais sinon non, j’m’en fiche un peu. C’est le mariage de mon cousin mais on s’entend pas. Sa mère l’a forcé à m’inviter et la mienne m’a forcé à venir. C’est pour ça qu’on est dans une table au fond.”

“On peut appeler ça la table des homosexuels!” s’exclame Théo avec enthousiasme avant de se tourner vers Matthis pour lui expliquer: “C’est Thomas et Damien. Ils sont ensemble depuis le collège! C’est fou quand même. Ça fait combien de temps du coup? Au moins vingt ans, non?”

Les deux hommes lui lancent un regard noir parfaitement synchronisé.

“On a que vingt-neuf ans,” souffle Damien.

Théo lève les mains en signe d’innocence.

“En tout cas… Matthis, c’est ça?” commence Thomas. “Ta performance était vraiment dingue. Ton copain a même lâché une larme à un moment.”

“C’est faux!” proteste Théo.

“Merci,” le remercie Matthis.

“T’as appris où à jouer du violon comme ça?” demande Thomas.

“Un peu quand j’étais petit, puis je m’y suis remis uniquement pour pouvoir jouer dans des mariages comme ça pour gagner des sous.”

“Oh c’est pas mal. Ils doivent bien te payer s’ils sont riches.”

“Oui, j’ai pu économiser pour m’acheter un pc gamer du coup.”

Damien relève brusquement la tête.

“Tu joues à quoi!?”

Thomas pousse un soupir en même temps que Théo, tandis que Matthis et Damien s’engagent dans une conversation à propos de jeux vidéo. Matthis se détend complètement, clairement ravi de se mettre à parler de ce sujet plutôt que de lui et la musique.

Il finit même par récupérer le discord de Damien, lui disant qu'il va demander à ses amis s'il peut être ajouté au serveur cacabox (le nom du groupe n’a visiblement pas dérangé Damien du haut de ses presque trente ans).

Après la fin du buffet - Matthis, Théo et Damien en ont bien profité - la cérémonie continue sur la danse des mariés. Matthis se redresse automatiquement avec son violon - cest son signal.

Depuis sa place, il voit les mariés au centre de la piste, entourés progressivement par les invités qui se lèvent pour les rejoindre. Les rires reviennent, les verres se lèvent, la soirée prend vraiment vie.

Au milieu de la scène, Matthis remarque Théo.

Il reste légèrement en retrait, près de la table, pas vraiment dans le flux des danseurs. Pas parce qu’il est gêné, mais plutôt parce que Matthis est littéralement en train de travailler. Puis une petite fille s’approche de lui. Matthis la voit arriver en courant, clairement pas intimidée par quoi que ce soit. Elle s’arrête devant Théo et commence à lui parler avec des gestes grands et désordonnés. Théo baisse les yeux vers elle puis s’accroupit légèrement pour être à sa hauteur.

Matthis continue de jouer, mais ses yeux restent fixés sur eux.

Ils échangent quelques mots. Théo semble écouter sérieusement, hochant la tête avec sérieux. Ensuite, il prend doucement la main de la petite fille et la fait tourner sur elle-même. Elle éclate de rire puis aussitôt en courant, visiblement ravie, disparaissant entre les invités. Elle revient rapidement, cette fois-ci accompagnée de deux autres enfants. Théo les regarde, fait une petite moue avant de les faire tourner doucement sur eux-mêmes chacun leur tour. Les enfants rient puis sautillent autour de lui comme un groupe de petits chiots.

Matthis, lui, joue toujours, mais il a de plus en plus de mal à rester totalement concentré.

Les parents finissent par arriver, un peu gênés, récupérant les enfants en s’excusant auprès de Théo. Ce dernier secoue simplement la tête puis dit au revoir aux enfants avec un sourire.

Son regard croise celui de Matthis et il lui fait un clin d’œil. Matthis rate une note. La fausse note résonne dans la salle, suffisamment pour faire tourner quelques têtes vers lui. Son cœur rate un battement. Il sent immédiatement la chaleur lui monter au visage. Sans s’arrêter de jouer, il force une expression neutre. Intérieurement, il maudit Théo.

Après un certain temps, le mariage arrive à son terme. Matthis range son violon puis rejoint les mariés pour les féliciter. Ils le remercient chaleureusement d’être venu, sincèrement touchés par sa présence et sa musique.

“Si tu veux mon avis,” commence Théo une fois dehors. “T’as l’air vachement plus à l’aise en faisant du violon que de la batterie.”

Matthis cligne des yeux, un peu surpris par la remarque.

Il n’y avait jamais vraiment pensé.

Déjà, depuis son départ de Zen, il n’a pas retouché une seule fois à une batterie. C’est comme si ce chapitre avait été refermé sans bruit. Il a même donné ses baguettes à Théo, qui les a gardées comme un objet précieux, plantées dans un vase comme des fleurs.

“T’as jamais pensé à faire ça à temps plein? Ça payerait largement mieux que de travailler à l’épicerie?”

Matthis réfléchit un moment.

“J’sais pas,” finit-il par dire. “Je m’éclate pas non plus en faisant ça.”

“C’est pas grave. Je disais juste ça pour les sous. Si tu veux qu’on habite ensemble un jour, il va falloir que l’un de nous gagne de l’argent. Et ça va pas être moi, à part si Zen devient mondialement connu.”

“C’est ce que je vous souhaite,” lui dit sincèrement Matthis.

Après quelques semaines de recherches intenses, le groupe a fini par trouver un nouveau batteur. Il s’appelle Louis mais il a immédiatement exigé qu’on l’appelle Madroz, sans discussion possible.

Madroz est du genre passionné, presque obsessionnel, capable de parler de rythmes comme d’autres parlent de météo. Il prend son rôle très au sérieux mais il sait aussi rire avec les autres, et Matthis est sincèrement soulagé de voir que le groupe a réussi à trouver qui leur correspond.

Théo et Madroz s’embrouillent souvent mais ce ne sont jamais de vraies disputes. Théo prétend que Madroz est insupportable, il dit même parfois que Matthis lui manque, que c’était ‘plus agréable quand t’étais là’, mais il le dit en levant les yeux au ciel, sans aucune vraie agressivité.

“Avec Madroz dans le groupe, impossible qu’on s’exporte à l’étranger,” lâche Théo en soupirant.

Ah, le voilà qu’il recommence avec Madroz…

“Tu fais quoi ce soir d’ailleurs?” lui demande Théo.

“J’ai un appel avec mes amis. Hugo voulait tester un nouveau jeu avec nous. Et toi?”

“Rien.”

“Tu veux venir chez moi?”

Théo le regarde immédiatement, méfiant, comme s’il venait d’entendre une proposition dangereuse.

“Pour entendre la cacabox se crier dessus pendant cinq heures? Non merci.”

Théo s'entend bien avec ses amis. Des fois, Théo vient jouer avec eux (que à minecraft cependant) et si y'a bien quelqu'un qui crie fort, c'est Théo - quand un creeper surgit derrière lui ou qu’il tombe accidentellement dans une grotte pleine de monstres, il est capable de pousser des cris qui font trembler toute la ville. Même si personne ne peut rivaliser avec Léo.

“Attends,” dit Théo en se stoppant soudainement.

“Quoi?”

“Pourquoi tu marches encore dans cette direction?”

“Parce que je te raccompagne.”

“Matthis.”

“Quoi ?”

“J’habite pas à côté.”

“Je sais.”

“Ça te fait faire un détour énorme.”

“Et alors?”

Théo pousse un soupir.

“Tu peux rentrer chez toi.”

“Non.”

“Pourquoi?”

“T’es tellement beau que j’ai peur que quelqu’un te kidnappe,” répond sérieusement Matthis.

Théo lève les yeux au ciel avant de forcer Matthis à rentrer chez lui, avec la promesse qu'ils se verraient le lendemain.

⭑.ᐟ🥁♬⋆.˚

"Arrête de bouger ta jambe, ça me déconcentre."

Aujourd’hui est un grand jour - Matthis va rendre visite à ses parents, accompagné de sa sœur. Et ce n’est pas une visite surprise comme la dernière fois. Cette fois, c’est sa mère qui l’a appelé pour lui dire que l’anniversaire de leur père approche, et que ce serait bien que Matthis et sa sœur viennent tous les deux.

Matthis a été touché que sa mère l’appelle lui plutôt que sa sœur, tandis que cette dernière s’était sentie trahie et avait appelé leur mère pour se plaindre, sur le ton de la plaisanterie.

Bref, ça ne change rien au fait que Matthis est anxieux à l’idée de revoir son père. Ils ne se sont pas parlé depuis la dernière fois. Même si Matthis lui avait demandé de ne plus ignorer ses appels, il n’a pas réussi à le rappeler une seule fois, trop nerveux pour ça.

Mais d’après sa mère et sa sœur, leur père ne le déteste pas. C’est déjà une bonne nouvelle. Ça veut dire que la présence de Matthis à la maison ne gâchera probablement pas trop son anniversaire.

En tout cas, avec sa sœur à ses côtés, il est beaucoup moins inquiet. Ils sont actuellement dans le train, et elle est en train de faire du crochet - une nouvelle passion qu’elle s’est découverte il y a quelques jours.

"Tu vas vraiment offrir ça à papa? C’est trop moche."

Elle a essayé de crocheter une batterie mais le résultat n’est pas vraiment réussi. Cela dit, elle a au moins le mérite d’avoir un cadeau. Matthis, lui, n’a rien pris. Il n’a pas envie d’offrir quelque chose qui ne plairait pas à son père, alors il a préféré venir les mains vides.

De toute façon, son père se fiche de son anniversaire et des cadeaux. Et Théo lui a même dit que son père ne méritait rien de plus que sa présence. Cette remarque avait fait rire Matthis - Théo n’a vraiment pas l’air de porter son père dans son cœur, même s’ils ne se sont jamais rencontrés.

Pendant ce week-end chez ses parents, Matthis compte leur parler de Théo. Ils sont ensemble depuis plusieurs mois maintenant et envisagent même de vivre ensemble (parce que, soi-disant, Théo ne fait pas confiance à Matthis pour s’occuper de Grim le cactus).

Leur relation est très sérieuse, et Matthis aimerait que ses parents soient au courant, même s’il risque d’être rejeté. Mais il est prêt à prendre ce risque, parce qu’il est éperdument amoureux de Théo et n’arrive plus à imaginer sa vie sans lui.

"Passe-moi ton sac au lieu de m’insulter,” lui ordonne sa sœur. “J’veux un truc à grignoter."

Matthis lui tend son sac. Elle fouille à l’intérieur puis en sort une enveloppe toute froissée.

"C’est quoi ça?"

Oh mon dieu.

C’est la lettre que Théo lui avait donnée le jour où ils se sont mis ensemble. Il se rend compte qu’il ne l’a jamais lue, Théo lui ayant interdit de la lire devant lui. Et depuis, Matthis a complètement oublié son existence…

"Hé, rends-moi ça!" s’exclame-t-il en lui arrachant la lettre des mains.

"Wow, ça va, j’allais pas la lire non plus. Surtout si ça vient de Théo. Vous êtes trop niais tous les deux."

Matthis l’ignore et ouvre l’enveloppe. Il commence à lire.


Cher Matthis,

Je ne sais pas trop comment commencer cette lettre, alors je vais aller droit au plus important, je crois: je t'aime.

Ça paraît un peu fou dit comme ça, surtout parce qu'on se connaît depuis un mois seulement... En plus, tu as été plus rapide que moi pour le dire, donc bon, tu gagnes déjà ce point-là.

Ces dernières semaines, je me suis attaché à toi bien plus que je ne l'aurais imaginé. Tu es charmant, beau, mignon, attentif, à l'écoute... et je dois avouer que la façon dont tu me regardes me trouble un peu. C’est la première fois que quelqu'un me regarde comme ça. Au début, ça m'intimidait, je me disais presque que tu t'attachais trop vite et que tu finirais par te rendre compte que je ne suis pas la bonne personne pour toi. Et puis je t'ai observé. Dès le premier jour, en fait. Tu as un visage tellement expressif que c'était difficile de ne pas le remarquer. Ne crois que j'ai voulu te trouver des défauts au début... pour me protéger, en quelque sorte, mais tu avais l'air tellement sincère, tellement ‘vrai’, que j'ai fini par m'intéresser à toi malgré moi. Je vais être honnête... ça m'a fait du bien, l'attention que tu me portais me faisait me sentir désirable, d'une façon que je ne connaissais pas vraiment. Je ne pense pas que j'avais l'intention de ‘jouer’ avec toi, je ne voulais pas te blesser. Je ne suis pas cruel non plus. Sauf qu'en apprenant à te connaître, je me suis surpris à vouloir être avec toi tout le temps, à vouloir me rapprocher encore, à penser à toi sans arrêt. Même mon corps, je crois, a fini par le comprendre avant moi.

Et je sais aussi que ce que je ressens pour toi n'a plus rien à voir avec Lucas. Il a compté pour moi, oui, mais aujourd'hui, dans ma tête et dans mon cœur, c'est toi. Au moment où j'écris ça, il y a une seule chose dont je suis sûr : je veux que tu sois à moi. Rien que d'écrire ça, je trouve ça à la fois ridicule et terriblement vrai. L’idée de pouvoir t'appeler mon petit-ami me fait sourire comme un idiot, et heureusement que personne ne me voit actuellement parce que je pense que je rougis de malade.

Je ne pense pas que grand-chose changera entre nous sauf la nature de notre relation. Enfin, si tu es d'accord, bien sûr (j’espère). Si c'est le cas, prépare-toi un peu, je risque d'être encore plus collant que d'habitude ;) mais j'ai l'impression que ça ne te dérangera pas tant que ça... je me trompe? ;) disons que j'ai remarqué que tu n'étais pas contre m'embrasser souvent.

Sinon, je veux aussi te dire que je serai toujours là pour toi. En tant que petit-ami, si tu me l’accordes, mais aussi en tant qu'ami, quoi qu'il arrive. Tu as le droit de prendre ton temps, de ne pas savoir, de douter. Tu es jeune, et même si tu avais cinquante ans, ça resterait pareil. La vie n'est pas faite pour être vécue en courant tout le temps. Tu as ta sœur, tes amis, et moi aussi. On t'aime tous et ça, ça ne changera pas.

Et je sais que ce sujet avec ton père te tient à cœur... j'espère sincèrement qu'un jour vous pourrez vous comprendre. Tu n'as rien à te reprocher. Tu as fait de ton mieux avec ce que tu avais. Maintenant, c'est à lui de faire des efforts aussi. Même si je sais que tu n'es pas totalement d'accord avec moi là-dessus... je voulais quand même te le dire. et je te trouve incroyablement courageux.

Bref.

Tout ça pour dire que je t'aime énormément. Je me vois bien passer beaucoup de temps, peut-être même ma vie avec toi. C'est un peu niais, je sais... mais c'est comme ça que je le ressens. J’ai même écrit quelques chansons en pensant à toi. Peut-être que je te les ferai écouter un jour. J'ai aussi prévu un petit truc pour toi à la fin de notre dernier concert… les autres se sont un peu moqués de l'idée mais j'ai vu Elian avoir les larmes aux yeux et après il m’a pris dans mes bras en m'appelant petit frère hahaha ça se voit qu'ils t'aiment bien, et ça me rend vraiment heureux.

Je suis heureux, en ce moment. Vraiment.

Désolé si tout ça paraît maladroit. J'ai l'habitude d'écrire mais là j'ai l'impression de parler comme un enfant. C'est un peu embarrassant mais bon… je pense tout ce que j’ai écrit.

Matthis, veux-tu me faire le plaisir de devenir mon copain?

Signé,
Théodore

Notes:

oui 60k words tout ça pour que grim ne sache toujours pas ce qu'il veut faire de sa vie