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Summary:

Miu Natsha Taechamongkalapiwat fut un jour une prodige du violon, une réputation qui la précédait dans le monde entier. Puis, plus rien. On ne la vit ni ne l’entendit plus. Les notes magistrales de son violon, le Bellini, s’effaçant peu à peu de la mémoire collective.

Jusqu’au jour où elle refait surface dans un petit lycée de Chiang Mai, en tant que simple professeure de musique.

Sa présence intrigue, interroge, jusqu’à ce qu’elle croise celle de Lena Schuett, professeure de littérature, joviale, sociable, idolâtrée de tous. Sauf d’elle-même.

Leur rencontre se joue dans les couloirs, à travers des portes closes, portée par des notes de musique et des mots qu’aucune des deux n’ose vraiment prononcer.

L’une devra réapprendre à se connaître.

L’autre, à aimer de nouveau.

Notes:

Ca faisait plusieurs années que je n'avais pas écrit, LenaMiu étaient dans ma tête et voilà où cela m'a mené. Je ne sais pas trop où ira cette histoire, mais voici un petit début.

Chapter 1: Prologue

Chapter Text

Miu se tenait assise face à son reflet ; le monde autour d'elle pouvait bien s'agiter, elle n'était concentrée que sur son propre regard.

À ses yeux, il n'y avait que les lumières blanches autour du miroir qui l'éblouissaient, l'odeur du café froid mélangé à la laque, et l'étui posé à quelques mètres d'elle. Un étui en cuir, noir, sobre, à son image. Contenant l'objet le plus important de sa vie, son violon. Avec lequel elle allait jouer le morceau le plus important de sa vie d'ici quelques minutes.

Elle frotta la paume de ses mains contre ses cuisses, un geste mécanique, pourtant elle n'était pas stressée. Elle observait son reflet, comment ses cheveux, serrés dans un chignon qui ne laissait pas échapper une seule mèche, affinaient les traits de son visage. Comment le travail de la maquilleuse faisait tout juste ressortir ses pommettes et la noisette de ses yeux. Elle s'observait, cherchant la moindre panique, le moindre stress à travers son propre reflet, en vain.

Le monde s'agitait autour de sa chaise : son agent s'assurant qu'elle était fin prête, la maquilleuse cherchant le moindre ajout sur sa peau, tandis que la coiffeuse se tenait prête à sortir une nouvelle bouteille de laque.

"Sortez, s'il vous plaît."

Elle n'avait jamais réussi à parler plus haut que les autres, pourtant, malgré tout le raffut, ses mots avaient été entendus en un rien de temps. Personne n'osa remettre en question sa demande, chacun s'exécuta.

Cela l'étonnait toujours, le respect que les autres avaient pour elle, même après plus de 15 ans dans le milieu artistique.

L'échauffement avait été une réussite, comme les dizaines de fois précédentes. Elle n'avait encore jamais joué avec ce chef d'orchestre, mais sa réputation le précédait, et comme prévu, leur échange en début d'après-midi avait été en totale symbiose.

Les traits difficiles du premier mouvement étaient passés sous ses doigts sans accroc, comme ils l'avaient fait des centaines de fois dans le silence de son appartement, au milieu de la nature, dans des salles vides. Ce n'était jamais là que ça se jouait, elle le savait. Ça se jouait dans sa tête.

Son regard tomba sur la pile de magazines que son agent avait laissé traîner là. Elle avait fait la une de Gramophone, avec un article de plusieurs pages intitulé « Elle a joué Tchaïkovski, Brahms, Beethoven, Prokofiev, Chostakovitch… Mais jamais Sibelius. » Le BBC Music Magazine aussi l'avait mise à l'honneur avec le titre « On ne se demande plus si elle est capable de jouer Sibelius, mais ce qu'elle est capable d'en faire. »

Elle les laissa retomber sur le sol de la loge dans un bruit sourd, un souffle s'échappant de ses lèvres alors qu'elle reprenait son observation. Elle avait beau chercher, elle ne trouvait aucun signe de peur, ni d'excitation. Que ce soit en elle ou dans son reflet.

Sa vie, sa carrière allaient être bousculées et pourtant, elle ne ressentait que le vide.

On toqua à la porte de sa loge, le haut du corps de son agent passa dans l'interstice.

"Désolé Miu, un journaliste local souhaite te poser quelques questions avant de commencer. Je sais que tu n'es pas très média, mais ce serait bien pour ton image."

Elle accepta d'un signe de tête, affichant un sourire au jeune homme qui entra dans la pièce. Les boucles de ses cheveux bruns tombaient en pagaille sur ses oreilles et son front, s'accrochant parfois à certains de ses cils. Il se racla la gorge tandis qu'il se tenait assis sur le rebord de la chaise, comme s'il s'apprêtait à bondir sur ses jambes et partir en courant à tout moment.

“ Je suis Natsha, enchantée de vous rencontrer, Monsieur…”, amorça-t-elle dans un sourire qui se voulait rassurant.

“Schmidt, pour la Revue Musicale Suisse.”

Il sembla reprendre sa posture, posa ses yeux sur son carnet dont elle pouvait apercevoir des lignes écrites en noir, d'un trait brusque et rapide, avant de reprendre.

"Vous avez enregistré le Sibelius en studio il y a plusieurs années maintenant et votre version a été acclamée et même récompensée, pourquoi avoir attendu aussi longtemps pour une performance en public ? 

- Je ne souhaitais pas jouer Sibelius pour le simple fait de le jouer et que ce soit attendu de ma part."

Il l'observa un instant, étudiant sa réponse ? Attendant plus d'informations de sa part ? En tout cas, elle en resta là. Les interviews et les articles, ce n'était pas tellement son fort, ce qui l'intéressait, c'était de jouer, tout ce qu'il y avait autour du moment où elle était sur scène, avec son violon, l'importait peu. Et surtout, elle n'aimait pas être au centre de l'attention, plutôt paradoxal comme idée.

"Et pourquoi maintenant, alors ? 

- Parce qu'aujourd'hui, j'ai trouvé ce que je souhaitais raconter à travers le Sibelius. 

- J'ai hâte de l'entendre, Madame Taechamongkalapiwat. Votre répétition avec le chef et l'orchestre de cet après-midi était privée, ce n'est pas dans vos habitudes, est-ce qu'il y a une raison particulière à ce choix ? 

- Monsieur Schmidt, vous m'entendrez jouer le Sibelius qu'une fois dans votre vie, cette fois-là doit être spéciale."

Il s'apprêtait à renchérir, prêt à rebondir sur la révélation qu'elle venait de lui faire, elle l'arrêta toutefois en se relevant, signe que cette interview était terminée. Elle venait de lui donner le titre de son article et la certitude que celui-ci allait être acheté, cela était bien suffisant.

Le moment était venu, de nouveau seule dans sa loge, elle connaissait suffisamment son agent pour savoir qu'il allait débarquer d'une minute à l'autre. Ainsi, elle se dirigea vers son étui, d'un geste habituel, elle souleva les deux fermoirs en or à l'aide de ses pouces. Celui-ci n'était plus aussi tenace qu'à ses premières utilisations, tant il lui avait servi. Elle l'ouvrit pour laisser apparaître le tissu rouge de l'intérieur de l'étui et plus particulièrement, son violon.

Le « Bellini » avait été créé en 1718 à Crémone par la maison Stradivarius, un bijou retrouvé il y a un demi-siècle dans une collection privée, acheté par une aristocrate allemande qui le lui avait confié il y a une dizaine d'années maintenant. Depuis, Bellini ne l'avait plus quittée, c'était un honneur pour elle de pouvoir jouer un instrument aussi élégant et prestigieux. De pouvoir manier des aigus aussi brillants et lumineux comme si on pouvait entendre le son du cristal. Elle pouvait être entourée d'un orchestre entier, le Bellini était toujours perceptible, comme un ancrage sur lequel elle avait toujours pu s'accrocher. Miu se sentait petite dans ce monde, mais lorsqu'elle se retrouvait sur scène avec son violon, elle avait la sensation que le monde entier s'arrêtait pour l'écouter et la regarder.

"Encore un soir, Bellini", murmura-t-elle en passant ses doigts sur le bois verni.

Elle était fin prête. Les regards la suivaient à travers les coulisses, le chemin s'ouvrait à elle à mesure qu'elle avançait, sa démarche assurée et la tête haute.

Elle fit un signe de tête à son agent alors qu'elle approchait les grands rideaux. Elle pouvait voir l'orchestre déjà prêt, partitions ouvertes et instruments installés. Ce fut ensuite l'entrée du chef, un grand homme au crâne dégarni avec une barbe blanche parfaitement taillée. La salle applaudit, de manière soutenue et avec respect.

Elle gonfla son buste en prenant une grande inspiration qu'elle laissa ensuite échapper d'entre ses lèvres.

Lorsqu'elle fit ses premiers pas sur le parquet de la scène, elle eut besoin de quelques secondes pour que ses yeux s'adaptent à la vive lueur des néons projetée vers elle, au bruit assourdissant des applaudissements puis à tous ces regards qui observaient chacun de ses mouvements.

Elle salua d'abord l'orchestre ainsi que le chef, se posta à ses côtés et fit face à la salle. L'importance de cet instant et de cette soirée tomba alors sur ses épaules.

Le public habituel de la salle était assis, prêt à écouter son Sibelius et comparer son interprétation à son enregistrement, tout comme certains fans, de jeunes violonistes désireux d'apprendre à travers sa prestation, les critiques internationaux, les représentants de maisons de disques, photographes et journalistes, ou encore des musiciens qu'elle côtoie et respecte.

Son regard balaya la salle et tous ces visages, même sa famille était présente. Son père et sa mère avaient voyagé de Bangkok spécialement pour ce soir, pour son Sibelius. Elle pouvait voir de sa position la main de sa mère autour du bras de son père, arborant un mélange de fierté et de soutien dans ses yeux.

Elle ferma alors les yeux un instant, se concentrant sur le bois froid de son violon qu'elle posait contre le creux de son épaule et sa joue. Il n'y avait pas un bruit dans la salle, signe que son moment était venu. On l'attendait, que ce soit ses spectateurs ou l'orchestre dans son dos.

Alors qu'elle l'avait si bien fait ces vingt dernières années, elle porta son archet aux cordes de son instrument.

Miu laissa les vibrations se propager dans son corps au rythme des frottements que son bras droit dictait, et ses doigts se mouvoir contre les cordes avec une habitude déconcertante.

Ce qu'elle aimait par-dessus tout lorsqu'elle rentrait dans cette transe inexplicable, c'était observer l'émotion qu'elle pouvait procurer sur les visages de ses spectateurs. La curiosité, la joie, la tristesse, les voir vivre le moment présent comme s'ils entendaient une pièce musicale pour la première fois…

Ce soir-là, pour la première fois depuis des centaines de présentations, Miu préféra garder les yeux fermés ou laisser son regard concentré sur les cordes de son instrument. Elle n'y était pas, elle pouvait le ressentir jusque dans la pointe de ses pieds. Elle ne se sentait ni portée par l'orchestre, ni transportée par Bellini. Elle avait la sensation d'être dans un magasin, à devoir faire une course qu'elle aurait plutôt voulu éviter, alors que tout ce qu'elle désirait, c'était retrouver la chaleur de l'antre d'une maison.

Pourtant ce soir elle allait retrouver les quatre murs d'un hôtel, puis enchaîner des interviews, des échanges, devoir accepter des invitations, répondre à l'engouement que son Sibelius allait provoquer dans le monde de la musique classique. Peut-être que d'ici quelques semaines elle pourrait retrouver sa maison de campagne dans le sud de l'Italie ou le petit appartement qu'elle avait dans la capitale de l'Allemagne.

Cette réalisation la dérouta, elle n'avait fait que penser au Sibelius, l'avait mis au centre de toute sa vie, l'avait rendu prioritaire face à tout le reste ces deux dernières années. Maintenant elle y était et tout ce qu'elle avait en tête, c'était qu'elle n'avait jamais pensé à l'après du Sibelius.

Elle devait avoir quelques secondes de répit tandis que l'orchestre reprenait la partition et qu'elle s'arrêtait. Trop obnubilée par ses pensées, elle releva l'archet de son violon en avance. Elle s'était ratée de quelques secondes, à peine perceptible pour elle-même et pour l'orchestre, ce n'était pas très grave, mais elle l'avait fait et elle le savait.

Elle reprit sa place dans la partition sans que personne n'ait semblé remarquer l'accroc. L'orchestre continuait, imperturbable, et ses doigts retrouvèrent d'eux-mêmes le chemin des notes suivantes, vingt ans de discipline et de rigueur qui ne demandaient pas la permission à sa conscience pour continuer d'exister.

Mais les pensées, elles, ne la lâchaient pas.

L'après. Le mot revenait, insistant, entre chaque phrase musicale. Elle chercha, l'espace d'une seconde, à se souvenir de la dernière fois où elle avait dormi dans son propre lit plus de trois nuits d'affilée. Elle ne trouva rien. Elle ne savait même pas si elle pouvait dire qu'elle avait un lit. En réalité, sa maison ne lui appartenait pas, ce n'était que quatre murs et des meubles utilisés de temps en temps.

Ce passage qu'elle redoutait toujours un peu moins que les autres, parce qu'il ne dépendait que d'elle, avançait vers elle. Pas d'orchestre pour la porter, pas de chef pour marquer le tempo à sa place. Juste elle, seule, face à la salle et à Bellini.

Elle l'avait joué des centaines de fois. Elle en connaissait chaque respiration, chaque silence, chaque endroit où le doute pouvait s'insinuer si elle le laissait faire.

Elle le laissa faire.

La première note sortit juste. La seconde aussi. Puis quelque chose se déroba. Pas dans ses doigts, mais plus loin, plus profond, comme si le fil qui la reliait d'ordinaire à la musique venait de se rompre sans bruit. Elle continua de jouer, mais elle n'entendait plus ce qu'elle jouait. Elle regardait ses propres mains comme si elles appartenaient à quelqu'un d'autre, quelqu'un qui aurait accepté, à sa place, de finir ce concert.

Une note fila trop haut. Une autre arriva en retard. L'archet dérapa sur la corde dans un son strident qu'elle n'avait plus produit depuis ses années de conservatoire.

Elle vit, du coin de l'œil, le chef d'orchestre se tourner légèrement vers elle, à peine perceptible pour la salle, mais elle le sentit chercher son regard, prêt à ralentir, à l'attendre, à la rattraper comme il l'avait fait toute sa carrière avec d'autres solistes en difficulté.

Elle ne le regarda pas.

Elle baissa l'archet.

Le silence qui suivit n'avait rien à voir avec celui d'avant le concert. Celui-là était suspendu dans l’aie, porté par la  respiration bloquée de mille cinq cents personnes qui refusaient encore de comprendre ce qu'elles venaient de voir.

Miu tourna les talons et quitta la scène.