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Michael était nerveux. Il était debout au milieu de la rame du métro, agrippé à une poignée comme si sa vie en dépendait. Il aurait pu s'asseoir, après tout il en avait pour près de quarante-cinq minutes de trajet, mais il était bien trop tendu pour ça. Il fallait qu'il piétine, il fallait qu'il regarde le nom de chaque quai où le métro s'arrêtait, qu'il sente le poids de son attaché-case au bout de son bras.
A mesure qu'il approchait du centre-ville, la population de la rame changeait. De plus en plus d'hommes encravatés l'entouraient. Ils avaient l'air professionnels, calme et sérieux. Son reflet dans la vitre lui renvoyait l'image d'un homme apeuré et clairement novice. Un jeune homme en costume noir le salua d'un signe de la tête quand il dut le frôler pour atteindre son quai.
Michael se rengorgea. Il avait fait le choix de dévier d'un parcours professionnel normal et il avait évité quinze ans de recherche d'emploi. A trente-cinq ans, il se rendait à son premier entretien d'embauche. Il avait le trac. Il se sentait dépassé, obsolète. Les employés de bureau qui envahissaient à présent son environnement portaient des costumes noirs ou gris, éventuellement bleu foncé. Son propre costume bleu ciel devait lui donner l'air de se rendre à un mariage… "Il te va très bien, il est assorti à tes yeux !" avait dit Soeur Marie-Clarence en l'aidant à nouer sa cravate car il tremblait trop pour y parvenir lui-même.
Il soupira et secoua la tête. Il devait se ressaisir. Son CV était vide d'expériences professionnelles, mais lui-même n'était pas vide d'intérêt et de capacités à offrir. Il pouvait convaincre n'importe qui de ça, pourquoi pas lui-même ? Il contempla son reflet, s'efforçant de se donner une expression déterminée et, autant que possible, sereine. Il trouva soudain son allure beaucoup trop proprette, surtout quand il la comparait aux autres. Il desserra légèrement sa cravate, puis passa une main dans ses cheveux pour en secouer les mèches blondes. Il approuva d'un hochement de tête ces améliorations, juste avant que son reflet ne disparaisse une dernière fois au profit de son quai de destination.
Michael dut se faire violence pour lâcher la poignée de la rame et, en contrepartie, resserra sa prise sur son attaché-case. Il remonta des profondeurs de la terre comme dans un rêve. Il avançait sans se guider consciemment. Le brouhaha de la foule tombait comme du coton dans ses oreilles. Il quitta l'air vicié du réseau souterrain pour trouver celui, pollué, du centre-ville. Il n'avait pas loin à aller et heureusement, car il ne vit pas les rues défiler et se retrouva tout d'un coup au pied d'une immense tour de verre.
Les bureaux administratifs de la plus grande compagnie du monde. D'immenses lettres bleues sur la façade permettaient de lire le nom de l'entreprise Synn de très loin. Tout le monde connaissait cette marque qui dominait les marchés technologiques et électroménagers, et proposait des services associés. Elle commençait même à mettre le pied dans le mobilier et l'immobilier ! Sous les quatre lettres on pouvait lire leur devise : "Vous ne nous quitterez plus jamais !"
Michael souffla un bref soupir et s'engouffra entre les portes automatiques. Un large espace d'un blanc éclatant l'éblouit quelques instants. Les dalles blanches reflétaient des lumières blafardes et d'immenses miroirs placés aux murs donnaient l'illusion que la pièce s'étendait à l'infini. Une dizaine de personnes faisaient le pied de grue dans le hall, devant un comptoir d'accueil déserté. Il s'approcha d'un homme avachi sur l'un des rares strapontins disposés entre les massives statues abstraites.
- Excusez-moi, vous attendez la personne préposée à l'accueil ? demanda-t-il.
L'homme haussa les épaules.
- Je suis là depuis sept heures du matin, soit presque trois heures, et je n'ai encore vu personne, lâcha-t-il dans un grognement agacé.
Michael hocha la tête et préféra laisser l'homme tranquille. Il avait d'abord cru que toutes les autres personnes présentes l'étaient pour la même raison que lui. Hors, cet homme ne semblait pas du tout avoir le profil d'un secrétaire personnel. Il avait du mal à imaginer qu'on laisse un client s'impatienter ainsi pendant des heures. Peut-être un fournisseur ? Encore une fois, remarqua Michael, il était le seul à porter du bleu clair. Tous étaient engoncés dans des habits sombres. Il y avait bien une femme qui portait un foulard perle, mais elle avait veillé à ce qu'il soit bien profondément enfoui dans les replis de sa veste. Ceci étant dit, elle n'avait pas l'air non plus d'être ici pour un entretien d'embauche. Personne, en fait, n'avait l'apparence ou le comportement d'un candidat.
Michael s'approcha du comptoir d'accueil, espérant y trouver une information quelconque. Bien lui en pris, une feuille avait effectivement été scotchée sur le plateau : "Accueil indisponible. Si vous avez rendez-vous, appelez le numéro de votre contact. Si vous n'avez pas rendez-vous, utilisez notre plateforme de contact. Merci." Michael cilla plusieurs fois, incrédule. Il jeta un regard aux autres personnes qui attendaient en montrant des signes plus ou moins forts d'impatience, puis de nouveau au papier.
Il posa son attaché-case sur le comptoir afin de l'ouvrir plus facilement. Il était neuf et le cuir était encore raide et, de toutes manières, personne ne travaillait à cet endroit, alors pourquoi s'en priver ? Il dut plonger au plus profond des replis des complexes poches de cet accessoire soit-disant nécessaire pour en extraire son vieux téléphone mobile à clapet. Il s'en servait peu, mais il fonctionnait toujours. Il appuya sur le bouton d'allumage et le jingle retentit à plein volume. Michael grimaça en sentant les regards peser sur lui. Il choisit de les ignorer tandis qu'il pêchait son carnet, à l'intérieur duquel il avait noté le numéro de l'homme qui l'avait contacté pour l'inviter à cet entretien. Il commit l'erreur de se détourner de son attaché-case, presque machinalement, lorsqu'il porta l'appareil à son oreille. Il vit instantanément que toutes les autres personnes présentes le regardaient avec intensité. Il se retourna rapidement, rouge jusqu'aux oreilles sans vraiment savoir pourquoi.
- Allô, oui ? fit une voix féminine.
Michael sentit son estomac se contracter. Il avait vérifié deux fois qu'il appelait bien le numéro inscrit dans son carnet. Ce n'était pas du tout la personne qui l'avait contactée la semaine précédente. Les regards dans son dos étaient comme autant de pointes pressées contre sa peau. Il serra les dents et se força à articuler :
- Bonjour, j'ai rendez-vous ce matin, je suis Michael Auv…
- Vous êtes en retard, l'interrompit sèchement la femme de l'autre côté du combiné.
La voix de Michael sombra instantanément au fond de sa gorge. Il ne savait pas quoi répondre à ça. Il était certain d'être à l'heure. Aurait-il hésité plus longtemps qu'il n'avait cru dans ce hall ?
- Peu importe, continua la femme, ne vous mettons pas plus en retard encore. Prenez l'ascenseur dans le couloir de gauche. Montez au 107e. Une fois là-haut, ce sera le bureau tout au fond du couloir. Ne traînez pas, s'il vous plaît.
Abasourdi, Michael écouta la tonalité de la ligne sonner plusieurs fois. Cette femme était d'un impolitesse rare. Elle l'avait interrompu, elle ne s'était pas présentée… Il secoua la tête. C'était le monde du business et il était notoire que ces gens-là n'avaient ni patience ni savoir-vivre, n'est-ce pas ? Il referma son téléphone et le jeta au fond de son sac. Il chercha des yeux le couloir dont elle avait parlé et repéra même l'ascenseur. Il s'y dirigea d'un pas vif en feignant d'ignorer les yeux inquisiteurs qui le suivaient.
- Il est désactivé, commenta d'une voix forte la femme à l'écharpe perle.
Mais Michael avait déjà le doigt sur le bouton d'appel. Et les portes de l'ascenseur s'ouvrirent devant lui, aussi largement que s'écarquillaient les paupières de la femme. Il la vit se mettre en mouvement quand il entra dans le petit espace. Il pressa rapidement un bouton d'étage au hasard et, au moment où les portes se fermaient, vit le visage de la femme apparaitre brièvement dans l'interstice.
Michael lâcha un lourd soupir. Si elle en avait profité pour se faufiler avec lui, il n'aurait pas su quoi faire et il doutait que la femme qui l'attendait là-haut goûte à la plaisanterie. Il jeta un regard au panneau des étages. Il y en avait tellement… Il avait appuyé sur le 53, uniquement parce qu'il était globalement au milieu. Il chercha le 107 et le trouva tout en haut, juste à côté d'un autre qui portait la lettre T. Le toit, sans doute. Il se rendait au dernier étage de la tour.
Les portes s'ouvrirent au 53e étage. Un couloir aux murs blancs s'étendait devant lui, éclairé par des fenêtres qui donnaient sur un faux extérieur. Une kitchenette était visible depuis l'ascenseur. Ce n'était sans doute pas encore l'heure de la pause, car il n'y avait personne accoudé au comptoir et le distributeur de boissons chaudes était silencieux. Une vague odeur viciée, qui rappela à Michael les longues minutes passées dans le réseau de métro, prenait aux narines. De vraies fenêtres seraient sans doute appréciables, pensa-t-il alors que les portes de l'ascenseur se refermaient.
Prochain arrêt : le dernier étage.
