Chapter Text
Ses pas résonnaient dans les couloirs du Valhalla. Brunhilde avançait à vive allure. Le claquement du talon de ses bottes ricochait contre les larges murs du bâtiment. Les lieux lui avaient toujours paru trop grands, trop larges, trop gargantuesques. Chaque couloir était une bouche, chaque porte, une gorge. Les colonnes grises pointaient comme autant de barreaux de prison. L’or et le blanc se confondaient dans une masse éblouissante. Avec le temps, elle avait fini par réussir à l’ignorer, elle avançait sans regarder autour d’elle, focalisée sur son objectif. Elle ruminait sa rancoeur, qui glissait dans son ventre comme une masse informe. Les sourcils froncés, elle ne regardait plus que cet avenir gris comme un ciel d’orage. Un ciel que le Valhalla ne connaissait pas, trop parfait, trop pur, trop immobile.
Les détails de son plan lui échappaient encore. Elle devait attendre une opportunité en or. Elle devait préparer avec le plus grand soin ce qui frapperait les cieux. Mais pour l’heure, elle avait une crise à gérer. Un problème encore plus pernicieux. Elle serra la mâchoire et continua son chemin, lèvres pincées, en repensant à cet imprévu qui lui était tombé dessus. C’était le dieu du tonnerre lui-même qui l’avait interpellée, la veille.
La porte se refermait dans un grincement derrière Brunhilde. La douce lueur du Valhalla éclaira son visage, alors que se dessinait devant elle l’orée d’un jardin vert. Un chemin de pierres blanches s’ouvrait à ses pieds, bordé d’une pléiade de fleurs dont les pétales frémissaient sous les flèches de l’astre chaud. Elle inspira ce doux rayon de soleil avec une joie contenue. Elle ne parvenait plus à se réjouir des beautés anodines de l’existence. Plus depuis le vide abyssal qui creusait son cœur. La rumeur courait dans les couloirs. L’agacement divin prenait peu à peu forme et vibrait dans l’air, assourdissant. Difficile de l’ignorer. Cette pression. Cette échéance. Cette ombre terrible qui se profile. Ces mots viciés qui infiltrent son âme. Une ombre, ça se voit, ça se sent, ça se touche ; la promesse d’un avenir, elle, demeure insaisissable, et quel pire enfer existe-t-il que la certitude de se confronter à un ennemi qui n’existe pas encore ?
Elle venait d’achever son entraînement avec Göll. La petite avait du talent, même si elle ne comprenait pas toutes les nuances des cieux. Cela viendrait avec le temps. Elle faisait des efforts, répétait les exercices, prenait exemple sur ses aînées, ne manquait jamais une occasion d’en apprendre plus. Sa volonté insatiable gonflait de jour en jour. Ses gestes s’affinaient, elle évoluait de jour en jour. Mais elle était fragile. L’émotion ondulait dans ses yeux comme un lac sous les caprices des cieux. Le cœur émoussé s’émerveillait de chaque rose, de chaque exercice, de chaque oiseau, de chaque leçon. De toute évidence, elle n’était pas encore prête.
L’esprit attendri par sa soeur et désolé de ce futur sinistre, Brunhilde s’engagea dans l’allée, quand les cieux eux-mêmes semblèrent tomber sur ses épaules. Elle se raidit. La chaude brise qui agitait ses longs cheveux noirs et sa robe blanche cessa, terrifiée par celui qui arrivait. Par ce qui arrivait. Elle se tourna. L’air mugissait en silence, grondait et roulait jusque dans le coeur de Brunhilde. Non loin, Thor traînait toute sa masse musculaire et son gigantesque marteau, plus grand qu’un homme de taille moyenne. Brunhilde déglutit. Elle ne s’attendait pas à le voir ici. Que faisait-il dans les parages ? Il ne devait pas être ici ! Et maintenant qu’elle y réfléchissait, Brunehilde ne voyait que très rarement Thor errer de la sorte. Le dieu du tonnerre, solitaire, ne se montrait qu’en de rares occasions, ce qui alimentait les murmures des cieux et la réputation de ce monstrueux guerrier.
Ce fut à ce moment qu’elle constata que le fils d’Odin la fixait. Il la fixait d’une étrange manière, ni tout à fait hostile, ni tout à fait amicale. Elle se retint de se mordre la lèvre. Ne montrer aucun signe de faiblesse. Les crocs divins, prédateurs nés, n’attendaient que de se planter dans des gorges apeurées.
— Brunhilde.
— Seigneur Thor, répondit-elle aussitôt d’une voix qu’elle espérait la plus sereine possible. Quelle belle journée…
— Je dois te parler, la coupa-t-il.
— Oh… Que puis-je pour vous ?
Brunhilde ne feignit pas sa surprise. Dans le panthéon nordique, Thor n’était pas connu pour être loquace. Les messages se transmettaient souvent par l’intermédiaire des deux corbeaux d’Odin, toujours joyeux à l’idée de croasser dans les oreilles des malheureux qui avaient attiré l’intérêt des seigneurs nordiques. Retrouver Thor en personne à ses côtés ne réjouissait pas Brunhilde. Un pas de travers pouvait la conduire à la mort.
— Tu as dû entendre parler de cette dernière affaire. La Mort s’est absentée du Valhalla et a quitté son poste.
— Cela va sans dire.
Elle avait entendu parler de cette affaire, bien sûr, comme tout le monde ici. On ne parlait plus que de cela. Le Valhalla brillait par ses longues allées vides. Les divinités s’affairaient du mieux qu’elles le pouvaient pour réparer l’absence de leur semblable. Brunhilde avait été affectée par cette décision ; elle-même avait dû descendre sur Midgard quelques heures plus tôt.
— Cette situation catastrophique a nécessité de prendre une décision. L’article 11 de la Constitution nous a conduits à faire appel à une solution neutre.
— C’est-à-dire ? Je ne comprends pas.
Elle comprenait très bien ce que Thor voulait dire. Elle voulait simplement l’entendre le formuler, ce gigantesque mur de presque deux mètres dont les longs cheveux rouge sang tombaient comme des cascades flamboyantes sur ses larges épaules. Ils avaient besoin des humains.
— Nous ferons appel à une coalition d’humains, précisa-t-il.
Elle feignit la surprise.
— Ah vraiment ? Cela me semble surprenant.
— Oui, répondit Thor. Je partage ton opinion. Mais c’est la décision du Valhalla. Et tu seras chargée de choisir ceux qui devront remplir cette mission. Tu choisiras les nouvelles Faucheuses.
Brunhilde acquiesça. Cette décision de la choisir était étonnante, peut-être encore plus que de choisir des humains pour accomplir cette mission divine. Cependant, elle en était consciente, elle ne pouvait refuser. Alors elle se plia à la volonté divine :
— Très bien.
— Ce sera tout.
Sur ces mots, Thor s’éloigna. Brunhilde le regarda partir, son lourd marteau pendant dans son dos. Il avançait d’un pas triste. Il s’arrêta même pour jeter un regard vers le ciel avant de repartir, sans un mot. Ce fut lorsque les ombres du manoir avalèrent sa silhouette qu’elle se rendit compte qu’une goutte de sueur perlait le long de son front.
Brunhilde poussa un soupir agacé. Cette affaire tombait vraiment mal. Qu’est-ce qui avait donc pu prendre au dieu de la mort pour filer de la sorte ? Elle ne le connaissait pas beaucoup, elle ne l’avait même rencontré que deux fois au Valhalla, et ils n’avaient pas échangé plus de dix mots ensemble. Même Thor lui semblait plus bavard ; c’était dire. Seulement, sa décision soudaine posait un sacré problème au Valhalla. Et voilà maintenant que lui incombe cette tâche terrible ! Des sueurs froides parcoururent son dos au simple souvenir de Thor. Malgré son calme apparent, le dieu du tonnerre dégageait une aura qui ferait pâlir jusqu’aux plus puissants des ouragans. Sa seule présence pesait sur la terre. Sa seule voix faisait gronder les cieux.
Brunhilde fit taire sa mémoire envahissante et accéléra le pas. Elle sortit du bâtiment, traversa une large allée carrelée qui aboutit sur un interminable pont de pierre. Certaines parties du Valhalla, fracturées en îlots, flottaient dans les airs, seulement reliées par ces fameux ponts aussi vieux que le monde lui-même. Sans attendre, la cheffe des Valkyries le franchit d’un pas franc. Elle prit la direction du nord et arpenta différents îlots. Sur le onzième, elle se retrouva devant un bosquet fourni. Les ombres chevelues des pins couraient sur le sol. Tout ici semblait irréel. Le calme. Le froid qui saisit Brunhilde était fort, mais pas violent. Elle marcha sans bruit. La forêt respirait, et les écorces se soulevaient au rythme des battements de coeur. Sur le chemin de terre, elle aperçut un écureuil courir. Le petit rongeur s’arrêta, la queue en point d’interrogation, ses deux yeux charbon fixant l’intruse. Que faisait-elle là ? Cette forêt ne laissait courir que de rares silhouettes en son sein. Puis, comme on sent la force d’un être supérieur jusque dans les tréfonds de notre chair, l’écureuil préféra passer son chemin devant la demoiselle céleste.
Une forêt…
Un choix qui ne l’étonnait pas. Brunhilde avait suivi le parcours de cet humain. Elle avait senti les frissons sur sa peau en le voyant grandir, jeune graine prometteuse, âme silencieuse qui se fondait dans la nature comme s’il en était l’extension. Incapable de définir avec précision ce qu’elle pensait de lui, il fallait le voir pour le croire.
Bientôt, les pins s’ouvrirent peu à peu, s’écartèrent, laissèrent la clairière respirer. Brunhilde entendit le bruissement d’un serpent d’eau. Une rivière chantait à une dizaine de mètres, et sa mélodie accompagnait les gazouillements des oiseaux. Déjà, la fin de la journée sonnait, et le soleil tirait ses flèches mordorées à travers les feuillages bruns. Des nuages moutonneux s’étendaient dans le bleu pervenche du ciel. Quelques éclats rouge coquelicot venaient teindre les bosses cotonneuses et difformes qui mouchetaient la toile dont le bleu virait au crépuscule de seconde en seconde. Le soleil, rond et doux, dispensait dans l’air ses faisceaux tangerine, donnant à l’herbe verte quelques tâches dorées. Dans la rivière, des gouttes de soleil tombaient sur les écailles argentées des poissons qui filaient. Le dos de l’eau scintillait comme une ruche de diamants. Brunhilde s’arrêta une seconde, elle porta son regard sur ce temple de la nature. Elle traça les contours des arbres, passa sur les feuilles au sol et les petits animaux qui traversaient devant elle. Non loin, à l’écart, entouré d’épicéas et de bouleaux fièrement dressés de toute leur hauteur, il y avait un chalet flanqué d’une terrasse spacieuse.
Brunhilde s’en approcha, portée par le respect et le silence. Le chalet avait l’air chaleureux. Minimaliste mais pas austère. Un pot de fleurs trônait sur la seule table de la terrasse, avec une chaise de bois d’acajou. Brunhilde crut discerner une gamelle pour chien soigneusement posée dans un coin, et une petite couverture blanche pliée en deux.
— Bon… soupira-t-elle. Est-ce qu’il est là… ?
Au même moment, la porte du chalet s’ouvrit. Brunhilde regarda le bois dévoiler une silhouette de petite stature. Il ne devait pas mesurer plus d’un mètre soixante.
— Attends-moi, Kille.
Sa voix était douce. Posée. Pas trop grave, pas trop aiguë, une mélodie agréable, le ton calme mais ferme. Un couinement d’approbation passa depuis la maison. Un chien. Brunhilde s’en souvint : il aimait les animaux plus que tout au monde. C’était sans doute son chien. Elle retint un sourire. Dans sa vie de Valkyrie, l’occasion de côtoyer des humains, ce n’était pas vraiment ce qui lui avait manqué. Mais cet homme, celui qu’elle avait choisi pour cette tâche, n’avait rien à voir avec les autres.
Le petit homme se dévoila sur le pas de la porte. Tout de suite, il fixa Brunhilde. Elle lui rendit son regard sans un mot. Ils s’observèrent en silence pendant quelques secondes, ce qui laissa le temps à Brunhilde de se familiariser avec sa présence. Elle le découvrit avec plus d’attention. Il avait la trentaine — elle le savait, puisque le Valhalla figeait dans les cieux les humains au pic de leur forme, et il avait atteint son apogée à ce moment-là —, mais à le regarder, il pouvait en avoir vingt-cinq comme quarante. Jeune par ses traits que le temps avait épargnés, mais il faisait aussi plus que son âge. Se fier à sa seule taille serait une monumentale erreur qu’il était préférable de ne pas commettre. Car il était bien plus que ça.
Même dans sa tenue, il paraissait pourtant ordinaire ; un pantalon de toile beige, une chemise blanche dont le col dépassait, un pull chaud à col rond, marron. La seule chose qui le rendait si spécial, c’était ce masque, ce masque qu’il arborait bien souvent qui dissimulait la partie inférieure de son visage et les stigmates que les mauvais tours de l’existence lui avaient laissées. Des cheveux courts, noirs, relativement bien coiffés lui donnaient un air de brave garçon sympathique.
Un homme comme un autre.
Difficile de croire que cet homme à l’apparence et à l’attitude charmantes était surnommé la Mort Blanche. Difficile de croire que, dans les plaines immaculées du nord, lorsque la guerre faisait rage, son nom résonnait comme une menace et la promesse du trépas. Mais c’était précisément pour cela que Brunhilde se trouvait ici, qu’elle se tenait devant son chalet. Qu’elle se tenait devant Simo Häyhä.
— Je vois que vous êtes à l’heure, commença-t-il. J’aime ça.
— Oui, se contenta de répondre Brunhilde.
— Je vous attendais.
Il avait parlé d’une voix calme et posée, comme s’il ne désirait pas déranger la quiétude des lieux. Brunhilde s’avança jusqu’aux petites marches du chalet. Simo l’observa faire avec sa réserve habituelle. Il la jaugea un instant puis l’invita à monter les marches. Une fois à son niveau, la cheffe des Valkyries constata combien elle le dépassait d’une tête au moins, mais Simo ne s’en formalisa pas. Il lui indiqua d’un geste la table et disparut dans la maison. Un instant plus tard, il revint avec deux tasses de café. Il en déposa une devant Brunhilde, l’autre devant lui. Il prit place face à la Valkyrie.
Brunhilde put le voir ; dans sa façon de marcher, de s’asseoir, de se tenir. Il y avait cette retenue, cette belle réserve que les esprits calmes maîtrisaient. Il la toisa une seconde, puis se lança :
— Que voulez-vous ?
— Je n’irai pas par quatre chemins, Simo.
Il ne réagit pas lorsqu’elle l’appela par son prénom. Elle s’empara de la tasse et but une gorgée de café. Le liquide, savoureux et léger, piqua la curiosité de ses papilles. Simo avait pris le soin d’ajouter un nuage de lait dans la tasse de son invitée, juste assez pour rendre le breuvage aérien. Sa couleur crème envoûta Brunhilde, l’entoura comme une combinaison dans la tempête hivernale. Un arôme entêtant flotta sur la terrasse. Sa langue dansa avec les saveurs brûlantes. Puis vint, en retard, cette piqûre d’amertume, une force à rebours qui libéra sa gorge nouée. Il n’y avait pas à dire, cet humain maîtrisait l’art de recevoir ses invités. Dans ce hameau de solitude naturelle et de silence feutré, elle s’attendait à un accueil austère. Mais Simo Häyhä, malgré son isolement, sentait les choses mieux que quiconque. Il avait capturé les forces brutes même de la nature, l’hostilité des détails du Valhalla, les avait torréfiés et en avait fait sa marque d’hôte.
Elle le regarda droit dans les yeux, ce petit homme charmant, ce guerrier malgré lui, ce garçon si calme et patient.
— Le Valhalla est dans une situation de crise.
Il ne répondit rien. Il attendait qu’elle poursuive. Il la regarda, la tête droite, les oreilles alertes. Simo savait écouter.
— Nous faisons face à un incident sans précédent qui risque de bouleverser l’ordre naturel des choses. La Mort a quitté ses fonctions. Cette entité régit le passage des mortels au Valhalla. Seulement, depuis deux jours, elle a disparu, pour des raisons que je ne peux pas te donner.
Elle n’allait tout de même pas lui expliquer qu’il avait pris des vacances parce que Zeus n’écoutait pas ses revendications lors des réunions syndicales ! Simo hocha la tête, l’invitant à poursuivre, avant de boire à son tour. Il ôta son masque une seconde. L’aînée des Valkyries contempla la rivière, respectant la pudeur du tireur. L’évocation de la mort dessina les contours d’une ombre dans les iris du tireur, mais Brunhilde décida de l’ignorer et ne se fit pas prier :
— Une décision a été prise. En vertu de la Constitution du Valhalla, il a été décidé de régler ce problème en usant d’une méthode neutre.
— En quoi cela me concerne-t-il ? finit-il par demander.
Elle savait qu’il ne se montrait pas désagréable par volonté de nuire, mais cette question l’irrita passablement. C’était une façon pour lui d’exiger qu’elle abrège, qu’elle aille droit au but.
— Une coalition humaine sera chargée de cette mission, le temps de son retour.
Simo posa sa tasse. Le tintement de la porcelaine sur la soucoupe fleurie sonnait comme une réponse. Il planta ses yeux dans ceux de la Valkyrie. Nul besoin de mots. Le décor était posé, la balle se trouvait dans le camp de Simo. Un nuage d’orage assombrit son expression. Il ne lui demanda pas ce qu’elle attendait de lui. Il patientait. Elle finirait par le formuler. Elle le dirait d’elle-même, les mots viendraient à ses oreilles, il n’avait pas besoin de le quémander. C’était ainsi qu’il fonctionnait.
— Tu en feras partie, Simo, conclut-elle.
Un silence tomba sur la terrasse. Simo la dévisagea sans mot dire. Son expression s’était figée dans une stupeur réfléchie. Brunhilde attendit qu’il digère l’information. Elle savait que ce qu’elle demandait était dur pour lui. Elle connaissait son histoire. Elle avait vu ses doigts crispés sur la gâchette. Elle avait vu son corps chétif se recroqueviller, seul, quand la solitude l’autorisait à verser des larmes trop lourdes pour son coeur. Elle avait vu le sang sur la neige. La pureté blanche du monde souillée par les gouttes écarlates nées de la violence de l’humanité. Endosser ce rôle, c’était renouer avec un passé qu’il avait abandonné lorsqu’il avait raccroché son meilleur ami au mur. Simo regarda l’intérieur du chalet, l’oeil captivé par quelque chose que Brunhilde ne parvenait pas à voir mais qu’elle devina sans peine.
Son fusil.
— Je sais ce que ça représente pour toi, reprit-elle.
— Non.
Il n’y avait aucune colère dans sa voix. Aucune déception, aucune violence. Ce mot avait glissé de ses lèvres aussi sûrement qu’un flocon d’un ciel de décembre. Une absolue certitude. Elle préféra ne pas s’aventurer à continuer une discussion qui pourrait desservir ses intérêts.
— Il n’existe pas d’autre être dans les cieux qui connaisse mieux cet enjeu que toi.
— Un homme n’a pas à se mêler de la mort et de la vie des autres s’il n’en a pas l’extrême devoir.
Les lèvres de Brunhilde s’étendirent en un sourire plein d’intelligence. Simo avait raison. On ne devait pas jouer avec la vie humaine. Mais en dressant cette barrière morale, il venait lui-même d’ébrécher son argumentation, et la Valkyrie pouvait à présent jouer de cette faille.
— Tu as tout à fait raison. La Mort n’est pas un jeu et tu le sais mieux que quiconque. Mais sans la Mort, le Valhalla n’accueillera pas ces âmes. Cette mission est le plus sacré des devoirs dans les cieux.
Simo marqua une pause. L’argument venait de faire mouche. Il réfléchit une seconde. Regarda les joues parme du ciel. Un couple d’oiseaux fendait le crépuscule. Des mésanges. Il les reconnut de loin. Puis il reporta son attention sur Brunhilde.
— Qu’est-ce qui arrive à ces âmes… ?
La question avait fusé du bout des lèvres. Un chuintement qui connaissait déjà les ténèbres de la réponse.
— Eh bien, vois-tu, comme toi lorsque tu es arrivé ici, les âmes de ceux qui accèdent aux cieux sont guidées par la Mort. C’est elle qui recueille l’essence des humains pour les conduire ici. Sans ça, les âmes se perdent. Et elles finissent toutes par subir la même destinée. L’anéantissement complet. Le néant.
Cette révélation figea Simo. Ses doigts crispés autour de la tasse, il soutint le regard de Brunhilde.
— La Mort ne fait-elle que guider les âmes ?
— Non, bien sûr. C’est elle qui rompt le lien avec Midgard et permet le passage au Valhalla. Sans cette entité, il n’y aurait pas d’après. Pas de repos. Pas de repentir.
Un léger soupir franchit les lèvres de Simo. Difficile à dire avec son masque. Il ferma les yeux une seconde. Un morceau de soleil vint dorer la terrasse et rosit la pâleur de ses joues. Puis Simo se leva, s’excusa d’un hochement de tête et disparut dans la maisonnée. Une respiration s’éleva. Brunhilde regarda ; un chien venait de sortir. Le chien — une femelle, comprit bien vite la Valkyrie — s’installa dans un coin de la terrasse et posa de grands yeux expressifs et joyeux sur l’invitée. Un Border Collie au poil soyeux noir et blanc, avec quelques reflets crèmes. Son long museau pointait en direction de la table avec curiosité. Parfaitement soignée. Sa langue pendait au rythme de ses halètements.
Bientôt, Simo réapparut. Brunhilde retint un sourire quand elle aperçut la lanière sur son épaule. Son fusil pendait dans son dos, le canon tourné vers les cieux, à hauteur de son omoplate. L’arme était presque aussi grande que lui. Dans tout autre contexte, peut-être aurait-on eu envie de rire. Entre les mains de Simo Häyhä, cependant, cette vision devenait un tableau bien différent. Le gentil garçon s’était métamorphosé.
— Qu’attendez-vous de moi, exactement ?
Brunhilde se redressa. Elle avait gagné. Ses pupilles brillèrent d'un air solennel :
— Simo Häyhä, toi que l’on nomme la Mort Blanche… A partir d’aujourd’hui, tu vas prendre le poste de la Faucheuse.
