Work Text:
Le vent battait les pages du livre ouvert sur le bureau. Une main agacée posa l'encrier sur la page fugueuse, avant de se raviser et d'y poser plutôt un caillou sur l'illustration de Frapatross au nid avec son oisillon. Pendant un instant, la main resta en suspens, alors qu'elle posait sur la page une ombre bienvenue pour y lire le texte. L'autre main attrapa une plume à écrire et commença à prendre des notes sur un morceau de papier. La plume crissa sur la feuille, quand un coup de vent claqua la fenêtre. L'écrivain sursauta. Il se racla la gorge, ses paupières clignant furieusement pour retrouver sa concentration. Il soupira. Elle était partie.
Se levant, il alla verrouiller la fenêtre. Derrière, au loin, le vent soufflait fort les vagues de la mer. Et plus loin encore, on apercevait à l'horizon les lointaines toitures de Buisseboue, ce village que l'Empire avait bâti en face d'Eramor, où la Coalition avait ses racines depuis de nombreux Âges. Des racines anciennes, mais qui sont restées cantonnées à un petit village côtier. D'un côté, la mer, ses vagues déchaînées par les tempêtes. De l'autre, les montagnes d'Örn, rapidement abruptes, où seuls les plus courageux s'y aventurent pour trouver du minerai, ou de rares chemins vers les autres villages. Il y a des jours de tempêtes où les flots montent si haut, le bourgmestre d'Eramor prépare ses habitants à ce que la péninsule devienne une île.
Une île. Cela doit être paisible, une île. Hors des tempêtes, bien sûr. Brusquée par les vents, à la merci des Phénix de Lys, des vents de Dorsa et de la houle de Néréïde, voilà qui fait frémir l'auteur, dont la main s'éloigna de la fenêtre. Une île. Pendant des années, il avait connu un gouffre, un large gouffre peuplé d'un groupe où vivaient des gens comme lui, éloignés de la folie de la magie et de la technologie qui avaient envahis la surface. Un gouffre… qu'il avait choisi de quitter, pour découvrir le monde si vaste. Et se couvrir d'une cape épaisse à chaque pas hors de cette pièce en haut de l'auberge où il vivait.
En bas, dans la rue, de curieux visiteurs vont et viennent aux tavernes et échoppes des marchands. Des aventuriers. Des visiteurs de tous continents, parfois de toutes factions, venus pour marchander, offrir leur aide, apprendre à pêcher dans les eaux tumultueuses, et repartir les bourses pleines de crédits, qu'ils iront peut-être dépenser auprès des Gagnetoriths de Pointevent, non loin de là, sur Murn.
Voilà longtemps que l'auteur n'avait pas rencontré les Gagnetoriths. Trop longtemps peut-être. Mais les marchands s'étaient montrés pingres, la dernière fois qu'il avait travaillé pour eux. La récompense n'avait pas été le quart de ce qui avait été signé avant la mission.
Quelqu'un frappa à la porte. L'auteur regarda le battant fermé, avant de saisir un châle posé sur le dossier de la chaise. Il noua le châle autour de sa tête, de ses oreilles et des moignons de cornes, et alla ouvrir à l'enfant qui attendait sur le palier, une lettre dans les mains
"Pour vous," il dit.
La missive portait le sceau des Gagnetoriths.
"Merci," lui répondit l'auteur, en lui glissant un crédit dans le creux de la main, avant de refermer la porte en revenant à son bureau avec la missive.
Il regarda le papier, le sceau. Ce dernier était richement orné, de cire presque dorée. Le papier scintillait avec le jeu de la lumière à travers la vitre fermée. La missive devait être… importante. L'auteur la posa à ses côtés, sur un tabouret, en haut d'une pile de multiples autres missives identiques. Une quinzaine maintenant. Toutes scellées. Les Gagnetoriths pouvaient trouver de doux mots pour l'inviter à travailler à nouveau pour eux, mais c'était une cage dorée que de revenir à leurs côtés.
Devant lui, son livre maintenu ouvert grâce à l'absence de vent, la page ouverte était toujours celle du Frapatross. Un puissant oiseau, souvent sous-estimé par les aventuriers. Il avait eu bien des difficultés à l'observer dans son milieu naturel, à le dessiner au plus près de son nid, à prendre les mesures des pattes dans le sol, à échanger des regards complices avec les jeunes oisillons curieux aux larges yeux de jais. Il sourit en y repensant. Le dernier jour de l'expédition, il était resté très proche du nid, et ne devait son salut qu'à un escarpement étroit dans la roche, où il put se cacher du parent jusqu'à son départ à la chasse la nuit venue. Quelques plumes de frapatross et pelotes à étudier dans sa besace, et l'auteur était reparti, retrouvant son escorte d'aventuriers qui avaient eu pour consigne de rester en retrait du territoire de l'oiseau. Mais des aventuriers n'ont guère de conscience pour la diverse faune sauvage d'Olydri. Et si le second parent de l'oisillon manquait à l'appel durant le jour, c'est parce qu'il reposait au-dessus du feu de camp. Une piètre offrande à Ark'Hen pour espérer que Lys se montre clémente envers le jeune oiseau encore au nid, encore incapable de voler de ses propres ailes duveteuses. Avec regret, l'auteur a alors donné congé aux aventuriers, avec une bourse de crédits qu'ils s'empressèrent de ranger. Un jour, il trouverait des personnes qui ne prennent pas tout animal pour de la chair à canons.
Ah, les canons. L'auteur avait eu une mission pendant laquelle des aventuriers de l'Empire l'avaient accompagné sur les rives d'Erka pour étudier une colonie de Crabostroms. Là aussi, il leur avait demandé de rester en retrait le temps de ses observations. Mais l'un des crustacés s'était approché du camp, et les aventuriers avaient tiré avec leurs armes technologiques. Ils avaient eu peur sans doute, quoi qu'ils en riaient la minute d'après, et se félicitaient pour leur expérience, leur niveau. Il ne restait même pas de quoi faire de la pâté avec la chair qui restait, tant elle était pulvérisée autour du camp. Ce jour-là, la mission cessa plus tôt que prévu, et l'auteur leur donna congé sur la plage, avant de repartir à Eramor, seul, alors que les aventuriers auraient initialement dû l'escorter sur le retour.
Quelle faction pouvait bien laisser de si jeunes aventuriers se promener dans le monde avec de telles armes entre leurs mains ? L'auteur l'ignorait, alors que la pluie tombait dru sur la côte et la péninsule du territoire coalisé. La magie de la Coalition était puissante, et dangereuse aussi. Des sorts similaires servaient tant à allumer un feu de cheminée qu'à incinérer des armées, avec l'aide du flux de Pironess. C'était le flux de Néréïde qui était prié, tant pour sauver des quartiers entiers des flots d'une inondation que pour noyer les machines de guerre qui manquaient d'étanchéité. Loss'Drakor était imploré lors des épidémies, et Berenor invoqué pour sonner l'heure du glas de ses ennemis. Mais la technologie ? Quelle utilité cette arme pouvait-elle avoir autrement que par la souffrance et la mort ? Une mort que même Ark'Hen ne pourrait reconnaître comme ouvrant son royaume, l'Empire ayant trahi le Pacte du Cycle Eternel.
Ce jour-là, la récompense des Gagnetoriths pour avoir guidé les aventuriers était bien maigre. Mais elle représentait l'aigreur qui résidait dans la gorge de l'auteur, alors que trop de créatures avaient trouvé la mort lors de ses expéditions. Il n'y en avait pas une où la Confédération l'obligeait à recevoir l'aide d'aventuriers qui ne finisse pas en carnage pour la faune à étudier. Les armes impériales de la dernière mission étaient la goutte de trop.
En bas de la fenêtre, dans les rues, il entendait les aventuriers se demander, "Mais où est-il? Il devrait être là. Le Gagnetorith nous a donné sa parole! Tu crois que c'est un bug? Mais enfin non, ça dure depuis plusieurs patchs!"
Que de paroles étranges. Mais pas le temps de s'en préoccuper. Il lui fallait partir. De l'appartement, cela était certain. De la ville ? Peut-être, mais pour aller où ? Par la terre, le prochain village de la Coalition était Kürth, dans les montagnes. Mais il fallait les traverser, ces montagnes. Il les avait assez parcourues pour ses études pour savoir à quel point elles pouvaient être traitres en toutes saisons, et peuplées de créatures qui le transformeraient bien en casse-croûte. Des créatures… qui pourraient bien chercher des cibles bagarreuses. Voilà une idée intéressante.
Il attrapa son châle, le noua à nouveau autour de sa tête, et se couvrit d'un chapeau de feutre. Une plume de mue de frapatross l'ornait. Compte tenu de la taille de l'animal, il ne s'agissait que d'une plume de duvet, et pourtant elle faisait pratiquement la taille du chapeau. D'épais gants de cuir couvrairent ses mains. Ainsi vêtu, il ressemblait à n'importe quel Olydrien. Il prit un sac, son carnet de notes et plusieurs crayons pour l'accompagner en expédition. Il y avait de quoi écrire un roman sur toutes ces créatures d'Olydri. Le fameux Rolmu Patachop avait commencé il y a celui de nombreuses années, et ses descendants prirent sa suite. A présent, ils étaient plusieurs explorateurs à parcourir les plaines, forêts et mers d'Olydri pour compléter la connaissance des espèces qui peuplaient la lune. Des espèces qui pour certaines ne seraient jamais connues, tant les factions s'écharpaient, tantôt pour des territoires, tantôt pour assurer leur politique sur des habitants, des familles, qui ne souhaitaient que vivre en paix.
Certains jours, l'explorateur désirait repartir, quitter ce monde, revenir près du gouffre qui l'avait vu naître il y a tant d'années. Mais à présent qu'il connaissait la diversité de la lune, la soif de découverte surmontait la peur des conflits et il restait dans les rues des villages. La Coalition s'était montrée la plus chaleureuse pour le moment. L'Empire, même parmi ses usagers de la magie, se montrait méfiant, préférant les inconnus néogiciens aux inconnus utilisateurs de magie. Avant même qu'il ne pose ses valises dans la Coalition, nombre d'impériaux, pourtant des mages eux-mêmes, le prenaient pour un coalisé, pour l'unique raison qu'il manipulait les flux de mana mieux qu'eux. Face à cet accueil, la faction adverse semblait plus ouverte aux praticiens de la magie de tous horizons, dès lors qu'aucune trace de rosaphir n'empeste dans leurs affaires, de près comme de loin. Aux oreilles de l'explorateur, l'histoire d'une troisième faction était arrivée, mais cela était étrange. Il était question d'Infini. Une autre magie, différente de la Vie et de la Mort, mais en même temps, profondément dépendante des deux Sources historiques. Cela était… Intriguant. Mais une Source ne s'étudie guère de la même manière qu'une créature sauvage. L'explorateur avait vite éliminé ce chapitre de son étude.
Arrivé en bas de l'établissement, il salua le tavernier, et informa de son départ.
"Quand reviendrez-vous?" l'autre lui demanda.
"Quand je le pourrai, si mes créatures ne me font pas rejoindre Ark'Hen cette fois!" souria l'explorateur en s'éloignant vers la porte.
"Bonne chance!" le tavernier lui lança à travers l'auberge.
L'explorateur posa sa main sur la poignée, pensif, et se retourna."Si je ne suis pas de retour d'ici…" il réfléchit, "deux semaines, vous pourrez faire suivre mes affaires aux Gagnetoriths de Pointevent. La chambre sera libre."
"Entendu," le tavernier lui répondit pendant qu'il séchait une chope métallique à l'aide d'un épais torchon. "Prenez soin de vous, là-bas. Où allez-vous, cette fois?"
L'explorateur ne répondit pas de suite, réfléchissant un instant.
"Les montagnes. Je déciderai bientôt lesquelles."
"Des montagnes. C'est dangereux par là-bas. Bon courage."
"Merci."
Et il ouvrit la porte.
Dehors, la vie du village battait son plein. Les marchands marchandaient, les acheteurs achetaient, les patrouilles patrouillaient. Les soleils étaient haut dans le ciel clair, et l'explorateur commença à déambuler vers la sortie de la ville. Il repassait en revue mentalement tout ce qui se trouvait dans son sac. Cartes. Rations. Carnets de notes et crayons, un peu de peinture si l'occasion se présentait d'ajouter de la couleur aux croquis. A la ceinture, dague et petit bouclier en cas de danger, mais la fuite restait son option la plus sûre.
Mais déjà son chemin se trouvait contraint. Un groupe d'aventuriers s'arrêta devant lui et le regardait de haut en bas.
"Vous êtes Maïrle le zoologue ?"
"Qui êtes-vous ?" l'explorateur rétorqua.
Il tenta de faire un pas de côté, mais l'aventurier le suivit.
"Nous avons été missionnés par un émissaire Gagnetorith de Pointevent ! Il nous faut vous escorter pendant votre mission d'étude zoologique !"
"Oui, et ça a intérêt à être rapide, ça fait des semaines qu'on l'attend cette quête!" pesta l'une d'entre eux, une guerrière, à en juger par la large épée qu'elle portait sur le dos.
L'explorateur soupira en se pinçant l'arête du nez. Le voyage allait être long.
"Je suis celui que vous cherchez", Maïrle confirma. "Mais le voyage sera long. Et dangereux. Et je ne veux aucune créature tuée pendant le voyage."
"Aucune ? Mais comment va-t-on vous protéger ?" demanda le premier des aventuriers, un archer il semblerait.
"En vous adaptant à l'environnement qui vous entoure. En le laissant vous accompagner sans le contraindre, et encore moins en le violentant. Tout sang versé de la faune que nous rencontrerons signera l'échec de votre mission. Est-ce bien clair?"
Le groupe se concerta un instant, il ne put entendre que des brides de paroles.
"Mais c'est pas ce que le Gagnetorith nous avait dit !"
"Cette modification n'apparaît pas sur le wiki, on fait quoi ?"
"Ecoutez, c'est inédit, on pourrait être les premiers à la faire, cette quête !"
"Mais… et si on échoue ?"
"On n'échouera pas."
De sous le large rebord de son chapeau, Maïrle regardait le groupe. Une guerrière. Un archer. Un cartomancien. Une nécromancienne. Pas de néogicien. Ils n'étaient peut-être pas de l'Empire. Un point positif.
"De quelle faction venez-vous ?"
"De l'Ordre !" le cartomancien répondit.
Le groupe serré se défit pour lui faire à nouveau face.
"De l'Ordre ? La faction de l'Infini ?"
"Oui."
"Vous," demanda-t-il en se tournant vers la nécromancienne, "vous utilisez le flux des Ombres, depuis la faction de l'Infini?"
"Euh… J'imagine, oui…?" répondit l'intéressée, déboussolée par la question.
"Je croyais que vous ne pouviez puiser dans aucun des flux ni de la Vie ni de la Mort. Le monde m'étonnera toujours," Maïrle soupira. "Bon. Si vous êtes de la partie, allons-y."
Sans plus attendre, il tourna les talons et reprit sa route vers les remparts du village. C'était un simple village, avec des remparts faits de palissades en bois, avec de rares tronçons soutenus de pierres. Cette protection était loin des épais et hauts remparts des villes importantes, dont la faim de pierres creusa de larges sillons et plaies dans les montagnes.
Devant eux s'étendait une forêt dense. Les rochers abrupts qui avaient roulé entre les arbres prévenaient de l'ascension qui aura bientôt lieu. Maïrle s'arrêta, et regarda vers l'ouest. Il montra la montagne aux aventuriers.
"Voyez? C'est là-bas que nous allons. Êtes-vous toujours prêts ?"
Le groupe échangea des regards, des haussements d'épaules. L'archer prit la tête du groupe.
"Allons-y, qu'on en finisse."
Maïrle soupira. Cet état d'esprit n'était guère celui qu'il fallait avoir en exploration. Trop d'aventuriers y avaient laissé leur vie pour rejoindre Ark'Hen en réfléchissant ainsi.
Ils progressèrent dans la forêt, gagnant en altitude à chaque pas. En regardant derrière, la vue était vertigineuse. Déjà au loin, les cheminées d'Eramor perçaient le ciel. Plus loin encore, une aura rosée entourait le Buisseboue. Un simple village, et pourtant l'Empire protégeait ses palissades de rosaphir, bien loin des impressionnants boucliers qui entouraient Centralis ou Dunkil. Le village Gagnetorith était invisible dans la brume de l'horizon.
"C'est encore loin?" demanda la guerrière.
Elle regardait autour du groupe, veillait attentivement chaque mouvement de la faune et de la flore sauvage. Sa main nerveuse s'approcha du pommeau de son épée.
"Une seule goutte de sang versée et votre mission échouera," rappela Maïrle.
A contrecœur, elle éloigna la main de son épée, et sursauta quand un rongeur sorti d'un buisson. Il s'arrêta sur le côté du chemin avec une noix entre les pattes, et se précipita de l'autre côté du chemin dès qu'il constata que la route était empruntée.
"Qu'est-ce que…"
"C'était un écureuil," expliqua simplement Maïrle. "Avançons."
Il s'éloigna un instant du chemin pour prendre une branche, la tailler grossièrement avec sa dague, et en faire une canne de marche.
"En route," il indiqua au groupe, et reprit sa marche sans attendre son escorte.
Ils marchèrent plusieurs heures sur le flanc nord de la montagne. La plaine s'étendait à perte de vue vers le nord, et au loin, on distinguait à peine les neiges éternelles des forêts de la région de Montedur. Déjà la végétation se faisait plus rare sur les parois rocheuses, et par endroits, des filons de minéraux reflétaient la lueur des soleils, même cachés par d'épais nuages.
Vers la fin de la journée de marche, Maïrle s'arrêta, et indiqua aux aventuriers de faire de même.
"Nous campons ici. Vous surveillerez le camp pendant que je repère les traces des animaux que nous suivons depuis tout à l'heure."
"Quels animaux? Vous ne nous avez rien dit," s'enquit le cartomancien.
"Les habitants de ces montagnes. Si proches d'Eramor, et pourtant je n'ai pas encore pris le temps de les étudier en détail. On les appelle les Brillargolds."
"Brillargold?" répéta l'archer.
"De grands félins des montagnes. Depuis que nous sommes partis, j'ai gardé un œil sur les traces de leurs passages. Ils ne s'aventurent pas après la forêt, mais sur les montagnes, mon œil averti a décelé plusieurs signes de leurs territoires."
"Quels types de signes?" demanda la nécromancienne.
"Leurs proies, déjà. Vous êtes sensible au flux de la Mort, peut-être avez-vous senti les traces des proies tuées par le Brillargold?"
"Euh…"
"Avez-vous des difficultés à sentir le flux de la Mort, nécromancienne?" Maïrle lui demanda, penchant la tête sur le côté, comme pour l'inviter à répondre.
"C'est que… l'interface me donne pas ce détail non-stop…"
"Votre langage est bien curieux," souligna l'explorateur. "Préparez le camp. Je pars en éclaireur. Je reviendrai dans la nuit. Et souvenez-vous, une seule goutte de sang versé, et vous échouez."
Sur ces mots, il s'éloigna de l'emplacement du camp. Alors qu'il partait dans l'obscurité, il entendit les aventuriers parler entre eux. De curieuses paroles.
"Mais vous êtes sûrs qu'on va avoir les XP et HF de cette quête ? C'est en rien comme le wiki !"
"J'en sais rien, mais on peut au moins la finir et voir."
"La quête de base demandait de tuer un des animaux, sauf que là, le PNJ, il a l'air de dire qu'on n'a pas le droit."
"Pas le droit ? Tu crois que c'est un PNJ de seconde zone qui va faire sa loi ?"
Les voix se dissipaient alors que Maïrle marchait loin du camp. Il explora les environs, les buissons, les recoins cachés. C'était bien là le territoire de l'animal. Il y avait des traces de griffures sur les roches, pour aiguiser les puissantes griffes du félin. Des restes de repas aussi, des proies camouflées dans les interstices des rochers. Mais pas de traces du Brillargold ce soir-là.
Après plusieurs heures, Maïrle retourna au camps. Les aventuriers n'étaient pas là. Il regarda partout, pour eux, pour leurs affaires. Mais aucune trace de leur présence autrement que par le feu qui crépitait sur les branches sèches au milieu d'un cercle de pierres. Étonné, Maïrle s'assit, et sortit de sa besace une ration sèche. Les aventuriers ne pouvaient pas être bien loin. Mais ils n'étaient pas là. Pour la nuit, il s'installa contre un rocher, assis, caché par la voûte de la falaise, et somnola, sans s'autoriser à dormir profondément.
Le soleil bleu du matin le sortit de sa torpeur. Il se racla la gorge, s'étira avec un large bâillement, et se leva. Le camp était désert. Jusqu'à ce que du mouvement venant d'au-dessus de la falaise de l'attire hors de son emplacement. Maïrle se saisit de sa dague, incertain de ce qu'il allait rencontrer. Mais sa dague retrouva bien vite son fourreau. C'était la nécromancienne qui descendait la montagne.
"J'étais montée voir," dit-elle simplement en constatant l'explorateur réveillé au camp.
"Et qu'avez-vous trouvé ?"
"Pas de Brillargold. Mais des proies, oui."
"Avez-vous ressenti le flux de la Mort?"
"Pas beaucoup. Enfin, quand y'a un animal mort, j'ai un peu de mana en plus quoi, mais c'est pas flagrant."
"C'est un signe," lui fit remarquer Maïrle. "Où sont vos amis ? J'espère qu'ils ne sont pas partis chasser."
"Oh non, ils se sont juste déconnectés le temps de la nuit in game."
Maïrle la dévisagea.
"A nouveau, vous parlez un bien étrange langage."
"Oui, désolée, je suis pas la plus RP du coin," lui rétorqua-t-elle en haussant les épaules.
"Ohé, vous êtes où ?" cria de nulle part la voix de l'archer.
"Ici !" répondit la nécromancienne en criant aussi fort.
"Ah bah voilà. On a été reconnecté un peu plus haut sur la montagne. Pas toi ?"
"Si, mais je me suis co avant."
"Ah. Tu veux la quête pour toi en fait ?" demanda le cartomancien.
"Mais non, qu'est-ce que vous allez imaginer ? Allons-y."
"Ouais, trêvede plaisanteries," intervint la guerrière. "Vous, euh, Maïrle, c'est encore loin, votre bestiole ?"
"Le Brillargold ne s'est pas montré cette nuit. Nous retenterons la nuit prochaine. Et celle d'après s'il le faut. Êtes-vous si pressés ?" demanda-t-il à la guerrière expaspérée.
"On a d'autres quêtes à faire, la vôtre c'est la dernière de ce secteur."
"Et ma mission ne sera finie que quand je l'aurai déclarée finie. Ce n'est guère en commentant de la sorte que vous me ferez déclarer la mission finie," il rappela, sèchement, et pour un instant, il semblait que la guerrière était désarçonnée par l'information.
"On va vous aider," dit-elle en grinçant des dents.
"Bien."
Il revint vers le feu, que le vent de la nuit avait éteint depuis longtemps, et prit sa besace. Piétinant le feu pour qu'il ne reprenne pas, il désigna le chemin qu'ils allaient suivre. La montagne à cette altitude était nue de toute végétation, et inhospitalière. Il espérait autant que les aventuriers que la recherche serait fructueuse. Il y avait tant à apprendre sur ce grand félin des montagnes. Mais après tout, un autre explorateur pourrait prendre sa place, et il irait autre part, pour se ressourcer, se reposer, et enfin, prendre du temps pour lui.
La journée progressa sans trace de l'animal. Ce n'est que le soir, arrivés près d'un ravin, que la dépouille d'un bouquetin fut trouvée.
"J'ai beaucoup de mana là," constata la nécromancienne. "Ça veut dire qu'il est mort récemment ?"
"Cela peut être un signe," supposa Maïrle. "Mais vous avez encore beaucoup à apprendre des flux de la Mort. Par ici," indiqua-t-il au groupe alors que le chemin devenait un étroit passage entre des chaos de
rochers tombés des sommets il y a bien longtemps. "A-t-il souffert ?"
"De qui ?" demanda la nécromancienne."Le bouquetin, bien sûr. Loss'Drakor, Ombre de la souffrance. As-tu senti son flux sur le bouquetin ?"
"Je… n'y ai pas prêté attention," admit-elle.
Le groupe avançait avec précaution le long des parois rocheuses. Au bout de quelques minutes, la progression ralentit. L'archer était occupé à observer les roches qui les entouraient avec intérêt.
"Ce ne sont pas des pierres naturelles,"dit-il. "Elles ont été travaillées. Il y a un bâtiment dans le coin ?"
"Un bâtiment ?" demanda Maïrle incertain. "Faites voir."
Il quitta sa position en tête du groupe pour rejoindre l'archer dans son observation de la roche. Et celle qu'il avait devant les yeux n'était pas brute. Elle avait été travaillée, assurément. Ainsi protégée de la pluie et du vent dans le ravin, on y voyait encore les traces des burins et autres outils qui avaient jadis servi à la mettre en forme. Et en regardant autour d'elle, c'était non pas une ou deux autres pierres qui étaient taillées similairement, mais des dizaines et des centaines le long de cet étroit corridor entre deux parois du ravin montagneux.
Il semblait qu'à mesure que la brume se dissipait, la falaise perdait sa silhouette écharpée par les éléments pour laisser place à une silhouette bâtie, haute de plusieurs dizaines de mètres de haut. C'était une silhouette menaçante, et pourtant, il semblait que la menace était partie il y a bien longtemps.
"Je n'ai pas connaissance de ce site. Allons-y," décida Maïrle.
"Minute," l'arrêta la guerrière, sa main sur l'épaule de l'explorateur le stoppant dans sa progression, "ça change la quête, ça. On continue à suivre le tigre, ou quoi ?"
"Nous ne trouverons un Brillargold que s'il y a un Brillargold à trouver. Si l'animal se cache, alors nous ne le trouverons pas. Mais nous pouvons aller observer et étudier ce lieu."
"Attend c'est bizarre," nota le cartomancien, "la quête oscille entre escorte et chasse, ce qu'on devait faire, et archéologie."
"Archéologie ?" pesta la guerrière. "J'ai déjà tous les HF en archéologie ! Continuez sans moi, j'en ai assez entendu."
Elle poussa Maïrle et ses comparses contre les rochers en prenant l'étroit chemin à contre-sens. De colère et de frustration, elle frappa une pierre, qui s'effrita, alors qu'elle prit son épée à deux mains pour marcher vers le village qu'ils avaient quitté la veille.
"Ah oui," constata l'archer, le regard perdu devant lui comme s'il regardait quelque chose que seul lui pouvait voir, "elle a quitté le groupe."
Alors que la nécromancienne s'apprêtait à répondre, un rugissement se fit entendre, et résonna dans l'étroit corridor.
"Brillargold! Fuyez, pauvres fous !" cria Maïrle.
Il courut devant, à travers le fin passage, du mieux qu'il pouvait malgré les roches qui lui grattait les vêtements, qui lui arrachaient les lambeaux de peau. Derrière lui, nécromancienne, archer et cartomancien le suivirent en courant, veillant à ne pas abîmer leurs sceptres, arcs et flèches.
Au bout de quelques mètres étriqués, ils débouchèrent dans une alvéole dans la roche, creusée par les siècles d'écoulement de l'eau et le vent. L'entrée était trop étroite pour qu'un Brillargold entre.
"Et… on fait quoi pour la guerrière ?" s'enquit le cartomancien.
"Il n'y a rien que nous puissions faire," lui répondit sombrement Maïrle. "Le Brillargold nous suivait certainement depuis longtemps. Il a attendu, et il a attaqué quand l'un des nôtres était vulnérable, seule. Ark'Hen… l'a certainement déjà recueillie," murmura-t-il la tête basse. "Ne perdons pas de temps," se reprit-il. "Le Brillargold sait que nous sommes ici, et il connaît assurément ces roches mieux que nous."
Il reprit la tête de l'expédition, et observa ce qui les entourait. Du corridor étroit dans la roche, ils étaient à présent dans une profonde grotte, aux parois taillées dans le roc. Plusieurs couloirs en partaient, de tailles similaires. D'un seul d'entre eux provenait un léger courant d'air.
"Par là," indiqua Maïrle.
"Y'a un truc bizarre, je le sens pas," murmura l'archer. Il prépara une flèche, posée sur la corde mais pas encochée sur celle-ci, alors qu'il suivait l'explorateur dans le dédale.
"C'est plutôt calme par ici," nota le cartomancien. Il brûla une carte pour offrir un feu au groupe, éclairant le sombre et humide corridor. Le discret son de gouttes perlant et tombant sur le sol accompagnait leurs pas.
"C'est paisible… je m'y sentirai presque chez moi," admit la nécromancienne.
"Quoi ?" son comparse cartomancien s'étonna.
"Bah oui. Tu ne trouves pas ?"
"C'est lugubre, tu veux dire !"
"Pff, pas tant," rétorqua-t-elle en haussant les yeux au ciel, caché derrière des mètres de roches.
Devant eux, Maïrle observait la finesse des détails gravés dans la pierre. Ils avaient été taillés il y a très lontemps. Il cherchait un signe, un flux de mana, n'importe quoi qui pourrait indiquer ce que ce lieu était, jadis. Il en avait presque oublié le Brillargold qui rôdait autour de la structure, quand un nouveau rugissement se fit entendre. Il était lointain, réverbéré par les parois, au point qu'il semblait tout proche. Un frisson se répandit dans le dos de Maïrle.
"Ce n'est pas ce jour que ma mission sera d'étudier le Brillargold. Je regrette que nous en soyons arrivés là. Souhaitez-vous être libérés de vos obligations ?"
Les trois membres du groupe se regardèrent, avec des haussements d'épaules. Le cartomancien et l'archer votèrent pour partir. Mais la nécromancienne continuait à regarder l'espace qui les entourait, et vota pour rester.
"Bon, on se retrouve plus tard à Galaé, alors ?" lui demanda l'archer.
"Oui, à Galaé," lui répondit-elle, mais il y avait dans sa voix comme une incertitude.
Tout à fait étrangement, ses deux comparses disparurent dans une nuée de petites particules bleues lumineuses, devant leur amie impassible, et Maïrle stupéfait.
"Qu'est-ce que…?"
"Ils se sont juste déconnectés," dit-elle.
"Déconnectés. Ah. D'accord." Un instant d'un inconfortable silence passa, avant que Maïrle ne se râcle la gorge, utilisant le bâton fait en chemin pour désigner le corridor encore inexploré devant eux. "Allons-y ?" proposa-t-il à l'aventurière.
"C'est parti," accepta-t-elle en fermant la marche derrière lui.
Ce corridor était plus large que les précédents, plus cérémonieux. Ses hautes parois étaient sculptées de bas-reliefs. Maïrle enchanta son bâton pour que le feu de Pironess en enflamme l'extrémité. Cette lueur bienvenue leur permit de découvrir plusieurs personnages. Il y en avait un, qui était plus important que les autres, représenté très souvent, de grande taille. Un personnage que tout Olydrien, même ordonné, même néogicien, connaît. Ark'Hen. Source de la Mort.
Maïrle s'arrêta en comprenant qui se tenait devant eux, figé dans la pierre par les sculpteurs. Il se tourna lentement vers la nécromancienne. Son attention était absorbée par la pierre, par chaque détail, chaque coup de burin qui avait fait apparaître la Source dans le roc.
"C'est…" elle commença, mais les mots se perdirent.
Ses doigts s'approchèrent de la roche, de la surface éclairée par la torche du bâton de Maïrle, mais assombrie par la rugosité de la pierre. Il y avait autour d'Ark'Hen quatre personnages. Quatre silhouettes drapées et armées, aux féroces casques masquant leurs visages. Quatre, qui annonçaient la Mort et le suivait comme son ombre.
"La Source dont tu utilises le flux quotidiennement," Maïrle compléta doucement en se rapprochant.
La lueur de sa torche découvrit les détails gravés dans le granite. Les Ombres avaient chacune une arme. Ark'Hen se tenait au centre. L'une des Ombres, malgré le feu, restait assombrie. Duhkel’kard. Ses ténèbres continuaient à alimenter même sa représentation. Observant cela, Maïrle détourna le regard vers son voisin. Et fut pris d'une profonde affliction. Il se tordit de douleur et serra les dents alors que les moignons sur sa tête semblaient saigner, comme ce jour il y a bien longtemps alors que, pour entrer dans les villes, et se faire accepter, il avait scié ses cornes.
"Maïrle!" s'écria la nécromancienne.
"Ne…" il articula difficilement, se tenant contre la paroi pour ne pas pas tomber, "ne regarde pas… Loss'Drakor."
Intriguée, elle tourna vers la représentation de l'Ombre. La douleur était son domaine. Mais ce n'était pas de la douleur qu'elle ressentait. Ou plutôt, si, mais pas la sienne. Celle de Maïrle.
"Vous avez mal," dit-elle.
"Oui," il répondit en grinçant les dents. Il se tenait la tête, et regardait par moment la couleur de ses doigts contre le tissu qu'il portait sous son chapeau. Il n'y avait pas de trace de sang.
"Que puis-je faire ?"
"Laisse… Laisse-moi un instant… Je vais… aller m'asseoir par là," dit-il en désignant le corridor, et quelques rochers le long de la paroi.
Lentement, il avança, un pas après l'autre, vers ces assises improvisées. Il s'appuyait difficilement sur son bâton, éloignant la lumière de la nécromancienne. Alors qu'il marchait le long du relief, et qu'elle le regardait marcher, quelque chose changea. Autour de lui, pendant un instant, une aura éthérée l'entoura, et, un pas plus tard, disparut. Elle le suivit, un pas, deux pas, et tourna pour voir Brokken’kraft gravé dans la pierre. A ses côtés, se tenait Berenor, dernier des quatre Ombres. Et son flux, alors qu'elle s'arrêta devant sa gravure, l'enveloppa.
Et elle vit. Elle vit ce que ce lieu fut jadis. Elle vit les fidèles de la Source de la Mort prendre soin de ce temple dans les montagnes. Elle vit les habitants des hameaux voisins venir en pèlerinage, avec des broutons, des cochoboules, et les sacrifier pour nourrir les flux des Ombres et de la Mort. Elle vit le feu de Pironess envahir les couloirs et alimenter un charnier qui éleva le flux d'Ark'Hen, quand les Örniens furent ravagés par les guerres intestines des seigneurs locaux, avant même qu'il ne soit question de factions. Elle vit la vie revenir avec la faune qui parcourait ces couloirs déserts, les rongeurs et leurs prédateurs, et surtout, elle sentit les flux de la Mort et de ses Ombres péricliter alors que les villages se formaient dans les vallées, que les habitants oubliaient l'existence même du temple dans les montagnes.
Alors que son regard se posa sur Maïrle, qui souffrait en silence contre le mur du corridor, elle le vit. Elle le vit, enfant, dans ce gouffre lointain, entouré de sa famille, découvrir et jouer dans le ruisseau qui coulait depuis sa source et partait au loin. Elle le vit visiter les grottes, les caves, creusées par l'eau depuis des siècles, ce réseau où vivaient des familles entières coupées du monde. Elle vit les ailes emplumées de ceux qui s'élevaient dans les airs pour aller pêcher dans les eaux de l'océan tout proche. Elle vit les griffes de ceux qui grimpaient le long des parois. Elle vit les cornes de ceux qui ne les avaient jamais sciées. Elle vit la joie, la liberté. Elle vit aussi quand Maïrle, s'il s'appelait déjà ainsi, avait quitté ce gouffre et avait navigué sur l'océan pour rejoindre un continent. Elle le vit, rejeté de villes, de villages, même de hameaux. Elle le vit face à son reflet dans un lavoir en campagne, alors qu'il avait une scie dans les mains, et du sang sur les doigts et le front. Elle le vit alors qu'il laissait ses cheveux pousser, et achetait ici un châle, là un chapeau, pour passer inaperçu. Elle le vit rencontrer des Gagnetoriths, qu'il avait aidé alors qu'ils avaient croisé un Tiretapatte et que les marchands avaient pris peur. Elle le vit, lors de ses nombreuses missions, de ses nombreuses études, de ses nombreux échecs alors que des aventuriers tuaient les animaux qu'ils étaient pourtant venus étudier. Elle le vit refuser les missions des Gagnetoriths. Et surtout, elle le vit, quand il descendit enfin de la chambre qu'il louait à la taverne, et qu'il se faisait arrêter par un groupe d'aventuriers.
"Qui... êtes-vous ?"
"Quoi ?"
"Maïrle. Qui êtes-vous ?"
"Un zoologue ?"
"Le gouffre."
"Le..."
Il regarda par terre. Sa douleur était partie. Mais pas celle d'avoir vu son passé déroulé par Berenor à sa disciple.
"Je... suis un explorateur, parti depuis longtemps de chez lui, qui n'a de cesse de vouloir découvrir ce qu'Olydri a à nous apprendre. Mais je suis fatigué."
"Vous voulez du repos," constata-t-elle.
"Parce que tu pourrais m'en offrir ?" demanda-t-il.
"Je... J'en doute," admit-elle. "Mais... si Berenor m'a fait voir ça... peut-être qu'il y a quelque chose dans ce temple qui pourrait vous aider."
Il regarda le reste du corridor. Dans le silence, le vent se faufilait avec une douce mélodie jouée dans les pierres percées, les espaces creusés par la pluie et la fonte des sommets enneigés.
Il se leva, s'appuyant sur son bâton, et fit quelques pas. Devant, le contour de la fin du corridor annonçait une large pièce taillée dans la montagne. Un fin filet de lumière venait de la coupole taillée, elle-même à nouveau décorée de motifs qui rappelaient la Ark'Hen et ses Ombres.
Ce nouvel espace dépassait l'ampleur de tous ceux qu'ils avaient pu rencontrer à présent. La palissade d'Eramor aurait pu y tenir debout tant la voûte était haute. Sur les parois, des fins filets d'eau s'écoulaient de sources jamais taries, jamais détournées, après l'abandon du temple.
"Ce lieu... il était plein de vie avant," expliquait la nécromancienne. "C'est assez paradoxal en fait. C'est un lieu de la Mort, qui était en vie, et maintenant que ce lieu est mort... même le flux des Ombres et d'Ark'Hen ne sont plus aussi forts que jadis."
"Comment peux-tu le savoir ? Tu n'étais pas née en ce temps."
"Berenor," dit-elle, en montrant une des statues de l'Ombre, qui décorait le large hall. "Quand il me montrait ce que ce lieu était dans le passé, je ressentais le flux de la Mort. Comme un cocon qui enlace une chenille, pour qu'elle disparaisse et qu'un papillon prenne sa place."
Elle avançait dans la pièce, observant tous les détails qui se révélaient à ses yeux. Il y avait là des statues des Ombres, et au centre, près d'un autel, une de la Source de la Mort. Il y avait là, sous les poussières amenées par les vents et l'érosion de certains couloirs, quelques pièces et étoffes oubliées, ou perdues. Il y avait sur l'autel des vases et des pots, de quoi contenir des onguents pour apaiser les douleurs, de l'encens pour rendre les ténèbres accueillants, des instruments pour calmer les âmes, et des clepsydres pour mesurer le temps. Au centre, un linge, autrefois blanc et entier, désormais terne et dévoré par les mites, servait à masquer les visages des disparus.
"On ne m'avait jamais dit que la Mort était... enfin, que le flux de la Mort pouvait être autre chose que le Crépuscule," murmura la nécromancienne en s'approchant de l'autel.
"Il y a encore beaucoup à découvrir même sur les Sources," acquiesça Maïrle.
Il la rejoignit et se retint de prendre en main un des objets, de peur que le temps ne les fasse tomber en poussières.
"Il faudra presque revenir avec un historien."
"Un archéologue ?" suggéra la nécromancienne.
"Oui, un archéologue serait une bonne idée."
"Un fada de lore, quoi."
"De ?"
"De lore."
"A nouveau, votre vocabulaire m'échappe," sourit Maïrle. Il soupira. "Nous devrions trouver un moyen de sortir de ce lieu," dit-il en se retournant pour faire face au hall, comme des prêtres et nécromanciens avaient pu le faire jadis. "Un tel temple avait certainement une entrée principale, ou du moins plusieurs entrées secondaires."
"On n'est clairement pas entrés par une entrée principale," réfléchit la nécromancienne.
"Berenor ! Peux-tu manipuler son flux pour trouver les chemins qu'empruntaient les gens par le passé ?"
La nécromancienne s'avança dans la salle. Elle leva son sceptre, et le pointa vers la statue de l'Ombre du temps. Il semblait bien pacifique, tel que représenté dans ce temple. Il était bien loin de la personnalité parfois belliqueuse que les Ombres et la Mort emmenaient avec eux sur les champs de bataille.
Elle ferma les yeux. Et devant elle, Brokken’kraft lui faisait voir les pas, les silhouettes, les auras des pèlerins, des prêtres du temples, des personnes si malades qu'elles y habitaient. Il y avait là des Olydriens de tous âges. Des personnes si âgées qu'elles attendaient patiemment que Berenor ne leur apporte un peu de répit, des adultes qui les accompagnaient, leurs amis, leurs enfants. Mais il y avait aussi des enfants. Des âmes arrachées à Olydri par des maladies, par les fléaux d'autres Olydriens, par les combats. Des rires et des pleurs perçaient par moment le fin voile du temps. De la musique, depuis l'autel, emplissait le hall.
Si certains ne bougeaient que peu, d'autres marchaient vers l'autre extrémité du hall, vers les corridors sur les côtés du hall. Leurs âmes laissaient une trace dans le temps, une lueur comme un léger nuage de mana perceptible grâce au don de nécromancie. Il y avait une âme qui intéressait tout particulièrement la nécromancienne. Cette âme se séparait des autres à sa façon de parcourir les couloirs, y compris ceux bâtis dans les hauteurs du hall, des corridors donnant sur des voûtes de croisées d'ogives. Ces âmes prenaient des chemins différents, et parfois disparaissaient, alors qu'elle continuait à percevoir les autres, y compris derrière des mètres de roches.
"Par là," indiqua-t-elle à Maïrle, qui suivit ses pas.
Elle approcha de l'une des parois, poussa le lierre qui avait rampé pendant des siècles sur les murs, et découvrit un passage alors masqué par la végétation. L'escalier alors révélé descendait profondément dans la montagne. C'était un escalier simple, dédié aux prêtres du temple. Il était dépourvu de toute décoration, il n'y avait que quelques emplacements pour des torches le long des murs. La nécromancienne continuait à suivre les âmes des prêtres qui s'échappaient devant elle. Ils descendirent pendant plusieurs minutes, si profondément qu'il était pertinent de penser qu'ils étaient alors au niveau non plus de la montagne mais de la plaine. Ils ne pouvaient pas le savoir.
Ce n'est que bien plus tard que l'escalier s'arrêta pour faire place à une large pièce circulaire. Le sol, au contraire de l'escalier, était profondément orné de glyphes dans la roche.
"Je reconnais cela," Maïrle déclara en approchant sa torche du sol pour en observer les détails. "Ce type d'enchantement peut servir pour les téléportations. Mais... je n'y reconnais pas le flux de la Mort alors que nous sommes dans un temple de la Mort," s'étonna-t-il en parcourant la pièce et les glyphes.
"Je ne le sens pas non plus... Pensez-vous qu'il s'agisse du Flux de la Vie ?"
"Nous allons le savoir rapidement."
Il approcha son bâton enflammé des glyphes. Au premier abord, il n'y avait pas de changement. Il commença à marcher autour de la pièce, à nourrir le glyphe endormi depuis longtemps du flux de Pironess. Et à mesure qu'il marchait, une lueur commençait à rougeoyer là où les traits du glyphes avaient été gravés dans le granite.
"Le mana revient !" lui cria la nécromancienne.
"Flux de la Vie ?"
"Non. Enfin... J'ai l'impression que c'est plutôt le flux de la Terre... Mais je peux le manipuler," constata-t-elle.
"Et sais-tu où le portail mène ?"
Elle se concentra, son sceptre l'aidant à comprendre la magie qui se trouvait devant elle.
"Il y a un temple. Un temple de la Vie. Il n'est pas sur Örn. Il est..." elle chercha dans ce que les flux de la Mort associé à celui de la Terre lui disaient. "Sur l'île de Rindor j'ai l'impression."
"Rindor... Ce n'est pas à côté," commenta Maïrle. "Penses-tu que nous pouvons faire fonctionner le portail ?"
"Avec le mana que vous venez de donner aux glyphes ? Ça devrait fonctionner. Venez !"
Maïrle la rejoignit au centre du cercle. La lueur des glyphes gagnait en importance à chaque seconde. La nécromancienne lança un sort. Un seul. Juste de quoi ajouter du mana de la Mort au sortilège des glyphes. Et à les actionner, comme elle voyait encore le prêtre faire ce même geste ces siècles auparavant.
* * *
Loin des montagnes près d'Eramor, sur l'île de Rindor, un portail de téléportation depuis longtemps oublié clignota du flux de mana qu'il recevait à nouveau. Deux personnes apparurent au milieu du glyphe associé au temple des Ombres dans les montagnes d'Örn.
Le temple d'arrivée était calme. Désert.
"Tout va bien ?" s'enquit immédiatement Maïrle.
"J'ai l'impression, oui," répondit la nécromancienne. "Mais... ça a marché ? On a vraiment réussi ?"
"Ça en a tout l'air. Tu as réussi," la corrigea-t-il. "Je suis fier de toi. Regarde tout ce que tu as accompli aujourd'hui."
"Être dans un temple des Ombres a aidé," se défendit-elle.
"Que nenni ! Tu l'as fait. Toi et personne d'autre. Viens, allons voir ce qu'est cet autre temple."
Il commençait déjà à marcher autour de la pièce pour chercher une sortie.
Alors qu'il grimpa les marches de l'escalier, non pas une par une ou deux par deux mais quatre par quatre, il arriva dans un large hall circulaire. Au centre, une gigantesque statue dorée les accueillit. Une personne comme nulle autre qu'il ne manqua pas de reconnaître.
Lys. Source de la Vie.
Source d'une nouvelle vie.
Maïrle sourit à la statue. Avec la lumière, il lui semblait qu'elle sourit en retour. Il aurait son repos à présent. Et ce temple saurait l'accueillir pour de longues années.
Fin
