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Tous les vendredis, de dix-sept heures à vingt-trois heures, Denki Kaminari se rendait au centre où il faisait du bénévolat. Ce n'était pas grand-chose, en apparence. Pas de gloire, pas de reconnaissance. Pourtant, il adorait ça. Parce qu'aider, tout simplement, le rendait heureux.
Ce jour-là, trois adolescents se traînaient devant leur école, comme tant d'autres à la fin des cours. L'air vibrait de leur bavardage, ce mélange d'insouciance et de sérieux qui appartenait aux jeunes presque adultes, occupés à débattre du problème le plus crucial de leur existence : comment occuper leur week-end.
— Personnellement... déclara Mina en examinant ses ongles parfaitement vernis. Je pense qu'on devrait aller au centre commercial. Y a des soldes chez Tissu & Co. Si on veut préparer nos tenues pour le prochain camp d'été, autant s'y prendre tôt et à prix cassés.
Assis sur les marches, Denki ne répondit pas tout de suite. Non pas qu'il n'en avait pas envie ! Mina avait toujours ces idées qui aidaient tout le monde à être tendance et il trouvait ça vraiment... précieux. En fait, il aurait pu dire qu'il appréciait ça plus que les mots ne pouvaient l'exprimer – mais en y réfléchissant bien, il était certain qu'il pourrait trouver plein de mots, s'il s'appliquait vraiment.
Mais voilà... Comme chaque vendredi, d'autres pensées accaparaient son esprit. Ses yeux restèrent fixés sur le petit carnet ouvert sur ses genoux.
— Le centre commercial ?! protesta Eijiro en jonglant avec son ballon de foot. On y va toujours !
Il envoya la balle contre le muret, la récupéra d'un coup de pied précis et ajouta d'un ton excédé :
— Aujourd'hui, c'est moi qui choisis. Et on ira dans un endroit mieux qu'un centre commercial !
— Différent.
Le mot avait échappé à Denki, comme souvent. Chez lui, les pensées s'échappaient sans qu'il ne puisse les contrôler.
Eijiro arqua un sourcil.
— Hein ?
— Ce n'est pas mieux que le centre commercial, reprit Denki sans lever les yeux. C'est juste... différent. Faut pas essayer de faire mieux, faut simplement faire différemment.
— Exactement ! s'exclama Mina en balayant ses boucles roses en arrière. Tu vois, Eijiro ? Ce n'est pas si compliqué d'être poli.
— Mais je n'étais pas impoli ! répliqua ce dernier. Le centre commercial, c'est cool, mais j'en ai marre, c'est tout !
Il lança le ballon vers Mina, qui l'attrapa en riant.
— Désolé, Mina. Je voulais pas dire que ton plan était nul.
— Quel menteur ! minauda-t-elle. Je vois presque ton nez grandir !
Puis elle croisa les bras et lança un regard complice à Denki.
— C'est toi qui as inventé ça, au fait ? Je vais peut-être te piquer ta phrase.
— Non, c'est mon chef qui dit ça, expliqua l'adolescent en secouant la tête. Dire aux autres de faire mieux, c'est comme dire que ce qu'ils font de base n'est pas assez bien. Et c'est absurde, parce qu'on ne sait pas s'ils donnent déjà leur maximum ! Mais si tu leur dis de faire différemment, tu leur donnes une autre chance, sans qu'ils se sentent nuls. On ne peut pas toujours faire mieux, mais on peut toujours faire autrement. On appelle ça la pensée positive.
Son amie haussa les épaules avec un petit sourire.
— J'imagine que ça a du sens. Même si, franchement, je doute qu'un centre commercial se sente vexé par une quelconque comparaison.
— Attends ! fit soudain Eijiro en se tournant vers le blondinet. Denki, tu te joins pas à nous, encore ?! Ca fait quoi... un an et demi que t'as pas passé un vendredi avec nous ?!
— Hein ?! C'est totalement faux ! protesta Denki. Enfin... peut-être.
Mina soupira d'un air théâtral :
— Eijiro a raison. Entre les cours, les stages et maintenant ton bénévolat, on a plus de chance de pouvoir entrer en boîte de nuit que de te voir.
— Et c'est pour ça qu'on se voit le samedi ! lança Denki en refermant son carnet d'un claquement vif avant de se lever. Allez, là je dois vraiment filer. Madame Mikuru m'attend !
— Sérieux, déjà ?! Tu pourrais pas annuler pour cette fois ? insista son camarade. C'est pas comme si ça allait les tuer si t'y vas pas ce soir.
Denki cligna des yeux. Sa voix, quand il répondit, avait perdu toute trace de légèreté.
— Eijiro...
Le ton suffit à faire reculer le rouquin. Puis, presque aussitôt, Denki gonfla ses joues, croisa les bras et s'exclama avec une énergie retrouvée :
— Je peux pas ! Ils comptent sur moi et je veux aider, espèce d'idiot !
— D'accord, d'accord, céda Eijiro en faisant rebondir une nouvelle fois son ballon. Je vois que c'est important pour toi. Du coup, je vais devoir me coltiner Mina tout seul en attendant les autres... beurk !
— Je t'adore aussi, Eijiro, rétorqua la jeune fille avec un clin d'oeil.
Denki éclata de rire et hissa son sac sur son épaule.
— Et moi, je vous aime tous les deux !
oOo
— Tu as tout, mon petit chou ?
Dans l'arrière-boutique de la pâtisserie, Madame Mikuru, vieille amie de sa mère, sortit des cuisines en tenant un plateau débordant de douceurs. Grâce à ce lien, Denki pouvait repartir sans mal avec des boîtes entières de pâtisseries à prix réduit. Ce soir-là, comme toujours, il fut tenté de chaparder un petit gâteau, mais se retint avec une grimace amusée.
— Ouaip ! lança-t-il en resserrant les ficelles de deux cartons remplis de cupcakes, brownies, biscuits et autres trésors. Je suis passé au magasin pour le café vanillé que tout le monde adore. Et j'ai même trouvé du décaféiné pour la causerie en salle de pause !
— Et tu n'as pas oublié le muffin au thé vert pour Fujita ? demanda Madame Mikuru en déposant son plateau. Je l'ai fait spécialement pour elle ! Plus question qu'elle se plaigne d'être oubliée.
— Pas d'inquiétude, il est là-dedans ! Elle sera ravie, promit Denki avec son éternel enthousiasme.
Ils sortirent par la porte de service. Tandis que Madame Mikuru chargeait les cartons sur le vélo de livraison, Denki fit de même avec les siens avant d'enfourcher son vélo. Il la salua d'un grand geste, promettant de ramener la monture dans la soirée, comme toujours.
Le centre où il travaillait n'était pas bien grand. Il existait d'autres antennes, dont une très réputée en centre-ville, mais celui-ci avait quelque chose de particulier : une chaleur simple, locale. Quinze minutes de trajet depuis la pâtisserie suffisaient pour l'atteindre. De l'extérieur, il ressemblait à n'importe quel petit immeuble de bureaux, façade blanche et vitres carrées. Seuls les grands coeurs recouverts de pansements peints de chaque côté de la porte rappelaient qu'ici, on réparait les fissures invisibles.
A l'accueil, Denki fut accueilli par Tameyoshi, un des plus fidèles joyeux partenaires de la bande de Gang Orca. L'homme, déjà d'un certain âge, portait ses cheveux blonds en catogan, des lunettes rouges à pince-nez et un sourire bienveillant malgré son regard parfois distrait. Sous son bureau, il gardait un panier à sucettes. Il en distribuait à tous ceux qui passaient la porte et si quelqu'un lui paraissait un peu trop maigre, il en donnait trois.
Il en donnait toujours trois, en réalité. Denki le savait pertinemment, tout comme il savait que son parfum préféré de cupcake était menthe-lavande. En vérité, l'adolescent connaissait les préférences de chacun, sans exception.
Ce soir encore, il se retrouva avec ses sucettes hebdomadaires et dut répéter que « oui, il mangeait bien trois repas par jour et que c'était juste son métabolisme qui était très rapide ». Le débat clos, il ouvrit les portes battantes et pénétra dans la salle principale.
Les voix des opérateurs s'élevaient comme une berceuse étrange, douce et régulière. Pour Denki, c'était le son de l'espoir.
— Chargéclair !
Il se retourna. Une jeune femme, installée à son bureau, lui faisait signe.
— Fujita ! s'exclama-t-il, radieux, en la rejoignant.
A tout juste vingt-trois ans, diplômée en psychologie, Fujita ne semblait guère plus âgée que lui. Son casque débordait d'autocollants, son bureau aussi, à l'image de ses diverses passions.
— Tu es un vrai trésor pour nos estomacs affamés, déclara-t-elle dans un sourire, avant de baisser la voix avec un air complice. Alors... tu l'as apporté ?
Denki se prit au jeu et lui répondit sur le même ton :
— Le muffin au thé vert ?
— Exactement ! Merci, Madame Mikuru !
Elle se frotta les mains et mordit à pleines dents dans la pâtisserie que Denki venait d'extraire de sa boîte.
— Ton service se passe bien ? demanda-t-il, curieux, en la regardant dévorer son butin.
— Ca va. J'ai eu un appel difficile ce matin... mais aussi une habituée qui m'a rappelée juste pour dire qu'elle avait adoré le film que je lui avais conseillé. Et puis, un canular aussi... Un gamin, sûrement. J'entendais ses copains rirent derrière, soupira-t-elle en affichant néanmoins un sourire en coin. Ils ont arrêté quand j'ai demandé si c'était le bon numéro à donner à la police.
Denki éclata de rire.
— Méchante ! Mais ils l'ont bien cherché.
Il hésita une fraction de seconde, triturant les ficelles de ses boîtes.
— Et... pas d'appels dégueulasses, hein ?
— Non, aucun pervers aujourd'hui, Dieu merci !
La sonnerie d'un appel retentit, régulière, obstinée. On l'appelait la sonnerie des désespérés. Fujita, elle, préférait l'appeler la sonnerie des combattants.
— Merci pour le muffin, Denki, souffla-t-elle avant d'enfiler son casque. Bonjour, merci d'avoir contacté la ligne d'assistance Gang Orca. Je m'appelle Fujita et je suis là pour vous aider.
Denki s'éloigna en silence. Son regard doré glissa sur les slogans peints aux murs. Des phrases simples, banales en apparence, mais qui, ici, pouvaient faire la différence entre la vie et la mort.
« Ta vie compte. »
« Tu es fort. »
« Tu es courageux. »
« Tu le mérites. »
« Tu as le choix. »
Arrivé au fond de la salle, près de sa petite place à côté d'une fenêtre, il déposa ses cartons. Denki ne répondait pas aux appels. Ses supérieurs jugeaient qu'il n'était pas prêt et lui-même doutait d'en être capable. Mais il pouvait aider autrement.
Il redressa un cadre photo – ses collègues, ses amis, souriants au déjeuner annuel – puis sortit sa liste de choses à faire. La liste « RIRES » ! L'acronyme ne voulait rien dire, mais il l'aimait bien. Il avait bricolé une signification parce qu'il savait que c'est ce qu'aurait fait Hanta : « Rendre Importants les Rêves Et les Sourires » ! Ce n'était pas très brillant, mais il en était fier.
Car Denki n'était pas thérapeute. Il n'avait pas les mots savants ni l'oreille exercée. Néanmoins, il savait que les petits gestes comptaient. Et c'était son rôle, son combat : le café toujours chaud, le frigo toujours rempli, le gâteau préféré de chacun à portée de main. Les détails qui, parfois, faisaient toute la différence.
A dire vrai, le jeune homme avait toujours eu du mal à comprendre le concept de suicide. Même la dépression, si on allait plus loin. La tristesse, oui, il la concevait. La solitude aussi. Mais l'idée que des gens puissent vivre engloutis par ce profond désespoir, jour après jour, alors qu'il les trouvait tous tellement merveilleux... ça lui échappait.
Il se souvenait d'une après-midi, quand il côtoyait encore les bancs du collège. Une amie très chère, les yeux gonflés, l'âme lourde depuis trop longtemps déjà, l'avait retrouvé à la pâtisserie de Madame Mikuru et, dans son innocence, il lui avait simplement lancé :
— Essaie d'être heureuse ! Ne sois pas triste !
Elle avait fondu en larmes et s'était enfuie. Elle avait dit qu'il ne comprenait rien à rien et elle avait eu raison.
Depuis, Denki avait voulu faire différemment. Lors de son stage auprès de Gang Orca, l'année précédente, il avait découvert une toute nouvelle façon d'aider : il s'était inscrit à des activités extrascolaires de psychologie, puis avait commencé le bénévolat. Il n'avait pas la prétention de tout comprendre, mais il pouvait au moins être présent. Tout aide était bonne à prendre, se disait-il souvent, et il y croyait de toutes ses forces.
Chaque vendredi, alors, sa première tâche consistait à faire le ménage. L'agent d'entretien terminait plus tôt ce jour-là, donc le héros en formation prenait le relais : il vidait les poubelles, remplissait les bouteilles d'eau, vérifiait que les vitres laissaient passer la lumière du soir. Un bureau propre, c'était un bureau où l'air circulait mieux, où les sourires avaient une chance de réapparaître.
C'étaient des petits détails, des petites attentions. Le docteur Eizo lui avait expliqué que ce genre de petites choses comptait bien plus qu'on ne le croyait : une seule goutte pouvait devenir un océan quand on était triste.
Une fois son balai rangé et ses chiffons pliés, Denki poursuivait avec ses rondes. C'était, pour lui, l'un des moments les plus précieux de sa journée. Il passait discrètement près des postes, attendait qu'un appel se termine, puis se penchait pour demander si tout allait bien. La plupart du temps, on lui répondait par un sourire distrait et un signe de tête. Les premières semaines, il s'était demandé si c'était idiot de continuer cette routine, si sa présence n'était pas... de trop.
Jusqu'au jour où il avait sauté une tournée. Quelle surprise, ensuite, de voir ses collègues s'inquiéter : « Où étais-tu ? », « Ca ne te ressemble pas de disparaître comme ça ! ». Ce jour-là, il avait rayonné comme une ampoule bien branchée.
— Tu es comme un chat, gloussa Fujita après son appel, en acceptant la bouteille d'eau qui lui tendait. J'ai à peine le temps de raccrocher, et hop, tu bondis !
— La déshydratation, c'est à prendre au sérieux ! protesta Denki. Si je ne suis pas là, qui va remplir tes bouteilles ?!
— Demande à Naofumi, répliqua la jeune femme en désignant son collègue derrière l'écran. Lui, il m'apporte toujours ma grande bouteille de soda et toi tu persistes avec ton eau plate. Tu sais bien que je ne dirai jamais oui, hein ?
Denki croisa les bras avec sérieux.
— Justement ! Ca prouve que je tiens à toi. Ce n'est pas parce qu'un ami refuse plusieurs fois ton invitation que tu arrêtes de l'appeler, pas vrai ?
Fujita éclata de rire.
— Ah ! Tu entends ça, Naofumi ? Le stagiaire me donne des leçons !
— Ouais, ouais et ça te fait pas de mal, marmonna ce dernier, sans parvenir à cacher son sourire.
Une fois sa tournée terminée – et quelques cupcakes et brownies distribués en contrebande – Denki s'était suffisamment préparé pour l'endroit qu'il chérissait le plus : la salle calme. La pièce n'était pas grande, mais apaisante. Des chaises basses, quelques matelas, une lumière douce. On y venait après un appel difficile, pour reprendre son souffle. Le docteur Eizo lui avait expliqué que de tels espaces existaient dans la plupart des centres de crise et même dans certaines casernes de pompiers.
Ce soir-là, il trouva porte close. A travers le hublot, il aperçut Chihiro, recroquevillé sur une chaise, le visage enfoui dans ses mains. Son coeur se serra, mais il recula. Le docteur lui avait bien dit : ne pas interrompre. Attendre. Celui qui avait besoin d'aide finirait par venir la chercher.
Alors, en patientant, il avait avalé un cupcake ; avait plaidé avec passion pour adopter un chaton thérapeutique avec Tameyoshi ; avait noirci une page entière de dix noms potentiels pour ce futur chat ; avait déposé, discrètement, trois gâteaux sur le bureau de Chihiro ; puis, quand ce dernier reprit enfin son poste, Denki était enfin entré dans la salle.
La pièce sentait encore la tension et le silence. L'adolescent ouvrit le mini-réfrigérateur, rangea les boissons fraîches, remplaça les paquets de gâteaux. Enfin, il rassembla les papiers laissés sur la petite table en plastique, les froissa dans une poubelle toute neuve. Ici, plus qu'ailleurs, chaque détail avait son importance.
Il était finalement en train de ranger les derniers paquets de friandises – en veillant scrupuleusement à ce que les M&M's ne se mélangent pas avec les Skittles – lorsque la porte s'ouvrit. Un homme beaucoup plus grand et imposant que le reste de ses collègues entra, un paquet de cigarettes à la main.
— Oh, Gang Orca ! s'exclama Denki en relevant la tête. Je ne serai pas long !
Le héros haussa les épaules.
— Prends ton temps.
L'adolescent le suivit du regard alors qu'il traversait la pièce. Il fronça les sourcils quand Gang Orca ouvrit une fenêtre et tira une chaise pour s'installer, allumant une cigarette d'un geste tranquille.
— Monsieur ! On ne fume pas ici ! protesta-t-il aussitôt.
Gang Orca se contenta de le fixer quelques secondes, puis prit une bouffée et souffla la fumée par l'ouverture. Denki soupira, gonfla les joues, puis se détourna : il avait appris à choisir ses batailles.
— Bon... d'accord.
Depuis son stage, le jeune homme savait que Gang Orca n'était pas le monstre impressionnant qu'on voyait à la télévision et qui effrayait les enfants. Au contraire : prendre soin des autres semblait être au coeur de tout ce qu'il faisait. Ces centres d'aide, fondés un peu partout en ville et au-delà, étaient une manière d'atteindre ceux qui n'osaient pas se tourner vers un héros à cause de son apparence. Le docteur Eizo et le héros professionnel se connaissaient depuis longtemps – depuis une urgence médicale dont Denki ignorait encore les détails – et il lui laissait volontiers la liberté d'agir comme bon lui semblait.
— Vous avez eu une décision difficile aujourd'hui ? demanda finalement Denki pour briser le silence.
— On peut dire ça, répondit Gang Orca, en fixant la rue par la fenêtre. Quel âge as-tu déjà, Denki ? Tu es encore au lycée, c'est ça ?
Denki redressa la tête, surpris qu'on s'intéresse à lui.
— Oui ! Je serai diplômé l'année prochaine. Et j'aurai bientôt dix-huit ans ! Pourquoi ? Vous comptez m'acheter un cadeau d'anniversaire ?
— Ne t'emballe pas, petit gars, répliqua le héros faisant les gros yeux. Enfin... peut-être. Mais tu n'as rien entendu.
L'adolescent éclata de rire et fit mine de fermer sa bouche avec une fermeture éclair.
— Je ne comprends toujours pas ce que tu fais ici, reprit Gang Orca après une bouffée. Les jeunes de ton âge ne passent pas leur vendredi soir dans un centre de prévention. Tu n'as pas de fêtes avec tes amis ?
— Oh, mais si ! Mes amis organisent toujours ça le samedi, exprès pour moi ! expliqua-t-il en rangeant un ultime paquet. Ils savent que je ne suis jamais libre le vendredi. Ca les dérange pas... sauf Eijiro. Il veut toujours qu'on passe du temps ensemble.
L'adulte grogna.
— S'il t'en veut de venir ici, c'est qu'il n'est pas un si bon ami.
Denki écarquilla les yeux, horrifié.
— Non, pas du tout ! Il me soutient, je vous le jure ! C'est juste que... enfin, je ne leur dis pas exactement où je vais et ce que je fais. Je leur dis seulement que je travaille dans un centre.
Gang Orca se tourna vers lui, intrigué.
— Vraiment ? Tu ne leur as rien dit ? Pourquoi ?
— Hum... je suppose que... balbutia-t-il en baissant les yeux, triturant ses doigts. Je ne veux pas les rendre tristes ?...
Le héros écrasa sa cigarette contre le rebord de la fenêtre, puis tira une chaise et fit signe à son bénévole de s'asseoir. Ce dernier obéit, raide comme un piquet.
— Alors... reprit lentement Gang Orca. Tu ne leur en parles pas parce que tu ne veux pas les attrister ?
— Personne n'a vraiment envie de discuter de ce genre de choses, murmura Denki.
— Et parce que personne ne veut en parler, tu penses qu'il ne faut pas le faire ?
Denki se sentit comme un élève face à un Aizawa furieux après une énorme bêtise.
— Non ! C'est super important d'en parler ! dit-il vivement. C'est pour ça aussi qu'on organise des journées de prévention un peu partout !
Gang Orca le fixa en silence, puis relâcha ses épaules.
— Tu sais ce que ça veut dire, être suicidaire sans qu'on le voie ?
— Le suicide, ce n'est jamais un hasard ! s'exclama l'adolescent, indigné. C'est toujours la dernière option, quand on ne peut plus rien faire d'autre !
Le héros leva une grande main pour l'apaiser.
— Calme-toi, p'tit gars, je sais. Ce n'est pas exactement ce que je voulais dire. Donne-moi ton téléphone.
— Hein ?
— Fais-moi confiance. Cherche sur Twitter les tweets qui sont postés autour de Yuei, par exemple.
Désorienté, Denki obéit et tendit son portable. Gang Orca défila le fil d'actualité, marmonna pour lui-même :
— Non... non... voilà. Quatrième tweet : « Ce moment du semestre où je traverse sans regarder parce que si une voiture me percute, tant pis #mood #killmyself ». Ce hashtag est en vogue en ce moment, non ?
Il continua de descendre quelques posts supplémentaires.
— Septième tweet : « Bonjour Twitter, le soleil brille et j'ai quand même envie de mourir ! ». Dixième tweet... regarde par toi-même.
Il tourna l'écran. Denki aperçut alors un dessin d'avatar triste, affalé sur un lit, avec cette légende : « Moi en train de décider si je me lève pour aller en cours ou si je reste au lit jusqu'à ce que mort s'ensuive mdr #relatable ». Le blondinet resta muet. Son chef verrouilla le téléphone et le lui rendit.
— Qu'est-ce que tu en penses ?
— Eh bien... c'est pas très gentil de dire ça, mais ils ne le pensent certainement pas ! osa Denki. On ne plaisante pas avec le suicide quand on est sérieux. Ce tweet-là, c'est de Mineta, je le connais ! C'est une blague, c'est tout !
— Vraiment ? insista Gang Orca. Et qu'est-ce qui te permet d'en être si sûr ?
— Je... je ne sais pas, admit-il.
— Tu connais le diction : on dit souvent la vérité en plaisantant. C'est facile de tout déguiser en blague. Comme ça, si les autres se sentent mal à l'aise ou ne prennent pas ça au sérieux... eh bien, ce n'était qu'une plaisanterie.
Denki bondit presque de sa chaise.
— Mais je ne peux pas ne pas le prendre au sérieux, à présent !
— Alors montre-leur, répondit calmement Gang Orca. Tes amis ne sauront jamais que tu prends ça au sérieux si tu ne leur montre pas.
Il sentit ses poings se relâcher.
— Oh...
— Tu sais pourquoi nous recevons autant d'appels ici ? demanda soudainement le héros.
Denki s'affaissa, ses pieds battant le sol comme un enfant réprimé.
— Parce que... parce qu'ils pensent que personne ne les écoutera ?
— Entre autres. Beaucoup ne veulent pas être un fardeau pour leurs proches. Certains craignent de les inquiéter. D'autres estiment qu'ils ne méritent pas qu'on se soucie d'eux.
Denki baissa la tête, penaud.
— Désolé...
— Ne sois pas désolé. Tu apprends, comme nous tous, rassura Gang Orca. Mais il faut en parler. Montrer aux autres que c'est sérieux, même quand eux ne le pensent pas. Tu te rappelles de ce que je dis toujours ?
Le visage de l'adolescent s'illumina aussitôt.
— Pensée positive ! lança-t-il en se redressant d'un bond. Oui, Monsieur !
Gang Orca eut un petit rire grave.
— Ne m'appelle pas Monsieur, ça me vieillit.
Il se leva, jeta son mégot à la poubelle, puis se dirigea vers la porte.
— Allez, retournons au travail avant que le docteur Eizo ne me tombe dessus. Et apporte-moi une bouteille d'eau. Autant m'hydrater avant que tu ne rapportes que j'ai fumé.
Denki pouffa.
— Fumer ? Je ne vois pas de quoi vous parlez !
oOo
La nuit s'était installée depuis longtemps lorsque Denki gara son vélo devant la pâtisserie de Madame Mikuru. A travers la vitrine, il aperçut encore la lumière allumée. Pendant un instant, il se demanda si la pâtissière s'était forcée à veiller pour l'attendre. Cependant, quand il entra, poussant le vélo à l'intérieur, ce n'était pas elle qu'il trouva, mais une silhouette familière : un adolescent aux cheveux rouges, avachi sur une chaise, absorbé par l'écran de son téléphone.
— Eiji ? fit Denki, la surprise lui échappant dans un souffle. Qu'est-ce que tu fais là ?!
Eijiro releva la tête et rangea son portable.
— Oh, salut ! Madame Mikuru a dit que je pouvais t'attendre ici.
Le visage de Denki s'éclaira aussitôt d'un large sourire.
— Ooooh, tu m'attendais ?! lança-t-il. Je croyais que tu passais la soirée avec les autres !
— C'était prévu, ouais... marmonna son ami en attrapant une salière posée sur la table. Mais je... euh...
— Ouiii ?
Denki s'installa en face de lui, observant les doigts d'Eijiro jouer nerveusement avec l'objet. Ce dernier détourna les yeux, les joues à peine rosées.
— Je me suis senti mal, avoua-t-il enfin. Pour t'avoir critiqué tout à l'heure, à propos de ton bénévolat. Je sais à quel point c'est important pour toi. Alors... voilà. J'imagine que tu me manques plus qu'avant, parce qu'on fait moins de trucs ensembles.
Le coeur du blond se gonfla de chaleur. Sans réfléchir, il tendit la main et serra celle de son ami.
— Moi aussi, j'adore passer du temps avec toi.
Eijiro esquissa un sourire bravache.
— Evidemment. Qui n'aimerait pas ça ? Les gens font la queue pour traîner avec moi.
Il reposa la salière, mais ses doigts continuaient de la frôler, comme pour se donner une contenance.
— Bref... pardon de ne pas avoir pris ton bénévolat au sérieux.
Denki hésita à rire, mais les mots franchirent la barrière de ses lèvres avant qu'il n'ait eu le temps de les retenir :
— Je travaille comme bénévole au centre d'aide pour personnes suicidaires.
La réaction fut immédiate.
— Quoi ?! s'étrangla le rouquin en faisant tomber la pauvre salière. Pourquoi ?! Denki, tu vas bien ?!
Il s'était déjà penché vers lui, les mains plaquées sur la table, l'inquiétude dévorant son visage.
— Non, non, non ! s'empressa-t-il de répondre en levant les bras comme pour se protéger. Je vais bien, je te jure ! Je veux juste... aider, c'est tout ! Promis, je vais très bien !
Eijiro se détendit quelque peu, mais il restait visiblement secoué.
— Ah... d'accord. Waouh. Le centre d'appel au suicide, quand même... C'est... lourd.
Il se laissa retomber contre le dossier de sa chaise, le regard perdu.
— Alors... c'est comment ? osa-t-il demander au bout du compte. Tu prends les appels ?
— Oh, non, je ne réponds pas aux appels, répondit Denki en secouant la tête. Pas encore, du moins. Mais j'aide le centre. Je fais en sorte que mes collègues soient à l'aise dans ce cadre de travail précisément, que tout roule.
Son ami croisa les bras, les sourcils froncés.
— Ouais... ça doit être dur pour eux.
— C'est encore plus dur pour ceux qui appellent, lâcha Denki avec gravité. Beaucoup le font parce qu'ils pensent n'avoir personne d'autre à qui parler dans leur entourage. Alors je veux être là. Pour qu'ils n'aient pas peur de dire ce qu'ils ressentent.
Le silence s'installa quelques secondes. Eijiro fixait la table, pensif. Denki sentit un pincement au coeur. Les paroles de Gang Orca résonnaient dans sa mémoire, toutes fraîches. Doucement, il posa une main sur l'avant-bras de son ami.
— Tu me le dirais, toi, si tu te sentais triste... pas vrai, Eiji ?
Ce dernier renifla, releva le menton avec une fausse assurance.
— Pff, moi ? Je suis jamais triste !
— Vrai de vrai ?
— Ouais, vraiment. Enfin...
Un rouge timide lui monta aux joues. Il détourna le regard une fois de plus.
— Enfin... c'est vrai que l'autre jour, je me suis demandé si je n'étais pas assez doué pour... certaines choses. Pour protéger et défendre les autres, notamment.
Le blondinet cligna des yeux, interloqué. Puis il bondit hors de sa chaise, le poing levé.
— Quoi ?! Toi, pas assez doué ? Mais tu es le meilleur, Eiji ! Qui a pu te faire croire ça ?! Je vais leur régler leur compte !
— Wow, calme ! éclata de rire Eijiro. Personne n'a rien dit, espèce d'idiot. C'est juste moi qui y ai pensé.
— Toi ?! Alors je vais me battre avec toi !
— T'es sûr de toi ? s'écria-t-il en se levant à son tour, un large sourire accroché aux lèvres. Vas-y, essaie !
Ils se défièrent une seconde, poings brandis... avant d'éclater de rire et de retomber lourdement sur leurs chaises.
— T'es qu'un idiot, Eijiro Kirishima, soupira Denki en levant les yeux au ciel. Mais vraiment, tu es le meilleur à mes yeux. Mieux que dans tous les domaines, même !
— Eh, attends, protesta son ami avec un sourire en coin. Je suis pas meilleur que toi. Juste... différent.
— Eiji ! s'exclama Denki, les yeux brillants. Tu as retenu ce que j'ai dit tout à l'heure ?
— Oh là là, s'amusa Eijiro. On dirait que je t'écoute quand tu me parles, incroyable !
Il tira la langue, mais ses yeux riaient.
— Allez, on devrait filer avant que Madame Mikuru ne nous mette dehors. Tu veux... qu'on passe un peu plus de temps ensemble ?
Denki hocha vivement la tête.
— Ouais ! Où ?
Eijiro réfléchit une seconde, l'air faussement sérieux.
— Il y a ce resto de ramens un peu louche près de chez moi. Il ferme jamais. Et tu pourrais dormir chez moi après.
— Des ramens ? Super ! s'enthousiasma le blondinet.
— Et pas chers, en plus. Ce soir, c'est moi qui régale !
Ils rangèrent rapidement, puis sortirent ensemble d'un bon pas. Denki verrouilla la boutique, le vélo de livraison sagement rangé à l'intérieur.
— Eh, Denki ? appela Eijiro.
— Oui, quoi ?
Son ami hésita, sa main frotta nerveusement sa nuque.
— Tu trouves pas ça débile, moi qui me trouve pas assez doué ?
Denki secoua la tête avec conviction.
— Non ! C'est super important, au contraire. Tu veux en parler ?
Il tendit la main. Eijiro la regarda, hésitant... puis ses traits se détendirent. Un vrai sourire, doux, sincère, étira ses lèvres.
— Ouais, dit-il en entrelaçant ses doigts à ceux de Denki. J'aimerais bien.
Et les deux adolescents s'éloignèrent côte à côte dans la nuit, leurs rires résonnant doucement sur le trottoir désert.
