Chapter Text
Elle s'appela finalement Zella, leur fille. Zella Arent Macen, de leurs deux noms, à Celaya et elle. Le premier choix de Shadra avait été "Ellandra" mais son père en avait suggéré un autre, en hommage à une fillette qu'il avait connue et qui aurait eu le même âge que Shadra, si elle avait vécu, et il était resté. C'était une créature frêle et pâle, minuscule au creux de ses bras. Shadra estimait qu'elle ne devait avoir qu'un an, tout au plus. Elle marchait à quatre pattes et pouvait se mettre debout, mais ne marchait ni ne parlait encore.
-J'aurais aimé pouvoir le dire avec plus de précision, déplora la jeune femme, la tête de Zella lovée au creux de son cou. Tu imagines? Elle ne saura jamais quand elle est née.
Celaya, sa conjointe, la prit par la main. La fillette tourna la tête vers elle et l'observa de ses grands yeux roses. Les gamilons avaient des yeux roses, parfois, elle le savait pour l'avoir déjà vu, mais Shadra affirmait qu'une telle teinte n'existait pas parmi eux. Les gamilons étaient d'un bleu très voyant, et cela se reflétait dans toutes leurs couleurs. Rien à voir avec la pâleur de la fillette, délavée presque, jusque dans ses yeux d'un pâle rose qui égayaient curieusement le visage de Zella.
-Tu as dit un an. Et le jour où nous l'avons rencontrée peut très bien se substituer au jour de sa naissance.
Ce n'était pas parfait, certes, mais qu'est-ce qui l'était?
-Tu sais, dit un jour Baish, le père de Shadra, je trouve qu'elle te ressemble.
C'était la huitième année d'après. Zella avait maintenant trois ans, en théorie. Shadra fronça les sourcils et Baish lui rendit un regard amusé. Il était un vieil homme, maintenant, et malgré un passé guerrier, démontrait un calme remarquable, après des années passées à ne rien faire d'autre qu'élever Shadra et accomplir les tâches qu'on exigeait de lui. Il aimait fabriquer de ses mains, spécialement des jouets. Baish avait toujours aimé les enfants et Shadra savait qu'il regrettait, au fond de lui, de n'avoir eu qu'une seule enfant. Lera, la mère de Shadra, n'en avait jamais voulu, et lorsqu'il avait pu apprendre à connaitre Ora, ils étaient tous les deux trop vieux pour espérer en avoir par eux-mêmes. C'était sans aucun doute pour cette raison qu'il aimait autant Vaci, Onore et Zella.
-Tu trouves? Vraiment?
-Pas physiquement, se corrigea le vieil homme en riant. Mais n'empêche… Regarde-la. Tu étais pareille, à son âge.
Shadra tourna la tête. Zella jouait, riant, pieds nus dans le sable, son animal en peluche préférée dans la main. Ses cheveux blonds voletaient autour de sa tête. Ils étaient assez légers pour ne pas gêner l'enfant, alors Shadra ne les faisait pas couper souvent. Et de toute manière, les cheveux longs de Zella protégeaient aussi sa nuque et ses épaules du soleil, recevant à leur place les rayons parfois nocifs. Et même si elle ne l'admettait pas, elle aimait voir sa fille avec les cheveux longs, contrairement à elle-même. Elle aimait leur douceur, prenant plaisir à les démêler en admirant leur teinte, châtain aux racines et platine aux extrémités. Et cela faisait rire Zella. C'était le plus important.
-Tu te souviens?
Baish lui adressa un sourire tendre.
-Bien sûr que je me souviens.
-Cela doit bien faire trente ans.
-Vingt-huit, très exactement.
Baish marqua une pause, envahi par la nostalgie qui le frappait de plus en plus souvent, ces temps-ci. Quel âge avait-il? Il disait lui-même ne pas s'en souvenir exactement, ayant perdu le compte du temps écoulé entre son arrivée sur Leptapoda où il avait vingt-sept ans et la naissance de Shadra, trente-et-un ans plus tôt. Il savait être quelque part dans la soixantaine, mais il ne pouvait être plus précis.
-Je me souviens de la première fois que je t'ai tenue dans mes bras, dit-il avec tendresse.
Shadra attendit la suite en silence. Cette histoire, il lui avait raconté mille fois. Tu tenais déjà beaucoup de Lera… Mais à sa grande surprise, cette fois, le récit changea de direction.
-Elle, elle était déjà mourante. Elle ne se nourrissait plus… Elle ne voulait plus vivre. Pas ici.
Cela pourrait être un reproche. Mais Shadra n'en sentit rien. Sa mère était morte et ce n'était de la faute de personne… sinon de ceux qui les avaient enfermés ici, dans l'avant. Elle était si contente que ni Zella ni Onore n'aient connu cette période. Vaci lui-même s'en rappelait peu.
-Et lui… poursuivit Baish, tout bas. Il…
-Ne parle pas de lui, l'interrompit Shadra, sachant bien qui était ce il qui jamais, au grand jamais, n'avait mérité le titre de père.
Même- et surtout- parce qu'elle était maintenant maman, Shadra n'avait aucun sentiment pour lui. Ni aucune envie de le rencontrer un jour, et encore moins de savoir qui il était. Ça la terrifiait même, parfois. Elle se pencha pour embrasser son père, qui sourit faiblement.
-Tu lui ressembles, dit-il alors. Lera…
Et Shadra sourit à son tour. Elle l'attendait, ça. Puis Zella s'approcha d'eux. Peut-être avait-elle une idée de ce qui se passait, ou avait-elle simplement eu envie de faire autre chose. Elle réclama un câlin et, avant que Shadra ne puisse se pencher, Baish l'avait déjà fait grimper sur ses genoux. Shadra se contenta de poser la main dans le dos de sa fille et de sourire.
Le soleil se couchait quand Shadra quitta l'ombre pour sortir sur la large terrasse. Il faisait toujours extrêmement chaud, mais elle laissa derrière elle la combinaison qu'elle prenait pour sortir au soleil et s'aventura le long des terrasses et des escaliers de l'immeuble où elle vivait, bâti selon un modèle vaguement semblable aux constructions sur Gamilas mais conçu selon le sol et les températures de Leptapoda. Le vent soufflait, même à cette altitude, et Shadra baissa instinctivement la tête pour éviter les grains de sable. Après de longues minutes, elle aboutit finalement à l'étage qu'elle cherchait. La lumière la surprit un instant, après l'obscurité de l'extérieur.
-Shadra, la salua Ilit, la mère de Vaci, avec un sourire.
Sa peau était jaune, et elle sortait si rarement sous le soleil que Shadra pouvait compter sur ses doigts le nombre de fois où elle avait croisé Ilit en journée depuis le premier jour de l'après. En règle générale, ils évitaient tous, autant que possible, la morsure du soleil, mais certains y étaient plus obligés que d'autres. La peau bleutée de Shadra, héritage gamilon, la protégeait mieux que celle d'Ilit.
-Comment vas-tu? Tu veux quelque chose à boire?
Elle jeta un coup d'œil à la tenue de Shadra et ajouta:
-C'est déjà la nuit?
Shadra arrivait à peine à se retenir de rire en s'installant.
-Bien, non, et oui.
-Pourquoi es-tu venue? demanda Ilit en lui servant néanmoins un verre d'eau.
-Je ne sais pas. J'avais juste envie de parler.
Shadra but à peine une gorgée.
-Tu te souviens, quand j'avais cet âge…?
Le visage d'Ilit s'assombrit aussitôt.
-Oui, bien sûr que oui.
Malira, comprit aussitôt Shadra. Elle aurait dû y penser. Elle aillait ajouter quelque chose, peut-être s'excuser, quand Ilit lui tendit le bras.
-Tu veux sortir? suggéra-t-elle en désignant la porte.
L'instant d'après, elles se retrouvèrent sous les étoiles. Le ciel piqué de lucioles avait toujours été le spectacle préféré de Shadra, depuis aussi loin qu'elle pouvait se rappeler, même petite dans sa cellule. Aucune lumière extérieure ne filtrait et il pouvait ainsi apparaitre dans sa pleine réalité. Elle jeta un coup d'œil à son amie et vit qu'Ilit souriait, elle aussi.
-Pourquoi me demandes-tu ça maintenant? s'enquit Ilit, surprenant son regard.
Shadra ne répondit pas.
-C'est à cause de Zella?
-En partie, admit finalement la jeune femme. Baish prétend que j'étais pareille, à l'époque.
Ilit baissa légèrement la tête. Elle était encore très jeune, quand Shadra avait trois ans. Et Malira … Shadra ne s'en souvenait pas, mais Malira n'était pas née longtemps après elle.
-Oui, je suppose. C'est drôle de la regarder. Elle a déjà cette manière d'agir comme toi. …Tu ne l'a pas amenée? D'habitude, elle vous suit partout.
-Elle est avec son autre mère et elle dort.
-C'est dommage. J'aurais bien aimé la revoir.
-Je crois qu'elle aussi. Une autre fois.
Ilit hocha la tête en silence. Sous la lueur de la lune, elle avait une allure presque fantomatique, un peu comme Shadra supposait que Zella serait, plus vieille. Elles ne se ressemblaient pourtant pas, et n'étaient même pas de la même espèce… enfin, Shadra ne le croyait pas. Ilit était jaune et Zella argentée.
-Tu veux descendre? lui proposa Ilit.
-Descendre? Pour aller où?
-Peu importe. Marchons toutes les deux. Il y a si longtemps que ce n'est pas arrivé.
Quand était-ce arrivé pour la dernière fois? Peut-être jamais. Mais Shadra la suivit quand même. La différence de température au sol se sentait déjà nettement. Les étoiles, elles, n'avaient pas bougé.
-Je ne t'ai pas demandée comment ton père aillait.
-Bien, la plupart du temps. Mais la vieillesse ne lui plait pas.
Avant même qu'elle ne pose la question, Shadra ajouta spontanément:
-Ora s'en amuse beaucoup, à ses dépens. Elle dit qu'il se plaint de peu.
-Elle est là depuis plus longtemps, souligna inutilement Ilit.
-Il a eu une vie plus mouvementée qu'elle, avant.
-Et Vaci? Vous vous voyez toujours?
La question arracha un rictus à Shadra. Oui, Vaci venait toujours la voir. Seul, souvent. L'enfant qu'elles connaissaient venait toujours juste d'avoir dix-huit ans et ses projets d'avenir se multipliaient sans cesse. Ilit était-elle la dernière à savoir qu'il ne resterait pas?
-Il veut partir, chuchota-t-elle dans la noirceur.
L'idée avait été évoquée longtemps auparavant, mais elle devenait de plus en plus concrète. Vaci tenait à s'en aller depuis toujours… parce que si Shadra avait des traits de Lera, Vaci, lui, ne ressemblait à personne d'autre dans leur famille. Pas même à Ilit.
-Partir? répéta Ilit.
-Non, ce n'est pas ce que je voulais dire. Il veut quitter la forteresse. Voir si nous pouvons créer des habitations, ailleurs, dans le désert.
Le visage d'Ilit reprit quelques couleurs, mais quand elle parla à nouveau, ce fut avec une fêlure dans la voix que Shadra ne manqua pas de remarquer.
-Il n'a pas besoin de faire ça.
-Peut-être pas. Mais il le veut.
-Tu l'y encourages?
-Je n'ai pas l'intention de l'en empêcher.
-C'est mon fils.
-Et mon frère. Ce n'est pas un argument. Ça ne signifie pas que je dois lui dire quoi faire.
Ilit hocha la tête à contrecœur, le regard ailleurs. Shadra se demanda si elle lui en voulait.
-Il ne sera pas loin, dit-elle, sans trop savoir pourquoi- peut-être une tentative de réconciliation.
La femme lui adressa un sourire pâle, sans un mot.
-Peut-être devrions-nous rentrer, suggéra Shadra. Il se fait tard.
-Pas pour moi, répliqua Ilit d'une voix drôlement douce. Mais je peux te raccompagner, si tu veux.
Shadra secoua la tête. Ce n'était pas la peine. Elle quitta Ilit sans un mot de plus, préférant remonter seule.
