Work Text:
La nuit était sombre, les nuages couvraient les étoiles comme pour les cacher aux regards des rares personnes encore éveillées. Dans une maison camouflée par des sortilèges puissants, deux âmes dormaient. L’une ronflait doucement, le visage écrasé dans son oreiller, l’autre semblait lutter contre des démons invisibles. Un mètre seulement séparait leurs lits dans la chambre poussiéreuse et décorée de toiles d’araignées qu’ils avaient investie.
Au-dehors, un chat miaula comme un bébé qu’on égorge et l’homme — non, le garçon — en prise avec son cauchemar se réveilla en sursaut.
— Sirius ! cria-t-il sans s’en apercevoir, le cœur prêt à s’échapper de sa gorge.
— Hein ? Quoi ?
— Rien… rien, Ron. Désolé de t’avoir réveillé.
Ron grommela en se tournant de l’autre côté. Ses ronflements emplirent bientôt la pièce d’un ronronnement apaisant, mais Harry ne put retrouver le sommeil. Sa poitrine se soulevait encore trop vite, son cœur ne se calmait pas, son rêve s’accrochait derrière ses rétines. Il avait la nausée et se concentra pour ne pas vomir dans son lit.
Depuis deux mois, toutes les nuits se ressemblaient : les cauchemars l’envahissaient. Ce n’était jamais le même, mais Harry avait une ressource inépuisable de mauvais souvenirs et d’expériences traumatisantes pour les alimenter jusqu’à la fin de ses jours. Cette nuit, il avait de nouveau vu Sirius basculer à travers le voile. Le rire strident et maléfique de Bellatrix résonnait encore à ses oreilles. La haine flamba dans son ventre, vite submergée par la honte de ne pas avoir pu venger son parrain lui-même. Harry Potter, le garçon qui avait survécu, trop faible pour punir la meurtrière qui lui avait arraché sa seule famille, tellement gentil qu’il avait marché au-devant de la mort pour sauver le monde. Dans des moments comme celui-là, Harry se détestait.
Les heures défilèrent dans le noir. Son cœur et sa respiration s’apaisèrent, la nausée reflua, mais ses yeux refusaient de se fermer. Quand les premières lueurs de l’aube passèrent à travers les rideaux mangés par les mites, Harry put enfin se rendormir.
— KREATTUR ! Rends-moi ça !
Le hurlement tira Harry de son sommeil. C’était l’une de ses nouvelles routines : être réveillé par les cris de Ron qui s’échinait à convaincre Kreattur de le laisser cuisiner.
— POURRITURES ! TRAÎTRES À VOTRE SANG ! VOUS SOUILLEZ MA MAISON !
Et par ceux de Walburga dans son tableau. Ils n’avaient toujours pas trouvé de solution pour se débarrasser d’elle. Ils avaient essayé tous les sortilèges qu’ils connaissaient et Hermione s’était plongée dans ses livres avant de partir en Australie, mais elle n’y était pas mieux parvenue.
Harry savait que c’était stupide de vivre dans cette maison qui n’était ni chaleureuse ni accueillante, mais elle lui appartenait et il n’avait nulle part où aller. Les Weasley lui avaient proposé de rester autant qu’il le souhaitait, mais il ne se sentait plus à l’aise là-bas et était parti au bout de trois semaines. D’une part, l’ambiance était endeuillée, mais en plus Molly le couvait comme une mère possessive et, même s’il l’adorait, il avait du mal à le supporter. Elle avait perdu un enfant et elle voulait le remplacer par Harry, mais il ne serait jamais Fred. Ron et Hermione, ses fidèles amis, l’avaient suivi pour ne pas le laisser seul dans cette demeure insalubre, mais Harry savait qu’il y avait sûrement un peu de pitié derrière tout ça. Et dans le cas de Ron, une envie non négligeable de fuir sa mère trop collante.
Depuis, Hermione avait quitté l’Angleterre pour une durée indéterminée et il ne restait plus qu’eux deux. Et Kreattur qui ne cessait de venir fourrer son nez dans leurs affaires parce que c’était les vacances et qu’il n’était pas assez occupé à Poudlard. Harry lui ordonnait d’y retourner quand il se levait, mais il ne tenait pas plus de deux jours avant de revenir leur mettre des bâtons dans les roues.
Kreattur n’obéissait que partiellement à Harry, mais il refusait aussi de les laisser se débrouiller par eux-mêmes. Et par-dessus tout, il détestait Ron. Tout prétexte était bon pour l’empêcher d’agir dans la maison. Avec un soupir, Harry se leva et descendit en direction des cris qui retentissaient toujours. Sur son chemin, il ignora tant bien que mal les insultes de Walburga pendant qu’il tirait le rideau sur le portrait pour la faire taire. Une fois la harpie silenciée, il rejoignit la cuisine.
Comme toutes les autres fois, Ron faisait face à Kreattur devant la cuisinière. L’elfe de maison, à la tenue rutilante de propreté, avait les bras écartés pour l’empêcher d’y accéder et jurait à mi-voix.
— Kreattur !
L’elfe tourna la tête dans sa direction et la paupière de son œil gauche tressaillit. Il avait désobéi au maître de la maison et son endoctrinement le poussait à se punir. Il luttait contre ça et Harry en était un peu soulagé.
— Retourne à Poudlard, on a pas besoin de toi ici.
— Kreattur doit rester pour veiller sur la noble demeure des Black.
— Tu dois aller où je te demande d’aller, Kreattur, et c’est à Poudlard !
La paupière de l’elfe tressaillit de nouveau, ses yeux globuleux le fixèrent pendant un long moment, puis il claqua des doigts et disparut. Le soulagement balaya Harry, ça n’avait pas été si difficile aujourd’hui. Parfois, il argumentait pendant une heure avant que Kreattur cède : peut-être l’elfe finirait-il par les laisser tranquilles ?
— Ça va, Harry ?
— Mouais, j’ai encore fait un cauchemar, j’ai pas pu me rendormir avant que le soleil se lève.
— C’est nul.
Harry opina du chef en grommelant quelque chose d’incompréhensible et se mit en tête d’aider Ron à faire à manger. Il ne savait même pas quelle heure il était, mais son ventre grognait. Bon gré mal gré, ils réussirent à préparer quelque chose de suffisamment nourrissant et ils mangèrent à la longue table en chêne de la cuisine.
— On fait quoi aujourd’hui ?
Harry soupira, la tâche était herculéenne. La demeure des Black était sale, poussiéreuse, humide et remplie d’objets douteux. Le tri superficiel qu’ils avaient fait à l’époque de l’Ordre du Phénix était loin d’être suffisant, mais Harry s’accrochait à cet endroit. Il était à lui et c’était la seule chose qui lui restait de Sirius.
— On va jeter tout ce qui est bizarre, décida Harry.
— Ouais, autant dire toute la maison.
Le sourire de Ron conforta Harry dans sa décision. Il était chanceux de l’avoir avec lui. Malgré la peine que Ron éprouvait depuis la mort de Fred, il tentait de faire bonne figure et il n’avait jamais rechigné à la tâche. Pourtant, ils avaient nettoyé la chambre souillée par Buck pendant des mois, avaient délogé des araignées énormes et s'étaient fait attaquer par un épouvantard caché dans un secrétaire ainsi que par une goule qui avait élu domicile dans la baignoire du dernier étage. La seule pièce dans laquelle Harry n’était pas encore parvenu à faire le ménage était la chambre de Sirius. Il n’était pas sûr de pouvoir y faire face. Il savait qu’il faudrait en passer par là, un jour ou l’autre. Il attendait de se sentir prêt. Dans l'intervalle, personne n’avait le droit d’y aller et ils avaient de toute façon bien assez à faire dans le reste de la maison.
Harry jeta un regard suppliant à l’armoire bancale. Il s’apercevait brutalement qu’il n’avait rien d’approprié pour témoigner à un procès. Il n’avait même rien d’approprié pour le quotidien s’il y pensait bien : il n’y avait là que ses uniformes de Poudlard, des anciens vêtements de Dudley trop grands pour lui et une tenue de soirée trop petite. Il ne pouvait même pas emprunter quelque chose à Ron, il faisait une tête de plus que lui. Il aurait certainement pu s'en acheter depuis qu’il habitait au Square Grimmaurd, ce n’était pas les boutiques qui manquaient à Londres, mais il n’avait pas pris le temps de le faire ces dernières semaines. Tant pis, il faudrait qu’il y aille avec ce vieux jean qui ne tenait sur ses hanches que grâce à une ceinture et ce t-shirt dont le col était distendu.
La salle ressemblait à celle dans laquelle Harry avait été lui-même jugé : mêmes murs de pierres sombres, mêmes torches jaunâtres, mêmes gradins qui s’élevaient en arc de cercle. Cependant, cette fois, il serait témoin et non pas accusé. Les silhouettes des Membres du Magenmagot étaient à peine visibles de leur haute position et Harry savait à quel point c’était intimidant de se retrouver tout en bas, assis sur ce fauteuil pourvu de chaînes. On lui demanda de s’installer à côté de personnes qu’il ne connaissait pas. Il devina quelques journalistes, avec leurs appareils photo et plumes à papote, d’autres témoins et les avocamages qui défendraient leurs clients. Les procès des Mangemorts se tenaient à huis clos pour éviter des émeutes et Harry avait simplement suivi le flot de condamnations dans la Gazette du Sorcier, comme tout le monde. Ça ne l’intéressait pas beaucoup, mais il se disait qu’il était préférable de savoir ce qui se passait.
Narcissa Malefoy entra, escortée par un Auror en uniforme. La femme au port altier dont il se souvenait était méconnaissable : son visage était crayeux et ses longs cheveux blond terne pendaient sur ses épaules tels de vieux rideaux défraîchis. Elle s’installa pourtant avec une prestance que seules les personnes élevées comme elle étaient capables de maintenir en toutes circonstances. Les chaînes s’enroulèrent autour de ses bras et de ses chevilles avec des cliquetis désagréables. Un frisson d’horreur parcourut Harry et un flash du soubassement du Manoir Malefoy traversa sa vision. Une nausée s’empara de lui et il ferma les yeux pour tenter de la calmer.
Harry ne suivit rien du tout jusqu'à ce qu’on l’appelle. Il avait réussi à faire passer son malaise et s’était concentré sur les ombres projetées par les torches sur les murs pour ne penser à rien. Il s’avança jusqu’au pupitre des témoins, les jambes mal assurées. Il croisa alors le regard de Narcissa, d’un bleu délavé éteint. Il n’y avait plus aucune combativité dans ces yeux, il ne subsistait qu’une façade apprise par cœur dès l’enfance.
Une gangue de glace se referma d'un coup sur le cœur de Harry qui eut des difficultés à respirer. L’odeur du sous-bois envahit son nez et le goût de l’humus étouffa sa gorge. Les cris de joie des Mangemorts résonnèrent à ses oreilles. Harry s’agrippa au pupitre pour ne pas tomber et la surface dure sous ses doigts l’aida à rester ancré dans le présent. Le flash-back s’estompa.
— Monsieur Potter, commença le président du Magenmagot, pour sa défense, madame Malefoy affirme qu’elle a menti à Vous-Savez-Qui pour vous protéger. Est-ce vrai ?
Harry reporta son attention sur l’homme imposant à la robe prune avec difficulté. Il déglutit pour éliminer le goût de terre dans le fond de sa bouche. Il se concentra de toutes ses forces.
— Oui, elle a menti à Voldemort.
Un murmure de peur traversa les rangs. Harry se força à rester debout en se tenant au pupitre.
— Pouvez-vous nous raconter ce qui s’est passé ?
Harry sentit le flash-back qui menaçait de l’emporter de nouveau. Il ferma les yeux pour compter jusqu’à dix et quand il les rouvrit, il constata qu’on le fixait. Il s’obligea à desserrer les lèvres et débita sa réponse le plus vite possible.
— J’avais été attaqué par Voldemort et il voulait s’assurer de ma mort. Je venais de reprendre connaissance et je suis resté immobile et les yeux fermés pour ne pas me trahir. Il a désigné quelqu’un pour m'examiner. On s’est approché, on a vérifié si je respirais et une voix de femme m’a demandé si Drago était vivant et s’il était au château. J’ai répondu oui. Elle s’est redressée et a dit que j’étais mort.
— Pouvez-vous affirmer qu’il s’agissait bien de Narcissa Malefoy ?
— Oui.
— Merci, vous pouvez rejoindre votre place.
Harry se détacha du pupitre avec peine pour retourner à sa place avec des jambes tremblantes. Il n’écouta rien de la suite et resta droit sur le banc rigide en regardant fixement le mur devant lui. Il ne s’aperçut de la fin que lorsque tout le monde se leva, il ne savait même pas quel était le verdict. À cet instant, il s’en moquait et se hâta de sortir de cet endroit maudit.
Ron l’attendait comme promis dans l’Atrium. C’était bondé et des murmures suivaient Harry sur son passage. Il détestait ça.
— Hé, ça va mec ? T’as l’air d’avoir vu un fantôme.
— Presque. On peut s’en aller ?
— Ouais.
Ils n'eurent besoin que de quelques instants pour sortir du Ministère de la Magie et se retrouver sur le trottoir. Le soleil tapait fort et Harry sentit ses jambes se dérober sous son poids. Il trébucha. La main de Ron le saisit sous le bras et l’empêcha de s’étaler sur le bitume.
— Oh, Harry, qu’est-ce qui s’est passé là-dedans ?
Harry s’accrocha à l’épaule de Ron pour se tenir debout et lui raconta les sensations qui l’avaient étreint alors qu’il était au pupitre. Les sourcils de Ron se froncèrent d’inquiétude. Harry n’aimait pas qu’il se fasse du souci pour lui, ce n’était pas bien grave, ça allait passer.
— On va aller manger une glace, ça te fera du bien !
— Merci, Ron.
Harry avait pensé que l’évènement au procès de Narcissa Malefoy était un simple hasard. Il s’aperçut trois jours plus tard, lors de celui de Drago, que ce n’était pas le cas. Cette fois, Ron était présent lui aussi, ainsi que d’autres camarades de l’école. Harry ne savait pas si son avocamage espérait le sauver en multipliant les témoignages, mais il n’était pas certain que ça porterait ses fruits.
La chaleur du Feudeymon brûla la peau de Harry avant même qu’il se lève pour témoigner, il n’avait eu besoin que de croiser l’acier du regard de Drago. À celle-ci s’était mêlé le goût des larmes et une rivière de sang avait balayé sa vision. Plié en deux sur son siège dur, Harry luttait pour ne pas vomir sur ses chaussures. La main de Ron sur sa nuque, dans ses cheveux, le ramena lentement à la réalité. Il entendit de nouveau des voix par-dessus l’espèce de bourdonnement qui avait empli ses oreilles.
— Harry… chuchota Ron. Ça va ?
Harry hocha la tête en silence en essayant de reprendre ses esprits. La main de Ron resta dans sa nuque tout du long, comme une ancre rassurante. Harry ne savait pas s’il aurait pu tenir le coup s’il n’avait pas été là.
Après cette longue journée enfermée dans les confins du Service de la Justice Magique, Harry ne désirait qu’une chose : dormir et oublier. Les cris de terreur de Drago alors qu’il le sauvait du feu avaient résonné à ses oreilles presque tout le long du procès.
Ron prépara des sandwichs qu’ils mangèrent dans leurs lits et Harry se coucha. Il se réveilla quelques heures plus tard, trempé de sueur et le cœur tel un tambour. Il tapait si fort qu’il en avait mal aux côtes. Ses doigts agrippèrent sa peau, comme pour tenter d’extirper l’organe de sa poitrine. Il faisait trop chaud, Harry repoussa la couverture au bout du lit.
Après un certain temps, la transpiration sécha et le laissa poisseux dans son t-shirt et son short de pyjama. Son cœur avait fini par s’apaiser et il avait cessé de se griffer le torse dans l’espoir de le calmer. Mais le souvenir, lui, demeurait là. Chaque fois qu’il fermait les paupières, le rugissement du feu revenait le hanter. Cette fois, il ne parvint pas à se rendormir. Quand Ron se leva, il avait toujours les yeux grands ouverts.
— T’as pas l’air bien, Harry.
— Cauchemar. J’ai pas dormi.
— Tu veux en parler ?
— Non.
— Okay. Je vais faire du café.
Harry l’observa quitter la chambre avec une pointe d’inquiétude glissée sous ses côtes. C’était ridicule, même si la maison n’était pas salubre, il ne craignait rien à rester seul ici. Il contempla le plafond en écoutant les bruits qui provenaient par la porte ouverte. L’eau qui coulait dans les tuyaux, les poutres qui gémissaient quelque part sous le toit, les souris qui grattaient dans les murs. Quelque temps plus tard, le grincement des marches puis du parquet. L’odeur de café pénétra dans la pièce avant son meilleur ami. Sa présence soulagea immédiatement la pointe qui titillait sa cage thoracique.
— On fait quoi aujourd’hui ? demanda Ron après qu’ils aient bu leur café.
— Je sais pas.
Harry se rappela soudain sa réflexion sur sa garde-robe quelques jours plus tôt. Il s’aperçut également que la chambre en elle-même nécessitait un bon rafraîchissement. Il avait sûrement besoin de ça pour moins rêver de choses abominables.
— On refait la chambre.
Ils mirent trois jours, mais le résultat était à la hauteur de leurs efforts. Le parquet fraîchement poncé sentait la cire, les murs étaient désormais d’une teinte taupe apaisante, les lits étaient confortables et les draps neufs, l’armoire avait été réparée et elle ne demandait plus qu’à être remplie de vêtements à sa taille. Les rideaux dansaient au gré de la brise d’été qui entrait par la fenêtre ouverte dont les carreaux étaient propres et sans fêlures. Les appliques et poignées aux armoiries de la famille étaient devenues parfaitement ordinaires.
Malheureusement les cauchemars ne cessèrent pas. Au contraire, la situation s’aggravait et ils étaient tellement vivants que Harry se réveillait trempé et le cœur coincé dans la gorge. À plusieurs reprises, il avait même sorti Ron du sommeil sans le vouloir. Ce dernier s’était levé pour lui apporter un verre d’eau et un linge frais pour éponger son front moite. Il avait insisté pour rester à son chevet le temps qu’il s’apaise et la culpabilité ne tarda pas à ronger Harry comme la rouille un morceau de ferraille abandonné.
Alors que le mois de juillet approchait de son terme, une vague de chaleur écrasa Londres d’une chape de plomb insupportable. Harry n’avait aucune énergie dans la journée et dormait encore plus mal la nuit. Quand il dormait. Après plusieurs jours à végéter en se lançant des sorts de rafraîchissement toutes les cinq minutes, Harry proposa à Ron de se délocaliser dans le minuscule jardin derrière le Square Grimmaurd.
Le jardin, enfin si l’on pouvait encore appeler ça de cette façon, ressemblait à une jungle sauvage. Une jungle sous la forme d’un tapis de graminées, ombelles et marguerites qui leur arrivaient à la taille. D’immenses chardons aux fleurs violettes et des touffes d’orties géantes parachevaient le paysage. Dans l’angle sud, un chêne centenaire trônait, décoré de ses lourdes branches aux feuilles lobées. Une vieille balançoire faite de cordes moisies et d’une planche pourrie y était encore accrochée. Harry se demanda un instant si Sirius s’était balancé dessus ou s’il avait poussé son frère. Lui ne l’avait jamais été, Dudley préférait le faire tomber.
— Bon… Si on veut dormir là, il faut dégager un peu d’espace. Je t’adore, Harry, mais compte pas sur moi pour m’allonger dans les orties.
Une boule de chaleur s’installa dans la poitrine de Harry et un sourire étira ses lèvres. Il avait l’impression qu’il n’avait pas souri depuis des semaines.
— Ouais. Je crois qu’on a besoin de Neville.
Neville les rejoignit en fin de journée et il leur montra comment faucher les herbes folles. Un immense tas grossit dans le fond du jardinet tandis qu’un vaste espace se dégageait au centre et sous le chêne. Harry fit disparaître la vieille balançoire d’un evanesco avec une pointe de regret : il avait le sentiment de supprimer une partie de l’enfance de son parrain. Puis il observa le résultat de leur dur labeur en essuyant son front trempé de sueur.
— Ma grand-mère a un hamac presque neuf rangé dans son grenier, vous le voulez ? proposa Neville.
Harry n’eut besoin que d’un échange de regard avec Ron pour accepter avec enthousiasme. Malgré l’heure tardive, le soleil était encore ardent quand Harry et Ron accrochèrent le hamac aux branches du chêne. Ils se réfugièrent dans la maison pour manger un morceau, Harry renvoya une fois de plus Kreattur à Poudlard, puis ils ressortirent pour profiter enfin d’un début de fraîcheur alors que le soleil disparaissait derrière les hautes bâtisses.
— Je vais dormir par terre, prends le hamac, annonça Harry.
— Tu plaisantes ? Il est immense ce truc, on peut dormir là tous les deux.
Pour une raison inexplicable, les joues de Harry se mirent à brûler et il détourna la tête. Il n’osa pas refuser la proposition de Ron, il ne voulait pas le vexer. Ils s’installèrent chacun à un bout, les jambes réunies au centre. Contrairement à ce qu’il avait cru, la présence de Ron eut un effet rassurant sur Harry qui ferma les yeux pour la première fois depuis des semaines sans craindre ses rêves.
Pourtant, il se réveilla en sursaut en plein milieu de la nuit avec le goût du sang dans la bouche et le sifflement de Nagini dans les oreilles. Il mit du temps à comprendre où il se trouvait alors que son cœur pulsait dans sa gorge et qu’un frisson glacé le parcourait. Une brise fraîche sécha la sueur sur sa peau. Il se tortilla dans le hamac pour tenter de se mettre à son aise.
— Quesquispasse ?
— C’est rien, rendors-toi.
Ron fit bouger le hamac en se redressant. Sa silhouette se voyait à peine dans le noir.
— T’as encore fait un cauchemar ?
— Ouais, soupira Harry.
— Tu veux en parler ?
— Nan. Ça changera rien.
Ron se rallongea et Harry tenta de retrouver le sommeil. Mais la vision d’Arthur attaqué par Nagini ne faisait que se rejouer derrière ses paupières, et chaque fois son cœur repartait au galop, alors il garda ses yeux ouverts. Sans ses lunettes et sans lumière, il voyait à peine les branches et les feuilles au-dessus de sa tête. Il tenta de se tourner sur le côté pour être plus confortable. Puis dans l’autre sens. Puis il se remit sur le dos.
— Arrête de gigoter comme ça, grogna Ron d’une voix fatiguée.
— J’arrive pas à dormir.
Le hamac bougea quand Ron en sortit. Harry n’eut pas le temps de comprendre ce qui se passait qu’il y remontait pour se glisser de son côté. Il se contorsionna et d’un geste ferme, il força Harry à poser sa tête dans le creux de son épaule. Collé contre lui, la main sur son ventre et son oreille sur son torse, le corps de Harry se détendit alors qu’il n’avait même pas eu conscience qu’il était crispé. Le battement de cœur de Ron était lent et régulier, Harry l’entendait et le sentait sous sa joue. Sans s’en rendre compte, il ferma les paupières et se rendormit.
Le lendemain matin, Harry se réveilla le premier et s’extirpa du hamac avec une gêne qui tiraillait son ventre. Il se trouvait stupide d’avoir eu besoin d’être câliné pour retrouver le sommeil, il n’était plus un gamin ! D’autant plus que personne n’avait jamais pris le soin de le faire pour lui dans son enfance. Jamais personne ne l’avait bercé pour s’endormir chez les Dursley, personne ne l’avait embrassé avant de se coucher, personne ne l’avait réconforté après un mauvais rêve dans son placard.
Ron eut la délicatesse de ne pas se moquer de lui dans la journée et il n’aborda même pas le sujet. Harry ne put se défaire de cette gêne qui culmina avec une sorte de début de nausée au moment de se coucher. La chaleur étant toujours accablante, ils avaient décidé de dormir de nouveau sous le chêne. Habillé d’un simple t-shirt et d’un short, Harry se glissa dans le hamac avec les mains moites. Quelques instants plus tard, Ron rejoignit à son tour le jardin, les cheveux humides de sa douche. Sans lui demander son avis, il s’infiltra du même côté que Harry et comme dans la nuit, il l’installa dans le creux de son épaule.
— Essaie de pas me donner un coup si tu rêves encore du psychopathe, okay ?
— Heu, OK.
Pour la première fois depuis la bataille de Poudlard, deux mois et demi plus tôt, Harry ne fit aucun cauchemar cette nuit-là.
Quand la vague de chaleur cessa, Harry et Ron retournèrent dormir dans la chambre. Chacun dans son lit, bien évidemment. Les cauchemars revinrent aussitôt. Harry tentait de ne pas faire de bruit lorsqu'il se réveillait en sursaut, le ventre retourné et trempé de sueur, mais il ne pouvait jamais se rendormir. Il restait allongé dans le noir, les yeux grands ouverts, pendant des heures. Il apprit à reconnaître les phases de sommeil de Ron simplement en l’écoutant respirer et se tourner dans son lit. La fatigue s’installa et les idées noires avec elle.
Il y avait du travail dans la maison, mais quand Ron lui demandait ce qu’il voulait faire, Harry ne parvenait plus à lui répondre. Il le laissait décider des actions de la journée sans s’y opposer et en participant peu. Il commençait à ne plus voir l’intérêt de rénover ce taudis, mais il ne savait pas non plus où aller. Retourner au Terrier, en dehors des déjeuners du dimanche, était inenvisageable. La culpabilité de faire subir ces travaux à son meilleur ami continua à s’insinuer en lui et le rongea de plus en plus, au point qu’il en avait mal au ventre en permanence.
Son esprit semblait être englué dans une mélasse épaisse du matin au soir, du réveil au coucher. Il se demanda même à plusieurs reprises s’il avait pris la bonne décision quand il avait eu le choix sur le quai fantôme de la gare de King's Cross. À quoi bon revenir si c’était pour ça ? Il n’était rien, ne servait à rien.
Ses dix-huit ans approchaient à grands pas et Harry ne voulait plus le fêter. Il lui paraissait impossible d’affronter tout le monde dans le jardin du Terrier, faire semblant d’aller bien, se forcer à sourire. Hermione était absente et elle lui manquait terriblement. Il se disait que si elle avait été là, elle aurait eu des solutions à tout ce qui lui pesait.
Le matin du trente-et-un juillet, Harry décida de ne pas bouger. Sa vessie pleine était une torture, mais il ne voulait pas sortir de son lit. Il fit semblant de dormir quand Ron se leva. L’eau coula dans la salle de bain au bout du couloir et l’envie d’uriner se fit encore plus pressante. Puis l’escalier grinça sous le poids de Ron et Harry n’entendit bientôt plus de bruit. Il serra les dents pour ne pas se pisser dessus et attendit.
Le grincement des marches revint au bout d’un long moment, la porte s’ouvrit. Harry resta immobile, tourné vers le mur. Un effluve de café et de pain grillé frappa ses narines et son ventre se retourna. Il n’avait plus vraiment faim ces derniers temps. Une main se posa sur son épaule.
— Harry ? Harry ?
Il ne pouvait continuer à prétendre. Alors il s’étira et se tourna en papillonnant des yeux. Le regard bleu de Ron souriait.
— Bon anniversaire, Harry. Je t’ai fait un petit-déj.
La gentillesse de Ron lui tordit les entrailles et ses yeux se mirent à piquer. Il prétexta avoir besoin de se frotter les paupières pour s’empêcher de pleurer. Mais qui pleurait pour quelque chose comme ça ‽ Il était pathétique. Il se força à se redresser, mais ne put obliger ses lèvres à sourire.
— Merci, Ron.
Son ami lui tendit le plateau, mais Harry dut d’abord s’excuser pour aller aux toilettes. Quand il revint, Ron l’attendait toujours.
— Ça va refroidir, tu devrais manger.
— Et toi ?
— J’ai grignoté un bout dans la cuisine, après m’être battu avec Kreattur. Il s’est caché dans son réduit.
— J’irai lui dire de partir, tout à l’heure.
Ron haussa les épaules, comme si ça lui était égal que l’elfe de maison reste ou non. Son meilleur ami prenait les choses comme elles venaient, avec un optimisme que Harry jalousait un peu. Le sourire de Ron et l’éclat de joie dans son regard forcèrent Harry à manger. Il avait l’estomac noué, mais il ne pouvait pas refuser d’avaler ce que Ron avait cuisiné simplement pour lui faire plaisir. Harry avait la sensation qu’il ne méritait pas qu’on soit aussi attentionné avec lui. Ron restait dans cette maison pourrie, faisait les travaux à sa place et préparait les repas, alors qu’il aurait pu être avec sa famille. Lui aussi était en deuil et avait certainement des choses plus intéressantes à faire. Pourtant, il était là, inébranlable.
Quand Harry termina ses deux tartines, son œuf brouillé et son café, il se rallongea. Ron l’observa avec des yeux ronds.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— J’ai pas la force de bouger.
— Mais on va au Terrier aujourd’hui. Maman a tout préparé pour ton anniversaire.
La culpabilité troua Harry de part en part. Pauvre Molly, déjà éprouvée par la perte de son fils… Harry s’en voulait de provoquer de la peine chez elle, mais il ne parvenait pas à trouver l’énergie de sortir de son lit. Une chape de plomb le clouait sur place, autant physiquement que mentalement.
— Je peux pas. J’y arrive pas.
Le regard de Ron devint inquiet et ses sourcils se froncèrent. Il posa brutalement sa main sur le front de Harry.
— T’as pas de fièvre. T’es malade ?
— Je sais pas. Juste, j’y arrive pas. C’est…
Harry soupira. Il ne savait pas ce qu’il pouvait dire et ce qu’il devait taire.
— Trop dur… finit-il par dire par défaut.
Ron s’assit sur son lit, face à Harry, et le fixa droit dans les yeux. La douleur que Harry y lisait ne fit que provoquer davantage de souffrance et de culpabilité.
— J’vois bien que t’es pas en forme depuis un moment.
Harry ne savait pas quoi répondre. Il se sentait si mal.
— Tu veux rester ici aujourd’hui, alors ? demanda Ron.
— Ouais…
— Okay. J’vais aller au Terrier pour dire qu’on annule. Je te ramènerai une part de gâteau.
— Merci, Ron.
— C’est rien.
Ron se tourna vers l’armoire pour en sortir des vêtements et Harry pivota vers le mur pour lui laisser un peu d’intimité. Il savait que c’était inutile, ils s’étaient changés dans le même dortoir pendant toute leur adolescence, mais d’un coup, il avait l’impression que c’était la chose à faire. Son meilleur ami quitta la pièce et Harry entendit rapidement le bruit de la cheminette qui s’activait. Il resta seul, allongé dans son lit, rongé par la culpabilité. Elle semblait progresser le long de ses os, comme une rouille galopante.
Harry s’aperçut qu’il s’était rendormi lorsque Ron revint. Il ne savait pas combien de temps s’était écoulé, mais le soleil était haut dans le ciel. Il cligna des yeux, les paupières lourdes et gonflées. Ron avait l’air malheureux, debout au milieu de la chambre, une assiette et un paquet dans les mains.
— Tiens, c’est pour toi.
Les yeux de Harry se mirent de nouveau à piquer et, comme plus tôt, il les frotta pour faire passer la sensation. Assis dans son lit, il accepta le gâteau et le paquet. Il avait le sentiment d’être la pire personne au monde et de ne pas mériter ces attentions.
— Ta mère était très fâchée ?
— Non. Juste triste. J’ai dit qu’on viendrait bientôt, ça l’a un peu soulagée.
— Je suis désolé, Ron.
— T’en fais pas. Elle était contente de me donner des tas de boîtes pleines de tourte et de patates, on a à manger pour une semaine !
Un maigre sourire étira les lèvres de Harry pendant un bref instant. Molly faisait toujours trop la cuisine, elle avait peur qu’ils manquent de quelque chose. Il se força à picorer le gâteau, un délicieux fraisier, parce qu’elle l’avait fait exprès pour lui. Il faudrait qu’il se rachète auprès de Molly, peut-être qu’il pourrait lui offrir un joli châle ou un nouveau livre de recettes.
— T’ouvres pas le paquet ?
— C’est de la part de tes parents ?
— Non, ils ont dit qu’ils te donneraient leur cadeau quand on viendra. C’est de la mienne.
— Mais… Avec quel argent ?
— T’occupe pas de ça.
Les yeux de Harry piquèrent une fois de plus et il lui fallut toute son énergie pour ne pas pleurer. Il était d’un ridicule ! Il baissa la tête vers la boîte emballée posée sur les draps et profita de l’excuse de devoir l’ouvrir pour cacher ses yeux humides. Il y trouva une paire de gants de Quidditch en cuir rouge, incroyablement doux au toucher.
— Ron… t'aurais pas dû…
— Ça me fait plaisir.
Harry releva le visage vers lui. Son sourire timide était contrebalancé par ses sourcils froncés d’inquiétude. La culpabilité de Harry recommença à ronger ses os.
— Tu te sens mieux ?
— Bof.
— Tu fais de nouveau des cauchemars, hein ?
— Ouais…
— Tu te rendors pas après.
— Non.
Le visage de Ron se plissa dans une expression pensive pendant un long moment. Le cœur de Harry se mit à battre avec irrégularité, pour une raison qu’il ne s’expliquait pas.
— T’en faisais plus quand on dormait dans le hamac.
Une bouffée de chaleur traversa Harry au souvenir des quelques nuits passées dans le jardin, sa tête posée sur le cœur de Ron. Elles avaient été reposantes. Son esprit avait été libéré des réminiscences et des mauvais rêves qui le hantaient. Il baissa le regard, il ne pouvait plus soutenir celui de Ron. Il le fixait avec une détermination qui faisait frissonner Harry.
— Non.
— Okay. Tu veux faire quoi aujourd’hui ?
— Rien.
— Okay. Ça te dérange si j’essaie d’arracher les têtes d’elfes du couloir avec les outils que m’a filé Papa ?
Harry se redressa, une esquisse de sourire sur les lèvres. Ron avait l’air plein d’espoir et Harry se demandait avec une pointe d’inquiétude ce qu’Arthur avait pu lui prêter et quels dégâts ça provoquerait. L’idée de ne plus voir ces affreuses têtes empaillées était cependant une perspective suffisamment enthousiasmante pour accepter les risques.
— Nan, vas-y.
Le sourire de Ron valait tous les risques du monde. Le ventre de Harry se contracta doucement, mais il ignora la sensation. Son corps ne cessait d’avoir des réactions désagréables ces derniers temps. Il ne savait pas si c’était le manque de sommeil ou de nourriture.
Harry passa le reste de la journée dans son lit, à rêvasser en observant le plafond ou à lire quelques magazines qui traînaient. Il écouta les bruits qui provenaient du rez-de-chaussée avec une inquiétude mêlée d’espoir. On aurait dit que Ron démontait la maison. Quand il revint, des heures plus tard, il avait de la poussière de plâtre jusque dans les cheveux, mais son sourire et la joie dans ses yeux étaient incommensurables. Ça faisait longtemps que Harry ne l’avait pas vu aussi heureux et une plaisante chaleur s’installa dans sa poitrine.
— Je t’annonce que les têtes d’elfes ne sont plus accrochées au mur. Bon… il se peut qu’il faille refaire la peinture et de l’enduit.
— C’est pas grave. Merci beaucoup, Ron !
— À ton service !
Il repartit de la chambre en riant et Harry entendit l’eau couler dans la salle de bain. Puis il revint enroulé dans une serviette, s’habilla et ressortit en claironnant qu’il allait chercher à manger dans la cuisine.
Après le dîner, Harry se força à se laver et à changer de vêtements, même s’il n’avait pas beaucoup d’énergie. Il n’avait rien fait de la journée, mais il se sentait épuisé. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait et il n’avait pas la force d’y réfléchir. Quand il revint dans la chambre, les draps de son lit étaient défaits.
— Mais… Qu’est-ce que t’as fait ?
— On les lavera demain. Ce soir, tu dors avec moi.
Harry s'apprêtait à protester, mais Ron leva la main pour l’arrêter.
— Pas de discussion.
Il avait ce regard décidé, la bouche pincée, les sourcils froncés, Harry savait qu’il ne pourrait pas le faire changer d’avis. Il se glissa dans les draps aux côtés de Ron, le ventre serré d’angoisse. Il ne voulait pas déranger Ron pendant son sommeil s’il se réveillait encore en sursaut. Pourtant, malgré tout, quand il fut calé dans le creux de son épaule, le battement régulier de son cœur l’apaisa et il se détendit.
La nuit fut calme et sans aucun rêve. Harry était soulagé et anxieux tout à la fois de retourner dans son lit celle d’après. Par un concours de circonstances, ou peut-être de façon délibérée, aucun d’eux ne s’occupa des draps sales ni ne pensa à chercher où ils pourraient en trouver des propres. Une nouvelle routine s’installa.
Harry s’endormait contre Ron tous les soirs sans oser protester. Il appréciait cependant la proximité et le réconfort que lui procurait son ami. Les cauchemars revinrent certaines nuits, mais Harry se calmait beaucoup plus vite tandis que Ron caressait ses cheveux et murmurait des paroles rassurantes. Son ventre continuait de se contracter de façon désagréable, mais Harry préférait l’ignorer, il savait que ça finissait toujours par passer.
La fatigue se fit moins présente et Harry recommença à participer dans la maison. Ils choisissaient le programme pendant le petit-déjeuner et travaillaient en discutant toute la journée. Vers mi-août, Harry décida qu’ils devaient essayer de décoller le tableau de Walburga avec la méthode que Ron avait utilisée pour les têtes d’elfes empaillées. Ils mirent six heures à creuser le mur à l’aide des burins et des marteaux, mais le portrait finit par tomber sur le parquet usé dans un hurlement de la vieille femme.
— Qu’est-ce qu’on en fait ?
Harry réfléchit un instant. Ce n’était pas un souvenir qu’il voulait conserver, Sirius avait détesté sa mère, il n’aurait pas souhaité qu’elle reste. Il ne connaissait pas grand-chose à la magie des portraits sorciers, mais le bois et la toile, ça s’enflammait facilement.
— On va le brûler. Demain, on transplanera dans un coin où y a personne et on y fout le feu, décida Harry.
— MONSTRES ! ORDURES ! POURRITURES !
— J’serai pas fâché d’être débarrassé de cette harpie, fit remarquer Ron entre deux cris.
— Moi non plus, viens on va la mettre dans la salle à manger en attendant.
Trois jours après avoir incendié le portrait, dans des hurlements qui auraient pu alerter le voisinage s’ils n’avaient pas été au milieu de rien, Harry se rendit au dernier étage du Square Grimmaurd. Debout dans le couloir, il observa pendant longtemps la porte nue. Sa peinture sombre écaillée, le chambranle éraflé, sa poignée en argent aux armoiries des Black.
Après une grande inspiration, Harry posa sa main sur le bouton et le tourna. Il poussa le panneau de bois qui grinça comme une lamentation. La maison elle-même semblait vouloir le prévenir.
La pièce était comme dans ses souvenirs : du mobilier imposant — couvert de poussière — des posters de femmes sur des motos, des photos des Maraudeurs et les couleurs de Gryffondor. L’endroit était figé dans le temps, comme si Sirius avait encore seize ans.
Harry ne savait pas pourquoi il était là, il avait simplement senti qu’il devait y entrer. Il s’assit au bord du lit défait en soulevant un nuage de poussière qui le fit éternuer. Il balaya l’air de sa main puis décida d’aérer. Les lourds rideaux rouges étaient raides de crasse et les carreaux laissaient à peine filtrer la lumière. Il retira les toiles qui le gênaient et ouvrit les battants en grand. Le soleil d’été se déversa sur lui telle une fontaine. Harry plissa les yeux.
Quand il se tourna vers la chambre, la poussière en suspension dansait dans les rais lumineux. Son regard fut attiré par un objet posé sur l’une des étagères. Il s’en approcha et passa son t-shirt dessus pour retirer le gros de la saleté. Il regretta aussitôt son geste et ôta le vêtement pour ne pas s’en mettre partout. L’objet, presque carré, était protégé d’un couvercle en plastique qui avait dû être transparent à une certaine époque. Harry plissa les yeux pour mieux voir à travers. C’était une platine vinyle !
Les Dursley en avaient eu une à Privet Drive, Harry avait bien sûr interdiction formelle de s’en approcher, au risque d’être sévèrement puni. Mais il avait pu profiter de la musique même depuis son placard, malgré le son étouffé. Harry se doutait cependant que Sirius n’écoutait pas ABBA ou Barbra Streisand. Il utilisa son t-shirt déjà sali pour nettoyer complètement le tourne-disque avant de se pencher vers le contenu des étagères. Il y avait peut-être des trente-trois tours ici.
Il trouva rapidement une énorme collection, des groupes dont il avait entendu parler sans jamais vraiment les écouter excepté lorsqu’ils passaient à la radio et que Vernon ne changeait pas de station : Queen, David Bowie, Led Zeppelin, Pink Floyd, les Beatles, les Clash, Deep Purple et d’autres qu’il ne connaissait pas. Il choisit une pochette intrigante, noire avec un triangle qui semblait servir de prisme à un rayon de lumière blanche : The Dark Side of the Moon de Pink Floyd. Après quelques essais, il réussit à faire fonctionner l’appareil et un battement de cœur déferla dans la chambre, suivi par des bruitages étranges. Harry eut à peine le temps de se demander ce que c’était que la musique démarrait, planante, hypnotisante. Il s’allongea sur le lit, dans la poussière, éternua et écouta.
Quarante-cinq minutes plus tard, ça s’arrêta et Harry sortit de l’état de transe dans lequel il s’était plongé sans s’en rendre compte. Il choisit un autre album, au hasard. La pochette montrait deux façades de petits immeubles : Physical Graffiti de Led Zeppelin. C’était très différent et Harry se mit à battre la mesure en rythme avec la guitare électrique. Il s’allongea de nouveau dans la poussière et écouta encore.
Ron le rejoignit avant la fin du disque alors qu’il revenait d’une visite à la boutique de George. Harry avait préféré ne pas s’imposer. Ron avait commencé à parler de travailler avec son frère en septembre quand Harry avait évoqué au début de l’été qu’il ne voulait plus être Auror. Sans Harry, Ron n’était pas non plus très motivé et aucun d’eux ne désirait retourner à Poudlard pour passer leurs examens. La fin du mois d’août approchant, il s’était décidé à aller en discuter avec George.
— C’est quoi ?
— Les albums de Sirius. J’ai trouvé un appareil pour les écouter.
— Okay.
Ron monta sur le lit à côté de Harry et s’allongea à son tour. Ils restèrent là, à écouter, jusqu’à la fin du disque.
— Ça s’est bien passé ? demanda Harry quand la musique s’arrêta.
— Ouais. Il a besoin d’aide à la boutique, il est d’accord pour que je bosse avec lui.
— Tu commences quand ?
— Pas tout de suite.
Harry tourna la tête vers lui. Ron fixait le plafond fissuré, Harry avait l’impression qu’il lui cachait quelque chose, mais il ne voulait pas le forcer à parler s’il n’en avait pas envie. Lui-même ne racontait jamais ses cauchemars quand il se réveillait la nuit, ni ses doutes sur le fait d’être toujours en vie alors que d’autres étaient morts pour lui, ni la terreur que lui occasionnait l’avenir. Harry ne savait pas quoi faire, ni si ça valait encore le coup de se battre. Le monde lui semblait sombre et dur, le peu qu’il avait lu dans la Gazette du Sorcier depuis la Bataille de Poudlard ne le rendait pas optimiste.
Ils restèrent dans le silence pendant un long moment, puis Harry mit un troisième album au hasard, encore une fois choisi grâce à la pochette. Un guitariste devant une maison à la porte verte, éclairé par un lampadaire : The Rise and Fall of Ziggy Stardust and the Spiders From Mars de David Bowie. Puis il s’allongea de nouveau et ne tenta pas de discuter avec Ron, il écouta.
La musique semblait arrêter son cerveau. Elle neutralisait les réminiscences dues aux cauchemars, éteignait la culpabilité, apaisait ses angoisses. Son corps était détendu, son ventre ne faisait plus mal, la rouille avait disparu.
Ils écoutèrent album après album. Le soleil se coucha, l’air frais entra par la fenêtre ouverte et fit frissonner Harry, toujours torse nu. Ils oublièrent de manger et s’endormirent avant la fin de News of the World de Queen.
Harry nettoya la chambre de Sirius du sol au plafond, il détacha les photos des murs pour les coller dans un album qu’il garderait précieusement, il jeta tout ce qui devait l’être, il fit le tri des vêtements qu’il pourrait lui-même porter, il s’échina à poser du papier peint pour couvrir les posters impossibles à retirer. Ron voulut l’aider, mais Harry avait décidé de tout faire seul. Son ami s’était alors attelé à l’autre chambre de l’étage : celle de Regulus, juste pour s'occuper.
Quand tout fut propre et rutilant, Harry eut l’impression que c’était enfin le moment de s’acheter des vêtements qui lui iraient et il remplit l’ancienne armoire de son parrain de tenues toutes neuves. Curieusement, la journée de shopping avec Ron avait été bien plus amusante qu’il ne l’avait imaginé. Tout d’abord, son ami avait exigé de l’accompagner, et puis il lui avait demandé de tout lui montrer au fur et à mesure des essayages, en donnant son avis. Harry savait qu'il n’avait aucune connaissance de la mode moldue, mais comme lui-même n’était pas beaucoup plus informé, il avait écouté ses conseils. Pour la première fois depuis des mois, Harry et Ron avaient ri tandis que Harry défilait entre les cabines d’essayage et que Ron faisait mine de savoir ce qu’il racontait.
Après le dîner, Harry prit une douche et enfila l’un de ses nouveaux t-shirts en guise de pyjama et un boxer qui lui allait pour de vrai. Il s’aperçut qu’il aurait vraiment dû se préoccuper de ses sous-vêtements plus tôt, mais mieux valait tard que jamais. Il se sentait bien dans sa peau pour la première fois depuis… Il ne se souvenait même plus depuis quand. Il passa devant la chambre qu’il partageait avec Ron et hésita sur le pas de la porte. Son meilleur ami était allongé sur le ventre et lisait un magazine – l’un de ceux que Harry avait trouvés dans la chambre de Sirius, il ne savait pas trop de quoi ça parlait.
— Ron ?
— Hmmm ? répondit-il sans lever la tête.
— Je crois… heu, je vais dormir là-haut.
Le regard de Ron sauta de la page pour s’ancrer dans le sien.
— Où ça ?
— Dans la chambre de Sirius.
Une ombre passa dans les yeux bleus de Ron et il fronça les sourcils. Le ventre de Harry se contracta, son cœur martela sa poitrine sans raison.
— Okay…
Harry n’aimait pas son ton hésitant, et comme Ron n’ajouta rien, il tourna les talons. Il fit quelques pas dans le couloir, mais l’angoisse le prit soudainement à la gorge et il ne put aller plus loin. Le spectre de ses cauchemars et de ses insomnies pesait sur sa psyché telle une couverture lestée de plomb. Il fit demi-tour.
— Ron ?
— Ouais ?
Son cœur cognait contre ses côtes comme un tambour, il essuya ses paumes moites sur son t-shirt. Harry réunit le peu de courage qu’il lui restait.
— Tu peux… venir avec moi ?
L’ombre disparut du regard bleu. Ron se leva avec son magazine et, sans un mot, éteignit les lumières de la chambre, dépassa Harry et monta les escaliers. Harry le suivit avec fébrilité, mais Ron ne fit aucune remarque tandis qu’il rejoignait le dernier étage et s’allongeait sur le grand lit pour reprendre sa lecture. Harry s’installa à côté de lui, le regard fixé sur le plafond blanc tout neuf.
— Je peux mettre un album ?
— Si tu veux, répondit Ron sans relever les yeux de son magazine.
Harry choisit au hasard, sans même vérifier le nom. Puis il se rallongea et écouta. Il se laissa bercer par la musique et le son ténu d’une page que l’on tourne, par la respiration de Ron et par les feuilles qui bruissaient dans la brise qui entrait par la fenêtre encore ouverte. Harry s’endormit sans s’en rendre compte.
La fin de l’été approchait. Harry ne savait pas ce qu’il allait faire de sa vie quand Ron irait travailler avec George. Il n’avait toujours pas donné de date à Harry, mais ce dernier se doutait que ça serait bientôt. L’idée l’angoissait. Cependant, ce n’était qu’une angoisse de plus sur la montagne déjà existante, et ça ne faisait pas une grande différence. En attendant, les jours continuaient à se ressembler : ils nettoyaient la maison et dormaient ensemble dans l’ancienne chambre de Sirius. Harry commençait à penser à la pièce comme étant la sienne, bien qu’il n’y arrivât pas encore tout à fait. Kreattur n’était pas venu depuis plusieurs jours, mais avec l’imminence de la rentrée à Poudlard, il n’avait certainement plus le temps.
Septembre débuta, et Ron était toujours là. Harry lui demandait tous les deux jours quand il allait démarrer, il répondait « pas tout de suite ». Alors Harry arrêta de poser la question. Être seul toute la journée dans cette maison ne lui plaisait pas du tout, même si elle était bien plus accueillante qu’au commencement de l’été. Il n’y avait plus de poussières sur les meubles, de toiles d’araignées dans les coins et de doxys dans les rideaux. La lumière entrait sans difficulté dans les pièces à travers des carreaux propres et sans fêlures. Les vibrations de magie noire provenant d’objets maudits avaient disparu en même temps que lesdits artefacts. Les têtes d’elfes et les portraits n’existaient plus. Il restait encore beaucoup à faire pour rafraîchir les peintures et les papiers peints, rénover les salles de bains inutilisables, cirer les parquets, laver les moquettes et les tapis, mais Harry n’avait de toute façon rien d’autre à faire.
À la moitié du mois de septembre, quelqu’un frappa à la porte d’entrée en plein milieu de l’après-midi. Harry et Ron étaient en train de poncer le parquet de la salle à manger du rez-de-chaussée.
— On attend quelqu’un ?
— Je crois pas, répondit Ron. J’vais voir.
Harry le suivit dans le hall, curieux. Il essuya ses mains pleines de poussière de bois sur son jean déjà sale tandis que Ron ouvrait la porte.
— Hermione !
Ron enlaça Hermione dans son étreinte d’ours avant de la laisser entrer, puis Harry fit de même dès qu’elle fut dans le hall. Elle posa son sac sur le carrelage noir et blanc qu’ils avaient lessivé deux jours plus tôt, les joues roses, un grand sourire sur le visage.
— Comment ça va ?
Harry haussa les épaules, il n’avait pas vraiment envie de parler de son état d’esprit plus que mitigé. Ron répondit par un demi-sourire. Puis il la poussa d’une main dans le dos vers l’escalier qui descendait à la cuisine.
— Viens, on va faire du thé et tu vas nous raconter l’Australie.
Harry les suivit avec une réluctance qu’il ne s’expliquait pas. Hermione était sa meilleure amie depuis ses onze ans, Ron et elle l’avaient épaulé dans toutes ses aventures, il l’adorait. Il aurait dû être heureux qu’elle soit de retour, il aurait dû avoir hâte d’entendre ce qu’elle avait vécu pendant toutes ces semaines de l’autre côté de la planète, mais sa présence créait une pointe désagréable dans le creux de son ventre. Dans la cuisine, Ron s’affairait avec le sourire. Il connaissait cette pièce sur le bout des doigts et Harry aimait l’y voir comme s’il était chez lui.
Hermione raconta la longue recherche pour retrouver ses parents, puis la difficulté pour leur faire récupérer la mémoire, puis les semaines nécessaires pour qu’ils cessent de lui en vouloir. Ron réagit avec de nombreuses questions à son récit et le sourire n’avait pas quitté son visage. Harry ne pipa pas un mot et oublia même de boire son thé. La pointe dans son ventre devint une lame qui le labourait.
Hermione s’installa dans l’ancienne chambre qu’elle avait occupée avec Ginny à l’époque de l’Ordre du Phénix. Harry en profita pour se doucher et se changer, puis se retrancher dans la sienne. Il voulait être seul.
Les odeurs du dîner lui parvinrent quand quelqu’un ouvrit la porte, plus d’une heure plus tard. Il s’était assis sur le lit, la tête posée sur ses genoux relevés entourés de ses bras. Le tourne-disque diffusait le trente-trois tours de Let it Be pour la troisième fois. La lame creusait dans ses entrailles d’une telle façon qu’il avait envie de pleurer. Ses poumons s’étaient bloqués et il avait du mal à respirer. Une sorte de mélasse engluait son esprit.
— Harry ?
Il ne tourna pas la tête vers Ron et ne bougea pas quand ses pas s’approchèrent du lit. Paul McCartney chantait la chanson éponyme de l’album et Harry avait l’impression que sa vie ne pouvait être plus sombre qu’en cet instant. Il ne voyait ni espoir, ni réponse, ni lumière devant lui. Il se sentait seul, sans personne pour l’épauler. Hermione était rentrée et contrairement à ce que Harry avait imaginé sa présence le rendait malheureux. Tout allait changer désormais.
Ron et Hermione avaient mis leur relation en pause parce qu’elle était partie, mais plus rien n’allait les empêcher de reprendre où ils s’étaient arrêtés. C’était normal, après tout. Et puis Ron irait travailler avec George et son salaire permettrait qu’ils louent un petit appartement. Harry allait se retrouver seul, abandonné, avec ses cauchemars et ses angoisses, avec ses peurs et ses insomnies, avec ses fantômes et ses souvenirs. Il n’y aurait plus personne pour caresser ses cheveux la nuit, il ne s’endormirait plus avec des battements de cœur sous son oreille, il ne se réveillerait plus dans des bras réconfortants. Il ne sentirait plus les odeurs de café et de tartines grillées avant même qu’il se lève, il serait seul face à l’insurmontable tâche de rendre cette maison habitable. Il ne verrait plus ses sourires, ses yeux bleus et ses milliers de taches de rousseur.
Merlin… Comment avait-il pu laisser tout ça arriver ? Pourquoi ne s’était-il pas rendu compte plus tôt que Ron n’était plus seulement son meilleur ami dans son cœur ? Ce n’était pourtant pas la première fois qu’il tombait amoureux, il aurait dû s’en apercevoir avant ! Mais il ne pouvait pas lutter contre l’inévitable, il ne faisait pas le poids face à Hermione.
Le lit s’enfonça à ses côtés, une main appuya sur son épaule.
— Harry ?
Harry tourna la tête vers lui, mais la laissa posée sur ses genoux. Le regard bleu était inquiet, les sourcils roux étaient froncés. Harry s’en voulut de provoquer des soucis à son meilleur ami et la rouille de la culpabilité recommença à le ronger.
— Le dîner est prêt.
— J’ai pas faim.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Rien. Je suis fatigué.
Le regard de Ron était clair : il ne croyait pas une seconde à son mensonge. Pourtant, il ne le força pas à parler. Ron ne le forçait jamais. Les doigts serrèrent l’épaule de Harry, puis Ron se leva.
— J’vais te ramener une assiette, au cas où.
Ça serait loin d’être la première fois que Harry mangeait dans son lit depuis qu’il était là. Ça avait toujours été l’idée de Ron. La lame dans les entrailles de Harry tourna et tourna en déchirant tout sur son passage. Quand Ron revint avec du ragoût, Harry avait l’impression d’avoir été écartelé.
L’assiette demeura pleine et Harry finit par se coucher après avoir écouté Let it Be trois fois de plus. Il resta allongé dans la pénombre, immobile, les paupières grandes ouvertes. Impossible de réussir à les fermer. La lame tournait dans son ventre, ses poumons étaient comprimés, des idées noires tourbillonnaient dans sa tête.
Sa porte se rouvrit des heures plus tard. Les yeux de Harry brûlaient d’épuisement, mais il ne pouvait pas dormir. Des pas discrets s’approchèrent, des bruits de vêtements qu’on enlève, puis le matelas s’enfonça sous le poids de quelqu’un.
— Qu’est-ce que tu fais là ?
— Désolé de t’avoir réveillé, répondit Ron en se glissant sous la couverture.
— Je dormais pas.
— T’as fait un cauchemar ?
— Nan, j’arrive pas à dormir. Qu’est-ce que tu fais là ? répéta Harry.
— Bah, je me couche. Je suis crevé, on a parlé beaucoup avec Hermione.
La lame fit un tour dans les entrailles de Harry et pourtant il ne put s’empêcher de poser la question qui lui vint à l’esprit.
— Pourquoi t’es pas avec elle ?
Avant qu’elle s'envole pour l'Australie, ils campaient tous les trois dans le vieux salon, parce que la maison était dans un état catastrophique et qu’ils avaient un peu peur d’être séparés. C’était la même raison qui avait poussé Ron et Harry à partager une chambre après son départ. Avec son retour, Harry s’était imaginé que Ron la rejoindrait. Elle avait dû lui manquer.
— Pourquoi tu veux que je dorme avec Hermione ?
Une brusque bouffée de chaleur traversa Harry. La larme fit de nouveau un tour dans ses entrailles.
— Ben… Tu sais… Enfin, pour que vous puissiez être ensemble. Tu vois.
— Ah.
Harry avait mal et avait en plus envie de s’enterrer dans un trou.
— On va pas se remettre ensemble, Harry, finit par déclarer Ron au bout de longues minutes de silence.
La lame commença à se retirer du ventre de Harry et le baume du soulagement la remplaça. Ça faisait tout chaud à l’intérieur.
— Pourquoi ?
— Parce que…
Ron soupira.
— Parce que ce n’est plus d’elle que je suis amoureux.
Harry osait à peine respirer. La main de Ron attrapa la sienne sous la couverture et la tira jusqu’à lui. Il embrassa sa paume à plusieurs reprises. La chaleur se répandit dans le corps de Harry, ses poumons se relâchèrent enfin.
— Tu vas rester avec moi ? hasarda-t-il en murmurant.
— Oui.
— Et… Hermione est au courant ?
— Je lui ai dit. Elle part demain.
— Je veux pas qu’elle se sente forcée de s’en aller.
— C’est elle qui l’a décidé. Elle a compris toute seule avant même que j’ouvre la bouche de toute façon.
Harry pouffa, Ron tira sur son bras pour l’obliger à se rapprocher. Il cala sa tête dans le creux de son épaule, à sa place habituelle. Ron avait gardé sa main dans la sienne et son pouce la caressait doucement. Harry se sentait détendu. Son ventre n’était plus douloureux, il respirait normalement, ses idées noires avaient battu en retraite. Le sommeil finit par le gagner et il cligna des paupières dans la pénombre. Les lèvres de Ron se posèrent contre sa tempe en un baiser aérien.
— Dors, Harry. Je partirai pas, c’est promis. Je resterai toute la vie, si c’est ce que tu veux.
— Merci, Ron.
Il embrassa de nouveau sa tempe et Harry s’endormit en souriant.
