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Before It's Too Late | Woosan - Ateez [OS]

Summary:

Il y a des vérités qu'on garde toute une vie.
Et puis il y a ces nuits où l'on trouve enfin le courage de les laisser partir.

© Tous Droits Réservés.

Work Text:

Le restaurant surplombait la mer.

À travers les larges baies vitrées, les vagues venaient mourir contre les rochers dans un bruit régulier et apaisant. Le soleil avait disparu depuis un petit moment derrière l'horizon, laissant place aux lumières orangées du port voisin.

Wooyoung observa la salle une dernière fois avant de jeter un coup d'œil à sa montre.

Ils n'allaient tout de même pas lui poser un lapin ?

Un sourire lui échappa.

Après toutes ces années sans avoir réussi à réunir tout le monde dans la même pièce, ce serait quand même ironique.

La porte du restaurant s'ouvrit brusquement.

- Hey ! Je suis le premier ?

Wooyoung éclata de rire.

Yunho. Bien sûr que c'était Yunho.

Même avec les cheveux grisonnants et quelques rides au coin des yeux, il était impossible de le confondre avec quelqu'un d'autre.

- Tu as soixante dix ans et tu cries toujours aussi fort.
- C'est faux.
- Tout le restaurant vient de se retourner.
- Ils admirent simplement ma présence.

Wooyoung leva les yeux au ciel tandis que Yunho prenait place à côté de lui.

Puis les arrivées s'enchaînèrent.

Mingi arriva quelques minutes plus tard, toujours aussi désordonné malgré son âge.
Hongjoong fit son entrée en râlant déjà sur le stationnement des gens.
Jongho salua tout le monde avec son calme habituel.
Yeosang et Seonghwa suivirent, arrivant ensemble après s'être croisés sur le parking.

Les embrassades furent maladroites au début.

Trente ans, c'était long.

Assez long pour que leurs cheveux blanchissent. Assez long pour que leurs corps leur rappellent chaque matin qu'ils n'avaient plus vingt ans. Et même assez long pour que certains deviennent grands-parents.

Pourtant, après seulement quelques minutes, les années semblèrent disparaître.

Les plaisanteries reprirent. Les taquineries aussi. Comme si rien n'avait changé. Comme s'ils sortaient simplement d'une répétition.

Puis la porte s'ouvrit une dernière fois.

Et le cœur de Wooyoung rata un battement.

San.

Il resta figé quelques secondes.

Le temps avait laissé son empreinte sur lui aussi.

Quelques rides. Des cheveux parsemés de gris. Une silhouette un peu moins athlétique qu'autrefois. Mais son sourire...

Son sourire était exactement le même.

Le même que celui qui avait fait battre le cœur de Wooyoung pendant plus de cinq décennies.

- Désolé, je suis en retard.
- Comme d'habitude, lança Mingi.
- Je ne suis jamais en retard.
- Tu l'es actuellement.
- De cinq minutes.
- Donc en retard.

Les protestations de San furent immédiatement couvertes par les rires du groupe.

Wooyoung sourit. Un sourire sincère.

Parce qu'il était là.

Parce qu'ils étaient tous là.

Parce qu'il avait réussi à tous les réunir.

Pendant un instant, il se demanda ce qu'ils diraient s'ils connaissaient la véritable raison de ce dîner.

Si quelqu'un remarquait déjà la fatigue derrière son sourire. Les kilos qu'il avait perdus. La pâleur de son visage.

Peut-être.

Peut-être pas.

Après tout, il avait toujours été doué pour faire semblant.

Le serveur vint prendre les commandes et les discussions reprirent aussitôt.

Chaque anecdote provoquait une nouvelle explosion de rire. Et Wooyoung les observait.

Un à un.

Comme on regarde un album photo avant de le refermer.

Son regard s'attarda sur San. Ce dernier était en train de montrer une photo de sa petite-fille à Yunho. Son visage rayonnait de fierté.

Wooyoung sentit une douleur familière lui traverser la poitrine.

Pas de jalousie.

Il n'avait jamais été jaloux.

Seulement cette tendresse immense qu'il n'avait jamais réussi à faire disparaître.

San releva les yeux. Leurs regards se croisèrent.

- Quoi ?
- Rien.
- Pourquoi tu me regardes comme ça ?

Wooyoung esquissa un sourire.

- Je me disais juste qu'on a eu une belle vie.

L'expression de San s'adoucit.

- Oui, c'est vrai.

Autour d'eux, les conversations continuaient. Les rires résonnaient dans la salle, et la mer continuait de frapper doucement les rochers.

Et pour la première fois depuis longtemps, Wooyoung se sentait en paix.

Le repas s'étira pendant plusieurs heures.

Les plats s'étaient enchaînés sans interruption, apportant avec eux leurs parfums et leur chaleur. Les derniers servis étaient restés presque intacts, chacun ayant atteint depuis longtemps les limites de son appétit.

Pourtant, aucun d'eux ne semblait pressé de partir. Comme si chacun cherchait inconsciemment à retenir le temps.

- Vous vous souvenez de notre premier dortoir ? demanda Yunho.

Un concert de protestations s'éleva immédiatement.

- Ne me rappelle pas cet enfer.
- On était huit dans un espace prévu pour quatre personnes.
- Et Mingi laissait traîner ses vêtements partout.
- C'est faux !
- C'est totalement vrai.
- Vous exagérez tous.
- On a des preuves photographiques.

Les rires éclatèrent de nouveau. Même Hongjoong dut cacher son sourire derrière son verre.

Wooyoung les écoutait se chamailler avec une affection infinie.

Pendant des années, ils avaient été son univers entier mais la vie les avait emportés dans des directions différentes.

Carrières.
Déménagements.
Mariages.
Enfants.

Pourtant, ce soir, ils étaient à nouveau huit. Comme avant. Ou presque.

- Vous savez ce qui me manque ? demanda soudain Seonghwa.
- Nos genoux fonctionnels ? répondit Mingi.
- Bingo.
- Mes lombaires aussi, ajouta Yunho.
- Et ma nuque, ne put retenir Yeosang.
- Vous êtes insupportables, soupira théâtralement Hongjoong.
- Dit celui qui porte une ceinture chauffante depuis dix ans.

Cette fois, même Jongho éclata de rire.

Wooyoung sentit ses yeux s'humidifier. Il détourna discrètement la tête vers l'extérieur.

La mer brillait sous la lune. Toujours là. Immuable.

Contrairement à eux.

- Eh ?

La voix de San le tira de ses pensées.

- Tu vas bien ?

San l'observait attentivement. Il avait toujours été comme ça. Toujours capable de remarquer les choses que les autres ne voyaient pas.

- Je vais bien.
- Tu mens toujours aussi mal.
- Et toi, tu es toujours aussi curieux.

San fronça légèrement les sourcils. Pendant une seconde, Wooyoung eut peur qu'il insiste mais Mingi se mit à raconter une histoire embarrassante concernant Hongjoong datant de plusieurs dizaines d'années.

Toute l'attention de la table fut immédiatement détournée.

Hongjoong tenta de l'interrompre. Sans succès.

- Non, laisse-moi finir !
- Mingi, grogna Hongjoong.
- Le pays entier mériterait de connaître cette histoire.
- Song Mingi.
- Hongjoong a déjà envoyé un message d'amour.
- MINGI !
- Trois paragraphes.
- Ne continue pas.
- Très sincères.
- Je vais te tuer.
- Il s'est trompé de contact, c'est moi qui l'ait reçu.

Un silence de mort précéda l'explosion de rire.

Wooyoung aussi rigola. Un vrai rire cette fois. Un rire qui lui fit presque oublier la douleur sourde dans son abdomen.

Presque.

La fatigue commençait pourtant à peser. Son corps lui rappelait constamment la réalité.

Il porta discrètement une main contre son ventre. Personne ne sembla le remarquer.

Personne, sauf San.

Encore lui.

Leurs regards se croisèrent.

Longtemps.

Puis San détourna les yeux le premier. Comme s'il avait compris qu'il existait quelque chose que Wooyoung n'était pas prêt à partager.

Quand les derniers plats furent débarrassés, un silence confortable s'installa autour de la table.

Personne ne semblait vouloir prononcer les mots fatidiques : "On devrait rentrer." Parce qu'une fois la soirée terminée, chacun retournerait à sa vie. Et peut-être qu'il faudrait encore des années avant qu'ils ne soient réunis de cette façon.

- Allons marcher un peu, proposa Wooyoung en se redressant.

Les autres le regardèrent comme s'il perdait la tête.

- Il est presque minuit, protesta Jongho.
- Et ?
- Et il fait froid.
- Et ?
- Alors pourquoi tu veux nous faire sortir marcher ?
- Parce que c'est la plage ?
- Argument faible, jugea Hongjoong.
- Parce qu'on ne s'est pas retrouvés tous ensemble depuis des années ?

Cette fois, personne ne répondit.

Wooyoung promena son regard sur chacun d'eux. Les rides au coin des yeux. Les sourires familiers. Les cheveux grisonnants de certains. Les visages qu'il avait vus presque tous les jours pendant une bonne partie de sa vie.

- Venez, répéta-t-il plus doucement. Juste un peu.
- Comme au bon vieux temps ? demanda Seonghwa avec un sourire.
- Exactement.

Un soupir collectif parcourut la table.

- Je déteste quand il utilise cet argument, marmonna Hongjoong en se levant.
- Moi aussi.
- Pareil.

Malgré leurs protestations, les chaises reculèrent les unes après les autres. Et quelques minutes plus tard, ils quittaient tous ensemble le restaurant pour rejoindre la plage.

Comme autrefois.

L'air marin était frais comme ils l'avaient mentionné. Le vent faisait danser les vagues sous la lumière argentée de la lune tandis que les huit anciens membres d'Ateez avançaient lentement sur le sable.

Les conversations allaient et venaient au rythme des vagues. Parfois, ils parlaient tous ensemble. Parfois, ils marchaient simplement en silence. Comme s'il n'était pas nécessaire de remplir chaque instant de mots.

Le premier à abandonner fut Yeosang. Il salua tout le monde avant de prendre le chemin du parking.

Un quart d'heure plus tard, ce fut au tour de Jongho.

- J'ai un train demain matin.
- Tu es à la retraite.
- Et pourtant j'ai toujours des horaires plus raisonnables que vous.

Les autres rirent tandis qu'il s'éloignait à son tour.

Peu à peu, le groupe se réduisit.

Hongjoong et Seonghwa partirent ensemble, continuant une discussion dont eux seuls semblaient comprendre le sujet. Puis Mingi et Yunho suivirent. Ou plutôt, ils tentèrent de partir. Parce qu'ils continuèrent à discuter tout en marchant, sans jamais s'interrompre. Leurs voix portaient encore dans le vent alors qu'ils disparaissaient au loin.

- Je te dis que ce n'était pas comme ça !
- Si, c'était exactement comme ça !
- Tu déformes complètement l'histoire !
- Parce que ta mémoire est catastrophique !

Leurs échanges finirent par se perdre dans la nuit. Puis il n'y eut plus que le bruit des vagues. Et du vent.

Et eux.

Wooyoung et San.

Ils continuaient d'avancer tranquillement le long de l'eau. Le sable s'enfonçait sous leurs pas. Pendant quelques instants, aucun des deux ne parla.

Ce n'était pas un silence gênant. Simplement un silence confortable.

Familier.

Comme eux.

San finit par s'arrêter près de l'eau. Ses mains étaient enfouies dans les poches de sa veste, au chaud.

Il observait l'horizon.

- Ça te dit une petite baignade ?

Wooyoung tourna brusquement la tête vers lui.

- Pardon ?
- Un bain de minuit.
- Tu es complètement fou.

San éclata de rire.

Un rire franc.

Chaleureux.

- C'est quand même ironique que ce soit toi qui me dises ça.
- Je ne vois pas du tout de quoi tu parles.
- Bien sûr.
- Je suis quelqu'un de parfaitement raisonnable.
- Tu as déjà sauté d'un bateau en mouvement.
- C'était différent.
- Et à Los Angeles, tu te souviens ? Quand tu as voulu aller te baigner dans la piscine sur le toit de notre hôtel alors qu'ils annonçaient une tempête.
- J'étais jeune.
- Tu as escaladé une clôture à deux heures du matin au milieu de Paris parce que tu avais vu des chats de l'autre côté.

Wooyoung se mit à rire malgré lui.

- D'accord, peut-être que je n'étais pas toujours raisonnable.
- Peut-être ?
- Ne chipote pas.

Le sourire de San s'adoucit. Pendant quelques secondes, il le regarda simplement. Comme s'il retrouvait le jeune homme qu'il avait connu autrefois.

- Alors ? demanda-t-il.

Wooyoung porta son regard vers l'océan.

L'eau noire semblait infinie.

Mystérieuse.

Belle.

Puis il revint vers San et sourit.

- Bon. Puisque tu insistes.
- C'est moi qui insiste ?
- Absolument.

Wooyoung souffla un petit rire avant de retirer ses chaussures.

Le sable froid s'infiltra immédiatement entre ses orteils. Et pendant quelques secondes, il resta immobile. À observer l'horizon. À ressentir son cœur battre dans sa poitrine.

Fort.

Beaucoup trop fort.

Peut-être parce qu'il savait.

Peut-être parce qu'il comprenait que ce moment était en train de devenir le plus important de sa vie.

- Je sens déjà que je vais regretter cette idée, marmonna Wooyoung.
- C'est pourtant toi qui as accepté.
- Sous la pression.
- Bien sûr.

San secoua la tête avec amusement avant d'ôter sa veste. Wooyoung l'imita.

Ils continuèrent à plaisanter tout en retirant le reste de leurs vêtements, et chaussures.

Comme deux vieux amis.

Comme ils l'avaient toujours été.

Ou presque.

San entreprit de retirer le dernier vêtement qui le couvrait, son sous-vêtement.

Wooyoung interrompit ses mouvements, surpris.

- Sérieusement ?
- Quoi ?
- Tu comptes vraiment y aller nu comme un ver ?

San haussa simplement les épaules.

- Il est hors de question que je mouille le siège de ma voiture.

Wooyoung éclata franchement de rire. Un rire si sincère qu'il dut se pencher légèrement en avant pour reprendre son souffle.

- Voilà donc ta priorité ?
- Absolument.

Puis, avec un naturel désarmant, il baissa son sous-vêtement.

Pris de court, Wooyoung détourna aussitôt les yeux vers l'océan. Ses joues s'échauffèrent malgré lui.

Ridicule.

Complètement ridicule.

Ils avaient partagé des dortoirs, des chambres d'hôtel, des loges.

Et pourtant...

Certaines réactions ne semblaient jamais vouloir disparaître.

Avec beaucoup moins d'assurance qu'il ne voulait bien l'admettre, Wooyoung imita San et retira à son tour son sous-vêtement. Le vent frais de la nuit lui arracha un frisson.

L'eau était glaciale, mais ils avancèrent encore un peu dans l'eau jusqu'à ce qu'elle leur arrive à la taille et ils s'arrêtèrent.

Wooyoung leva les yeux vers le ciel admirant les milliers d'étoiles.

- Tu te souviens quand on croyait qu'on serait ensemble toute notre vie ?

San sourit doucement.

- On a quand même été ensemble une bonne partie de notre vie.
- Ce n'est pas faux.
- Même séparés, on ne l'était jamais vraiment.

Wooyoung acquiesça.

C'était vrai.

Ils avaient beau avoir suivi des chemins différents, il suffisait d'une soirée pour retrouver leurs habitudes. Comme si aucune distance n'avait jamais existé.

- Tu regrettes ? demanda soudain San.

Wooyoung tourna la tête.

- Quoi donc ?
- D'avoir quitté les projecteurs.

La question le fit réfléchir quelques secondes. Puis il secoua la tête.

- Non.
- Même pas un peu ?
- J'ai eu une belle vie.

Cette phrase.

Encore.

Toujours la même.

San l'observa longuement. Son sourire s'effaça légèrement.

- Tu répètes souvent ça ce soir.

Wooyoung sentit son cœur accélérer.

- Peut-être parce que c'est vrai.

Le silence s'étira.

L'eau ondulait doucement autour d'eux.

- Moi aussi, j'ai eu une belle vie, dit San.

Wooyoung sourit.

Bien sûr.

Il le savait.

Il avait vu les photos. Les publications. Les sourires. Les enfants. Les petits-enfants.

Tout ce que San avait construit. Tout ce qu'il méritait.

Une étrange chaleur envahit sa poitrine. Cette sensation familière. Cette affection immense qu'il avait portée pendant des décennies.

- Tes enfants vont bien ? demanda-t-il.

Le visage de San s'illumina immédiatement.

- Très bien.

Et pendant plusieurs minutes, il parla.

De sa famille. De ses petits-enfants. Des vacances. Des repas de famille. Des anniversaires.

Wooyoung l'écoutait avec attention. Comme il l'avait toujours fait.

Il connaissait déjà certaines histoires. Pourtant, il ne l'interrompit jamais. Parce qu'il adorait voir cette expression sur son visage, cette lumière dans son regard.

Quand San eut terminé, un silence confortable s'installa entre eux.

Wooyoung observa les lumières du port au loin.

Puis murmura :

- Je suis content.
- De quoi ?
- Que tu aies été heureux.

San fronça légèrement les sourcils.

- Pourquoi tu parles comme si tu faisais tes adieux ?

La question frappa plus fort qu'elle n'aurait dû. Wooyoung baissa les yeux vers l'eau. Pendant quelques secondes, il ne répondit pas.

Parce qu'il savait.

Il savait que le moment approchait.

Le moment qu'il avait redouté pendant des années.

Et attendu tout autant.

- Woo ?

Sa voix était douce.

Inquiète.

Wooyoung laissa échapper un petit rire.

- Tu sais...

Il hésita, mais finit par secouer la tête.

- Non. Laisse tomber.
- Wooyoung.
- Quoi ?
- Je te connais.

Wooyoung laissa échapper un rire franc.

- C'est bien le problème.
- Quel problème ?

Il tourna enfin la tête vers lui, le regarda vraiment. Comme s'il voulait mémoriser chaque détail. Chaque ride. Chaque éclat dans ses yeux. Chaque seconde.

- Tu m'as toujours trop bien connu.

Le sourire de San vacilla légèrement. Et quelque chose changea dans l'air entre eux. Quelque chose de subtil. De difficile à expliquer.

Comme si une porte venait de s'entrouvrir.

Comme si tous les mots jamais prononcés attendaient juste derrière.

Les vagues continuaient leur danse autour d'eux, accompagnées par le vent qui soufflait doucement.

Et pour la première fois depuis le début de la soirée, Wooyoung sentit la peur revenir.

Parce qu'il savait que les prochaines paroles allaient tout changer.

Ou peut-être rien du tout.

Mais il ne pourrait plus les retenir. Plus maintenant.

Pendant quelques instants, aucun d'eux ne parla.

Wooyoung laissa échapper un souffle, et sans quitter l'horizon des yeux, il demanda :

- Est-ce que tu t'es déjà demandé ce qui se serait passé si certaines choses avaient été différentes ?

San tourna légèrement la tête vers lui.

- Différentes comment ?
- Je ne sais pas, répondit Wooyoung en haussant une épaule. Si on avait fait d'autres choix.
- Tout le monde se pose ce genre de question.
- Et toi ?

San réfléchit quelques secondes.

- Parfois.
- Et ?

Un sourire nostalgique étira ses lèvres.

- Je me demande comment aurait été ma vie si j'avais voyagé davantage après la fin du groupe.
- C'est tout ?
- Quoi ?
- Tu es tellement ennuyeux.

San éclata de rire.

- Désolé de ne pas avoir de grands regrets dramatiques.
- Tu es vraiment devenu un adulte responsable.
- Contrairement à toi.
- Quelle tragédie.

Leurs rires s'estompèrent doucement.

Puis San reprit :

- Et toi ?

Wooyoung sentit son cœur battre un peu plus fort.

- Moi quoi ?
- Qu'est-ce que tu aurais changé ?

La réponse lui vint immédiatement.

Toi.

Toujours toi.

Mais il ne pouvait pas dire ça.

Pas encore.

Alors il regarda les vagues.

Encore.

Comme si elles pouvaient lui souffler le courage qui lui avait manqué pendant plus de cinquante ans.

- Il y a une chose.

Sa voix était devenue plus basse. Plus sérieuse.

San l'écoutait attentivement.

- Une seule ?
- Une seule.
- Et c'est ?

Wooyoung sourit faiblement. Un sourire presque triste.

- Je crois que j'aurais aimé être plus honnête.

San fronça légèrement les sourcils.

- Tu ne l'as pas été ?
- Pas toujours.
- Avec qui ?

Wooyoung tourna enfin la tête vers lui, le regarda droit dans les yeux. Et cette fois, il ne détourna pas le regard.

- Avec la personne la plus importante.

Quelque chose traversa le regard de San.

Une incompréhension. Puis une hésitation. Comme s'il sentait que la conversation prenait une direction inhabituelle. Une direction qu'il ne savait pas encore nommer.

- Woo...
- Tu sais ce qui est drôle ?

Sa voix tremblait légèrement. Pour la première fois de la soirée.

- J'ai passé toute ma vie à parler.

San ne répondit pas.

- Des interviews. Des émissions. Des concerts. Des milliers de conversations.

Un petit rire lui échappa.

- Personne n'a jamais réussi à me faire taire.
- Ça c'est vrai.
- Et pourtant...

Il inspira profondément. L'air lui sembla soudain plus lourd, plus difficile à faire entrer dans ses poumons.

- Il y a une chose que je n'ai jamais réussi à dire.

Cette fois, San ne souriait plus. L'inquiétude était revenue. Mélangée à autre chose, à quelque chose de plus fragile.

- Qu'est-ce que c'est ?

Wooyoung baissa les yeux.

Pendant une seconde, il eut envie de reculer. De plaisanter. De changer de sujet. Comme il l'avait toujours fait, mais il était fatigué.

Fatigué de se cacher.

Fatigué d'avoir peur.

Fatigué de manquer de temps.

Alors il releva lentement la tête et murmura :

- Est-ce que tu sais pourquoi je t'ai demandé de venir ce soir ?

San resta immobile.

- Pour revoir tout le monde.
- Oui.

Wooyoung sourit doucement.

- Mais pas seulement.

Le vent continuait de souffler entre eux. Les vagues poursuivaient leur danse.

- Il y a quelque chose que je devais te dire.

La gorge de Wooyoung se serra. Son cœur battait si fort qu'il en avait presque mal. Il avait répété ces mots des centaines de fois.

Des milliers peut-être.

Et pourtant, maintenant qu'il y était enfin...

- Woo...

La voix de San était à peine audible. Presque un souffle.

Wooyoung sourit. Puis, avec une tendresse infinie dans le regard, il dit :

- J'ai été amoureux de toi pendant toute ma vie.

Le monde sembla s'arrêter.

Plus de vent. Plus de vagues. Plus rien.

Seulement le silence.

Et les yeux de San. Écarquillés. Incapables de cacher le choc.
Et malgré la peur. Malgré la douleur. Malgré tout.

Il sourit.

Parce qu'il l'avait enfin dit.

San ne bougea pas pendant plusieurs secondes. Ou peut-être plusieurs minutes. Wooyoung n'aurait pas su le dire. Le temps semblait avoir cessé d'exister.

Il n'y avait plus que l'océan. Le bruit des vagues. Et ce silence.

Ce silence immense.

Wooyoung baissa finalement les yeux. Un petit sourire étira ses lèvres.

- Tu vois ? C'est exactement pour ça que je ne l'ai jamais dit.

Sa tentative d'humour tomba à plat. Même lui l'entendit. Parce que ce n'était pas drôle.

- Wooyoung...

La voix de San était rauque, comme s'il cherchait ses mots.

- Depuis quand ?

Wooyoung laissa échapper un souffle.

Bien sûr que sa première question serait ça. Pas "pourquoi". Pas "comment". Mais "depuis quand". Comme s'il essayait déjà de reconstituer toute une vie.

- Je ne sais pas.

Il observa l'eau autour d'eux.

- Vraiment.
- Tu dois bien avoir une idée.

Un rire doux lui échappa.

- Peut-être que ça a commencé quand on était trainees.
- Woo...
- Ou peut-être plus tard.

Il haussa légèrement les épaules.

- À force, tout se mélange.

Son regard se perdit vers l'horizon.

- Je me souviens juste qu'un jour tu es devenu la première personne à qui je voulais raconter mes bonnes nouvelles.

Sa gorge se serra.

- Et mes mauvaises aussi.

Le silence retomba.

San ne l'avait toujours pas quitté des yeux. Wooyoung pouvait presque entendre ses pensées. Les souvenirs qui remontaient, les années qui se réorganisaient, mais différemment.

- Pourquoi tu n'as jamais rien dit ?

Cette question-là, il l'avait attendue toute sa vie. Et pourtant, la réponse était beaucoup plus simple qu'on ne l'imaginait.

- Parce que je t'aimais.

San cligna lentement des yeux.

- Ça n'a aucun sens.
- Si.

Wooyoung sourit. Un sourire fatigué.

- Tu étais heureux.

Les mots flottèrent entre eux.

- Puis tu es tombé amoureux. Tu t'es marié. Tu as eu des enfants. Une famille.

Il secoua doucement la tête.

- Pourquoi est-ce que j'aurais gâché ça ?

San ouvrit la bouche mais la referma aussitôt. Incapable de répondre. Parce qu'au fond, il comprenait. Wooyoung le savait.

- Je n'attendais rien. Je ne voulais rien. J'avais juste besoin que tu sois heureux.

Ses yeux commencèrent à piquer, pour la première fois de la soirée.

- Et tu l'étais.

Un sourire apparut sur le visage de San.

Petit. Fragile. Triste.

- Oui.
- Je sais.

Ils restèrent silencieux quelques instants, avant que ce silence ne soit brisé par un doux éclat de rire de Wooyoung.

- C'est quand même ridicule.
- Quoi ?
- Être amoureux de quelqu'un pendant autant d'années.

Cette fois, San sourit lui aussi.

- Un peu.
- Beaucoup.
- Oui, beaucoup.

Ils rirent ensemble. Comme deux vieux amis. Comme ils l'avaient toujours été. Mais le rire s'éteignit lentement et quelque chose changea dans le regard de San.

Une émotion plus profonde.

Plus douloureuse.

Il regardait Wooyoung comme s'il voyait enfin quelque chose qui avait toujours été là. Quelque chose qu'il n'avait jamais réussi à nommer jusqu'à maintenant.

- Je suis désolé.

Le cœur de Wooyoung se serra.

- Pourquoi ?
- Parce que je crois que je savais.

Cette fois, ce fut à Wooyoung de rester immobile.

- Quoi ?

San baissa les yeux pour la première fois depuis le début de cette conversation.

- Pas complètement. Pas consciemment.

Il chercha ses mots.

- Mais... parfois...

Sa voix se brisa légèrement.

- Parfois je me demandais pourquoi tu me regardais comme ça.

Wooyoung sentit sa respiration se bloquer.

- Et parfois je me demandais pourquoi ça me rendait heureux.

Le monde sembla vaciller, le temps d'un instant.

San releva les yeux et dans son regard, il n'y avait ni rejet, ni gêne, ni peur.

Seulement une immense tristesse.

Comme celle d'un homme qui venait de comprendre quelque chose beaucoup trop tard.

- San...
- Je crois que si les chose avaient été différentes...

Il s'interrompit, longuement, comme si la suite lui coûtait, puis il souffla :

- ...je t'aurais aimé aussi.

Les vagues continuèrent de rouler jusqu'au rivage. Indifférentes et éternelles. Mais pour Wooyoung, tout venait de s'arrêter. Parce qu'après plus de quarante années de silence... Il venait enfin d'entendre les mots qu'il n'avait jamais osé espérer.

Les mots de San résonnaient dans l'esprit de Wooyoung.

Pendant des années, il avait rêvé de les entendre. Il avait imaginé toutes les versions possibles de cette conversation. Et pourtant, maintenant qu'elle avait lieu, il ne ressentait ni euphorie, ni triomphe.

Seulement une immense paix.

San le regardait toujours, les yeux brillants, avec un air un peu perdu, essayant probablement de comprendre ce qu'il venait de se passer entre eux.

Puis son expression changea.

Une question venait de s'imposer à lui. Une question évidente. Une question que Wooyoung redoutait depuis le début.

- Pourquoi maintenant ?

Le sourire de Wooyoung vacilla légèrement.

- San...
- Pourquoi ce soir ?

Sa voix était devenue plus grave, plus tendue.

- Pourquoi après tout ce temps ?

Wooyoung baissa les yeux vers l'eau sombre.

Il savait que ce moment arriverait. Il avait simplement espéré pouvoir le repousser un peu plus.

Quelques minutes encore.

Même quelques secondes.

- Wooyoung.

Cette fois, l'inquiétude était évidente.

- Réponds-moi.

Wooyoung inspira profondément. L'air lui brûla presque les poumons. Mais il finit par souffler :

- Parce que je voulais te le dire avant qu'il ne soit trop tard.

Le silence.

Immédiat.

San se figea, complètement. Comme si son corps avait compris avant son esprit.

- Qu'est-ce que ça veut dire ?

Wooyoung ferma brièvement les yeux. Il n'y avait plus de retour en arrière possible.

- Ça veut exactement dire ce que tu crois.
- Non.

La réponse fut instantanée. Presque agressive.

- San...
- Non.

Il secoua la tête, une première fois. Puis une deuxième. Comme si ce simple mouvement pouvait effacer les mots qu'il venait d'entendre.

- San.
- Arrête !

Sa voix se brisa. Et Wooyoung sentit son cœur se serrer.

Parce qu'il connaissait ce ton.

Parce qu'il l'avait déjà entendu.

Lors des moments les plus difficiles. Lors de blessures, d'accidents...

C'était la voix de quelqu'un qui refusait la réalité.

- Non, répéta-t-il encore. Tu mens.

Wooyoung esquissa un sourire triste.

- J'aimerais bien.
- Non.
- Sannie...
- Qu'est-ce que tu as ?

Sa question tomba comme une supplication. Une dernière possibilité que tout cela ne soit pas vrai.

Wooyoung détourna le regard vers l'horizon, ses yeux se posant à nouveau sur les lumières scintillantes du port.

- Un cancer.

Le mot resta suspendu entre eux.

Simple.

Court.

Dévastateur.

San cessa même de respirer pendant une seconde. Peut-être deux ou trois.

- Un cancer du pancréas.

Sa voix demeurait étonnamment calme, comme s'il parlait de quelqu'un d'autre. Parce qu'il avait déjà eu le temps d'accepter ce que San refusait.

- On l'a découvert trop tard.

Il sentit sa gorge se nouer mais continua. Parce qu'il devait le faire.

- Quand les médecins l'ont diagnostiqué...

Il secoua doucement la tête.

- Il était déjà à un stade bien trop avancé.

San ne disait plus rien. Il le regardait simplement, les yeux écarquillés.

- Ils ont essayé plusieurs traitements. La chimiothérapie, la radiothérapie et d'autres protocoles. Tout ce qu'ils pouvaient proposer.

Wooyoung laissa échapper un petit rire sans joie.

- Mais rien n'a marché, dit-il la voix légèrement tremblante.

Le vent souffla entre eux.

Froid.

Cruel.

- Non... murmura San.

Wooyoung sentit ses yeux s'humidifier.

- Je suis désolé...
- Non.
- San...
- Non !

Cette fois, sa voix éclata dans la nuit.

Une vague plus forte vint s'écraser contre eux mais aucun des deux n'y prêta attention.

- Non, continua-t-il de répéter, bien plus bas.

Comme une prière. Comme une tentative désespérée de négocier avec quelque chose qui ne pouvait pas être négocié.

Wooyoung eut soudain envie de pleurer parce qu'il n'avait jamais voulu lui faire ça.

- Combien ?

La question était à peine audible.

- Combien de temps ?

Wooyoung baissa les yeux. Il observa l'eau qui ondulait autour de lui.

- Quelques semaines, répondit-il.

Le silence.

- Peut-être moins.

Le visage de San se décomposa.

- Quelques jours, je suppose.

Cette fois, San détourna brutalement le regard comme s'il était incapable de continuer à le regarder. Comme si voir Wooyoung debout devant lui rendait cette vérité encore plus insupportable.

- Les médecins sont même surpris que je sois encore là.

Un sourire triste étira les lèvres de Wooyoung.

- J'ai eu de la chance.

Sa voix se brisa légèrement.

- Suffisamment de chance pour arriver jusqu'à ce soir.

"Suffisamment de chance pour t'avouer mon amour."

Mais ces derniers mots restèrent coincés dans sa gorge.

.ೃ࿐

On dit que les regrets les plus douloureux sont les mots que l'on n'a jamais prononcés.

Cette nuit-là, Wooyoung avait enfin dit les siens.

Quelques vérités arrivent trop tard pour changer une vie, mais jamais trop tard pour apaiser une âme.

Quand vint le moment de fermer les yeux pour la dernière fois, il le fit sans emporter le moindre regret.