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Category:
Fandom:
Character:
Additional Tags:
Language:
Français
Series:
Part 8 of Elayan's Bradbury Project 2021
Stats:
Published:
2021-02-26
Completed:
2021-02-26
Words:
6,989
Chapters:
3/3
Kudos:
1
Hits:
16

Crise d'adolescence

Summary:

Le corps d'Alice change d'une manière qu'elle ne comprend pas. Personne ne pourrait. Les mutants sont une chose récente et la société est encore fragile à ce sujet. N'est-ce pas un trop lourd secret pour une jeune fille de seize ans ?

Notes:

[Projet Bradbury #8] Cette nouvelle a été écrite en une semaine seulement, et relue une seule fois avant publication.
Il n'est pas dans mes habitudes d'avoir des héros si jeunes mais, dans ce cas, ça s'y prête. J'ai essayé de retranscrire beaucoup d'émotionnel lié à l'incertitude, l'anxiété, l'angoisse... J'espère que j'ai réussi :)

(See the end of the work for more notes and other works inspired by this one.)

Chapter 1: Alice

Chapter Text

"A présent, place aux nouvelles régionales. Les émeutes redoublent d'intensité sur le quartier de la Monélane, à Ternailles. Les forces de police ont dû intervenir lorsqu'une rixe s'est déclenchée au sein des manifestants. Selon nos informations, un groupuscule mutant participant au sit-in pacifique a lancé des bombes lacrymogènes dans les habitations des résidents, causant de nombreux dégâts et blessés légers. L'association Mutants Amis rejette l'affiliation de ce groupuscule. Notre envoyé spécial sur place a pu s'entretenir avec l'un des responsables de la manifestation."

- Chérie, où sont les pansements ?

Sourd au sempiternel monologue de la présentatrice du journal télévisé, M. Auvray fouillait désespérément tous les tiroirs du salon. Sa femme était dans la cuisine et préparait le dîner.

- Dans la boîte à pharmacie, mon chéri, répondit-elle machinalement.

Sa voix lui parvenait faiblement, malgré la courte distance. Les bruits de la télé d'un côté et le ronronnement de la hotte dans la cuisine de l'autre tapissaient l'ambiance d'une épaisse nappe sonore. Un parfum d'oignon et d'huile d'olive flottait dans l'air.

M. Auvray gratta sa barbe de fin de journée de sa main encore intacte. L'autre souffrait d'une coupure au majeur, blessure d'une guerre contre une pile de factures particulièrement agressives. Il posa les yeux sur la boite blanche grande ouverte sur le canapé. Elle débordait de plaquettes de comprimés et de sachets en tous genres, mais aucun pansement en vue.

- Celle de la salle de bains du rez-de-chaussée ? demanda-t-il, bien qu'il connaisse déjà la réponse.

- Il n'y en a pas d'autre, mon chéri, confirma Mme Auvray avec un vague agacement.

Elle sortit de la cuisine en se frottant les mains dans un torchon qui avait vu de meilleurs jours. Elle avisa d'un coup d'œil la boite en vrac sur le canapé et les tiroirs mal refermés du buffet, puis ensuite son mari qui suçotait son doigt, les sourcils froncés.

- Celui qui a fini le dernier paquet a dû oublier de le noter sur la liste de courses, dit-elle sur un ton qui frisait l'accusation. Ou alors ne l'a pas rangé à sa place. Tu as demandé à Willy ?

M. Auvray secoua la tête et se dirigea vers les escaliers.

- Demande-lui de mettre la table, tant que tu y es, dit Mme Auvray en se retournant. Le repas est bientôt prêt.

Elle hésita sur le pas de la cuisine.

- J'espère qu'Alice ne sera pas en retard, ce soir, lâcha-t-elle en disparaissant dans la pièce.

M. Auvray contempla quelques instants l'entrée de la cuisine. Sa femme était inquiète pour leur fille. Elle l'était depuis quelques temps, déjà. Il trouvait personnellement qu'elle s'inquiétait trop. Alice était une adolescente qui faisait sa crise, voilà tout. Qu'à seize ans, le niveau scolaire chute, ça ne lui paraissait pas si grave - d'autant qu'Alice avait toujours été une élève brillante, elle avait encore de la marge avant que ce soit catastrophique et il n'avait aucun doute qu'elle rattraperait rapidement un éventuel retard.

Il soupira silencieusement et reprit ce qu'il était en train de faire. Il appela Willie depuis le pied de l'escalier. Il traîna à sortir de sa chambre, sans doute parce que, comme tous les gamins de son âge, il jouait en ligne avec ses copains du collège. Bien évidemment, il n'avait pas vu les pansements et, bien évidemment, il n'était pas ravi d'être de corvée de table. Il descendit les marches en martelant des talons, comme si ça pouvait avoir la moindre incidence sur la tâche qu'il avait à faire.

M. Auvray secoua la tête. Il jeta un dernier regard à la boîte à pharmacie, dans laquelle il n'y avait même plus la vieille bande de gaze qui trainait là depuis une décennie ou deux. Il laissa tomber l'espoir d'un pansement. Sa coupure n'était pas si grave, de toutes manières. Il enroula un mouchoir en papier autour de son doigt et serra le poing pour le tenir en place. Ça suffirait bien le temps que le saignement cesse.

La porte d'entrée s'ouvrit et se referma pendant qu'il rangeait la boîte à pharmacie dans le placard de la salle de bains. Il intercepta sa fille avant qu'elle ne s'engouffre dans l'escalier.

- Alice, on va bientôt manger, lui lança-t-il en posant une main sur la rambarde.

Il espérait que son langage corporel lui ferait comprendre sans qu'il ait à le formuler qu'il était attendu d'elle qu'elle laisse son sac à dos sur les marches et vienne s'installer à table maintenant . Mais Alice lui retourna un regard sombre et fatigué qui suppliait pour au contraire ne voir personne ce soir.

M. Auvray se demanda si, finalement, sa femme n'avait pas un peu raison à propos de leur fille. Une expression vidée de tout espoir trainait sur son visage. Elle ne portait pas de maquillage, alors qu'il se rappelait très clairement qu'en début d'année scolaire, elle avait négocié bec et ongles avec lui pour avoir le droit de porter son mascara bleu électrique en classe. Un bonnet gris à la forme triste était posé sur des cheveux qui avaient peut-être, éventuellement, été brossés en début de journée. M. Auvray eut une vague pensée pour les adorables tresses qu'elle portait quand elle avait dix ans. Elle était si guillerette, à l'époque ! Où était passé sa joie de vivre ? Caché sous cet affreux sweat noir excessivement trop grand pour elle, sans doute.

- Allez, viens manger, tu veux ? insista-t-il.

- J'ai fini de mettre la table ! chantonna Willy, dans une volonté claire de bien signifier que c'était lui qui avait eu la responsabilité de cette tâche ce soir et qu'il espérait bien que ce serait sa sœur le lendemain.

Alice ignora son petit frère, ce qui n'avait rien d'anormal en soi, et fit la moue en agitant son sac.

- Je me doute bien que tu as du travail, intervint M. Auvray avant même de lui laisser le temps de parler, mais ce n'est pas une demie heure en famille qui va te tuer ou te faire rater un examen. Pose ton sac et va à table, finit-il par ordonner.

Alice roula des yeux dans le dos de son père qui s'éloignait. Elle posa son sac et traîna des pieds jusqu'à sa chaise habituelle. Willy était déjà assis et avait profité des quelques minutes qu'il avait devant lui pour jouer sur sa console portable. Alice sortit son téléphone de sa poche.

- Pas d'écran à table, rappela leur mère en déposant un large plat de pâtes sur la table.

Son mari suivait avec un pot de sauce. Il donna une gentille tape derrière la tête du petit dernier qui tentait de gratter quelques secondes de jeu supplémentaires. Alice, les mains enfoncées au fond de la poche de son hoodie, semblait avoir terriblement envie d'être tout à fait ailleurs.

- Alice, ton bonnet, dit Mme Auvray.

L'adolescente leva les yeux sur sa mère. Elle arracha son couvre-chef de ses cheveux sans un mot et le fourra dans sa poche.

- Et fais un effort, s'il-te-plait, tiens-toi mieux que ça.

Ce fut tout juste si Alice ne gémit pas en se redressant. Elle posa les poignets sur la table, de part et d'autre de son assiette, les coudes à l'équerre, et offrit un sourire glacé à sa mère. Celle-ci inspira une goulée d'air mais s'abstint de commenter davantage. Le père de famille pouvait sentir l'ambiance se tendre à vue d'œil et ça ne lui plaisait pas vraiment. Alice rentrait tard, d'habitude, que ce soit pour étudier ou pour ses activités extra-scolaires. Ses parents lui faisaient généralement confiance et ne suivaient pas son agenda, sur le principe de donner un peu d'indépendance à l'adolescente. Mais cette confiance avait été trahie et ils en avaient reçu la preuve quelques heures plus tôt.

- Alors, quoi de neuf ? demanda la mère avec un sourire de convenance.

La question était ouverte à tous, mais son regard était dardé sur sa fille, qui regardait obstinément sur le côté. Elle haussa vaguement les épaules. Elle ne tenait visiblement pas à faire la conversation.

- Théo s'est cassé le bras en EPS, répondit Willy en attaquant l'assiette qu'on venait de lui servir. Il a failli marquer un panier et puis il est tombé comme un gros sac ! On a commencé à rigoler et tout, mais en fait, lui, il rigolait pas du tout, il était tout blanc et tout… et là on va son bras, waaaah, c'était tout plié trop bizarre, c'était dégueu !

M. Auvray lui souriait, mais le garçon se rendait tout de même compte qu'il n'avait pas l'attention des autres. Sa mère était toute entière concentrée sur son aînée.

- Le conservatoire a appelé, aujourd'hui, dit-elle d'un ton qu'elle voulait neutre mais qui ne le fut pas du tout.

Alice se tortilla sur son siège, sans lever les yeux de son assiette. Elle déplaçait la nourriture de la pointe de sa fourchette en s'efforçant d'ignorer le regard qui la transperçait.

- Ils disent que tu ne t'es présentée à aucun cours ce trimestre, poursuivit Mme Auvray d'une voix sourde. Ils m'ont demandé si je souhaitais demander un remboursement. J'ai trouvé ça très gentil de leur part.

La jeune fille se recroquevillait peu à peu sur elle-même. Elle voulait disparaître. Elle ne voulait pas avoir cette conversation. Si elle n'était pas certaine que sa mère exploserait instantanément, elle aurait simplement quitté la table à cet instant.

- La musique a toujours été son passe-temps favori, je suis sûr qu'Alice a de très bonnes raisons pour avoir raté deux mois de cours de chant et de solfège, intervint M. Auvray qui sentait venir la dispute à trop grands pas. Beaucoup de travail à l'école, j'imagine ?

C'était une perche qu'il jetait à sa fille, une bouée de sauvetage, elle n'avait qu'à la saisir au vol et cette soirée pourrait se poursuivre calmement. Malheureusement, elle n'en fit rien. Elle resta muette, butée, et élusive.

- Je pense qu'Alice pourrait nous expliquer tout ça elle-même, insista Mme Auvray. Ce n'est qu'un passe-temps, comme tu dis, et ce n'est même pas de l'argent perdu puisqu'on peut se faire rembourser. Je suis simplement curieuse de savoir ce que tu fais de tes soirées.

Les lèvres d'Alice n'étaient plus qu'une mince ligne sous son nez résolument planté dans ses pâtes. Willy regardait la scène se dérouler avec une avidité hypnotisée. Sa sœur n'avait pas avalé la moindre miette de repas. Elle se tenait si voûtée qu'une vilaine bosse se dessinait dans son dos. C'était assez comique et il saurait s'en souvenir la prochaine fois qu'il aurait à se moquer d'elle.

- Alice, tu ne peux pas juste jouer au roi du silence avec moi, pressa encore un peu Mme Auvray. Si tu ne vas plus au conservatoire, où passes-tu donc tes soirées ? J'aimerais croire que tu étudies, mais ton dernier bulletin est encore plus mauvais que le précédent et, si tu continues comme ça, tu vas passer sous le seuil de l'acceptable.

L'adolescente déposa sa fourchette. Elle repoussa son assiette encore pleine. Elle secoua la tête, ses yeux sautant d'un point à l'autre tout en restant bien en dessous du niveau des visages, afin d'être sûre de ne croiser aucun regard.

- Qu'est-ce que c'est, alors ? Un petit-copain dont tu ne veux pas nous parler ? Une petite-copine, peut-être, qu'est-ce que ça peut faire ?

M. Auvray, la bouche entrouverte, était figé. Il ne savait pas quoi faire. Devait-il intervenir ? En faveur de qui ? Il voyait le désastre se profiler et se sentait incapable de le prévenir. La situation allait droit dans le mur. Mme Auvray, désespérée, continuait à jeter des suppositions :

- Est-ce que tu traînes avec des personnes peu recommandables ? Est-ce que tu participes à des choses peu recommandables ? Est-ce que tu te drogues ?

Alice se leva si brutalement que sa chaise tomba sur le parquet avec fracas. Son regard retournait enfin celui de sa mère. Un regard sombre, chargé de centaines d'émotions fortes et contradictoires. Elle leva les mains, parut hésiter à s'exprimer, mais finalement elle baissa les poings, se détourna et s'éloigna en soupirant lourdement. Mme Auvray la regarda, pétrifiée de stupeur. Alice eut le temps de ramasser son sac et d'atteindre la porte d'entrée avant que M. Auvray ne réalise enfin ce qu'il se passait. Il bondit de son siège et se précipita vers elle.

- Non, non, Alice, non, bredouilla-t-il en posant une main sur la porte. Je t'en prie, non.

Il prit sa fille par les épaules, mais elle se dégagea avec une telle violence qu'elle se jeta elle-même contre le mur. Pâle et haletante sous la soudaine montée d'adrénaline, elle avait les yeux écarquillés qu'elle évitait soigneusement de tourner sur son père. M. Auvray eut l'impression de se calcifier de l'intérieur. Qu'arrivait-il donc à sa fille - sa fille - pour qu'elle soit aussi terrifiée à l'idée que son père - son père - la touche ?

- Alice, écoute, murmura-t-il d'une voix blanche. Je… Ta mère est très inquiète, c'est tout. Moi aussi, d'ailleurs. Personne ne croit que tu sois soudainement devenue une mauvaise personne, d'accord ?

Il tendit la main à nouveau la main vers elle, la vit se rétracter un peu plus, changea d'avis. Il espérait seulement pouvoir capter son regard !

- Ta mère et moi, on voudrait juste comprendre ce que tu traverses, continua-t-il. On voudrait pouvoir t'aider.

C'étaient des paroles qu'il avait récité parfois dans sa tête, en se disant qu'il aurait aimé que ses propres parents lui aient dit ça quand lui-même avait traversé sa période difficile. Mais maintenant qu'il s'entendait les prononcer à voix haute, il les trouvaient ridicules et vides de sens. Et Alice était fermée comme une huître, elle refusait de l'écouter… Il serra les dents. Il s'était promis de toujours considérer ses enfants comme de vrais individus qui ne lui devaient rien. Malgré tout il ressentait une vive frustration le piquer. Un besoin impérieux que sa fille lui raconte tout, en détails et par le menu. Comment pouvait-il faire son devoir de parent autrement ?

- Va dans ta chambre, souffla-t-il à mi-chemin entre un ordre et une supplique.

Alice ne demanda pas son reste et s'enfuit au pas de course dans l'escalier. La porte de sa chambre claqua comme un coup de tonnerre dans le silence.

- Je peux finir son assiette ? demanda Willy en pointant du doigt la portion de pâtes intacte.

Dans sa chambre, Alice était adossée à sa porte. Son cœur battait la chamade. Elle sentait ses horribles excroissances gigoter dans son dos. Elle sentait leur douleur, de les avoir cognées. Elle avait mal, elle, parce que c'étaient des morceaux d'elle. Des morceaux non désirés, apparus un jour, de plus en plus évidents. Des preuves. Elle devenait un monstre, elle était un monstre.

Ses parents ne le savaient pas encore. Personne ne le savait.

Alice entendit qu'on augmentait le volume de la télévision, en bas, dans le salon. Manifestations, mutants et émeutes…