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La chose est née.
Une engeance nommée Mordred.
La nouvelle lui était parvenue par la milice chargée de surveiller Morgane ; l’oiseau avait voyagé trois jours. Il aurait préféré qu’il n’arrive jamais à Camelot.
Pour la première fois depuis l’effroyable découverte, Arthur repensa à cette nuit, neuf mois plus tôt, où il s’était abandonné à la luxure dans les bras de sa propre sœur. Nuit qu’il maudissait de tout son être ; y repenser le dégoûtait. De sa propre peau qui caressait la sienne, de leurs bouches qui s'agrippaient jusqu’à leur union charnelle. Maudite soit cette nuit, maudite soit cette femme tentatrice, maudite soit sa, leur, mère, qui aurait pu mettre au monde un fils. Il se serait perdu dans les bras de son propre frère, mais rien n’aurait résulté de cette union incestueuse là. Et maudite soit cette tentation, cet appel de la chair qui l’habite depuis son adolescence et que même le mariage et sa tendre épouse n’ont pu calmer.
Il avait espéré tous les jours que Morgane perde l’enfant, avait même envisagé d’engager un de ses soldats pour la pousser du haut d’un escalier ou saboter sa litière, avant que Bédivère ne menace de les quitter, lui et Kay, s’il osait avoir recours à des méthodes aussi lâches.
La haine que Morgane lui portait était tenace, il le savait. Sa chose avait été nourrie de rancune et de colère, et galvanisée par la prophétie ; les plans qu’elle réservait à sa création concernant Arthur s'annonçaient cruels.
Arthur jeta le message aux flammes, sans un dernier regard. Il sentit s’installer une de ses crises d’angoisse, si fréquentes depuis la découverte de cette sœur qui porte sa progéniture.
Assis à la Table Ronde, sa respiration s'accéléra, ce mélange de peur et de fureur si familier lui remonta à travers la gorge et le submergea. Il tapa violemment du poing sur la table, qui se colora de son sang. Arthur vit le filet rouge couler sur le bois. Son sang, qui coulait désormais dans les veines d’un autre, ce même sang qui mettrait fin à sa Table Ronde, l'œuvre de sa vie.
Il en était là de ses ruminations quand Merlin apparut sur la table. Il en aurait été agréablement surpris un autre jour, mais la colère et la peur lui serraient le cœur et lui tordaient les entrailles.
Merlin le dévisagea un temps, se pencha sur lui, le surplombant d’une bonne tête. Il vit les yeux jaunes, désormais noirs de fureur, il vit le poing ensanglanté et, plus que tout, il vit la peur. Arthur ne s’était pas senti aussi petit face à lui depuis des années.
“Eh bien, pourquoi cette tête ? Tu es blanc comme un linge, mon garçon.”
Il voulut parler. Il parlait toujours de tout à Merlin, plus qu’à Kay, c’est dire. Mais les mots restaient coincés. Parler, l’informer de la situation, c’était reconnaître que la roue de son destin, ce qu’il redoutait le plus, s’était mise en marche. C’était le début de la fin de la Table Ronde, de sa fin. Tout ce qu’il avait bâti toutes ces années vacillait suite à une seule erreur. Nuit, femme, destinée maudite.
Il inspira.
“Morgane a accouché.”
Merlin se redressa, tenant sa barbe entre ses doigts.
“Je vois. Pellinore est prêt ?”
“Il s’est rétracté. Gawain l’a convaincu de ne pas le faire, et tu connais sa tendresse paternelle.”
Pellinore avait été l’un des premiers informés de la situation d'Arthur et s’était proposé pour régler définitivement son problème. Jusqu’à ce qu’il se présente un soir à Camelot pour lui annoncer qu’il ne pourrait pas faire ça à Gawain. Même pour une engeance issue d’un inceste qui menaçait la vie de son ami.
Arthur n’avait pas pu s'empêcher de se sentir trahi par son plus cher allié et ne l’avait plus regardé dans les yeux depuis lors.
“Hmm, il a toujours été faible face à la jeunesse, mais la naissance de son petit dernier l’a particulièrement ramolli. C’est fâcheux.”
“J’irais. C’est de ma vie dont il s’agit, mes chevaliers ont suffisamment souffert pour moi pendant les rebellion.”
“Tu es leur roi, ce sont tes soldats. C’est leur rôle de t’appuyer.”
“La guerre les a épuisés, Merlin. Nous avons perdu des centaines d’écuyers, des enfants pour la plupart. Combien de lettres leurs chevaliers ont dû écrire à leur famille ! Combien d’alliés, d’amis ai-je perdus ! Je ne veux plus être responsable du sang sur leurs mains. Il y a une semaine, le jeune Dinadan a vomi à la vue de la dépouille d’une jument en sang. J’ai commis la plus grosse erreur de ma vie, je la réparerai, seul.”
Arthur n’avait pas senti les larmes arriver. C’est lorsqu’elles s’écrasèrent en grosses gouttes sur sa tunique qu’il se rendit compte que ses yeux s'étaient embués pendant qu’il parlait.
Il sentit un poids à l’arrière de sa tête et se retrouva le front contre le torse de Merlin. Une main lui caressait les cheveux et l’autre était une présence chaude et rassurante dans son dos.
“Là, Arthur. Quoi que tu décides, je serai à tes côtés.”
Un instant, il se permit de s’imaginer enfant, quand son seul souci était que Kay ne découvre qu’il avait cassé son cheval de bois.
“Si tu t’y rends, prends garde en Orcanie. Morgane sera peut-être affaiblie par l'accouchement, mais elle reste une mage d’une puissance exceptionnelle.”
Il partit le lendemain à l’aube.
Il avait dit à Guenièvre qu’il partait retrouver un espion en Carmélide. Il se promit en l’embrassant que c’était son dernier mensonge à sa bien-aimée. Après tout cela, il n’aurait plus jamais à lui mentir et il se dévouera entièrement à la consoler de la disparition de Lancelot. Encore une de ses erreurs.
Kay et Bedivere avaient insisté pour l’accompagner mais il avait refusé, leur assurant que tout irait bien. La guerre les marquait eux aussi. Sous ses airs revêches qui criaient à qui voulait l'entendre qu’il allait très bien, son frère avait blanchi et son visage s’était ridé en quelques mois. Bédi n’en menait pas large non plus, il refusait de l’admettre, mais Kay était formel, les douleurs fantômes de son bras l'assaillaient chaque nuits. Il se réveillait en sursaut et hurlait de terreur quand il posait les yeux sur son moignon.
Tous deux étaient tellement à bout qu’il avait suffit d’un bruit de vaisselles cassées aux cuisines pour que Kay dégaine sa lame et que Bédi tente d’attraper la sienne avec son bras manquant avant de se rendre compte de son geste et de se figer. Ses yeux s’étaient voilés et Arthur sentit le poids de la culpabilité, désormais coutumier, s’écraser sur lui.
Il ravala sa honte, fila comme un voleur aux écuries et quitta Camelot au grand galop.
Il était beau, le grand roi breton, méconnaissable sous sa capuche, à fuir sur un cheval pris au hasard, la lame qui scellerait sa destinée enfouie dans son manteau.
Il fit le voyage jusqu’au Lothian d’une traite, ne s'arrêtant dans les relais que pour changer de cheval, manger un bout de pain et dormir une heure.
Il pensa tout du long à la lame cachée près de sa poitrine. Près de ce cœur qui cesserait un jour de battre s’il n’en faisait pas usage.
Il arriva au château en pleine nuit, à pied. Il avait attaché le cheval dans un bois plus loin. Pas la meilleure idée en cas de fuite, mais il était bien trop épuisé moralement pour se préoccuper d'autre chose que la tâche qu’il devait accomplir. Il entra par une porte dérobée et s’engouffra dans l’austère demeure.
Le château était vide. Tous les domestiques avaient été renvoyés chez eux quand ses gardes avaient investi les lieux. Ils reviendraient au compte-gouttes dans les jours à venir, maintenant que le château reprenait ses activités.
Il se dirigea à l’étage, vers la chambre du bébé, faisant fi de ces murs d’un rouge sombre qui semblaient le juger en silence du haut de leurs siècles d'existence.
Gawain lui avait fait visiter le château le jour où lui et Morgane avaient découvert leur lien. Il se souvint qu’elle s’était extasiée devant la chambre de la chose. Il avait passé la journée dans un état second, mais pas assez pour oublier où il était. Dans la demeure de Loth, traître déchu, dirigée par sa veuve, sa sœur enceinte de lui.
Lui et Morgane avaient dit la vérité à Gawain plus tard dans la journée. Elle était sous le choc et avait erré, l’air hagard, dans le grand hall plusieurs heures. Pendant que l’idée de l’assassinat de l’enfant faisait son chemin dans son esprit.
Gawain, sa nièce adorée. La seule chose bien que Morgane lui avait donnée. Il espérait qu’elle allait bien ; on lui rapportait souvent ses exploits en tournoi, et les noms des maris qu’elle faisait cocus et qui demandaient réparation.
Il savait qu’elle était sur la route du Lothian, prête à retrouver sa mère et la chose après la période de séparation qu’il avait imposée. Le temps lui était compté, elle pouvait arriver d’un moment à l’autre.
Arrivé devant la chambre, il sortit la lame, poussa doucement la porte, ne prenant pas le risque de faire grincer les gonds. En s’avançant, lame en main, il vit le berceau illuminé par la lumière de la lune. Il s’approcha sur la pointe des pieds et se pencha au-dessus de la chose endormie. L’engeance ressemblait à sa créatrice, du teint aux cheveux. S'il lui restait des doutes, ils moururent à cet instant.
Il s’arrêta et observa. Difficile à croire que c’est cet être endormi qui serait sa perte. Il glissa doucement sa main, gantée, sous le corps. S'il se réveillait, le château serait alerté par les cris et ce serait fini de lui.
Arthur savait qu’il était grand, très grand, mais il n’en prit vraiment conscience qu’à cet instant. Le corps tenait tout entier dans sa seule main, la tête reposant sur son poignet. Il lui suffirait de serrer quelques secondes la minuscule gorge pour y couper l’air. Il leva la lame.
Le bébé s’agita, sans bruit, se tortillant dans sa main. Il raffermit sa prise contre son poitrail et…
La chose battit des paupières, émit un son en expirant et Arthur se noya dans ses yeux. Ses propres yeux à lui, un océan de jaune d’une profondeur abyssale qui le regardaient et l’aspiraient, l’empêchant de formuler la moindre pensée.
Le charme se rompit quand l’enfant cligna des yeux et se mit à gigoter. Arthur distingua autour de ces yeux magnétiques une minuscule bouche qui se tordait d’inconfort, un petit nez au-dessus de petites joues. Et des petits cils, un petit front, des petits cheveux…
Il sortit de ce face-à-face en sentant une démangeaison à la barbe. Il baissa la tête, l’estomac retourné, et vit de toutes petites mains tenter d’attraper sa barbe en gazouillant.
Le cœur du roi de Bretagne explosa, il replongea dans ses yeux et sa vie en fut changée à jamais. Il avait suffi d’une poignée de secondes à l’enfant pour qu’il s’ancre dans la peau et l’âme d’Arthur.
Arthur est un roi, Arthur est un chevalier, Arthur est un frère dévoué, un mari aimant, un oncle attentionné, un ami fidèle et bien d’autres choses.
Une dernière pièce vient s’ajouter à ce puzzle, une pièce sur laquelle il avait fait une croix depuis quelque temps. Une pièce qui, même si elle était arrivée avant, n’était pas censée le changer, remettre en question ce pour quoi il se battait, ses priorités, déranger la hiérarchie de ses relations et chambouler le cours de sa vie.
Arthur est père.
