Chapter Text
La dernière sonnerie de la journée venait de résonner et un torrent d'élèves se déversait hors du lycée. Comme les bras d'un fleuve, ils se séparaient à chaque intersection en flux plus minces. Alice s'arrêta au milieu de la place devant le lycée. Il ne lui avait pas fallu des heures pour prendre sa décision, il ne lui avait même pas fallu plusieurs minutes. Dès l'instant où Fati lui avait adressé la parole, elle avait déjà accepté, au fond d'elle-même, de lui faire confiance. C'était son va-tout. Quitte ou double. Marche ou crève.
Tandis que la foule se dissipait, le brouhaha scolaire était remplacé par le martèlement de son cœur. Elle trouva Fati appuyée contre un mur dans un coin reculé. Elle fumait nonchalamment, seule et discrète. Elles échangèrent un bref regard. Fati écrasa son mégot un coup de talon et s'éloigna de son petit pas sautillant. Alice hésita une fraction de seconde seulement avant de lui emboîter le pas.
Fati ne se retourna pas pour vérifier si elle était suivie et Alice conserva une bonne dizaine de mètres entre elles. Elles se dirigeaient vers un coin de la ville qu'Alice ne connaissait pas bien. Il n'y avait pas grand-chose là-bas. Un vieux skate park délabré, des bâtiments dont la construction avait été abandonnée depuis des années et des terrains vagues qui faisaient office de dépôts sauvages divers et variés. Un endroit mal famé, dirait Mrs. Auvray - et elle aurait raison.
Fati ralentit et s'arrêta apparemment au milieu de nulle part. Elle se tenait au milieu du trottoir, au bord d'une rue toute droite qui ne comportait ni arrêt de bus ni passage piéton. Alice la vit prendre une grosse inspiration avant de se retourner. Elle vit son visage s'illuminer d'un large sourire. Alice agita timidement la main en s'approchant.
- Je suis trop contente que tu sois déjà là, s'exclama Fati qui trépignait d'excitation. Je m'attendais à devoir t'attendre des jours et des jours… C'est trop chouette ! Enfin, je veux dire, se reprit-elle en perdant son sourire, tu vois ce que je veux dire, hein ? Je veux pas dire que… que c'est la belle vie ou quoi, hein, je sais que c'est compliqué et tout…
Alice s'arrêta à quelques pas d'elle et acquiesça. Oui, elle avait bien compris ce qu'elle voulait dire. Elle aussi, d'une certaine manière, trouvait "trop chouette" d'être là, avec quelqu'un comme elle. Fati lui indiqua les barrières qui empêchaient les motos de passer dans la petite ruelle coincée entre deux terrains vagues.
- On s'est installé un petit coin sympa par là-bas, expliqua-t-elle en l'invitant à la suivre.
Encore ce "on". Alice commençait à se demander combien de personnes elle devait s'attendre à trouver. Pouvait-il exister une communauté complète et secrète de mutants ? Une petite ville cachée dans ce coin oublié de la ville ?
Alice tempéra ses espoirs fous. Inutile de tirer des plans sur la comète. Avoir de grandes attentes menaient à de grandes déceptions et elle ne voulait pas de ça. Elle se contentait de croiser les doigts pour que cette situation ne s'avère pas être une vaste et cruelle blague.
Fati la guida entre des rangées de HLM enveloppés d'échafaudages. Certains n'avaient pas toutes leurs vitres. L'un d'entre eux n'avait même pas toutes ses briques ! Fati désigna un bâtiment qui avait l'air terminé. Une grille avait été installée tout autour et indiquait un risque de chute de pierres. Fati retira la chaîne qui maintenait un portillon fermé, simplement enroulée, sans cadenas. Elle referma derrière elles et s'engouffra dans le hall d'entrée.
- On a fait monter l'électricité juste là où on en a besoin, expliqua-t-elle. Du coup la porte ne se verrouille pas et les lampes dans les couloirs ne fonctionnent pas. Fais gaffe si jamais t'es là de nuit.
Elles montèrent deux étages dans des volées d'escaliers plongés dans la pénombre. Fati lui expliqua qu'ils avaient choisi cet étage pour ne pas trop risquer d'attirer des "squatteurs à came", selon ses propres mots, sans pour autant avoir à grimper des centaines de marches. Et l'appartement dans lequel ils se rendaient était le mieux agencé : il formait l'angle, ce qui offrait trois murs ouverts vers le ciel. Un beau nombre de fenêtres dont ils ne profitaient pas de la lumière, car ils avaient préféré bloquer la vue plutôt qu'on les remarque et qu'on vienne les chasser.
- Règle numéro un, déclara Fati en allumant les lumières, ce qui se passe ici reste ici.
L'endroit n'était qu'un squat. Le béton était à nu, du sol au plafond. Les vitres avaient été bloquées par des plaques de carton récupéré fixées par du gros scotch. Ce qui faisait office de mobilier était disparate et en mauvais état et, de toute évidence, récupéré des dépôts sauvages du quartier. Fati avait mis un point d'honneur à se différencier des squatteurs, mais clairement ils en étaient aussi.
- Donne-moi ton téléphone, demanda Fati.
Alice lui jeta un regard surpris. Elle avait ouvert une grosse boîte posée près de la porte et elle lui tendait son propre téléphone.
- Solution facile pour créer de la confiance, expliqua-t-elle. Tu éteins mon téléphone et j'éteins le tien. Ensuite, les deux vont dans la boîte. Comme ça, pas de contact avec l'extérieur et pas d'enregistrement.
C'était une solution qui était bien loin d'être complète. Il était possible d'enregistrer des journées entières avec bien d'autres appareils qui tenaient dans une poche. Rien ne prouvait non plus que cet endroit était dépourvu de caméra… Mais c'était un premier pas vers une confiance réciproque, Alice pouvait comprendre ça. Elle lui tendit son téléphone et éteignit celui de Fati, avant de le déposer délicatement au fond de la boîte.
- On a largement de quoi écrire par ici, dit malicieusement Fati, t'auras pas de souci pour communiquer. C'est okay pour toi si je me mets à l'aise ?
Alice haussa les épaules. En ce qui la concernait, elles se trouvaient chez elle. Fati lui fit signe de s'installer où et comme elle voulait, mais Alice n'osa pas bouger dans l'immédiat. Elle se cramponnait nerveusement à la bretelle de son sac en dansant d'un pied sur l'autre. Sans son téléphone en main, ni sans la bosse familière dans sa poche, elle se sentait nue.
Fati se dirigea vers un gros pouf qui avait vu de meilleurs jours. Elle ôta son bonnet qu'elle jeta sur la table basse non loin, révélant un deuxième accessoire de tête. Elle portait un de ces larges serre-tête élastiques que les femmes qui font du yoga arborent souvent, pour empêcher leurs cheveux de se retrouver en travers de leurs postures compliquées. Sauf que Fati maintenait clairement plus que des cheveux là-dessous. Les bosses de ses oreilles s'étendaient bien au-delà du naturel. Elle le retira avec un soupir de soulagement. Ses longues oreilles se déroulèrent. Similaires à celles d'un lapin, quarante centimètres de velours argentées se dressèrent vers le plafond. Alice ne pouvait en détacher son regard. Elles oscillaient à chacun de ses mouvements. Elles pivotèrent juste avant le reste de Fati, une fraction de seconde avant que la porte de l'appartement ne s'ouvre à la volée.
Un grand type s'engouffra dans la pièce en claquant la porte derrière lui. Alice battit instinctivement en retraite contre le mur, juste à côté de la boîte à téléphone. Le jeune homme était visiblement furieux, il irradiait littéralement d'une chaleur colérique.
- Gabriel, qu'est-ce que tu fous là ? s'offusqua Fati.
Elle fit un geste en direction d'Alice qui, pâle comme un linge, levait des yeux terrorisés vers le visage crispé du garçon. Celui-ci suivit le regard de Fati et rencontra celui d'Alice. Il grogna, soupira, puis grimaça et secoua la tête. Il fouilla ses poches et lui tendit son téléphone.
- Désolé, grommela-t-il. Bienvenue, j'imagine…
Alice prit l'appareil entre ses doigts tremblants et faillit le laisser échapper quand il s'écarta un peu trop vivement. Fati roula des yeux et la rejoignit, pendant que Gabriel se laissait tomber sur un canapé éventré.
- Fais pas attention à lui, lui murmura-t-elle. Il est souvent de mauvais poil et il sait pas le gérer. Il est plutôt sympa le reste du temps, mais vaut mieux même pas se préoccuper de son existence quand il est comme ça.
C'était le Gabriel de la rumeur. Celui dont le visage était apparu sur les images de la manifestation. Celui qui avait tabassé une dizaine d'autres élèves. Il boudait sur son canapé. Il se consumait d'une haine visible, qui formait comme un halo ondoyant autour de lui. Alice baissa les yeux sur le téléphone qu'elle tenait toujours. Il était chaud. Pas brûlant, mais bien plus chaud que ne devrait l'être un objet logé au fond d'une poche.
- Gabriel produit de la chaleur, expliqua Fati à mi-voix. On pourrait croire que ce genre de mutation se camoufle mieux, mais la vérité c'est que ça se contrôle pas si bien…
Elle jeta un bref regard au garçon. Elle avait retiré ses gants et grattait la fourrure grise qui recouvrait ses bras jusqu'aux poignets. Ses ongles étaient étrangement recourbés et sombres.
- Ça continue de se propager, dit Fati en remarquant qu'Alice observait ses mains. Pour l'instant, j'ai de la fourrure que sur les bras, mais ça dépassait à peine le coude y'a quelques mois. Et puis mes ongles… J'ai un peu peur que mes mains changent complètement.
Fati contempla ses propres mains sous toutes leurs coutures. Elle joua du pouce, comme pour en éprouver les possibilités des jointures. Une inquiétude claire se lisait sur son visage. Alice fit la moue et détourna le regard. Elle se sentait responsable de l'avoir mise mal à l'aise. Cependant, Fati retrouva bien vite son sourire. Elle inclina la tête et ses grandes oreilles balançaient dans l'air.
- Faudra bien que je m'y habitue, pas vrai ? fit-elle. Et toi alors, tu veux me raconter pourquoi tu chantes plus ?
Alice eut un petit gloussement silencieux qu'elle choisisse de parler de ça plutôt que du fait qu'elle ne parlait plus du tout. Elle éteignit le téléphone de Gabriel et le posa dans la boîte. Puis elle se tourna vers Fati et leva les index. Il y avait quelque chose de plus gros qu'elle devait montrer avant. Elle n'avait jamais montré ça à personne, elle-même ne pouvait pas bien les voir, mais elle se sentait incroyablement prête, là, tout de suite. Plus encore, elle avait l'impression que si elle ne le faisait pas maintenant, elle ne le ferait jamais.
Elle retira son hoodie et le laissa tomber à ses pieds, tandis que Fati reculait d'un pas, pour lui laisser de l'espace. Dessous, elle portait un vieux t-shirt blanc déformé, dans le dos duquel elle avait découpé deux trous supplémentaire. Ses omoplates s'étaient développées pour soutenir ses membres surnuméraires. Elle se contorsionna pour, d'une main, défaire le poupon de gaze serrée qui les enveloppait. Enfin, elle étira ces deux petits bras rachitiques et inutiles. Car c'était tout ce que c'était, n'est-ce pas ? Deux nouveaux bras, articulés comme les deux autres, faits de chair, d'os et de peau, mais dépourvus de mains. Ils étaient encore courts, elle les cachait facilement en les maintenant contre sa colonne vertébrale. Mais ils grandissaient vite et il était impossible de savoir jusqu'à quand ils continueraient de pousser.
- Je comprends mieux pourquoi t'étais toute tendue, commenta tranquillement Fati. Je peux pas croire que ce soit confortable.
Alice secoua la tête en grimaçant. Non, ça ne l'était pas.
- Du coup, j'imagine qu'un truc a poussé, ou est en train de pousser, en travers de tes cordes vocales ? continua Fati.
Alice acquiesça. Elle se sentait exactement comme les fois où, sur scène, elle avait chanté devant un public. Elle se sentait scrutée et jugée. Sauf qu'elle n'était pas sur scène et qu'il n'y avait que Fati, ainsi que Gabriel du coin de l'œil, pour la regarder. Et Fati n'était pas du tout absorbée par une observation horrifiée de son dos. Elle lui parlait en la regardant dans les yeux comme si tout était parfaitement normal. Et, de fait, Alice commençait à croire que, en effet, c'était parfaitement normal. Elle n'était pas la première mutante au monde, elle n'était même pas un cas rare !
- Je connais un médecin, si tu veux, lança Gabriel depuis son canapé.
Lui non plus ne la scrutait pas du regard. Il la regardait parce qu'il lui parlait, voilà tout.
- C'est pas un mutant, précisa-t-il, mais il est cool. Il pourra sans doute regarder, voir si c'est pas possible de faire quelque chose pour arranger ça.
- Gab a raison, acquiesça Fati. Y'avait une fille, y'a deux ans, qu'a eu des poussées d'écailles un peu partout, même à certains endroits… pas très pratique, disons. Le doc lui a retiré ce qui gênait.
- On est tous des cas uniques, commenta Gabriel. Faut bien qu'y'en aient pour s'en rendre compte.
- Eh, ça va, Alice ? lança soudain Fati.
Alice sursauta. Elle cilla plusieurs fois, assez pour se rendre compte de ce qui inquiétait Fati. Elle pleurait. Une fois de plus, elle s'était mise à pleurer sans s'en rendre compte. Elle se frotta frénétiquement les yeux.
- Je peux te prendre la main ? demanda doucement Fati.
Alice hocha vigoureusement la tête. Elle passait ses doigts sur ses paupières, encore et encore, mais de l'eau continuait à monter et à s'écouler, de plus en plus fort, sur ses joues. Fati lui prit délicatement la main et la tira vers les sièges. Elle la fit asseoir, puis déposa sur ses genoux une gigantesque boîte de mouchoirs jetables. Elle plaça ensuite un carnet et un crayon sur le coin de table le plus proche d'elle. Alice se rua sur le carnet pour y noter, d'une main tremblante, un gros "désolée" suivi d'un encore plus gros "merci".
Fati gloussa en s'asseyant sur le sol à ses côtés. Elle posa sa tête contre la jambe d'Alice. Elle se souvenait de ce qu'elle avait ressenti quand ses oreilles s'étaient allongées. Il lui avait fallu des mois avant d'accepter que quelqu'un les touche. Encore aujourd'hui, elle préférait l'éviter. C'était trop étrange et dérangeant. Elle se mettait à la place d'Alice et elle en avait le cœur brisé pour elle. Ses excroissances étaient bien plus imposantes qu'une paire d'oreilles et il était évident qu'elles n'avaient pas fini de grandir. Elle s'était isolée de tout le monde parce que c'était sans doute sa seule solution pour éviter à coup sûr les bousculades ou les claques dans le dos. Alice avait passé des mois dans une détresse et une solitude absolue.
Et elle s'en rendait compte seulement maintenant. Un effort inconscient pour éviter d'en souffrir, elle avait repoussé toutes ses émotions. Incompréhension, appréhension, dégoût, peur, anxiété, panique, angoisse… elle avait tout ignoré. Elle s'était renfermée dans la plus petite bulle possible, dans laquelle il n'y avait qu'elle et ce qu'elle avait à faire chaque jour, et rien de plus. Elle avait continué d'avancer comme un soldat sourd et aveugle, mais debout. Personne n'avait rien remarqué.
Aujourd'hui le contexte changeait, n'est-ce pas ? Elle n'avait plus à se cacher de tous. Elle avait ces gens, des amis peut-être, à qui elle pouvait se montrer, à qui elle pourrait poser des questions, qui l'aideraient sans doute car, après tout, ils avaient déjà commencé.
Oui, pour la première fois depuis un an, depuis ce jour où sa voix s'était tue, Alice pleurait enfin. Les vannes étaient ouvertes et toutes ses angoisses accumulées la quittaient enfin, sous forme de gros sanglots mouillés.
Mais pour la première fois depuis un an, elle avait envie de continuer à vivre.
