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Milo ne sait pas sur quel pied danser quand il s’agit de Roget.
De manière générale, il ne sait pas trop quoi penser exactement de ses camarades de mission à Trifouillis-les-Bains. En tant que membre du SANCHO il s’attendait à partir dans des missions d’exploration aussi étranges qu’éprouvantes. Mais est-ce qu’il s’attendait à avoir des coéquipiers aussi particuliers que les siens ? Il ne sait pas. Il y a tant de visages familiers, un peu trop familiers pour certains (depuis quand son cousin est là ? et depuis quand il s’est fiancé ?!). De sacrés cas, tous aussi spéciaux les uns que les autres, au point que Milo se demande ce que certains font au SANCHO tout court (vraiment, on est sûrs que c’est une bonne idée de partir avec cette fille qui fait des sondages Instagram à tout bout de champ ?). Mais il y a ce grand type, beaucoup trop grand, qui manque même de se se prendre des encadrements de porte, qui suit partout une fille plus petite et plus acariâtre, que Milo n’a jamais rencontré auparavant. On croirait un de ces géants qu’on rencontre dans les légendes : aussi grands en taille qu’en force, on n’a pas envie de leur chercher des noises.
Son instinct lui fait se méfier. Le SANCHO lui fait confiance, mais qui sait s’il n’est pas le genre de monstres que Milo doit éliminer… Et en même temps, la dernière fois qu’il a tenté d’éliminer un monstre en solo, il s’est avéré que le monstre était plus une menace pour les réserves de gâteaux que pour le genre humain de manière générale.
Alors, en attendant, Milo se contente d’observer le géant. Ses cheveux courts, mal coiffés, comme si c’était lui qui les avait coupés. Ses cicatrices, disséminées un peu partout, preuve de combats et de luttes que Milo ne peut qu’imaginer. Ses vêtements bien trop serrés contre le corps, qui font remarquer à Milo que son débardeur moule bien son torse musculeux. Sa hache, qu’il ne quitte pas, de la même manière qu’il ne quitte pas Célia. Sa voix, ferme, glaciale, qui ne semble être capable que de dire quelques mots. Sa gigantesque stature, qui pourrait écraser la moindre personne qui ose mal le regarder.
Et tout au long de la mission, Milo ne sait pas comment considérer cet homme.
Il y a ce moment où, à peine descendus de la voiture, il jette son regard sur les champs de tournesol et semble ne pas pouvoir faire autre chose que les regarder.
Il y a cette fois où il semble assez attentif au bien des autres pour faire des bandages à une inconnue qu’ils ont clairement terrifié, et à ce moment-là Milo se rend compte qu’il s’est un peu attaché à Roget.
Il y a cette fois où il le terrifie, tout simplement, et si Milo avait un contrôle de lui bien pire que ça, il se serait fait dessus (déjà qu’avec toutes les toiles d’araignées sur lui, il est près de la crise de nerfs…).
Mais au milieu de tout ça il y a toutes ces fois où il est doux, étrangement doux, une douceur que l’élu ne s’attendrait pas à voir sous toute cette force. Et c’est bête, mais c’est le genre de douceur qui le touche plus facilement que prévu. Un peu comme si ce géant au grand cœur avait vu toutes les horreurs du monde mais n’en perdait pas la bonté de son âme. Et petit à petit, mais Milo se surprend à vouloir passer plus de temps avec lui. Il a envie d’entendre ce qu’il dit au jeune barman pour le rassurer. Il a envie de parler de cette blessure d’araignée, de discuter de comment il va. Il a envie de se battre à ses côtés et qui sait, peut-être même de le soigner quand d’autres blessures tomberont. C’est bizarre, il n’est quand même pas…
Il n’est quand même pas amoureux, si ?
Dire qu’il jugeait Eddie parce qu’il s’est fiancé deux jours après avoir rencontré « l’élu de son cœur », peut-être qu’il ne vaut pas mieux. Mais il ne peut pas l’expliquer. Il y a quelque chose qui l’attire irrésistiblement chez ce géant qui se bat avec une telle brutalité. Il n’a même pas le temps de trouver le plan du lézard absurde, il est bien plus occupé à voir le combat de créatures entre reptile et araignée, avec Roget au milieu de tout ça. Il le trouve fascinant. Il le trouve sublime.
La prophétie avait pas prévu qu’il ait des sentiments pareils.
C’est la première fois qu’il décide de lui-même de son destin après avoir passé sa vie à le voir imposé, et ça fait plus de bien que ce qu’il pensait. C’est lui qui décide, pour une fois.
C’est lui qui décide d’aller voir Roget et de déposer un baiser sur sa joue. Coup de panique, impulsion soudaine inexpliquée, il ne sait pas, mais c’est lui qui le fait. Il embrasse cette joue ensanglantée, tient de ses doigts ensanglantés un visage ensanglanté et n’arrive même pas à être dégoûté sur le coup. Oh, ça vient peu après, mais il est trop concentré sur la sensation de la barbe mal rasée contre ses lèvres pour éprouver la moindre sensation de dégoût quant au goût du sang ou toute autre sensation affreusement désagréable. Ce n’est que sur le moment du retour que la magie s’estompe un peu et qu’il ressent cette envie irrépressible de prendre une bonne douche et de dormir pendant des jours.
Ah, et d’aider Roget à rentrer sain et sauf, surtout.
Ses blessures sont assez graves pour qu’il ait besoin d’un brancard et qu’il lutte pour rester éveillé tout le long du trajet jusqu’au SANCHO pour obtenir les soins nécessaires. Oh, il ne serait pas du genre à s’effondrer d’un coup, mais même les géants surpuissants ont leur limites non ? Le trajet jusqu’au pick-up se fait dans l’angoisse. Qui sait s’ils seront trouvés ? Comment est-ce qu’ils expliquent le lézard géant qui les suit ? Et le sang ? Et surtout, est-ce qu’ils vont revenir au quartier général sains et saufs ?
Pendant leur course Milo remarque qu’ils sont juste devant le champ de tournesols que Roget ne quittait pas du regard. Qui sait, ils ont peut-être un peu de temps…
« Qu’est-ce que tu fous ?! On doit rentrer ! »
Lui hurle Eddie, fermement, plus à cause de leurs rancunes communes que par peur qu’ils se fassent repérer. Mais tant pis pour ce que pense Eddie. Tant pis s’il sent que son absence de bon sens est un handicap qui pourrait tous les tuer. Milo doit le faire.
De sa lame, il cueille cinq tournesols et les apporte au pick-up.
C’est un Roget épuisé par ses blessures et confus par la marque d’affection de tout à l’heure qui reçoit ces fleurs.
« T’as pas arrêté de les regarder tout à l’heure… Je me suis dit que ça te ferait plaisir. »
Milo se demande quel genre de folie il a commise. Avec son envie de cueillir des fleurs dans une situation d’urgence, il a peut-être mis tout le monde en danger. Tous ont dû l’attendre et qui sait, peut-être qu’ils ont perdu de précieuses minutes pour Roget, qui ne s’en sortira pas à cause de ça, de son propre désir égoïste. Sans parler de l’état des tournesols. Trois d’entre eux sont recouverts de sang, un d’entre eux était clairement tout près de faner et il n’en reste qu’un seul qui semble dans un état normal au milieu de ces fleurs en ruine.
Pourtant, Roget les saisit vivement dans sa main et les amène contre lui. Il les sent, et il y a une certaine sérénité dans son regard qui perturbe le donneur du cadeau.
« Je les chérirai. Merci, Milo. »
Il a dit les termes avec un air fatigué, comme s’il rassemblait ses forces pour lui parler. Et pourtant il n’a pas perdu ce ton qu’on lui connaît, ce ton qui mélange fermeté et douceur, et Milo ne peut s’empêcher de ressentir une vive émotion quand il entend son propre nom rouler sur sa langue.
Ouais.
C’était une bonne mission.
