Chapter Text
Mycroft Holmes Ă©tait, sans doute permis, un des hommes avec le plus dâinfluence, de pouvoir, et de perspicacitĂ© de lâEmpire britannique. Il est de nombreux hommes de sciences ; mais sa science Ă lui Ă©tait lâomniscience. Des capacitĂ©s dâobservation hors du commun, un cerveau relevant du trĂ©sor national, un rĂ©seau si Ă©tendu que les informations lui tombaient directement au creux de la main ; il gardait un Ćil ouvert en permanence, dardĂ© sur chaque Ă©lĂ©ment qui composait le pays pour lequel il avait offert son existence.
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Alors comment, au bon Dieu, avait-il réussi à se faire surprendre par le criminel le plus en vogue du moment, qui se trouvait, de surcroßt, juste sous son nez depuis déjà des mois ?
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Mycroft Ă©tait un homme dâun calme et dâune attitude exemplaires. Il nâĂ©tait certainement pas mauvais perdant ; pour la simple et bonne raison que perdre ne faisait pas partie de ses attributions. Alors oui, ce matin-lĂ , alors quâil gravissait dâun pas vif les marches dâUniversal Export, un paquet de dossiers sous le bras, Mycroft Ă©tait contrariĂ© au possible. Il revenait tout droit de Buckingham Palace, ayant remis Ă sa MajestĂ© le document qui avait failli causer un tumulte des plus inquiĂ©tants dans le fragile Ă©quilibre international, et quâil avait eu la honte de laisser tomber entre les mains dâune organisation criminelle toute puissante.
Par chance â si chance Ă©tait le terme adĂ©quat dans ces circonstances â il sâavĂ©rait que la-dite organisation avait pour noyau trois frĂšres aux idĂ©aux patriotiques inĂ©galĂ©s, qui avaient les moyens de provoquer des changements radicaux dans ce pays pour le renverser dans le bon sens. Cela Ă©tant, seulement dans le cas oĂč les flammes de la rĂ©volution ne le rĂ©duiraient pas en cendres au passage.
Pour ĂȘtre parfaitement honnĂȘte, Mycroft ne pouvait par dire quâil nâadmirait pas la dĂ©votion des frĂšres Moriarty pour leur nation. Leur souhait de revoir les bases du pays Ă©tait on ne peut plus sincĂšre, et cela se sentait. Cela nâenlevait pas leurs crimes ni leurs compĂ©tences de tueurs de lâĂ©quation. Le Prince du Crime Ă©tait notoirement Ă la tĂȘte dâune terrifiante organisation, et la seule raison pour laquelle Mycroft ne sâen Ă©tait pas encore occupĂ© personnellement jusquâici rĂ©sidait dans le doute mĂȘme de son existence, puisque aucune preuve tangible Ă son sujet ne pouvait ĂȘtre trouvĂ©e Ă ce jour. Ce qui prouvait, en soi, le danger que reprĂ©sentait de tels criminels en libertĂ©.
En ce sens, Mycroft Ă©tait satisfait du dĂ©roulĂ© de leur accord, qui lui permettait au moins dâavoir la main mise sur leurs activitĂ©s. Il ne pouvait mettre facilement sous verrous des gens comme eux ; il les surveillait, les gardait sous la main, et sâil devait prendre des mesures radicales pour les arrĂȘter, il faudrait les faire disparaĂźtre sans que personne dans ce pays nâen ait connaissance. CâĂ©tait lĂ la mission du gouvernement britannique ; autrement dit, la sienne.
Ce qui restait nĂ©anmoins un travail Ă temps plein. Comme sâil nâavait pas dĂ©jĂ suffisamment Ă faire avec la famille royale, non ; il aller devoir chaperonner les Moriarty dans le mĂȘme temps. Et cette nouvelle responsabilitĂ© commençait par sâassurer que lâaĂźnĂ© de cette fratrie ne se sente pas soudain le droit de prendre ses aises et ne se croit accordĂ© des libertĂ©s superflues. Prince du Crime ou non, Albert James Moriarty Ă©tait son M, et dans le milieu professionnel, Mycroft Ă©tait son supĂ©rieur hiĂ©rarchique, celui qui dĂ©cidait des missions Ă effectuer.
DâoĂč sa petite visite matinale Ă Universal Export avant dâembaucher au MinistĂšre. Sâil devait chaperonner, il nây avait aucune raison de tarder Ă le faire. Ignorant dâune main levĂ©e la secrĂ©taire Ă son arrivĂ©e, Mycroft traça son chemin jusquâau bureau de Moriarty, comme si les lieux lui appartenaient (ce qui Ă©tait, en fait, plus ou moins le cas), et eut tout de mĂȘme la politesse de frapper deux coups Ă la porte avant de se permettre dâentrer.
Pendant la seconde qui prĂ©cĂ©da la rĂ©ponse, Mycroft eut le temps de se demander si Albert James Moriarty Ă©tait bien prĂ©sent, ou sâil sâĂ©tait de lui-mĂȘme octroyĂ© un peu de repos aprĂšs la nuit mouvementĂ©e quâil venait de passer. Mais une voix claire lâinvita Ă entrer, et il fut accueilli par un Albert trĂšs nonchalamment installĂ© Ă son bureau, lui offrant un sourire amusĂ© qui, dans ces circonstances, frĂŽlait lâinsolence. Heureusement, Mycroft avait assez de jugeote pour se souvenir quâAlbert James Moriarty arborait ce fameux sourire en permanence, et quâil ferait mieux de nây prĂȘter guĂšre attention. La question Ă©tant : Ă©tait-ce un masque de sociĂ©tĂ© si profondĂ©ment ancrĂ© dans ses maniĂšres quâil sâĂ©tait fondu en sa personne, ou le faisait-il exprĂšs pour ĂȘtre parfaitement irritant ?
Quoi quâil en soit, Albert fit nĂ©anmoins un effort pour se redresser Ă son arrivĂ©e, se campant droit sur ses jambes, comme il lâĂ©tait exigĂ© devant un supĂ©rieur (un geste ressemblant nĂ©anmoins Ă une moquerie, Ă nouveau, sachant que quelques heures plus tĂŽt, le Prince du Crime Ă©tait restĂ© calmement assis durant toute leur conversation ; mais peut-ĂȘtre Mycroft Ă©tait-il simplement susceptible), et croisa les mains dans son dos.
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« M. le Directeur, salua-t-il, feignant une surprise peu convaincante. Vous ĂȘtes bien matinal. Mais, je vous en prie ; que me vaut le plaisir de votre visite ? »
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Bien matinale Ă©tait surtout son envie dâĂ©trangler un homme alors quâil venait Ă peine dâouvrir la bouche. Mycroft bĂ©nit son frĂšre cadet pour lui avoir insufflĂ© les montagnes de patience quâil possĂ©dait, et se contenta de froncer les sourcils de maniĂšre infime, avant de sâexprimer calmement :
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« Bien le bonjour, M. Il me peine de vous dĂ©ranger Ă cette heure-ci, alors je ferai vite. Puisque votre derniĂšre mission a Ă©tĂ© un succĂšs, et que vous ĂȘtes Ă prĂ©sent libre jusquâĂ la prochaine, jâai pensĂ© que vous pourriez souffler un peu pour aujourdâhui. »
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Il laissa consciemment le temps Ă lâidĂ©e dâune journĂ©e de repos miroiter dans lâesprit de son vis-Ă -vis, avant de sâavancer pour dĂ©poser sa pile de dossiers sur la table. Albert haussa Ă peine un sourcil.
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« Un peu de travail de bureau aprĂšs le terrain. Des erreurs se sont glissĂ©es dans ces dossiers, et il est capital quâelles soient corrigĂ©es avant ce soir. Je mâen occuperaisbien moi-mĂȘme, mais jâai beaucoup Ă faire, et puisquâil sâagit dâinformations possĂ©dĂ©es par les services secrets, la tĂąche vous incombe. Vous pourrez venir me les remettre directement au MinistĂšre une fois votre mission finie. Des questions ? »
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MalgrĂ© son dĂ©sir de paraĂźtre calme, Mycroft Ă©tait presque certain que lâĂ©tincelle sombre de la revanche brillait dans son regard. Albert considĂ©ra la pile un instant, le sourire toujours prĂ©sent mais lâĆil quelque peu amer, et lĂącha un infime soupir de rĂ©signation en comprenant que lĂ Ă©tait sa rĂ©compense pour avoir oser dĂ©fier directement Mycroft Holmes. Cependant, il sembla lâaccepter facilement (pas quâil ait vraiment le choix), et attira la pile Ă lui dâune main experte.
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« Dois-je vous reporter chacune des erreurs par la suite ?
â Ce ne sera pas nĂ©cessaire, affirma Mycroft en se dirigeant dĂ©jĂ vers la sortie. Assurez-vous simplement de nâen laisser passer aucune. Et de me retourner les documents avant ce soir. Est-ce bien clair ?
â Limpide, M. le Directeur. »
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Quand la porte se referma sur lui, Mycroft se permit enfin de sourire légÚrement.
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Ă la vĂ©ritĂ©, Mycroft nâavait pas confiĂ© ces dossiers Ă Albert seulement Ă charge de revanche. Le fait est quâil sâagissait de documents dĂ©licats, et que lui-mĂȘme avait assez Ă faire pour conclure les mesures prises Ă cause de lâinfiltration dâIrĂšne Adler et du vol du document pour dĂ©lĂ©guer un peu les autres tĂąches pressantes. Et il ne pouvait pas confier des tĂąches comme celle-ci Ă nâimporte qui. Au sein des services secrets, rares Ă©taient les individus desquels il pouvait ĂȘtre complĂštement sĂ»r.
Paradoxalement, le fait quâAlbert James Moriarty ait dĂ©voilĂ© ses cartes et se soit affichĂ© ouvertement comme un maĂźtre du crime en activitĂ© avait permis dâaccentuer la confiance que Mycroft avait en lui. Il avait toujours eu foi en ses capacitĂ©s ; mais il avait aussi toujours Ă©tĂ© conscient que son M cachait quelque chose. Savoir quoi, finalement, et avoir la main mise dessus, avait profondĂ©ment dĂ©tendu Mycroft.
En poussant un peu, il dirait mĂȘme que, dĂ©parti de cette mĂ©fiance quâil avait constamment en sa prĂ©sence, en ayant mis le doigt sur ce qui le dĂ©rangeait, Mycroft pouvait apprĂ©cier le personnage en lui-mĂȘme, et enfin, peut-ĂȘtre, espĂ©rer Ă©tablir un lien avec le vĂ©ritable Albert James Moriarty. Mis Ă part cette mĂ©fiance, il aurait trouvĂ© en Albert â un jeune homme brillant et fort capable â un associĂ© intĂ©ressant. Et puisquâAlbert avait Ă©tĂ© le premier Ă lui faire confiance pour garder son secret, et chaperonner le projet, Mycroft avait Ă©liminĂ© le doute subsistant, et pouvait enfin utiliser son M avec sĂ©rĂ©nitĂ©, pour servir ce pays. Restait Ă voir ce quâil adviendrait par la suite.
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Il Ă©tait prĂšs de cinq heures de lâaprĂšs-midi quand Mycroft entendit frapper Ă son bureau, et il releva le nez de la lettre quâil rĂ©digeait pour sâadosser dans son grand fauteuil rouge.
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« Entrez. »
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Sans grande surprise, la figure Ă©lancĂ©e dâAlbert James Moriarty apparue dans lâencadrure, les dossiers sous le bras et ce sourire impĂ©rissable toujours ancrĂ© sur les lĂšvres.
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« Câest moi, M. le Directeur. Et ce sont les dossiers que vous aviez demandĂ©. »
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Comme prĂ©vu, mĂȘme fourbu, Albert James Moriarty Ă©tait dâune efficacitĂ© irrĂ©prochable. Mycroft lui fit signe dâapprocher et de dĂ©poser la pile sur le coin du bureau.
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« Merveilleux. Vous mâenlevez une Ă©pine du pied, M. Je nâaurais pas eu le temps de mâen occuper avant plusieurs semaines.
â Si je puis me permettreâŠ, sâenquit Albert, sur un ton poli et respectueux qui laissait quand mĂȘme entendre quâil allait, de toute façon, se permettre. Si lâaffaire est si urgente, il existe certainement nombre dâautres personnes, Ă part vous, qui puissent sâen charger⊠AprĂšs tout, le Mi6 nâest que la sixiĂšme entitĂ© intelligence secrĂšte créée par le gouvernement britannique.
â Je vous lâaccorde. Mais ce genre de vĂ©rification ne peut laisser place Ă aucune erreur dans nos dossiers dâinformations. La moindre inexactitude peut sâavĂ©rer fatale. Il sâagit lĂ dâaffaires de haute sĂ©curitĂ©, et donc de confiance. »
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Mycroft vit Albert prendre une seconde pour assimiler ses paroles, puis le questionnement dans son regard fit place à un amusement évident.
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« Vous vous mĂ©fiez de vos propres services secretsâŠÂ ?
â Ăvidemment, rĂ©pondit Mycroft, sur un ton conciliant. Ils espionnent nâimporte qui pour de lâargent. »
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LâidĂ©e semblait faire lâhilaritĂ© dâAlbert, car Mycroft vit le coin de ses lĂšvres tressauter alors quâil rĂ©primait un sourire non-maĂźtrisĂ©.
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« Je vois. Mais par miracle, cette mĂ©fiance ne sâapplique pas Ă moi ? »
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Albert tentait définitivement de discerner à quel point Mycroft lui avait confié cette tùche par pure mesquinerie.
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« Hm. Vous ĂȘtes un cas particulier. Vous mâavez donnĂ© suffisamment dâinformation Ă votre sujet pour que je me sente en droit de penser que vous auriez trĂšs peu dâintĂ©rĂȘt Ă porter prĂ©judice Ă la Couronne de cette façon. Et câest Ă©galement une des raisons pour laquelle jâai acceptĂ© la crĂ©ation du Mi6. Je dois pouvoir compter sur mon M en toutes circonstances. Attendez-vous Ă dâautres sollicitations de ma part Ă lâavenir.
â Oh oh⊠Je vois.
â Ă ce propos, enchaĂźna Mycroft, les ramenant au vif du sujet. Puisque vous avez terminĂ© votre tĂąche rapidement, avec plusieurs heures dâavanceâŠÂ »
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Il tendit la main vers une nouvelle pochette pour lâamener devant lui, et vit les Ă©paules dâAlbert sâaffaisser une infime seconde, rĂ©signĂ© quâil Ă©tait sur son sort. Mycroft avisa sa posture droite, qui ne compensait pas tout Ă fait les cernes sous ses yeux et les battements frĂ©quents de ses paupiĂšres, qui trahissaient le manque de sommeil. MalgrĂ© plusieurs jours sans dormir, M Ă©tait prĂȘt Ă obĂ©ir Ă tout ce que Mycroft sâapprĂȘtait Ă lui ordonner. Mycroft reposa la pochette devant lui.
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« Vous devriez en profiter pour aller vous reposer, conclut-il sĂ©rieusement. Vous lâavez mĂ©ritĂ©. Et soyez opĂ©rationnel demain Ă la premiĂšre heure. »
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Lâexpression de surprise qui passa furtivement sur le visage dâAlbert emplit Mycroft dâencore plus de satisfaction que sa petite revanche de la matinĂ©e. Il le congĂ©dia dâun signe de la main, et Albert hocha respectueusement la tĂȘte.
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« Câest trĂšs aimable Ă vous. Bonne soirĂ©e, M. le Directeur.
â Vous de mĂȘme. »
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La porte se referma derriĂšre Albert, et Mycroft retourna Ă sa lettre, avec le sentiment dâĂȘtre apaisĂ© quant Ă la situation du Prince du Crime et du « projet Moriarty ». Mais contrairement Ă Albert, lui nâavait pas le loisir de sâaccorder une soirĂ©e de repos⊠Il avait encore du travail.
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* * *
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Il y a quelque chose dâamusant Ă partager un secret qui pourrait faire basculer lâĂ©quilibre de tout un empire. Dans le cas dâAlbert et Mycroft, il nâĂ©tait pas question dâun secret, mais de deux : le contenu dâun document confidentiel dont la famille de Mycroft portait le poids depuis des gĂ©nĂ©rations, et lâidentitĂ© des meneurs de la plus grande organisation criminelle de lâEmpire. Mycroft avait lâhabitude de porter le poids des secrets de la Couronne seul ; alors, finalement, le fait quâAlbert, au-delĂ dâĂȘtre le M sur lequel il devait pouvoir se reposer, soit Ă©galement un complice sur des sujets aussi hautement confidentiels, allĂ©geait un tant soit peu la conscience de Mycroft. Ătonnamment, le travail lui semblait un peu moins harassant.
Sans compter quâune fois mise de cĂŽtĂ© lâattitude imperturbable et (volontairement, Mycroft en Ă©tait convaincu) hypocrite quâarborait Albert au quotidien, dans sa maĂźtrise complĂšte de lâart de la haute sociĂ©tĂ©, le Comte Moriarty se rĂ©vĂ©lait une compagnie intĂ©ressante, et, honnĂȘtement, agrĂ©able. Mycroft avait bien saisi que le cĆur du Prince du Crime Ă©tait tenu par celui qui Ă©tait considĂ©rĂ© comme le gĂ©nie du crime â et William James Moriarty Ă©tait, sans nul doute, un esprit des plus remarquables â mais cela nâenlevait rien au fait quâAlbert Ă©tait absolument brillant. Il nâavait jamais aucun mal Ă suivre le rythme de Mycroft, et celui-ci nâavait pas une seule fois eu Ă se plaindre de son travail ; câĂ©tait mĂȘme plutĂŽt lâopposĂ©. De tous les points de vue possibles, sa compagnie Ă©tait⊠rafraĂźchissante.
Tant quâil fallut peu de temps Ă Mycroft pour sây accommoder. Tant que bientĂŽt, il songeait Ă Albert dĂšs quâune anecdote un tant soit peu amusante lui arrivait, ou quâune question un peu trop complexe lui prenait la tĂȘte. Tant que plus le temps passait, plus les visites de Mycroft Ă Universal Export se faisaient courantes, sâil pouvait sâoctroyer un moment de libre ; et lâaspect professionnel y devenait un prĂ©texte plus quâautre chose. Dâun point de vue rationnel, Mycroft se laissait un peu aller ; profiter de rĂ©unions officieuses pour trouver quelques minutes de dĂ©tentes en compagnie dâun criminel Ă©tait, sans concession, bien peu professionnel.
Mais quelques Ă©carts de temps Ă autres ne faisaient de mal Ă personne, nâest-ce pas ? Et puisque lâexistence mĂȘme du Mi6 Ă©tait non-officielle et tenue secrĂšte de la plupart, Mycroft nâavait de comptes Ă rendre Ă personne lorsque cela touchait Ă ces missions. Personne Ă part la Reine, bien entendu. Et lĂ intervenait la tentation quâĂ©tait devenue Albert ; car sa MajestĂ© elle-mĂȘme nâavait aucune idĂ©e de lâarrangement entre Mycroft et le Prince du Crime. Les moments que Mycroft passaient avec Albert Ă©taient complĂštement dĂ©tachĂ© de toute autoritĂ© supĂ©rieure ; et peut-ĂȘtre, juste un peu, que cela avait quelque chose de reposant. Et peut-ĂȘtre dâun tant soit peu stimulant.
Et puis, se rĂ©pĂ©tait Mycroft, de fait, il nâavait nullement Ă sâen faire concernant le Prince du Crime en tant que criminel. AprĂšs tout, le meilleur dĂ©tective du pays nâĂ©tait-il pas dĂ©jĂ sur ses traces ? Mycroft laissait Ă son petit frĂšre la poursuite en justice de ces criminels. Lui nâavait Ă se soucier que du projet qui pourrait rĂ©former la nation. Une position Ă laquelle Albert semblait lui aussi agrĂ©er ; bien quâavec, Mycroft le remarqua vite, un souci lĂ©gĂšrement plus marquĂ©.
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« Votre frÚre vous a rendu visite, hier. »
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Mycroft termina de se servir un verre alors quâAlbert se saisissait du sien. Aujourdâhui, Albert avait nĂ©gligĂ© le thĂ© habituel et fait ouvrir une bouteille de vin ; suggĂ©rant quâil avait besoin dâun remontant un peu plus tonique que la thĂ©ine. Mycroft avait depuis longtemps dĂ©tectĂ© les signes de sa tendance Ă boire, quâil cachait pourtant admirablement bien ; sans que ce soit trĂšs prononcĂ©, il Ă©tait clair quâAlbert consommait de lâalcool de maniĂšre rĂ©guliĂšre, et probablement trop pour sa santĂ©. Mais Ă©tant donnĂ© le stress constant auquel devait ĂȘtre soumis le jeune homme, Mycroft se gardait bien de lui faire une remarque.
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« Vous le faites surveiller, commenta Mycroft en guise de rĂ©ponse, prenant place dans le canapĂ© Ă la perpendiculaire du fauteuil dâAlbert.
â PrĂ©caution nĂ©cessaire. JâespĂšre que vous ne nous en tiendrez pas rigueur.
â Nullement. Je garde moi-mĂȘme toujours un Ćil sur lui. MaisâŠ, ajouta-t-il alors quâAlbert esquissait un sourire Ă sa remarque. Soyez tranquille, je ne compte en aucun cas lui fournir dâindications Ă votre sujet. De toute maniĂšre, il nâa pas besoin de moi. Il a dĂ©jĂ William en ligne de mire. Il le considĂšre comme un Ă©gal et un adversaire Ă sa hauteur, et il est dĂ©cidĂ© Ă ĂȘtre celui qui lâarrĂȘtera. »
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Le sourire dâAlbert prit un air pensif Ă ces mots, et Mycroft le vit soupirer de façon infime, portant le verre Ă ses lĂšvres. Le liquide Ă©carlate perla Ă leur commissure comme une goutte de sang, avant quâAlbert ne la rattrape du bout de sa langue. Ce dĂ©tail sâimprima dans lâesprit de Mycroft de maniĂšre particuliĂšrement vive, juste avant quâAlbert ne parle Ă nouveau.
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« Je comprends. William le considĂšre de la mĂȘme façon, fit-il, une certaine mĂ©lancolie dans le regard. Il le tient en haute estime, comme je nâai jamais vu personne obtenir de lui. Je nâai pas tous les dĂ©tails, mais je sais quâil y a eu des Ă©changes, des rencontres⊠Assez au moins pour quâune certaine sympathie ne se soit mĂȘlĂ©e Ă son admiration. Sâil devait en ĂȘtre de mĂȘme pour votre frĂšre, M. Holmes⊠Je me demande quelles consĂ©quences cela aura lorsque nous mettrons en place la phase finale de notre plan. »
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LâinquiĂ©tude que soulevait Albert Ă©tait sincĂšre. Pendant une fraction de seconde, Mycroft vit son masque dâindiffĂ©rence se fissurer pour dĂ©voiler un tiraillement sombre, plus profond et plus complexe que Mycroft ne lâavait rĂ©alisé ; bien quâil lâait, dâune façon ou dâune autre, toujours suspectĂ©. Sacrifier sa vie et son Ăąme pour accomplir un objectif au-dessus des lois ne pouvait pas se faire sans consĂ©quences pour les personnes qui choisissaient de porter ce poids. Mais peut-ĂȘtre que jusquâici, Mycroft sâĂ©tait laissĂ© distraire par lâattitude nonchalante Ă lâexcĂšs quâAlbert arborait comme un Ă©tendard ; lâintĂ©rĂȘt de sa compagnie avait obstruĂ© la gravitĂ© rĂ©elle de la situation dans laquelle ils se trouvaient. Mycroft ouvrit la bouche, cherchant un mot de rĂ©confort, peut-ĂȘtre, de soutien, au moins ; mais Albert balaya sa tentative dâun nouveau soupir en haussant les Ă©paules.
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« Enfin, tout ça ne nous regarde pas vraiment, nâest-ce pas ? Vous vous ĂȘtes dĂ©placĂ© ici pour une bonne raison, M. le DirecteurâŠ
â Certes, convint Mycroft, abandonnant le sujet â pour le moment. Jâai une demande Ă vous faire, M.
â Oh oh, sourit Albert en croisant Ă©lĂ©gamment les jambes, appuyant son bras sur lâaccoudoir. Je suis Ă vous.
â Vous vous rappelez bien sĂ»r le fameux incident impliquant la marine, oĂč votre bataillon et vous-mĂȘme ĂȘtes tombĂ©s « par hasard » sur un trafic dâopium, et qui nous a fortuitement permis de crĂ©er le Mi6 ?
â Comment lâoublierais-je ? rĂ©pondit Albert, posant une main Ă peine dramatique sur son cĆur. Mon frĂšre avait Ă©tĂ© enlevé⊠JâĂ©tais tout Ă fait mort dâinquiĂ©tude.
â Jâen suis certain, rĂ©pliqua Mycroft en se retenant de lever les yeux au ciel. Eh bien, les rĂ©clamations de la marine pour que cesse la surveillance accrue de leurs trafics â quâil trouvent « embarrassante et superflue » selon leurs termes â pleuvent sans arrĂȘt, et mâembarrassent, moi-mĂȘme, au plus haut point. Jâai fixĂ© un rendez-vous dans lâaprĂšs-midi avec un de leurs nouveaux supĂ©rieurs, et je pense que du soutien de premiĂšre main ne serait pas de refus pour tĂ©moigner de lâimportance de garder un Ćil sur leurs activitĂ©s.
â Je comprends, fit Albert en hochant la tĂȘte. Mais jâai officiellement dĂ©missionnĂ© de lâArmĂ©e de terre. Ma parole aura-t-elle de la valeur tout de mĂȘme ?
â Vous restez le principal concernĂ©. Et au contraire, en tant que M, mĂȘme sa MajestĂ© ne pourrait me reprocher de vous avoir Ă mes cĂŽtĂ©s. Vous nâĂȘtes pas lĂ pour faire pression en tant que colonel de lâArmĂ©e, ce qui fait de vous un simple tĂ©moin prĂ©cieux.
â TrĂšs bien. Vos dĂ©sirs sont des ordres, M. le Directeur.
â La plupartâŠ, soupira Mycroft en se redressant, reposant son verre. Je vous dis Ă tout Ă lâheure, alors, M. Soyez dans mon bureau pour deux heures.
â Deux heures, câest notĂ©. »
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Bien entendu, Albert arriva pile Ă lâheure au rendez-vous ; câest-Ă -dire pas en retard, mais pas non plus particuliĂšrement en avance. Mycroft nâeut donc pas vraiment le temps de le briefer sur le contenu de la rĂ©union, ce qui le fit marmonner intĂ©rieurement. Par miracle, il arriva nĂ©anmoins juste avant lâofficier de la marine qui venait faire sa rĂ©clamation. Lorsque celui-ci entra, Albert avait juste fini de saluer Mycroft ; et lâhomme haussa un sourcil.
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« Pardon, M. le Directeur. Je ne souhaitais pas interrompre. Nous avions rendez-vousâŠ
â Aucun problĂšme, commandant, lâaccueillit Mycroft depuis son fauteuil. Vous ĂȘtes parfaitement Ă lâheure. Si vous pouviez avoir la gentillesse de refermer la porteâŠÂ »
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Lâofficier sâexĂ©cuta, et vint se camper aux cĂŽtĂ©s dâAlbert, les mains dans le dos.
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« Je pensais vous entretenir en privĂ©, fit-il remarquer dâun ton sec. Jâignorais que nous aurions de la compagnie.
â Je vous prĂ©sente M. Cela suffira pour lâinstant. Il dirige une entreprise dâimport-export dans mes services, et Ă ce titre, jâai pensĂ© que son avis pourrait vous intĂ©resser. Quant Ă sa compagnie, je nâai pas de doute quant au fait que vous la trouverez charmante. Venons-en au fait, voulez-vous ? »
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AprĂšs un dernier regard en coin Ă Albert, qui lui sourit fort diligemment, lâofficier se racla la gorge et entama sa rĂ©clamation. Mycroft lâĂ©couta, ses doigts croisĂ©s par dessus ses coudes posĂ©s sur la table, sâefforçant de garder un air parfaitement sĂ©rieux. Face Ă lui, Albert prenait garde Ă ne pas croiser son regard, Ă©coutant avec une attention apparente (feinte ou non, Mycroft nâaurait su dire), baissant les yeux de temps Ă autres dans une mimique condescendante au possible, que, fort heureusement, Mycroft Ă©tait seul Ă voir. Mycroft le vit discrĂštement Ă©touffer un bĂąillement, et dut faire un effort supplĂ©mentaire pour ne pas sourire. Il devrait convier Albert Ă ses rĂ©unions plus souvent.
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« ⊠JâespĂšre donc que vous comprenez, M. le Directeur, Ă quel point la situation est dĂ©licate. Soyez assurĂ© que la sĂ©curitĂ© des Ă©changes est une prioritĂ© dans la marine, mais lâĂ©coute de mes hommes Ă©galement, et jâai Ă faire Ă des protestations de plus en plus vĂ©hĂ©mentes. Il faut faire attention au bien ĂȘtre de ses subordonnĂ©s, nâest-ce pas ? »
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Mycroft retint un lourd soupir dâennui. Lâenvie de passer outre la diplomatie et de renvoyer cet homme dans les rosiers Ă©tait prenante, mais avant quâil ne se soit dĂ©cidĂ© sur un commentaire suffisamment aigre, Albert prit la parole.
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« Hmm⊠Si je puis me permettre, Commandant⊠Ce que vous dites sonne un peu comme : Ce nâest pas de ma faute, ce sont mes hommes qui insistent, je me trompe ? »
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Lâofficier haussa un sourcil et jeta un Ćil vif Ă Albert.
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« Ce serait faire un raccourci, mais sâil vous plaĂźt de le prendre comme tel⊠Cela vous pose un problĂšme ?
â Eh bienâŠ, rĂ©pondit Albert dâun air soucieux presque convaincant. Pardonnez mon impudence, mais il me semble quâau sein de la marine, la hiĂ©rarchie impose que vous ĂȘtes en charge de donner les ordres, et vos hommes de les suivre sans broncher⊠Si vos subordonnĂ©s font pression sur vous au point de vous amener Ă changer vos dĂ©cisions, il me semble que cela pose, en effet, un problĂšme. »
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Le visage de lâofficier se tordit alors que Mycroft esquissait un sourire.
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« Est-ce que vous sous-entendriez, grinça-t-il, se tournant complĂštement vers Albert, que je manque dâautoritĂ© sur mes hommes ?
â Je ne faisais que souligner ce que vous-mĂȘme avez laisser entendre, Commandant. Admettez quâil serait fĂącheux que vos subordonnĂ©s vous mĂšnent par le bout du nez pour accĂ©der Ă leurs moindres capricesâŠ
â Vous ĂȘtes⊠M. le Directeur ! sâexclama-t-il, furibond, en se retournant vers Mycroft. Je ne tolĂ©rerai pas quâon me parle sur ce ton ! Si vous mâavez fait venir pour vous moquer de moi, ayez au moins la dĂ©cence de le faire par vous-mĂȘme ! Vous cacher derriĂšre cet impudent comme un lĂąche ne vous mettra certainement pas Ă lâabri deâŠ
â Ă lâabri deâŠÂ ? le coupa Albert dâun ton calme, faisant le tour du bureau pour venir se placer derriĂšre Mycroft ; sa voix lĂ©gĂšre contrasta durement avec son regard sombre alors quâil posait une main sur le dossier du grand fauteuil rouge. Si vous avez lâaudace de traiter M. Holmes de lĂąche, Commandant, jâose espĂ©rer que vous ne profĂ©rez pas de menaces en lâair, et que vos arriĂšre sont suffisamment assurĂ©es. »
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Oh, Albert nâavait pas aimĂ© que lâofficier remette Mycroft Holmes en question. Et vu la façon dont le pauvre homme flancha lĂ©gĂšrement, Albert devait dĂ©gager lâaura meurtriĂšre du Prince du Crime Ă cet instant-lĂ Â ; celle qui laissait voir une assurance et un charisme poignant, quâil cachait au quotidien, et quâil avait dĂ©ployĂ© devant Mycroft lorsquâil sâĂ©tait rĂ©vĂ©lĂ© comme le Prince du Crime. Mycroft ne bougea pas, restant assis confortablement, et leva vaguement le menton pour sâadresser Ă lâofficier.
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« Faites attention, Commandant ; vous voyez que mes arriÚres, du moins, sont correctement assurées.
â Câest lĂ son rĂŽle ici ? grinça lâofficier, carrant les Ă©paules. Une sorte de garde du corps ? Import-export, jâen veux⊠Aviez-vous si peur de faire face Ă une simple demande ?!
â Câest certes en partie son rĂŽle, rĂ©pondit Mycroft, placide. M est en effet un de mes hommes les plus performants. Mais je lâai conviĂ© ici non pour ma protection personnelle, mais en tant que spĂ©cialiste.
â SpĂ©cialiste ? rĂ©pĂ©ta lâhomme, dents serrĂ©es.
â En effet. Sachez quâavant que je lâengage dans mes services, M Ă©tait colonel Ă lâArmĂ©e de terre. Il se trouve ĂȘtre celui qui a mis en lumiĂšre le trafic dâopium Ă lâorigine de vos plaintes aujourdâhui. Comprenez donc que je prenne Ă cĆur son avis sur la question. »
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Ă ces mots, les traits de lâofficier se dĂ©formĂšrent, et il laissa tomber son masque de bonne volontĂ© une bonne fois pour toute. Il sâĂ©lança vers Albert pour frapper le bureau du poing en vocifĂ©rant :
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« Donc câest de votre faute, espĂšce de salâŠÂ ! »
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La fin de sa phrase se finit dans un gargouillement Ă©tranglĂ©, et il Ă©carquilla les yeux. Le fauteuil avait raclĂ© le parquet dans un bruit sec quand Mycroft sâĂ©tait levĂ© pour se placer devant Albert, faisant barriĂšre Ă lâofficier. Celui-ci dĂ©glutit quand Mycroft ferma les yeux et essuya dâun geste lent une partie des postillons abondants qui sâĂ©taient Ă©chouĂ©s sur son visage.
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« M. le Directeur, je⊠Pardonnez-moi, jamais je nâaurais vouluâŠÂ »
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Voyant lâhomme faire enfin marche arriĂšre Ă la rĂ©alisation quâil venait dâoutrepasser les limites du respect face Ă une figure si proche de la reine Victoria elle-mĂȘme, Mycroft lui jeta un regard noir, et rajusta sa veste impeccable dâun geste sec.
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« Je pense que lâentretien est terminĂ©, Commandant. Vous trouverez vous-mĂȘme la sortie. »
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Lâofficier sâinclina en bredouillant, et dĂ©guerpit en vitesse, fermant la porte derriĂšre lui. DerriĂšre Mycroft, Albert soupira.
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« Vous nâĂ©tiez pas obligĂ© de vous interposer, M. le Directeur, dit-il dâune voix contrite, secouant la tĂȘte. Je suis navrĂ© de vous avoir mis dans une situation fĂącheuseâŠ
â Voyons, rĂ©pondit Mycroft, calmement. Il faut faire attention au bien-ĂȘtre de ses subordonnĂ©s, nâest-ce pas ? »
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Lâimitation de lâofficier fit glousser Albert alors que Mycroft se dĂ©calait pour mieux lui faire face, lâair sĂ©rieux.
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« Et en tant que figure dâautoritĂ©, il me semble quâil est de mon devoir dâassumer la responsabilitĂ© des dĂ©cisions que je porte. Cela dit, je vous remercie pour votre aide, M. Votre simple prĂ©sence a su mettre les choses au clair, semble-t-il.
â Ă votre service, M. le Directeur, fit Albert en inclinant la tĂȘte ; mais il porta nĂ©anmoins la main Ă sa poche de veston pour en retirer un mouchoir soigneusement pliĂ©, brodĂ© de ses initiales, quâil tendit Ă Mycroft ; celui-ci haussa un sourcil. Acceptez tout de mĂȘme une maigre compensationâŠ
â Merci », rĂ©pondit simplement Mycroft, et il sâĂ©pongea le visage avec un certain soulagement.
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Lâodeur de la Cologne dâAlbert compensait en effet Ă©tonnamment bien le crachat de lâofficier de la marine. Albert resta silencieux une minute, puis lĂącha finalement :
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« Un de vos hommes les plus performants ? »
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Mycroft souffla du nez avec un amusement certain.
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« Voulez-vous mâentendre dire que vous ĂȘtes de loin mon meilleur Ă©lĂ©ment, M ?
â Je me demande qui dâautre partage ce titre honorifique, tout simplementâŠ
â Il serait prĂ©somptueux de votre part dâassumer que personne ne rivalise avec vous⊠Sous-entendez-vous que je mâentoure si mal que je dois me rĂ©soudre Ă trouver mes meilleurs hommes chez les criminels recherchĂ©s ? »
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Albert porta immédiatement une main choquée à sa poitrine, avec une exclamation dramatique.
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« Ah ! Moi qui pensais que nous partagions quelque chose de spĂ©cial⊠Et voilĂ que jâapprends que je ne suis quâun banal criminel Ă vos yeux⊠Vous mâen voyez attristĂ©, M. le Directeur.
â Criminel, câest un fait. Banal ? Jamais je nâoserais, affirma Mycroft, passant devant Albert pour sâextirper de derriĂšre son bureau. Maintenant, AlbertâŠÂ »
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Le susnommĂ© cessa de suite sa comĂ©die Ă lâentente de son prĂ©nom, et Mycroft lui fit un signe pour quâil lâaccompagne vers la sortie.
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« Je me vois navrĂ© de vous chasser si vite, mais jâai encore Ă faire. AlorsâŠ
â Bien entendu, rĂ©pondit Albert en ouvrant la porte de lui-mĂȘme. Jâai moi-mĂȘme promis Ă William de ne pas rentrer trop tardivement. Je vous souhaite une bonne soirĂ©e, M. le Directeur.
â Vous de mĂȘme, dit Mycroft gracieusement, avant dâajouter en notant le mouchoir quâil tenait encore Ă la main : Je vous rendrai ceci une fois lavĂ©, bien sĂ»r.
â Oh⊠Câest trĂšs aimableâŠ, fit Albert dâun ton lĂ©ger. Vous pouvez le garder. Jâen ai Ă ne plus savoir quâen faire. »
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Sur ce, il inclina briĂšvement la tĂȘte, et disparut dans le couloir. Mycroft regarda sa silhouette sâĂ©loigner jusquâĂ ce quâelle atteigne quasiment le bout du couloir, avant de se souvenir quâil avait du travail.
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* * *
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« Vous semblez bien tendu, Albert. Que me vaut lâhonneur de votre visite Ă une heure si tardive ? »
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Dans lâencadrure de la porte que Mycroft venait dâouvrir, la silhouette dâAlbert se dĂ©tachait dans la pĂ©nombre. Mains dans le dos, Ă©paules carrĂ©es, il portait une gravitĂ© que mĂȘme son Ă©ternel sourire ne parvenait pas Ă attĂ©nuer.
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« M. Holmes. Perspicace, comme de coutume. Ma visite se veut brÚve⊠Je viens simplement vous faire une annonce. »
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Mycroft releva le menton alors que la rĂ©alisation sâimposait Ă lui, et il sâĂ©carta pour inviter Albert Ă entrer. Celui-ci sembla hĂ©siter un instant, mais cĂ©da finalement et pĂ©nĂ©tra dans le bureau. Sans un mot, Mycroft referma la porte, puis ouvrit un placard pour en sortir une bouteille de Whisky, quâil fit couler dans deux verres posĂ©s sur une petite table plateau.
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« Câest donc lâheure », dit-il enfin, soulevant son propre verre.
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Le Dernier ProblĂšme sâapprĂȘtait Ă ĂȘtre lancé⊠La phase finale du Projet Moriarty. Albert hocha lentement la tĂȘte.
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« Câest imminent. Je ne vous en dirai pas beaucoup plus⊠Vous nâen avez pas besoin. Mais en tant que⊠Superviseur⊠du projet⊠Nous pensons quâil est bon de vous mettre au courant. »
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Mycroft hocha la tĂȘte, et par-dessus son verre, jeta un Ćil Ă son M. Dans la faible lumiĂšre des lampes Ă huile qui Ă©clairait le bureau, le masque dâassurance Ă toute Ă©preuve dâAlbert semblait frĂ©missant, plus fragile que jamais. Mycroft dĂ©signa le second verre sur le plateau.
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« Prenez un verre, Albert. »
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Albert sembla briĂšvement tiraillé ; mais, Ă nouveau, il accepta lâattention, et se saisit du verre, quâil avala dâune traite. Le liquide aurait dĂ» lui brĂ»ler les entrailles ; un prĂ©misse, peut-ĂȘtre, de ce qui attendait les frĂšres Moriarty dans les jours Ă venir. Mais Albert ne semblait pas craindre la brĂ»lure ; au contraire, il semblait la savourer.
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« Un autre ? »
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Cette fois-ci, Albert accepta gracieusement, et Mycroft fit couler le liquide doré généreusement. à la lumiÚre des lampes à huile, il ressemblait, en effet, à une traßnée de flammes. Mycroft prit son verre, et Albert leva le sien à son encontre.
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« Jâimagine, dit-il en inclinant la tĂȘte, quâil faut faire compter ce verre, M. le Directeur⊠Comme le dernier que nous partageons. »
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Le tintement de leurs verres lâun contre lâautre rĂ©sonna longtemps dans le silence qui emplit la piĂšce. La brĂ»lure amĂšre de lâalcool, qui parvenait habituellement Ă lâapaiser, ne parvint nĂ©anmoins pas Ă distraire Mycroft de la façon, inattendue, dont son cĆur sâĂ©tait serrĂ© aux mots dâAlbert. Pas tant parce quâimaginer un dernier entre Albert et lui, alors quâils avaient si peu partagĂ©, Ă©tait douloureux ; il en avait toujours Ă©tĂ© question, et il savait parfaitement que leur brĂšve vie cĂŽte Ă cĂŽte nâĂ©tait pas supposĂ©e durer.
Non, ce qui le fit flancher, Ă cet instant, fut la terrible et lourde tristesse dans la voix dâAlbert, qui malgrĂ© son ton lĂ©ger, Ă©tait criante de rĂ©alitĂ©. Et cette fois, avec ces mots-lĂ , Mycroft prit pleinement conscience que ce verre Ă©tait, en effet, le dernier. Parce que lâobjectif pour lequel Albert avait donnĂ© sa vie Ă©tait sur le point de sâaccomplir. Parce quâAlbert nâavait pas lâintention de se dĂ©tourner. Et quâil ne comptait pas espĂ©rer une quelconque rĂ©demption.
Parce que Mycroft, contrairement Ă Albert, autant quâil avait chaperonnĂ© ce projet, autant quâil se lâĂ©tait fait sien pour le voir menĂ© Ă bien⊠Nâallait encaisser aucune des consĂ©quences qui en dĂ©coulerait. Parce que lui nâavait Ă©tĂ© quâun agent, restĂ© en retrait, comme toujours, pour superviser les Ă©vĂšnements, comme sa place auprĂšs de la couronne lâexigeait. Mais son fardeau Ă lui, celui de protĂ©ger le pays et sa souveraineté⊠Ne pouvait pas ĂȘtre comparĂ© Ă celui quâAlbert et ses frĂšres sâapprĂȘtaient Ă pleinement assumer.
Parce quâAlbert, comme ses frĂšres, nâavait Ă©tĂ©, finalement, quâun sacrifice volontaire pour le bien de ce pays que Mycroft sâenorgueillissait de prĂ©server. Mais quâĂ©tait le travail de Mycroft, comparĂ© au sacrifice dâAlbert, qui avait tout risquĂ© pour le bien de cette patrie ? Bien peu de choses, Ă Ă©chelle individuelle. Albert sâapprĂȘtait Ă perdre tout ce Ă quoi il tenait, pour rendre ce pays un tant soit peu meilleur⊠à commencer par ses deux prĂ©cieux petits frĂšres.
Parce quâaprĂšs le court chemin quâils avaient fait ensemble, câĂ©tait ici que la route dâAlbert et la sienne se sĂ©paraient, dĂ©finitivement. Soudain, Mycroft sentit la brĂ»lure amĂšre de lâalcool imprĂ©gner pleinement sa bouche, jusquâĂ ses entrailles ; pourtant, il nâavait pas touchĂ© au Whisky Ă nouveau. Les yeux dâAlbert Ă©taient fixĂ©s sur son propre verre, auquel il souriait vaguement, pensivement ; mais la flamme qui brĂ»lait habituellement dans les iris Ă©meraudes semblait Ă©teinte. Peut-ĂȘtre juste pour ce soir, juste avant dâĂȘtre Ă nouveau changĂ©e en brasier pour rĂ©duire la ville en cendre ; mais lâindulgence Ă laquelle Albert se laissa aller en sa compagnie, un tant soit peu, emplit Mycroft dâun sentiment qui le tirailla dĂ©sagrĂ©ablement. Il se racla lĂ©gĂšrement la gorge.
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« JeâŠÂ »
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Albert leva les yeux vers lui, et en rencontrant son regard, Mycroft sentit dĂ©finitivement quelque chose en lui sombrer. Et en mĂȘme temps, une certaine douceur, inhabituelle, douloureuse, vint resserrer sa poitrine.
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« Je suis dĂ©solé », dit-il finalement, dâune voix Ă peine plus Ă©levĂ©e quâun grave murmure.
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Albert le fixa sans broncher un instant, avant de, lentement, pivoter sur ses pieds et dĂ©tourner le regard. Il rejoignit en quelques pas tranquilles la fenĂȘtre la plus proche, et resta face Ă la ville plongĂ©e dans la nuit, son verre Ă la main, pour finalement, lui rĂ©pondre calmement.
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« Allons. Ce nâest pas la peine de faire dans le sentiment. Nous savions tous que ce moment arriverait. Tout est comme il doit ĂȘtre. »
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Tout est comme il doit ĂȘtre⊠Oui, câĂ©tait le cas. Les criminels en route vers leur chĂątiment, le pays prĂȘt Ă renaĂźtre, meilleur, des cendres du brasier quâils allaient allumer pour nettoyer la crasse qui sây Ă©tait dĂ©posĂ©e⊠et Mycroft, aux cĂŽtĂ©s de la Reine, observant de haut la mise en Ćuvre du plan pour lequel dâautres allaient sacrifier leur vie. Seul, Ă nouveau, Ă porter les secrets de la Couronne. Comme cela devait ĂȘtre.
Alors pourquoi ce malaise, pourquoi cette sensation que rien nâĂ©tait supposĂ© se passer ainsi ?Pourquoi cette impression de comprendre, enfin, trop tardivement, tout ce que signifierait rĂ©ellement lâaboutissement de ce plan pour eux tous ? Et pourquoi cette rĂ©alisation, bien trop tardive, que Mycroft sâĂ©tait surestimĂ© dans sa capacitĂ© Ă rester purement dĂ©tachĂ© de la situation ?
CâĂ©tait notoire, pourtant, que les sentiments et les Ă©motions Ă©taient un danger lorsque lâon est supposĂ© gĂ©rer lâavenir dâun pays et ses citoyens. Le fait que son frĂšre cadet soit lui-mĂȘme impliquĂ© rendait dĂ©jĂ sa position plus fragile ; Sherlock avait toujours Ă©tĂ© son point de faiblesse. Mais Mycroft savait comme gĂ©rer cette faiblesse-lĂ Â ; et il avait une confiance en son frĂšre qui lui avait permis de ne pas former dâinquiĂ©tudes quâil ne parviendrait pas Ă enfouir suffisamment.
Il aurait dĂ» savoir que le temps passĂ© avec Albert, la sympathie prenante quâil avait dĂ©veloppĂ©e Ă son Ă©gard, alors quâil aurait fallu Ă©viter Ă tout prix toute autre relation que celle dâun aspect purement contractuel, ne pourraient pas ĂȘtre entiĂšrement effacĂ©es Ă lâapproche de lâaboutissement du projet Moriarty. Il aurait dĂ» ĂȘtre bien plus sĂ©vĂšre envers lui-mĂȘme. Plus prĂ©cautionneux. Plus professionnel. Comme lâexigeait sa position.
Mais comment aurait-il pu prĂ©voir, lui pour qui il nâavait jamais Ă©tĂ© simple de naviguer Ă travers les relations humaines, de crĂ©er des lien avec autrui, Ă quel point Albert James Moriarty et son sourire ridicule se feraient rapidement une place dans son univers ? Ă quel point il lui serait simple dâapprĂ©cier ce jeune homme si particulier⊠MĂȘme en sachant les crimes et toute la violence quâil portait en lui ? MĂȘme en sachant quelle fin serait inĂ©vitablement la sienne ?
Mycroft ne savait mĂȘme pas Ă quel moment, prĂ©cisĂ©ment, il avait abandonnĂ© lâidĂ©e de pouvoir lui-mĂȘme arrĂȘter les frĂšres Moriarty si leur projet dĂ©gĂ©nĂ©rait. Parce que ça nâavait jamais Ă©tĂ© le cas, sans doute⊠Mais depuis quand lui Ă©tait-il pĂ©nible, douloureux, de devoir penser Ă Ă©liminer Albert James Moriarty si son rĂŽle lâavait exigé ? Depuis quand la mort que dĂ©sirait pourtant visiblement Albert pour lui-mĂȘme, lui Ă©tait-elle, Ă lui, insupportable ? Depuis quand Albert avait-il pris Ă ses yeux une importance si particuliĂšre que, malgrĂ© sa loyautĂ© indĂ©fectible Ă la Couronne, dans une situation de crise comme celle qui se prĂ©sentait⊠Mycroft aurait pensĂ© Ă Albert comme sa prioritĂ©, plutĂŽt quâĂ sa trĂšs chĂšre Reine Victoria ?
Sherlock Ă©tait dĂ©jĂ une source de tourments suffisante, dâautant plus lorsque le Prince du Crime Ă©tait concernĂ©. Parce que Sherlock⊠Sherlock nâĂ©tait, finalement, pas aussi douĂ© que lui pour dissimuler ses vrais sentiments. Parce que Mycroft savait, comme Albert, que lâobsession dâattraper le Prince du Crime nâĂ©tait pas la seule chose qui lâattachait Ă cette affaire. Que Sherlock finalement, mettait bien peu de cĆur Ă rĂ©ellement aller contre le Prince du Crime⊠Et que des sentiments ne pouvaient pas entiĂšrement ĂȘtre retirĂ©s de cette Ă©quation.
Peut-ĂȘtre que Mycroft, au fond, craignait que Sherlock, une fois quâil aurait tous les Ă©lĂ©ments en main, ne risque sa vie en tentant de sâinterposer dans le plan des frĂšres Moriarty⊠Non en les empĂȘchant de rĂ©former le pays, mais en tentant Ă tout prix de dĂ©tourner William de la route solitaire vers lâEnfer quâil comptait prendre. Et peut-ĂȘtre, juste un peu, tout au fond de lui⊠Que Mycroft avait comptĂ© sur son petit frĂšre, plutĂŽt que sur lui-mĂȘme, pour Ă©viter, dâune façon ou dâune autre, quâAlbert subisse le mĂȘme sort.
Et peut-ĂȘtre comprenait-il, trop tard, quâAlbert avait sa propre route Ă suivre⊠Et que la prioritĂ© de Sherlock Holmes nâĂ©tait personne dâautre que William James Moriarty. QuâAlbert nâavait pas de NĂ©mĂ©sis, pas dâĂ©gal pour sâinterposer sur sa route⊠Mais peut-ĂȘtre nâĂ©tait-ce, en fait, contrairement Ă William, pas ce dont Albert avait besoin pour espĂ©rer retrouver une voie dans lâobscuritĂ© dans laquelle il sâenfonçait.Albert nâavait pas besoin dâopposition⊠Parce quâAlbert nâĂ©tait pas celui qui allait assumer le fardeau complet de la population.
Non⊠Albert, en ce moment, sans doute depuis le dĂ©but, avait besoin de soutien. Dâune Ă©paule sĂ»re, sur laquelle se reposer un tant soit peu. Juste pour trouver un peu de courage pour affronter jusquâau bout la suite des Ă©vĂšnements. Albert, rĂ©alisa Mycroft, avait dĂ©sespĂ©ramment besoin dâun ami. Et Mycroft doutait soudain dâĂȘtre suffisant pour lui apporter le peu de rĂ©confort quâil aurait pu lui fournir en ce moment difficile⊠Parce quâil comprenait, enfin, que sâil avait voulu une chance de garder Albert James Moriarty dans sa vie, câĂ©tait Ă lui dâĂȘtre celui qui lui tendrait la main. Parce que personne dâautre nâallait le faire. AlorsâŠ
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« Oui, rĂ©pondit Mycroft, calmement. Tout est comme il doit ĂȘtre. Ce qui ne signifie pas que les choses sont plus simples⊠Et tant que le plan nâest pas abouti, je reste Ă la garde du projet, comme câĂ©tait votre souhait. Si quoi que ce soit devait poser problĂšme⊠Je suis lĂ pour aider Ă redresser la balance. Pour apporter mon soutien. »
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Mycroft espĂ©rait que son message soit clair, mais une autre des choses quâil apprĂ©ciait avec Albert, câĂ©tait la facilitĂ© quâils avaient Ă communiquer. Il nâarrivait absolument jamais quâAlbert ne saisisse pas ses intentions. Toujours dos Ă lui, Albert redressa les Ă©paules de façon infime, affichant une posture dâune contenance impeccable. Ce qui ne fit quâaccentuer le contraste terrible avec sa voix, un brin trop grave, un brin trop basse, quand il rĂ©pondit pourtant avec son assurance habituelle :
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« Faites attention, M. Holmes. Vous mâen montrez un peu plus quâil nâest raisonnable.
â Quoi donc ? demanda Mycroft, fronçant les sourcils de façon infime.
â De la sympathie, dit doucement Albert, les yeux rĂ©solument fixĂ©s sur la fenĂȘtre. Et votre sympathie, toute prĂ©cieuse quâelle est, M. Holmes⊠Ne vaut pas la peine dâĂȘtre gaspillĂ©e pour quelquâun comme moi.
â Je ne crois pas que ce soit Ă vous de juger comment je peux partager mes attentions, Albert. Croyez bien que si je vous tĂ©moigne de la sympathie, câest en connaissance de cause.
â Malheureusement, je ne vous la demande pas.
â Que me demandez-vous, alors ? »
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Et sa question Ă©tait, en fait, un peu plus franche que ce soit Ă quoi il sâattendait lui-mĂȘme. Mais cette fois, enfin, Albert se retourna lentement vers lui pour lui rĂ©pondre :
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« Ma demande est toujours la mĂȘme, M. Holmes. »
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Le regard quâil croisa Ă©tait illisible, Ă nouveau, mais le masque sur le visage dâAlbert nâarrivait plus, Ă prĂ©sent, Ă dissimuler toute sa souffrance Ă Mycroft. Albert inclina lĂ©gĂšrement la tĂȘte, et murmura :
Â
« Votre silence. »
Â
Mycroft releva lĂ©gĂšrement le menton, et lâinspiration quâil prit portait toute lâacceptation, mitigĂ©e, qui sâimposa finalement Ă lui.
Â
« Soit. »
Â
Si câĂ©tait ce quâAlbert souhaitait, Mycroft garderait le silence. Autant vis-Ă -vis de la Reine Victoria concernant le projet Moriarty⊠que vis-Ă -vis dâAlbert. Il tairait les mots de sympathie qui lui brĂ»laient pourtant la langue, garderait sous silence ce que signifiait la relation quâils avaient dĂ©veloppĂ©e Ă ses yeux, ne concrĂ©tiserait aucune des possibilitĂ©s dâaider Albert Ă ne pas se perdre pour toujours. Peut-ĂȘtre Ă©tait-ce mieux ainsi. Pour ne pas rendre les choses plus difficiles quâelles ne lâĂ©taient dĂ©jĂ , en ajoutant des Ă©motions Ă lâĂ©quation. CâĂ©tait inutile.
Albert fit quelques pas vers lui pour dĂ©poser son verre vide Ă sa place sur le plateau. Puis il sâarrĂȘta un bref instant Ă sa hauteur, avant de se diriger vers la porte pour disparaĂźtre Ă nouveau.
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« Bonne nuit, M. le Directeur. Et⊠merci. »
Â
Mycroft ne se retourna pas pour regarder Albert repartir. Il entendit seulement vaguement ses pas sâĂ©teindre peu Ă peu dans le couloir. Les yeux fixĂ©s dans son propre verre oĂč rĂ©sidait encore un fond de boisson, Mycroft resta pensif un long moment. Seul, Ă nouveau, dans la grande piĂšce Ă©clairĂ©e par des lampes Ă huile. Ă la place qui Ă©tait la sienne.Tout est comme il doit ĂȘtre. De toute maniĂšre, quâaurait-il pu faire ?
Toute vie est appelĂ©e Ă prendre fin, tous les cĆurs Ă ĂȘtre brisĂ©s. La compassion⊠nâest pas un avantage.
Il y avait quelque chose de terriblement frustrant Ă avoir autant de pouvoir quâil nâen avait, Ă avoir la possibilitĂ© dâimpacter les choses pour guider un pays entier dans le bon sens, et prĂ©server tout ce qui Ă©tait important pour le royaume⊠Tout en Ă©tant incapable de prĂ©server ce qui lâĂ©tait pour lui. Peut-ĂȘtre Ă©tait-il temps de se remettre un peu en question. Peut-ĂȘtre quâun peu plus de Sherlock, et un peu moins de Mycroft, ne serait pas de trop dans son attitude, pour une fois.
Bon sang de Dieu, si Albert, si la Reine, si quiconque dans ce pays, pensait que Mycroft allait simplement renoncer Ă son M sans se battre mĂȘme un peu, il Ă©tait temps de lui prouver le contraire. Au Diable le Prince du Crime, au Diable les intentions personnelles dâAlbert ; Mycroft avait besoin de lui Ă ses cĂŽtĂ©s, et tant pis sâil devait se montrer Ă©goĂŻste, pour une fois, parce quâil allait faire son possible pour garder Albert James Moriarty sous la main.
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