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Des fois Eddie se demande pourquoi il n’a pas encore tué Milo.
Il n’a aucune raison de l’apprécier après tout. Le plus jeune de la famille a toujours été le petit prodige, le gamin dont on est fier, celui dont on accroche tous les résultats scolaires sur le frigo. Il y a toujours un dessin, une bonne note, un travail manuel exposé quelque part dans la maison familiale du petit génie ou directement chez les Raus. Eddie doit faire un effort pour trouver la moindre exposition de ses réussites chez lui. Un dessin avec papa et maman, un prix de participation au concours de dessin de l’école, n’importe quoi. Quant aux réussites de son cousin parfait, elles sont toujours sous son nez. Il se souvient encore comment, encore adolescent, il a dû batailler avec sa famille pour ne pas avoir des succès du petit prodige dans sa chambre. Sa chambre c’est son univers, l’endroit que Milo n’a pas encore atteint, un endroit que personne ne pourrait atteindre, son petit refuge personnel, loin de tout.
Même si parfois l’existence de ce petit cousin détestable finit toujours par arriver par ses oreilles. Il faut toujours qu’Eddie garde un casque sur lui s’il ne veut pas entendre ses parents raconter au téléphone comment ils sont fiers de leur petit neveu parfait et tout mignon qui a fait son rot (est-ce qu’ils étaient fiers d’Eddie quand il faisait la même chose au même âge ?).
Vraiment, il se demande pourquoi il ne l’a pas encore tué.
Ni pourquoi il n’a pas tué l’entièreté de l’humanité en fait.
Peut-être parce qu’il sait que mort ou vif, Milo sera toujours le petit préféré. Il sera toujours le petit génie, le petit prodige dont on pleurera la mort pendant des générations et des générations entières, pendant que lui ne sera qu’un grain de poussière parmi les grains de poussière. Il sait qu’il ne manquera à personne. Il n’imagine pas qui que ce soit le pleurer. L’envie de disparaître lui est passée par l’esprit quand il était au lycée. Mais est-ce qu’on le pleurerait, lui ? Peut-être qu’on fera une minute de silence pour sa perte mais la vie reprendrait comme si de rien n’était. Alors que si c’était Milo… S’il s’arrête, c’est l’univers qui s’arrête.
Autant arrêter tout l’univers tout court.
Sauf que même ça il n’y arrive pas.
Ce n’est pas faute d’essayer. Les ouvrages occultes arrivent dans sa possession et il les étudie avec une assiduité qu’il n’a jamais eu avant dans le moindre domaine. Mais rien ne vient. Il a beau éplucher tous les livres, tracer tous les cercles, réciter toutes les incantations, rien ne vient. Comme si l’univers lui-même se jouait de lui. Comme si le monde entier lui disait qu’il n’y arriverait pas. Comme si une fois de plus, l’univers était du côté de Milo et qu’il n’était un figurant dans la vie de ce personnage principal.
Et quand ce n’est pas la pratique qui l’empêche de le faire… Ce sont ses propres émotions.
Ses propres, stupides émotions. Elles se mettent en travers de sa route et l’empêchent d’agir. Parce que malgré tout il y a des gens qui entrent dans sa vie. Des types pas mauvais, qui semblent pour une fois intéressés par l’idée de créer des liens avec lui plutôt qu’avec Milo encore et encore. Cette fois, il n’est pas le cousin qui sert à se rapprocher du prodige. Cette fois, c’est lui qui intéresse.
C’est à lui qu’Alister demande un apprentissage de la magie noire, alors qu’il aurait très bien pu aller voir ailleurs.
C’est avec lui que Célia a appris les arts martiaux, alors qu’elle aurait très bien pu trouver d’autres professeurs.
C’est avec lui que Alain et Alex ont appris le hacking, alors qu’ils auraient très bien pu se diriger vers une autre voie.
C’est lui que Drot a sauvé de monstres, alors qu’il aurait très bien pu le laisser mourir.
Tous ces types qui au final lui donnent un peu moins de détruire le monde. Qui lui donnent un peu moins envie de disparaître. Le monde peut bien être détruit oui, mais ce serait dommage que eux partent avec lui. C’est bizarre, mais ça lui manquerait de parler magie noire, de s’entraîner aux poings même si la magie lui plaît bien plus, de parler technologies à faire dysfonctionner, de voir un certain visage s’illuminer à la mention d’un gâteau. Tous ces types ont des vies simples, tellement plus simples que la sienne. Et pourtant… Même s’il n’est pas sûr qu’ils le comprendraient, il a quand même envie qu’ils soient vivants. Et c’est bizarre comme sentiment. Vouloir que des gens vivent, quand toute sa vie il a espéré que le monde disparaisse.
Mais le plus bizarre des sentiments qui l’envahit est le moment où ses yeux se posent sur Gloomy pour la première fois.
Ce petit gars aux bouclettes rousses, aux adorables taches de rousseur, vêtu de noir de partout, maquillé de partout.
Ce petit gars qu’Eddie se surprend à aimer. Cette petite exception qu’il ne s’attendait pas à apprécier. Cette raison de ne pas détruire le monde, surtout pas, parce qu’il est hors de question de détruire Gloomy, jamais. C’est bizarre d’apprécier autant quelqu’un. C’est ça, l’amour qu’il a vu dans les contes de fées ? L’amour qu’il ne pensait jamais être pour lui ? L’univers a décidé d’en avoir marre de se jouer de lui et de lui laisser une chance ? C’est étrange. C’est si bizarre. Il a envie de se méfier, de se dire que ça ne durera pas et que très vite l’univers viendra se rire de lui à nouveau.
Et en même temps, d’autres pensées lui passent par l’esprit.
Il a envie de passer ses mains dans son épaisse tignasse rousse, de se perdre dans la douceur de ses boucles.
Il a envie de le maquiller et qui sait, qu’ils fassent leur manucure ensemble, que leurs sessions de maquillage soient interrompues par des milliers de petits baisers aux rouge à lèvres déposés partout.
Il a envie d’aller faire du shopping avec lui et de tout payer, de tout faire pour le sublimer, encore, et encore.
Il a envie d’entendre comment son nom sonne dans sa bouche. Est-ce que les syllabes de Eddie ont une autre saveur, quand c’est Gloomy qui les prononcent ?
Il a envie de l’écouter parler de sa vie, encore, et encore, parce que chaque mot sorti de la bouche de Gloomy est une nouvelle raison d’avoir envie d’exister.
Il a envie d’oublier, de tout oublier, toutes ses peines, même l’existence de Milo dans le SANCHO où il pensait être seul avec ses amis et son aimé, parce qu’il pourrait tout oublier de son être pour être celui de Gloomy.
Il pourrait être la chaise sur laquelle il s’assoit, être l’ombre de son ombre, être son dernier à mourir sans regret, être son sang, être sa croix, et qui sait même, peut-être que trois nuits par semaine il pourrait…
Non. Il faut qu’il redescende sur terre, il n’a même pas encore son numéro de téléphone.
Alors, en attendant d’être tout ça, d’avoir tout ça, il s’assoit à côté de lui dans un pick-up direction Trifouillis-les-Bains et se bénit de pouvoir respirer le même air que lui.
