Chapter Text
Il n'avait fermé les yeux qu'un instant, une minuscule seconde, comment pouvait-il être à présent en train de courir au milieu des bois, en pleine nuit, alors qu'il y faisait plus sombre que dans une boite à chaussure ? Les arbres, tout autour de lui, se penchaient et se tordaient comme des squelettes tout droit revenus du royaume des morts pour se venger. Mais se venger de quoi ? Il était si fatigué, il avait juste souhaité faire disparaître la tension dans ses paupières en les fermant une minute. Il n'avait pas pensé à mal, il n'avait voulu offenser personne, encore moins ces géants de bois aux serres tendues vers lui, qui lui éraflaient le visage et les chevilles. Les larmes se mêlaient au sang sur ses joues, écarlates de peur. Il ne voyait même pas le bout de ses pieds nus. Le monde était dans le noir le plus complet, opaque et lourd sur ses épaules, ce noir qui le traumatisait et le laissait pétrifié de terreur depuis sa plus petite enfance. Le monde était aveugle, mais habillé de sons ; son propre corps, pour commencer, son cœur qui pulsait si fort contre ses oreilles, son sang qui rugissait dans ses veines, son souffle, haletant, saccadé, trop court, ensuite les branches et les feuilles sous ses talons, qui craquaient et résonnaient contre les troncs qui les répercutaient en milliers d'échos au-dessus de sa tête, et ces bruits au loin, trop loin pour qu'il puisse les discerner convenablement, mais suffisamment près pour être inquiétants. Des animaux sauvages ? Des hommes ? Les deux ? Il trébucha et s'étala dans la boue, retenant de justesse un cri étranglé qui mourut sur sa langue.
Son pull se mit à lui coller à la peau. Il tremblait, de froid, de peur, de fatigue. Pourtant, sous ses mains, la boue avait été remplacée par de l'herbe, bien grasse, verte, avec quelques pissenlits et de jolis pâquerettes, comme celle des cartes postales. Il ne l'avait pas remarquée plus tôt, ce qui était assez compliqué à croire, puisqu'elle s'étalait à perte de vue devant lui. Jusqu'à s'arrêter net pour laisser la place au ciel, d'un bleu aussi profond que devait être le ravin au bout de ses cils. Il se releva tant bien que mal, les membres secoués de spasmes, des sanglots déchirant sa gorge. Derrière lui, la forêt avait disparu, et avec elle ses cadavres d'arbres décharnés, sa boue, qui avait pourtant séchée sur ses vêtements et sa peau, et ses bruits. Maintenant qu'il avait retrouvé la vue, c'était l'ouïe qui lui faisait défaut. Tout était devenu silence. Et c'était très loin de le rassurer.
Il était sur le point de faire demi-tour, de repartir de là où il pensait être venu, lorsqu'un mouvement sur sa droite attira son attention et, encore une fois, il se demanda comment il avait pu ne rien remarquer avant que cela ne soit trop évident pour l'ignorer. Il aurait été incapable de dire exactement ce qui se mouvait à à peine deux mètres du vide. Cela ressemblait à une femme, à la peau aussi claire que la lune, invisible cette nuit-là, aux cheveux aussi rouges que le brasier de l'Enfer, et au corps aussi mince que la flamme d'une chandelle. Pour sûr, cette créature n'était pas humaine, même si elle en avait toutes les similitudes. À commencer par ses yeux d'ambre qu'elle rivait sur lui. Peut-être aurait-il dû avoir peur de ce regard, se sentir menacer, semblable à une biche repérée par son prédateur et sur le point d’être dévorée vivante, mais c'était tout l'inverse. Il n'avait pas l'impression qu'elle était dangereuse, ses yeux n'exprimaient rien de terrifiant. Au contraire, elle semblait plutôt intéressée, un brin curieuse. Elle se demandait quel genre de fou avait bien pu s'aventurer sur ses terres et ce qu'il lui voulait. Elle déplia ses interminables jambes, dissimulées sous la gaze blanche de sa robe qui s'étendait autour d'elle comme une rosace. Au bout de ses doigts, à peine plus épais que des allumettes, s'étiraient des griffes laiteuses et acérées qui auraient probablement pu déchiqueter la chair d'une simple pression.
Elle avait un aspect tout bonnement épouvantable, presque monstrueux, cependant, rien de mauvais ne s'échappait d'elle. Il cligna des paupières, plusieurs fois, très rapidement, comme pour chasser un brouillard particulièrement coriace. Mais chaque fois qu'il rouvrait les yeux, elle était un peu plus réelle que la précédente, et un peu plus près aussi. Jusqu'à ce qu'elle soit juste en face de lui, ou lui juste en face d'elle, il n'aurait su le dire. Elle leva la main à hauteur de son visage et, alors qu'il réalisa qu'elle pourrait lui transpercer la rétine d'un simple mouvement du petit doigt, l'entoura de ses paumes froides comme le cristal. Son visage était splendide, superbe de perfection. Des traits esquissés au pinceau, un nez fin et droit, à la grecque, un front haut et lisse, une bouche écarlate, comme ses cheveux, et des taches de rousseur. Il y en avait tant qu'il aurait été impossible de les compter et, maintenant qu'il pouvait l'observer à sa guise, il constata qu'elle en avait partout, sur sa gorge, ses épaules, ses clavicules, ses bras. En avait-elle aussi sous sa robe ? Comment pouvait-elle être aussi belle qu'abominable ? C'était inhumain. Et fascinant. Hypnotique. Tant et si bien qu'il ne la vit pas se rapprocher pour embrasser sa bouche. Toute sa chair se mit à crépiter, à scintiller, à se consumer, semblable à une étoile filante, une météore dont elle était le centre de gravité.
—Mon beau mortel, croassa-t-elle. Tu es aussi tendre que je l'imaginais.
Elle se coula entre ses bras et disparut en même temps que lui. Il n'avait fermé les yeux qu'un instant, et pourtant, lorsqu'il les rouvrit, trois heures s'étaient écoulées et son lit était trempé de sueur tiède, qui baignait encore son front luisant. Il ne vit pas, seule trace de son rêve agité, les quatre griffes sur sa joue et la petite marque dans son cou en forme de lune...
