Work Text:
Disclaimers : le pirate et sa gosse vaguement sortis de 84. Tout le reste à moi, sauf les prénoms.
Note de l’auteur : le lecteur régulier notera que ce texte ne fait pas intervenir mes OC récurrents habituels. J’avais en effet besoin d’un texte « indépendant », si l’on peut dire, et j’ai en conséquence recyclé un thème classique dans une histoire qui ne nécessite pas d’avoir lu la totalité de mes différents arcs. Évidemment, j’aurais pu la raccrocher aux événements de Dagah-8, que j’ai évoqués jadis dans « Points de vue », mais en l’occurrence ce n’est pas le cas. Considérez simplement que le capitaine se retrouve souvent en difficulté avec Lydia. Ou à cause de Lydia, tout dépend du point de vue.
Repères chronologiques : Lydia, donc. Cela signifie en conséquence que le vaisseau est vert, ce qui en réalité ne veut pas dire grand-chose car je considère de mon côté que le vaisseau est toujours vert. Et puis de toute façon il n’y a pas de vaisseau ici.
Note additionnelle : ce texte a été rédigé pour s'inclure dans l'Antholeiji. Maintenant que le projet est terminé, le voilà donc.
—
À la mi-journée, les nuages s’étaient amoncelés au-dessus des collines bordant la ville en de vastes grappes bouillonnantes, et les premières gouttes orageuses commençaient à tomber lorsqu’Harlock abandonna le glisseur au pied d’une tour de verre et de béton.
— Ils vont nous attraper, Capitaine ?
La peur pointait dans la voix de Lydia. Peur d’être arrêtée, peur d’être emmenée, peur d’être séparée de ceux qu’elle considérait comme sa famille, peur d’un sort pire… et fatal. Des angoisses que ne devrait jamais connaître une petite fille d’à peine sept ans.
— Bien sûr que non, trancha Harlock.
Eût-il été seul, il aurait affronté ses ennemis en face mais voilà : il ne l’était pas. Ne lui restait donc que la retraite et l’espoir un peu fou de trouver une cachette fiable à proximité.
Il regarda son glisseur. Le moteur mitraillé avait tenu tout ce qu’il pouvait avant de rendre l’âme, hélas encore trop loin de la zone franche qu’il cherchait à rejoindre. L’avance qu’il avait gagnée sur ses poursuivants lui octroyait un court répit. Une minute ? Deux minutes ? Guère plus, s’il se fiait au hululement tout proche des sirènes de police.
Il regarda les tours. Des immeubles surpeuplés, des alliés à l’intérieur peut-être, autant d’ennemis sûrement. Une souricière plutôt qu’une échappatoire. Pas la bonne option.
Il regarda Lydia. « Ils vont nous attraper, Capitaine ? » Non. Pas maintenant. Pas tout de suite. La petite fille pesait son poids, mais il irait plus vite en la portant qu’en la traînant derrière lui.
Il courut. La pluie était un rideau opaque. L’eau imbibait ses vêtements, alourdissait son pas, brouillait sa vue. Les rues étaient vides de passants parmi lesquels se fondre, rendant sa fuite plus visible, plus vaine, plus condamnée.
« Ils vont nous attraper, Capitaine ? »
— Hé ! Vous là-bas ! Stop !
« Ils vont nous attraper ? »
— Halte ou je tire !
Avaient-ils vu l’enfant dans ses bras ? S’en souciaient-ils ? Harlock trébucha quand une langue de feu lui frôla la hanche, zigzagua d’instinct, trébucha encore. La pluie orageuse était tiède contre ses joues. Le liquide qui coulait le long de sa cuisse était tiède contre sa peau. Peut-être n’était-ce que de l’eau.
Derrière lui, les tours s’étaient fondues dans la grisaille. Devant, une large avenue ceinturait un quartier plus cossu de maisons élégantes et de jardins touffus.
Il pouvait s’emparer d’une voiture, se dit-il. Les véhicules sur l’avenue étaient rapides, trop rapides, mais il pouvait en arrêter un.
Il toussa.
— Capitaine, tu saignes, lui souffla Lydia.
Il pouvait.
— Halte ! Halte ! Les mains sur la tête !
« Ils vont nous attraper ? » Moi peut-être, songea-t-il, mais toi non. Toi ils ne t’attraperont pas. Jamais.
La pluie s’intensifia encore. Sa vue était brouillée, les constructions alentours étaient brouillées, la route était un torrent de boue noire, les voitures étaient des fantômes tremblotants surgissant aléatoirement du néant. Peut-être cria-t-on une nouvelle fois dans son dos. Peut-être. Le crépitement de l’averse noyait tout.
Il évita de justesse un camion lancé à pleine vitesse. Le conducteur n’avait dû l’apercevoir qu’au dernier moment – ou alors ne l’avait-il pas vu du tout. Il n’avait pas ralenti.
Son équilibre le trahit lorsqu’il atteignit l’autre côté de l’avenue. Une dalle mal ajustée, estima-t-il. Une bordure invisible dans laquelle j’aurais buté.
— Tu ne t’es pas fait mal ? demanda-t-il à Lydia.
La petite fille était déjà debout.
— Tu saignes, répéta-t-elle.
Il pressa la main contre son flanc. Le rouge sur ses doigts se dilua dans l’orage.
— Avance. Viens vite, la pressa-t-il.
Il se releva avec effort, la poussa devant lui, la souleva quand il constata qu’elle ne courait pas assez vite. Le pic de douleur qui s’ensuivit lui déchira la poitrine. Il serra les dents pour ne pas crier, accéléra sa foulée, se concentra sur sa respiration. Chaque goulée d’air était une épreuve.
— On va… passer par les jardins… haleta-t-il. Trouver… un endroit… pour se cacher…
L’atmosphère s’assombrissait rapidement. Ce n’était pas à cause de la météo. Trouver où se cacher. Trouver où cacher Lydia. Harlock se fraya un chemin à travers des haies, écarta les branches d’arbrisseaux plantés en massifs, franchit un patio, une bande de gazon immaculée, une roseraie soigneusement entretenue. Les jardins étaient trop lisses, trop rangés pour s’y dissimuler. Lydia se cramponnait à son cou. « Tu saignes Capitaine. » Il sentit qu’elle essuyait la commissure de ses lèvres d’un geste maladroit.
Les sirènes hululaient toujours sur deux tons. Le son allait et venait par vagues entre la pluie battante et les bruissements de feuilles agitées par les bourrasques. Impossible d’en déterminer la provenance ni l’éloignement réel. Trop proche, c’était certain.
Trouver… où cacher… Lydia… Les arbres se paraient de teintes automnales. Des nuances de rouge, de plus en plus sombres, de plus en plus floues. Trouver… Les branches étaient autant de griffes qui s’efforçaient de le faire basculer en arrière. Il résista.
Il s’entêta.
Un jardin succéda à un autre, puis un autre, puis un autre encore. Les haies étaient trop fines, les arbres trop maigres, le mobilier disséminé sur les pelouses trop éparpillé. N’y avait-il pas une cabane délaissée, un hangar oublié, un coin de végétation plus sauvage à proximité ?
Une autre haie. Des branches fouettant son visage. Des craquements de brindilles. Le cri le stoppa net.
Ce jardin-ci n’était pas désert, comprit-il trop tard.
— Pom, Flore, restez derrière moi !
Harlock cilla pour tenter d’éclaircir sa vue. Il ne pleuvait plus. Enfin… Il ne pleuvait plus sur lui. Les gouttes tambourinaient contre l’auvent d’une large varangue, offrant un rempart bienvenu contre les trombes d’eau que déversaient les nuages. Deux enfants qui paraissaient un peu plus âgés que Lydia disparurent derrière la jupe massive d’une femme aux cheveux grisonnants qui tenait contre elle un saladier de crudités comme s’il s’était agi d’un bol empli de diamants. Plus loin, un homme aux cheveux identiquement gris tenait sa fourchette à viande en l’air devant un barbecue qui fumait abondamment, tandis qu’un couple plus jeune s’immobilisait, qui avec une chaise, qui avec une pile d’assiettes en main.
Harlock se raidit. Lydia se crispa contre lui. La scène se figea dans un silence apeuré.
— Pitié… gémit quelqu’un.
Pas des ennemis, décida Harlock. Pas d’armes (la fourchette à viande ne comptait pas). Plus le temps.
Il fixa la femme, laissa dériver son regard vers les enfants derrière elle, se tourna vers Lydia. Revint sur la femme.
Inspira.
S’il ne se lançait pas maintenant il ne le ferait jamais, analysa-t-il avec un détachement forcé. C’était un risque à prendre, évidemment, mais moindre que s’il continuait à fuir avec elle.
Lydia était muette. Elle avait sûrement déjà compris.
La femme ne l’avait pas quitté des yeux.
L’averse s’atténua, le martèlement des gouttes devint tapotement. Une bourrasque mourante ramena vers eux le chant menaçant des sirènes de police.
Harlock expira. Plus le temps.
Il s’accroupit, posa Lydia à terre, la tint face à lui. D’une pression de doigt, il décrocha le bracelet-com de son poignet et lui tendit.
— Tu attends deux jours et tu appelles ton grand-père. C’est compris ?
Elle opina sans ouvrir la bouche.
Il n’attendit pas.
Il ne se retourna pas.
Le soleil tentait un retour timide, mais ses rayons ne perçaient pas l’obscurité rougeâtre qui maculait son champ de vision. Il aurait dû s’arrêter pour s’occuper de sa blessure, songea Harlock. La pensée fut aussitôt balayée par une autre. Pas le temps. Éloigner les ennemis de Lydia. Harlock força ses jambes à courir. Puis il les força à marcher. Puis il les força à avancer encore, un pas après l’autre. Les haies et les jardins avaient été remplacés par un muret. À quel moment ? Il n’aurait su le dire. Le muret était un appui, le muret était une béquille, le muret saurait soutenir son dos pour qu’il reste debout.
Les sirènes le cernaient.
Son monde se peuplait d’ombres. « Lydia », exhala-t-il. Serait-elle en sécurité ? S’était-il assez éloigné ? Encore un pas… s’obligea-t-il à penser. Ses pieds étaient de plomb. Encore… un… pas…
Le soleil s’éteignit.
—
Tout s’était déroulé en un éclair. Christelle finissait de dresser la table, son père pestait contre le barbecue qui refusait de démarrer, Richard déplaçait des chaises, les enfants slalomaient entre les adultes comme des puces épileptiques, et M’man supervisait le tout en touillant dans sa salade. C’est à ce moment que le pirate avait surgi sous la varangue.
Christelle ne l’avait pas identifié immédiatement – la silhouette détrempée et titubante ressemblait davantage à un de ces clochards qui zonaient à proximité du centre commercial qu’à l’avis de recherche qu’elle avait parfois entraperçu sur les panneaux d’informations de la ville. M’man avait réagi plus vite qu’elle, rassemblant ses petits-enfants derrière elle telle une poule maternant ses poussins. À côté, Richard avait murmuré « pitié », comme s’il pensait que le pirate était venu dans l’unique but de les massacrer.
Christelle n’avait pas eu le temps d’avoir peur. Harlock était sorti de la haie et avait fait demi-tour aussitôt, et il avait disparu trop vite pour que son cerveau comprenne le danger… et il avait laissé derrière lui une enfant qui devait avoir un an ou deux de moins que Flore, s’était-elle aperçue après coup. M’man avait réagi plus rapidement qu’elle une fois de plus.
— Pitchoune, tu es couverte de sang ! Tu es blessée quelque part ?
L’exclamation relança le cours normal du temps. Les secondes reprirent leur rythme habituel, Richard s’ébroua comme s’il sortait d’un rêve éveillé, Flore dit « Qui c’est ? », et Pom courait vers la haie en criant « Il a cassé des branches Papa, regarde ! » Christelle laissa les hommes de la famille s’extasier devant du bois brisé (« Et il y a des traces de sang en plus ! » « Ne touche pas à ça Pom ! ») et rejoignit sa mère.
— Je ne crois pas que ce soit son sang, M’man, dit-elle. Comment tu t’appelles, petite ?
La fillette serrait entre ses doigts la montre-bracelet d’Harlock – qui devait également faire usage de téléphone, supposa Christelle, étant donné que le pirate avait parlé « d’appeler son grand-père ».
— Il est où ton grand-père ? ajouta-t-elle.
Il avait aussi dit « attends deux jours », une exigence que Christelle ne parvenait pas à concevoir. Comment pouvait-on demander une telle chose à une enfant aussi jeune ?
— On va l’appeler tout de suite pour qu’il vienne te chercher, continua-t-elle avec un sourire encourageant. Tu es d’accord ?
Sa proposition reçut une moue déterminée en retour.
— Non ! Le capitaine il a dit d’attendre deux jours, et il faut toujours faire comme le capitaine il dit ! Sinon les méchants ils vont nous attraper !
Christelle tiqua tandis qu’elle percevait soudain avec une acuité renouvelée les sirènes qui se répondaient toujours autour d’eux. Il y avait plus d’une voiture de police qui tournait là dehors. « Les méchants », hein… Pauvre gosse.
— Je ne pense pas que la police en ait après toi, ma puce. Tu n’as pas à t’inquiéter.
La moue déterminée se fit dubitative.
— Les méchants veulent tout savoir sur l’Arcadia, et moi je connais les meilleures cachettes secrètes !
L’enfant replia les bras sur sa poitrine, poings fermés.
— … mais j’dirai rien ! asséna-t-elle.
— Personne ne t’obligera à parler de l’Arcadia, répliqua M’man. Tu vas manger un bon repas pour reprendre des forces, mais avant je vais te donner des vêtements secs et mettre cette robe toute sale au lavage.
Puis M’man prit d’autorité la fillette dans ses bras et l’emmena vers la maison.
— Ça veut dire qu’il faut qu’on ajoute un couvert sur la table ? lâcha Richard (qui avait de toute évidence fini d’admirer la haie) sur un ton qui parvenait à la fois à être blasé, incrédule et angoissé. On ne devrait pas plutôt appeler la police ?
— Ouais ! s’exclama Pom. On va avoir une descente de police ! Tu crois qu’ils vont faire du rappel depuis un aérocopter comme dans les films ? Est-ce qu’ils vont nous mettre des menottes ?
— Les policiers sont méchants, Maman ? souffla Flore d’une petite voix tout en s’agrippant des deux mains à un pan de sa veste.
Houlà, beaucoup trop d’informations d’un coup, songea Christelle. Elle se mordilla la lèvre inférieure. Inutile de fantasmer, inutile de céder à la panique, inutile de provoquer une situation qui conduirait à céder à la panique. Et donc, pour commencer…
— Personne ne va appeler la police, personne ne va avoir de menottes, et les policiers ne sont pas méchants, trancha-t-elle.
Elle laissa son regard se perdre vers la maison. Les policiers -poursuivent- les méchants, pensa-t-elle. C’était le postulat de base, une certitude rassurante, mais que la fillette qui avait affirmé crânement connaître « les meilleures cachettes secrètes de l’Arcadia » fissurait quelque peu.
Entre-temps, son père s’était rapproché (il avait l’air d’en avoir fini avec la haie lui aussi), et il tordait sa bouche d’un côté et de l’autre comme il le faisait à chaque fois qu’il pesait le pour et le contre d’une décision.
— Il est reparti par le jardin des Carter. Si le vieux Jacob le voit piétiner ses massifs, tu peux être certaine qu’il ne va pas hésiter une seule seconde à appeler la police, la mairie, et peut-être même le bureau du gouverneur pour faire bonne mesure.
— Si ça pouvait ramener le calme alors c’est une bonne chose, non ? s’étonna Richard.
Christelle fronça le nez. Richard n’avait pas compris où son beau-père voulait en venir.
— Tu n’y es pas, Rick, expliqua-t-elle. Ce que P’pa veut dire, c’est qu’à chaque fois qu’on voit ce type aux infos il rameute l’armée. Tu imagines ? Des soldats partout, les arbres abattus pour faire passer des chars, chaque maison fouillée… Bon sang, on est dans un quartier tranquille ! On n’a pas envie de vivre ça !
Elle ne rajouta pas « que diraient les voisins ? ». Elle savait son mari assez sensible à leur réputation de famille modèle. Et elle vit à la grimace de Richard qu’il s’agissait exactement de ce à quoi il pensait.
— Tu proposes quoi, alors ? demanda-t-il.
— On le ramène ici et on le planque dans le garage, répondit P’pa aussitôt. Si les autres zigotos avec leurs sirènes ne le trouvent pas, alors ils rentreront chez eux et le quartier ne risquera plus une invasion militaire.
Il y avait un biais de raisonnement dans ce plan, pressentit Christelle, toutefois personne n’y trouva à redire sur le moment. Pom se montra d’ailleurs beaucoup trop excité à l’idée de se faufiler en douce chez le voisin. « Non Pom, toi tu restes avec ta sœur », décréta-t-elle fermement. Son fils lui adressa un regard de cocker battu, mais elle ne céda pas. Elle aurait déjà suffisamment à faire à surveiller son père et son mari.
— P’pa ? Pourquoi tu as gardé cette fourchette ?
— Pour me défendre, évidemment ! répondit son père, l’air très fier de lui.
Christelle roula des yeux. Comme si une fourchette à viande allait impressionner le pirate le plus recherché de la galaxie.
Pendant ce temps, Richard examinait les parterres impeccables des Carter.
— Il est parti par là, annonça-t-il. Il y a des empreintes.
Jacob entretenait ses fleurs avec un soin maniaque. S’il y avait des empreintes, alors elles étaient toutes récentes. Elles menaient vers le fond du jardin, le tas de compost dissimulé par une rangée d’hortensias, la petite porte dans le mur de séparation, presque entièrement recouverte de lierre. La porte ouverte.
— Il est parti par là, répéta Richard.
« Par là », c’était un chemin de servitude, une étroite allée de terre battue et de graviers qui serpentait à l’arrière des maisons, un dédale de venelles et de raccourcis pour les connaisseurs.
— On le rattrapera pas, dit P’pa. Ça l’amène directement à la sortie Sud de l’hyperloop.
Christelle n’en était pas si sûre. L’hyperloop était fréquenté, ses accès bardés de caméras, ce n’était certainement pas le meilleur choix pour un fugitif en cavale.
Elle fixa sans le voir le mur de béton défraîchi, zébré de traces d’humidité et de fissures emplies de mousse. Elle frôla des doigts une marbrure écarlate, souhaita ardemment que ce ne soit que de la peinture.
Ce n’en était pas.
Ils avancèrent en silence, et elle espéra soudain qu’Harlock se soit simplement… volatilisé. Peut-être pourrait-elle se convaincre alors qu’elle l’avait rêvé.
— On le rattrapera pas, marmonna à nouveau P’pa.
Peut-être cherchait-il à se convaincre lui aussi.
Christelle évalua la distance qu’ils avaient déjà parcourue, celle qu’il restait jusqu’à l’hyperloop, la vitesse hypothétique du fuyard comparée à la leur… On le rattrapera pas. C’était sûrement mieux.
— On tourne encore ce coin et on fait demi-tour, décida-t-elle.
Elle ne reçut pas d’objection. Elle entendit (imagina ?) un soupir qui pouvait être du soulagement.
Son sang se glaça lorsqu’elle tourna le coin.
— Oh putain, jura Richard.
La réalité la frappa aussi violemment que si elle avait été percutée par une voiture. Harlock ne s’était pas évaporé, il n’avait pas fui par l’hyperloop, il n’avait pas été une hallucination. Il était blessé. Et il était là.
— Oh, lâcha P’pa en écho.
Le pirate n’était pas « menaçant » à proprement parler. À genoux au sol, une main plaquée sur son flanc, le souffle court, il semblait plus mort que vif. Il dégageait néanmoins une aura qui incitait instinctivement à tenir ses distances, comme s’il était, à lui seul, la personnification du danger.
Christelle regarda son mari, puis son père, qui s’étaient immobilisés tout comme elle. Et maintenant ?
Elle tressaillit quand Harlock se redressa laborieusement. Elle n’était pas certaine qu’il ait compris qui était en face de lui ou qu’il les ait même vus. Ses yeux – son œil – étaient voilés de douleur, presque entièrement masqués derrière un rideau de mèches de cheveux désordonnées et collées par la pluie. Ses jambes tremblaient sous l’effort qu’il leur imposait, et il ne parvint qu’à avancer de quelques pas avant de s’effondrer à nouveau.
Figée par la sidération, elle n’aurait su dire combien de temps son cerveau demeura incapable de formuler une pensée cohérente.
Elle se reprit quand le pirate laissa échapper un gémissement étouffé. Malgré les vêtements sombres, elle discernait une large tache rouge qui maculait le tissu au niveau de sa hanche, qui imbibait le cuir de son gant, elle devinait la plaie au travers des doigts crispés. Elle grimaça tandis que ses propres préoccupations lui paraissaient soudain… absurdes. Elle voulait préserver la tranquillité de son quartier. Il luttait pour sa survie.
Elle songea à l’enfant qu’il avait confiée à M’man sans rien connaître d’elle – sans rien connaître d’eux. Sans même savoir s’ils étaient dignes de confiance. Il faudrait qu’on appelle la police. L’étaient-ils ? Elle pinça les lèvres.
— Rick, aide-moi ! se décida-t-elle. P’pa, vérifie que personne ne vient !
Elle saisit le bras d’Harlock qu’elle passa par-dessus ses épaules, Richard fit de même de l’autre côté, ils le soulevèrent de concert. Le pirate eut un soubresaut, peut-être pour se dégager, mais il était à bout de forces et ne put rien faire de plus que dodeliner de la tête deux ou trois fois avant de laisser retomber son menton sur sa poitrine. Ses pieds traînaient au sol plus qu’ils ne marchaient, même s’il tentait sporadiquement de faire un pas.
Christelle eut l’impression que le retour vers la maison durait des heures.
— Je vous ai ouvert le portillon, vite, vite ! les pressa P’pa.
Ils ne croisèrent personne, heureusement pour eux.
Richard lâcha sa prise à peine furent-ils entrés dans le garage. Déséquilibrée, Christelle adossa Harlock au mur le plus proche. L’œil unique du pirate papillotait, et il posa sur elle un regard flou tandis qu’il se laissait lentement glisser au sol. Le mur peint en blanc n’apprécia pas.
— ‘tain, il pisse le sang, commenta Richard tout en s’essuyant nerveusement la main sur son pantalon.
Son mari la regarda, clairement en attente de directives. Elle soupira. Maintenant qu’« il » était là, ce ne serait pas très correct de le laisser pisser le sang dans leur garage, pas vrai ?
— Va chercher une vieille housse en molleton dans le placard du haut, dit-elle. Ramène aussi les ciseaux de couture et les strips qui sont dans l’armoire à pharmacie… Et la pommade cicatrisante ! ajouta-t-elle plus fort alors que Rick était déjà hors de vue.
Elle s’accroupit. Ce ne serait pas la même chose qu’un genou écorché ou une éraflure qu’elle traitait d’un simple bisou magique, songea-t-elle. Mais avait-elle vraiment le choix ? Appeler un médecin était exclu, et si jamais Harlock mourait dans son garage, que feraient-ils du corps ?… Non, le mieux restait de faire comme P’pa avait dit : ils le planquaient quelques jours, et le pirate repartirait quand la situation se serait calmée dehors.
Christelle remonta ses manches. Et pour en arriver à ce dénouement, il fallait d’abord qu’Harlock cesse de saigner sur le lino.
— Alors… Montrez-moi voir ça, Monsieur le pirate… marmonna-t-elle entre ses dents.
Harlock grogna quand elle écarta sa main toujours crispée sur sa plaie, puis qu’elle déboucla la ceinture et fit glisser avec précaution le pantalon du pirate sur sa hanche. Une fois la blessure dévoilée, Christelle eut un mouvement involontaire de recul. Définitivement pas la même chose qu’un genou écorché, et définitivement pas soignable avec un bisou magique. Elle n’avait jamais rien vu de plus grave que la coupure de M’man, le jour où elle avait tenté d’ouvrir des huîtres, et elle s’était alors effarée que l’entaille puisse saigner autant. Mais la blessure d’Harlock… Beurk. Ce n’était même pas une coupure, d’ailleurs, plutôt une sorte de brûlure déchiquetée dégoûtante aux pourtours violacés.
— Vous… Si c’est juste pour regarder alors je vais refaire la compression, intervint soudain Harlock en replaçant sa main sur sa blessure. J’préfère que mon sang reste à l’intérieur de mon corps si ça ne vous gêne pas…
Christelle sursauta. Avec tout ce sang et même si Harlock n’avait jamais été complètement amorphe depuis qu’ils l’avaient rapatrié chez eux, elle était partie du principe qu’il était inconscient – ou du moins, qu’il n’était pas en état de tenir une conversation intelligible.
— Je suis désolée ! couina-t-elle. Me faites pas de mal !
Harlock eut une expiration bruyante qui pouvait être l’ébauche d’un rire ou un râle d’agonie (ou, à ce stade, les deux à la fois). Christelle n’eut toutefois pas le temps de creuser la question, tout comme elle n’eut pas le temps de bredouiller des explications sur le pourquoi de sa présence à elle (c’était son garage), sur ce qu’elle comptait faire (elle improvisait au fur et à mesure), ou sur l’inanité de crier « me faites pas de mal ! » à un type à demi-mort (un réflexe de survie à la con il fallait bien l’admettre).
— Il faut que tu te laisses soigner, Capitaine ! Il faut pas que tu bouges !
L’attention vacillante d’Harlock se reporta sur sa gosse lorsque celle-ci surgit dans le garage.
— Lydia… souffla-t-il. T’inquiète pas…
— Il faut te soigner Capitaine ! insista l’enfant.
Le ton péremptoire sous-entendait que ce n’était pas la première fois qu’Harlock se voyait gratifié d’une telle injonction. Christelle se demanda avec un mélange de curiosité et de terreur si la petite fille copiait des adultes qu’elle aurait entendus auparavant, ou bien s’il s’agissait d’une situation qu’elle avait déjà vécue. Harlock fuyait-il souvent la police accompagné d’enfants ? La fillette avait-elle déjà été témoin d’une telle blessure ou pire, de blessures plus graves ? Partageait-elle un lien de parenté quelconque avec le pirate ?
Tant de questions et si peu de courage pour les poser… Christelle cilla pour se reconcentrer sur la crise en cours. Harlock semblait peu enclin à laisser la petite Lydia s’approcher (ce qui pouvait signifier qu’il se souciait de ne pas l’exposer à une vue potentiellement traumatisante, un bon point pour lui), Richard semblait peu enclin à s’approcher d’Harlock, M’man, une bassine d’eau fumante entre les mains, hésitait visiblement à tout laisser tomber pour emmener une enfant qui n’était pas la sienne à l’abri, et P’pa en arrière plan se cramponnait toujours à sa fourchette.
Tous ces adultes se montrèrent toutefois incapables d’établir un plan d’action cohérent, du moins jusqu’à ce que Lydia prenne les choses en main.
— La dame elle a ramené de l’eau chaude, je vais nettoyer le sang et ensuite je te mettrai un pansement Capitaine !
La phrase agit sur M’man comme un électrochoc.
— Ce n’est pas à toi de faire ça, pitchoune, dit-elle en posant vivement sa bassine.
— Oui je… Je m’en occupe, acquiesça Christelle avec un sourire crispé.
Lydia leur opposa une expression butée, mais elle se laissa finalement convaincre après un geste approbateur d’Harlock et la promesse d’un gâteau au chocolat. M’man l’entraîna vers la varangue. « As-tu fait la connaissance de Pom et Flore ? » demandait-elle à la fillette tout en s’éloignant. P’pa et sa fourchette avaient déjà disparu.
La respiration rauque d’Harlock habilla le silence durant une poignée d’inspirations extrêmement laborieuses, puis Rick se racla la gorge tout en tendant un sac de jute.
— Chris j’ai… pris tout ce que tu as demandé.
Il paraissait lutter contre la paralysie totale, et Christelle se demanda pourquoi elle n’était pas tétanisée elle aussi. Elle avait peur, bien sûr, mais ce n’était pas bloquant au point de ne plus savoir bouger, ou insupportable au point de s’enfuir. Non, il lui semblait que son esprit s’était vidé, et cela lui apportait, très paradoxalement, une étrange sérénité.
Elle renfonça son cou dans ses épaules quand elle s’aperçut qu’Harlock la fixait. C’était impressionnant tout de même, admit-elle.
— Il va falloir recoudre, dit-il.
Cela sonnait comme une évidence. Christelle déglutit.
— J’ai, euh… prévu des strips, répondit-elle.
Richard lui tendit ladite boîte, qu’elle présenta au pirate, qui la considéra avec toute la concentration d’un blessé au bord de l’inconscience, c’est-à-dire beaucoup trop longtemps pour une boîte en plastique indiquant « Steri-strips » en gros sur son couvercle.
— Ça tiendra jamais, finit-il par maugréer.
Oui ben flûte. S’il n’était pas content il pouvait retourner saigner dans la rue, hein… Christelle s’abstint cependant de formuler sa pensée à voix haute (elle était à peu près certaine qu’Harlock la prendrait au mot), et se contenta se préparer son, hem, « matériel de campagne ».
Richard fut préposé à la confection de bandes à partir de la housse en molleton (une tâche qu’il pouvait réaliser à distance et qui le soulageait visiblement), tandis qu’elle utilisait de son côté une chute de tissu pour le « nettoyage ». Beurk, pensa-t-elle à nouveau. Il y avait du sang partout, mais après un premier rinçage elle parvenait à mieux apprécier la taille de la blessure (beurk), et comme Harlock maintenait toujours fermement les deux bords de la plaie bien serrés (beurk), au moins ça ne giclait pas à gros bouillons (beurk, beurk, beurk).
— Poussez vos doigts, que j’étale la pommade.
Les sourcils froncés d’Harlock se situaient à mi-chemin entre le scepticisme et la réprobation, mais il obtempéra malgré tout. Christelle se débattit ensuite de longues minutes durant avec les strips, le baume cicatrisant et les bandes de molleton afin de faire tenir le tout ensemble. Au final, le montage ne ressemblait à rien mais l’hémorragie avait l’air contenue et le pirate avait repris des couleurs, et au moins un de ces deux résultats était une bonne nouvelle.
— Si vous ne faites pas de mouvements brusques ça devrait aller, statua-t-elle.
Harlock défronça son sourcil gauche pour l’arquer avec emphase, et il accompagna ce mouvement d’un léger sourire en coin. Le message, même muet, était très clair : « Madame, ma vie est une succession ininterrompue de mouvements brusques et soyez certaine que j’en referai une série dès que je serai sorti de ce garage ». Christelle se passa la langue sur les lèvres tandis que les tonalités assurées de la voix de la petite Lydia tintinnabulaient dans ses oreilles. Il faut pas que tu bouges, Capitaine ! Elle bredouilla « euh », renonça, et offrit même sa main au pirate pour qu’il s’appuie sur elle lorsqu’il se releva.
Fini pour moi, j’ai fait ma part, songea-t-elle. Elle aurait pu retenir Harlock, insister (« Faut pas que tu bouges ! »), le forcer à s’asseoir, à s’allonger. Elle imagina des tas de scénarios pendant qu’Harlock quittait le garage par la porte de derrière. Elle ne bougea pas. Elle se sentait satisfaite de ce qu’elle avait accompli, fière aussi, et quand les événements ne seraient plus qu’un lointain souvenir elle se vanterait sûrement de son sang-froid, de sa présence d’esprit et de sa prise d’initiative.
Mais à présent elle était simplement vidée. Quoi qu’il advienne ensuite, elle passait la main.
—
Lorsque l’interphone sonna, le maréchal des logis-chef à la retraite Jacob Carter commença par pester d’être interrompu au beau milieu de son traditionnel épisode holovid de début de soirée, puis il poursuivit en éconduisant avec son tact légendaire la bleusaille qui sollicitait l’autorisation d’entrer chez lui.
— Il est où ton mandat, mon gars ? Fous-moi le camp !
Une explication bafouillée plus tard, Jacob accompagnait deux agents plutôt nerveux pour « une simple patrouille de contrôle, sous votre supervision bien sûr ». La visite se résuma à un tour du jardin, un « non il n’y a personne » et un « vous n’avez rien remarqué de suspect Monsieur ? », aussitôt suivi d’un « merci au revoir » quand Jacob leur opposa une dénégation hargneuse.
Bien entendu, il mentait. Il attendit toutefois que les policiers aient évacué les lieux pour examiner son parterre de narcisses d’un air critique.
— Mgnrf bande d’amateurs, maugréa-t-il.
La terre collante de l’orage qui venait de s’achever était marquée d’une empreinte nette. Un pied adulte, qui avait dérapé dans les bulbes de narcisses émergents et dont le propriétaire s’était dirigé vers la porte du fond.
Jacob scruta son gazon sans cesser de grommeler. Çà et là, des résidus boueux maculaient le bel ordonnancement des brins d’herbe. « Il m’a tout salopé, ce hooligan », râla-t-il intérieurement. La trajectoire de fuite était claire. Quant à la provenance dudit fuyard… Jacob fit claquer sa langue contre son palais. Les branches brisées de sa haie impeccablement taillée ne laissaient pas de place au doute, et si le sort du « redoutable capitaine Harlock » ne le préoccupait guère, celui de ses voisins le concernait beaucoup plus. Des jeunes gens charmants, malgré l’agaçante propension de leurs rejetons à propulser balles, ballons, avions en plastique et autres projectiles non identifiés dans son jardin. Ne méritaient pas de se faire imposer une perquisition sans mandat.
La haie fut aisée à franchir.
Une fois de l’autre côté, Jacob fit plusieurs constatations immédiates. Point un, les grands-parents étaient présents. Céleste et Babar manquaient rarement le traditionnel « barbecue du samedi soir » donc ce n’était pas vraiment une surprise, mais le problème n’était pas là. Point deux, il y avait trois gamins dans les jupes de Céleste. Inutile d’être un mathématicien émérite pour calculer que cela faisait un de trop. Et point trois, le jeune homme qui sortait à l’instant du garage n’était pas Richard, et Jacob voulait bien manger son chapeau s’il s’agissait d’un membre de la famille.
— Oh, bonjour Jacob, le salua Babar. Tes renoncules se portent bien ?
La saison des renoncules était terminée depuis belle lurette, mais Babar avait toujours été un ignare en jardinage. Ce n’était toutefois pas le moment de pinaillages botaniques.
— La police fait des perquisitions non mandatées dans le quartier, annonça-t-il de but en blanc. Ils ne peuvent pas entrer chez vous si vous ne leur en donnez pas l’autorisation explicite… mais ils sont en droit de contrôler les extérieurs, termina-t-il en dardant son regard vers le jeune homme qui n’était pas Richard.
Celui-ci ne broncha pas. Le capitaine Harlock n’avait pas l’air au mieux de sa forme, mais ce n’était pas le genre d’homme à être impressionné par qui que ce soit. Jacob eut beau user de ses meilleures mimiques de vieux briscard qui en a maté de plus rebelles que toi mon gaillard, tout au plus ne réussit-il qu’à obtenir un léger levé de sourcil dubitatif en retour. À vrai dire, aucune des personnes présentes en face de lui ne semblait vouloir prendre une décision sensée, pas même le pirate qui devait pourtant avoir l’habitude de situations à ranger dans la catégorie « la police est sur le point de perquisitionner cet endroit ».
Jacob cilla. Okay. Mode « sergent-chef » enclenché. Il pointa du doigt Richard.
— La municipale va sonner chez toi d’une minute à l’autre. Tu n’as rien remarqué de suspect, tu ne les autorises pas à entrer à l’intérieur, mais tu les accompagnes dans ton jardin pour qu’ils constatent d’eux-mêmes que tout va bien.
Il pointa du doigt Harlock et l’enfant surnuméraire.
— Vous deux, vous venez avec moi !
Il pointa du doigt Babar.
— Et toi, tu me préviens quand c’est terminé !
Puis il attrapa l’enfant par la manche et lui fit franchir la haie. Une fois revenu dans son propre jardin, il hésita une poignée de secondes. Devait-il faire demi-tour pour ramener Harlock manu militari ? Le pirate serait-il coopératif ? Ses questions stoppèrent net lorsque la haie cracha un Harlock légèrement vacillant au prix (encore) d’une série de branches brisées.
Le pirate traînait visiblement la patte et gardait sa main plaquée sur sa hanche gauche. Jacob l’ignora. Tant qu’il tenait debout c’est que ce n’était pas si grave, pas vrai ? Il amena l’enfant dans son salon et l’assit sur le premier fauteuil venu.
Harlock le suivit sans un mot. Il ne s’assit pas.
— Vous ne pouvez pas rester ici, lâcha Jacob.
Harlock ne répondit pas tout de suite. Il paraissait… soupçonneux ? perplexe ? S’était-il attendu à des réactions différentes, la peur, la fuite, se faire repousser à coups de fourches et de torches ?
— Je n’avais pas l’intention de rester, répliqua-t-il finalement. Des… événements indépendants de ma volonté m’ont ramené dans le garage de vos voisins, mais je peux repartir si vous le souhaitez.
— Maintenant ? Sûrement pas ! Vous allez retomber sur la municipale et même s’ils ne sont pas entraînés pour faire face à des gens comme vous, j’ai l’impression qu’ils vous ont donné du fil à retordre, hmm ?
Le pirate grogna « mrf » tout en réajustant sa position pour porter son poids sur sa jambe droite. Peut-être était-ce un coup de chance, ou peut-être Harlock s’était-il montré trop confiant, en tout cas à présent il était blessé… et coincé. Et il le savait, si Jacob en jugeait son expression renfrognée.
— … z’ont mitraillé ma voiture sans préavis alors que je n’en avais même pas après eux, marmonna-t-il.
… et même s’il tentait de n’en rien laisser paraître, cela le vexait horriblement, constata Jacob.
— Vous vous rendiez où ?
— La zone franche… C’est là que l’Arcadia est amarrée.
Jacob hocha la tête distraitement tout en détournant son attention du pirate. La grande fenêtre du salon était un excellent spot d’espio… d’observation du jardin voisin. Les deux policiers qui l’avaient dérangé quelques minutes auparavant s’y trouvaient en compagnie de Babar.
Il tendit le cou. Ça y est, ils avaient disparu.
— Ils sont partis, dit-il.
Il se retourna d’un bloc, dévisagea l’enfant, revint sur Harlock. Il pouvait renvoyer le pirate d’où il venait, mais comment ses jeunes voisins le géreraient-ils ? Sauraient-ils être discrets ? Ne risquaient-ils pas de rameuter toute la maréchaussée chez eux ? Jacob le souhaitait-il ?
Il renifla. Non, absolument pas. Des ballons égarés, des fleurs écrasées et des barbecues parfois un peu trop bruyants ne constituaient pas des raisons valables pour laisser Richard et Christelle désemparés face aux ennuis que le hors-la-loi qui squattait présentement son salon était susceptible de leur apporter.
Jacob renifla une deuxième fois. La zone franche, hein…
— On va faire un pique-nique, décida-t-il.
Il profita sans vergogne de l’éclat d’incompréhension qui traversa le regard d’Harlock, fit mine de ne pas entendre le « oh chouette, j’adore les pique-niques ! » et le « Lydia, chut » qui s’ensuivit, et leva le pouce à l’intention de Babar qui avait franchi la haie (encore) et lui faisait « ok » avec les doigts depuis le jardin.
Puis il claqua ses deux mains l’une contre l’autre. Alors… La zone franche, et un pique-nique. Personne n’empêcherait une honnête famille nombreuse d’aller faire un pique-nique en zone franche, pas vrai ?
— Mignonne, dit-il avec un sourire forcé vers l’enfant. Retourne à côté et dis-leur que je viens tous vous chercher avec le minibus pour aller au parc de l’astroport.
— Pour faire un pique-nique ? demanda-t-elle, le visage rayonnant.
— Voilà.
Il la regarda. Elle portait un pantalon trop grand qu’il était certain d’avoir déjà vu sur le garçon de Richard.
— Et tu es le cousin Alexandre, d’accord ? ajouta-t-il.
— D’accord ! C’est pour que les méchants ne nous trouvent pas ?
Il lui sourit encore, sans parvenir à se départir de l’impression qu’il devait paraître un peu gauche. Qu’est-ce qu’une gosse de cet âge foutait avec un pirate ? Elle disparut sans attendre de réponse à sa question.
— Et vous, vous êtes le cousin Arthur, dit-il à Harlock.
Harlock était beaucoup moins impressionnable que sa gamine.
— J’apprécie vos efforts mais je doute que qui que ce soit me prenne pour le cousin Arthur, rétorqua-t-il.
C’était difficile de déterminer si, sous le ton de voix rigoureusement neutre, il y avait des échos désapprobateurs, blasés, moqueurs, voire condescendants. Jacob préféra se convaincre qu’Harlock était simplement dans l’expectative et qu’il ne portait pas de jugement de valeur particulier à son encontre. Et puis il n’avait pas son mot à dire ce petit salopiaud, non mais ho !
— Je vais vous donner des vêtements moins identifiables, mais avant suivez-moi par là, venez…
Jacob planta le pirate dans la cuisine avec pour consigne de remplir une bassine d’eau tiède, fit un détour par l’armoire de sa chambre d’où il extrait un jeans élimé et une vieille chemise à carreaux, puis se rendit dans sa salle de bains et étudia intensément le contenu de placards qu’il n’ouvrait personnellement jamais. Sa fille Sam, en revanche, y abandonnait souvent des fonds de produits de beauté divers lorsqu’elle venait lui rendre visite, et… Ah voilà.
Il attrapa ensuite une trousse dans un tiroir et le sèche-cheveux sur la desserte avant de revenir dans la cuisine, où il posa son butin sur la table avec un « tadaa » victorieux.
— Étape une, énuméra-t-il en secouant une bouteille encore aux trois-quarts pleine. Teinture. Vous mouillez vos cheveux, vous shampooinez, vous attendez… – il jeta un coup d’œil à la notice – … huit minutes exactement, vous rincez.
Pendant ce temps, il sortirait le minibus et il irait rassurer les voisins sur la suite de la manœuvre (en passant par la haie, à ce compte-là il allait finir par installer un portillon).
Ça se déroula mieux qu’il l’aurait cru. Pas de cris apeurés, pas de protestations véhémentes, pas de gémissements, et visiblement l’argument « personne ne contrôlera une famille qui part en pique-nique » convenait à tous. Seul Babar grogna sur son barbecue qu’il devait éteindre alors qu’il venait à peine de réussir à l’allumer, mais Jacob estima que c’était uniquement pour la forme (Babar était aussi nul en barbecue qu’en jardinage).
Une fois revenu chez lui, il constata qu’Harlock avait passé l’étape du shampooing avec brio et qu’il en avait également profité pour se changer. La teinture noire sur les cheveux encore humides, couplée avec le jeans rapiécé et la chemise ouverte sur la tunique à tête de mort lui donnait l’air d’un chanteur de néo-rock underground. Ça ne faisait pas du tout jeune homme de bonne famille, mais au moins ne ressemblait-il plus à son propre avis de recherche.
— Parfait ! se félicita Jacob. Et maintenant, étape deux… – il sortit une tondeuse de la trousse – … élagage.
Harlock fit un pas en arrière, lèvres pincées et paupières étrécies. Tiens ça c’était rigolo, c’était la première réaction émotionnelle de sa part depuis le début de cette affaire, s’amusa Jacob in petto. Pour une coupe de cheveux. Comme quoi.
— Attendez, que…
— Écoutez mon vieux, la police cherche un type borgne aux cheveux châtains mi-longs, l’idée c’est de réduire les risques. Donc vous allez m’enlever ce bandeau, et je ne vais pas mettre le sabot sur la coupe militaire à trois millimètres si c’est ça qui vous inquiète, mais je vais raccourcir un bon coup et désépaissir… ça ne vous fera pas de mal, de toute façon.
Au final, le résultat était tout à fait potable, même si le pirate avait encore beaucoup trop de cheveux devant les yeux pour être honnête et qu’il restait difficile d’occulter sa balafre.
— Le cousin Arthur, répéta Jacob.
Harlock répondit « mmh », ce qui pouvait aussi bien vouloir dire « j’ai compris » que « ça ne marchera jamais ». Toutefois, il était 1) trop tard pour reculer, 2) absolument hors de question de laisser ce repris de justice traîner dans le quartier. Jacob savait ce qui se passerait si la municipale faisait chou blanc avec ses opérations de ratissage : ils feraient appel aux fédéraux, et les fédéraux se montraient, hem, beaucoup moins accommodants avec les citoyens. Il y aurait des rafles et des arrestations arbitraires, des dénonciations peut-être, le chaos sûrement, et ça, c’était totalement inacceptable.
C’était donc le moment de partir en pique-nique.
Lorsqu’il sortit le minibus de son abri, Harlock assis en place passager et après avoir vérifié que ledit pirate avait rangé toutes ses armes dans un sac à dos, Jacob alla se garer devant l’entrée de Richard et klaxonna joyeusement.
— Vous allez attirer l’attention ! s’effara Harlock.
Ce garçon était beaucoup plus émotif que ce qu’il voulait faire croire.
— C’est l’intention, oui.
— Mais…
L’objection fut noyée dans le tumulte ordinaire d’une famille avec enfants partant en pique-nique. Des sacs trop nombreux qu’on entasse dans le coffre, des enfants qui courent et qui piaillent, des parents débordés, des grands-parents stressés… Jacob avait connu de telles expéditions en son temps. Il n’était plus vraiment fan (rien ne valait une bière au calme), mais c’était pour la bonne cause.
L’agitation avait fini par rameuter la municipale. Ignorant le regard noir d’Harlock, Jacob adressa un signe de la main enthousiaste aux agents.
— Les gars, pendant que vous terminez j’emmène les p’tits derrière au parc de l’astroport. S’il y a du grabuge, avec leurs parents on préfère qu’ils ne soient pas exposés au danger, vous comprenez ?
Le chef d’équipe était visiblement en proie à un dilemme. Laisser des individus sortir d’un quartier bouclé allait à l’encontre de la définition de « quartier bouclé », mais d’un autre côté lesdits individus avaient-ils l’air de criminels ?
— Euh… Bien sûr Monsieur mais, euh… je dois, hem, contrôler votre véhicule avant de vous laisser partir… si vous le permettez…
Jacob était très confiant sur le fait que 1) les passagers de son minibus n’avaient pas l’air de criminels (oui, même le chanteur de néo-rock underground qui tentait actuellement de se rendre invisible sur la place avant droite), et 2) la municipale n’avait pas envie de faire face au célèbre et très redoutable capitaine Harlock, et ne serait donc pas regardante sur les passagers de son minibus.
Il lâcha un rire bref.
— Ha ! Tu penses trouver Harlock ici ? Et où tu crois que je l’aurais planqué, mon gars ? Dans la glacière ?
Les cachettes en pleine lumière étaient les meilleures, il l’avait appris au cours de sa carrière. Personne ne remarque jamais quelqu’un qui ne cherche pas à se cacher.
De fait, les agents ouvrirent le coffre, le refermèrent, regardèrent à peine à l’intérieur du minibus (trois enfants, six adultes, toutes les places occupées), le chef d’équipe les salua avec un rictus crispé et finit par un « c’est bon, circulez ». Difficile de savoir s’ils n’avaient pas vu ou s’ils ne voulaient pas voir, mais le résultat restait le même : le minibus sortit sans encombre du quartier bouclé.
Il s’écoula cinq bonnes minutes avant qu’Harlock n’ouvre la bouche.
— J’ai déjà fait des missions au culot, mais j’avoue que celle-ci je ne l’aurais pas tentée.
Jacob balaya le compliment (s’il s’agissait bien d’un compliment) d’un geste bref.
— On ne vous gardera pas pour le pique-nique. Je vous dépose où ?
Finalement, Harlock resta jusqu’au parc. Plutôt que de réaliser un largage hasardeux à un feu rouge dans une avenue passante, il était en effet plus facile d’y débarquer deux personnes entre deux buissons en toute discrétion. Le pirate boitait trop lourdement pour que cela soit rassurant et la petite fille avait l’air inquiète, mais puisqu’ils n’avaient pas demandé d’aide supplémentaire c’est qu’ils n’en avaient pas besoin. Qu’ils aillent au diable, songea Jacob.
— Et tâchez de vous faire voir assez vite pour qu’ils cessent de vous chercher chez nous, lança-t-il au pirate.
Harlock inclina la tête. En signe d’assentiment, c’était mieux de le croire. Puis lui et sa gosse s’évaporèrent dans la verdure.
Moins de trente minutes plus tard et alors que Babar se battait toujours avec l’allumage de son barbecue, un bulletin spécial tomba sur le pad d’informations du minibus. « Flash ! Flash ! On nous signale un raid des pirates de l’Arcadia sur les bâtiments du gouvernement ! Le capitaine Harlock prend d’assaut en ce moment même le Ministère du Développement ! Nos correspondants sont sur place, plus de nouvelles bientôt ! » Jacob était bien content de ne pas y être.
Le pique-nique fut un succès.
