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Summary:

Une voix claire l'invita Ă  entrer, et il fut accueilli par un Albert trĂšs nonchalamment installĂ© Ă  son bureau, lui offrant un sourire amusĂ© qui, dans ces circonstances, frĂŽlait l'insolence. Heureusement, Mycroft avait assez de jugeote pour se souvenir qu'Albert James Moriarty arborait ce fameux sourire en permanence, et qu'il ferait mieux de n'y prĂȘter guĂšre attention. La question Ă©tant : Ă©tait-ce un masque de sociĂ©tĂ© si profondĂ©ment ancrĂ© dans ses maniĂšres qu'il s'Ă©tait fondu en sa personne, ou le faisait-il exprĂšs pour ĂȘtre parfaitement irritant ?

Notes:

Nouvelle fic ! Pour une fois, on laisse un peu William et Sherlock de cÎté (je sais, c'est terrible, je ne me reconnais plus...), mais je vous assure que Mycroft et Albert ont vraiment gagné mon affection et j'espÚre qu'ils gagneront aussi la vÎtre ;)

C'est une fic sans vraiment de scénario défini, plus un enchaßnement de petites scÚnes qui s'inscrivent entre les évÚnements du canon et suivent le développement de l'histoire et de leur relation par à-coups. Bien sûr, il y a des liens entre les scénettes et chaque partie sera considérée comme étant arrivée dans les suivantes.

Le but pour moi Ă©tait surtout de faire de l'Ă©tude des personnages et de leur dynamique, dans une histoire trĂšs canon compliant qui offre quand mĂȘme un dĂ©veloppement intĂ©ressant de leur relation. (Avec de la romance in fine, Ă©videment, mais de toute façon, ils sont down bad l'un pour l'autre dans le canon, hein.)

Chapter 1: A smile to hide

Chapter Text

Mycroft Holmes Ă©tait, sans doute permis, un des hommes avec le plus d’influence, de pouvoir, et de perspicacitĂ© de l’Empire britannique. Il est de nombreux hommes de sciences ; mais sa science Ă  lui Ă©tait l’omniscience. Des capacitĂ©s d’observation hors du commun, un cerveau relevant du trĂ©sor national, un rĂ©seau si Ă©tendu que les informations lui tombaient directement au creux de la main ; il gardait un Ɠil ouvert en permanence, dardĂ© sur chaque Ă©lĂ©ment qui composait le pays pour lequel il avait offert son existence.

 

Alors comment, au bon Dieu, avait-il réussi à se faire surprendre par le criminel le plus en vogue du moment, qui se trouvait, de surcroßt, juste sous son nez depuis déjà des mois ?

 

Mycroft Ă©tait un homme d’un calme et d’une attitude exemplaires. Il n’était certainement pas mauvais perdant ; pour la simple et bonne raison que perdre ne faisait pas partie de ses attributions. Alors oui, ce matin-lĂ , alors qu’il gravissait d’un pas vif les marches d’Universal Export, un paquet de dossiers sous le bras, Mycroft Ă©tait contrariĂ© au possible. Il revenait tout droit de Buckingham Palace, ayant remis Ă  sa MajestĂ© le document qui avait failli causer un tumulte des plus inquiĂ©tants dans le fragile Ă©quilibre international, et qu’il avait eu la honte de laisser tomber entre les mains d’une organisation criminelle toute puissante.

Par chance – si chance Ă©tait le terme adĂ©quat dans ces circonstances – il s’avĂ©rait que la-dite organisation avait pour noyau trois frĂšres aux idĂ©aux patriotiques inĂ©galĂ©s, qui avaient les moyens de provoquer des changements radicaux dans ce pays pour le renverser dans le bon sens. Cela Ă©tant, seulement dans le cas oĂč les flammes de la rĂ©volution ne le rĂ©duiraient pas en cendres au passage.

Pour ĂȘtre parfaitement honnĂȘte, Mycroft ne pouvait par dire qu’il n’admirait pas la dĂ©votion des frĂšres Moriarty pour leur nation. Leur souhait de revoir les bases du pays Ă©tait on ne peut plus sincĂšre, et cela se sentait. Cela n’enlevait pas leurs crimes ni leurs compĂ©tences de tueurs de l’équation. Le Prince du Crime Ă©tait notoirement Ă  la tĂȘte d’une terrifiante organisation, et la seule raison pour laquelle Mycroft ne s’en Ă©tait pas encore occupĂ© personnellement jusqu’ici rĂ©sidait dans le doute mĂȘme de son existence, puisque aucune preuve tangible Ă  son sujet ne pouvait ĂȘtre trouvĂ©e Ă  ce jour. Ce qui prouvait, en soi, le danger que reprĂ©sentait de tels criminels en libertĂ©.

En ce sens, Mycroft Ă©tait satisfait du dĂ©roulĂ© de leur accord, qui lui permettait au moins d’avoir la main mise sur leurs activitĂ©s. Il ne pouvait mettre facilement sous verrous des gens comme eux ; il les surveillait, les gardait sous la main, et s’il devait prendre des mesures radicales pour les arrĂȘter, il faudrait les faire disparaĂźtre sans que personne dans ce pays n’en ait connaissance. C’était lĂ  la mission du gouvernement britannique ; autrement dit, la sienne.

Ce qui restait nĂ©anmoins un travail Ă  temps plein. Comme s’il n’avait pas dĂ©jĂ  suffisamment Ă  faire avec la famille royale, non ; il aller devoir chaperonner les Moriarty dans le mĂȘme temps. Et cette nouvelle responsabilitĂ© commençait par s’assurer que l’aĂźnĂ© de cette fratrie ne se sente pas soudain le droit de prendre ses aises et ne se croit accordĂ© des libertĂ©s superflues. Prince du Crime ou non, Albert James Moriarty Ă©tait son M, et dans le milieu professionnel, Mycroft Ă©tait son supĂ©rieur hiĂ©rarchique, celui qui dĂ©cidait des missions Ă  effectuer.

D’oĂč sa petite visite matinale Ă  Universal Export avant d’embaucher au MinistĂšre. S’il devait chaperonner, il n’y avait aucune raison de tarder Ă  le faire. Ignorant d’une main levĂ©e la secrĂ©taire Ă  son arrivĂ©e, Mycroft traça son chemin jusqu’au bureau de Moriarty, comme si les lieux lui appartenaient (ce qui Ă©tait, en fait, plus ou moins le cas), et eut tout de mĂȘme la politesse de frapper deux coups Ă  la porte avant de se permettre d’entrer.

Pendant la seconde qui prĂ©cĂ©da la rĂ©ponse, Mycroft eut le temps de se demander si Albert James Moriarty Ă©tait bien prĂ©sent, ou s’il s’était de lui-mĂȘme octroyĂ© un peu de repos aprĂšs la nuit mouvementĂ©e qu’il venait de passer. Mais une voix claire l’invita Ă  entrer, et il fut accueilli par un Albert trĂšs nonchalamment installĂ© Ă  son bureau, lui offrant un sourire amusĂ© qui, dans ces circonstances, frĂŽlait l’insolence. Heureusement, Mycroft avait assez de jugeote pour se souvenir qu’Albert James Moriarty arborait ce fameux sourire en permanence, et qu’il ferait mieux de n’y prĂȘter guĂšre attention. La question Ă©tant : Ă©tait-ce un masque de sociĂ©tĂ© si profondĂ©ment ancrĂ© dans ses maniĂšres qu’il s’était fondu en sa personne, ou le faisait-il exprĂšs pour ĂȘtre parfaitement irritant ?

Quoi qu’il en soit, Albert fit nĂ©anmoins un effort pour se redresser Ă  son arrivĂ©e, se campant droit sur ses jambes, comme il l’était exigĂ© devant un supĂ©rieur (un geste ressemblant nĂ©anmoins Ă  une moquerie, Ă  nouveau, sachant que quelques heures plus tĂŽt, le Prince du Crime Ă©tait restĂ© calmement assis durant toute leur conversation ; mais peut-ĂȘtre Mycroft Ă©tait-il simplement susceptible), et croisa les mains dans son dos.

 

« M. le Directeur, salua-t-il, feignant une surprise peu convaincante. Vous ĂȘtes bien matinal. Mais, je vous en prie ; que me vaut le plaisir de votre visite ? »

 

Bien matinale Ă©tait surtout son envie d’étrangler un homme alors qu’il venait Ă  peine d’ouvrir la bouche. Mycroft bĂ©nit son frĂšre cadet pour lui avoir insufflĂ© les montagnes de patience qu’il possĂ©dait, et se contenta de froncer les sourcils de maniĂšre infime, avant de s’exprimer calmement :

 

« Bien le bonjour, M. Il me peine de vous dĂ©ranger Ă  cette heure-ci, alors je ferai vite. Puisque votre derniĂšre mission a Ă©tĂ© un succĂšs, et que vous ĂȘtes Ă  prĂ©sent libre jusqu’à la prochaine, j’ai pensĂ© que vous pourriez souffler un peu pour aujourd’hui. »

 

Il laissa consciemment le temps Ă  l’idĂ©e d’une journĂ©e de repos miroiter dans l’esprit de son vis-Ă -vis, avant de s’avancer pour dĂ©poser sa pile de dossiers sur la table. Albert haussa Ă  peine un sourcil.

 

« Un peu de travail de bureau aprĂšs le terrain. Des erreurs se sont glissĂ©es dans ces dossiers, et il est capital qu’elles soient corrigĂ©es avant ce soir. Je m’en occuperaisbien moi-mĂȘme, mais j’ai beaucoup Ă  faire, et puisqu’il s’agit d’informations possĂ©dĂ©es par les services secrets, la tĂąche vous incombe. Vous pourrez venir me les remettre directement au MinistĂšre une fois votre mission finie. Des questions ? »

 

MalgrĂ© son dĂ©sir de paraĂźtre calme, Mycroft Ă©tait presque certain que l’étincelle sombre de la revanche brillait dans son regard. Albert considĂ©ra la pile un instant, le sourire toujours prĂ©sent mais l’Ɠil quelque peu amer, et lĂącha un infime soupir de rĂ©signation en comprenant que lĂ  Ă©tait sa rĂ©compense pour avoir oser dĂ©fier directement Mycroft Holmes. Cependant, il sembla l’accepter facilement (pas qu’il ait vraiment le choix), et attira la pile Ă  lui d’une main experte.

 

« Dois-je vous reporter chacune des erreurs par la suite ?

– Ce ne sera pas nĂ©cessaire, affirma Mycroft en se dirigeant dĂ©jĂ  vers la sortie. Assurez-vous simplement de n’en laisser passer aucune. Et de me retourner les documents avant ce soir. Est-ce bien clair ?

– Limpide, M. le Directeur. »

 

Quand la porte se referma sur lui, Mycroft se permit enfin de sourire légÚrement.

 

À la vĂ©ritĂ©, Mycroft n’avait pas confiĂ© ces dossiers Ă  Albert seulement Ă  charge de revanche. Le fait est qu’il s’agissait de documents dĂ©licats, et que lui-mĂȘme avait assez Ă  faire pour conclure les mesures prises Ă  cause de l’infiltration d’IrĂšne Adler et du vol du document pour dĂ©lĂ©guer un peu les autres tĂąches pressantes. Et il ne pouvait pas confier des tĂąches comme celle-ci Ă  n’importe qui. Au sein des services secrets, rares Ă©taient les individus desquels il pouvait ĂȘtre complĂštement sĂ»r.

Paradoxalement, le fait qu’Albert James Moriarty ait dĂ©voilĂ© ses cartes et se soit affichĂ© ouvertement comme un maĂźtre du crime en activitĂ© avait permis d’accentuer la confiance que Mycroft avait en lui. Il avait toujours eu foi en ses capacitĂ©s ; mais il avait aussi toujours Ă©tĂ© conscient que son M cachait quelque chose. Savoir quoi, finalement, et avoir la main mise dessus, avait profondĂ©ment dĂ©tendu Mycroft.

En poussant un peu, il dirait mĂȘme que, dĂ©parti de cette mĂ©fiance qu’il avait constamment en sa prĂ©sence, en ayant mis le doigt sur ce qui le dĂ©rangeait, Mycroft pouvait apprĂ©cier le personnage en lui-mĂȘme, et enfin, peut-ĂȘtre, espĂ©rer Ă©tablir un lien avec le vĂ©ritable Albert James Moriarty. Mis Ă  part cette mĂ©fiance, il aurait trouvĂ© en Albert – un jeune homme brillant et fort capable – un associĂ© intĂ©ressant. Et puisqu’Albert avait Ă©tĂ© le premier Ă  lui faire confiance pour garder son secret, et chaperonner le projet, Mycroft avait Ă©liminĂ© le doute subsistant, et pouvait enfin utiliser son M avec sĂ©rĂ©nitĂ©, pour servir ce pays. Restait Ă  voir ce qu’il adviendrait par la suite.

 

Il Ă©tait prĂšs de cinq heures de l’aprĂšs-midi quand Mycroft entendit frapper Ă  son bureau, et il releva le nez de la lettre qu’il rĂ©digeait pour s’adosser dans son grand fauteuil rouge.

 

« Entrez. »

 

Sans grande surprise, la figure Ă©lancĂ©e d’Albert James Moriarty apparue dans l’encadrure, les dossiers sous le bras et ce sourire impĂ©rissable toujours ancrĂ© sur les lĂšvres.

 

« C’est moi, M. le Directeur. Et ce sont les dossiers que vous aviez demandĂ©. »

 

Comme prĂ©vu, mĂȘme fourbu, Albert James Moriarty Ă©tait d’une efficacitĂ© irrĂ©prochable. Mycroft lui fit signe d’approcher et de dĂ©poser la pile sur le coin du bureau.

 

« Merveilleux. Vous m’enlevez une Ă©pine du pied, M. Je n’aurais pas eu le temps de m’en occuper avant plusieurs semaines.

– Si je puis me permettre
, s’enquit Albert, sur un ton poli et respectueux qui laissait quand mĂȘme entendre qu’il allait, de toute façon, se permettre. Si l’affaire est si urgente, il existe certainement nombre d’autres personnes, Ă  part vous, qui puissent s’en charger
 AprĂšs tout, le Mi6 n’est que la sixiĂšme entitĂ© intelligence secrĂšte créée par le gouvernement britannique.

– Je vous l’accorde. Mais ce genre de vĂ©rification ne peut laisser place Ă  aucune erreur dans nos dossiers d’informations. La moindre inexactitude peut s’avĂ©rer fatale. Il s’agit lĂ  d’affaires de haute sĂ©curitĂ©, et donc de confiance. »

 

Mycroft vit Albert prendre une seconde pour assimiler ses paroles, puis le questionnement dans son regard fit place à un amusement évident.

 

« Vous vous mĂ©fiez de vos propres services secrets
 ?

– Évidemment, rĂ©pondit Mycroft, sur un ton conciliant. Ils espionnent n’importe qui pour de l’argent. »

 

L’idĂ©e semblait faire l’hilaritĂ© d’Albert, car Mycroft vit le coin de ses lĂšvres tressauter alors qu’il rĂ©primait un sourire non-maĂźtrisĂ©.

 

« Je vois. Mais par miracle, cette mĂ©fiance ne s’applique pas Ă  moi ? »

 

Albert tentait définitivement de discerner à quel point Mycroft lui avait confié cette tùche par pure mesquinerie.

 

« Hm. Vous ĂȘtes un cas particulier. Vous m’avez donnĂ© suffisamment d’information Ă  votre sujet pour que je me sente en droit de penser que vous auriez trĂšs peu d’intĂ©rĂȘt Ă  porter prĂ©judice Ă  la Couronne de cette façon. Et c’est Ă©galement une des raisons pour laquelle j’ai acceptĂ© la crĂ©ation du Mi6. Je dois pouvoir compter sur mon M en toutes circonstances. Attendez-vous Ă  d’autres sollicitations de ma part Ă  l’avenir.

– Oh oh
 Je vois.

– À ce propos, enchaĂźna Mycroft, les ramenant au vif du sujet. Puisque vous avez terminĂ© votre tĂąche rapidement, avec plusieurs heures d’avance  »

 

Il tendit la main vers une nouvelle pochette pour l’amener devant lui, et vit les Ă©paules d’Albert s’affaisser une infime seconde, rĂ©signĂ© qu’il Ă©tait sur son sort. Mycroft avisa sa posture droite, qui ne compensait pas tout Ă  fait les cernes sous ses yeux et les battements frĂ©quents de ses paupiĂšres, qui trahissaient le manque de sommeil. MalgrĂ© plusieurs jours sans dormir, M Ă©tait prĂȘt Ă  obĂ©ir Ă  tout ce que Mycroft s’apprĂȘtait Ă  lui ordonner. Mycroft reposa la pochette devant lui.

 

« Vous devriez en profiter pour aller vous reposer, conclut-il sĂ©rieusement. Vous l’avez mĂ©ritĂ©. Et soyez opĂ©rationnel demain Ă  la premiĂšre heure. »

 

L’expression de surprise qui passa furtivement sur le visage d’Albert emplit Mycroft d’encore plus de satisfaction que sa petite revanche de la matinĂ©e. Il le congĂ©dia d’un signe de la main, et Albert hocha respectueusement la tĂȘte.

 

« C’est trĂšs aimable Ă  vous. Bonne soirĂ©e, M. le Directeur.

– Vous de mĂȘme. »

 

La porte se referma derriĂšre Albert, et Mycroft retourna Ă  sa lettre, avec le sentiment d’ĂȘtre apaisĂ© quant Ă  la situation du Prince du Crime et du « projet Moriarty ». Mais contrairement Ă  Albert, lui n’avait pas le loisir de s’accorder une soirĂ©e de repos
 Il avait encore du travail.

 

* * *

 

Il y a quelque chose d’amusant Ă  partager un secret qui pourrait faire basculer l’équilibre de tout un empire. Dans le cas d’Albert et Mycroft, il n’était pas question d’un secret, mais de deux : le contenu d’un document confidentiel dont la famille de Mycroft portait le poids depuis des gĂ©nĂ©rations, et l’identitĂ© des meneurs de la plus grande organisation criminelle de l’Empire. Mycroft avait l’habitude de porter le poids des secrets de la Couronne seul ; alors, finalement, le fait qu’Albert, au-delĂ  d’ĂȘtre le M sur lequel il devait pouvoir se reposer, soit Ă©galement un complice sur des sujets aussi hautement confidentiels, allĂ©geait un tant soit peu la conscience de Mycroft. Étonnamment, le travail lui semblait un peu moins harassant.

Sans compter qu’une fois mise de cĂŽtĂ© l’attitude imperturbable et (volontairement, Mycroft en Ă©tait convaincu) hypocrite qu’arborait Albert au quotidien, dans sa maĂźtrise complĂšte de l’art de la haute sociĂ©tĂ©, le Comte Moriarty se rĂ©vĂ©lait une compagnie intĂ©ressante, et, honnĂȘtement, agrĂ©able. Mycroft avait bien saisi que le cƓur du Prince du Crime Ă©tait tenu par celui qui Ă©tait considĂ©rĂ© comme le gĂ©nie du crime – et William James Moriarty Ă©tait, sans nul doute, un esprit des plus remarquables – mais cela n’enlevait rien au fait qu’Albert Ă©tait absolument brillant. Il n’avait jamais aucun mal Ă  suivre le rythme de Mycroft, et celui-ci n’avait pas une seule fois eu Ă  se plaindre de son travail ; c’était mĂȘme plutĂŽt l’opposĂ©. De tous les points de vue possibles, sa compagnie Ă©tait
 rafraĂźchissante.

Tant qu’il fallut peu de temps Ă  Mycroft pour s’y accommoder. Tant que bientĂŽt, il songeait Ă  Albert dĂšs qu’une anecdote un tant soit peu amusante lui arrivait, ou qu’une question un peu trop complexe lui prenait la tĂȘte. Tant que plus le temps passait, plus les visites de Mycroft Ă  Universal Export se faisaient courantes, s’il pouvait s’octroyer un moment de libre ; et l’aspect professionnel y devenait un prĂ©texte plus qu’autre chose. D’un point de vue rationnel, Mycroft se laissait un peu aller ; profiter de rĂ©unions officieuses pour trouver quelques minutes de dĂ©tentes en compagnie d’un criminel Ă©tait, sans concession, bien peu professionnel.

Mais quelques Ă©carts de temps Ă  autres ne faisaient de mal Ă  personne, n’est-ce pas ? Et puisque l’existence mĂȘme du Mi6 Ă©tait non-officielle et tenue secrĂšte de la plupart, Mycroft n’avait de comptes Ă  rendre Ă  personne lorsque cela touchait Ă  ces missions. Personne Ă  part la Reine, bien entendu. Et lĂ  intervenait la tentation qu’était devenue Albert ; car sa MajestĂ© elle-mĂȘme n’avait aucune idĂ©e de l’arrangement entre Mycroft et le Prince du Crime. Les moments que Mycroft passaient avec Albert Ă©taient complĂštement dĂ©tachĂ© de toute autoritĂ© supĂ©rieure ; et peut-ĂȘtre, juste un peu, que cela avait quelque chose de reposant. Et peut-ĂȘtre d’un tant soit peu stimulant.

Et puis, se rĂ©pĂ©tait Mycroft, de fait, il n’avait nullement Ă  s’en faire concernant le Prince du Crime en tant que criminel. AprĂšs tout, le meilleur dĂ©tective du pays n’était-il pas dĂ©jĂ  sur ses traces ? Mycroft laissait Ă  son petit frĂšre la poursuite en justice de ces criminels. Lui n’avait Ă  se soucier que du projet qui pourrait rĂ©former la nation. Une position Ă  laquelle Albert semblait lui aussi agrĂ©er ; bien qu’avec, Mycroft le remarqua vite, un souci lĂ©gĂšrement plus marquĂ©.

 

« Votre frÚre vous a rendu visite, hier. »

 

Mycroft termina de se servir un verre alors qu’Albert se saisissait du sien. Aujourd’hui, Albert avait nĂ©gligĂ© le thĂ© habituel et fait ouvrir une bouteille de vin ; suggĂ©rant qu’il avait besoin d’un remontant un peu plus tonique que la thĂ©ine. Mycroft avait depuis longtemps dĂ©tectĂ© les signes de sa tendance Ă  boire, qu’il cachait pourtant admirablement bien ; sans que ce soit trĂšs prononcĂ©, il Ă©tait clair qu’Albert consommait de l’alcool de maniĂšre rĂ©guliĂšre, et probablement trop pour sa santĂ©. Mais Ă©tant donnĂ© le stress constant auquel devait ĂȘtre soumis le jeune homme, Mycroft se gardait bien de lui faire une remarque.

 

« Vous le faites surveiller, commenta Mycroft en guise de rĂ©ponse, prenant place dans le canapĂ© Ă  la perpendiculaire du fauteuil d’Albert.

– PrĂ©caution nĂ©cessaire. J’espĂšre que vous ne nous en tiendrez pas rigueur.

– Nullement. Je garde moi-mĂȘme toujours un Ɠil sur lui. Mais
, ajouta-t-il alors qu’Albert esquissait un sourire Ă  sa remarque. Soyez tranquille, je ne compte en aucun cas lui fournir d’indications Ă  votre sujet. De toute maniĂšre, il n’a pas besoin de moi. Il a dĂ©jĂ  William en ligne de mire. Il le considĂšre comme un Ă©gal et un adversaire Ă  sa hauteur, et il est dĂ©cidĂ© Ă  ĂȘtre celui qui l’arrĂȘtera. »

 

Le sourire d’Albert prit un air pensif Ă  ces mots, et Mycroft le vit soupirer de façon infime, portant le verre Ă  ses lĂšvres. Le liquide Ă©carlate perla Ă  leur commissure comme une goutte de sang, avant qu’Albert ne la rattrape du bout de sa langue. Ce dĂ©tail s’imprima dans l’esprit de Mycroft de maniĂšre particuliĂšrement vive, juste avant qu’Albert ne parle Ă  nouveau.

 

« Je comprends. William le considĂšre de la mĂȘme façon, fit-il, une certaine mĂ©lancolie dans le regard. Il le tient en haute estime, comme je n’ai jamais vu personne obtenir de lui. Je n’ai pas tous les dĂ©tails, mais je sais qu’il y a eu des Ă©changes, des rencontres
 Assez au moins pour qu’une certaine sympathie ne se soit mĂȘlĂ©e Ă  son admiration. S’il devait en ĂȘtre de mĂȘme pour votre frĂšre, M. Holmes
 Je me demande quelles consĂ©quences cela aura lorsque nous mettrons en place la phase finale de notre plan. »

 

L’inquiĂ©tude que soulevait Albert Ă©tait sincĂšre. Pendant une fraction de seconde, Mycroft vit son masque d’indiffĂ©rence se fissurer pour dĂ©voiler un tiraillement sombre, plus profond et plus complexe que Mycroft ne l’avait rĂ©alisé ; bien qu’il l’ait, d’une façon ou d’une autre, toujours suspectĂ©. Sacrifier sa vie et son Ăąme pour accomplir un objectif au-dessus des lois ne pouvait pas se faire sans consĂ©quences pour les personnes qui choisissaient de porter ce poids. Mais peut-ĂȘtre que jusqu’ici, Mycroft s’était laissĂ© distraire par l’attitude nonchalante Ă  l’excĂšs qu’Albert arborait comme un Ă©tendard ; l’intĂ©rĂȘt de sa compagnie avait obstruĂ© la gravitĂ© rĂ©elle de la situation dans laquelle ils se trouvaient. Mycroft ouvrit la bouche, cherchant un mot de rĂ©confort, peut-ĂȘtre, de soutien, au moins ; mais Albert balaya sa tentative d’un nouveau soupir en haussant les Ă©paules.

 

« Enfin, tout ça ne nous regarde pas vraiment, n’est-ce pas ? Vous vous ĂȘtes dĂ©placĂ© ici pour une bonne raison, M. le Directeur


– Certes, convint Mycroft, abandonnant le sujet – pour le moment. J’ai une demande à vous faire, M.

– Oh oh, sourit Albert en croisant Ă©lĂ©gamment les jambes, appuyant son bras sur l’accoudoir. Je suis Ă  vous.

– Vous vous rappelez bien sĂ»r le fameux incident impliquant la marine, oĂč votre bataillon et vous-mĂȘme ĂȘtes tombĂ©s « par hasard » sur un trafic d’opium, et qui nous a fortuitement permis de crĂ©er le Mi6 ?

– Comment l’oublierais-je ? rĂ©pondit Albert, posant une main Ă  peine dramatique sur son cƓur. Mon frĂšre avait Ă©tĂ© enlevé  J’étais tout Ă  fait mort d’inquiĂ©tude.

– J’en suis certain, rĂ©pliqua Mycroft en se retenant de lever les yeux au ciel. Eh bien, les rĂ©clamations de la marine pour que cesse la surveillance accrue de leurs trafics – qu’il trouvent « embarrassante et superflue » selon leurs termes – pleuvent sans arrĂȘt, et m’embarrassent, moi-mĂȘme, au plus haut point. J’ai fixĂ© un rendez-vous dans l’aprĂšs-midi avec un de leurs nouveaux supĂ©rieurs, et je pense que du soutien de premiĂšre main ne serait pas de refus pour tĂ©moigner de l’importance de garder un Ɠil sur leurs activitĂ©s.

– Je comprends, fit Albert en hochant la tĂȘte. Mais j’ai officiellement dĂ©missionnĂ© de l’ArmĂ©e de terre. Ma parole aura-t-elle de la valeur tout de mĂȘme ?

– Vous restez le principal concernĂ©. Et au contraire, en tant que M, mĂȘme sa MajestĂ© ne pourrait me reprocher de vous avoir Ă  mes cĂŽtĂ©s. Vous n’ĂȘtes pas lĂ  pour faire pression en tant que colonel de l’ArmĂ©e, ce qui fait de vous un simple tĂ©moin prĂ©cieux.

– TrĂšs bien. Vos dĂ©sirs sont des ordres, M. le Directeur.

– La plupart
, soupira Mycroft en se redressant, reposant son verre. Je vous dis à tout à l’heure, alors, M. Soyez dans mon bureau pour deux heures.

– Deux heures, c’est notĂ©. »

 

Bien entendu, Albert arriva pile Ă  l’heure au rendez-vous ; c’est-Ă -dire pas en retard, mais pas non plus particuliĂšrement en avance. Mycroft n’eut donc pas vraiment le temps de le briefer sur le contenu de la rĂ©union, ce qui le fit marmonner intĂ©rieurement. Par miracle, il arriva nĂ©anmoins juste avant l’officier de la marine qui venait faire sa rĂ©clamation. Lorsque celui-ci entra, Albert avait juste fini de saluer Mycroft ; et l’homme haussa un sourcil.

 

« Pardon, M. le Directeur. Je ne souhaitais pas interrompre. Nous avions rendez-vous


– Aucun problĂšme, commandant, l’accueillit Mycroft depuis son fauteuil. Vous ĂȘtes parfaitement Ă  l’heure. Si vous pouviez avoir la gentillesse de refermer la porte  »

 

L’officier s’exĂ©cuta, et vint se camper aux cĂŽtĂ©s d’Albert, les mains dans le dos.

 

« Je pensais vous entretenir en privĂ©, fit-il remarquer d’un ton sec. J’ignorais que nous aurions de la compagnie.

– Je vous prĂ©sente M. Cela suffira pour l’instant. Il dirige une entreprise d’import-export dans mes services, et Ă  ce titre, j’ai pensĂ© que son avis pourrait vous intĂ©resser. Quant Ă  sa compagnie, je n’ai pas de doute quant au fait que vous la trouverez charmante. Venons-en au fait, voulez-vous ? »

 

AprĂšs un dernier regard en coin Ă  Albert, qui lui sourit fort diligemment, l’officier se racla la gorge et entama sa rĂ©clamation. Mycroft l’écouta, ses doigts croisĂ©s par dessus ses coudes posĂ©s sur la table, s’efforçant de garder un air parfaitement sĂ©rieux. Face Ă  lui, Albert prenait garde Ă  ne pas croiser son regard, Ă©coutant avec une attention apparente (feinte ou non, Mycroft n’aurait su dire), baissant les yeux de temps Ă  autres dans une mimique condescendante au possible, que, fort heureusement, Mycroft Ă©tait seul Ă  voir. Mycroft le vit discrĂštement Ă©touffer un bĂąillement, et dut faire un effort supplĂ©mentaire pour ne pas sourire. Il devrait convier Albert Ă  ses rĂ©unions plus souvent.

 

«   J’espĂšre donc que vous comprenez, M. le Directeur, Ă  quel point la situation est dĂ©licate. Soyez assurĂ© que la sĂ©curitĂ© des Ă©changes est une prioritĂ© dans la marine, mais l’écoute de mes hommes Ă©galement, et j’ai Ă  faire Ă  des protestations de plus en plus vĂ©hĂ©mentes. Il faut faire attention au bien ĂȘtre de ses subordonnĂ©s, n’est-ce pas ? »

 

Mycroft retint un lourd soupir d’ennui. L’envie de passer outre la diplomatie et de renvoyer cet homme dans les rosiers Ă©tait prenante, mais avant qu’il ne se soit dĂ©cidĂ© sur un commentaire suffisamment aigre, Albert prit la parole.

 

« Hmm
 Si je puis me permettre, Commandant
 Ce que vous dites sonne un peu comme : Ce n’est pas de ma faute, ce sont mes hommes qui insistent, je me trompe ? »

 

L’officier haussa un sourcil et jeta un Ɠil vif à Albert.

 

« Ce serait faire un raccourci, mais s’il vous plaĂźt de le prendre comme tel
 Cela vous pose un problĂšme ?

– Eh bien
, rĂ©pondit Albert d’un air soucieux presque convaincant. Pardonnez mon impudence, mais il me semble qu’au sein de la marine, la hiĂ©rarchie impose que vous ĂȘtes en charge de donner les ordres, et vos hommes de les suivre sans broncher
 Si vos subordonnĂ©s font pression sur vous au point de vous amener Ă  changer vos dĂ©cisions, il me semble que cela pose, en effet, un problĂšme. »

 

Le visage de l’officier se tordit alors que Mycroft esquissait un sourire.

 

« Est-ce que vous sous-entendriez, grinça-t-il, se tournant complĂštement vers Albert, que je manque d’autoritĂ© sur mes hommes ?

– Je ne faisais que souligner ce que vous-mĂȘme avez laisser entendre, Commandant. Admettez qu’il serait fĂącheux que vos subordonnĂ©s vous mĂšnent par le bout du nez pour accĂ©der Ă  leurs moindres caprices


– Vous ĂȘtes
 M. le Directeur ! s’exclama-t-il, furibond, en se retournant vers Mycroft. Je ne tolĂ©rerai pas qu’on me parle sur ce ton ! Si vous m’avez fait venir pour vous moquer de moi, ayez au moins la dĂ©cence de le faire par vous-mĂȘme ! Vous cacher derriĂšre cet impudent comme un lĂąche ne vous mettra certainement pas Ă  l’abri de


– À l’abri de
 ? le coupa Albert d’un ton calme, faisant le tour du bureau pour venir se placer derriĂšre Mycroft ; sa voix lĂ©gĂšre contrasta durement avec son regard sombre alors qu’il posait une main sur le dossier du grand fauteuil rouge. Si vous avez l’audace de traiter M. Holmes de lĂąche, Commandant, j’ose espĂ©rer que vous ne profĂ©rez pas de menaces en l’air, et que vos arriĂšre sont suffisamment assurĂ©es. »

 

Oh, Albert n’avait pas aimĂ© que l’officier remette Mycroft Holmes en question. Et vu la façon dont le pauvre homme flancha lĂ©gĂšrement, Albert devait dĂ©gager l’aura meurtriĂšre du Prince du Crime Ă  cet instant-là ; celle qui laissait voir une assurance et un charisme poignant, qu’il cachait au quotidien, et qu’il avait dĂ©ployĂ© devant Mycroft lorsqu’il s’était rĂ©vĂ©lĂ© comme le Prince du Crime. Mycroft ne bougea pas, restant assis confortablement, et leva vaguement le menton pour s’adresser Ă  l’officier.

 

« Faites attention, Commandant ; vous voyez que mes arriÚres, du moins, sont correctement assurées.

– C’est lĂ  son rĂŽle ici ? grinça l’officier, carrant les Ă©paules. Une sorte de garde du corps ? Import-export, j’en veux
 Aviez-vous si peur de faire face Ă  une simple demande ?!

– C’est certes en partie son rĂŽle, rĂ©pondit Mycroft, placide. M est en effet un de mes hommes les plus performants. Mais je l’ai conviĂ© ici non pour ma protection personnelle, mais en tant que spĂ©cialiste.

– SpĂ©cialiste ? rĂ©pĂ©ta l’homme, dents serrĂ©es.

– En effet. Sachez qu’avant que je l’engage dans mes services, M Ă©tait colonel Ă  l’ArmĂ©e de terre. Il se trouve ĂȘtre celui qui a mis en lumiĂšre le trafic d’opium Ă  l’origine de vos plaintes aujourd’hui. Comprenez donc que je prenne Ă  cƓur son avis sur la question. »

 

À ces mots, les traits de l’officier se dĂ©formĂšrent, et il laissa tomber son masque de bonne volontĂ© une bonne fois pour toute. Il s’élança vers Albert pour frapper le bureau du poing en vocifĂ©rant :

 

« Donc c’est de votre faute, espĂšce de sal
 ! »

 

La fin de sa phrase se finit dans un gargouillement Ă©tranglĂ©, et il Ă©carquilla les yeux. Le fauteuil avait raclĂ© le parquet dans un bruit sec quand Mycroft s’était levĂ© pour se placer devant Albert, faisant barriĂšre Ă  l’officier. Celui-ci dĂ©glutit quand Mycroft ferma les yeux et essuya d’un geste lent une partie des postillons abondants qui s’étaient Ă©chouĂ©s sur son visage.

 

« M. le Directeur, je
 Pardonnez-moi, jamais je n’aurais voulu  »

 

Voyant l’homme faire enfin marche arriĂšre Ă  la rĂ©alisation qu’il venait d’outrepasser les limites du respect face Ă  une figure si proche de la reine Victoria elle-mĂȘme, Mycroft lui jeta un regard noir, et rajusta sa veste impeccable d’un geste sec.

 

« Je pense que l’entretien est terminĂ©, Commandant. Vous trouverez vous-mĂȘme la sortie. »

 

L’officier s’inclina en bredouillant, et dĂ©guerpit en vitesse, fermant la porte derriĂšre lui. DerriĂšre Mycroft, Albert soupira.

 

« Vous n’étiez pas obligĂ© de vous interposer, M. le Directeur, dit-il d’une voix contrite, secouant la tĂȘte. Je suis navrĂ© de vous avoir mis dans une situation fĂącheuse


– Voyons, rĂ©pondit Mycroft, calmement. Il faut faire attention au bien-ĂȘtre de ses subordonnĂ©s, n’est-ce pas ? »

 

L’imitation de l’officier fit glousser Albert alors que Mycroft se dĂ©calait pour mieux lui faire face, l’air sĂ©rieux.

 

« Et en tant que figure d’autoritĂ©, il me semble qu’il est de mon devoir d’assumer la responsabilitĂ© des dĂ©cisions que je porte. Cela dit, je vous remercie pour votre aide, M. Votre simple prĂ©sence a su mettre les choses au clair, semble-t-il.

– À votre service, M. le Directeur, fit Albert en inclinant la tĂȘte ; mais il porta nĂ©anmoins la main Ă  sa poche de veston pour en retirer un mouchoir soigneusement pliĂ©, brodĂ© de ses initiales, qu’il tendit Ă  Mycroft ; celui-ci haussa un sourcil. Acceptez tout de mĂȘme une maigre compensation


– Merci », rĂ©pondit simplement Mycroft, et il s’épongea le visage avec un certain soulagement.

 

L’odeur de la Cologne d’Albert compensait en effet Ă©tonnamment bien le crachat de l’officier de la marine. Albert resta silencieux une minute, puis lĂącha finalement :

 

« Un de vos hommes les plus performants ? »

 

Mycroft souffla du nez avec un amusement certain.

 

« Voulez-vous m’entendre dire que vous ĂȘtes de loin mon meilleur Ă©lĂ©ment, M ?

– Je me demande qui d’autre partage ce titre honorifique, tout simplement


– Il serait prĂ©somptueux de votre part d’assumer que personne ne rivalise avec vous
 Sous-entendez-vous que je m’entoure si mal que je dois me rĂ©soudre Ă  trouver mes meilleurs hommes chez les criminels recherchĂ©s ? »

 

Albert porta immédiatement une main choquée à sa poitrine, avec une exclamation dramatique.

 

« Ah ! Moi qui pensais que nous partagions quelque chose de spĂ©cial
 Et voilĂ  que j’apprends que je ne suis qu’un banal criminel Ă  vos yeux
 Vous m’en voyez attristĂ©, M. le Directeur.

– Criminel, c’est un fait. Banal ? Jamais je n’oserais, affirma Mycroft, passant devant Albert pour s’extirper de derriĂšre son bureau. Maintenant, Albert  »

 

Le susnommĂ© cessa de suite sa comĂ©die Ă  l’entente de son prĂ©nom, et Mycroft lui fit un signe pour qu’il l’accompagne vers la sortie.

 

« Je me vois navrĂ© de vous chasser si vite, mais j’ai encore Ă  faire. Alors


– Bien entendu, rĂ©pondit Albert en ouvrant la porte de lui-mĂȘme. J’ai moi-mĂȘme promis Ă  William de ne pas rentrer trop tardivement. Je vous souhaite une bonne soirĂ©e, M. le Directeur.

– Vous de mĂȘme, dit Mycroft gracieusement, avant d’ajouter en notant le mouchoir qu’il tenait encore Ă  la main : Je vous rendrai ceci une fois lavĂ©, bien sĂ»r.

– Oh
 C’est trĂšs aimable
, fit Albert d’un ton lĂ©ger. Vous pouvez le garder. J’en ai Ă  ne plus savoir qu’en faire. »

 

Sur ce, il inclina briĂšvement la tĂȘte, et disparut dans le couloir. Mycroft regarda sa silhouette s’éloigner jusqu’à ce qu’elle atteigne quasiment le bout du couloir, avant de se souvenir qu’il avait du travail.

 

* * *

 

« Vous semblez bien tendu, Albert. Que me vaut l’honneur de votre visite Ă  une heure si tardive ? »

 

Dans l’encadrure de la porte que Mycroft venait d’ouvrir, la silhouette d’Albert se dĂ©tachait dans la pĂ©nombre. Mains dans le dos, Ă©paules carrĂ©es, il portait une gravitĂ© que mĂȘme son Ă©ternel sourire ne parvenait pas Ă  attĂ©nuer.

 

« M. Holmes. Perspicace, comme de coutume. Ma visite se veut brĂšve
 Je viens simplement vous faire une annonce. »

 

Mycroft releva le menton alors que la rĂ©alisation s’imposait Ă  lui, et il s’écarta pour inviter Albert Ă  entrer. Celui-ci sembla hĂ©siter un instant, mais cĂ©da finalement et pĂ©nĂ©tra dans le bureau. Sans un mot, Mycroft referma la porte, puis ouvrit un placard pour en sortir une bouteille de Whisky, qu’il fit couler dans deux verres posĂ©s sur une petite table plateau.

 

« C’est donc l’heure », dit-il enfin, soulevant son propre verre.

 

Le Dernier ProblĂšme s’apprĂȘtait Ă  ĂȘtre lancé  La phase finale du Projet Moriarty. Albert hocha lentement la tĂȘte.

 

« C’est imminent. Je ne vous en dirai pas beaucoup plus
 Vous n’en avez pas besoin. Mais en tant que
 Superviseur
 du projet
 Nous pensons qu’il est bon de vous mettre au courant. »

 

Mycroft hocha la tĂȘte, et par-dessus son verre, jeta un Ɠil Ă  son M. Dans la faible lumiĂšre des lampes Ă  huile qui Ă©clairait le bureau, le masque d’assurance Ă  toute Ă©preuve d’Albert semblait frĂ©missant, plus fragile que jamais. Mycroft dĂ©signa le second verre sur le plateau.

 

« Prenez un verre, Albert. »

 

Albert sembla briĂšvement tiraillé ; mais, Ă  nouveau, il accepta l’attention, et se saisit du verre, qu’il avala d’une traite. Le liquide aurait dĂ» lui brĂ»ler les entrailles ; un prĂ©misse, peut-ĂȘtre, de ce qui attendait les frĂšres Moriarty dans les jours Ă  venir. Mais Albert ne semblait pas craindre la brĂ»lure ; au contraire, il semblait la savourer.

 

« Un autre ? »

 

Cette fois-ci, Albert accepta gracieusement, et Mycroft fit couler le liquide dorĂ© gĂ©nĂ©reusement. À la lumiĂšre des lampes Ă  huile, il ressemblait, en effet, Ă  une traĂźnĂ©e de flammes. Mycroft prit son verre, et Albert leva le sien Ă  son encontre.

 

« J’imagine, dit-il en inclinant la tĂȘte, qu’il faut faire compter ce verre, M. le Directeur
 Comme le dernier que nous partageons. »

 

Le tintement de leurs verres l’un contre l’autre rĂ©sonna longtemps dans le silence qui emplit la piĂšce. La brĂ»lure amĂšre de l’alcool, qui parvenait habituellement Ă  l’apaiser, ne parvint nĂ©anmoins pas Ă  distraire Mycroft de la façon, inattendue, dont son cƓur s’était serrĂ© aux mots d’Albert. Pas tant parce qu’imaginer un dernier entre Albert et lui, alors qu’ils avaient si peu partagĂ©, Ă©tait douloureux ; il en avait toujours Ă©tĂ© question, et il savait parfaitement que leur brĂšve vie cĂŽte Ă  cĂŽte n’était pas supposĂ©e durer.

Non, ce qui le fit flancher, Ă  cet instant, fut la terrible et lourde tristesse dans la voix d’Albert, qui malgrĂ© son ton lĂ©ger, Ă©tait criante de rĂ©alitĂ©. Et cette fois, avec ces mots-lĂ , Mycroft prit pleinement conscience que ce verre Ă©tait, en effet, le dernier. Parce que l’objectif pour lequel Albert avait donnĂ© sa vie Ă©tait sur le point de s’accomplir. Parce qu’Albert n’avait pas l’intention de se dĂ©tourner. Et qu’il ne comptait pas espĂ©rer une quelconque rĂ©demption.

Parce que Mycroft, contrairement Ă  Albert, autant qu’il avait chaperonnĂ© ce projet, autant qu’il se l’était fait sien pour le voir menĂ© Ă  bien
 N’allait encaisser aucune des consĂ©quences qui en dĂ©coulerait. Parce que lui n’avait Ă©tĂ© qu’un agent, restĂ© en retrait, comme toujours, pour superviser les Ă©vĂšnements, comme sa place auprĂšs de la couronne l’exigeait. Mais son fardeau Ă  lui, celui de protĂ©ger le pays et sa souveraineté  Ne pouvait pas ĂȘtre comparĂ© Ă  celui qu’Albert et ses frĂšres s’apprĂȘtaient Ă  pleinement assumer.

Parce qu’Albert, comme ses frĂšres, n’avait Ă©tĂ©, finalement, qu’un sacrifice volontaire pour le bien de ce pays que Mycroft s’enorgueillissait de prĂ©server. Mais qu’était le travail de Mycroft, comparĂ© au sacrifice d’Albert, qui avait tout risquĂ© pour le bien de cette patrie ? Bien peu de choses, Ă  Ă©chelle individuelle. Albert s’apprĂȘtait Ă  perdre tout ce Ă  quoi il tenait, pour rendre ce pays un tant soit peu meilleur
 À commencer par ses deux prĂ©cieux petits frĂšres.

Parce qu’aprĂšs le court chemin qu’ils avaient fait ensemble, c’était ici que la route d’Albert et la sienne se sĂ©paraient, dĂ©finitivement. Soudain, Mycroft sentit la brĂ»lure amĂšre de l’alcool imprĂ©gner pleinement sa bouche, jusqu’à ses entrailles ; pourtant, il n’avait pas touchĂ© au Whisky Ă  nouveau. Les yeux d’Albert Ă©taient fixĂ©s sur son propre verre, auquel il souriait vaguement, pensivement ; mais la flamme qui brĂ»lait habituellement dans les iris Ă©meraudes semblait Ă©teinte. Peut-ĂȘtre juste pour ce soir, juste avant d’ĂȘtre Ă  nouveau changĂ©e en brasier pour rĂ©duire la ville en cendre ; mais l’indulgence Ă  laquelle Albert se laissa aller en sa compagnie, un tant soit peu, emplit Mycroft d’un sentiment qui le tirailla dĂ©sagrĂ©ablement. Il se racla lĂ©gĂšrement la gorge.

 

« Je  »

 

Albert leva les yeux vers lui, et en rencontrant son regard, Mycroft sentit dĂ©finitivement quelque chose en lui sombrer. Et en mĂȘme temps, une certaine douceur, inhabituelle, douloureuse, vint resserrer sa poitrine.

 

« Je suis dĂ©solé », dit-il finalement, d’une voix Ă  peine plus Ă©levĂ©e qu’un grave murmure.

 

Albert le fixa sans broncher un instant, avant de, lentement, pivoter sur ses pieds et dĂ©tourner le regard. Il rejoignit en quelques pas tranquilles la fenĂȘtre la plus proche, et resta face Ă  la ville plongĂ©e dans la nuit, son verre Ă  la main, pour finalement, lui rĂ©pondre calmement.

 

« Allons. Ce n’est pas la peine de faire dans le sentiment. Nous savions tous que ce moment arriverait. Tout est comme il doit ĂȘtre. »

 

Tout est comme il doit ĂȘtre
 Oui, c’était le cas. Les criminels en route vers leur chĂątiment, le pays prĂȘt Ă  renaĂźtre, meilleur, des cendres du brasier qu’ils allaient allumer pour nettoyer la crasse qui s’y Ă©tait dĂ©posĂ©e
 et Mycroft, aux cĂŽtĂ©s de la Reine, observant de haut la mise en Ɠuvre du plan pour lequel d’autres allaient sacrifier leur vie. Seul, Ă  nouveau, Ă  porter les secrets de la Couronne. Comme cela devait ĂȘtre.

Alors pourquoi ce malaise, pourquoi cette sensation que rien n’était supposĂ© se passer ainsi ?Pourquoi cette impression de comprendre, enfin, trop tardivement, tout ce que signifierait rĂ©ellement l’aboutissement de ce plan pour eux tous ? Et pourquoi cette rĂ©alisation, bien trop tardive, que Mycroft s’était surestimĂ© dans sa capacitĂ© Ă  rester purement dĂ©tachĂ© de la situation ?

C’était notoire, pourtant, que les sentiments et les Ă©motions Ă©taient un danger lorsque l’on est supposĂ© gĂ©rer l’avenir d’un pays et ses citoyens. Le fait que son frĂšre cadet soit lui-mĂȘme impliquĂ© rendait dĂ©jĂ  sa position plus fragile ; Sherlock avait toujours Ă©tĂ© son point de faiblesse. Mais Mycroft savait comme gĂ©rer cette faiblesse-là ; et il avait une confiance en son frĂšre qui lui avait permis de ne pas former d’inquiĂ©tudes qu’il ne parviendrait pas Ă  enfouir suffisamment.

Il aurait dĂ» savoir que le temps passĂ© avec Albert, la sympathie prenante qu’il avait dĂ©veloppĂ©e Ă  son Ă©gard, alors qu’il aurait fallu Ă©viter Ă  tout prix toute autre relation que celle d’un aspect purement contractuel, ne pourraient pas ĂȘtre entiĂšrement effacĂ©es Ă  l’approche de l’aboutissement du projet Moriarty. Il aurait dĂ» ĂȘtre bien plus sĂ©vĂšre envers lui-mĂȘme. Plus prĂ©cautionneux. Plus professionnel. Comme l’exigeait sa position.

Mais comment aurait-il pu prĂ©voir, lui pour qui il n’avait jamais Ă©tĂ© simple de naviguer Ă  travers les relations humaines, de crĂ©er des lien avec autrui, Ă  quel point Albert James Moriarty et son sourire ridicule se feraient rapidement une place dans son univers ? À quel point il lui serait simple d’apprĂ©cier ce jeune homme si particulier
 MĂȘme en sachant les crimes et toute la violence qu’il portait en lui ? MĂȘme en sachant quelle fin serait inĂ©vitablement la sienne ?

Mycroft ne savait mĂȘme pas Ă  quel moment, prĂ©cisĂ©ment, il avait abandonnĂ© l’idĂ©e de pouvoir lui-mĂȘme arrĂȘter les frĂšres Moriarty si leur projet dĂ©gĂ©nĂ©rait. Parce que ça n’avait jamais Ă©tĂ© le cas, sans doute
 Mais depuis quand lui Ă©tait-il pĂ©nible, douloureux, de devoir penser Ă  Ă©liminer Albert James Moriarty si son rĂŽle l’avait exigé ? Depuis quand la mort que dĂ©sirait pourtant visiblement Albert pour lui-mĂȘme, lui Ă©tait-elle, Ă  lui, insupportable ? Depuis quand Albert avait-il pris Ă  ses yeux une importance si particuliĂšre que, malgrĂ© sa loyautĂ© indĂ©fectible Ă  la Couronne, dans une situation de crise comme celle qui se prĂ©sentait
 Mycroft aurait pensĂ© Ă  Albert comme sa prioritĂ©, plutĂŽt qu’à sa trĂšs chĂšre Reine Victoria ?

Sherlock Ă©tait dĂ©jĂ  une source de tourments suffisante, d’autant plus lorsque le Prince du Crime Ă©tait concernĂ©. Parce que Sherlock
 Sherlock n’était, finalement, pas aussi douĂ© que lui pour dissimuler ses vrais sentiments. Parce que Mycroft savait, comme Albert, que l’obsession d’attraper le Prince du Crime n’était pas la seule chose qui l’attachait Ă  cette affaire. Que Sherlock finalement, mettait bien peu de cƓur Ă  rĂ©ellement aller contre le Prince du Crime
 Et que des sentiments ne pouvaient pas entiĂšrement ĂȘtre retirĂ©s de cette Ă©quation.

Peut-ĂȘtre que Mycroft, au fond, craignait que Sherlock, une fois qu’il aurait tous les Ă©lĂ©ments en main, ne risque sa vie en tentant de s’interposer dans le plan des frĂšres Moriarty
 Non en les empĂȘchant de rĂ©former le pays, mais en tentant Ă  tout prix de dĂ©tourner William de la route solitaire vers l’Enfer qu’il comptait prendre. Et peut-ĂȘtre, juste un peu, tout au fond de lui
 Que Mycroft avait comptĂ© sur son petit frĂšre, plutĂŽt que sur lui-mĂȘme, pour Ă©viter, d’une façon ou d’une autre, qu’Albert subisse le mĂȘme sort.

Et peut-ĂȘtre comprenait-il, trop tard, qu’Albert avait sa propre route Ă  suivre
 Et que la prioritĂ© de Sherlock Holmes n’était personne d’autre que William James Moriarty. Qu’Albert n’avait pas de NĂ©mĂ©sis, pas d’égal pour s’interposer sur sa route
 Mais peut-ĂȘtre n’était-ce, en fait, contrairement Ă  William, pas ce dont Albert avait besoin pour espĂ©rer retrouver une voie dans l’obscuritĂ© dans laquelle il s’enfonçait.Albert n’avait pas besoin d’opposition
 Parce qu’Albert n’était pas celui qui allait assumer le fardeau complet de la population.

Non
 Albert, en ce moment, sans doute depuis le dĂ©but, avait besoin de soutien. D’une Ă©paule sĂ»re, sur laquelle se reposer un tant soit peu. Juste pour trouver un peu de courage pour affronter jusqu’au bout la suite des Ă©vĂšnements. Albert, rĂ©alisa Mycroft, avait dĂ©sespĂ©ramment besoin d’un ami. Et Mycroft doutait soudain d’ĂȘtre suffisant pour lui apporter le peu de rĂ©confort qu’il aurait pu lui fournir en ce moment difficile
 Parce qu’il comprenait, enfin, que s’il avait voulu une chance de garder Albert James Moriarty dans sa vie, c’était Ă  lui d’ĂȘtre celui qui lui tendrait la main. Parce que personne d’autre n’allait le faire. Alors


 

« Oui, rĂ©pondit Mycroft, calmement. Tout est comme il doit ĂȘtre. Ce qui ne signifie pas que les choses sont plus simples
 Et tant que le plan n’est pas abouti, je reste Ă  la garde du projet, comme c’était votre souhait. Si quoi que ce soit devait poser problĂšme
 Je suis lĂ  pour aider Ă  redresser la balance. Pour apporter mon soutien. »

 

Mycroft espĂ©rait que son message soit clair, mais une autre des choses qu’il apprĂ©ciait avec Albert, c’était la facilitĂ© qu’ils avaient Ă  communiquer. Il n’arrivait absolument jamais qu’Albert ne saisisse pas ses intentions. Toujours dos Ă  lui, Albert redressa les Ă©paules de façon infime, affichant une posture d’une contenance impeccable. Ce qui ne fit qu’accentuer le contraste terrible avec sa voix, un brin trop grave, un brin trop basse, quand il rĂ©pondit pourtant avec son assurance habituelle :

 

« Faites attention, M. Holmes. Vous m’en montrez un peu plus qu’il n’est raisonnable.

– Quoi donc ? demanda Mycroft, fronçant les sourcils de façon infime.

– De la sympathie, dit doucement Albert, les yeux rĂ©solument fixĂ©s sur la fenĂȘtre. Et votre sympathie, toute prĂ©cieuse qu’elle est, M. Holmes
 Ne vaut pas la peine d’ĂȘtre gaspillĂ©e pour quelqu’un comme moi.

– Je ne crois pas que ce soit Ă  vous de juger comment je peux partager mes attentions, Albert. Croyez bien que si je vous tĂ©moigne de la sympathie, c’est en connaissance de cause.

– Malheureusement, je ne vous la demande pas.

– Que me demandez-vous, alors ? »

 

Et sa question Ă©tait, en fait, un peu plus franche que ce soit Ă  quoi il s’attendait lui-mĂȘme. Mais cette fois, enfin, Albert se retourna lentement vers lui pour lui rĂ©pondre :

 

« Ma demande est toujours la mĂȘme, M. Holmes. »

 

Le regard qu’il croisa Ă©tait illisible, Ă  nouveau, mais le masque sur le visage d’Albert n’arrivait plus, Ă  prĂ©sent, Ă  dissimuler toute sa souffrance Ă  Mycroft. Albert inclina lĂ©gĂšrement la tĂȘte, et murmura :

 

« Votre silence. »

 

Mycroft releva lĂ©gĂšrement le menton, et l’inspiration qu’il prit portait toute l’acceptation, mitigĂ©e, qui s’imposa finalement Ă  lui.

 

« Soit. »

 

Si c’était ce qu’Albert souhaitait, Mycroft garderait le silence. Autant vis-Ă -vis de la Reine Victoria concernant le projet Moriarty
 que vis-Ă -vis d’Albert. Il tairait les mots de sympathie qui lui brĂ»laient pourtant la langue, garderait sous silence ce que signifiait la relation qu’ils avaient dĂ©veloppĂ©e Ă  ses yeux, ne concrĂ©tiserait aucune des possibilitĂ©s d’aider Albert Ă  ne pas se perdre pour toujours. Peut-ĂȘtre Ă©tait-ce mieux ainsi. Pour ne pas rendre les choses plus difficiles qu’elles ne l’étaient dĂ©jĂ , en ajoutant des Ă©motions Ă  l’équation. C’était inutile.

Albert fit quelques pas vers lui pour dĂ©poser son verre vide Ă  sa place sur le plateau. Puis il s’arrĂȘta un bref instant Ă  sa hauteur, avant de se diriger vers la porte pour disparaĂźtre Ă  nouveau.

 

« Bonne nuit, M. le Directeur. Et
 merci. »

 

Mycroft ne se retourna pas pour regarder Albert repartir. Il entendit seulement vaguement ses pas s’éteindre peu Ă  peu dans le couloir. Les yeux fixĂ©s dans son propre verre oĂč rĂ©sidait encore un fond de boisson, Mycroft resta pensif un long moment. Seul, Ă  nouveau, dans la grande piĂšce Ă©clairĂ©e par des lampes Ă  huile. À la place qui Ă©tait la sienne.Tout est comme il doit ĂȘtre. De toute maniĂšre, qu’aurait-il pu faire ?

Toute vie est appelĂ©e Ă  prendre fin, tous les cƓurs Ă  ĂȘtre brisĂ©s. La compassion
 n’est pas un avantage.

Il y avait quelque chose de terriblement frustrant Ă  avoir autant de pouvoir qu’il n’en avait, Ă  avoir la possibilitĂ© d’impacter les choses pour guider un pays entier dans le bon sens, et prĂ©server tout ce qui Ă©tait important pour le royaume
 Tout en Ă©tant incapable de prĂ©server ce qui l’était pour lui. Peut-ĂȘtre Ă©tait-il temps de se remettre un peu en question. Peut-ĂȘtre qu’un peu plus de Sherlock, et un peu moins de Mycroft, ne serait pas de trop dans son attitude, pour une fois.

Bon sang de Dieu, si Albert, si la Reine, si quiconque dans ce pays, pensait que Mycroft allait simplement renoncer Ă  son M sans se battre mĂȘme un peu, il Ă©tait temps de lui prouver le contraire. Au Diable le Prince du Crime, au Diable les intentions personnelles d’Albert ; Mycroft avait besoin de lui Ă  ses cĂŽtĂ©s, et tant pis s’il devait se montrer Ă©goĂŻste, pour une fois, parce qu’il allait faire son possible pour garder Albert James Moriarty sous la main.

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