Work Text:
Cela faisait plusieurs jours que ses parents avaient envoyé la demande d'admission à l'hôpital psychiatrique de Busan.
Depuis que ses parents étaient au courant de son état, ils ne le quittaient plus d'une semelle. Il était gardé sous surveillance autant qu'ils le pouvaient, et Jungkook ne trouvait rien à y redire. Il était vide. Ses actions de tous les jours étaient mécaniques, son regard avait perdu de son éclat et il répondait aux questions de ses parents à demi-mots. Ils lui avaient fait voir un autre docteur pour confirmer sa maladie et s'il pouvait vraiment aller en psychiatrie. La réponse était tombée : il allait y aller pendant quelques semaines, isolé du monde, et il allait être soigné comme il le fallait. Enfin, c'était ce qu'ils avaient dit. Rien n'était moins sûr.
Ce jour-là, il avait été confirmé que Jungkook devait se rendre à l'hôpital psychiatrique, et à partir de là il serait livré à lui-même. Sa mère et son père avaient bon espoir que tout allait être réglé, s'arranger, que leur fils leur reviendrait.
Mais serait-ce vraiment le cas ?
○○○
Couché sur un lit, Jungkook ne faisait rien. Voilà cinq jours qu'il était là, et il n'avait rien fait de constructif. Il voyait un psychiatre qui était censé l'aider, mais la seule chose qu'il faisait vraiment, c'était lui prescrire des médicaments qui le rendaient faible et l'endormaient. La plupart du temps, il était dans sa 'chambre' - ou plutôt sa cellule -, tournait en rond, mangeait quand c'était l'heure et allait aux toilettes. Il se demandait vraiment comment il pouvait guérir dans un endroit pareil.
Guérir... C'était un mot dénué de sens pour lui. Il ne voyait pas comment guérir, ni ce qu'il fallait vraiment guérir, car la maladie qu'on lui diagnostiquait semblait être collée à sa peau, insinuée en lui jusqu'à la moelle, sans remède possible. S'il voulait mourir, tellement qu'il avait transplanté cette idée dans Jimin, le transformant définitivement alors qu'il l'avait enfin retrouvé après sa mort, c'était qu'il le voulait vraiment et il ne voyait pas comment arrêter ça. Ce n'est pas une prise de médicaments qui le soignera, en tout cas.
La seule chose qui avait vraiment changé, c'était que Jungkook n'avait plus vu Jimin depuis la confrontation avec ses parents. Il soupçonnait que c'était parce qu'il était toujours entouré - sauf maintenant qu'il était isolé -, mais aussi parce qu'on lui avait ouvert les yeux. Néanmoins, ce n'était pas parce qu'on lui avait dit et redit que ce qu'il avait était des hallucinations qu'il était tout à coup redevenu normal et qu'elles allaient s'arrêter complètement.
Donc, quand ce cinquième jour, inerte dans son lit, il avait vu apparaître une silhouette plus que familière, il n'avait pas été plus surpris que ça, et même qu'il était soulagé. La seule personne qui le comprenait était revenue.
— Jimin, murmura-t-il tout bas.
L'oranger lui sourit franchement, assis en position du lotus sur le sol, loin devant lui. Même s'il arborait une expression sombre, il paraissait plus éclatant que n'importe quoi d'autre aux yeux de Jungkook. Il eut envie de se lever, mais quelque chose le retint.
— Alors maintenant, tu crois que je ne suis pas réel, claqua Jimin froidement.
Ses mots firent froid dans le dos à Jungkook, qui ne savait pas quoi répondre. Lui-même ignorait ce qu'il pensait, s'il y croyait encore, même après tout ce qu'on lui avait dit, ou s'il avait accepté le fait qu'il était fou et suicidaire. Peut-être un peu des deux.
— Je ne sais pas trop, répondit-il. Tu... Enfin, je pense connaître la vérité, bégaya-t-il, mais je ne veux pas que tu disparaisses... Tu comptes trop pour moi. C'est toi qui me gardes en vie.
C'était un aveu qu'il n'avait pas vu venir, mais il n'avait jamais été aussi proche de la vérité.
— C'est assez paradoxal, déclara Jimin avec un sourire narquois, d'être ta raison de vivre alors que je me suis manifesté justement parce que tu voulais mourir.
Jungkook ne remarquait pas que les paroles de Jimin se contredisaient elles-mêmes. Il était en train de dire qu'il était une manifestation des envies de Jungkook, et donc qu'il n'était pas réel ; mais il n'arrivait pas à faire le lien entre ses mots. Ce que Jimin disait, c'était ce qu'il voulait qu'il dise. Il voulait que Jimin se mette en colère s'il commençait à penser qu'il n'existait vraiment pas, car il ne désirait pas qu'il disparaisse, qu'il soit effacé complètement de sa vie. Et en même temps, peut-être que son cerveau lui donnait des indices sur son état à travers Jimin, pour qu'il puisse réagir. Mais il était trop faible pour ça.
— Quand tu sortiras d'ici, ce sera pareil, prédit le plus vieux. J'apparaîtrai toujours. Tout ça parce que tu as besoin de moi, que tu ne guériras pas. Est-ce que tu veux guérir ?
— Je ne sais pas, marmonna le noiraud.
Il avait probablement raison. Rien de ce qu'il faisait ici n'était utile, personne ne l'aidait. Il parlait tout seul dans sa cellule et personne ne le savait, ne le saurait jamais. Ce n'était pas avec les médicaments qu'il avait que, soudainement, il trouverait à nouveau goût à la vie, que ses hallucinations cesseraient et qu'il serait comme neuf. Ça ne marchait pas comme ça. Le travail qu'il fallait faire, c'était sûrement en lui-même qu'il devait être fait ; c'était surtout lui qui pouvait trouver les solutions, l'envie de passer à autre chose, d'arrêter. Mais comment ?
Jimin s'appuya contre le mur derrière lui et, comme ça, il resta là à le regarder, à veiller sur lui d'une certaine manière, à le hanter pendant les heures, les jours qui suivirent. Toujours là.
○○○
— Est-ce que tu vas bien ?
La psychiatre, Mme Kang, lui souriait calmement en lui posant cette question, faisant comme si elle ne voyait pas les cernes et la mine indifférente de Jungkook.
— Autant qu'un malade mental peut l'être, répondit cyniquement Jungkook.
— Allons, ne dis pas cela comme si c'était une plaisanterie, le réprimanda-t-elle. Est-ce que les médicaments te font de l'effet, Jungkook-ssi ?
— On peut dire qu'ils fonctionnent, si leur but premier est de faire de moi un cadavre ambulant. Ils m'assoupissent.
Son vis-à-vis soupira, marquant quelque chose dans son carnet. Elle releva la tête quelques secondes plus tard, un sourire collé sur le visage.
— Est-ce qu'il y a des signes d'amélioration ? Vois-tu toujours Jimin ?
Jungkook la fixa dans le blanc des yeux, laissant la réponse non-prononcée, mais on pouvait aisément la deviner.
— Tu ne m'as jamais parlé de ta vie, dit-elle, le pourquoi de ton état, si tu étais heureux...
— Et donc ? coupa-t-il en soufflant bruyamment.
— Si tu me parlais de toi, ce serait plus facile de t'aider et de te guider vers une guérison plus efficace.
— Il n'y a rien de plus à savoir que le fait que je suis, apparemment, un adolescent fou qui a des hallucinations de son copain mort, qui le conduit à des tentatives suicidaires.
Mme Kang resta silencieuse quelques instants, l'examinant sous toutes les coutures, observant ses mains qui tremblent et ses jambes qui tressautent, contemplant ses yeux vides et ses cernes si profondes. Enfin, elle rompit le silence.
— Parle-moi un peu de Jimin.
— Quoi ? s'étrangla le jeune patient.
— Jimin. Comment était sa vie ? Comment vous vous êtes rencontrés ?
Jungkook dévisagea pendant quelques secondes, interdit. Il ne voyait pas en quoi ça l'aiderait à avancer vers la guérison, mais c'était plus facile de discuter de Jimin que sur sa vie à lui. Il ne savait même plus à quoi elle ressemblait.
— Park Jimin était en première dans mon lycée, commença-t-il. Un jour, j'étais à la bibliothèque et je l'ai vu. J'ai directement flashé sur lui, comme on dirait. Partout où j'allais, je le voyais. Il était toujours entouré de sa bande d'amis, et même sans eux il parlait à tout le monde, était aimé de tous et jamais seul. Il était populaire, mais modeste, et même timide. Je ne savais pas comment l'aborder - il m'intimidait un peu, je crois -, et puis j'ai remarqué qu'il allait souvent à la bibliothèque. Je l'ai suivi, et puis un jour il m'a proposé de l'aide pour un devoir. J'étais tellement content que ce soit lui qui me parle en premier, je me souviens encore de comment je me sentais. Ensuite, on s'est croisés encore beaucoup d'autres fois à la bibliothèque, et naturellement on a commencé à discuter. Puis, on est sortis ensemble pendant plusieurs mois, jusqu'à ce que... (Il déglutit.) Jusqu'à ce qu'une voiture prenne sa vie. C'était tellement horrible. C'est le pire sentiment que j'ai jamais ressenti. Sa vie était tellement précieuse - il ne méritait pas ça. Alors, oui, personne ne le mérite, mais lui... C'était un ange, tout le monde l'aimait et sa mort a été la pire des nouvelles. (Il était maintenant frénétique.) Quelqu'un d'autre aurait dû prendre sa place, j'aurais préféré que ce soit moi qui sois pris. Contrairement à lui, qui avait sa vie toute tracée, toutes ses chances de réussir, un but, moi je n'étais rien. Je ne vaux rien, alors pourquoi est-ce que c'est moi qui suis resté ? Personne ne m'aime - à part mes parents peut-être, mais regardez où j'en suis, je doute qu'ils soient fiers de moi -, je ne sais pas quoi faire de ma vie, je suis seul... et même Jimin m'a quitté.
C'était la première fois qu'il parlait autant en une fois. Les mots étaient sortis tout seuls - des mots qu'il n'avait jamais prononcés, et qui une fois sortis, faisaient leur effet. Lui-même ignorait qu'il avait autant de choses à dire, et surtout que c'était là ce qu'il ressentait vraiment. Il n'avait jamais pris le temps de le découvrir.
— Je te remercie de m'avoir autant confié sur un sujet qui te tient particulièrement à cœur, dit la psychiatre après un moment de silence. Je comprends mieux certaines choses - et j'imagine que toi aussi. Permets-moi de te donner mon point de vue, ajouta-t-elle. Je pense que si c'est Jimin qui t'apparaît, c'est non seulement car il n'est plus là et que tu veux encore le voir, mais aussi car il est pour toi la seule personne qui t'a vraiment aimé - et que tu aimes. En plus de cela, peut-être qu'il est celui qui "t'aide" dans tes tentatives suicidaires, car tu crois que Jimin devrait se venger. Étant donné que tu penses que tu aurais dû mourir, que tu ne mérites que ça, Jimin a tout à fait le droit de le penser aussi, et donc tu l'as transformé au fur et à mesure.
Elle s'arrêta deux secondes, mettant de l'ordre dans ses pensées.C'était ce qui lui semblait le plus correct.
— Est-ce que c'est ton Jimin que tu vois ? l'interrogea-t-elle.
— Que voulez-vous dire ? fit Jungkook, confus et perdu ; fatigué d'avoir autant parlé.
— Tu m'as décrit Jimin comme étant un ange tombé du ciel. Quelqu'un à la gentillesse infinie, doux – est-ce que le Jimin que tu vois est celui que tu connais ? Crois-tu vraiment que Jimin voudrait te voir ainsi, qu'il te ferait endurer tout cela, qu'il t'en voudrait ?
— Je... commença-t-il, fronçant les sourcils. Eh bien... Quand il est réapparu, il n'y a pas de doute que c'était lui. Donc, ajouta-t-il en faisant une pause, hésitant, c'est toujours lui.
— En es-tu sûr ?
Jungkook n'était sûr de rien, en vérité. Tous ses souvenirs avaient refait surface, il se retrouvait submergé et avait une boule dans la gorge. S'il était déjà perdu en venant ici, il l'était encore plus maintenant.
— Je sais que c'est compliqué, que tout est vrai à tes yeux, que le doute n'est pas permis pour toi, mais réfléchis-y. Pose-toi des questions là-dessus. Je sais que tout n'est pas perdu, que tout peut bien aller. (Un bruit se fit entendre, elle regarda l'horloge et sourit.) Bien. Jungkook, je te reverrai la semaine prochaine, on en reparlera.
Jungkook se leva de sa chaise, automatiquement, et se dirigea vers la porte. Il marmonna un "au revoir" à peine audible et se dirigea dans sa chambre, endroit dont il en avait déjà marre. Quand il fut rentré à l'intérieur, il se coucha à plat ventre, puis, se retournant, il fixa le plafond. C'était éreintant de réfléchir, de remettre en doute ses convictions, de croire d'autres personnes. Il était fatigué.
○○○
— Comment est-ce que tu vas ?
— Comme la dernière fois, répondit le noiraud d'une voix lasse.
— Aucune amélioration ?
— Non.
La psychologue soupira, puis lui prescrit de nouveaux médicaments. Il la fixa avec mépris, l'air sombre.
— Je n'en ai pas déjà assez ? s'exclama-t-il.
— Écoute, si le traitement que tu prends n'est pas efficace, il faut le renforcer ou le remplacer. Pour l'instant, prends ceux-là en plus, et si ça ne va pas, j'essaierai de les remplacer pour qu'il y en ait moins, mais qu'ils soient plus efficaces. Il faut faire ce qu'il faut, Jungkook, si tu veux guérir.
Il grogna, manquant presque de lâcher qu'il s'en fichait de guérir. Ses foutus médicaments ne servaient à rien. C'était dans sa tête que ça n'allait pas, bon sang.
— Si tu te souviens, la dernière fois que l'on s'est vus, nous avons fait de remarquables progrès. J'espère que cette séance va suivre la dernière, sourit-elle.
— Hmm.
— Tu m'as beaucoup parlé de Jimin et de sa vie, et par la suite j'ai appris plus de choses sur toi, mais je n'en sais pas encore assez. Comment est-ce que ça se passe chez toi ?
— Chez moi ? s'étonna Jungkook.
— Oui. Comment sont tes parents, as-tu des frères, des sœurs ?
— Je suis fils unique. Mes parents sont vraiment super, je pourrais avoir largement pire, répondit-il en haussant les épaules.
— Il n'y a jamais eu de problèmes majeurs ? de grosses disputes ?
— Non, dit-il un peu vaguement. Je ne suis pas vraiment un fils à problèmes. Je ne discute pas tellement que ça, aussi.
— Ah oui ? fit-elle, attentive.
— Oui. Ma mère m'a d'ailleurs toujours fait remarquer que, même petit, alors que tous les autres enfants criaient, jouaient et couraient partout, je restais étonnamment calme, souvent seul dans mon coin. Même les caprices, je n'en faisais pas autant que la moyenne. C'était en quelque sorte une fierté pour ma mère, un signe qu'elle m'avait bien élevé.
— Et maintenant ?
— Maintenant ? répéta-t-il, en réfléchissant. Ça n'a pas changé. (Les yeux dans le vague, il ajouta, avec un ton un peu amer.) Je suis même pire qu'avant. J'ai toujours été silencieux et pas vraiment sociable, et je me sens souvent coupable à cause de ça.
— Pourquoi cela ?
— Mettez-vous du point de vue de mes parents, déclara-t-il, sombre. Leur seul fils ne leur parle pas souvent et est mystérieux, ils ne savent pas à quoi il pense la plupart du temps ; leur propre fils est une énigme. Mon père me l'a déjà dit, comme une sorte de reproche. Il ne sait jamais à quoi je pense. Quand j'avais plus ou moins treize ans, le début de l'adolescence, je me suis réfugié dans les jeux et sur internet. C'était mon refuge, car j'étais caché et je pouvais être vraiment libre d'être comme j'étais. Comme je n'avais pas d'amis et que je n'en amenais jamais à la maison, ils m'ont un jour dit que je n'étais pas normal. (Bizarrement, ses yeux étaient un peu embués. Il cligna des yeux pour se remettre.) Je l'ai accepté. Je l'ai toujours su.
Mme Kang écrivit quelque chose dans son carnet, pendant plusieurs minutes. Jungkook la regarda faire, pas le moins du monde étonné. Il avait finalement accepté de parler. Il s'était rendu compte que ça faisait du bien, car personne ne l'avait jamais écouté blablater sur lui-même pendant autant de temps, en train de raconter des choses sur lesquelles il avait toujours réfléchi et qu'il avait gardé en lui. Libérer ses pensées était bénéfique. Et puis, on ne le laisserait pas sortir s'il gardait le silence éternellement non plus. Autant coopérer.
— Quand est-ce que tu t'en es rendu compte ?
— Rendu compte de quoi ?
— Quand est-ce que tu as su qui tu étais, comment tu étais ?
— Début de la puberté, je dirais. Quand je suis entré au collège et que j'ai dû m'adapter à tout ce monde qui me dépassait.
— Contredis-moi si je me trompe, déclara-t-elle. Quand tu l'as su, est-ce que c'est là que tu as commencé à te mépriser ?
— Je... Quoi ? s'exclama-t-il, surpris.
Il n'avait jamais vraiment pensé qu'il se méprisait. Il n'y avait jamais réfléchi. Il se sentait juste comme il se sentait, ne cherchait pas d'explications.
— Tout ce que tu viens de me raconter, expliqua la psychiatre, est étroitement lié avec tes pensées suicidaires, ta dépression lente que tu n'as même remarquée avant que l'on te le dise. Par rapport à ce que tu m'as dit, j'en ai déduit que tu en étais venu à te détester à cause de la vision que tu avais de toi-même, que tu as toujours. Laisse-moi te poser une question. Est-ce que tu t'aimes ?
— Est-ce que... je m'aime ? répéta-t-il, incrédule.
C'était si ridicule qu'il avait envie de lui rigoler à la figure. S'aimer soi-même... Quel concept ! Est-ce que ça existait, des gens qui disaient s'aimer soi-même ? Jungkook avait du mal à y croire.
— Oui, répondit Mme Kang.
— C'est quoi, comme question ? s'insurgea-t-il.Vous, vous pourriez me dire que vous vous aimez ?
— C'est normalement moi qui pose les questions, dit-elle calmement, mais je vais te répondre. Oui, je m'aime. Pourquoi ? Car je suis une femme accomplie et indépendante qui exerce le travail qu'elle a toujours voulu faire, qui consiste à aider les gens comme je suis en train de le faire avec toi, pour les aider à se découvrir, à s'accepter et se soigner. Je fais ma vie comme je l'entends, mes parents sont fiers de moi et j'ai des amis qui sont à mes côtés. Je m'aime, en effet, finit-elle. Et toi ?
Jungkook demeura coi. Les yeux dans les yeux, ils se regardaient, l'un en pleine réflexion, l'autre attendant une réponse.
— Je... ne pense pas.
— Pourquoi ? demanda-t-elle encore, patiente.
— Parce que je ne suis rien, répondit-il alors, amer. Je ne vaux rien dans ce monde, je suis inutile. Je n'ai pas d'amis, personne ne veut de moi, et quand il y en a une seule qui veut bien être à mes côtés, elle meurt. Je suis une déception pour mes parents, je n'ai jamais su être le fils qu'ils auraient voulu avoir, et maintenant je me retrouve même à l'hôpital psychiatrique. J'ai une personnalité de merde, clairement, je n'arriverai à rien dans la vie. Je n'ai aucun but, aucune ambition, et je ne suis capable de rien faire.
C'était comme si son âme était à découvert – il n'avait jamais été aussi faible. Déclarer ses pensées les plus noires à voix haute faisait plus peur qu'il ne le croyait – enfin, ce n'était pas comme s'il y avait déjà vraiment pensé, ça ne lui avait en fait même jamais traversé l'esprit. Il n'avait jamais eu personne à qui se confier ni à qui livrer des choses aussi désagréables. Maintenant qu'il l'avait fait, sans trop réfléchir, comme s'il se l'était dit à lui-même dans sa tête, il ne savait pas trop comment se sentir. C'étaient des faits, rien de plus ; mais il se sentait si sale et dégoûté.
— Et tout ça, lança Mme Kang après un moment, ça ne vient que de toi. Ce que tu me dis, c'est l'opinion que tu as de toi. Mais est-ce que tu as déjà demandé à tes parents ce qu'ils pensaient de toi ? Il n'y a pas seulement cela. Tu es résolu, n'est-ce pas ? Cette opinion, elle est ancrée en toi depuis des années. Comptes-tu rester comme cela toute ta vie ?
— Si je suis comme ça, je ne peux pas simplement le changer d'un coup de baguette magique, clama Jungkook comme une évidence.
— Ben sûr, c'est un travail que tu dois faire sur toi-même. Tu penses sûrement que je ne te comprends pas, car nous sommes diamétralement différents, mais la plupart des gens passent par là aussi. Peut-être pas de la même façon, ni avec les mêmes facteurs, mais c'est la vérité. Alors réponds-moi. Veux-tu rester comme cela toute ta vie ?
— Je veux changer, admit-il après un silence.
— Tu n'as pas besoin de changer, dit-elle doucement. Enfin, évidemment que les humains changent avec le temps, d'une façon ou d'une autre, beaucoup ou un peu. Tu peux rester toi-même, mais tu dois apprendre à t'aimer.
— Mais comment est-ce que c'est possible de faire ça ? demanda-t-il avec un certain désespoir dans la voix.
— Il n'y a pas de recette miracle. J'ai néanmoins quelques astuces, si l'on veut. Mais ce n'est que de la théorie, des points par lesquels passer. Ce n'est que toi qui décides de comment tu vas le faire, si tu en as envie et quand tu comptes le faire. S'aimer, ça revient surtout à s'accepter et à se comprendre, et puis surtout de se pardonner.
— Se pardonner ? répéta-t-il.
— Accepter qui tu es, avec tes défauts et tes qualités, est très important. En comprenant tes actions et pourquoi tu les as faits, tu sais qui tu es et tu es en symbiose avec toi-même. Et puis, comme cela,
en te connaissant, tu peux te pardonner et t'améliorer. Personne n'est parfait, et c'est ce que tu dois également comprendre et assimiler. Tu n'es pas une anomalie, ni inutile. Si on part de là, je pourrais te dire que personne n'est utile, car, de toute façon, un jour, la Terre disparaîtra et tout ce qu'on aura fait n'aura servi à rien. Tout ce qu'on fait ne sert à rien à l'échelle de l'univers, mais chaque chose qui se passe autour de toi t'affecte ainsi que ton entourage. C'est pour cela que de telles pensées ne doivent pas s'infiltrer dans ton cerveau et rester. Tu me parlais justement de tes parents. Réfléchis un peu : si tu n'étais plus là, comment est-ce qu'ils s'en sortiraient ? Crois-tu vraiment qu'ils seraient soulagés d'être débarrassés de la déception que tu penses être ?
— Je... pense que oui, déglutit difficilement Jungkook.
— La prochaine fois que tu les verras, et c'est sûrement le seul devoir que je te donne, aie une discussion avec eux. Ou même, pose-leur juste une question, n'importe laquelle, en rapport avec toi. Pense à leur état quand ils t'ont trouvé ce fameux jour. S'ils étaient anéantis, ce n'est pas parce que leur seul fils est une déception, mais parce qu'ils s’inquiètent pour toi. Et cela, ce n'est rien d'autre de plus qu'une preuve d'amour.
Cela faisait beaucoup trop d'informations à enregistrer pour Jungkook. Tout ce qui était dit, pour l'instant en tout cas, c'était du chinois pour lui. Ce qu'elle lui racontait lui paraissait improbable. C'était énormément de travail qu'il devait faire sur lui-même, cela lui prendrait sûrement des années - mais encore, s'il voulait sortir d'ici et bouger un peu les choses, c'était le prix à payer. Jungkook se rendait bien compte que tenter à nouveau de se tuer, cette fois-ci consciemment, serait plus compliqué à faire. Déjà, avoir le courage de passer à l'action. S'il n'y arrivait pas, il serait alors de toute façon contraint de continuer à vivre, et donc il lui faudrait trouver un but, une raison de vivre. En voici une autre. Il ne pouvait pas rester à passer sa vie dans un lit - celui de l'hôpital ou celui de sa maison. On ne le laisserait pas faire, et il devrait trouver un travail à un moment, finir sa scolarité. C'était tellement de travail - et Jungkook n'avait pas envie de le faire. Il se sentait incapable, perdu et confus. Comment il en était arrivé là ?
— Jungkook, fit la psychiatre après cinq minutes, je ne sais pas à quoi tu penses, ni comment tu penses. J'essaie simplement de faire de mon mieux pour te guider, d'accord ? (Il hocha la tête.) J'ai une conviction dans la vie, annonça-t-elle alors. Si tu mets tout ce que tu as dans quelque chose, tu seras récompensé. Si tu travailles dur pour une chose que tu veux vraiment, tu l'auras. Chaque effort compte et n'est pas gâché. Et donc, Jungkook, si tu veux te sortir de là, tu le peux. Évidemment que ce ne sera pas de tout repos, tu vas suer pour en arriver là où tu veux aller - mais ce ne sera pas pour rien. Tu as la vie devant toi, des milliers d'opportunités et de choix. Tu as une famille qui est là pour toi. N'oublie jamais ça. Tu as toutes les cartes en moi, c'est à toi de décider quel usage tu leur donneras ; si tu les laisseras dans le placard ou si tu joueras avec. Tu peux tout faire.
○○○
Quand il rentre après le dîner ce jour-là et qu'il s'assit sur son lit, il reste pendant une heure entière à regarder le sol, perdu dans ses pensées, pour ne pas changer. Il remet sa vie en question – ses choix, s'il a jamais eu un but, ses actions, qui il est. Il a conscience qu'il n'est pas totalement innocent dans l'histoire - que s'il n'a jamais eu d'amis, c'est parce qu'il est socialement mal à l'aise, qu'il ne sait pas faire la conversation ou comment se comporter. Le truc, c'est qu'il encaisse les coups et les emmagasine à l'intérieur de lui pour se blesser encore par après, et là par lui-même. Son état, il est un peu causé par lui, en fait. S'il veut que ça change, il faut donc qu'il s'accepte et qu'il fasse les choses bien. C'était plus facile à dire qu'à faire.
En plein dans ses pensées complexes et noires, une ombre fit son apparition - et il sut directement qui c'était.
— Qu'est-ce que tu fais encore là ? demanda d'un ton las Jungkook.
— Je ne viens que quand tu m'appelles, répondit Jimin. Quand tu es en détresse, si tu préfères.
Et c'était un gros problème. Jungkook était un peu trop souvent en détresse, ce qui était problématique dans la mesure où il devait arrêter de voir Jimin s'il voulait progresser.
— À ce que je vois, on aimerait que je ne sois pas là, remarqua Jimin en s'asseyant devant Jungkook.
— T'as tout compris, grogna Jungkook.
— Quel changement, nota Jimin, pas le moins du monde impressionné. Mais si je suis là, c'est bien parce que tu ne m'as pas encore effacé. Je doute que tu y arrives un jour.
Ces paroles n'étaient pas du tout réconfortantes. Alors que Jungkook essaya de se prendre en main pour commencer une sorte d'auto-guérison par lui-même, pour qu'il aille mieux, il fallait que Jimin apparaisse à nouveau devant lui comme une fleur.
— Tu n'es pas Jimin, dit-il comme pour lui-même.
— Hmm ?
— Je viens de le remarquer, rajouta-t-il en ouvrant les yeux. Au début, je cherchais Jimin et croyais l'avoir trouvé, jusqu'à maintenant...
Très confus, Jungkook ne savait pas trop quoi dire, ni quoi penser. C'était différent. Car si ce n'était pas Jimin, où était-il ? Puis, il se rendit compte, une pensée le traversant comme un courant électrique. Au cimetière, sûrement. Il était mort. Il n'était pas revenu pour lui, alors. Soudain, Jungkook se sentit affreusement seul.
Il œilla sa hantise sombrement, et elle lui rendit la pareille. Tous deux étaient maintenant méfiants, et c'était compréhensible : après tout, Jimin était le reflet d'une partie très enfouie en Jungkook. Si ce dernier s'écartait, Jimin doutait de ce qu'il ferait.
— Jungkook, l'interpella-t-il comme un avertissement, menaçant, peu importe ce que tu fais et le temps qui passera, tu ne te débarrasseras jamais de moi.
○○○
Jungkook allait bientôt pouvoir sortir. Il n'était plus considéré comme un danger pour lui-même à présent. il n'était pas guéri, du moins pas du tout à fait - il avait raconté qu'il ne voyait plus Jimin, ce qui était foncièrement faux -, mais il allait mieux. Il avait raté un mois de cours - celui de mars -, mais il allait pouvoir se rattraper.
Quand il retrouva ses parents, il eut envie de pleurer, comme ça, soudainement, mais il tint le coup et ce fut sa mère qui craqua. Jungkook ne voulait pas leur dire la vérité, ni le fait que l'hôpital psychiatrique n'était pas du tout un endroit où l'on guérissait d'office, que ce n'était que grâce à Mme Kang qu'il avait un tant soit peu la raison, car ça gâcherait leur bonheur apparent de le retrouver. À les regarder comme ça, qui lui souriaient franchement, il se dit que peut-être ce que Mme Kang lui avait dit était vrai et qu'il comptait sûrement un peu pour eux, que leur inquiétude était une forme d'amour tout comme leur joie de le revoir.
Jungkook avait peur. Le fait de se retrouver dehors, en plein air et en toute liberté, était effrayant et ça le bouleversait. La différence était flagrante et, même s'il retrouvait peu à peu ses esprits vers la fin à l'hôpital, rien n'indiquait que dans la réalité ça allait continuer. À vrai dire, rien n'était moins sûr. Ça allait être extrêmement dur et éreintant.
○○○
Le retour au lycée était le plus dur. Le fait qu'il était allé en soins psychiatriques avait été gardé secret - heureusement, car si les gens savaient ils le regarderaient comme une bête de foire -, et de toute façon personne ne faisait assez attention à lui pour se demander où il était parti pendant un mois complet. Mais ce retour parmi autant de personnes, dans un lieu qui lui rappelait ses pires cauchemars, l'avait envoyé vers une rechute. Alors qu'il avait été motivé pour ne pas se laisser aller et retomber dans son inertie initiale, ça lui était vite passé et il se détestait pour ça ; bon, ça ne se faisait pas en un jour, il le savait, mais pour lui c'était un échec cuisant. Il restait enfermé dans sa chambre après les cours, avec sa mère qui passait toutes les demi-heures ou presque pour vérifier comment il allait. Il ne lui en voulait pas, c'était tout à fait compréhensible. Mais il ne comptait pas recommencer sa tentative d'auto-mutilation : il était trop fatigué pour ça.
Ses parents ne s'étaient pas attendus non plus à un changement radical, car après tout, leur fils n'avait pas non plus été toujours quelqu'un qui s'amusait et était sociable avant - les seules fois où il était sorti volontiers, c'était quand Jimin faisait partie de sa vie. Cependant, ils espéraient qu'il ait bientôt meilleure mine, qu'il leur parle un peu et qu'il reprenne des activités qui le stimulent.
Sa relation avec l'hôpital n'était pas terminée. Il avait un rendez-vous chaque semaine avec sa psychologue, Mme Kang, pour garder un suivi de sa guérison, voir comment il allait et s'il n'agissait pas étrangement, etc. Il n'avait pas avoué le fait qu'après être retourné à l'école les premières fois, Jimin l'accueillait la plupart du temps à bras ouverts dans sa détresse. Les situations stressantes qui le mettaient face au mur ne pouvaient mener qu'à ça, et il commençait sérieusement à croire que Jimin n'avait pas menti : il ne pourrait jamais se débarrasser de lui. La seule motivation qu'il se trouvait pour lui échapper, c'était qu'au moins, il pouvait espérer éviter le plus possible les rencontres. C'était la seule solution. Il ne pourrait jamais effacer Jimin - le faux, qui lui rappelait toute sa propre laideur, car le vrai il n'aurait jamais voulu l'effacer de sa vie -, il était comme la cicatrice qu'une lame de rasoir laisserait sur son poignet, et même plus que ça. Il renfermait beaucoup de choses, et si un jour Jungkook arrivait à toutes les combattre, il serait fier de lui, car il aurait réussi à passer au-dessus.
Cependant, en ce moment, il n'était pas près de passer à autre chose et il était bloqué. Il ne savait pas par quoi commencer.
Un jour, alors que c'était la séance hebdomadaire avec Mme Kang, cette dernière lui proposa de dessiner.
— Pour quoi faire ? s'étonna-t-il.
— Par rapport à ce que tu m'as dit, j'en ai déduit que tu étais seul, enfermé la moitié de la journée et que tu n'étais motivé à rien. (Ce résumé rendit Jungkook mal à l'aise.) Je ne t'accuse de rien, Jungkook, c'est normal que la reprise soit dure pour toi. Et puis, avant de venir ici, il faut dire que tu n'avais aussi rien à faire, etc. - nous n'allons pas tout ressasser. Et donc, je me suis dit qu'une activité artistique ne te ferait pas de mal. À vrai dire, ça aide beaucoup de patients.
— Mais je ne sais même pas dessiner...
— Ça tombe bien car tu es énormément de temps libre ! Tu as tout le temps d'apprendre. Tu peux aussi apprendre la guitare ou le chant, il y a également la photo ou la réalisation. Peindre, aussi - même si ça va un peu de paire avec le dessin. Qu'est-ce que t'en dis ?
— Hmm, réfléchit-il pendant quelques minutes. J'en dis que je ne perds rien à essayer.
Il s'avéra que Jungkook avait un talent inné pour cela. Il apprit en un rien de temps, vraiment. Il dessina jusqu'à s'en saigner les doigts, il regorgeait de créativité. Il s'étonna lui-même et il retrouva un peu de couleurs, l'esquisse d'un sourire sur son visage. L'école était toujours son enfer personnel, mais sa chambre était devenue son refuge qu'il accueillait à bras ouverts. Bien vite, il se mit à la peinture. Son imagination le conduisit à s'écarter de la réalité et à séjourner dans son propre monde, même s'il tomba bien vite de son nuage en se rendant compte que ça ne marchait pas comme ça. La réalité rattrapait toujours les gens - il ne pouvait pas non plus vivre en reclus toute sa vie.
— Jungkook, l'interpella un jour sa mère. Ton père et moi allons nous rendre au cimetière, pour déposer des fleurs sur la tombe de... Jimin, termina-t-elle difficilement. Veux-tu venir avec nous ?
Cette déclaration avait été un choc pour Jungkook et avait jeté un froid dans toute la maison pendant un moment, comme si le temps s'était arrêté. Le premier instinct de Jungkook avait été de refuser, mais en voyant l'éclat dans les yeux de sa mère, qui luisaient d'espoir, il y pensa à deux fois et se détesta bien vite d'avoir pensé à refuser. Ça faisait presque un an et demi qu'il n'était plus là et il n'était jamais allé le voir. Il s'en voulait à mourir, mais il ne savait pas s'il avait la force d'y aller et de revenir indemne. Ça le tuerait.
Il regarda sa mère et hocha la tête.
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Tout était assez flou dans la tête de Jungkook. Ça s'était passé très vite, trop vite. Ils avaient conduit jusqu'au cimetière, et là il avait vu la pierre tombale qui indiquait le nom Park Jimin. Il avait failli tomber à genoux et pleurer toutes les larmes de son corps, mais il avait résisté et arboré un visage impassible. Ses parents l'avaient regardé avec prudence et avaient déposé les fleurs. On lui avait ensuite demandé s'il voulait rester seul un moment, et même s'il n'avait pas répondu, ses géniteurs s'étaient éloignés.
Quand bientôt ils n'étaient plus à portée de voix et de vue, il tomba finalement à genoux, comme il s'était vu le faire plus tôt, et les larmes étaient coulées toutes seules. C'était peut-être maintenant qu'il faisait finalement son deuil. Il ne se souvenait plus de la dernière fois qu'il avait pleuré ; il ne savait pas non plus pourquoi il pleurait, ni pour qui - est-ce qu'il pleurait pour Jimin ou pour lui ? Les deux, sûrement.
Il se sentait un peu égoïste. Il n'avait jamais pensé à comment la famille de Jimin devait se sentir, et il s'en voulait d'avoir passé autant de temps sans lui avoir rendu visite une seule fois.
Après un quart d'heure, il se mit à parler. Il ne parlait pas tout seul : il parlait à Jimin. Il lui racontait tout ce qui lui était arrivé et comment il se sentait, pleurant encore plus fort à mesure que les heures passèrent. Quand il eut terminé et qu'il se frotta les yeux et le nez, il rejoint ses parents, qui l'avaient attendu dans la voiture et lui avaient laissé tout le temps dont il avait besoin. Il leur était reconnaissant. C'était exactement ce qui lui manquait.
Ils ne lui posèrent pas de questions et partirent, la nuit prenant place petit à petit.
○○○
Jungkook finit diplômé en fin d'année, et c'était une délivrance totale. Il avait enfin fini de se rendre à l'école, dans cet endroit qui lui faisait horreur et qui lui rappelait de mauvais souvenirs - ou de bons. Il continuait toujours le dessin et la peinture, et envisageait même de commencer la photographie. Ses parents étaient fiers de lui et soulagés qu'il se remette en main de cette façon, et ne manquèrent pas de remercier Mme Kang des centaines de fois. Leur fils n'avait pas foncièrement changé - il était toujours le même, au fond -, mais il allait mieux et reprenait du poil de la bête. Il était toujours silencieux, mystérieux et secret, seul et renfermé, mais tant qu'il travaillait sur lui-même c'était l'important.
Un jour, Mme Kang confronta Jungkook par rapport à son avenir. Terrain miné, car Jungkook s'intéressait principalement au présent et ne réfléchissait pas jusque là.
— Tu vas bien faire quelque chose de ta vie, n'est-ce-pas ? l'interrogea-t-elle.
— Oui... Enfin, je crois. Il le faut, non ?
Il était incertain et toujours complexé et perdu. Les seules choses sur lesquelles il réussissait à se concentrer étaient ses hobbys et c'étaient ses seules certitudes. À travers elles, il se guérissaient petit à petit en se projetant dedans. Une sorte de thérapie.
— Je n'ai aucun but dans la vie, dit Jungkook. Ça n'a pas changé.
— Mais tu peux t'en créer un quand tu le veux, si tu en as la volonté. Tu n'y es pas obligé. Fais juste ce qui te plaît, comme ça te chante. Pas de pression, le rassura-t-elle. Que dirais-tu d'étudier l'art ?
— L'art ?
— Oui, c'est ce qui t'intéresse, donc pourquoi pas ? Il y a beaucoup de filières qui pourraient piquer ton intérêt.
Jungkook n'avait rien à perdre, et donc il se renseigna et tomba sur quelque chose qui lui correspondait, mais qui n'était tout simplement pas possible.
— Je trouve que c'est très bien, Jungkook, le contredit sa mère. Il y a tout ce qu'un jeune étudiant comme toi pourrait rêver et, si tu m'en parles, c'est que ça t'intéresse beaucoup.
— Mais tu n'as pas compris une chose, s'agaça-t-il, c'est à Séoul.
— Je ne vois pas où est le problème, mon grand, s'interposa son père. Ce qui fait ton bonheur, on te le procurera. Nous avons assez d'argent de côté pour qu'on puisse de mettre dans l'université de ton choix et te donner un logement.
— Mais tout seul à Séoul... murmura sa mère, inquiète.
Jungkook ne voulait pas être un poids pour ses parents et dépenser leur argent comme ça alors qu'il n'avait jamais rien fait de bien pour eux. Il se sentait coupable car, en plus de les inquiéter tous les jours de leur vie, il lapidait leur argent. Évidemment, les parents ne réfléchissaient pas comme cela et voulaient ce qui a de mieux pour leur enfant, mais Jungkook était comme qui dirait parano. De plus, sa mère était paniquée à l'idée de laisser son fils malade tout seul en plein Séoul. Ce qui était tout à fait compréhensible.
— Minah, ça va aller, assura son mari. Ça fait plusieurs mois que Jungkook est sorti de l'hôpital, il a un suivi médical et se porte beaucoup mieux. Pas vrai, Jungkook ?
Il acquiesça et sa mère se détendit un peu, car c'était vrai, mais elle était toujours inquiète.
Elle avait raison, car Jungkook omettait toujours le fait que Jimin revenait de temps à autre, qu'il avait des cauchemars qui le réveillaient au beau milieu de la nuit parfois - ce qui donnait naissance à des tableaux particulièrement lugubres. Toutefois, ils n'avaient pas besoin d'être au courant, parce que ça ne ferait que les inquiéter pour rien : Jimin était indélébile. Il ne partirait jamais de toute manière, et puis Jungkook se portait beaucoup mieux et pouvait sûrement se débrouiller seul. Ça ne changerait pas de d'habitude.
Par contre, il ne voulait pas laisser Jimin - le vrai - derrière lui. Il se rendait maintenant sur la tombe de Jimin régulièrement, lui racontait ses journées, l'imaginait l'écouter, lui sourire et être fier de lui, de ce qu'il avait accompli et des épreuves qu'il avait traversées. Abandonner cela, ce serait comme l'abandonner une seconde fois.
Mais il devait avancer.
Après tout, tout allait mieux.
(Mais Jungkook avait tout faux et avait sous-estimé la surpopulation de Séoul. Il y avait tellement de gens que le stress s'est naturellement installé en lui comme une seconde peau, et bientôt Jimin se trouvait à ses côtés dans la foule et le soutenait. Il l'avait accueilli avec joie, car c'était la seule personne qu'il connaissait, ici. Mais c'était mal. Il fallait qu'il se remette tout de suite, car sinon une rechute était plus que probable. Ajoutez à ça l'anxiété sociale qu'il ressentait constamment lorsqu'il s'aventurait en ville - c'était pour cela qu'il préférait rester cloîtré dans son appartement à dessiner et peindre ses tableaux.)
